CHAPITRE PREMIER
L'ÉVOLUTION DE LA PENSÉE LA TECHNIQUE ET LA SCIENCE LES PREMIÈRES FORMES DE L'EXPLICATION
L'idée d'évolution pénètre de plus en plus les branches du savoir qui ont, directement ou indirectement, la pensée humaine pour objet, mais elle ne les pénètre que lentement. Nous n’acceptons pasen effet, sans résistance, la notion d'une réalité psychologique qui dure, qui s'écoule : nous ne lui cédons le terrain que pied à pied et comme à regret. Nous préférons nous attacher aux dépôts, aux produits, aux résultats : il est plus facile de les tenir sous le regard de l’esprit et de les réduire en concepts, commodes matériaux admirablement propres, puisqu'ils sont faits pour elles, à entrer dans les constructions claires et aisément intelligibles qui ont notre secrète préférence. Mais dès lors nous reconstituons ‘évolution au lieu de la revivre et nous la reconstituons avec des « fragments de l’évolué » : nous laissons de côté l’évolution elle-même,
Un livre célèbre a fait justice de ce faux évolution-
nisme. Maisilnese proposait d'en purger que les sciences de la vie. Si nous considérons l’évolution de la pensée, pourrons-nous lui appliquer, purement et simplement, cette vigoureuse critique ? N'aurons-nous qu’à prolonger le mouvement dessiné par l’Évolution créatrice ? Hne le semble pas. Et même, tout bien pesé, cette critique aboutit à ce résultat inattendu que, après avoir réussi à faire couler le fleuve de la vie, elle fige, si l’on peut ainsi parler, le fleuve de la pensée. Car, afin de combattre plus efficacement les illusions mécaniste et finaliste qui vicient d'ordinaire les théories de l’évolution, elle les impute à la structure même de notre intelligence qu’elle conçoit, tout de même que les théories qu’elle combat, comme un instrument forgé par la vieet pour elle, mais qui a résolu le problème de l'adaptation en fabriquant des outils avec de la matière inorganisée. « Nous naissons artisans comme nous naissons géomètres et même nous ne sommes géomètres que parce que nous sommes artisans!, » Toute la pensée humaine serait issue de cette intelligence née des exigences de l’action : cette pauvre ouvrière, qui ne sait que son métier, n'a pu que transporter gauchement à toutes les tâches nouvelles qu’elle a entreprises ses habitudes de tailleuse de silex. Mais on se heurte aux plus graves difficultés, et ce n’est qu’au prix d'artifices par lesquels on se donne subrepticement ce qui est justement en question, qu’on parvient à faire évoluer cette pensée jusqu’à ses formes les plus hautes. En vain dénoncera-t-on dans ces formes mêmes la tare originelle. En vain chargera-t-on « certaines puissances complémentaires de l’entendement”» de faire toutes les besognes auxquelles on le déclare impropre,
4. Bergson. L'Évolution créatrice, re édit., 1907, p. 48. 2, Id. Jbid., p. v.
et qui sont précisément les plus nombreuses, les plus importantes, les plus proprement humaines. En vain la vie prendra-t-elle la pensée en remorque : le mouvement qu’elle lui imprime est factice. Le fleuve ne coule pas.
La théorie sociologique de la connaissance a eu le mérite de couper résolument les amarres avec la biologie et d'envisager en eux-mêmes les faits de pensée. Position excellente, d’où elle eût pu retrouver et la source et le secret de l’évolution, si elle n’avait, de l’intelligence, considéré que ce qui n’en est que la rigide armature — les catégories. Une fois de plus le conceptualisme logique risquait de compromettre un des eflorts les plus hardis et les plus remarquables qui aient été tentés pour retracer la genèse et l’histoire de l'esprit humain. Il s’en faut pourtant de beaucoup que cet effort ait été voué à La stérilité. Non seulementil a stimulé les recherches et suscité des réactions fécondes, mais encore, par ses patientes et minutieuses explorations, il est parvenu à évoquer une « réalité humaine » qui, faisant éclater la logique du système, brisant les cadres du vieux conceptualisme, en vertu de la force irrésistible des faits, a fourni une image sinueuse et mouvante, presque vraie, ou tout au moins un tracé qui s'impose à l'attention des nouveaux explorateurs, de l’évolution mentale de l'humanité.
Mais le philosophe qui est aux prises avec le même problème, s’il entend bien ne pas perdre le bénéfice de cet inestimable labeur, si même il accorde que l’étude génétique de certaines catégories peut donner des résultats précieux, ouvrir des perspectives imprévues — au demeurant un même problème ne peut que gagner à être attaqué de plusieurs côtés à la fois — il ne saurait toutefois adopter le point de départ de la sociologie de
la connaissance. Soucieux de retrouver le véritable devenir de la pensée humaine, iln’agarde de-s’en prendre à ses cadres. Pour lui, concepts, catégories, principes, ne sont pas l’essentiel de l'intelligence, pasiplus que:les rouages d’une machine n’en sontl’âme, Ce n'est pas en “eux, à coup sûr, que réside le puissant élan quia fait faire à l'humanité quelque chemin depuis:le rude inventeur du propulseur magdalénien jusqu’à un Newton où un Poincaré. Ces cadres sont de l’évolué — « le galet laissé sur la plage » — on ne saurait prétendre y retrouver la forme du flot qui l’apporta et moins encore le mouvement, la force qui l’a roulé, charrié, poli. Il faut chercher ailleurs l’élan mental.
Or, remarquons-le : nous pensons sans cesse, mais notre intelligence est le plus souvent au repos. Elle ne s’éveille, elle ne rentre en action que sous le choc d’un arrêt brusque dans le déroulement continu et machinal des représentations. L'usine est en marche, chacun est à son poste. Qui s’avise de la somme de méditations et d'activité intellectuelle que-contient ce mécanisme bien réglé? Qui s’en avise, du moins, jusqu’au moment où, tout à coup, il cesse de fonctionner? — L'élève, au tableau, expose la démonstration d’un théorème, 11 l'a bien comprise, il la sait par cœur. La comprend-il vraiment, tandis qu’il l’expose? Voici que sa mémoire a une défaillance : un anneau de la chaîne vient à manquer. Tout s'arrête, l'intelligence s’eflare.: elle sort de sa torpeur, se replace à l’origine du mouvementdont le théorème est l’issue, au moment où elle était aux prises avec une difficulté. Nous ne pensons qu’en face d'une difficulté* et le problème est l'aiguillon de l’in-