‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 272 sur 322 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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cèdent suffisent à montrer quel est le caractère de ces cérémonies : ce sont des drames, mais d'un genre tout particulier : ils agissent, ou, du moins, on croit qu'ils agissent sur le cours de la nature. Quand la commémoration du Thalaualla est terminée, les Warramunga sont convaincus que les serpents noirs ne peuvent manquer de croître et de se multiplier. Ces drames sont donc des rites, et même des rites comparables de tout point, par la nature de leur efficacité, à ceux qui constituent Tlntichiuma des Arunta.

Aussi les uns et les autres sont-ils de nature à s'éclairer mutuellement. H est même d'autant plus légitime de les rapprocher qu'il n'y a pas entre eux de solution de continuité. Non seulement le but poursuivi est le même dans les deux cas, mais ce qu'a de plus caractéristique le rituel warramunga se trouve déjà dans l'autre à l'état de germe. I/Intichiuma, tel que le pratiquent généralement les Arunta, contient, en effet, en soi une sorte de commémoration implicite. Les lieux ou il est célébré sont, obligatoirement, ceux qu'ont illustrés les ancêtres. Les chemins par lesquels passent les fidèles au cours de leurs pieux pèlerinages sont ceux qu'ont parcourus les héros de l'Alcheringa ; les endroits où l'on s'arrête pour procéder aux rites sont ceux où les aïeux eux-mêmes ont séjourné, où ils se sont évanouis dans le sol, etc. Tout rappelle donc leur souvenir à l'esprit des assistants. D'ailleurs, aux rites manuels s'ajoutent très souvent des chants qui racontent les exploits ancestraux1. Que ces récits, au lieu d'être dits, soient mimés, que, sous cette forme nouvelle, ils se développent de manière à devenir la partie essentielle de la cérémonie, et l'on aura la cérémonie des Warramunga. Il y a plus ; par un côté, l'Intichiuma arunta est déjà une sorte de représentation. I/officiant, en effet, ne fait qu'un avec l'ancêtre dont il est descendu et qu'il réincarne2. Les gestes qu'il fait sont

1. V. Spencer et Gillen, Nai. Tr., p. 188 ; Strehlow, III, p. 5.

2. C'est ce que reconnaît Strehlow lui-même : « L'ancêtre totémique et son descendant, c'est-à-dire celui qui le représente (der Darsteller),

ceux que faisait cet ancêtre dans les mêmes circonstances. Sans doute, à parler exactement, il ne joue pas le personnage ancestral, comme pourrait le faire un acteur ; il est ce personnage même. Il n'en reste pas moins que, en un sens, c'est le héros qui occupe la scène. Pour que le caractère représentatif du rite s'accentue, il suffira que la dualité de l'ancêtre et de l'officiant s'accuse davantage ; c'est précisément ce qui arrive chez les Warramunga1. Même chez les Arunta, on cite au moins un Intichiuma oii certaines personnes sont chargées de représenter des ancêtres avec lesquels elles n'ont aucun rapport de filiation mythique, et où, par suite, il y a représentation dramatique proprement dite : c'est l'Intichiuma de l'Émou2. Dans ce cas également, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire chez ce peuple, il semble bien que le théâtre de la cérémonie soit artificiellement aménagé3.

De ce que ces deux sortes de cérémonies, malgré les différences qui les séparent, ont ainsi comme un air de parenté, il ne suit pas qu'il y ait entre elles un rapport

sont présentés dans ces chants sacrés comme ne faisant qu'un » (III, p. 6). Gomme ce fait incontestable contredit la thèse d'après laquelle les âmes ancestrales ne se réincarneraient pas, Strehlow, il est vrai, ajoute en note que, « au cours de la cérémonie, il n'y a pas incarnation proprement dite de l'ancêtre dans la personne qui le représente ». Si Strehlow veut dire que l'incarnation n'a pas lieu à l'occasion de la cérémonie, rien n'est plus certain. Mais s'il entend qu'il n'y a pas l'incarnation du tout, nous ne comprenons pas comment l'officiant et l'ancêtre peuvent se confondre.

1. Peut-être cette différence vient-elle en partie de ce que, chez les Warramunga, chaque clan est censé descendre d'un seul et unique ancêtre autour duquel l'histoire légendaire du clan est venue se concentrer. C'est cet ancêtre que le rite commémore ; or, l'officiant n'en descend pas nécessairement. On peut même se demander si ces chefs mythiques, sorte de demi-dieux, sont soumis à la réincarnation.

2. Dans cet Intichiuma, trois assistants représentent des ancêtres « d'une considérable antiquité » ; ils jouent un véritable rôle {Nal. Tr., p. 181-182). Spencer et Gillen ajoutent, il est vrai, qu'il s'agit d'ancêtres postérieurs à l'époque de î'AIcheringa. Mais ils ne laissent pas d'être des personnages mythiques, représentés au cours d'un rite.

3. On ne nous parle pas, en effet, de rochers ou de trous d'eau sacrés. Le centre de la cérémonie est une image de l'émou qui est dessinée sur le sol et qui peut être exécutée en un endroit quelconque.

défini de succession, que l'une soit une transformation de l'autre. Il peut très bien se faire que les ressemblances signalées viennent de ce qu'elles sont toutes deux issues d'une même souche, c'est-à-dire d'une même cérémonie originelle dont elles seraient des modalités divergentes : nous verrons même que cette hypothèse est la plus vraisemblable. Mais, sans qu'il soit nécessaire de prendre un parti sur cette question, ce qui précède suffit à établir que ce sont des rites de même nature. Nous sommes donc fondés à les comparer et à nous servir de l'un pour nous aider à mieux comprendre l'autre.

Or, ce qu'ont de particulier les cérémonies Warramunga dont nous venons de parler, c'est qu'il n'y est pas fait un geste dont l'objet soit d'aider ou de provoquer directement l'espèce totémique à renaître1. Si l'on analyse les mouvements effectués comme les paroles prononcées, on n'y trouve généralement rien qui décèle aucune intention de ce genre. Tout se passe en représentations qui ne peuvent être destinées qu'à rendre présent aux esprits le passé mythique du clan. Mais la mythologie d'un groupe, c'est l'ensemble des croyances communes à ce groupe. Ce qu'expriment les traditions dont elle perpétue le souvenir, c'est la manière dont la société se représente l'homme et le monde ; c'est une morale et une cosmologie en même temps qu'une histoire. L,e rite ne sert donc et ne peut servir qu'à entretenir la vitalité de ces croyances, à empêcher qu'elles ne s'effacent des mémoires, c'est-à-dire, en somme, à revivifier les éléments les plus essentiels de la conscience collective. Par lui, le groupe ranime périodiquement le sentiment qu'il a de lui-même et de son unité ; en même temps, les individus sont réaffermis dans leur nature d'êtres sociaux. I^es glorieux souvenirs qu'on fait revivre sous leurs yeux et dont ils se sentent solidaires leur donnent une impression

1. Nous n'entendons pas dire, d'ailleurs, que toutes les cérémonies des Warramunga soient de ce type. L'exemple du kakatoès blanc, dont il a été question plus haut, prouve qu'il y a des exceptions.

de force et de confiance : on est plus assuré dans sa foi quand on voit à quel passé lointain elle remonte et les grandes choses qu'elle a inspirées. C'est ce caractère de la cérémonie qui la rend instructive. Elle tend tout entière à agir sur les consciences et sur elles seules. Si donc on croit cependant qu'elle agit sur les choses, qu'elle assure la prospérité de l'espèce, ce ne peut être que par un contrecoup de l'action morale qu'elle exerce et qui, de toute évidence, est la seule qui soit réelle. Ainsi l'hypothèse que nous avons proposée se trouve vérifiée par une expérience significative, et la vérification est d'autant plus probante que, comme nous venons de l'établir, entre le système rituel des Warramunga et celui des Arunta il n'y a pas de différence de nature. L'un ne fait que mettre plus clairement en évidence ce que nous avions déjà conjecturé de l'autre.

Mais il existe des cérémonies où ce caractère représentatif et idéaliste est encore plus accentué.

Dans celles dont il vient d'être question, la représentation dramatique n'était pas là pour elle-même : elle n'était qu'un moyen en vue d'une fin toute matérielle, la reproduction de l'espèce totémique. Mais il en est d'autres qui ne diffèrent pas spécifiquement des précédentes et d'où, pourtant, toute préoccupation de ce genre est absente. On y représente le passé dans le seul but de le représenter, de le graver plus profondément dans les esprits, sans qu'on attende du rite aucune action déterminée sur la nature. Tout au moins, les effets physiques qui lui sont parfois imputés sont tout à fait au second plan et sans rapport avec l'importance liturgique qui lui est attribuée.

C'est le cas notamment des fêtes que les Warramunga célèbrent en l'honneur du serpent Wollunqua1.

L. North, Tr., p. 22G el suiv. Cf. sur le même sujet quelques pas-

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