V. liv. II, chap. II, § II
2. Il n'y a peut-être pas de religion qui fasse de l'homme un être exclusivement profane. Pour le chrétien, l'âme que chacun de nous porte en soi, et qui constitue l'essence même de notre personnalité, a quelque chose de sacré. Nous verrons que cette conception de l'âme est aussi
i9o LES CROYANCES ÉLÉMENTAIRES
cas, elle ne s'applique pas au totémisme. Chaque membre du clan est investi d'un caractère sacré qui n'est pas sensiblement inférieur à celui que nous venons de reconnaître à l'animal. La raison de cette sainteté personnelle, c'est que l'homme croit être, en même temps qu'un homme au sens usuel du mot, un animal ou une plante de l'espèce totémique.
En effet, il en porte le nom ; or l'identité du nom passe alors pour impliquer une identité de nature. La première n'est pas simplement considérée comme l'indice extérieur de la seconde ; elle la suppose logiquement. Car le nom, pour le primitif, n'est pas seulement un mot, une combinaison de sons ; c'est quelque chose de l'être, et même quelque chose d'essentiel. Un membre du clan du Kangourou s'appelle lui-même un kangourou ; il est donc, en un sens, un animal de cette même espèce. « Un homme, disent Spencer et Gillen, regarde l'être qui lui sert de totem comme étant la même chose que lui-même. Un indigène, avec qui nous discutions la question, nous répondit en nous montrant une photographie que nous venions de prendre de lui : « Voilà qui est exactement la même chose que moi. Kh bien ! il en est de même du kangourou. » Le kangourou était son totem1. Chaque individu a donc une double nature : en lui coexistent deux êtres, un homme et un animal.
Pour donner un semblant d'intelligibilité à cette dualité, si étrange pour nous, le primitif a conçu des mythes qui, sans doute, n'expliquent rien et ne font que déplacer la difficulté, mais qui, en la déplaçant, paraissent du moins en atténuer le scandale logique. Avec des variantes dans le détail, ils sont tous construits sur le même plan : ils ont pour objet d'établir entre l'homme et l'animal totémique des rapports généalogiques qui fassent du premier le pa-
vieille que la pensée religieuse. Mais la place de l'homme dans la hiérarchie des choses sacrées est plus ou moins élevée. 1. Nat. Tr., p. 202.
CROYANCES PROPREMENT TOTÉMIQUES 191
rent du second. Par cette communauté d'origine, que Ton se représente, d'ailleurs, de manières différentes, on croit rendre compte de leur communauté de nature. Les Narrinyeri, par exemple, ont imaginé que, parmi les premiers hommes, certains avaient le pouvoir de se transformer en bêtes1. D'autres sociétés australiennes placent au début de l'humanité soit des animaux étranges, dont les hommes seraient descendus on ne sait trop comment2, soit des êtres mixtes, intermédiaires entre les deux règnes3, soit encore des créatures informes, à peine représentables, dépourvues de tout organe déterminé, de tout membre défini, où les différentes parties du corps étaient à peine esquissées4. Des puissances mythiques, parfois conçues sous forme d'animaux, seraient intervenues ensuite, et auraient transformé en hommes ces êtres ambigus et innommables qui représentent, disent Spencer et Gillen, « une phase de transition entre l'état d'homme et celui d'animal »5. Ces transformations nous sont présentées comme le produit d'opérations violentes et quasi chirurgicales. C'est à coups de hache ou, quand l'opérateur est un oiseau, à coups de bec que l'individu humain aurait été sculpté dans cette masse amorphe, les membres séparés les uns des autres, la bouche ouverte, les narines percées6. On