William James, Principes of Psychology, I, p
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lement la sensation d'une certaine régularité dans l'ordre de succession des phénomènes ; l'animal lui-même n'en est pas incapable. Seulement, toutes ces relations sont personnelles à l'individu qui y est engagé et, par suite, la notion qu'il en peut acquérir ne peut, en aucun cas, s'étendre audelà de son étroit horizon. Les images génériques qui se forment dans ma conscience par la fusion d'images similaires ne représentent que les objets que j'ai directement perçus ; il n'y a rien là qui puisse me donner l'idée d'une classe, c'est-à-dire d'un cadre capable de comprendre le groupe total de tous les objets possibles qui satisfont à la même condition. Encore faudrait-il avoir au préalable l'idée de groupe, que le seul spectacle de notre vie intérieure ne saurait suffire à éveiller en nous. Mais surtout il n'y a pas d'expérience individuelle, si étendue et si prolongée soitelle, qui puisse nous faire même soupçonner l'existence d'un genre total, qui embrasserait l'universalité des êtres, et dont les autres genres ne seraient que des espèces coordonnées entre elles ou subordonnées les unes aux autres. Cette notion du tout, qui est à la base des classifications que nous avons rapportées, ne peut nous venir de l'individu qui n'est lui-même qu'une partie par rapport au tout et qui n'atteint jamais qu'une fraction infime de la réalité. Ht pourtant, il n'est peut-être pas de catégorie plus essentielle ; car comme le rôle des catégories est d'envelopper tous les autres concepts, la catégorie par excellence paraît bien devoir être le concept même de totalité. Les théoriciens de la connaissance le postulent d'ordinaire comme s'il allait de soi, alors qu'il dépasse infiniment le contenu de chaque conscience individuelle prise à part.
Pour les mêmes raisons, l'espace que je connais par mes sens, dont je suis le centre et où tout est disposé par rapport à moi ne saurait être l'espace total, qui contient toutes les étendues particulières, et où, de plus, elles sont coordonnées par rapport à des points de repère impersonnels, communs à tous les individus. De même, la durée concrète
que je sens s'écouler en moi et avec moi ne saurait me donner l'idée du temps total : la première n'exprime que le rythme de ma vie individuelle ; le second doit correspondre au rythme d'une vie qui n'est celle d'aucun individu en particulier, mais à laquelle tous participent1. De même, enfin, les régularités que je puis percevoir dans la manière dont mes sensations se succèdent peuvent bien avoir de la valeur pour moi ; elles expliquent comment, quand l'antécédent d'un couple de phénomènes dont j'ai expérimenté la constance m'est donné, je tends à attendre le conséquent. Mais cet état d'attente personnel ne saurait être confondu avec la conception d'un ordre universel de succession qui s'impose à la totalité des esprits et des événements.
Puisque le monde qu'exprime le système total des concepts est celui que se représente la société, la société seule peut nous fournir les notions les plus générales suivant lesquelles il doit être représenté. Seul, un sujet, qui enveloppe tous les sujets particuliers est capable d'embrasser un tel objet. Puisque l'univers n'existe qu'autant qu'il est pensé et puisqu'il n'est pensé totalement que par la société, il prend place en elle ; il devient un élément de sa vie intérieure, et ainsi elle est elle-même le genre total en dehors duquel il n'existe rien. Le concept de totalité n'est que la forme abstraite du concept de société : elle est le tout qui comprend toutes choses, la classe suprême qui renferme toutes les autres classes. Tel est le principe profond sur lequel reposent ces classifications primitives ou les êtres de tous les règnes sont situés et classés dans les cadres sociaux au même titre que les hommes2. Mais si le monde
1. On parie souvent de l'espace et du temps comme s'ils n'étaient que l'étendue et la durée concrètes, telles que peut les sentir la conscience individuelle, mais appauvries par l'abstraction. En réalité, ce sont des représentations d'un tout autre genre, construites avec d'autres éléments, suivant un plan très différent, et en vue de fins également différentes.
2. Au fond, concept de totalité, concept de société, concept de divi-
est dans la société, l'espace qu'elle occupe se confond avec l'espace total. Nous avons vu, en effet, comment chaque chose a sa place assignée sur l'espace social ; et ce qui montre bien à quel point cet espace total diffère des étendues concrètes que nous font percevoir les sens, c'est que cette localisation est tout idéale et ne ressemble en rien à ce qu'elle serait si elle ne nous était dictée que par l'expérience sensible1. Pour la même raison, le rythme de la vie collective domine et embrasse les rythmes variés de toutes les vies élémentaires dont il résulte ; par suite, le temps qui l'exprime domine et embrasse toutes les durées particulières. C'est le temps total. L'histoire du monde n'a été pendant longtemps qu'un autre aspect de l'histoire de la société. L'une commence avec l'autre ; les périodes de la première sont déterminées par les périodes de la seconde. Ce qui mesure cette durée impersonnelle et globale, ce qui fixe les points de repère par rapport auxquels elle est divisée et organisée, ce sont les mouvements de concentration ou de dispersion de la société ; plus généralement, ce sont les nécessités périodiques de la réfection collective. Si ces instants critiques se rattachent le plus souvent à quelque phénomène matériel, comme la récurrence régulière de tel astre ou l'alternance des saisons, c'est parce que des signes objectifs sont nécessaires pour rendre sensible à tous cette organisation essentiellement sociale. De même, enfin, la relation causale, du moment où elle est posée collectivement par le groupe, se trouve indépendante de toute conscience individuelle ; elle plane au-dessus de tous les esprits et de tous les événements particuliers. C'est une loi d'une valeur impersonnelle. Nous avons montré que c'est bien ainsi qu'elle paraît avoir pris naissance.
Une autre raison explique que les éléments constitutifs
nité ne sont vraisemblablement que des aspects différents d'une seule et même notion.