‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 65 sur 322 · Howïtt, p · texte numérisé non relu

Howïtt, p

8. J. Mathew, Two Représentative Tribes of Queensland, p. 139.

9. On pourrait, à l'appui de cette hypothèse, donner d'autres raisons ; mais il faudrait faire intervenir des considérations relatives à l'organisation familiale, et nous tenons à séparer les deux études. La question, d'ailleurs, n'intéresse que secondairement notre sujet.

plus, setnble-t-il, de noms déterminés ; dans d'autres, où ces noms existent, le. sens n'en est plus connu même des indigènes. Mais il n'y a rien là qui puisse surprendre. I^es phratries sont certainement une institution primitive, car elles sont partout en voie de régression ; ce sont les clans, issus d'elles, qui sont passés au premier plan. Il est donc naturel que les noms qu'elles portaient se soient peu à peu effacés des mémoires, ou qu'on ait cessé de les comprendre ; car ils devaient appartenir à une langue très archaïque qui n'est plus en usage. Ce qui le prouve, c'est que, dans plusieurs cas où nous savons de quel animal la phratrie porte le nom, le mot qui désigne cet animal dans la langue courante est entièrement différent de celui qui sert à la dénommer1. Entre le totem de la phratrie et les totems des clans, il existe comme un rapport de subordination. Bn effet, chaque clan, en principe, appartient à une phratrie et à une seule ; il est tout à fait exceptionnel qu'il compte des représentants dans l'autre phratrie. I^e cas ne se rencontre guère que dans certaines tribus du centre, notamment chez les Arunta3 ; encore, même là où, sous des influences perturbatrices, il se produit des chevauchements de ce genre, le gros du clan est tout entier compris dans une des deux moitiés de la tribu ; seule, une minorité se trouve de l'autre côté3. La règle est donc que les deux phratries ne se

1. Par exemple, Mukwara, qui désigne une phratrie chez les Barkinji, les Paruinji, les Milpulko, signifie, d'après Brough Smyth, aigle-faucon ; or, parmi les clans compris dans cette phratrie, il en est un qui a pour totem l'aigle-faucon. Mais ici, cet animal est désigné par le mot de Bilyara. On trouvera plusieurs cas du même genre, cités par Lang, op. cit., p. 162.

2. Spencer et Gïllen, NaL Tr., p. 1 15. D'après Howitt {op. cit., p. 121 et 454), chez les Wotjobaluk, le clan du Pélican serait également représenté dans les deux phratries. Le fait nous paraît douteux. Il serait très possible que ces deux clans aient pour totems deux espèces différentes de pélicans. C'est ce qui semble ressortir des indications données par Mathews sur la même tribu (Aboriginal Tribes of N. S. Wales a. Victoria in Journal and Proceedings of the Royal Society of N. S. Wales, 1904, p. 287-288).

3. V. sur cette question notre mémoire sur : Le totémisme, in Année sociologique, t. V, p. 82 et suiv.

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pénètrent pas ; par suite, le cercle des totems que peut porter un individu est prédéterminé par la phratrie à laquelle il appartient. Autrement dit, le totem de la phratrie est comme un genre dont les totems des clans sont des espèces. Nous verrons plus loin que ce rapprochement n'est pas purement métaphorique.

Outre les phratries et les clans, on trouve souvent dans les sociétés australiennes un autre groupe secondaire qui n'est pas sans avoir une certaine individualité : ce sont les classes matrimoniales.

On appelle de ce nom des subdivisions de la phratrie qui sont en nombre variable suivant les tribus : on en trouve tantôt deux et tantôt quatre par phratrie1. L,eur recrutement et leur fonctionnement sont réglés par les deux principes suivants. i° Dans chaque phratrie, chaque génération appartient à une autre classe que la génération immédiatement précédente. Quand donc il n'y a que deux classes par phratrie, elles alternent nécessairement l'une avec l'autre à chaque génération. Les enfants sont de la classe dont leurs parents ne font pas partie ; mais les petits-enfants sont de la même que leurs grands-parents. Ainsi, chez les Kamilaroi la phratrie Kupathin comprend deux classes, Ippai et Kumbo ; la phratrie Dilbi, deux autres qui s'appellent Murri et Kubbi. Comme la filiation se fait en ligne utérine, l'enfant est de la phratrie de sa mère ; si elle est une Kupathin, il sera lui-même un Kupathin. Mais si elle est de la classe Ippai, il sera un Kumbo ; puis ses enfants, s'il est une fille, compteront de nouveau dans la classe Ippai. De même, les enfants des femmes de la classe Murri seront de la classe Kubbi, et les enfants des femmes de Kubbi seront des Murri de nouveau. Quand il y a quatre

1. V. sur cette question des classes australiennes en général notre mémoire sur La prohibition de l'inceste, in Année soclol,, ï, p. 9 et suiv., et plus spécialement sur les tribus à huit classes L'organisation matrimoniale des sociétés australiennes, in Année sociol., VIII, p. 1 18-147.

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classes par phratrie, au lieu de deux, le système est plus complexe, mais le principe est le même. Ces quatre classes, en effet, forment deux couples de deux classes chacun, et ces deux classes alternent l'une avec l'autre, à chaque génération, de la manière qui vient d'être indiquée. 2° Les membres d'une classe ne peuvent, en principe1, contracter mariage que dans une seule des classes de l'autre phratrie. Les Ippai doivent se marier dans la classe Kubbî ; les Murri, dans la classe Kumbo. C'est parce que cette organisation affecte profondément des rapports matrimoniaux que nous donnons à ces groupements le nom de classes matrimoniales.

Or, on s'est demandé si ces classes n'avaient pas parfois des totems comme les phratries et comme les clans.

Ce qui a posé la question, c'est que, dans certaines tribus du Queensland, chaque classe matrimoniale est soumise à des interdictions alimentaires qui lui sont spéciales. Les individus qui la composent doivent s'abstenir de la chair de certains animaux que les autres classes peuvent librement consommer2. Ces animaux ne seraient-ils pas des totems ?

Mais l'interdiction alimentaire n'est pas le signe caractéristique du totémisme. Le totem est, d'abord et avant tout, un nom, et comme nous le verrons, un emblème. Or, dans les sociétés dont il vient d'être question, il n'existe pas de classe matrimoniale qui porte un nom d'animal ou de plante ou qui se serve d'un emblème3. Il est pos-

1. Ce principe ne s'est pas maintenu partout avec une égale rigueur. Dans les tribus du centre à huit classes, notamment, outre la classe avec laquelle le mariage est régulièrement permis, il en est une autre avec laquelle on a une sorte de connubium secondaire (Spencer et Gillen, North. T/\, p. 106). Il en est de même dans certaines tribus à quatre classes. Chaque classe a le choix entre les deux classes de l'autre phratrie. C'est le cas des Kabi {v. Mathew, in Curr, III, p. 1762).

2. V, Roth, Ethnological Sludies arnong Ihe North-West-Cenlral Queensland Aborigines, p. 56 et suiv. ; Palmer, Notes on some Australian Tribes, J.A.I., XIII (1884), p. 302 et suiv.

3. On cite cependant quelques tribus où des classes matrimoniales

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sible, sans doute, que ces prohibitions soient indirectement dérivées du totémisme. On peut supposer que les animaux que protègent ces interdits servaient primitivement de totems à des clans qui auraient disparu, tandis que les classes matrimoniales se seraient maintenues. ïl est certain, en effet, qu'elles ont parfois une force de résistance que n'ont pas les clans. Par suite, les interdictions, destituées de leurs supports primitifs, se seraient généralisées dans l'étendue de chaque classe, puisqu'il n'existait plus d'autres groupements auxquels elles pussent se rattacher. Mais on voit que, si cette réglementation est née du totémisme, elle n'en représente plus qu'une forme affaiblie et dénaturée1.

porteraient des noms d'animaux ou de plantes : c'est le cas des Kabi (Mathew, Two Représentative Tribes, p. 150), des tribus observées par Mrs Bâtes (The Marriage Laws a. Gusioms. of the W. Austral. Aborigines, in Viclorian Geographical Journal, XXIII-XXIV, p. 47) et peutêtre de deux tribus observées par Palmer. Mais ces faits sont très rares, leur signification mal établie. D'ailleurs, il n'est pas surprenant que les classes, aussi bien que les groupes sexuels, aient parfois adopté des noms d'animaux. Cette extension exceptionnelle des dénominations totémiques ne modifie en rien notre conception du totémisme.

1. La même explication s'applique peut-être à quelques autres tribus du Sud-Est et de l'Est, où, si l'on en croit les informateurs de Howitt, on trouverait également des totems spécialement affectés à chaque classe matrimoniale. Ce serait le cas chez les Wiradjuri, les Wakelbura, les Bunta-Murra de la rivière Bulloo (HowrTT, Nal. Tr., p. 210, 221, 226). Toutefois, les témoignages qu'il a recueillis sont, de son propre aveu, suspects. En fait, des listes mêmes qu'il a dressées, ii résulte que plusieurs totems se retrouvent également dans les deux classes de la même phratrie.

L'explication que nous proposons d'après Frazer (Tolemism and Exogamij, p. 531 et suiv.) soulève, d'ailleurs, une difficulté. En principe, chaque clan, et, par conséquent, chaque totem sont indifféremment représentés dans les deux classes d'une même phratrie, puisque l'une de ces classes est celle des enfants et l'autre celle des parents de qui les premiers tiennent leurs totems. Quand donc les clans disparurent, les interdictions totémiques qui survivaient auraient dû rester communes aux deux classes matrimoniales, tandis que, dans les cas cités, chaque classe a les siennes propres. D'où provient cette différenciation ? L'exemple des Kaiabara (tribu du sud du Oueensland) permet peut-être d'entrevoir comment cette différenciation s'est produite. Dans cette tribu, les enfants ont le totem de leur mère, mais particularisé au moyen d'un signe distinctif. Si la mère a pour totem l'aigle-faucon noir, celui de l'enfant est l'aigle-faucon blanc (Howitt, Nat. Tr., p. 299). II y a là

Tout ce qui vient d'être dit du totem dans les sociétés australiennes s'applique aux tribus indiennes de l'Amérique du Nord. Toute la différence est que, chez ces dernières, l'organisation totémique a une fermeté de contours et une stabilité qui lui font défaut en Australie. Les clans australiens ne sont pas simplement très nombreux ; ils sont, pour une même tribu, en nombre presque illimité. Les observateurs en citent quelques-uns à titre d'exemples, mais sans réussir jamais à nous en donner une liste complète. C'est qu'à aucun moment cette liste n'est définitivement arrêtée. Le même processus de segmentation qui a démembré primitivement la phratrie et qui a donné naissance aux clans proprement dits, se continue sans terme à l'intérieur de ces derniers ; par suite de cet endettement progressif, un clan n'a souvent qu'un effectif des plus réduits1. En Amérique, au contraire, le système totémique a des formes mieux définies. Bien que les tribus y soient, en moyenne, sensiblement plus volumineuses qu'en Australie, les clans y sont moins nombreux. Une même tribu en compte rarement plus d'une dizaine2, et souvent moins ; chacun d'eux constitue donc un groupement beaucoup plus important. Mais surtout le nombre en est mieux déterminé : on sait combien 11 y en a et on nous le dit3.

Cette différence tient à la supériorité de la technique sociale. Les groupes sociaux, dès le moment où ces tribus ont été observées pour la première fois, étaient fortement

comme une première tendance des totems à se différencier suivant les classes matrimoniales.

1. Une tribu de quelques centaines de têtes compte parfois jusqu'à 50 ou 60 clans et même beaucoup plus. Voir sur ce point Durkheim et Mauss, De quelques formes primitives de classification, in Année sociologique, t. VI, p. 28 n. 1.

2. Sauf chez les Indiens Pueblo du Sud-Ouest où ils sont plus nombreux. V. Hodgb, Pueblo Indian Clans, in American Anthropologist, lre série, t. IX, p. 345 et suiv. On peut se demander toutefois si les groupes qui portent ces totems sont des clans ou des sous-clans.

3. V. les tableaux dressés par Morgan dans Ancieni Society, p. 153-

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enracinés dans le sol, par suite, plus capables de résister aux forces dispersives qui les assaillaient. En même temps, la société avait déjà un trop vif sentiment de son unité pour rester inconsciente d'elle-même et des parties qui la composaient. L'exemple de l'Amérique nous sert ainsi à nous mieux rendre compte de ce qu'est l'organisation à base de clans. On se tromperait si l'on ne jugeait de cette dernière que d'après l'aspect qu'elle présente actuellement en Australie. Elle y est, en effet, dans un état de flottement et de dissolution qui n'a rien de normal ; il y faut voir bien plutôt le produit d'une dégénérescence, imputable aussi bien à l'usure naturelle du temps qu'à l'action désorganisatrice des blancs.. Sans doute, il est peu probable que les clans australiens aient jamais eu les dimensions et la solide structure des clans américains. Cependant, il a dû y avoir un temps où la distance entre les uns et les autres était moins considérable qu'aujourd'hui ; .car les sociétés d'Amérique n'auraient jamais réussi à se faire une aussi solide ossature si le clan avait toujours été fait d'une matière aussi fluide et inconsistante.

Cette stabilité plus grande a même permis au système archaïque des phratries de se maintenir en Amérique avec une netteté et un relief qu'il n'a plus en Australie. Nous venons de voir que, sur ce dernier continent, la phratrie est partout en décadence ; très souvent, ce n'est plus qu'un groupement anonyme ; quand elle a un nom, ou il n'est plus compris ou, en tout cas, il ne peut plus dire grandchose à l'esprit de l'indigène, puisqu'il est emprunté à une langue étrangère ou qui ne se parle plus. Aussi n'avonsnous pu inférer l'existence des totems de phratries que d'après quelques survivances, si peu marquées, pour la plupart, qu'elles ont échappé à nombre d'observateurs. Au contraire, sur certains points de l'Amérique, ce même système est resté au premier plan. Les tribus de la côte du Nord-Ouest, les Tlinkit et les Haida notamment, sont déjà parvenues à un degré de civilisation relativement avancé ;

et cependant, elles sont divisées en deux phratries qui se subdivisent à leur tour en un certain nombre de clans : phratries du Corbeau et du Loup chez les Tlinkit1, de l'Aigle et du Corbeau chez les Haida2. Et cette division n'est pas simplement nominale ; elle correspond à un état toujours actuel des mœurs et marque profondément la vie. I^a distance morale qui sépare les clans est peu de chose à côté de celle qui sépare les phratries3. Le nom que chacune d'elles porte n'est pas seulement un mot dont on a oublié ou dont on ne sait plus que vaguement le sens ; c'est un totem dans toute la force du terme ; il en a tous les attributs essentiels, tels qu'ils seront décrits plus loin*. Sur ce point encore, par conséquent, il y avait intérêt à ne pas négliger les tribus d'Amérique, puisque nous pouvons y observer directement de ces totems de phratries dont l'Australie ne nous offre plus que d'obscurs vestiges.

Mais le totem n'est pas seulement un nom ; c'est un emblème, un véritable blason, dont les analogies avec le blason héraldique ont été souvent remarquées. « Chaque

1. Krause, Die Tlinkit-Indîaner, p. 112 ; Swanton, Social Condition, Beliefs a. Linguistic Relationship of Ihe Tlingit Indians in XXVHh Rep., p. 398.

2. Swanton, Contributions to ihe Eihnology of ihe Haida, p. 62.

3. «The distinction between the two clans is absolute in every respect », dit Swanton, p. 68 ; il appelle clans ce que nous nommons phratries. Les deux phratries, dit-il ailleurs, sont, l'une par rapport à l'autre, comme deux peuples étrangers.

4. Le totem des clans proprement dits est même, au moins chez les Haida, plus altéré que le totem des phratries. L'usage, en effet, permettant à un clan de donner ou de vendre le droit de porter son totem, il en résulte que chaque clan a une pluralité de totems dont quelquesuns lui sont communs avec d'autres clans (v. Swanton, p. 107 et- 268). Parce que Swanton appelle clans les phratries, il est obligé de donner le nom de famille aux clans proprement dits, et de houssehold aux familles véritables. Mais le sens réel de la terminologie qu'il adopte n'est pas douteux.

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famille, dit Grey en parlant des Australiens, adopte un animal ou un végétal comme son écusson et sa marque, (as their crest and sign) »* ; et ce que Grey appelle une famille est incontestablement un clan. « L'organisation australienne, disent également Fison et Howitt, montre que le totem est, avant tout, le blason d'un groupe (the badge of a group) »2. Schoolcraft s'exprime dans les mêmes termes sur les totems des Indiens de l'Amérique du Nord : « Ive totem, dit-il, est, en fait, un dessin qui correspond aux emblèmes héraldiques des nations civilisées, et que chaque personne est autorisée à porter comme preuve de l'identité de la famille à laquelle elle appartient. C'est ce que démontre l'étymologie véritable du mot lequel est dérivé de dodaim qui signifie village ou résidence d'un groupe familial »3. Aussi, quand les Indiens entrèrent en relations avec les Européens et que des contrats se formèrent entre les uns et les autres, c'est de son totem que chaque clan scellait les traités ainsi conclus4.

Les nobles de l'époque féodale sculptaient, gravaient, figuraient de toutes les manières leurs armoiries sur les murs de leurs châteaux, sur leurs armes, sur les objets de toute sorte qui leur appartenaient : les noirs de l'Australie, les Indiens de l'Amérique du Nord font de même pour leurs totems. I^es Indiens qui accompagnaient Samuel Hearne peignaient leurs totems sur leurs boucliers avant d'aller au combat5. D'après Charlevoix, certaines tribus indiennes avaient, en temps de guerre, de véritables

1. Journals of two Expéditions in N. W. and W. Australîa Iï p. 228. ' '

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