P. La-comuil. Introduction à l'histoire littéraire
hm LES FOUMES LITTÉRAIRES DE L\ PENSfiE GREr.QUE
^agné. Je conviens avec lui que Tanalyse mentale est moins complète dans Iphigénie h Aulis que dans Phèdre , dans Phèdre que dans Marianne, et je suppose, dans Marianne que dans Ici roman contemporain. J'accorderai davantage. Un auteur du XIX® siècle n'est pas seulement un psychologue mieux instruit, il a mieux étudié la nature, dans la couleur il distingue la nuance, il sait Thisloire, il a comparé les mœurs, en d'autres termes, chez lui les éléments de la trouvaille sont infiniment variés et nombreux. Mais l'invention elle-même vaudra-t-elle davaiitage ? Autant soutenir qu'une gare est préférable au Parlhénon, car le constructeur a pu emplover des matériaux légers, soutenir ses voûtes avec des fermes métalli({ues et mettre aux murs des émaux plus homogènes <jue les bleus sombres des métopes athéniennes. Je ne choisis point cet exemple pour déprécier les gares; nous en connaissons de spacieuses, de magnifiipies et d'exquises, perdant au milieu des fumées molles le scintillement des vitracres et le fin réseau desarcatures. Certains sanctuaires hypèthres pcTdiîiieiil au parallèle, et peut-être même Yadtftan de IMh liiis il I*ylho. M:iis niora-t-on cpie la réussite tieniir :i\;ml ton! :ui <lrss(Mii de rarehiteete ([ni a su combiner s«'s phins jxMir lu joie des yeux et de Tespril '^ Donc ressentie! rsl (b' créer. ( )i', la criMtion eslln'ti(|ue n'est pas une elH>s<* inconcevable ri (pii par nature échappe aux analvses, mais ties H'^lcs (pic j ai proposées dans ma préface et applicjuécs dans ce volume, il ii Cn est aueurn» ([ui confère un privilèi^e à l'épocpie moderne. Au eontrain*, j'ai soutenu que; la répétition amène la (h'eadence, et je crois ([u un aède homéri(nie avait une aptitude ])artiruli(T(» \\ se réjouir dans son (eu\re, a niarehn-, paisiblj*. sans eonipaiaisons inquiétantes pour son amour pi-ojn-e, ;i rapprocher, il féconder les sensations (pie lui loiirnissiiii bi n;iture. OuebpK's hommes de lettres ont iner\eij|eiisement senti cela, et. suivant leur habitude, îls I ont exprime par des lii^nires. I.(»s savants viennent alo^^ qui s iiiiteiit el I rioin|>lîenl : ■( (^>u'entendez-vous, disent-ils, par 1 ainial.le simplicité ilu monde naissant ? ») — Oue si:rni-
fie: la fraîcheur d'imagination propre aux anciens?» — Je pense que les théories de ce livre prouvent que ces métaphores ne sont point uniquement des illusions. Les défenseurs du temps jadis excédaient sans doute la mesure. Si Tesprit humain devenait toujours plus stérile, Hésiode, dans le mythe des âges, aurait dit le dernier mot de la philosophie. Or, la méthode a posteriori^ incapable de résoudre en son entier le problème que j'examine, nous révèle dans Athalie et Mithridate des mérites refusés à TAlexandra de Lvcophron, et je doute qu'un admirateur des anciens, si passionné soit-il, abandonne la Princesse de Clèves et la Chartreuse de Parme, pour lire Nicélas Eugénianus.
Malgré tant de prévisions sinistres, les littératures ne vont pas au néant. Car les causes de faiblesse que je signale sont combattues par des causes inverses : notre esprit contient plus de connexions mentales, il est plus déterminé que celui des Grecs... soit, mais la multitude même des notions rend chacune d'elles moins tyrannique, les heurts se multiplient et l'indépendance augmente ; les peuples se succèdent, les générations, disparaissant, cèdent la place à d'autres, mieux venues, et qui consacrent à l'invention une ardeur et des forces rajeunies. La ligne symbolique de l'évolution n'est donc pas une droite qui monte ou descende régulièrement, c'est une courbe qui oscille autour d'un axe, elle fléchit, elle s'élève... Mais lui-même ? Dcmeure-t-il horizontal ? — On peut le croire, non le prouver.
Le problème étant insoluble, chacun le tranche au gré de son intérêt ou de sa passion. Les artistes sont dans leur rôle, quand ils exaltent l'antiquité, puisque la distance augmente le prestige de l'œuvre, et que les poèmes ou les harangues d'autrefois, dépouillés de leur sens utilitaire, relèvent uniquement de l'esthétique, et ressemblent à ces vins qui brillent leur alcool, s'alTaiblissent et ne sont plus qu'une essence parfumée. Les savants, eux, convaincus qu'ils avancent, et sans relâche, prétendent que tout obéisse à cette loi. Il y a dans celte hypothèse une confusion intéressante.
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la physi(|uc nr recule pas, ni la chimie, ni la niathémaliqiie, parce que la plupart dos relations établies, Tétant pour jamais, s'additionnent avec les autres et les complclenl. Mais si Ton veut examiner la littérature et Tart au même point de vue. Ton dira que tout livre marque un progrf*s sur le précodent, car le public a deux ouvrages au lieu d'un. A ce cfïmple, et surtout depuis Gutenberg, la régression serait impossible, et les contemporains de Théocrite auraient eu Tavanlage sur ceux d'Homère, puisqu'ils possédaient les Idylles et l'Iliade. Ce fait, d'ailleurs exact, n'a pas beaucoup de portée, et le philosophe persiste à signaler une déchéance, quand la série des inventions est moins prompte et moins brillante. Si l'historien des recherches expérimentales usait de cettfMnéthode et déterminait le rythme des découvertes, je suppose <|u'il y trouverait des phases grossièrement comparables à celles du drame, du lyrisme ou de Tépopée.
Cette idolâtrie de la science amène d'autres abus de logi(jue. I.a littérature est, par essence, émotive ; on exige qu'elle soit éniolivo nniquoment, et Ton fait bon marché de sa valeur iiilcllecturlle. La liltéralurr est souvent un jeu ; l'on allech» (le ne lien hii demander f|u\in puéril divertissement, l.alitléralure use de comparaisons et d'antitlièses, on définit les liiXures i\o rhétoricMie une déviation du lanofaice commun, v[ l'on insinue (jne dos idéos justes, simples et saines sont abandniuH'os il Tartiste, pour (ju'il los enjolive, soyons francs, poui qu'il 1rs i;àto |)ar des plaeai^es et des broderies.
A I écrivain d'aillours très estimable et très lucido tpii partielItMnent accepte ces tl'M'ories, je répondrai <jue le niouvoniont émotif, suilout (juand il est dillus et point wbsorbîint, comme le plaisir esthé!i([ue, suscite des repri'sontations et avive la j)onsée ; je remarquerai encoi'c (jue mainte lii^^ure do rhét(>ii(|ue n'est [)oint un ornement surajoute'', mais une démarclu* natuiello de l'entendement rt pros(jiie un»' méthodr. Ij)is(|u'nn plivsicien déclare que le plomb passant à l'état solido so contracte, tandis que l'eau
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se difate, il fait une antithèse ; lorsqu'un chimiste enseigne que For est plus lourd que Taluminium, il fait une comparaison. Uenverrons-nous ces observations de la science au roman, et trouvera-t-on la vérité que masquent ces développements littéraires? L'on répliquera peut être : « L'artiste accueille un moyen de raisonnement, l'accapare, le dégage de tout contenu, l'applique à des mati^res qui ne le comportent pas, et par ce subterfuge donne à son œuvre une précision et un éclat empruntés. » Il n'en reste pas moins établi que les figures ne sont point extérieures à Tintelligence, mais sont créatrices de pensées. Je choisis un exemple à dessein rudimentaire, mais dire : « Achille est brave » ou « Achille est un lion », ce n'est, en termes strictement logiques, nullement dire la même chose. Faute de mieux, on soutiendra que les connexions mentales, dégagées par la littérature, sont, ou vaines, ou impliquées dans les aphorismes scientifiques. Mais cette assertion n'est pas défendable. D'excellents esprits contestent que tout soit compréhensible à la rigueur, et môme ils voudraient que notre âme s'absorbât en des combinaisons flottantes et des rêveries. Si les tendances très idéalistes de ce livre sont opposées à cet agnosticisme radical, on peut croire que tout est concept, sans postuler que tout est chiflTrable, et surtout sans aflîrmer que l'essence dernière des choses passe dans les formules numériques. Pour être une qualité concomitante d'imperceptibles oscillations éthérées, le bleu n'en demeure pas moins du bleu ; il m'est fort agréable de connaître la loi scientifique, mais je ne fermerai point les yeux, lorsque dans un matin gris perle se déroulent les soies molles de la mer.
Admettons que la science épuisera le réel. Pareille prétention est absurde, mais plus encore la croyance que cet idéal est de nos jours réalisé. S'il reste del'indétermination, le poète peut s'y mouvoir, et parfois effleurer des problèmes où les esprits exacts découvriront ensuite des principes rigoureux. « Les vagues moutonnent » est-ce unique-
ment la traduction boursouflée de cette platitude « Les vagues sont blanches?» Je ne le pense pas. — « Maïs, objectera-ton, faites-nous voir les vérités que cache le Vï)ile de cette métaphore. » Une excepti<m dilatoire serait légitime, puisque, par définition, ces lois sont encore inconnues. Toutefois je répondrai avec plus d'ingénuité que de prudence : la crête du flot et les toulFesde la laine ont le même ton de couleur et la même puissance réfléchissante, et sans doute un physicien de Tavenir apercevra quelque rapport entre les vésicules aériennes qu'environne lu • pellicule liquide et les minces tubes cornés qui forment lu toison ; le mouvement alternatif qui agite la surface de Tocéan mais ne déplace point les couches inférieures, a quelque ressemblance avec celui des bcles (jui, sans marcher, se haussent, poussent le voisin, puis s'abaissent, tandis qu'il s'élève, par une contrainte mathématique, et propage l'ondulation; enfin la vague parité de figure qui intervient entre le flocon écumeux et le corps de l'animal, n'a-t-elle point pour cause un princi[)e d'écjuilibre commun ii la matière brute et aux élrfs origan isés ?
Il serait facile d'accumul(»r ici les exemples. J'ai signalé dans la Th<'M>g(mi(î une phrase, germe embryonnaire qui produira la théorie des vibrations biinineuses. VA d'autre part, on s'intt'resse beaucoup maintenant aux schèmes verbauK et m<'lri([ues, on v distingue des phénomènes sociaux fort significatifs. Ilugo, paraissant à 1 heure où la notion allait devenir scient ili(|U(», profila de la coïncidence, et bien des gens bii rappoiiciiL le nn'i'ite de la découverte. Mais sous peine (Tinjustiee n'oublions pas (juelle vénération du mot eurent les (irees et les Romains, rappelons-nous (pie le ' pui'ohita )) védicpn», le chantre chapelain, compagnon des nobh's dans les plainc^s du Pendjab, divinisa le rythme qui portait au ciel les remerciements des fidèles. Dans ce formalisme pres(|ue riilieule, dans ce traditionnalisme rituel, «juelle promesse de vérité !
Lorsque Heraclite pouisuivanl la fastidieuse série de ses
antithèses parle de la corde qui s'oppose à Tare, comme Tare h la corde, énonce-t-il uniquement ce principe, si profond, que le développement marche par des contraires ? Peut-être, mais en tout cas l'aphorisme de TKphésien nous avertit qu'il y a dans l'espace des parités énigmatiques, du droit et du gauche, des notions qui réclament l'analyse et ne sont point encore élucidées.
Si les artistes sont merveilleux pour soulever ces problèmes, c'est d'abord qu'ils ont des allures indépendantes ; ils s'accordent le droit de rêver, de conjecturer et parfois de raisonner en dépit de la raison. Mais de plus, mises en face de la réalité, la littérature et la science n'y font point leurs « coupes » dans le même sens. Le physicien et le biologiste recherchent des lois, l'écrivain décrit les aspects singuliers de la nature. Il s'attache au particulier ; et sans doute il ne l'embrasse pas dans Tinsaisissable totalité de ses déterminations, la connaissance étant un choix ne peut être que fragmentaire; mais cette position différente offre à la pensée d'autres perspectives. Je suis convaincu qu'une psychologie encore ignorée des psychologues sommeille dans la comédie et surtout le roman contemporains. Quand la théorie réduira ces aperçus en formules, on s'écriera : (( L'examen scientifique a dépassé l'intuition. » — Oui, si Ton veut, mais il l'aura prise pour soutien.
Arrivons aux vérités qui sont aujourd'hui reconnues. Ici même la littérature garde ses droits. Autre chose est de posséder une notion, à fleur d'âme, ou de l'avoir, vivante, avec la floraison de ses conséquences. Aristote voit clair quand il oppose les connaissances actuelles et virtuelles. Une œuvre puissamment écrite actualise une foule de virtualités. Je ne fais point le panégyri([ue des vulgarisateurs. Leur méthode est déplorable : ils prennent une idée courante et la mettent dans un livre, avec un ragoût esthéti([ue, pour la faire accepter. Si l'on n'est un Lucrèce (fortune assez rare), le résultat immédiat est d'alourdir l'ouvrage en faussant la proposition. L'artiste véritable pense à nouveau la
un LKS FOIIMKS IJTTfiUMIlES DK LA PENSfiE GBECOLE
lli<*orio scientifique, réchtiulTe, IViiriehil..., mais un exemple vaut mieux que tous les commentaires. Nous savons (|ue la lune est éloifçnée de nous de soixante rayons terrestres. Nous pouvons évaluer cette distance d'après la vitesse d'une loconiotiv<;, d'un pa(|uebot, dun piéton, d*une limace, d'une fourmi. Tache de vulgarisateur. Sommes-nous fort avancés.* — Au lecteur de répondre. Mais qu'ouvrant un Pascal, on V retrouve la phrase fameuse : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'ellVaie ». Dix mots d'un grand honimt> ont mis en nous la froide immensité du vide stellaire, elle v restera.
La littérature» est donc l'intermédiaire qui rapproche de nous la naturo, les autres hommes et nous-mêmes. Klle rafraîchit le spectacle de l'univers, et le monde sans elle existerait moins, puis(|ue nous le connaîtrions mal. Récréer, comme le niot l'indique, c'est faire une création nouvelle. La science en dépit de sa superbe irréfléchie doit beaucoup aux jouissances d'art, et difficilement elle arriverait à vivre seuh*. i){\v d'espérances esthétic[ues ont aiguillonné les chercheurs : agencer une déuionslrallon élégante, éliminer le fatras (les propositions inutiles, contempler éperdu les cor(»llaires (|ui se «hToulcnt ii 1 infini, compléter les s<*ries dr ihrorèines, 1rs genres de plantes et d'aninKinx, les familh's de eoips ehin)i(|ues, traerr rarahes(|ue fin<'ment contourme (jui eooidoime h\s |)oi(ls at(»mi(|ues des éléments simples, rt Irui* faroii (rai'curillir la chaleur ou ['«'leclrleité, c Cst un liMvail qui piocura p(»ut-étrr auK Arehimrd(\ aux Kuelide, aux Ampère l'I au\ Mendèléell*, des émotions eompai'ahles, m grandeur it eu (jualilé, aux transports d'un Luripide, d un \ irgile et d un Ilaeinc. Le plaisii- est partout agissant et souviiain : il haiuliil la porte des laboratoires et voltigt* autour tle^ alambics, des éprouveltes rt des explosifs meui- Irirrs.
1. art liltcrain' s(» drlmd encore («Mume la meilleure évoeatiiui du |)as>é. ( Miand on feuillctlt* un manuel de m'oinétrie, 1 on en lire des iih'es iuipersonindles et sèpara/f/tSy
rUiade ou les Olympiques nous donnent un ensemble cohérent d'images et d'impressions. Qu'ensuite nous les interprétions à notre guise, je ne Tignore point, et je Tai souvent répété dans ce volume. Mais qui ne voit combien Fauteur est plus maître de nous, plus obsédant que Thomme d'observation et de doctrine ? En outre, si les (Irccs et les Troyens, Achille, Hector, Andromaque, nous intéressent, c'est qu'en vertu du jeu émotif, les passions de ces personnages deviennent les nôtres, nous sommes Andromaque, Hector, Achille, leur pensée se déploie dans notre tète, leurs visions emplissent nos yeux, leur cœur palpite dans notre poitrine. Magie souveraine qui fait vivre la mort et (jui réalise la fiction, et qui combine en large synthèse la triple personnalité du lecteur, du héros et de l'écrivain ! Si la loi du monde est de s'intégrer davantage à chaque instant, si le propre de l'homme est de s'avancer vers une complexité croissante, d'approfondir les traits de son caractère individuel, et de refléter en proportions indéfiniment changeantes la diversité des états antérieurs, en un mot, s'il y a quelque vérité dans les hypothèses évolutionnistes qui d'IIegel à l'heure présente ont dirigé l'eflort du xix" siècle, l'œuvre par excellence de notre époque n'est point, comme on le répète à satiété, la science et la science uniquement, mais à coté d'elle, et peut-être au-dessus, la poésie.