‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 58 sur 322 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

4. On doit noter que, sous ce rapport, l'ouvrage plus récent Totemism and Exogamy marque un progrès important dans la pensée et dans la méthode de Frazer. Il s'efforce, toutes les fois où il décrit les institutions religieuses ou domestiques d'une tribu, de déterminer les conditions géographiques et sociales dans lesquelles cette tribu se trouve placée. Si sommaires que soient ces analyses, elles n'en attestent pas moins une rupture avec les vieilles méthodes de l'école anthropologique.

5. Sans doute, nous aussi nous considérons que l'objet principal de la

Pour une recherche de ce genre, tous les peuples peuvent être mis à contribution. Sans doute, on interrogera de préférence les plus primitifs parce que cette nature initiale a plus de chances de s'y montrer à nu ; mais puisqu'on peut également la retrouver chez les plus civilisés, il est naturel qu'ils soient également appelés en témoignage. A plus forte raison, tous ceux qui passent pour n'être pas trop éloignés des origines, tous ceux que l'on réunit confusément sous la rubrique imprécise de sauvages, seront-ils mis sur le même plan et consultés indifféremment. D'autre part, comme, de ce point de vue, les faits n'ont d'intérêt que proportionnellement à leur degré de généralité, on se considère comme obligé de les accumuler en aussi grand nombre que possible ; on ne croit pas pouvoir trop étendre le cercle des comparaisons.

Telle ne saurait être notre méthode, et cela pour plusieurs raisons.

Tout d'abord, pour le sociologue comme pour l'historien, les faits sociaux sont fonction du système social dont ils font partie ; on ne peut donc les comprendre quand on les en détache. C'est pourquoi deux faits, qui ressortissent à deux sociétés différentes, ne peuvent pas être comparés avec fruit par cela seul qu'ils paraissent se ressembler ; mais il faut de plus que ces sociétés elles-mêmes se ressemblent, c'est-à-dire ne soient que des variétés d'une même espèce. La méthode comparative serait impossible s'il n'existait pas de types sociaux, et elle ne peut être utilement appliquée qu'à l'intérieur d'un même type. Que d'erreurs n'a-t-on pas commises pour avoir méconnu ce précepte ! C'est ainsi qu'on a indûment rapproché des faits qui, en dépit de ressemblances extérieures, n'avaient ni le même sens ni la même portée ; la démocratie primi-

science des religions est d'arriver à saisir ce qui constitue la nature religieuse de l'homme. Seulement, comme nous y voyons, non une donnée constitutionnelle, mais un produit de causes sociales, il ne saurait être question de la déterminer, abstraction faite de tout milieu social.

tive et celle d'aujourd'hui, le collectivisme des sociétés inférieures et les tendances socialistes actuelles, la monogamie qui est fréquente dans les tribus australiennes et celle que sanctionnent nos codes, etc. Dans le livre même de Frazer on trouve des confusions de ce genre. Il lui est arrivé souvent d'assimiler aux pratiques proprement totémiques de simples rites thériolâtriques, alors que la distance, parfois énorme, qui sépare les milieux sociaux correspondants, exclut toute idée d'assimilation. Si donc nous ne voulons pas tomber dans les mêmes erreurs, il nous faudra, au lieu de disperser notre recherche sur toutes les sociétés possibles, la concentrer sur un type nettement déterminé.

Il importe même que cette concentration soit aussi étroite que possible. On ne peut comparer utilement que des faits que l'on connaît bien. Or, quand on entreprend d'embrasser toutes sortes de sociétés et de civilisations, on n'en peut connaître aucune avec la compétence qui serait nécessaire ; quand on assemble, pour les rapprocher, des faits de toute provenance, on est obligé de les prendre de toutes mains sans qu'on ait les moyens ni même le temps d'en faire la critique. Ce sont ces rapprochements tumultueux et sommaires qui ont discrédité la méthode comparative auprès d'un certain nombre de bons esprits. Bile ne peut donner de résultats sérieux que si elle s'applique à un nombre assez restreint de sociétés pour que chacune d'elles puisse être étudiée avec une suffisante précision, ^'essentiel est de choisir celles ou l'investigation a le plus de chances d'être fructueuse.

Aussi bien la valeur des faits importe-t-elle beaucoup plus que leur nombre. I,a question de savoir si le totémisme a été plus ou moins répandu est, à nos yeux, très secondaire1. S'il nous intéresse, c'est avant tout parce que,

1 . L'importance que nous attribuons au totémisme est donc tout à fait indépendante de la question de savoir s'il a été universel, nous ne saurions trop le répéter.

en l'étudiant, nous espérons découvrir des rapports de nature à mieux nous faire comprendre ce qu'est la religion. Or, pour établir des rapports, il est ni nécessaire ni toujours utile d'entasser les expériences les unes sur les autres ; il est bien plus important d'en avoir de bien faites et qui soient vraiment significatives. Un fait unique peut mettre une loi en lumière, alors qu'une multitude d'observations imprécises et vagues ne peut produire que confusion. Le savant, dans toute espèce de science, serait submergé par les faits qui s'offrent à lui s'il ne faisait pas un choix entre eux. Il faut qu'il discerne ceux qui promettent d'être le plus instructifs, qu'il porte sur eux son attention et se détourne provisoirement des autres.

Voilà pourquoi, sous la réserve qui sera ultérieurement indiquée, nous nous proposons de limiter notre recherche aux sociétés australiennes. Elles remplissent toutes les conditions qui viennent d'être énumérées. Elles sont parfaitement homogènes ; bien qu'on puisse discerner entre elles des variétés, elles ressortissent à un même type. 1/ homogénéité en est même si grande que les cadres de l'organisation sociale non seulement sont les mêmes, mais sont désignés par des noms ou identiques ou équivalents dans une multitude de tribus, parfois très distantes les unes des autres1. D'un autre côté, le totémisme australien est celui sur lequel nous avons les documents les plus complets. Enfin, ce que nous nous proposons avant tout d'étudier dans ce travail, c'est la religion la plus primitive et la plus simple qu'il soit possible d'atteindre. Il est donc naturel que, pour la découvrir, nous nous adressions à des sociétés aussi rapprochées que possible des origines de l'évolution ; c'est là évidemment que nous avons le plus de chances de la rencontrer et de la bien observer. Or, il n'est

1. C'est le cas des phratries et des classes matrimoniales; v. sur ce point, Spencer et Gillen, Northern Tribes, chap. III ; Howitt, Native Tribes of South Australia, p. 109 et 137-142; Thomas, Kinship and Marriage in Australia, chap. VI et VII.

pas de sociétés qui présentent ce caractère à un plus haut degré que les tribus australiennes. Non seulement leur technique est très rudimentaire, — la maison et même la hutte y sont encore ignorées — mais leur organisation est la plus primitive et la plus simple qui soit connue ; c'est celle que nous avons appelée ailleurs1 organisation à base de clans. Nous aurons, dès le prochain chapitre, l'occasion d'en rappeler les traits essentiels.

Cependant, tout en faisant de l'Australie l'objet principal de notre recherche, nous croyons utile de ne pas faire complètement abstraction des sociétés où le totémisme a été découvert pour la première fois, c'est-à-dire des tribus indiennes de l'Amérique du Nord.

Cette extension du champ de la comparaison n'a rien qui ne soit légitime. Sans doute, ces peuples sont plus avancés que ceux d'Australie. La technique y est devenue beaucoup plus savante : les hommes y vivent dans des maisons ou sous des tentes ; il y a même des villages fortifiés. Iye volume de la société est beaucoup plus considérable et la centralisation, qui fait complètement défaut en Australie, commence à y apparaître ; on y voit de vastes confédérations, comme celle des Iroquois, soumises à une autorité centrale. Parfois, on trouve un système compliqué de classes différenciées et hiérarchisées. Cependant, les lignes essentielles de la structure sociale y restent ce qu'elles sont en Australie ; c'est toujours l'organisation à base de clans. Nous sommes donc en présence, non de deux types différents, mais de deux variétés d'un même type, et qui sont même assez proches l'une de l'autre. Ce sont deux moments successifs d'une même évolution ; l'homogénéité est, par suite, assez grande pour permettre les rapprochements.

D'autre part, ces rapprochements peuvent avoir leur

1. Division du travail social, 3e éd., p. 150 {Paris, F. Alcan).

utilité. Précisément parce que la technique des Indiens est bien plus avancée que celles des Australiens, certains côtés de l'organisation sociale qui leur est commune sont plus aisés à étudier chez les premiers que chez les seconds. Tant que les hommes en sont encore à faire leurs premiers pas dans l'art d'exprimer leur pensée, il n'est pas facile pour l'observateur d'apercevoir ce qui les meut ; car rien ne vient clairement traduire ce qui se passe dans ces consciences obscures qui n'ont d'elles-mêmes qu'un sentiment confus et fugace. Les symboles religieux, par exemple, ne consistent alors qu'en informes combinaisons de lignes et de couleurs dont le sens, nous le verrons, n'est pas aisé à deviner. Il y a bien les gestes, les mouvements par lesquels s'expriment les états intérieurs ; mais, essentiellement fugitifs, ils se dérobent vite à l'observation. Voilà pourquoi le totémisme a été constaté plus tôt en Amérique qu'en Australie ; c'est parce qu'il y était plus visible bien qu'il y tînt relativement moins de place dans l'ensemble de la vie religieuse. De plus, là où les croyances et les institutions ne se prennent pas sous une forme matérielle un peu définie, elles sont plus exposées à changer sous l'influence des moindres circonstances ou à s'effacer totalement des mémoires. C'est ainsi que les clans australiens ont quelque chose de flottant et de protéimorphe alors que l'organisation correspondante a le plus souvent, en Amérique, une plus grande stabilité et des contours plus nettement arrêtés. Aussi, bien que le totémisme américain soit plus éloigné des origines que celui d'Australie, il y a des particularités importantes dont il nous a mieux conservé le souvenir.

En second lieu, pour bien comprendre une institution il est souvent bon de la suivre jusqu'à des phases avancées de son évolution1 ; car c'est parfois quand elle est pleine-

I. Bien entendu, il n'en est pas toujours ainsi. Il arrive fréquemment, comme nous l'avons dit, que les formes les plus simples aident à mieux

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ment développée que sa signification véritable apparaît avec le plus de netteté. A ce titre encore, le totémisme américain, parce qu'il a derrière lui une plus longue histoire, pourra servir à éclairer certains aspects du totémisme australien1. En même temps, il nous mettra mieux en état d'apercevoir comment le totémisme se relie aux formes religieuses qui ont suivi et de marquer sa place dans l'ensemble du développement historique.

Nous ne nous interdirons donc pas d'utiliser, dans les analyses qui vont suivre, certains faits empruntés aux sociétés indiennes de l'Amérique du Nord. Ce n'est pas qu'il puisse être question d'étudier ici le totémisme américain2 ; une telle étude demande à être faite directement, pour elle-même, et à n'être pas confondue avec celle que nous allons entreprendre : elle pose d'autres problèmes et implique tout un ensemble d'investigations spéciales. Nous ne recourrons aux faits américains qu'à titre complémentaire et seulement quand ils nous paraîtront propres à mieux faire comprendre les faits australiens. Ce sont ces derniers qui constituent l'objet véritable et immédiat de notre recherche3.

comprendre les plus complexes. Il n'y a pas, sur ce point, de règle de méthode qui s'applique automatiquement à tous les cas possibles.

1. C'est ainsi que le totémisme individuel d'Amérique nous aidera à comprendre le rôle et l'importance de celui d'Australie. Comme ce dernier est très rudimentaire, il eût probablement passé inaperçu.

2. Il n'y a pas, d'ailleurs, en Amérique, un type unique de totémisme, mais des espèces différentes qu'il serait nécessaire de distinguer.

3. Nous ne sortirons de ce cercle de faits que très exceptionnellement et quand un rapprochement particulièrement instructif nous paraîtra s'imposer.

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