I. Le Totem comme nom et comme emblème
Notre étude comprendra naturellement deux parties. Puisque toute religion est composée de représentations et de pratiques rituelles, nous devrons traiter successivement des croyances et des rites qui sont propres à la religion totémique. Sans doute, ces deux éléments de la vie religieuse sont trop étroitement solidaires pour qu'il soit possible de les séparer radicalement. Bien que, en principe, le culte dérive des croyances, il réagit sur elles ; le mythe se modèle souvent sur le rite afin d'en rendre compte, surtout quand le sens n'en est pas ou n'en est plus apparent. Inversement, il y a des croyances qui ne se manifestent clairement qu'à travers les rites qui les expriment. Les deux parties de l'analyse ne peuvent donc pas ne pas se pénétrer. Cependant, ces deux ordres de faits sont trop différents pour qu'il ne soit pas indispensable de les étudier séparément. Et comme il est impossible de rien entendre à une religion quand on ignore les idées sur lesquelles elle repose, c'est tout d'abord ces dernières qu'il nous faut chercher à connaître.
Toutefois, notre intention n'est pas de retracer ici toutes les spéculations dans lesquelles s'est jouée la pensée religieuse même des seuls Australiens. Ce que nous voulons atteindre, ce sont les notions élémentaires qui sont à la base de la religion ; mais il ne saurait être question de
les suivre à travers tous les développements, parfois si touffus, que leur a donnés, dès ces sociétés, l'imagination mythologique. Certes, nous nous servirons des mythes quand ils pourront nous aider à mieux comprendre ces notions fondamentales, mais sans faire de la mythologie elle-même l'objet de notre étude. D'ailleurs, en tant qu'elle est une œuvre d'art, elle ne ressortit pas à la seule science des religions. De plus, les processus mentaux dont elle résulte sont d'une trop grande complexité pour qu'ils puissent être étudiés indirectement et de biais. C'est un difficile problème qui demande à être traité en lui-même, pour lui-même et d'après une méthode qui lui soit spéciale.
Mais, parmi les croyances sur lesquelles repose la religion totémique, les plus importantes sont naturellement celles qui concernent le totem ; c'est donc par elles qu'il nous faut commencer.
A la base de la plupart des tribus australiennes, nous trouvons un groupe qui tient dans la vie collective une place prépondérante : c'est le clan. Deux traits essentiels le caractérisent.
Bn premier lieu, les individus^ ~qm le composent se considèrent comme unis par un lien de parenté, niais- qui est d'une nature très spéciale. Cette parenté ne vient pas de ce qu'ils soutiennent les uns avec les autres des relations définies de consanguinité ; ils sont parents par cela seul qu'ils portent un même nom. Ils ne sont pas pères, mères, fils ou filles, oncles ou neveux les uns des autres au sens que nous donnons actuellement à ces expressions ; et cependant ils se regardent comme formant une même famille, ou large ou étroite suivant les dimensions du clan, par cela seul qu'ils sont collectivement désignés par le même mot. Bt si nous disons qu'ils se regardent comme d'une même
famille, c'est ce qu'ils se reconnaissent les uns envers les autres des devoirs identiques à ceux qui, de tout temps, ont incombé aux parents : devoirs d'assistance, de vendetta, de deuil, obligation de ne pas se marier entre eux, etc.
Mais, par ce premier caractère, le clan ne se distingue pas de la gens romaine et du yévoç grec ; car la parenté des gentils, elle aussi, venait exclusivement de ce que tous les membres de la gens portaient le même nom1, le nomen gentilicium. Et sans doute, en un sens, la gens est un clan ; mais c'est une variété du genre qui ne doit pas être confondue avec le clan australien2. Ce qui différencie ce dernier, c'est que le nom qu'il porte est aussi celui d'une espèce déterminée de choses matérielles avec lesquelles il croit soutenir des rapports très particuliers dont nous aurons plus tard à dire la nature ; ce sont notamment des rapports de parenté. L'espèce de choses qui sert à désigner collectivement le clan s'appelle son totem. Le totem du clan est aussi celui de chacun de ses membres.
Chaque clan a son totem qui lui appartient en propre ; deux clans différents d'une même tribu ne sauraient avoir le même. En effet, on fait partie d'un clan par cela seul qu'on porte un certain nom. Tous ceux donc qui portent ce nom en sont membres au même titre ; de quelque manière qu'ils soient répartis sur le territoire tribal, ils soutiennent tous, les uns avec les autres, les mêmes rapports de parenté3. Par
1. C'est la définition que Cicéron donne de la gentilité : Gentiles sunt qui inter se eodem nomine sunt (Top. 6).
2. On peut dire, d'une manière générale, que le clan est un groupe familial où la parenté résulte uniquement de la communauté du nom ; c'est en ce sens que la gens est un clan. Mais, dans le genre ainsi constitué, le clan totémique est une espèce particulière.
3. Dans une certaine mesure, ces liens de solidarité s'étendent même par-delà les frontières de la tribu. Quand des individus de tribus différentes ont un même totem, ils ont les uns envers les autres des devoirs particuliers. Le fait nous est expressément affirmé de certaines tribus de l'Amérique du Nord (v. Frazer, Toiemism and Exogamy, III, p. 57, 81, 299, 356-357). Les textes relatifs à l'Australie sont moins explicites. Il
conséquent, deux groupes qui ont un même totem ne peuvent être que deux sections d'un même clan. Sans doute, il arrive souvent qu'un clan ne réside pas tout entier dans une même localité, mais compte des représentants en des endroits différents. Son unité, cependant, ne laisse pas dJêtre sentie alors même qu'elle n'a pas de base géographique.
Quant au mot de totem, c'est celui qu'emploient les Ojibway, tribu algonkine, pour désigner l'espèce de choses dont un clan porte le nom1. Bien que l'expression n'ait rien d'australien2 et qu'elle ne se rencontre même que dans une seule société d'Amérique, les ethnographes l'ont définitivement adoptée et s'en servent pour dénommer, d'une manière générale, l'institution que nous sommes en train de décrire. C'est Schoolcraft qui, le premier, a ainsi étendu le sens du mot et parlé d'un a système totémique »3. Cette extension, dont il y a d'assez nombreux exemples en ethnographie, n'est assurément pas sans inconvénients. Il n'est pas normal qu'une institution de cette importance porte un nom de fortune, emprunté à un idiome étroitement local, et qui ne rappelle aucunement les caractères distinctifs de la chose qu'il exprime. Mais aujourd'hui, cette manière d'employer le, mot est si universellement acceptée qu'il y aurait un excès de purisme à s'insurger contre l'usage4.
est cependant probable que la prohibition du mariage entre membres d'un même totem est internationale.