V. plus bas, chap. V, p
3. V. Essai sur le sacrifice, in Mélanges d'histoire des religions, p. 83.
tion à la communion ; il confère même des vertus positives. Cette ambiguïté démontre que la fonction réelle d'un rite consiste, non dans les effets particuliers et définis qu'il paraît viser et par lesquels on le caractérise d'ordinaire, mais d'une action générale qui, tout en restant toujours et partout semblable à elle-même, est cependant susceptible de prendre des formes différentes suivant les' circonstances. Or, c'est précisément ce que suppose la théorie que nous avons proposée. Si le véritable rôle du culte est d'éveiller chez les fidèles un certain état d'âme, fait de force morale et de confiance, si les effets divers qui sont imputés aux rites ne sont dus qu'à une détermination secondaire et variable de cet état fondamental, il n'est pas surprenant qu'un même rite, tout en gardant la même composition et la même structure, paraisse produire de multiples effets. Car les dispositions mentales qu'il a pour fonction permanente de susciter restent les mêmes dans tous les cas ; elles dépendent du fait que le groupe est assemblé, non des raisons spéciales pour lesquelles il s'est assemblé. Mais d'un autre côté, elles sont interprétées différemment suivant les circonstances auxquelles elles s'appliquent. Est-ce un résultat physique qu'on veut obtenir ? I^a confiance ressentie fera croire que ce résultat est ou sera obtenu par les moyens employés. A-t-on commis quelque faute que l'on veut effacer ? Le même état d'assurance morale fera prêter aux mêmes gestes rituels des vertus expiatoires. Ainsi, l'efficacité apparente semblera changer alors que l'efficacité réelle reste invariable, et le rite paraîtra remplir des fonctions diverses bien qu'en fait il n'en ait qu'une, toujours la même.
Inversement, de même qu'un seul rite peut servir à plusieurs fins, plusieurs rites peuvent produire le même effet et se remplacer mutuellement. Pour assurer la reproduction de l'espèce totémique, on peut également recourir à des oblations, à des pratiques initiatives ou à des représentations commémoratives. Cette aptitude des rites à
se substituer les uns aux autres prouve à nouveau, tout comme leur plasticité, l'extrême généralité de l'action utile qu'ils exercent. Ce qui est essentiel, c'est que des individus soient réunis, que des sentiments communs soient ressentis et qu'ils s'expriment par des actes communs ; mais quant à la nature particulière de ces sentiments et de ces actes, c'est chose relativement secondaire et contingente. Pour prendre conscience de soi, le groupe n'a pas besoin de produire tels gestes plutôt que tels autres. Il faut qu'il communie dans une même pensée et dans une même action ; mais peu importent les espèces sensibles sous lesquelles a lieu cette communion. Sans doute, ce n'est pas au hasard que se déterminent ces formes extérieures ; elles ont leurs raisons ; mais ces raisons ne tiennent pas à ce qu'il y a d'essentiel dans le culte.
Tout nous ramène donc à la même idée : c'est que les rites sont, avant tout, les moyens par lesquels le groupe social se réaffirme périodiquement. Et par là, peut-être, pouvons-nous arriver à reconstruire hypothétiquement la manière dont le culte totémique a dû, primitivement, prendre naissance. Des hommes qui se sentent unis, en partie par les liens du sang, mais plus encore par une communauté d'intérêts et de traditions, s'assemblent et prennent conscience de leur unité morale. Pour les raisons que nous avons exposées, ils sont amenés à se représenter cette unité sous la forme d'une sorte très spéciale de consubstantialité : ils se considèrent comme participant tous de la nature d'un animal déterminé. Dans ces conditions, il n'y aura pour eux qu'une manière d'affirmer leur existence collective : c'est de s'affirmer eux-mêmes comme des animaux de cette même espèce, et cela non pas seulement dans le silence de la conscience, mais par des actes matériels. Ce sont ces actes qui constitueront le culte, et ils ne peuvent évidemment consister qu'en mouvements par lesquels l'homme imite l'animal avec lequel il s'identifie. Ainsi entendus, les rites imitatifs apparaissent comme la
forme première du culte. On trouvera que c'est attribuer un rôle historique bien considérable à des pratiques qui, au premier abord, font l'effet de jeux enfantins. Mais, comme nous l'avons montré, ces gestes naïfs et gauches, ces procédés grossiers de figuration, traduisent et entretiennent un sentiment de fierté, de confiance et de vénération tout à fait comparable à celui qu'expriment les fidèles des religions les plus idéalistes quand, assemblés, ils se proclament les enfants du Dieu tout-puissant. Car, dans un cas comme dans l'autre, ce sentiment est fait des mêmes impressions de sécurité et de respect qu'éveille, dans les consciences individuelles, cette grande force morale qui les domine et qui les soutient, et qui est la force collective.
L,es autres rites dont nous avons fait l'étude ne sont vraisemblablement que des modalités de ce rite essentiel. Une fois admise l'étroite solidarité de l'animal et de l'homme, on sentit vivement la nécessité d'assurer la reproduction régulière de l'espèce totémique et on fit de cette reproduction l'objet principal du culte. Ces pratiques imitatives qui, à l'origine, n'avaient, sans doute, qu'un but moral, se trouvèrent donc subordonnées à une fin utilitaire et matérielle et on les conçut comme des moyens de produire le résultat désiré. Mais, à mesure que, par suite du développement de la mythologie le héros ancestral, primitivement confondu avec l'animal totémique, s'en distingua davantage, à mesure qu'il se fit une figure plus personnelle, l'imitation de l'ancêtre se substitua à l'imitation de l'animal ou s'y juxtaposa, et les cérémonies représentatives remplacèrent ou complétèrent les rites mimétiques. Enfin, pour atteindre plus sûrement le but où l'on tendait, on éprouva le besoin de mettre en oeuvre tous les moyens dont on disposait. On avait sous la main les réserves de forces vives qui étaient accumulées dans les rochers sacrés, on les utilisa ; puisque le sang de l'homme était de même nature que celui de l'animal, on s'en servit dans le même but et
on le répandit. Inversement, en raison de cette même parenté, l'homme employa la chair de l'animal pour refaire sa propre substance. De là, les rites d'oblation et de communion. Mais, en définitive, toutes ces pratiques diverses ne sont que des variantes d'un seul et même thème : partout, à la base, on retrouve le même état d'esprit interprété différemment suivant les situations, les moments de l'histoire et les dispositions des fidèles.