The Religion of Ihe Sémites, 2e éd., p. 390 et suiv
son être spirituel. Ainsi, c'est lui qui fait ses dieux, peut-on dire, ou, du moins, c'est lui qui les fait durer ; mais, en même temps, c'est par eux qu'il dure. Il commet donc régulièrement le cercle qui, suivant Smith, serait impliqué dans la notion même du tribut sacrificiel : il donne aux êtres sacrés un peu de ce qu'il reçoit d'eux et il reçoit d'eux tout ce qu'il leur donne.
Il y a plus : les oblations qu'il est ainsi tenu de faire annuellement ne diffèrent pas en nature de celles qui se feront plus tard dans les sacrifices proprement dits. Si le sacrifiant immole une bête, c'est pour que les principes vivants qui sont en elle 'se dégagent de l'organisme et s'en aillent alimenter la divinité. De même, les grains de poussière que l'Australien détache du rocher sacré sont autant de principes qu'il disperse dans l'espace pour qu'ils aillent animer l'espèce totémique et en assurer le renouvellement. I^e geste par lequel se fait cette dispersion est aussi celui qui accompagne normalement les offrandes. Dans certains cas, la ressemblance entre les deux rites se retrouve jusque dans le détail des mouvements effectués. Nous avons vu que, pour avoir de la pluie, le Kaitish verse de l'eau sur une pierre sacrée ; chez certains peuples, le prêtre, dans le même but, verse de l'eau sur l'autel1. Les effusions de sang, qui sont usitées dans un certain nombre d'Intichiuma, constituent de véritables oblations. De même que l'Arunta ou le Dieri arrosent de sang le rocher sacré ou le dessin totémique, il arrive souvent, dans des cultes plus avancés, que le sang de la victime sacrifiée ou du fidèle lui-même est répandu soit devant soit sur l'autel2. Dans ce cas, il est donné aux dieux dont il est l'aliment préféré ; en Australie, il est donné à
1. R. Smith en cite lui-même des cas dans The Relig. of ihe Sémites, p. 231.
2. V. par exemple Exode, XXIX, 10-14 ; Lévilique, IX, 8-11 ; c'est leur sang même que versent sur l'autel les prêtres de Baal (I, Rois, XVIII, 28).
l'espèce sacrée. On n'est donc plus fondé à voir dans l'idée d'oblation un produit tardif de la civilisation.
Un document que nous devons à Strehlow met bien en évidence cette parenté de l'Intichiuma et du sacrifice. C'est un chant qui accompagne l'Intichiuma du Kangourou ; la cérémonie y est décrite en même temps que sont exposés les effets qui en sont attendus. Un morceau de la graisse du kangourou a été déposé par le chef sur un support fait de branchages. Or, le texte dit que cette graisse fait croître la graisse des kangourous1. Cette fois, on ne se borne donc pas à répandre de la poussière sacrée ou du sang humain ; l'animal lui-même est immolé, sacrifié, peut-on dire, déposé sur une sorte d'autel et offert à l'espèce dont il doit entretenir la vie.
On voit maintenant en quel sens il est permis de dire de l'Intichiuma qu'il contient les germes du système sacrificiel. Sous la forme qu'il présente quand il est pleinement constitué, le sacrifice se compose de deux éléments essentiels : un acte de communion et un acte d'oblation. Le fidèle communie avec son dieu en ingérant un aliment sacré, et, en même temps, il fait à ce dieu une offrande. Nous retrouvons ces deux actes dans l'Intichiuma, tel qu'il vient d'être décrit. Toute la différence, c'est que, dans le sacrifice proprement dit2, ils se font simultanément ou se suivent immédiatement, tandis que, dans la cérémonie australienne, ils sont disjoints. Là, ce sont les parties d'un même rite indivis ; ici, ils ont lieu en des temps différents et peuvent même être séparés par un assez long intervalle. Mais le mécanisme est, au fond, le même. L'Intichiuma, pris dans son ensemble, c'est le sacrifice, mais dont les membres ne sont pas encore articulés et organisés.
Ce rapprochement a le double avantage de nous faire