CHAPITRE IX
l/vPlMJKF OE L\ MÉTAPIIYSI^l F.
Si dos iutclligcMices très novatrices, mais peu munies de notions particulières, inclinent naturellement à la métaphysique, et sont bien douées pour y réussir, la naissance d'un Socrato, d'un Platon et d'un Arislote ne peut surprendre un historien de la pensée grecque. Déjà les philt»sophies de Parménide, de Zenon, d'Heraclite nous ont révélé l'aptitude dialectique des Hellènes, mais ici, comme ailleurs, il fallait attendre que le lenips fît son (ruvre, et deux siècles environ lurent nécessaires pour conduire à son terme Tefforl explicatif d(*s naturistes ioniens. Tous ces systèmes, analysés au chapitre \ I", préparaient une niasse de notions, un ensemble dr méthodes, sans lesquelles le génie d'un Platon fut demeuré impuissant, ou n'eût pas existé. I.a haute spéculation et la narration scienlificjne marchèrent donc on lignes parallèles, el deviureut compréhensives vers la mémr épo(|ue, avant ou pendani la guerre entre les Athéniens el les Spartiates.
La mélaphysi([ue, alors maîtresse, réduisit Timportance du mylhe popiilaire. Il conservait du prestige sur «les âme* r(»lalivemenl immobiles v[ pleines d'archaïsme. Mais il nV vail pas de fécondité, la source des beaux mensonges ne jaillissait plus, et pour les hommes cultivés la légende étail un accessoire cjui servait à l'exposition de doctrines abstraites. Chez Platon, qui pourtant retourne h la religion
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et fait la part du mystère, les fables ne rappellent en rien les imaginations naïves de Tépoque ancienne, et elles ont à la fois le caractère d'un ressouvenir et d*un pressentiment. Le précepte utilitaire et moral vient également se perdre dans la synthèse philosophique. Mais deux systèmes de notions ou de pratiques garderont de Findépendance : la technique médicale des Asclépiades, Tactivité des juges et dos législateurs.
Cette époque, où régnent les maîtres de la pensée, commence, et fort curieusement, par une défaillance du pouvoir métaphysique. Car les sophistes n'égalèrent point en force constructive leurs devanciers immédiats. Bizarre, diversement jugée, défendue avec passion, critiquée sans mesure, la doctrine des Protagoras et des Gorgias trahit par son aspect la variété des causes qui la produisirent.
De ces causes les unes sont proprement intellectuelles, les autres sociales.
Les premières, très importantes, sont pourtant subordonnées. Les cosmologies contradictoires du vi** et du v° siècle léguaient aux chercheurs de l'avenir la question épineuse de la certitude et de la méthode. La solution de ces difficultés impliquait une étude psychologique, puisqu'on doit examiner Tesprit humain pour apprécier la valeur de son contenu. Une autre démarche de rintelligence grecque la portait à critiquer les techniques, à mettre du raisonnement dans la pratique, élaborée par Texpérience obscure et transmise par la docilité coutumière des anciens âges.
Ces impulsions se propagèrent au sein d'une démocratie. Le peuple mieux instruit, capable de réflexion, voulut posséder la doctrine, ou en retrouver Técho chez les parleurs de l'Agora. Si les systèmes étaient restés théoriques, ils n'auraient pas eu cette force do dillusion. Pour un Marathonomaque et un rameur de Salamine que l'eau soit primordiale ou le feu, que l'un soit divisible ou non, il importo médiocrement. Mais quand un penseur traite de questions
:Voi\ I.ES FORMES LlTTl-IRAIUES DE LA PENSÉE GRECQUE
directement utiles, et surtout de morale, il est sûr d^inté* resser les foules, car Tavantage immédiat frappe toat le monde, et les prescriptions vertueuses, œu\Tes de Tâme collective, sont bien accueillies d'elle. En môme temps cette analyse semblait fournir aux intrigants un moyen de s*élfver, et assurait aux philosophes une autre clientèle, riche, active et intelligente. Knfin le triomphe du gouvernement républicain rendait naturels ces groupements d'hommes, ces débats oraux qui conviennent au large enseignement. On peut donc aisément comprendre qu'il y ait eu dans Athènes au >"* siècle une sorte d'explosion spéculative et intellectuelle.
Ce phénomène eut une brusquerie qui le rend encore plus extraordinaire. Ces idées, ces systèmes dont les conséquences logiques allaient se produire, ils n'étaient point nés dans la Grèce continentale, ni surtout en Attique. Les premiers architectes des constructions métaphysiques étaient des Ioniens, âmes brillantes et concrètes, des Siciliens à la pensée diverse, des Kléates perdus aux confins du monde grec et qui contemplant les rives de l'Adriatique mirent, dans leurs théories, la grandeur monotone de cet horizon dépeuplé. L'At tique était encore neuve, pleine de poésie, «M, au début de la gu(»rre avec Sparte, elle ne possédait pas un seul écrivain prosaïque. Cependant quelques notions claires marquaient des points fermes, dans ce flottement de visions; ainsi qu'en un paysage de brume, des profils, des saillies, d<'s taches se devinent vl\ et là. Vienne le soleil, tout se raccorde, prend un sens, et le tableau se dessine. Les choses se passèrent ainsi vers 125, lorsque attirés par la grandeur d'une cité maîtresse du monde oriental, et capable de les payer et de les applaudir, les hommes de rétraiig<'r, courtiers de la sagesse primitive, offrirent leur marchandise sur les places d'Athènes. Gens des îles comme Prodicos de Ct'os, Siliciens comme (îorgias de Léontion, un Thrace mémt», l'Abdéritain Protagoras, Hippias d'Élis, arrivèrent, avec cet appareil tragique, ces gestes majestueux, ces amples et chatoyants costumes qu'ils avaient
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empruntés aux philosophes antérieurs, aux Pythagore et aux Empédocle. De même que naguère, à Tappel des trafiquants phéniciens, la population tout entière entourait les coques sombres, et les trésors étalés sur la grève, ces joyaux intellectuels, ces idées fines, ces phrases artistement ouvragées, excitaient par toute la ville la convoitise etTadmiration. Les riches ouvraient leur demeure, fiers d'abriter un sophiste illustre et de transformer leur péristyle en salle de cours, les adolescents s'éveillaient dès Taube, impatients de cette aurore qui devait illuminer leur esprit, les gens du commun contemplaient avec une angoisse émerveillée ces mains adroites à diviser les problèmes, et à retourner les objections.
La matière de ce professorat c'étaient les pratiques, des plus matérielles aux plus hautes. Par les sophistes ou sous leur patronage des travaux furent commencés qui annoncent nos encyclopédies utilitaires. On raisonna sur le meilleur usage des troupes, l'agencement des édifices, le tracé des rues, l'hygiène et la cuisine. Si la médecine proprement dite ne se laissa point absorber, pour des motifs que nous rechercherons, cette fureur d'enseignement se répandit partout, et quand le sophiste Hippias d'Elis montrait aux assistants, son costume, sa parure, ses souliers même fabriqués ^le sa main, il était surtout fier de les avoir faits par principes, et d'avoir tiré de ses connaissances générales de quoi vaincre chaque ouvrier dans sa profession particulière.
Je conviendrai cependant que comme objet d'éloquence, il était facile de rencontrer mieux, et que la pratique suprême, la morale pouvait plus aisément donner lieu aux prouesses oratoires. Aussi comprendrons -nous que les sophistes, dont l'influence fut si àprement et si justement condamnée, aient abondé en sages conseils, et en exhortations vertueuses. Protagoras, dans le dialogue platonicien qui porte son nom, a grand souci d'élever les Ames qui viennent à lui, et, s'il ne peut définir le bien, cette défaillance est d'autant plus ridicule qu'il s'intéresse vivement
ôhH LKS bOU.MES IJTTKHAIHES DE LA !»E>SÉE GllECQLE
ù la question. Quant à ia parabole bien connue de Prodicoi, au choix d'Héraclès considérant les deux guides qui s'offrent à lui, Ton y retrouverait sans peine et sans solliciter le texte, un cours de morale « eudémonique ». Car ces phrases font Tapologie de la tempérance et de l'énergie, désirables ponr flIes-mémes, et avantageuses h l'homme qu'elles paient en gloire, en vigueur et en santé. On s'expliquera que Socrate et Xénophon aient fait bon accueil à cette historiette ; elle répondait à leurs idées maîtresses, et sur ce point ils continuent renseignement do Prodicos.
Une autre pratique, moins générale peut-être mais d'utilité plus apparente, c'était la politique, l'art de conduire les foules, et par ce biais d'atteindre tous les biens. La constitution de l'Ktat grec mettait au-dessus de tout un mélange de politique et d'éloquence, qui fortifiait les ambitieux pour le combat du Pnyx el augmentait leur prestige aux veui du peuple. Mais il nous faut ici insister davantage, car nous touchons au point vital de l'enseignement sophistique. Les grands séducteurs de ia Thrace et de la Sicile étaient avant tout des parleurs, avec des visées pratiques et quelques théories, doue ils tendaient inconsciemment à créer ehez leurs auditeurs des dispositions pareilles, à faire des esprits ([ui leur fussent analogues, et par une série de traus positions logiques, le type de Prodicos ou de Protagoras, en passant du maître à Télève devenait celui de Critias ou d'Alcibiade.
(furieuses ànies, attirantes et haïssables, avec une sorte de raideur logique, el une immoralité paisible, où se devine l'ivresse» orgueilleuse de calculer, et le simplisme des choses antiques, ('es ellVonte's qui précipitèrent la ruine de leur pays lurent lu honte de leurs maîtres, et certainement la lesponsabillté de leur conduite remonte a ceux qui Tinspirèrenl. Toutes ces trahisons élégantes et ces froides pcrGdies étaient en germe dans les leçons de leurs professeurs.
Car ces hommes avaient reçu de la doctrine antérieure l'héritage du doute philosophique; les antithèses qu'ils
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voyaient entre Heraclite, Pythagore et Parménide, se posaient fortement avant de se résoudre, et le problème de la certitade et de la vraisemblance était au fond de tous ces beaux développements. Sans doute il s'agissait de la certitude théorique, mais si l'édifice de la connaissance chancelle, comment légitimer la pratique ? Il est presque contradictoire qu'un doctrinaire de l'action soit en même temps un sceptique.
A la rigueur il n'était pas nécessaire d'attaquer le problème. On pouvait passer a coté, ou plus exactement ne pas remonter aussi haut, et oublier qu'on avait un point faible en évitant d'y mettre le doigt. Bien des rhéteurs au v" siècle prirent ce parti, et on les excusera de n'avoir point poussé à bout les difficultés de leur doctrine. Car d'abord ces questions abtruses sont faites pour la méditation solitaire et l'enseignement individuel, et se prêtent mal à un exposé oratoire. En outre l'œuvre propre des Protagoras et des Hippias était de faire un peu de jour dans le domaine; obscur des pratiques, et ils avaient de ce chef assez de principes à établir et de conséquences à déduire, sans affronter l'infini sombre des énigmes métaphysiques. Même, en refusant de les examiner, ils augmentaient l'importance de leurs recherches personnelles, comme ces savants modernes, qui se confinent dans leur science, avec l'idée, plus ou moins avouée, que tout le reste est rêve et fantasmagorie.
Cette attitude suHit à nombre de sophistes. Rien ne prouve qu'un Hippias et un Prodicos aient tenu à dépasser le terre à terre de l'expérience. Ils n'ont point cherché si leurs leçons étaient suspendues dans le vide ou s'attachaient à un point solide. Mais il faudrait bien mal connaître les Grecs, pour croire qu'ils furent longtemps satisfaits d'une abstention prudente. Leur hésitation prit une forme dialectique et conclut au scepticisme.
Dans le livre, que par antiphrase peut-être, il nomma la * Vérité, Protagoras met en relief la relativité de la connaissance, synthèse du sujet qui perçoit et de l'objet perçu. Si rintelligence était conçue comme diverse dans les hommes
;WiO LES KOHMES LITTÉRAIRES DE L\ PENSËE GRECQUE
diflérents tout s*évaDouirait en un chaos d'apparences insaisissables, et Platon nous aflTirme que l'Abdéritain ne reponssait pas cette conséquence extrême de sa doctrine. A ce témoignage on oppose qu*un philosophe convaincu do néant de la pensée n'aurait pas, durant toute sa vie, pensé, réiéchi, écrit. Cette objection eût-elle sa pleine valeur, et Protagoras eût-il uniquement soutenu que notre représentation des choses est conditionnée par les lois générales de Tentendement, sa théorie n'en est pas moins un nihilisme métaphysique, et ne donne aucun substrat à la recherche expérimentale. Cette recherche peut se justifier de plusieurs façons : pour Hegel, le mouvement logique souverainement réel qui va du simple au complexe aboutit nécessairement aux rapports particuliers, pour Kant, ces rapports, fictifs, ont cependant la stabilité des catégories qui les enveloppent, pour Hume, ils forcent la conviction et reviennent si fréquemment qu'ils se gravent dans la memoire. De ces doctrines, la troisième implique peut-être une tendance inavouée vers la première, et c'est bien elle, ou plulot les deux réunies, qui semblent avoir inspiré les médecins du v" siècle. Mais Protagoras leur lais.sa la gloire des ailirmations positives, et il serait hasardeux de prétendre ({ue sur ces questions primordiales il ait proposé à ses disciples mieux que des doutes.
(jorgias ne parait pas avoir été plus soucieux de cods- Iruiie. Son fameux traité fut-il une réfutation de rKléatisme par Tabsurdc ou du dogmatisme tranchant par PÉléatisme, il n'en reste pas moins vrai que la notion de l'absolu et même de rintelli<j;il)le est directement visée par ces quelques théorèmes, et que nulle part, ni dans le livre, ni dans les témoignages des anciens Ton n'aperçoit la contre partie de CCS oilorts destructifs, l'énoncé d'une doctrine empiristc qui rabaissant la spéculation lui donnerait une assiette solide.
Si le scepticisme théorique se déploya largement, et si d'une façon i{cncralc nous connaissons avec les svstèmcs,
les penseurs qui les présentèrent, il n^en est point de même pour le scepticisme pratique. Les conclusions antinaturelles et antisociales suivirent celles qui ébranlèrent la réalité logique, mais les attributions sont moins certaines, et quelque hésitation subsiste sur le Calliclèset leThrasymaque qui dans les dialogues platoniciens défendent la cause deTimmoralité. Comme le fait remarquer un historien d'un bon sens britannique, il est périlleux d*attaquer la morale en public, et quoique une assemblée obéisse le cas échéant aux impulsions viles, elle veut toujours les masquer avec un semblant de vertu. Cependant Taudace intellectuelle des Grecs était trop forte pour s'arrêter devant les conséquences d'un principe, il est d'ailleurs inadmissible que Platon n'ait combattu que des chimères, et se soit forgé des contradicteurs afin de les réfuter. On ne saurait donc nier que sans éclat, dans la pénombre des maisons aristocratiques, des affirmations se soient produites, qui compromettaient les dogmes de la morale traditionnelle. Protagoras lui-même fit quelques pas dans cette direction, et le personnage peut-être imaginaire de Calliclès préconise une « morale d'immoralité » d'autant moins fictive qu'elle se tient, et supporte Tanalyse. Le jeune dialecticien, que réfute Socrate, applique en somme aux faits pratiques le principe de Protagoras. Pour lui comme pour son maître l'homme est la mesure de toute chose, je veux dire que l'individu détermine sou droit par sa capacité d'action. En d'autres termes le travail de réglementation est aussi vain dans le domaine de la volonté que dans celui de l'intellect. Il n'y a de lois nulle part, donner un ordre est aussi ridicule que de raisonner. Que ce paradoxe cache une conception individualiste profonde, je l'admettrais aisément, mais elle n'a pu même vraiment se poser dans la civilisation grecque. Calliclès accepte la discussion et, de ce fait, il est battu, puisqu'il reconnaît des principes logiques communs et d'un usage général. Sa théorie critiquée par Socrate devient alors voisine de l'utilitarisme moderne, et les codes reprennent
Mil LES KOUMES LIïTKRAIRES DE LA PENSËE GIlECQUE
leur valeur, puisque l'autorité, suivant Calliclès, a pov origine la force, et que la force appartient à l'ensemble de la cité.
L'on peut conclure des analyses précédentes que lei sophistes, surtout les derniers et les violents, touchaient de près à Socrate, et bien plus que Prodicos Thomme flottant et bien intentionné. Car les sceptiques, les destructeurs de la certitude et de la morale, soulevaient le problème que leurs successeurs allaient résoudre, et ce n*est point sans motifs que ces deux écoles sont en présence dans les dia* logues platoniciens: elles étaient capables de se comprendre et de s'attaquer.
Toutefois, h un autre point de vue, il faut mettre ensemble tous les sophistes, les indifférents avec les négateurs. Le» lins et les autres sacrifient Tabsolu au profit de la doctrine immédiate. Qu\m le détruise, qu'on le néglige, on finît toujours par se cantonner dans le sensible, on n*ose point dresser au-dessus de rexpcricnce un échafaudage de- raisonnements. On vit au jour le jour, avec les clartés du sens commun, et soit par dissimulation politique, soit comme pis aller, on adopte la morale vulgaire. Le scepticisme n*est qu'une demi-inélaphysi(|ue ; il se prend corps à corps avec les grands systèmes, et les renverse, puis succombe après eux, pareil à ces plantes parasites, ([ui dessèchent les arbres, et se fanent sur les branches épuisées. C'est pourquoi j'ai dit que la sophistique était un alfaiblissement de la pensée spéculative. Aussi pénétrantes peut-être que les systèmes dv Parniéniile ou d'Kmpédoele, les critiques de Gorgias ou de Prolagoras étaient moins riches et moins utiles. Leur rôle fut d<» soulever des ([uestions et de provoquer les réponses.
De là Nient également lu solitude où vécurent ces aventuriers de la réflexion. Dans la fouU^ qui les acclama, peu d'hommes se levèrent pour continuer leur tâche et démontrer leurs thèses favorites. Ils eurent des auditeurs, mais combien d'élèves ? Ce qui fonde les écoles c'est aux époques
très anciennes, le besoin d'être ensemble et d'accepter un joug commun, mais c'est surtout Tafllinité des doctrines, la cohésion des principes qui se répandent en plusieurs intelligences, et d'un schème logique, font une corporation. Nous avons trouvé des Pythagoriciens, des Ëléates, des Atomistes, nous rencontrerons des Socratiques, des Platoniciens, des Aristotéliciens. Et peut-être un commentateur, par occasion, mentionne-t-ii les Protagoréens, mais un barbarisme serait nécessaire pour nommer les sectateurs de Prodicos ou d'Hippias, et la chose existe aussi peu que le mot. Malgré ses défaillances la sophistiqu-e eut assez de force pour modifier la légende et le dicton. La mythologie populaire subsistait sans doute encore et très vivante en des tètes des croyants; la dévote, au fond noir du hiéron, voyait Adonis avec sa plaie rayonnante, Artémis en voiles blancs qui secouaient de la lumière, et Dionysos nimbé de pampres verts et de phosphorescences pourprées. Ce penchant aux contemplations extatiques devait favoriser le renouveau de foi qui suivit la philosophie platonicienne, et ces hallucinations furent indestructibles parce que le fond même de la conscience change peu. Mais les fantaisies bizarres d'un Phérécydc et des Orphiques étaient définitivement abandonnées, une autre conception du mythe s'était produite, plus rationnelle, plus claire, et répondant mieux aux exigences d'un enseignement public. Rappelons-nous la parabole déjà citée, la figuration allégorique d'Héraclès, de la Volupté, de la Vertu, des chemins qui montent dans les cailloux, ou descendent parmi les fleurs vireuses et les feuillages nourris de fange. C'est un apologue, d'une simplicité bien démocratique, fait pour qu'on le débite sur l'Agora, au lieu que la légende énigmatique et profonde de Zagreus, a comme un relent de sanctuaire. L'apologue entraine sa morale, la doctrine des sophistes continue donc celle des sept sages, avec des préceptes mieux liés, un développement large, et moins d'incertitude dans la paternité des aphorismes.
Quelle fornie littéraire revêtirent ces théories ?
Protagoras est loué dans un dialogue platonicien de connaître les secrets de son art, d'être capable également de parler peu ou beaucoup, de questionner ou de répondre. Ce classement extérieur et scolastique est bien dans les habitudes de l'esprit grec. Ce qui nous frappe davantage c'est que les œuvres des rhéteurs furent les unes purement orales, les autres fixées par l'écriture.
Les premières peuvent être subdivisées en discours de longue haleine, et en conversations. Les discours se rapportent a notre chapitre suivant. Les conversations sont du reste plus originales, et elles ont donné leur nom à un modenou* veau de la pensée, la dialectique. Ce moyen d'exposition n'était évidemment pas inconnu des Grecs. Il est probable que lorsque l'école éléate mit au jour sa force éristique, et descendit dans la critique de la multiplicité, des hommes tels que Zenon, rompus à l'escrime de l'analyse, prirent corps à corps leurs rivaux, et les acculèrent à d'embarrassantes contradictions. Toutefois je ne trouve pas avant le dernier tiers du v*' siècle ces discussions où chaque partenaire a son rôle défini, et tantôt interroge, tantôt se laisse interroger, (les causeries à divisions rigides sont faites pour enchanter deîs Hellènes, et rappellent ces chants de table que les convives entonnaient l'un après l'autre, ou bien ces propos de huveurs dont chacun avait son tour de parole, et devait résoudre une didiculté. D'ailleurs cette démonstration comme linéaire, usant de principes successivement accordés avait une apparence mathématique très conforme aux idées des anciens. Pour les sophistes cette tactique était pleine d*avaolages. La marche captieuse et enveloppante -du raisonneroeol imposait à rintorlocuteiir une attitude passive, permettait les triomphes sur Tadv^rsaire, et l'étalage d'une supériorité (|ui frappait les «'lèves d'admiration. (Test ainsi que dans rKuthydènie deux fanfarons qui débitent sur la place leur orviétan sophistique, obtiennent des assistants des concessions, dont ils font sortir des conséquences stupéfiantes.
L'APOnriE DE LA MrnVPHYSIOUE :u'm
Cette prestidigitation est déjà la maieutique de Socrate, ou plutôt suivant une remarque déjà présentée, Socrate, gar- -dant la forme ancienne lui donnera une signification neuve, et emploiera les questionnaires à la gloire de sa théorie que les concepts moraux sommeillent au fond de la conscience -et qu'avec un peu d'adresse on les y découvre aisément.
De toutes les innovations d'art que firent les rhéteurs celle-ci est la plus originale. Néanmoins ils ne renoncèrent pas aux cadres antérieurement employés, et quoique volontairement fuyante leur pensée se condensa en des œuvres écrites. Elles se divisent en deux classes : 1® les traités renfermant des préceptes d'usage journalier et qu'on veut avoir sous la main, tels furent les iv/^Kxi oratoires de Gorgias, de Thrasymaque et de Théodoros de Byzance ; 2** les exposés de valeur métaphysique, exigeant et supportant la réflexion, ils sont tous consacrés au scepticisme théorique, puisque le scepticisme pratique resta caché. Protagoras et Gorgias écrivirent, Calliclès eut seulement l'audace de parler. Encore parla-t-il dans l'ombre.
La sophistique avait-elle rien de commun avec la beauté?
Sans parler des ornements que les rhéteurs appliquèrent à la prose, les phrases et les livres des novateurs étaient capables d'enthousiasmer et de séduire. Communiquèrent-ils jamais à personne l'émotion que donnent les vers de Parménide? Quelques auditeurs furent-ils soulevés par les déclamations de Prodicos. — Je ne le nierai point, mais je l'affirmerai moins encore. A nos yeux dans ces doctrines la partie constructivc est médiocre, et la critique trop négative pour nous passionner, car on n'y sent ni douleur secrète, ni cette allégresse de destruction, qui nous fait une âme de barbares, quand nous lisons Schopenhauer. Les satisfactions que procuraient les dialecticiens du v° siècle n'étaient point émotives, mais intellectuelles, et dans celles-là même on distingue facilement de l'alliage. Une argumentation spécieuse, mais fausse, est pénible à l'entendement, elle le gêne à la fois par sa force et sa faiblesse, en nous donnant
MU) LES KORMKS LITTERAIRES DE LA PENSÉE (iHECQUE
rimprcssion qu'une faute logique est là, sans qu^on poisse la découvrir. Cette remarque est vraie surtout des théories grecques. Elles s*appuient sur des concepts, qui ne correspondent point aux nôtres, et laissent en dehors de leur périmètre restreint une foule de rapports que nous commençons à soupçonner. Aussi dirait-on volontiers à ces extraordinaires ouvriers de la dialectique : ce Tu ne me convaincras jamais, quand môme tu nraurais convaincu. » Pourtant si Ton arrive ù dominer sa répugnance, on goûte devant les travaux des sophistes un plaisir d'agencement, d'adresse et (Fimprévu. I/explosion subite d'une conséquence inadmissible, après une série de vérités banales et de liaisons correctes, n*est point sans doute identique à un mot spiritael, mais, comme lui, elle divertit par un mélange de brusquerie ot do netteté. Tel aphorisme prodigieux doit compter parmi les gaités do la logique. En outre ces prouesses ont !*attniit de la difficulté vaincue, ot le raisonneur déraisonnable est semblable à ces acrobates qui sans effort apparent jettent le défi aux lois de la pesanteur. De plus, quand ces hommes étaient en présence, luttant d'audace ot d'ingénieuse folie, la foule croyait assister à quoique drame paradoxal, où les volontés se toiulaienl avec les intelligences, et tel fut pour les anciens l'agrément do ces joutes, qu'ils les recherchaient encore an début do Tore chrétienne et se pressaient aux séances rontradicloiros des rhéteurs. Le peuple grec prit tant (lo plaisir à la sophistique, qu'il en goûta la contrefaçon.
Mais an v'' siècle» la lutte fut sérieuse, car les négateurs curent on ïiivc d'oux Socrato.
(loinnie ses adversaires habituels Socrate fut diversement juf^è. L'on s'est plu tour à tour à le mettre très loin des sophistes on lont près d'eux. Et ces deux vues sont justes. S'opposanl aux Protagoras et aux Prodicos il leur ressemble, (lepondanl, il n'est pas do la mémo espèce. Qu'il les fréquente otloiir dispute \c. suflrago des foules, c'est évident, mais on ne peut lo conlondro avec ces dialecticiens bien vêtus, toujours pompeux, parfois rapaces. Ce petit homme laid.
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pieds nus, cnmavcl, peu soucieux d^étaler son instruction, et la dissimulant presque, rapportant tout aux dieux et au démon qui Tinspire, avec ses allures dHlIuminé, ses extases qui le tiennent un jour et une nuit immobile, son mépris de l'argent, ses habitudes plébéiennes et la rusticité voulue de son langage, réalise un type bien connu dans le monde gréco-oriental. L'empressement des cyniques à outrer les habitudes de leur maître montre combien elles étaient naturelles, et de fait on voit beaucoup de tels personnages en des civilisations encore très religieuses, oii le sage n'a point perdu tout contact avec le peuple, où la culture intellectuelle a fréquemment pour symbole le dédain du corps, où la pauvreté semble louable, parce qu*on redoute le commerce et l'immixtion de l'étranger, et que Ton comprend assez mal les mystères du change et du crédit. Quelques traits de ce caractère apparaissent également chez le nabi hébreu, et même le fakir hindou.
Mais Socrate est un fakir raisonneur et un nabi philosophe. Cette philosophie consiste h bien examiner la pratique et a chercher un critère de la certitude. Sur ces deux points le penseur procède des sophistes, mais il va plus loin qu'eux, car il rattache fortement ces deux questions connexes, et il propose une solution du problème, que ses prédécesseurs n'avaient ni pu ni voulu élucider.
La base de la science nouvelle est fournie par une combinaison très inattendue, mais très naturelle de l'Eléatisme et du sens commun. Les notions morales sont présentées comme supérieures aux choses et aux hommes, identiques du reste dans toutes les âmes, et faciles à observer moyennant un peu d'attention. En opposition avec les Ioniens qui regardent les phénomènes et, suivant l'expression platonicienne, serrent grossièrement de leurs mains les pierres et les arbres, nous avons ici une méthode procédant par abstraction et par introspection psychologique, et très comparable h celle de Parménide. Seulement cet Kléatisme, qui se dévoilera surtout chez le plus grand disciple de Socrate,
'M\H LKS FOUMES LITTKR MUES DE h\ PENSÉE r.RECQUR
est déjà fort assoupli, car le philosophe De s'enferme pas dans Tunité impénétrable de TÉtre premier, mais le; déploie dans le multiple, et conçoit les prescriptions morales comaie une chaîne flexible. On voit ici à quel point diffère le développement organique et logique d'une doctrine. Gorgias, dans son traité fameux, et les dialecticiens dont les paradoxes embarrassent si fort le jeune Théétëte, prennent à la rigueur le principe éléate et en tirent toutes ses conséquences, au lieu que Socrate considère seulement Tidée génératrice du système et lui fait subir des altérations heureuses, pour Tadapter à des concepts plus larges et plus nombreux.
Ainsi Ton arrive h rejoindre le sens commun, et cet(e union surprenante de la théorie abstruse avec la banalité coutumière ne peut étonner qu'au premier abord. Puisque les idées sont immanentes, elles se cachent partout, chez le dernier des corroyeurs, comme chez le plus profond des philosophes. Pour le sensualiste, Tédifice du savoir ne peut être élevé qu'à la longue par de bons architectes, avec des niatériaux médiocres, mais vérifiés, maçonnés soigneus(îment et groupés suivant les lois de la statique intellectuelle. Pour le partisan des notions innées, la constructioo est là, masquée par le fouillis des ronces, enlisée de sable on souillée de houe, quelques coups de pioche ou de serpe et le palais reparaîtra, ('/est pourquoi Descartes, à la première ligne de la Méthode, invoque le bon sens, et dit qu'il est la chose du monde la mieux partagée.
La dialectique et même l'interrogation systématisée des sophistes preniieiU donc une valeur nouvelle, et si considérabh» que les pauvres gens semblent avoir travaillé pour le plus grand profit de leur contradicteur. Le questionnaire devient la maieutique. Il a souvent encore l'avantage de découvrir rimpuissance d'un adversaire, d'étaler sa faiblesse d'argumentation, et de le battre avec ses propres armes. Il faut bien montrer l'infériorité des philosophes antérieurs pour faire place nette. Mais d'habitude
Socrate n'a point ces intentions aggressives. Songeons en eflTei que la moralité est faite de notions générales, et que le général se dégage par le rapprochement de cas particuliers. Quand donc le dialecticien aura rencontré dans Tume de ses interlocuteurs des concepts analogues aux siens, et prouvé aux gens du commun, qu'ils pensaient obscurément sa propre pensée, le résultat du dialogue ne sera point seulement une conviction ferme chez les assistants, mais une vérification excellente du principe très neuf qui soutient la méthode socratique.
Tel est l'esprit du système. Ktudions-en les conséquences théoriques et pratiques.
On a contesté que Socrate ait eu des visées spéculatives, et cette assertion est fort juste en ce sens que, prophète athénien et contemporain des sophistes, il désira surtout rinfluence immédiate et positive. Mais il ne faut point méconnaître que cette méthode était hautement théorique, et qu'elle a supporté Tune des métaphysiques les plus amples que les hommes aient jamais construites. Et d'abord il est peu concevable qu'on établisse la certitude morale, sans fonder la certitude intellectuelle ; une position pareille à celle de Kant, déclarant la relativité de la connaissance et l'absolu de l'impératif catégorique, est peut être malaisément défendable et en tout cas elle n'a jamais été prise par un ancien. La distinction de l'entendement et de la volonté, et la difficulté qu'on éprouve à les fondre l'une dans Tautre supposent des analyses portant sur des tendances, des instinctSy des phénomènes psychologiques, obscurs et presque insaisissables parce qu'ils sont médiocrement intellectuels. Ces recherches s'ébauchent à peine aujourd'hui, et comme on peut s'en convaincre en parcourant nos traités dogmatiques, on a dû les prendre par le dehors, par l'étude des influx et des détentes nerveuses, car l'observation de hi conscience repliée sur elle-même ne nous fait guère saisir que ridée. Les Grecs en étaient là au v° siècle et ils mirent partout la seule chose qu'ils connussent bien. Ainsi s'ex-
OuvaÉ.
pllqiie cette théorie de Socrate, surprenante pour ses contemporains eux-mêmes, que Tidée nettement perçue détermine ipao facto la conduite, et que toute faute est une erreur. Ici un moderne, fût-il idéaliste, ferait des réserves. En admettant que les choses et IVime soient un ensemble de réalités intelligibles et d'actes intellectuels, Timpulsion spéciale qui nous émeut, est un agrégat trop obscur et trop riche de « petites perceptions » pour que le philosophe lui substitue sans scrupule un schème logique nécessairement très incomplet. Mais ce péché d'orgueil est au fond de toute métaphysique morale, et Socrate Ta commis comme les autres, parce qu'il était métaphysicien et qu'il avait dans le cœur l'orgueil spéculatif des Eléates.
Seulement il ne lui donna point carrière et laissa les constructions à ses élèves. Il se contenta d'une méthode, de théories discursives et de préceptes détachés. Car il était du peuple et parlait pour le peuple. Sans cesse retenu par le bon sens, une légende courante Tavertissait qu'à trop regarder en l'air les astrologues tombent dans les puits. Même avec des idées contraires, il n'aurait pu changer sa ligne de conduite, trop d'abstractions eussent dérouté ses auditeurs. Son affectation d'employer des exemples vulgaires, et, comme on le lui reprochait, d'avoir sans cesse à la bouche les bouviers, les foulons et les pilotes, indique bien que cet homme prodigieusement avise comprit la difficulté de sa tâche et dissimula sa profondeur sous de savantes familiarités. Il en est de même du mot fameux que la sagesst' devait descendre du ciel sur la terre. Pour nous le ciel représenterait plutôt l'idéalisme, et la terre le matérialisme de Thaïes. Par cette audacieuse interversion des rôles, Socrate prévenait une objection possible et s'appuyait sur le sol ferme des connaissances utiles à tous.
Mais si ce métaphysicien honteux n'osa jamais faire de métaphysique, il prit sa revanche contre le naturisme ionien. Tout s'unissait pour le lui rendre antipathique. Tendant à l'abstraction^ il avait quelque penchant ii faire
fi de Texpérience. Moraliste, il répudiait une doctrine qui veut expliquer, mais ne juge guère. Interprète et guide du peuple, il considérait sans indulgence la puérile minutie de Tobservation, et dédaignait toute cette peine qui n*aboutissait pas à un résultat pratique. Rappelons-nous le bon Boileaa, qui très socratique en ce point (comme du reste Chrysale), voudrait reléguer bien loin les astrolabes et les longues lunettes à faire peur au gens. Enfin, il n'est pas téméraire de penser que voyant la faiblesse des sophistes, leur ennemi ne prisait guère Tattirail prétentieux de leur érudition.
Aussi Socrate a-t-il porté un double coup à la science, on la condamnant, et en proposant un autre moyen d'explication. Quiconque a feuilleté les Mémorables se rappelle les théories finalistes exposées h deux reprises, et qui tiennent évidemment à l'essence même du Socratisme. Cette finalité, d'ailleurs appuyée sur des exemples curieux d'organisation physiologique, n'est pourtant qu'une transformation de l'anthropomorphisme vulgaire, et implique cette idée qu'une intelligence divine calquée sur l'intelligence humaine administre le monde au mieux de nos intérêts. Combien cette hypothèse est dangereuse en physique, nous en avons fait la remarque. La solution des problèmes naturels ne peut être qu'indéfiniment retardée, si l'on élude la question et si l'on cherche dans l'univers non point des rapports stables, mais des harmonies providentielles et l'action d'une volonté.
Mais cette difficulté n'en était point une pour Socrate. Il aimait mieux détourner ses regards du monde extérieur et les concentrer sur le monde moral. Cependant sa morale même nous laisse à demi contents et je doute qu'elle pût nous donner une satisfaction complète. L'esprit du système était que l'ensemble des prescriptions fît un groupe compact, bien lié, et, si l'on peut ainsi dire, une « mathématique de la vertu ». Kant a essayé une construction de ce genre, mais au v® siècle, on ne possédait pas assez de notions élaborées pour mener l'entreprise a bonne fin. So-
372 LES FORMES LlïTÉHAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
crate se borna donc à critiquer, i\ définir, à justiGer les concepts empruntés a la pratique traditionnelle, et fréquemment il ne semble pas dominer de très haut le sens commun. Telle conversation rapportée dans les Mémorables est bien caractéristique. Un Athénien néglige un ami ruiné. Le sage va trouver l'oublieux, et lui dit : a Tu rechercherais un esclave en fuite, car Tayant repris, tu pourrais obtenir de lui quelque service. Mais cet avantage, et de plus grands, tu les auras sans peine, en renouant avec ton ancien camarade, et cette relation profitable ne coûtera ni beaucoup d'efforts ni beaucoup d'argent. » Bon conseil, mais plus sensé que philosophique.
L'on ne peut donc s'étonner que Socrate en revienne k dire : (c Respectez les lois, telles qu'elles sont », et qu^il n'ait aucune de ces visées réformatrices que Platon étendra si loin. De même, il est naturel que la dialectique morale aboutisse à des conclusions religieuses.
Sur ce point cependant quelques remarques sont nécessaires. 11 n'y a point trace dans le Socratisme d'un passage logique de la morale a la religion, et je ne sache pas que la personne divine soit donnée comme renfermant dans son essence les principes régulateurs de notre conduite. Les deux notions morale et religieuse semblent associées ici parce que l'intelligence populaire ne les séparait point, et que l'autorité du précepte s'accordait bien avec l'autorité des suprasensibles. Toutefois, et malgré l'indétermination du concept, il est assez clair pour que Socrate en tant que théologue se distinguo des théologues antérieurs un Pythagore ou un Empédocle. Chez eux la science prenait des allures mystiques parce que la spéculation et le dogme étaient encore imprégnés l'un de l'autre. Dans la doctrine d'Heraclite la transition fut meilleure, mais c'est seu-
lement à la fin du v" siècle que la pratique souda fortement la théorie à la religion.
Cette religion, régénérée, s'élève et s'échauffe. Elle se purifie d'abord, car elle incline davantage au monothéisme,
L'APOr.ÈE DE L\ MÊTAPHYî^IQUE ?,73
et cette nouvelle forme du mythe, cette fois très sérieuse et très noble, va du concret h Tabstrait et de Thomme divin tire la notion de la divinité. En outre cette idée est rehaussée dans la sphère des grandes conceptions systématiques et des passions intellectuelles. Aussi, malgré tous ses efforts, Socrate dépasse-t-il le niveau commun, pareil à ces oiseaux qui s'appliquent à raser le sol, mais qui s'enlèvent ù chaque coup d'aile. Kt cVst pourquoi il fut si peu compris; c'est pourquoi ses leçons faites pour l'Agora, et les débats publics, devinrent un enseignement presque fermé, écouté respectueusement par un cercle de disciples ; c'est pourquoi un Anytos se trouva pour mettre aux voix la motion criminelle, et une foule aveugle pour la ratifier. Le critique, en lisant le Phédon, se demande quelquefois si cette œuvre sublime n'est pas mensongère, si le grand initiateur ne souffrit pas davantage d'avoir été profondément méconnu; indifférent à la souffrance qui frappait sa personne, put-il l'être h ces clameurs qui prouvèrent l'impuissance de son effort? Platon se l'imagine détaché de tout, même de ceux qu'il guettait jadis pour les ennoblir et les convaincre, plein d'un orgueil doux et inhumain, et comme environné par la placidité des choses éternelles. Le portrait est-il exact? — J'en doute, mais du moins les altérations sont-elles dans la logique de l'histoire; ce Socrate transcendant et supérieur au monde nous fait mieux comprendre le mouvement religieux qu'il suscita ; sur le lit mortuaire, dans la pénombre de la prison, cette figure blémie par la ciguë, avec ses yeux mi-clos et pleins de rêve, ébauche déjà, en lignes indécises, le visage exsangue du Galiléen.
Mais ce dualisme qui domine la vie du philosophe n'apparait point clairement dans son œuvre, car les paroles étant des actes dépendent étroitement de notre volonté, et d'ailleurs une leçon adrt^ssée au peuple rappelle sans cesse le professeur au sentiment de la pratique. Nous savons que Socrate n'a point imité les livres écrits des sophistes, et il semble n'avoir guère usé des discours suivis.
37 i I.KS KOIiMKS IJTTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
Tout le nerf de cet enseignement était dans la causerie par demandes et réponses, et encore Téternel questionneur semble-t-il assez rarement s'être laissé questionner. II était excellemment V « ironiste », celui qui s'adresse aux autres, et les guide sous prétexte de leur demander son chemin. Cette préférence accordée à un mode unique d'exposition, malgré les clameurs intéressées des adversaires, tient d'abord au tempérament de l'homme, mais aussi au désir de ne point perdre le disciple de vue, de l'associer aux efforts de la recherche et au plaisir de la trouvaille.
Ces remarques nous expliqueront l'indifTérence relative du philosophe au plaisir esthétique. J'admets bien qu'il soit périlleux de prêter a Socrate une doctrine platonicienne, et que, lorsqu'il discute dans le Phèdre, les pensées qu'il exprime appartiennent surtout à l'auteur du dialogue, mais certainement l'ÂIcibiade du Banquet résume Topinion des contempomins, quand il dépeint ce Silène en bois fruste, qu'il faut ouvrir pour admirer les trésors dissimulés sous l'écorce rude, et il est frappant que Xénophon, esprit limité mais témoin sur, nous représente un Socrate insoucieux de l'élégance et content de ses phrases sans apprêt, comme de son grossier manteau brun.
Cette négligence était sans doute à la fois naturelle et calculée, car le peuple très sensible aux plaisirs désintéressés les soupçonne cependant, il y voit une perte de temps et d'effort, un amusement de riches, un bruit de paroles, une puissance occulte aux mains de rêveurs oisifs; si de nos jours un grand moraliste de la foule jette l'anathème à ce divertissement trompeur, comment être surpris que l'Athénien, s'adressant h dos simples, se simplifie pour eux et sacrifie Part à la morale, après lui avoir sacrifié la science? Du reste convaincu de sa force et dédaigneux de ses adversaires, il aimait à laisser entendre qu'il marchait dans ses propres voies et triomphait d'eux sons lemployer leurs recettes.
Toutefois par une antithèse qui s'accusera davantage dans
I/APOr.ÉE DE lA METAPHYSIQUE 37:>
le Platonisme, ce contempteur de Fart fut un artiste, il persuada sans doute, maïs il charma. Bien qu'il rejetât l'attirail pesant de la rhétorique contemporaine, rimes, phrases bien équilibrées, il plut au fond par les mêmes moyens que ses ennemis, il fut un Gorgias ou un Protagoras supérieur, ou, si Ton veut, un (c bon sophiste ». Certainement sa pensée emprunta beaucoup de grandeur et do noblesse, à la sincérité de ses recherches, à Fimportancc de leur objet, à l'accord des résultats obtenus et des principes qui sommeillent dans nos âmes. Si jamais Socrate posséda l'entraînante éloquence, que Platon lui a donnée dans le Gorgias, il la dut en partie à la beauté de sa cause et à la puissance de sa méthode. Mais il serait puéril d'oublier que ces argumentations eurent aussi l'attrait déconcertant de la subtilité dialectique. La route va vers les hauteurs, mais elle côtoie les précipices, elle se coude bizarrement et sans cesse on croit qu'elle heurtera la roche ou se perdra dans le bleu. Et ces brusques détours nous font apprécier la force du guide qui nous mène et la variété des paysages aperçus h chaque tournant. Les paradoxes fourmillent, pour mettre en relief la nouveauté des rapports découverts. Les railleries à froid ne sont point rares, car le maître domine de très haut ses auditeurs et Iss conduit, par les chemins qu'ils aiment, au but qu'ils n'eussent point choisi. Jamais Grec, fiit-cc Gorgias, ne se plut davantage aux surprises de rargumcntation et par moment ces plaisanteries annoncent Thumour moderne. Je ne prends point ici en témoignage Platon, qui d'ailleurs eut beaucoup moins que son maître le souci d'étonner, mais Xénophon, cet homme de bon sens et qui n'a rien de prestigieux; tantôt Socrate déclare paisiblement qu'il exerce le métier de proxénète, plus loin c'est un membre du conseil des 30 qui en quatre ou cinq réponses tontes simples arrive à des contradictions monstrueuses et ne s*cn tire que par une grossièreté. Dans la triste journée du jugement, Taccusé proposa qu^en expiation de ses crimes on lui infligeât le titre de bienfaiteur public et une pension nationale au prytanée.
Le peuple athénien refusa de comprendre, car ces plaisanteries profondes n'ont jamais eu d'action sur les foules ; mais dans un cercle étroit, les étrangetés du maître doublaient sa force de persuasion. I/enseignement moral souffre une certaine recherche, trop sérieux il rebute souvent, car, fondé sur des principes reconnus, il évite malaisément la banalité. L'on s'explique donc que les élèves prissent plaisir à être sans cesse déconcertés et que leur admiration soit montée jusqu'au fanatisme. Socrate eut l'autorité spéciale des chefs religieux. II rappelle, comme je l'ai dit, les prophètes, et aussi Jésus et tel fondateur de secte célèbre dans l'Orient moderne. Ces gens s'adressent h l'intellect, mais avant tout ils suscitent un état émotif, puissant et confus, ils convainquent et ils entraînent. L'enthousiasme très libre et très créateur des disciples ne s'asservit point à un développement logique, mais a besoin pour savoir où se prendre de trouver une figure concrète, un homme qui grandit et se divinise après sa mort. Le système de Socrate, bien plus intellectuel et cohérent que les idées de Jésus, était pourtant souple et autorisait les audaces de commentaire. Rien qui soit comparable à la discipline des Péripatéticiens, marchant el travaillant coude à coude. Hien non plus qui ressemble à rémiottement subit des écoles sophistiques. Lr philosophe eut ses « évangélistes », un Marc prosaïque et sage dans Xénophon, et dans Platon un apôtre intempérant et novateur ii l'égal du pseudo-Saint-Jean.
J'ai déjà étudié Xénophon et dit les motifs qui le poussèrent il philosopher. Plus conciliant d'esprit que de caractère, il fut le centre de combinaison, le lieu géométrique des influences ambiantes, et il garda une position mixte entre le Socratisme et la sophistique. Soucieux de morale, respectant fort la méthode dialectique (et du reste l'appliquant peu) il dressa pour son maître une statue, qu'il fit de son mieux éclatante et solide, et il disposa dans cette ombre ses théories propres, ses inventions utiles et modérées. Mais par elles il se rattache aux Protagoras et aux Hippias. Que So-
LAPOGKE DF Î.A MÉTAPHYSIQUE 377
craie eût considéré avec faveur ces recherches sur l'admînistraiioh des biens, Tassiette du cavalier en selle, le moyen de circonvenir et d'abattre les fauves, je l'admettrais à la rigueur, et pourtant il me semble que le contempteur des richesses, quittant sa masure emplie par les criailleries de Xantippe, eût trouvé bien vaste la maison d'Ischomaque, a^'ec ses appartements, ses jardins, ses ateliers où peinent les esclaves, ses dortoirs où se prépare la naissance de nouveaux travailleurs. Bien au contraire ce spectacle eut ravi Ilippias d'Élis qui, fier de son adresse, développait à ses auditeurs une sorte de philosophie manufacturière.
Les œuvres de Xénophon, comme sa doctrine, sont mêlées. Elles se divisent en deux groupes : des traités techniques, des livres qui reproduisent et transposent renseignement oral de Socrate.
l^'Des premiers il n'y a pas beaucoup à dire. Ces manuels sont analogues aux -zv/yxi sophistiques. Ici Tautcur n'a rien inventé.
2** Les autres, et par là je n'entends point l'Apologie, mais les Mémorables et le Banquet, sont dignes d'attention, et l'historien en les parcourant commence à pressentir certains problèmes littéraires qui vont reparaître, fort nets, à propos de Platon. D'abord voici quelque chose de nouveau. Une série de leçons orales, et faites pour demeurer telles, prennent une forme définie. Filles sont transcrites ou plus exactement on en donne une imitation. Un fait analogue nous frappera dans le chapitre suivant: le discours destiné à une existence éphémère se fixera sur le papyrus. Dans les deux cas ce changement fut amené par des motifs similaires. On nota des paroles qui hantaient la mémoire et tendaient à y prendre de la consistance. Cette prédication d'outretombe, cette combinaison où le mort enseigne par l'intermédiaire d'un disciple, on la revit d'ailleurs à l'époque chrétienne; j'avais donc quelque motif d'appeler naguère les Mémorables l'Évangile du socratisme, comme le furent du reste certains dialogues de Platon. Quand le maître n'y
est plus, on souffre, on a besoin- de sa présence, de ses conseils, de sa direction, de la figure où transparaissait son âme; on Tévoque, il revient. En Judée, il ressuscite; en Grèce, il n^est qu'un personnage littéraire, et ces artifices qu^il dédaigna, on y recourt pour lui conférer une survivance apocryphe.
Il serait intéressant de savoir si Xénophon, écrivain philosophique, fut un inventeur. Entre ses livres et les premiers essais de Platon, la question de priorité ne peut être résolue. Si Ton est porté à faire pencher la balance vers le poète du Phèdre et du Gorgias, n'oublions pas que par sa plasticité même son rival a imaginé ou rencontre beaucoup de choses nouvelles. Dans ses compositions historiques, maints passages annoncent les Mémorables ou le Banquet, panégyriques de Cyrus, conversations des nobles Perses, discussions instituées à table, traits de mœurs, détails de la vie privée. Le roman banni de la littérature, et tâchant toujours d'y pénétrer, s'y glissait encore sous l'excuse de la morale et de l'apologétique. Non sans doute que Xénophon ait rusé avec son auditoire, et l'ait volontairement trompé sur la signification de ses ouvrages, mais leur succès tint en partie à leur caractère ambigu, et ils furent inconsciemment soutenus par un courant ignoré de l'âme hellénique. Avec le roman, les dissertations instructives autorisaient une forme d'histoire qui par elle-même n'aurait pu subsister, la biographie. Les « mémoires » de Socrate avaient pour apparente raison d'être leur valeur d'exemple, de même que les « mémoires » de Xénophon étaient acceptés comme la relation d'une guerre assez importante. Enfin, et c'est là peut-être ressentie!, le dialogue philosophique annonçait un troisième genre littéraire, la vraie comédie. Elle aussi n'avait pu, malgré les Siciliens, malgré Cratès et Phrécrate, conquérir droit de cité dans les villes anciennes, car elle déconcertait un public encore peu soucieux de l'individu, et nous le savons, conduite àl'outrance par le lyrisme, elle avait du recourir à la politique pour captiver l'attention
d*un auditoire fort nombreux. Mais grâce h Texposé moral elle évitait les fâcheuses influences qui avaient compromis son développement, puisque Tauteur employait la prose, qu'il n'écrivait pas pour la scène, et que l'ouvrage, par son objet même, semblait toujours utile et sérieux. Xcnophon avait donc pleine licence d'être vif, exact et original et de nous donner dès le v' siècle comme un premier crayon de.Ménandre.
Je ne puis dire qu'il réponde à cetle attente, et je reconnais n'avoir qu'une estime médiocre du Banquet. 11 souffre évidemment d'être auprès des chefs-d'œuvre platoniciens, comparables à lui et cependant incomparables. Mais sans insister sur un parallèle trop injuste, cette saynète h prétentions doctrinales me semble de troisième ordre. Des grandes émotions morales qui mettent si haut le Phédon ou le Gorgias il n*y a point ici la moindre trace, et l'on chercherait en vain dans cette aridité, le flux de raisons parfois déraisonnableSy mais riches et ingénieuses, qui nous ravit dans le Banquet de Platon. Une seule harangue, un panégyrique de l'amour philopédiquc est assez curieusement mélangé d'enthousiasme bizarre, de douceur et de délicatesse. La peinture des caractères ne brille ni par la Gnesse du dessin ni par l'éclat de la couleur. L'écrivain était plus à son aise quand il préparait l'Anabase, parmi des lieutenants et des mercenaires qu'il connaissait à merveille et qui lui ressemblaient. En les faisant parler il avait de l'esprit, une verve soldatesque, mais qu'est-elle devenue? Les convives du festin sont moins divertissants et moins « athéniens » que Cyrus, et l'auteur ferait bien d'imiter l'un de ses personnages, un parasite, qui après deux ou trois plaisanteries mal reçues se couvre la tète et, lamentable, murmure : « Le rire est mort je n'ai qu'à disparaître. »
A côté de ces ébauches philosophiques, c'est Platon qui nous donne les œuvres et les chefs-d'œuvre.
On voudrait connaître cet homme, le plus séduisant qui jamais exista. Mais il se dérobe derrière ses théories, et
seule une recherche attentive, un voyage dans ce palais aux cryptes profondes, aux nefs vertigineuses, aux terrasses hardiment suspendues, nous permettra d'entendre par instants une voix qui flotte et passe, et de nous dire : ce Le maître est là. » Pourtant, dès les premiers mots des biographes il apparaît, différent de Socrate, oligarchique et dédaigneux, cherchant une action morale, mais aussi un rôle politique, celui que joua Taristocrate Périclès, et qu'ambitionna Critias. De l'attachement à sa patrie, il en eut sans doute, mais quelque penchant pour des états moins démocratiques, Sparte, TEgypte. Ses passions, qui peut-être eussent été brûlantes, reçurent de la métaphysique un aliment et un correctif. Sa pureté hautaine de goût répugne à toute vulgarité. 11 a l'instinct d'une race opulente, ancienne et choisie, de la complaisance pour les sociétés secrètes les (( hétairies », dont le Socratismc était une image atténuée. C'est là, dans une secte plébéienne d'intention, mais close par la beauté même et la diffîculté de l'enseignement, que l'éphèbe prédestiné eut la révélation de son devoir et de son génie.
Car, eu dépit de ses magnifiques infidélités au système qu'il adopte, ce prodigieux inventeur fut un continuateur. Le double problème qu'il agite en commençant est celui qu'examinaient les sophistes et que résolvait partiellement leur adversaire, fusion de la pratique et de la théorie, critique de la certitude. Seulement chez Socrate ces questions supposaient une réponse à de graves dillicultés spéculatives, une métaphysique enfin, mais qui restait virtuelle. Platon la développe et la fait monter jusqu'au ciel. Après les écoles médiocrement c'onstructives, Tère des audaces recommence, alourdie un instant par la pratique, la théorie se rend maîtresse et l'emporte avec elle dans son vol.
Celte doctrine est éléate, elle se fonde sur la notion de l'Etre. On pouvait douter à voir Socrate qu'il fût vraiment issu de Parménide et de Zenon, mais les traits de l'aïeul se dessinent, indiscutables chez le petit-fils, et Platon
L'APOtiKE DE LA METAIMIVS|{^)LE 381
par une sorte d'atavisme intellectuel prouve la continuité de cette race surhumaine. Lldée, c'est encore TÉtre en soi, obtenu par abstraction, mais avec deux différences radicales et qui toutes deux sont une preuve que Socrate n'est pas venu en vain.
1* L'Idée n'est point seulement le principe de l'Être, mais celui du connaître. Assurant la réalité des choses qu'elle enveloppe, elle éclaire l'esprit qui sait l'accueillir, semblable à un phare dont les fondements maintiennent la grève et qui d'en haut projette sur elle un cercle lumineux. Sans doute l'intelligible et l'intelligence se distinguent mal, mais pour rapprocher ces deux termes encore faut-il les poser à part. Parniénide n'avait pas eu ce souci ; chez lui l'Etre était, et n'avait point d'autre fonction que d'être. Bien plus tard, des siècles après Platon, des théoriciens se demanderont par quels repliements, quelles métamorphoses, Texislenco se reflète elle-même et devient la pensée. Mais pour conduire le problème jusqu'à ce point, il faudra la spéculation néo-alexandrine, et la géniale hardiesse de Leibnitz et (le Hegel. La continuité de cette marche suHit h réfuter ceux qui nient le Devenir et le progrès métaphysique.
Ainsi la chaîne des réalités se trouve identique à la chaîne des notions ; le monde est figuré comme une psychologie. La hiérarchie de formes montant avec régularité du concret à l'abstrait, c'est la série des représentations qui commence a l'image et s'élève en s'allégeant h chaque degré.
2* Bien entendu pour que cette structure pyramidante de l'univers soit possible, TKtre éléate doit se multiplier, et par suite s'adjoindre du Non-être. Cette réforme tentée plus ou moins consciemment par Socrate, Platon en a bien vu la nécessité, et il a compris quelle violence il allait apporter aux principes éléates et aux règles apparentes de la raison. Le passage est bien frappant et presque solennel, où dans le Sophiste, le métaphysicien déclare que nouveau Saturne il se révoltera contre son père Parménide, et alllrmera ce paradoxe que l'Etre en quelque manière peut ne pas exis-
382 LES FORMES LITTI^IRAIRES DE LA PENSf.E GRECQUE
ter. Ceci revient à dire que les notions ne sont point des absolus impénétrables, qu'elles communiquent avec d'autres notions placées au-dessous d'elles, ou au-dessus et à côté, et dont chacune étant particulière enveloppe de l'Être et du Non- être, son Être propre, et le Non-être de la notion opposée. Cette théorie nécessaire pour qu'il existe des choses pensables, n'a jamais été accueillie sans protestation chez les Grecs, car toujours obsédés par la réalité extérieure, ils voyaient les abstractions avec la précision d'un objet, et n'admettaient guère qu'en somme tout revînt à des rapports, très déterminés mais fuyants. Platon est d'autant plus admirable d'avoir dépassé le point de vue hellénique, et oublié pour un instant le besoin national du contour vif et de la couleur franche. Même, dans le dialogue déjà cité, il indique sommairement que la complication croissante des concepts est une loi fatale, et que le général se spécialise par une sorte de genèse. On est donc en droit d'interpréter cette métaphysique comme un Devenir logique, un monisme idéaliste, un Hégélianisme avant la lettre.
Mais ici apparaissent de formidables difficultés.
Si un mouvement inéluctable va du simple au composé, de ridée aux choses concrètes, ces dernières seront aussi réelles, aussi morales que leurs principes. Dans un système de ce genre le parfait et le vertueux apparaîtront soit comme le développement total et adéquat du simple, soit comme une catégorie amenée par la succession naturelle des moments logiques. Le résultat sera que l'univers monte, pareil à un arbre dont la racine est maigre et la souche rude, mais dont les ramures fleurissent et se chargent de fruits, et sont enchantées par le ramage des oiseaux. Cette conséquence, Platon Ta toujours repoussée. Pour lui le simple est le moral et le seul vrai. C'est la solution de Parménide, avec cette réserve qu'à son époque la question morale ne se posait pas.
Seulement la thèse platonicienne est aisément attaquable. Puisque dès le début le Non-être et l'Ktre sont impliqués
i/\po(;ke de l\ METxpinsiQui: :i8:i
Tun par Tautre, ils sont légitimes également. Mais cédons sur ce point. Quand on dit: « L'Etre est bon », une première spécification intervient, donc une première déchéance, donc la vertu suprême est déjà une infériorité, ou si Ton veut une souillure de TEtre. Le retour à l'Être pur est Tidéal du monde, alors tout doit s'abimer dans un gouffre intellectuel, dans le vide que laisse reQaccment de toute détermination. Nulle doctrine n'est d'un pessimisme plus radical, pas même celle de Schopcnhauer. Le but de la vie est la mort, et la mort totale. On croit voir Empédocle gravissant les pentes de TEtna : dans sa marche orgueilleuse le philosophe a laissé bien loin les champs, les arbres, les peuples et leurs villes, autour de lui tout se dessèche, mais il se grise de cet air léger et brûlant, Thorizon recule, les cités aperçues se multiplient et s'amoindrissent, et tout d'un coup, à la pointe suprême, le cratère s'ouvre, l'ivresse de Tascension devient le cauchemar de la chute, et Thomme effaré roule dans la nuit.
Pourquoi cette contradiction ? — C'est qu'un Grec, fût-il Platon, pensait avec l'esprit de ses compatriotes, et regardait avec leurs yeux. Le monisme que j'esquissais tout à l'heure s'achève en dualisme, parce que les deux extrêmes de la série dialectique, figurés avec trop de force, sont trop concrets et ne peuvent plus s^inir l'un h l'autre. D'une part ridée s'ennoblit et se déploie dans un monde olympien, où la beauté s'incarne en de belles choses, où la vérité rayonne et la bonté réchauffe. D'autre part le Xonélre, perdant sa pureté logique, revêt les apparences de la matière, et n'est plus l'antithèse de TKtre, la condition nécessaire de son développement, mais une fange lourde et souillée, rebelle aux formes qu'on lui impose, comme l'argile qui prend mal le galbe du vase, et résiste sous l'ébauchoir du potier.
Ce dualisme est inhérent h la pensée grecque et à bien d'autres. Si la mythologie du commencement est un monisme embryonnaire, parce que les phénomènes se distin-
;i8'. LES FORVIKS LITTÉU.MIIES DF LV PENSÉE OHECQLE
guent mal, que la grandeur du dieu fait la majesté des montagnes, et que le guerrier porte en lui la force de son protecteur, assez vite, quand les êtres « supérieurs » méritent vraiment ce nom, et qu*ils habitent les cimes, au delà des nuages, retirant au monde la faveur de leur perpétuelle présence, Tunivers se divise en deux parties, haut et bas, ciel et terre, humanité soufrante et dégradée, divinités bienheureuses et nobles. Un mouvement pareil s'est produit en métaphysique. Moniste avec Thaïes, et, je crois, avec Parménide, la philosophie, dès la fin du vi*' siècle, accepte de plus en plus des formules dualistes. Les réalités les moins épaisses, placées au-dessus des autres, tendent à constituer un système distinct. Heraclite oppose le flux du concret à TàpiJisvia qui le dirige, Empédocle a les éléments et les forces, Anaxagore les atomes substantiels et le vsO^ créateur. Et bien que ces dernières théories aient exaspéré les dévots et valu à leur auteur une condamnation capitale, elles répondent au dessin de la mythologie ancienne. Ce vcD;, c'était Dieu, gardien de la morale, représenté sous la forme d'un intellect, et par là mc>me indiquant que l'ame humaine, dépaysée dans le monde, reçoit les clartés d'en haut. Cette façon de voir a été reprise et confirmée par des esprits hautement spéculatifs, un Descartes et un Spinoza, mais surtout par le premier. Klle est dans les âmes populaires, comme un résidu de la philosophie et de la religion chrétienne, c'est donc par son dualisme que Platon a séduit les foules et qu'il inspire encore aujourd'hui une admiration plus légitime que réfléchie à beaucoup d'honnêtes gens.
Quoique cette diffusion de la doctrine soit payée de graves contradictions internes, l'on ne doit point s'en émouvoir, ni taxer de prétentieuse audace les analystes, qui signalent les imperfections d'un pareil système. En admettant que la métaphysique parfaite existe un jour, et toutes soulèvent encore de terribles objections, elle ne pouvait naître au v^ siècle. Pour assembler correctement ces concepts, des efforts multipliés sont nécessaires, qui en augmentent le
LWPOOÉE DE L/V MÉTAPHYSIQUE 385
nombre et en fixent les limites. Modifiant un peu le mot de Bufibn, Ton dira que, pour faire sur ces points quelque lamlère, il faut a Thumanité, avec beaucoup de génie, une longue patience.
Ainsi, que l'on prenne toutes les métaphysiques antérieures à Fère chréti^enne, que dans cette série, commençant avec Thaïes et terminée avec Aristote, on examine chaque penseur et qu'on apprécie la cohérence de ses théories. Chez les premiers on observe qu'une seule idée, deux ou trois tout au plus, remplissent la conscience ; la contradiction reste latente, parce que les termes rapprochés ne sont pas assez nombreux. Chez Aristote les prétentions à la synthèse sont plus grandes, les heurts dialectiques perpétuels et manifestes. Platon occupe une situation intermédiaire. Les différents systèmes que contient son système évoluent avec une souplesse vivante, car il lance sa fantaisie logique dans tous les sens, plus soucieux de frayer des routes que d'étudier les communications latérales, et d'établir une carte du pays.
Cette tendance discursive s'explique encore par le voisinage immédiat de Socrale et des sophistes. Tous ces gens sont esclaves non point du raisonnement, mais d'un raisonnement, de celui qu'ils font sur le moment même. Ils suivent leur idée, et vont tout droit, sans trop penser aux alentours. Platon, moins que ses prédécesseurs, parce qu'il aune doctrine liée, plus qu'eux cependant à un autre point de vue, car il est géomètre. On sait son amour des principes mathématiques, de ces abstractions qui se traduisent aussitôt en schèmes étendus. Or la méthode mathématique est essentiellement linéaire, les théorèmes se suivent et se commandent, mais ils ne cherchent pas à couvrir par un mouvement régulier la superficie du domaine qui leur est propre. Comme toutes les sciences, la science abstraite fait une large place au discontinu, et ce qui occupe le théoricien c'est avant tout son hypothèse; il consentira même à en prendre une fausse, pourvu que les conséquences en soient déduites correctement. Malgré des efforts Ouvré. 25
386 LES FOUMES UTTÉUAIKES DE LA PEWSfiE GHECQUE
très ingénieux, trop ingénieux, pour le relier h Tensemble du système tel dialogue de Platon éveille en nous un sentiment analogue. Je ne puis m'empècher de croire qu'en maint passage du Parménide et du Lysis, le logicien fait des (c expériences pourvoir », et qu'il a parfois négligé dans son système la dépendance respective des théories.
D'ailleurs pour dissimuler et combler ces lacunes, il avait le mythe. Le mythe s'était déjà fréquemment allié à la pensée réfléchie. Inutile de citer à nouveau les exemples que fournit le chapitre VP et le début de celui-ci. Mais les narrations fabuleuses, que nous avons rencontrées, ne présentent pas toutes le même caractère. On peut les diviser en deux classes : allégories et symboles. Les premières sont la traduction volontaired'une idée nettement conçue. Le récit do Parménide accueilli par les vierges célestes, l'exemple d'Héraclès attiré par la Vertu et la Volupté, se ramènent aisément à des formules abstraites. Au contraire les imaginations des Orphiques sur Zagreus et Pâme du monde recèlent une cosmogonie, et une sorte d'hypothèse vitaliste obscures pour les fidèles, puisque nous-mêmes, plus analystes, n'arrivons point à Téclaircir. Le symbole fait donc corps avec l'idée, qu'il prolonge, et nous ne la saisissons que par cet intermédiaire. Or jusqu'au milieu du v" siècle l'allégorie a été philosophique, le symbole, religieux (car s'il existe chez Empédocle, il y fut peu suggestif.) Platon l'introduit dans la métaphysique et le traite philosophiquement. Les disciples d'Onomacrite, enivrés de leur rêve, y distinguaient les vagues linéaments d'une réalité supérieure. Mais dans une Ame lucide et dialectique cette ébauche mentale devient précise. Voyez le mythe du jugement qui termine la République; l'auteur conviendra sans peine que cette théorie contient non la vérité, mais quelque vérité. La connaissance comporte des stades, car elle est imparfaite, il est admissible que dans la progression des recherches, on s'arrête h plusieurs étapes, et peut-être le penseur devra-l-il rester quelquefois à moitié route. C'est déjà la doctrine leibnitzienne des « moments »
L*APO(îf.E DE LA MI^T.VPUYSIQUE 387
mais plus flottante, moins riche et toile que pouvait la concevoir un ancien.
Malgré sa valeur théorique, cette façon de voir est religieuse. Elle restitue aux hallucinations d^autrefois le sérieux et la puissance qu*elles possédaient naguère, elle abaisse (levant les profondeurs de Tintelligible, ces voiles que les Eléates, les Atomistes, les physiciens d'Ionie avaient cru déchirer pour toujours. Elle en appelle à la foi, et demande qu'au moins le vulgaire croie sans explication, et contemple le reflet d'une lumière inaccessible. C'est pourquoi Ton parle volontiers du mysticisme platonicien. Si le mystique est celui qui, dédaigneux des réalités palpables, sVlève vers labsolu, non par une démarche logique, mais par un élan passionné, Platon est trop dialecticien pour être un pur mystique, mais toutefois, le besoin de Textase fut bien fort en lui, puisque ce raisonneur consentit par instant à ne plus raisonner. Je veux bien que sa méthode lui permît de chercher, au fond de la conscience, l'Idée, saisissable, tout d'un coup par intuition. Mais cette explication n'est point suflisanté, et il reste dans le système bien des faits qu'elle n'éclaircît pas. Un esprit mathématique eût difficilement reconnu quelque signification au délire des (^orybantes, à la communauté a magnétique » où s'unissent le poète et ses auditeurs, et enfin à l'amour philopédique dont l'exaltation révèle aux âmes les sublimités dialectiques de l'Idée. Le Banquet ou le Phèdre ont de quoi déconcerter ceux qui se rappellent la maxime inscrite au fronton de l'école : « Que nul n'entre ici qui ne soit géomètre ». Tirer de là une métaphysique mystique où la volonté antérieure à la notion conduirait l'univers par un échelonnement de désirs, jusqu'au suprême désirable, serait, je crois, fausser la pensée platonicienne. Le philosophe n'a jamais consonh à subordonner le concept. Pareil à Socrate, il ne l'a pas distingué du vouloir. Par le moyen de cette confusion, il a pu admettre ({u'unc critique suffisamment vigoureuse retrouverait de l'Idée, dans les aspirations et les emportements brusques de notre canir.
388 LKS FORMKS LITTÉHAIHKS DE LA PENSEE GUECQUE
En dépit de son interprétation philosophique, cette faveur donnée aux tendances irréfléchies était surprenante: déjà Socrate, avec ses inspirations démoniques, avait beaucoup accordé à Textra-logique et au surnaturel, mais depuis que nous avons parlé du mythe platonicien, la force de h religion nous apparaît toujours plus manifeste, et dévie les lignes du développement normal. Pourquoi s'est-clle faite de nouveau si puissante sur la spéculation grecque ? — D'abord parce que la théorie, touchant la pratique, aspirait à dégager une morale. Morale absolue, car Torgueil intellectuel des Hellènes a toujours été gêné par l'hypothèse du Devenir, et a voulu atteindre la vérité immuable. Cette prétention esl celle des esprits religieux : même lorsqu*ils souflrent à côté d'eux des cultes dissidents, ils désirent avoir pour eux la durée tout entière, et poser des principes qui vaudront éternellement. Rapprochés des fidèles par l'analogie de leurs ambitions les philosophes considérèrent avec indulgence certaines façons d'agir assez peu philosophiques, la contemplation extasiée, Tivresse d'une sensibilité qui s'exalte, et pour tout dire d'un mot, ce qu'au xviii'' siècle on appellera les <( torrents spirituels ».
C'étaient choses que connaissaient les Hellènes, puisqu'ils croyaient au transport prophétique, et que Solon venait comme pris de délire, chanter au milieu de l'Agora. Mais au temps de Socrate, la « folie sainte » se répandait. Rappelons -nous qu'en général les systèmes intellectuels évoluent plus promplement que les intelligences où ils naissent. De même que tel doctrinaire esl en retard sur sa doctrine, mieux intégrée que son esprit, la conscience grecque était déconcertée par son œuvre spéculative. Ces enchaînements rationnels laissèrent en dehors d'eux une foule de représentations concrètes, d'émotions sourdes, qui voulant être prises au sérieux ne trouvaient point une satisfaction sullisante dans les jeux de la tragédie. On aspirait à une religion, or l'ancienne ne suffisait pas, car les philosophes l'avaient battue en brèche et de plus les ancêtres d'Aga-
L'APOr.KE DE LA Mi:TAPIIVSlQUr: m)
metnnon, avaient construit leur rêve de matière si résistante, qu^il se pliait malaisément aux exigences d'une pensée rajeunie. Force fut donc de trouver ailleurs une inspiration, et par-dessus les flots de la mer Egée, l'Asie, mère des prestiges, envoya en Helladc ses cultes de confrérie, peu chargés de dogme, mais pleins de visions hallucinatoires, de mimiques violentes et de contorsions. Etrangers l\ Forganisme de la cité, ils prenaient le caractère exclusif, qui fut également celui d'une métaphysique trop profonde pour le vulgaire. Des sectes aux écoles U\ ressemblance rendit la contagion facile.
Ces croisements de la réflexion grecque et des songeries orientales se sont renouvelés plusieurs fois. Cybèle, Adonis partirent de TEst, ainsi que tous les personnages divins au commencement de l'ère chrétienne, sans parler do Jésus luimême. Et la cause qui souleva ces vagues mystiques, ce n'est point seulement qu'une religion est mieux accueillie, venant d'ailleurs, mystérieuse a demi, et pénétrée par l'atmosphère des lointains bleus comme le ciel, c'est encore que l'esprit en s'alfirniant se mécontente, et pour se compléter requiert la foi gardée par des consciences obscures.
Telle fut Tàme du Platonisme. Demandons-nous comment elle pénétra les systèmes de concepts, les sciences particulières qui tendaient à vivre et à s'élargir.
Une logique était, sinon ébauchée, du moins appelée par les travaux de la sophistique, et Socrate avait agi dans le même sens. Mettant au service de ce désir sa puissance constractive, Platon donne une première satisfaction aux exigences de l'esprit grec. Cette logique répond au monisme idéaliste contenu dans le système. Les notions étant disposées suivant un schème triangulaire, l'important est de « situer » chacune d'elles, de la dé/inir, d'indiquer le genre plus abstrait qui la domine, l'espèce plus concrète placée au-dessous d'elle. Cette définition n'est pas encore présentée, avec la clarté qu'y apportera le péripatétisme, comme la combinaison dans une formule du genre prochain et de Tin-
390 lJi:S FORMES IJTTÉRAIUES DE LA PENSÉE GRECQUE
dIcG spécifique ; la théorie n'a pas la profondeur et la richesse qu'elle acquerra cinquante ans plus tard. Platon de même n'a point imaginé le syllogisme, c'est-à-dire l'assemblage d'une notion abstraite, et d'une concrète, par l'intermédiaire d'un moyen terme moins abstrait que la première et moins concret que la seconde, et bien entendu, il ignore les développements quelque peu artificiels qu'Aristote et Théophraste ajouteront à ce principe. Du reste à ne prendre sa doctrine que d'ensemble, elle est déjà critiquable, et encourt le reproche d'excessive audace et d'intempérance intellectuelle que mérite dans son ensemble toute la métaphysique des Grecs. Pour que la définition possédât de telles vertus, il faudrait que la genèse des formes logiques, leurs parallélismes et leurs croisements fussent connus à la rigueur, et certes l'on ne peut attendre un si magnifique succès d'un examen psychique et d'une expérience restreints à deux ou trois siècles. Telle analyse comme celle du Sophiste nous laisse le sentiment d'angoisse mentale, que pouvait inspirer une discussion de Protagoras. Platon a beau nous répéter que le personnage étant protéiforme, hi méthode, pour l'étreindre, doit ondoyer, ce postulai commode nous mène bien loin, sans pourtant nous conduire au but, et l'on se demande si vraiment nous possédons dans son essence propre le concept d'un être (( chasseur de disciples », « trafiquant de discours », « vendeur d'arguments », et « athlète de paroles ». Platon répondrait sans doute que l'essence d'un tel individu et de n'en point avoir, et de porter en soi le contradictoire d'une science limitée au sensible et d'une existence alourdie par la matière. Mais malgré tout, pour mieux apprécier ce procédé d'investigation dialectique, le plus sur est encore de recourir au Politi(|ue et même au Phèdre. Sans exiger de ces discussions la certitude absolue que Platon croit trouver en elles, ou voit quelles clartés éminentcs guident l'observateur quand il rapproche les concepts de nature analogue, divise, combine et détermine aussi bien (juc possible les positions
réciproques et les soudures des composants. C'est le principe vulgaire qu'en toute recherche il faut s'entendre sur les termes premiers, mais pour être banale aujourd'hui cette idée fut à son heure une découverte, et tout lecteur du Phèdre mesure la distance qui sépare l'amas de raisons discursives accumulé par Lysias, et le tout organique constitué par Socrate. En face de l'exposé philosophique la harangue de l'orateur parait un jeu d'enfants.
Ce besoin de raisonnements précis trouvait son emploi naturel dans les sciences dites exactes. En elles seules la définition possède le pouvoir que lui reconnaissait Platon, et met au jour par un développement régulier la série de ses conséquences. Le nombre, le mouvement, les figures spatiales fournissent en foule ces rapports nets et simples que recherchait rintelligence absolue du peuple grec, et de plus les schèmes géométriques flattent son goût de représentations visuelles. Le triangle est un fronton, la courbe esquisse un galbe de chapiteau, f/allinité des spéculations sur l'F^tre dialectique et sur le nombre se manifeste historiquement par la simultanéité approximative des doctrines éléates et pythagoriciennes, et l'on sait que dans rilégélianisme ils répondent à des stades très voisins et très primitifs du Devenir. Platon avait donc pleinement le droit de tenter une conciliation des Kléalcs et des Pythagoriciens, et la tentative était d'autant plus légitime que ces derniers comme lui aspiraient à l'action morale, tenaient ^rand compte de la religion, et fermaient à demi les portes de leur école. Mais la synthèse juxtaposa ces deux vieilles doctrines, sans les fondre; en d'autres termes, Platon pressentit que de l'Ktre au nombre, il y a filiation, mais rien ne nous prouve qu'il sut la dégager. Les conjectures présentées sur ce point restent des conjectures, et nous indiquent ce qu'aurait pu penser le métaphysicien grec, après une conversation avec Hegel. Réduit à ses propres forces, et aux idées de son époque, voici ce qu'il a fait pour les sciences exactes.
392 LIlS formes LITTÉHAIIIES DE LA PENSÉE GRECQUE
1° II a essayé de comprendre la nature propre de Tespace et du temps. L'espace dans le Timéc est figuré comme une réceptivité vide, analogue à cette « matière » dont nous avons déjà deux définitions malaisément conciliables. Du moins Aristote a-t-il identifié l'espace et la matière platoniciens, et il n*a point tort de croire que sur ce sujet il a dépassé son maître. La définition platonicienne du temps est ingénieuse et indique bien le rapport du concept avec le nombre et le mouvement. Les Lois contiennent quelques principes généraux et explicatifs de cinématique.
2^ Dans le détail Platon a inventé, réclamé, ou accepté beaucoup de notions mathématiques ; il étudie la succession des nombres premiers, la détermination des multiples ou des diviseurs, les progressions ascendantes, le classement des polyèdres réguliers. Rien, dit-il, n'est plus que de tels exercices agréable et fructueux.
Car il aime ces études, il a pour elles une confiance de sentiment; aussi toutes les fois qu'il dégage un rapport chiffrable, il Thypostasie, il en fait suivant la méthode pythagoricienne un (^tre supérieur aux choses qui le contiennent, plus vrai, plus juste et meilleur. Le métaphysicien n'a pas la patience de noter des relations numériques, il les improvise. Cette hardiesse n'a pas grande conséquence dans la morale, puis([ue la république idéale n'est qu'un modèle, et ([u'on l'arrange à sa fantaisie ; mais dans les sciences naturelles ce parti pris devient déplorable, car, après tout, le monde existe et n'obéit point aux exigences d'un rêveur, qui sème partout, comme au hasard, les cubes, les cercles et les triangles.
Chez un tel homme la physique ne peut donc être que conjecturale, mais c'est déjà merveille qu'il en ait une et ne maintienne point contie elle la sentence prononcée par Socrate. Un Diogène et son école étaient plus fidèles que Platon, à la doctrine de leur maître commun. La rédaction d'un livre tel que le Timée n'en est pas moins curieuse. Elle confirme cette assertion que les systèmes intellectuels vivent
L\\POGKE dp: la Mf:TAPIlYSIQLE 393
de leur vie propre et s'imposent à ceux-là mêmes qui s'en défient. La théorie du monde ébauchée par les premiers Ioniens tourmentait les âmes grecques, elle faisait un ensemble qui reparaissait toujours. Par son objet, ses limites, ses divisions essentielles, la doctrine du Timéc continua celle des physiologues antérieurs.
Une astronomie d'abord, et au-dessous une étude de la matière brute ou animée, mais prise au point de vue historique, et envisagée sous l'aspect d'une cosmogonie. Par une transformation originale, le goût de précision géométrique, employé naguère a constituer la hiérarchie des concepts, donne ici lieu a des hypothèses atomisteset niécanistcs, qui rappellent les idées de Démocritc, et annoncent la chimie moderne. Cette conjecture que les molécules de substance, par scission, produisent d'autres molécules, de figure et par suite de propriété contraire n'est pas très loin des hypothèses contemporaines et elle pourrait expliquer certains phénomènes embarrassants d'iillotropie. Qu'eût dit de tout cela Soerate ? Si je l'ai supposé naguère surpris devant la maison d'Ischomaque, qu'eût-il pensé de cet édifice fondé sur le sol boueux et mouvant des fausses réalités ? Mais après tout cette tentative de Platon était licite, et le retour aux recherches scientifiques était impliqué dans la reprise des spéculations métaphysiques, et dans le Socratisme lui-même. Du jour où l'adversaire de Protagoras postula que la vérité n'était point un rêve, Thomme était en droit de la rechercher, et l'on pouvait, dans le lointain, voir se dessiner au terme de la route l'ensemble majestueux .des constructions aristotélicien nés .
Toutefois ce mouvement circulaire de la pensée grecque, ramenée au point qu'elle avait le désir et la prétention d'abandonner, ne s'est point accompli d'un seul coup, et Platon fait l'intermédiaire entre son maître et son disciple. Il a soin de nous avertir qu'il n'attache pas d'importance il ses investigations, qu'il regarde la terre en passant, pour se distraire, qu'il se propose un divertissement permis aux
30i LES FORMES UTTÉIUIUKS DE LA PENSÉp GRECQUE
intelligences honnêtes et qu'il n'aspire point à la certitude. Il va créer le système du monde comme un joueur qui placerait dans un ordre arbitraire des pions sur un damier.
Puisque les Grecs ont des complaisances pour Thypothèse, que va faire celui-ci avec une imagination puissante et le dessein de ne pas être sérieux? Le Timéc est l'œuvre la plus étrange, le conte bleu d'un métaphysicien, une révélation parfois prophétique, et que coupent des bégaiements puérils. L'ame universelle fabriquée de cercles, plies, soudés et formant une sorte de nœud inextricable, la terre, amas de cubes, chaque homme ayant une masse de feu tressée en corbeille, avec des poches qui sont la trachée, les bronches et le poumon, l'intelligence reflétée sur le foie, dont la surface lisse reproduit pour les parties adjacentes l'image de la vie mentale, les corpuscules de Torganismc, épointés par un long usage, et désormais incapables de fendre, de réduire et d'assimiler la matière ambiante, toutes ces inventions quelquefois profondes, toujours aventureuses, seraient amusantes si leur complication ne les rendait malaisées à suivre, et si l'analyste ne craignait d'omettre quelque trouvaille utile au milieu de ces rêveries.
Car il n'y a point ici seulement l'ivresse d\iii spéculatif qui, confiné dans sa cellule, habitué à projeter sur le gris de la muraille le contour fuyant de sa pensée, sort tout d'un coup et, déconcerté par l'espace qui l'environne, aperçoit des taches bizarres, des clartés décevantes, des silhouettes indécises et tremblées. Platon rencontre plus souvent qu'il ne le mérite cette vérité qu'il prise si peu. La distinction des trois âmes pensante, passionnelle et concupiscente, habitant les diverses parties du corps, est un classement des principaux facteurs psychi(|ues et nous prouve que le théoricien a saisi la diH'érence des notions, des sentiments et des instincts élémenlaires. D'ailleurs il est manifeste que sa vue s'aiguise en se détournant de la matière et en se fixant sur la pensée. C'est ainsi que le Philèbe contient des aperçus fort ingénieux sur la nature du plaisir. Signe pas-
L'APOGÉK DE LA MI^TAPHVSIQUK 395
sager qui accompagne la mise en équilibre de Tètrc vivant, cette satisfaction complexe, souvent mcléc de douleur, produit dans Tame un état général dont les composants peuvent être contradictoires ; si bien le bonheur comporte plutôt des excitations modérées et concordantes, qu'un paroxysme dont Texcës confine promptement à la souiFrance. Un moderne s'exprimerait difficilement en termes plus exacts.
D'où vient que la psychologie de IMaton est supérieure à sa physique? Répondra-t-on que les réalités mentales lui semblent vraiment réelles et dignes d'attention. Ou encore que la psychologie exigeait un examen sérieux, car elle seule pouvait résoudre le problème de la certitude. Ces deux explications ne suffisent point; il en est une autre meilleure. Les faits de conscience, émotions, sensations de couleurs, de goût et d'odorat, peines, satisfaction, concepts, sont difficilement mesurables, car ils se ramènent d'ordinaire à des variations de qualités et procèdent fort peu de la quantité, et par suite du nombre. On n'a donc pas pu leur appliquer les méthodes précises de notre science actuelle, et sur bien des points nous n'avons pas dépassé le niveau de la connaissance hellénique. Un moment viendra-t-il où les analyses morales de Platon et d'Aristote paraîtront aussi démodées que leurs hypothèses naturalistes ? — Je rignorc, mais alors les ouvrages d'un Montaigne, d'un Pascal, d'un Labruyère auront de même fait leur temps. Nous n'avons point le droit ni le désir de commenter la République et les Lois, comme le Tiniée, avec un demisourire. En somme, étant donnés trois systèmes intellectuels de difficulté croissante, la mathématique, la physique, la morale, il n'en est qu'un, le second, où les découvertes récentes mettent presque à néant les travaux d'autrefois, car la mathématique, relativement simple, comporta de bonne heure les précisions modernes, et la morale, trop complexe, nous impose encore aujourd'hui la méthode incertaine des anciens.
Aussi, dès le début, ai-je relevé chez les aèdes, les ly-
396 LES FORMES LIÏTIîiKAntES DE LA PENSÉE GHECQUE
riques, les élégiaques, mainte observation de psychologie, qui garde pour nous une valeur actuelle. La peinture de Tamour par Sapho mérite qu'on l'admire et qu'on l'étudié, et ceux qui poussent dans le détail cette esquisse, n'en modifient pas le contour. Ces analyses de sentiment étaient du reste très esthétiques; permettant au lecteur un contrôle immédiat de leur exactitude, elles proscrivaient par leur dildculté même la pesanteur d'un exposé dogmatique. Les premiers philosophes les avaient donc tenues à l'écart, mais Platon retourna aux phénomènes intellectuels, versa la littérature et la poésie dans la métaphysique, et recueillit , pour l'accroître, l'héritage de Simonidc, de Pindre et des tragiques athéniens.
Quiconque a parcouru les dialogues platoniciens a le souvenir de ces passages délicieux, jetés presque au hasard, enjoués et profonds, quintessence de goût artistique et de réflexion, la théorie de l'amour que contient le Banquet, les observations audacieuses d'Alcibiade surSocrate, le parallèle des différentes âmes et des divers gouvernements, le croquis si vif de ces intelligences « démocratiques » et désordonnées, qui, sans nulle contrainte de passion dominante ou de principes acceptés, vont de droite et de gauche, sollicitées par toutes les images, déviées par le moindre accident, et poursuivant jusqu'à l'ombre du plaisir. Rarement on a mieux décrit les esprits encore faiblement intégrés, tout pleins de rêveries enHintines et d'allégresses juvéniles, comme il dut en naître beaucoup dans l'Athènes déjà vieillissante et malgré tout, jeune du iv*' siècle.
Cette spéculation aimable a tant d'attrait pour Platon qu'il en oublie ses principes. Si j'ai bien vu, ce dialecticien épris du général a porté un coup terrible à l'histoire, et c'est par lui que Tliucydide eut pour fils intellectuel Théopompe. Toutefois, esprit supérieur, échappant à la contagion qu'il répandit, n'a-t-il pas commenté de façon vraisemblable et même sensée la chronique des rois Achéménides. L'ingénieuse et spirituelle déduction, digne d'un Hérodote qui
lapo(:ée de la mk'tvphysiquk at»:
pressentirait les Lettres persanes : les souverains asiatiques pèchent par excès de pouvoir ; ceux-là seuls triomphent de leur propre despotisme, qui, pareils à Cyrus, ont dû lutter pour réussir et n'ont connu que sur le tard les servilités du harem, et les affadissantes leçons des sultanes favorites; Cambyse perd Tempire paternel, Darius interrompt la décadence, parce qu'il a eu la bonne fortune de commencements diflliciles, mais à Darius succède Xerxès, comme Cambyse à Cyrus, et ce royaume a la destinée singulière d'être relevé par des usurpateurs et perdu par ses rois légitimes.
Ces vues historiques sont pleines de philosophie, et Platon pouvait les présenter sans grave inconséquence. Il en est d'autres encore plus compréhensives, telles que sa grande hypothèse sur la succession des gouvernements, que je mentionnais au chapitre Vlll".
Toutes ces doctrines d'ailleurs répondent chez lui à des fins pratiques. Après Socrate et les sophistes il est inadmissible qu*un penseur soit un pur spéculatif. Mais nous n'attendons pas que le contempteur de la matière s'intéresse aux métiers proprement dits, basses manœuvres attachées aux satisfactions du corps, a flatteries » dignes des seuls esclaves. Encore devons-nous remarquer que, négligeant la cuisine, les recettes du parfumeur ou de l'orfèvre, il a soin de nous rendre raison de ce dédain ; la tradition sophistique' est forte, puisqu'il faut la combattre pour s'en affranchir, et jamais un Spinoza ne se fût excusé de ne point consacrer un paragraphe de ses livres à la fabrication des verres de lunettes.
Cette satisfaction, très négative, que Platon donne à ses prédécesseurs, est la seule. Ayant prouvé son droit de marcher à sa guise, il entre résolument dans la voie frayée par Socrate : la pratique chez lui comprend une morale avec ses dépendances, politique et pédagogie.
J'ai déjà énoncé un principe: les idées et tendances forment des systèmes, chaque homme en a plusieurs et les accorde comme il peut. Le Platonisme est une excellente
308 LFS FOUMRS LITTÉHMRRS DE L\ PENSf.E GRECQUE
vérification de cette théorie. Si Ton croit, à contempler ce majestueux édifice, que les parties en sont étroitement connexes, et que le glissement d'une pierre entraînerait la chute des autres, réfléchissons que la doctrine des Idées pourrait en droit autoriser plusieurs pratiques différentes. 1° La notion abstraite est souveraine, que Thomme développe en lui les facultés contemplatives, se fonde avec TKtre éternel, et des le v' siècle mène la vie d'un Spinoza. 2° Le monde suprasensible vaut seul qu'on y pense, attirons à lui les regards de la fouie, oublions la nature qui passe et, chrétien^ avant le christianisme, édifions des cloîtres fermés aux rumeurs terrestres et largement ouverts sur le ciel... On pourrait continuer ce jeu logique, instructif, mais triste, puisqu'il nous révèle une impuissance de notre intellect. Mais j'en ai dit assez pour faire voir l'artifice des grands systèmes, et l'intime disparité de choses qu'il serait tranquillisant de confondre. En fait la morale d'un philosophe comprend des règles imposées par la conscience collective, il les choisit et les combine d'après son tempérament intellectuel qui d'ordinaire esl dialectique et Incline vers Tabsolu, et en m^mo temps 11 cherche un biais pour mettre ces préceptes en accord avec ses hypothèses spéculatives. On admire que partis de prémisses inquiétantes, un utilitaire, un défenseur *de l'égoïsme radical, aboutissent toujours îi des conclusions acceptables. C'est que malgré leurs fanfaronnades et leurs protestations d'indépendance, ces intrépides ont les mains liées dès le début.
Appliquons ces remarques à Platon. D'abord, il est trop athénien pour <^trc individualiste. Sa morale se fonde sur la politique. Nous voilà d'un seul coup h Topposé des solitaires chrétiens et de Spinoza. Je n'ignore pas que les Lois contiennent au début du livre V" l'énumératlon des devoirs Imposés à l'honinic en tant qu'homme : honorez votre Time, cherchez la ressemblance avec Dieu, évitez la société des méchants, qui vous rend pareils à eux et vous apporte le châtiment avec le crime, dédaignez les richesses, recher-
L'\po(;ke dK la mi-:tmmivsiole ::îu)
chez les amis, et, pour les gagner, dépréciez (mais sincèrement) les services qu'ils reçoivent de vous, exaltez ceux qu'ils nous rendent, soyez hospitaliers, sacrifiez quand c'est nécessaire, unissez beaucoup d'énergie h beaucoup de douceur; ces recommandations hautes et pieuses ont été bien souvent reproduites et elles enchantent les modernes, parce qu'elles rcpondentà leurs idées, et si Ton peut employer cette expression, parce qu'elles sont moins proprement platoniciennes. Pour le philosophe lni-m«^me c'est la cité qui prime tout, ses livres s'appellent la République, les Lois; et si vers la fin de sa vie, il a inséré dans cet ouvrage politique le passage que je viens d'analyser, jamais il ne composa une Morale. Cette tache fut celle d'Aristote, plus individualiste que son maître, plus touché que lui par l'eflbndrement des institutions antiques, et ne sacrifiant guère aux disciplines collectives.
Platon nous a fait assister au mouvement même de sa pensée. Dans les premiers livres de la République les fils et les hôtes de Céphale cherchent à déterminer l'essence de l.'i vertu. Alors frappé d'une illumination subite, Socrate s'écrie : « Nous sommes mal avisés, et nous ressemblons l\ des hommes qui s'obstineraient h déchiffrer des caractères menus et presque illisibles ayant sous la main une copie en lettres grandes et bien tracées. » Ce texte plus net de la loi morale, c'est la loi sociale. Qui connaîtra bien l'Ktat le meilleur, connaîtra aussi l'homme le plus louable, et cela pour deux motifs. Chacun de nous est un citoyen et en outre il est « une cité ». Citoyen, il se voue au service de la république et détermine son devoir par les exigences de sa fonction. Cité, ou pour mieux dire, être complexe, réunion de parties hétérogènes, et qui doivent marcher ensemble, il ne peut s'accroître et durer s'il n'établit un certain ordre, un gouvernement de ces impulsions. Donc l'Ktat est l\ la fois le maître et le modèle de l'individu.
Mais cet idéal de l'Etat, comment le trouver ? — Ln premier moyen que le philosophe emploie pour commencer est le
suivant : « Des hommes réunis au milieu d^autres hommes cherchent nécessairement à se maintenir. Le problème de l'organisation se ramène à celui de la défense; par exemple il faut des guerriers, et pour qu'ils accomplissent leur devoir, on va les préparer, les instruire, leur imposer des contraintes, leur donner des privilèges, m Un utilitaire moderne admettrait ce raisonnement. Aussi bien n'avons-nons ici qu'un aspect superficiel de la méthode. Le principe de la république dans Platon c'est la conformité avec le monde idéal. Ce monde est un, puisque l'unité souverainement existante de Parménide rayonne au sommet de la hiérarchie logique. Cette hiérarchie transportons-la dans le domaine du particulier, réalisons-la avec les corps des hommes, les pierres des temples, les armes des soldats, nous aurons la meilleure forme de gouvernement. Dirons-nous que cette méthode est artificielle ? — On aurait peine à le contester. Profonde, elle l'est également, puisqu'elle soulève le problème de la solidarité sociale. Mais avant tout la doctrine est amphibologique. On peut la tirer en sens contraire, suivant qu'on s'oriente d'un côté ou de l'autre, que dans la pyramide constituée par le réel, on regarde la cime ou la base. La communauté des biens, la promiscuité des femmes, le mélange des sexes à l'école, les services militaires demandés aux jeunes filles et aux matrones, les nouveau-nés réunis dans une crèche banale oîi les nourrices les allaitent indilTéremment, c'est l'unité brute. La diversité des fonctions, suivant les aptitudes, chaque métier aux mains d'un homme, qui ne disperse point son activité, le jeu savant des magistratures, les philosophes en haut, les militaires audessous, ensuite les artisans, et plus bas encore, écrasés par la société qu'ils soutiennent, des esclaves, c'est l'unité organique. Mais, dans un cas comme dans l'autre, c'est toujours l'unité, rien de plus (lexible que ce concept, depuis qu'il a perdu sa raideur éléate.
Ayant les mains libres, Platon choisit à son gré parmi les institutions adoptées autour de lui. Les syssities sont
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doriennes, les castes imitées de TEgypte, la division censitaire du peuple nous rappelle Solon. les dignités remises à l'arbitrage du sort Tétaient déjà dans mainte cité grecque, la suppression du mariage ne pouvait surprendre les Spartiates, qui toléraient d'étranges tempéraments à la monogamie, la^mise en bloc des richesses fut probablement acceptée par certaines agglomérations militaires, et l'obligation d'enrégimenter les enfants existait a Lacédémonc. Toutefois la cité du philosophe est d'un genre h part, elle est plus régulière, plus irréelle, parce que tout y est trop réfléchi. Insoucieuses de la difHculté, les déductions se déroulent et descendent jusqu'aux infimes détails. On admire qu'un homme de pensée théorique ait eu tant de patience, qu'il ait examiné longuement et pour ainsi dire « à vide » ces cas particuliers que soulève d'ordinaire la pratique des tribunaux. Le voyant qui a eu le premier la conception du Devenir logique, n'a pas cru indigne de lui, d'écrire : « Soit rescindée la vente des esclaves dans un délai préfix, s'ils ont la stranggurie, ou une infirmité qui rendra leur service difcile ». Les jours des fêtes, les victimes à offrir sont indiquées avec un soin égal. Conçoit-on Descartes fixant les heures où se vendront les denrées sur le carreau des Halles? Il est vrai que l'esprit spéculatif tend l\ l'universel et ne souffre point de limite; il est admissible aussi que, vieillissant, après ses expériences infructueuses de politique appliquée, Platon, rebuté par les tyrans siciliens, ait tenu a montrer ce qu'un Denys aurait dû faire, et, minutieusement, ait construit son Etat avec des raisonnements, parce qu'il n^avait pu le réaliser avec des votes et des édits; peut-(^tre le philosophe nourrissait-il quelque désir do revanche et cet espoir que, par la vertu de sa perfection, la République s'imposerait à l'imitation des souverains, qu'elle serait une « Idée », un type supérieur dont l'ombre découpée sur lo sol aurait encore plus de sens que le chaos de la démocratie athénienne. Mais il ne faut point s'en tenir à cette explication. Si Platon a le besoin de légiférer et de ne rien laisser Ouvré. 26
au hasard, c'est qu'il est dévot et théologue. Il organise la cité, comme ces fondateurs de confrérie qui suivant un mot bien significatif créent des « ordres », des ensembles de pratiques, étroites et complexes, réseaux où se prend Tcssor des volontés. Heures de méditation, minutes d'extase« occupations mécaniques, costumes, attitudes. « Jusqu'à tel instant gardez le silence, mais alors prononcez tel mot. » Pas plus qu'au scepticisme on ne fait sa part à la croyance, le principe d'autorité reconnu et garanti par une existence surnaturelle, va jusqu'à l'absurde et l'on a bien souvent répété que de toutes les tyrannies les pires sont religieuses. Donc les remparts de cette cité grecque sont comme doublés à l'intérieur par un préau monacal. Cependant, l'édifice est hellénique. 11 Test par ses matériaux, il l'est plus encore par son architecture. Rappelons-nous que l'Etat est le symbole de l'un, l'individu, le symbole de TEtat, la conduite droite, le symbole du bien. Dans la politique platonicienne, et dans le système tout entier, une antithèse revient à chaque instant, celle du modèle et de l'imitation. Jamais encore chez Parménide, chez Heraclite, chez Knipédode, nous n'avions rencontré une conception de ce genre. Mais elle était suggérée au v*" siècle par les œuvrcsde la plastique. Quand on compare à la période attique celle qui la précéda, un fait ressort, éclatant : les contemporains des premiers philosophes bâtissaient des temples, agençaient des mélodies, et disposaient des masses chorales, mais leur principal souci n'était point de reproduire les lignes des objets avec leur coloris. C'est la proprement la tâche des sculpteurs et des peintres; or avant les guerres de Tindépendance les images de sanctuaire prises en des moules archaïques ressemblaient aux poutres où les primitifs taillaient leurs riava, et la fantaisie des enlumineurs n'avait guère pour champ que la panse des vases ou la paroi des cercueils en terre cuite. Cent ans plus tard vécurent les Polygnote, les Zeuxis, les Polyclèle, les Myron, les Phidias; des fresques couvrirent le Pœcile,
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on cisela TAthéné Parthénos, les frises du temple, les n>étopes, les groupes du fronton... Maintenant, analysons les jugements que suscitent de telles œuvres. Elles sont une copie, une ombre du réel dont elles ne reproduisent que Tapparence. Mais d'autre part, magnifiques, elles retiennent davantage le regard, et, tandis qu'on dédaigne le fidèle au milieu de la foule, on admire le dieu debout dans Tatmosphère glorieuse que lui fontTéclat de Tor, le luisant doux de l'ivoire et le scintillement des pierreries. Ces deux sentiments qu'inspire le même objet, séparons-les, attribuons chacun d*eux à une chose distincte, nous allons retrouver sous un aspect inattendu l'opposition que je signalais précédemment : ridée abstraite est noble et supérieure comme la statue, comme la statue la matière n'a qu^une existence contradictoire et dérivée. L'antithèse fondamentale du Platonisme était sans doute dans Tesprit du philosophe mais aussi dans son imagination. Ceci nous expliquera la parenté qui joint deux théories logiquement contraires, celle de ridée chez Platon, et de la forme chez Aristote. Je répéterai bientôt, avec tous les commentateurs, que la forme est l'opposé de ridée, que la première est Tétre particulier et la seconde l'être général. Mais h prendre le problème moins exactement, comme faisaient beaucoup de Cirecs, avec un mélange de figures visuelles, on obtient ce résultat que la forme et l'Idée sont des types qui réunissent un maximum de réalité et de perfection.
II y a donc dans ces systèmes des reflets de tableaux, et des profils de sculptures, mais ces grands spéculatifs songeaient aussi vaguement à des proportions architecturales, à des rythmes, qui peu a peu se métamorphosaient en théories. Seulement puisque les phrases musicales et les édiliccs étaient plus tôt parvenus à leur achèvement, leur action se fit moins attendre, déjà Iléraclilo donne un sens métaphysique au mot àpjjLCvta, et comprend que le monde, ainsi qu\in agencement de notes ou de colonnes, peut avoir la beauté d'un tout dont les parties concourent au même
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but. Mais ce principe est identique à l'hypothèse platonicienne que Tun se déploie dans le divers. Enveloppée d'images esthétiques, la doctrine reçoit des forces nouvelles, et elle amène cette affirmation, surprenante chez un homme absolu, que les bons gouvernements n*ont pas une nature simple. Démocratie pure, tyrannie sans frein, oligarchie déréglée sont également pernicieuses. Mélangeons suivant des règles justes, de l'aristocratie, de la république, de la royauté, et constituons ainsi un ensemble harmonique, sanctuaire de Tldée souveraine, hymne où s'exhale le vœu de la terre aspirant au ciel.
Tandis que Tort pénètre la philosophie, la philosophie interprète Tart. Une science nouvelle s'organise, l'esthétique. Elle est uniquement littéraire et musicale. La technique des architectes, des sculpteurs et des peintres, étant manuelle, répondait mal a l'esprit du système, au lieu que les phrases dites ou chantées, avec les notions qu'elles impliquent, les sentiments qu'elles suggèrent et les mouvements qu'elles dirigent, avaient une signification sociale évidente, et par suite une valeur morale. Les recherches sur la beauté mélodique, oratoire et poétique touchaient de près aux spéculations de la République et des Lois.
Ces études n'étaient point absolument originales au temps de Platon. Avant lui les sophistes avaient ébauché une théorie de l'éloquence. Mais cette analyse, comme celle d'Aristophane dans les Grenouilles était formelle et considérait l'œuvre par le dehors. Les maîtres qui instruisaient les candidats au pouvoir avaient des types logiques ou verbaux, des moules qui convenaient également à toute matière, par exemple, la période h structure antithétique, les propositions balancées avec des rimes à la clausule, le plan de discours, commencé par im exorde, constitué par un récit, terminé par une péroraison. Le pédantisme facile allait jusqu'à subdiviser les divisions, et, dans le Phèdre, Platon lance une pointe aux habiles personnages qui multiplient les introductions, les préparations et les narrations
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secondaires. Avec tout ce luxe superflu les rhéteurs omettaient l'essentiel, ils ne donnaient pas une explication du plaisir esthétique; leur règle assez courte était que Touvragc atteignit son but et convainquit Tauditoire. Encore cette vue restait-elle assez incomplète chez eux. Sur ces deux points Platon dépasse de beaucoup ses devanciers.
1" Il fait dire à Phèdre par Socrate, que Tunité d'un développement quelconque ne réside point dans le dessin extérieur des parties, ou de Tensemble, mais dans Tesprit qui anime le tout. L'important est de bien connaître le rapport de ses idées, et de suivre en les exposant les liens ténus qui les rattachent. La rhapsodie de Lysias sur Tamour sera désordonnée, eût-elle toutes les prokatastases, recommandées par Fécole, car Tauteur ignore la nature du sentiment qu'il analyse. Que cette proposition soit soutenue avec une rigueur métaphysique, j'en conviens, et peu d'artistes exigeraient qu'en telle matière on débutât, comme Socrate, par une définition. Mais, au fond, le principe platonicien est incontestable, il nous indique ce qu'il y a de dialectique et de rationnel dans la beauté.
2" Suivant l'idée maîtresse du philosophe la logique est morale. Donc le beau n'est qu'une autre apparence du bien. Même pour un sensualiste cette assertion a beaucoup de vérité. Outre que la noblesse des sentiments est une source inépuisable d'émotions esthétiques, les actes vertueux ont de la finalité, puisqu'ils assurent ou préparent l'épanouissement harmonique de la vie sociale. Cependant il ne faut point que les mérites de la théorie nous en dissimulent les lacunes. Bien que Platon élargisse le cadre adopté par les sophistes, qu'il examine, avec la technique oratoire, la musique et la poésie, il les envisage sous un angle étroit, et, ce me semble, en songeant à la tragédie attique, à la statuaire et à la peinture. Ainsi qu'au précédent paragraphe, nous avons ici l'antithèse de l'image et de l'original. D'après la République l'art n'est qu'une imitation. Cette doctrine est également acceptée par Aristote. Elle convient à des hommes,
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habitués des solennités dionysiaques, et cherchant du théâtre dans Tépopée, l'histoire et le lyrisme. Seulement l'assimilation péchait quand on voulait Tétendre à la musique et i\ Tarchitecture, et quiconque y reconnaissait une représentation du réel, devait avoir la même opinion de la science et de la métaphysique. Pour atteindre son objet la définition le dépasse ; trop étroite ou trop large, elle est défectueuse dans les deux cas.
Erreur d'autant plus regrettable qu'aux yeux du philosophe rimitation n'est point exempte de quelque bassesse. On descend dans la série dialectique, lorsque, par exemple, à propos d'un lit, on en considère l'essence idéale, Texistence corporelle, et l'apparence dans un tableau. Cette infériorité de l'image n'est atténuée que par un emploi violent et presque révolutionnaire de la morale. Semblable aux personnes de qualité douteuse, l'art sera tenu à une correction parfaite d'actes et de propos. Jamais Platon n'eût admis que le récit de scélératesses triomphantes pût avoir une beauté d'exactitude, la splendeur d'une lumière qui pénètre le cœur humain. Aux prises avec cette censure qui enveloppe et sulToque, rien ne résiste, Homère, Tyrtée, le lyrisme, la tragédie. De nouveau voici la tyrannie soigneuse (jui s'employait à promulguer des lois parfaites. Ne point calomnier les dieux, ne point adlrmer qu'ils peuvent se désintéresser de nous, ne point dépeindre dames méchantes, ne point employer de rythmes corrupteurs. Curieux régime qui trace les canaux, ménage les pentes, installe
partout des écluses, et tarit les sources. Dans TKtat platonicien, il n'v aurait pour représenter Tintelligence que Platon. Lui mort, la littérature serait en proie à la médiocrité attentive et à la vertueuse cuistrerie.
Le philosophe, dans cette criticjue, n'est pas très loin d'Aristophane, et il est bien piquant devoir ce rapport entre deux esprits, l'un si frivole, l'autre si grave. Sans doute je ne conteste point les différences : Aristophane, batailleur par tempérament et métier, prit la défense de la morale.
pour attaquer Euripide, et Ton peut concéder h Platon, que s'il condamna les tragiques, c'est qu^ils blessaient son ame éprise de vertu. Du reste, le comique n'est jamais soucieux de conduire une théorie jusqu'aux dernières conséquences; il épargne les écrivains qui ne le gênent pas, et Homère peut être impunément admirable puisqu'il ne concourt pas aux Dionysies. Pourtant le métaphysicien et l'amuseur sont d'accord dans l'ensemble, et cette harmonie tient à ce qu'ils expriment une idée de leur race et de leur temps. La poésie doit être utile, car un esprit antique admettra malaisément l'opinion relativement désintéressée . d'Euripide et de quelques lyriques. Ce divertissement qu'on veut profitable, on le veut en outre stationnaire, étranger au Devenir, réglé par un canon inflexible. Aristophane aboie contre les novateurs, comme un chien qui court sus aux marcheurs trop pressés. Tiniothée fait-il moins bien que Terpandre? — Il fait autre chose et cela suflît; qu'on le condamne. De même Platon expose, avec une complaisance hautement avouée, cette théorie inexacte, qu'en Egypte rien ne se modifie ; statues et chants sont jetés en des moules identiques. L'obéissance gagne jusqu'au fleuve, qui, toujours à la même époque, porte ses eaux jusqu'au même point. Certes cette admiration de Timmobilité ne peut étonner chez un métaphysicien moraliste. L'absolu doit être stable, et la stabilité répugne au mouvement. Bossue! aussi faisait grand cas de ce pays, où Tégalité du climat rend les caractères fermes et constants. Et la foule, bien qu'ignorante des déductions précises, est tourmentée du besoin sourd qu'exprime si magnifiquement la doctrine platonicienne. Esclaves de la discipline collective, ces gens l'aiment, car la haine est un premier affranchissement, aussi inclinent-ils au traditionnalisme. Le groupe élargi franchit les limites de l'heure présente, dans le temps comme autour de soi, l'on exige que les êtres soient unis par un rapport de similitude. De plus ces hommes du vulgaire, médiocrement développés, et qui s'exercent à penser
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le général, ne conçoivent pas sans quelque souffrance le glissement des choses et leur fuite perpétuelle. Ils demandent que Tobjet reste devant eux pour quUls le fixent, et toute altération leur semble un symptôme de mort. Ce sont des apprentis portraitistes que déconcerte le jeu des physionomies. ^
L'esthétique platonicienne n'est donc pas sans mélange d'influences inconscientes et populaires. Bien davantage encore, la réalisation de ces théories et la création des œuvres. Cependant le philosophe part d'idées fort réfléchies. 11 voit qu'un exposé doctrinal peut appartenir à deux genres différents : 1° la leçon orale de Socrate; 2** le traité des sophistes et de Xénophon. Xénophon n*avait pas fait usage de la parole, il n'enseignait pas d'élèves proprement dits. Socrate discourait sans cesse, par la raison symétriquement opposée. Platon procédant du Socratisme se plaît aux conversations, il déclare en effet dans le Phèdre qu'il préfère ce mode h tout autre : on peut ainsi mieux diriger les âmes et bien imprudents sont ceux qui font fleurir leurs imaginations sur les pages, comme des branches sans racines qu'on mettrait dans un vase plein de terre, après les avoir « mouillées d'eau noire ». Ce mépris est fort affecté. Manifestement l'on causa beaucoup sous les lauriers de l'Académie, et l'on y poussa fort loin, au témoignage d'Aristote, des recherches mathématiques, dont la trace n'est pas visible dans les œuvres écrites ; cependant de patientes heures furent consacrées à la rédaction de longs volumes. Platon nous a transmis toute une bibliothèque, et parmi les Grecs de l'époque classique, il n'y a guère qu'Aristote qui sur ce point l'ait dépassé. J'avoue que j'aurais eu plaisir h observer la conduite du maître, si on lu! avait contesté la paternité de ce Phèdre, qu'il affecte d'estimer peu, ou encore je voudrais l'entendre admonester les critiques allemands, qui, par respect de sa gloire, lui retirent soit le Lysis, soit le Criton.
Ces protestations seraient légitimes, car non seulement
les œuvres sont merveilleuses, maïs elles ont servi h rétablissement de la théorie. C'est croire un lecteur bien candide que de lui dire : «• J'ai fait ceci pour ra'amuser )>. Le travail de mise au net était nécessaire à la clarté même de la pensée. Parménide chantait, parce qu'il n'avait qu'une idée en tète, Socrate professait, parce que son enseignement était discursif, les Pythagoriciens prophétisaient, parce qu'ils vivaient de quelques hypothèses et d'aphorismes. Mais Platon! Une doctrine qui va de l'unité transcendante, au choix des nourrices, pouvait-elle n'être qu'une matière de causeries? Puisque des chiffres discordent' d'un livre à l'autre des Lois, s'imaginet-on les confusions inextricables du système, s'il n'eut pris corps sur le papier. On découvre, comme Descarlcs, un principe général, au lit ou dans un poêle. Les applications de détail, les développements, les solutions de difficultés, viennent ensuite, quand on a la plume en main, ou le calamc ; quoi que prétende le grand philosophe, il n'est point de philosophie complète, sans qu'on l'ait trempée dans a l'eau noire », et l'on remarquera que les livres conservés exposent toutes les parties du Platonisme, et que la forme littéraire s^applique même ii des analyses qui s'en uccommodent assez mal. Je songe ici au Théétèle.
L'énoncé des théories est, suivant une classification banale, polémique ou dogmatique, et très soinmuircment ces deux procédés répondent au commencement de la vie de Platon et à sa fin. La polémique est dirigée souvent contre les contemporains, et ce sont « les querelles littéraires du iv® siècle » naturelles à un moment où beaucoup de systèmes sont en présence, et où l'on aperçoit à travers le raisonnement, le personnage concret, Isocrate et Lysias. Il y a dans ces prises de corps un ressouvenir de la comédie attiqiie. Les Mégariques sont certainement visés par le Sophiste, les Cyrénaïques et les Cyniques par le Philèbe. Ailleurs rcnncmi qu'on attaque est de la génération précédente, Protagoras, Gorgias ou tel de leurs partisans. C'est que l'élève de Socrate, continuant ses recherches, doit réduire à néant ses
adversaires. Les batailles décisives qui permirent rétablissement de la métaphysique sont du v® siècle finissant. Reprendre CCS luttes n'était point faire preuve d'un acharnement déplacé. La condamnation du scepticisme sur appel et nouvelles plaidoiries prouvait la légitimité des hautes spéculations. En somme la « querelle littéraire » du iv® siècle est avec les rhéteurs du v".
Certain de la victoire, le conquérant gouverna. A côté de Téristique, la dogmatique. T^e Timée, la République, les Lois, avec le Théétète, le Sophiste et le Politique visent à créer une doctrine, à couvrir de constructions le terrain acquis par les combats précédents, et Tauteur avoue qu'il ne pourrait maintenir, pour de tels ouvrages, les prétentions au dilettantisme, émises au sujet du Phèdre. L' « Athénien » traçant le schème d'une cité presque parfaite, et cherchant quels livres doivent être offerts à la curiosité des habitants, déclare avec une ingénuité orgueilleuse qu'on devrait, dans l'intérêt commun, multiplier les traités pareils l\ celui qu'il compose en ce moment.
Tous ces livres sont des dialogues. Nulle part, l'Apologie exceptée, Platon n'emploie le discours suivi. Je n'ignore pas qu'Arislote attribue à son maître un long développement « sur le bien », et môme dans les écrits que nous possédons, surtout dans les derniers, la convention dramatique est souvent négligée. Le principal personnage des Lois parle très longuement sans que le Cretois et le Spartiate l'interrompent, fût-ce pour l'approuver, et l'artifice de la méthode se découvre quand le maître dit : a Ce point est délicat; traitons-le par demandes et réponses, mais je remplirai le rôle des deux interlocuteurs. »
Ces remarques nous font saisir le lien qui littérairement rattache Platon et Aristotc, et par elles nous constatons que dans leur dessin extérieur la Morale à Nicomaque ou la Politique ne scmt point complètement originales. Toutefois et sous le bénéfice de ces exceptions, on peut aflîrmer que la doctrine de l'Académie s'exprima surtout en des dialogues.
Quelles raisons obscures et inconnues des auteurs euxmêmes assurèrent aux « mimes », aux conversations écrites une existence esthétique et une popularité supérieure, je l'ai cherché à propos de Xénophon. Je n'ai point voulu de ce fait lui assurer des droits d'antériorité, mais à supposer que Platon soit venu le deuxième, il garderait le mérite d'avoir mis de la philosophie dans le genre, alors que Xénophon n'y avait guère mis qu*un philosophe. Admettons, pour aller à l'extrême, que déjà un Socratique subalterne ou Zenon dnlée eût, sous forme de causerie, rédigé des œuvres dialectiques, Fauteur du Phèdre et du Banquet reste un incomparable créateur. Ce qui le distingue c'est la fusion harmonique et audacieuse d'éléments dissemblables et subtils, l'apreté des discussions logiques, l'abandon des entretiens familiers, la plaisanterie incisive et Texactitude de trait des comiques, le flux large d'une imagination qu'on dirait oratoire si elle n'existait déjà dans l'Iliade, un sentiment du pittoresque venu, on ne sait d'où, peut-être d'Aristophane, peut-être de la nature elle-même, une exaltation de lyrisme, oiiy comme le remarque l'auteur en souriant, résonne Técho du dithyrambe. Pour mieux apprécier cette délicieuse indépendance d'esprit, songeons à « notre père Parménide », métaphysicien également, et de haut vol, et par surcroit poète. Je n'entends point critiquer ses vers admirables sur la montée de l'âme jusqu'à Tunité intelligible. Mais qui ne sent combien l'œuvre est plus traditionnelle, moins diversement neuve, toute proche de la Théogonie et produite par une opération presque mécanique superposant l'épopée béotienne aux théorèmes de la spéculation commençante? Un Platon n'a pu naître qu'assez tard et son génie a été l'épanouissement suprême d'un état complexe, où les genres étaient nombreux, les ressouvenirs multiples, les moyens d'art libérés par leur variété même, et prêts à des combinaisons imprévues. 11 fallait des fleurs, des fleurs en foule, pour que ce grand souffle métaphysique s^y chargeât de parfums, et les mêlant ou les séparant, à son caprice, nous enivrât
il2 LES FORMES LIÏTÉKAIHES DE LA PENSÉE GRECQUE
d'eiTluves molles et de pénétrantes âeretés. Je ne sais pas si cette aisance à prendre partout son bien, si cet éclectisme génial n'avait point pour cause accessoire le développement supérieur de Tindividu, raffaiblissement des règles collectives. Le grand homme est donc redevable doublement à cette Athènes qu*il a tant calomniée, et son œuvre reflète Texquise diversité des civilisaticms déjà compromises.
Cependant il lui fut avantageux d'appartenir à une nation de Tantiquité, jeune au temps même de sa vieillesse, et n'ayant point aussi parfaitement que nous classé les formes intellectuelles et distingué les aptitudes. Bien que la métaphysique et la poésie procèdent en dernier ressort de la faculté représentative, un partage s'est fait à la longue, et qui porte en soi le monde abstrait des penseurs modernes, se laisse prendre malaisément au sortilège des nuances, des arômes et des bruits. Les littérateurs ne sont désormais que des demi-philosophes. La doctrine de Gœthe perd son prestige quand on la serre de près, et Ton a droit de douter que les énigmes du second Faust aient toujours un mot. Chez nous un Taille et un Renan n'auraient certes pas été si loin, s'ils n'avaient eu pour leur frayer la route la psychologie positive des Anglais, et l'évolutionnisme de Hegel, et nul esprit droit ne les croira égaux à Descartes ou Spinoza. Au v" siècle la division du travail n'est pas complète. Le raisonnement dialectique souffre encore un emploi fréquent des imao^es, et d'autre part le systèrnc des concepts limite moins étroitement le domaine des sentiments esthétiques. Un génie souple et eompréhensif comme celui de Platon peut donc se mouvoir aux frontières de l'art et de la spéculation, et annoncer Hegel en rappelant Homère.
Suscite-t-il en nous des émotions fortes? Une doctrine si haute semble faite pour être sublime. Mais le sublime veut une certaine violence immédiate de l'efl'et, qui n'est pas naturelle ii une intelligence très riche, et Parménide, avec la grandiose pauvreté de sa doctrine, nous donne peutêtre une secousse plus brutale. C'est le jet hardi d'une tour
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dont la hauteur semble accrue par Tétroitesse de la base. Platon nous transporte aussi, mais d'un mouvement large et doux. La joie qu'on éprouve à lire le Phèdre ou le Gorgias est faite d'une admiration soutenue et tranquille, à force de continuité. L'importance des questions théoriques, la tenue du raisonnement, la noblesse des préceptes moraux, s'unissent pour nous abstraire de nous-mêmes, comme ces lents accords de la musique ancienne, dont rharmonie règle et apaise le trouble intime qu'ils ont produit. Cette action profonde sur notre sensibilité, Platon l'exerce sans presque se départir de son calme, et l'on pourrait le comparer à ce Dieu d'Aristote, qui attire le monde, et demeure immuable en face de lui. Dans ces œuvres à forme dramatique, la passion vive des tragiques n'a pourtant aucune place. Ce n'est pas qu'un philosophe soit astreint à une royale indifférence. Lucrèce a subi les tortures d'un amour que n'assouvissait pas la possession, et j'ai déjà tenté de peindre un Thucydide frémissant d'impatience logique, fort dans ses haines, ferme dans ses enthousiasmes, avide de comprendre et d'expliquer. Mais Platon domine de si haut l'univers sensible ! C'est en lui-même que réside la réalité idéale, et les aigreurs de caractère qu'on lui reproche, ses vivacités contre Isocrate et peut-être Aristote ne furent qu'une manifestation inattendue de cette orgueilleuse sérénité. Un prêtre se fâcherait ainsi, avec de l'énervement et du mépris, si quelque malavisé troublait l'accomplissement du rite. Et le sacerdoce du métaphysicien est encore trop intellectuel pour qu'une autre émotion l'atteigne, et qu'il ait l'abandon prosterné d'un fidèle au pied de l'autel.
Son mysticisme est bien plus de l'imagination que du cœur. Il exalte surtout cette prodigieuse faculté représentative. Que la vision concrète et la méditation fussent alors impossibles à séparer, je l'ai dit, mais il est surprenant que chacune d'elles ait gardé tant de fraîcheur et d'audace, et le résultat de cette union n'a d'analogue en littérature que certaines hallucinations dantesques. Platon, comme le grand
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Florentin, est un créateur de mondes, un inventeur d'enfers et de paradis. Le récit de Her TArménien nous entraine dans rirréel, réel pourtant par le privilège d'une témérité souveraine, et Ton a je ne sais quelle bizarre angoisse à traverser ce pays où les pesons de la destinée tournent au ciel, où les peines se chiffrent par centaines de siècles, où le juge suprême siège environné des ombres pâlissantes. Mais plus extraordinaires encore sont quelques pages du Phèdre, car elles animent et colorent des idées dont Tabstraction passe presque notre entendement. Les dieux en théorie, conduits par Zeus, et suivis par les tribus des démons, se haussent jusqu'à la convexité qui enveloppe Tunivers, et tandis que la voûte subtile les entraine dans sa rotation, Ils découvrent ce pays plus éthéré que l'éther, plus lumineux que la lumière, et redescendent au ciel, enivrés d'avoir vu dans leur absolue perfection la justice, la sagesse et la vérité. Cependant aux confins de cette zone immatérielle, s'agitent les pensées humaines, avec leurs désirs, bas ou sublimes, qui se déploient comme des ailes, et s'emportent, et hennissent, et se cabrent comme des coursiers. Un souvenir hante le lecteur, celui des vers qui composent le dernier chant du Paradis. Touchant au but de son effort, après avoir traversé les sphères où s'enchâssent les planètes, et considéré ces indéfinissables oiseaux, dont chaque plume est Tessence individuelle d'un prophète ou d'un saint, le croyant obtient la faveur inouïe de regarder Dieu face à face, et, pour reprendre les expressions du Phèdre, il voit lui aussi dans leur inconcevable affranchissement de toute condition logique « la justice, la sagesse et la vérité ». Des cercles concentriques apparaissent, qui sont les trois personnes divines^ et les trois termes premiers de la philosophie scolastique, accident, mode et substance; et de cela s'échappe un tel rayonnement que Dante, bien qu'investi d'une puissance surnaturelle, perd le sentiment, et que le poème s'achève, aussitôt dévoré par la Hamme de cette effrayante contemplation.
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Platon, lui, est trop grec pour ne pas se ressaisir. Descendu de l'empyrée, il aperçoit Colone et TAcropole, il se promène, écoute la brise qui murmure dans le platane, et pieds nus, il marche sur le sable, que recouvrent, en nappe mince, les flots clairs de Tllissos; de ces images assemblées, il se fait encore un autre monde, moins étrange que le premier, mais cependant pas tout à fait réel ; pour employer un curieux idiotisme des Hellènes, cette Attique est plus gracieuse « qu^elle-mènie » et le paysage s'ennoblit, en passant de la lourdeur matérielle à la pureté harmonieuse de ridée. Un commentateur que j'estime loue dans le préambule de la République « une simplicité élégante ». J'irai plus loin : ces quelques pages nous rouvrent notre patrie d'élection, une contrée toute pleine de formes choisies, de corps souples, de beaux raisonnements, de distractions légères. Socrate, chaussé (car c'est jour de fête), suit la route qui monte du Pirée vers Athènes, cette route ombragée d'oliviers maigres, et dont les tas de poussière eux-mêmes ont une blancheur si chaude et se modèlent finement dans le soleil. Des jeunes gens arrivent, des habitués de palestre, et qui pensent. « Socrate, disent ils, viens avec nous, dans notre maison, nous disserterons ensemble ; tu ne peux t'échapper, car tu es seul et faible au milieu d'hommes, résolus à te faire violence, et puis, il y a ce soir près de chez nous une course aux flambeaux, où les Thraces, adorateurs de Bendis, iront à cheval. » — « A cheval, vraiment, alors je reste. » — Et Ton entre chez le père des éphèbes, Céphale. [1 a vieilli durant ces derniers mois; sa tête à barbe neigeuse s'appuie sur un coussin, dans le dossier creux d'un fauteuil, et il porte une couronne de fleurs, car il fait un sacrifice domestique. On cause : l'homme d'autrefois dit des choses religieuses, d'un optimisme un peu triste, naïves, subtiles pourtant, a la manière d'un Solon, courbe sous le poids de Tâge et qui aurait entendu des sophistes. Socrate, respectueux, et comme contenant sa terrible force dialectique, présente des objections, que Céphale ne s'acharne point ii
résoudre ; il abandonne à ses (ils la tâche de répondre, et rappelé par ses devoirs religieux, il se retire, avec une noblesse adroite et courtoise. Aussitôt commence la discussion, Tune des plus épineuses que Platon ait soulevées...
Si le critique, charmé, veut pourtant faire son métier d'analyste, il trouvera, je crois, que tous les détails de celte scène ont été choisis par un acte inconscient et sûr, pour nous donner un sentiment de liberté, de vie commode, de promptitude intellectuelle et de nonchalante vivacité. Comme aucun d'eux ne se détache crûment, aucun ne souffre du voisinage, et Timpression qui se dégage de leur ensemble, est également celle d'une souplesse aisée. Il est frappant que pour désigner un penseur de cette puissance, un des artistes les plus vigoureux qui aient vécu, les expressions qui se présentent n'aient presque rien de commun avec la robustesse et l'eflort. Cette fresque dont l'étendue nous confond est faite de lignes déliées, et de teintes amorties. Cela tient à la richesse de Tinvention, Platon n'exagère rien parce qu'il voit tout et que cette intelligence étant complète met d'ellemême les choses au point. 11 y a, suivant Fromentin, dans l'école hollandaise, des tableaux qu'on ne se borne pas à regarder. On y pénètre, on y habite, car les profondeurs sont si réelles, les valeurs si exactes, que la scène représentée s'élargit jusqu'à comprendre le spectateur, et h faire de lui l'un des personnages. Telles sont les peintures que contiennent la République, le Lysis ou le Phèdre. On est le camarade de Glaucon et d'Adimante, et l'on éprouve, à fermer ces dialogues, une petite tristesse de nostalgie.
C'est dire que l'auteur n'a point dédaigné le spectacle des choses concrètes. Son exquise sensibilité esthétique corrige les intransigeances de sa philosophie. Quelque détaché qu'il soit de la matière, et ne trouvant point en elle un objet de connaissance précise, il admet du moins que sa fantaisie se divertisse au jeu charmant des apparences. Le préambule du Phèdre que je citais tout à l'heure fait époque dans la littérature grecque. Peu de gens à cette date avaient
considéré un paysage avec une attention aussi consciente et aussi désintéressée. Puisque les effets descriptifs sont le signe d'une période assez tardive, ces pages délicieuses ont leur place marquée entre les esquisses sommaires de rUiade et les miniatures des Alexandrins. Peut-être devonsnous attribuer une part de ces innovations à la comédie, car, glorifiant les instincts physiques, elle ne dédaignait pas le délassement qu'on goûte dans Therbe haute, sous les branches qui versent Tombre, et par instant laissent tomber un fruit mûr.
A qui s*étonne que Platon puisse rappeler Aristophane, répondons que ce rapprochement ne vient pas ici pour la première fois. Même en admettant que le philosophe n'ait point écrit Tépitaphe du comique, et déclaré que son âme était le sanctuaire des grâces, il lui accorda toujours une indulgence assez peu méritée par le calomniateur de Socrate. Le discours surprenant qu'Aristophane prononce dans le Banquet montre à la fois en quelle estime le théoricien tenait son compatriote, et les similitudes partielles de ces deux esprits si différents. Car ce panégyrique de Tamour est une étude de caractère, et d'une valeur rare, attendu que uous connaissons l'original. Aristophanesque, cette harangue Test par l'éclat de l'esprit, l'imprévu de l'imagination, la richesse de figuration concrète, le piquant d'une ironie qui touche parfois à l'obscénité. Cependant jamais l'auteur des Guêpes ne posséda cette ampleur sereine, cet art d'envelopper la plaisanterie, et s'il excelle à suivre en leurs conséquences les allégories qu'il s'est proposées, ce raisonnement par métaphores n'a jamais chez lui la netteté dialectique et la sûreté que lui donne Platon. Ici donc comme toujours, le métaphysicien ne décrit pas, il transpose. 1/intérêt ([u'il porte aux individus n'est point aussi laborieux que le notre, mais le regard est vif, et l'esquisse vaut presque un portrait. Sophistes vantards, dont la voix grave bourdonne derrière la porte du cénacle, maîtres brillamment appointés, qu'inquiète la fougue de leurs disciples, jeunes nobles OovuE. 27
intempérants, adolescents pleins de pudeur, raisonneurs effrénés à gestes charlatancsques, tragiques aussi recherchés dans leur mise que dans leur style et diseurs de sentences torturées délicieusement, médecins attentifs et systématiques, débauchés qui trouvent au fond de leurs coupes des expressions géniales, et dont l'ivresse argumente, et prophétise, et charme toujours, ces innombrables acteurs se groupent autour de Socrate, le plus grand sans doute, mais non le plus vivant, ni celui qui nous satisfasse le mieux ; car il a contre lui l'importance même de son rôle : porteparole du philosophe, il est Platon, sans Tètre tout à fait, et cette défaillance relative justifie une fine remarque d'un moderne : le moraliste créateur anime plus aisément les comparses que le principal héros, car il tire les premiers de la société qui l'environne, et quant à l'autre il le compose et pour ainsi dire, le « choisit » en lui-même.
Ce personnage ondoyant reste d'ordinaire le centre de la comédie. Elle pourrait avoir pour titre « Mémoires d'un jeune Eupatride, élève de Socrate ». Aucun de ces dialogues n'est situé beaucoup plus tard que le début du iv** siècle, et Platon n'a jamais consenti à saisir sur le vif la silhouette pourtant bien étrange d'un Antislhène, d'un Diogène ou d'un Aristippe. Il semble avoir recueilli ses observations particulières, avant 1 Age niiir, quand le dogmatisme ne l'absorbait pas tout entier, et ensuite, à l'époque où il formait ses théories il évoqua naturellement autour d'elles le mirage de ces années heureuses où la vérité lui était venue, avec l'admiration enthousiaste du maître et l'enchantement du monde extérieur. Artiste complet, il se rendit bien compte qu'il faut aux peintures, surtout idéales, un peu de recul, qu'on ne pouvait mettre en scène ses adversaires du moment, sans imiter, de trop près cette fois, Aristophane. Dépaysant l'imagination dans le passé, comme Xénophon la dépaysait dans les steppes asiatiques il put donner à l'individualisme, encore hésitant, des Athéniens, les satisfactions qu'ils réclamaient à leur insu, et de même
que TAnabase était la biographie de dix mille héros coiidottières, Tœuvre de Platon fit revivre les condottières de la pensée.
Naturellement ils agissent peu ; cette comédie n'a pas d'intrigue, et dans les derniers dialogues, le mouvement est tout entier logique. On s'avance graduellement vers la solution recherchée, et sur la route, on examine mainte idée, que fait naître la discussion. Cette marche est quelquefois à notre gré un peu lente. Comme les définitions doivent être soigneusement établies, que Ton est fort près encore de l'enseignement populaire et socratique, et qu'enfin le plaisir d'associer les concepts a tout le charme de la nouveauté, l'auteur marque les transitions, et n'omet point les intermédiaires. On s'impatienterait... mieux vaut comprendre que notre pensée n'en est pas au même stade, mieux vaut reconnaître qu'au sens étroit du mot, Phiton avait des qualités dramatiques. La péripétie vantée par Aristotc n'est pas étrangère à son maître. Socratc ayant refait la plaidoirie de Lysias, quitte Phèdre, mais à l'instant de traverser l'eau, sur une révéhition prophétique de son génie, il revient, et commence une troisième harangue, de la plus extraordinaire beauté. L'entrée d'Alcibiade, gris, avec son épaisse couronne de violettes, et la joueuse de flûte qui le soutient, est hautement scénique,| el cette adroite inversion des rôles qui nous divertit dans les Nuées et les Guêpes, nous en avons l'équivalent lorsqu'un auditeur d'Euthydème et de Dionysodore, écœuré de leurs triomphes malsains, les attaque à son tour, adopte leur méthode, et les accable sous une masse d'extravagantes contradictions. Par la symétrie de l'effet, et l'intensité du comique, cette bouffonnerie de métaphysicien aurait pu servir de modèle à l'entretien mouvementé de Marphurius avec Sganarellc.
Affirmer que ces inventions sont spirituelles semble d'une excessive candeur, et toutefois l'esprit de Platon, n'est point d'une analyse facile. Cette âme d'harmonie, trop uniment grande pour le sublime, comment peut-elle
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admettre les heurts et les disparates qui soulèvent la risée ? — Voici l'expédient que le philosophe emploie volontiers. Une métaphore se développe tranquillement, soudain une conséquence apparaît, hautement ironique, mais h peine l'indiquet-on et les phrases continuent leur cours telles qu'un beau fleuve dont les rides superBciclles viennent d'accrocher le soleil. Qui n'a gardé mémoire d'une théorie sur Tamour, exposée en passant dans le Banquet : les vivants comprenaient jadis deux corps, soudés par leur face antérieure et d'une inconcevable puissance. Avec ses pieds et ses mains quadruples, cette sphère animée réalisait sans peine des prodiges de prestesse et d'activité. Les dieux, jaloux, la coupèrent en deux, mais ces moitiés aspirent à se rapprocher, a se rejoindre, et h retrouver en sa plénitude l'existence primordiale. De là des combinaisons triples. Car les antiques agrégats avaient pour éléments, un homme et une femme, ou deux femmes, ou deux hommes... et ces derniers, vu la supériorité du sexe masculin, donnèrent naissance aux politiques et aux orateurs.
Une si prodigieuse intelligence, si diverse et parfois si déconcertante ne put jamais passer tout entière dans ses enseignements. Le maître de l'Académie eut de nombreux élèves, des admirateurs, mais rien ne démontre qu'il subjuguât les âmes comme un Socrate, et les critiques modernes supposent qu'il se plaignit non sans amertume d'être mal compris. Du moins la richesse du système, la netteté dialectique et l'abondance des solutions, établirent-elles du professeur aux disciples une étroite connexité. Ce rapport de filiation nous frappe davantage, car il ne fut point soutenu par la communauté de patrie ; le continuateur des spéculations académiques fut un homme du Nord, un demi-barbare de Stagyre.
Aristote et Théophraste, ainsi que Protagoras, Prodicos, et Anaxaji^ore, ainsi qu'Hérodote, et les narrateurs du iv° siècle, élèves d'Isocrale, subirent Tintluence athénienne, mais ils naquirent hors de l'Attlque. Centre puissant d'attraction et d'in-
vention, le pays ne fut point toujours capable de se suffire à lui-même, et c'est pourquoi en histoire et en philosophie, ta période athénienne est précédée et suivie par deux périodes, qu'on nommerait justement semi-attiques. Les écrivains d'origine étrangère furent moins nombreux parmi les auteurs de harangues ou de drames ; un politique ne pouvait guère s'adresser qu'à ses compatriotes ; et les poètes de ta scène, artistes de mots et d'émotions, devaient parler à la foule son propre langage et obéir aux courants de passion qui l'entrainaient. L'idée abstraite était plus cosmopolite. Lorsqu'une femme de la populace blâma l'accent deThéophraste, la critique appelait cette réponse : « Je ne suis point sans doute votre compatriote, mais celui de Socrate et de Platon. » Cette phrase eût été aussi très naturelle dans la bouche d'Aristote; mais, platonicien d'éduciition, il ne Tétait point de caractère. Aucune des espérances, ou des rancœurs, qui tout à l'heure nous révélaient un aristocrate impénitent. Peu de subtilités esthétiques et d'élégances héritées. Des passions amorties, pénétrées par le raisonnement, à tel point qu'on ignore ce qu'elles fussent devenues, s'il n'eût existé. On me dirait : « Aristote fut un meilleur homme que son maître », je n'affirmerais point le contraire; en tout cas, théoricien moins profond, il donna davantage aux théories. Il est plein d'idées, de renseignements, d'hypothèses. Il leur consacre les forces d'une volonté paisible, d'une intelligence avertie, d'une conscience exigeante. En lui reparaît l'application soigneuse de ses ancêtres, les médecins, leur respect du phénomène, leur crainte (bien insuffisante encore) de la témérité logique. Peut-être dans sa fureur tenace de lecture, sa résignation aux besognes qui rebutent, saisit-on l'influence d'une race neuve ; car Démosthène, de sang mêlé, comme le Stagj'rite, eut également cet amour de l'obstacle. Et tous deux semblent avoir été de petite constitution, légers de matière, nerveux, avec, de plus, chez le philosophe, la froideur de sang qu'eurent de grands laborieux, Isocrate et Spinoza.
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Quoîf|ue venu du Platonisme le système péripatéticien s'équilibre différemment. Socrate avait fondé la morale sur une métaphysique rudimentaire. Platon compléta l'œuvre, mais sans perdre de vue l'intention pratique. Au iv" siècle, on goûta davantage le plaisir de comprendre pour comprendre. L'attaque des sophistes était loin, leur défaite semblait définitive, on occupait tranquillement les terrains conquis par le dogmatisme. L'heure n'était pas venue, où les villes, tombant, laisseraient l'homme sans discipline et sans défense, avec le besoin de se faire une règle d'action. Durant cet intermède, la pensée grecque jouit d'elle-même, et passionnée de dialectique s'y livre sans remords. Désireux avant tout de savoir, on n'a point d'hostilité pour la science; elle revient en honneur, et tourne vers elle la métaphysique, naguère subordonnées la morale.
Ce rapprochement a des causes de psychologie historique très profondes. La spéculation met en œuvre des concepts généraux projetés avec une netteté plastique. Or les notions abstraites s'imposent de bonne heure, et le don plastique appartient à la jeunesse; plus tard l'humanité conserve cette double aptitude, et fort heureusement, car c'est elle qui fait les spéculatifs supérieurs, et les poètes; cependant ce qui domine alors, ce sont les relations particulières fournies par le spectacle du monde, confirmées par l'expérience, réclamées par Tusage journalier, et ne souffrant pas qu'on les oublie. En face de Parménide, que dis-je, en face des physiocrates ioniens, Platon lui-môme était plus accueillant aux vérités d'observation, par ce seul motif que son système était plus ample. Et si le penseur, dans son ivresse théorétiquc, crut les sacrifier à des entités suprasensibles, les remarques de détail, victorieuses, s'insinuaient partout, et remplissaient des œuvres entières, comme une tourbe plébéienne, dans les salons graves et nus d'un palais aristocratique. Je choisis cet exemple parce qu'étant paradoxal, il prouve davantage; mais tous les Grecs contribuèrent à grossir Tamas des connaissances spéciales, tous, des chi-
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rurgiensaux maîtres d'éloquence, des avocats aux géomètres, des pêcheurs éginètes aux laboureurs de la Mésogée, et un moment devait arriver où les sciences amplement développées et souveraines, feraient reculer, pour longtemps, la pensée métaphysique. Cet arrêt eut lieu à Tépoque alexandrine.
Aristote, annonçant la réforme, réclama comme un droit ce qui jusqu*alors était une tolérance. Il voulut que le concept très général cédât la suprématie à des notions peu distantes des phénomènes, et il institua une sorte de démocratie mentale, ressemblant à la démocratie politique et sociale de Clisthène et d'Ephialte. Sans métaphore, cette révolution dans les idées est analogue à Tavènement du positivisme et du sciencisme contemporains ; de là vient que les disciples de Comte et de Spencer considèrent Aristote avec faveur.
Toutefois l'observation des rapports particuliers appartenant surtout aux intelligences mûres, ne pouvait pleinement réussir en llellade. Aussi les novateurs, comparés aux théoriciens de notre époque obtinrent- ils des résultats moins indiscutables et un succès moins franc. Loin d'entraîner la masse des penseurs, ils n'arrivèrent pas à se convaincre entièrement eux-mêmes ; les Péripatéticiens sont encore des Académiciens.
[j'influence de Platon sur son élève fut tantôt inverse, tantôt directe, et cette alternance a causé les pires contradictions de TAristotélisme.
D'abord l'empirisme est fortement conçu comme une antithèse à l'idéalisme. On était empiriste avant le iv® siècle sans le savoir. Platon ayant dit (avec quel éclat et quelle chaleur d'éloquence) : « Toute réalité réside dans l'Idée », le changement d'un mot donnait : « Toute réalité réside dans les choses ». La conséquence de ce principe eût été logiquement qu'on se confinât dans le sensible et qu'on ne s'obstinât point à construire le monde idéal, en somme qu'on fût nominaliste. Mais, nouvelle influence par opposition, il était
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séduisant d'utiliser la hiérarchie des intelligibles platoniciens, pourvu qu'on attribuât la consistance logique, non pas au premier terme, mais au dernier, qu'on renversât la figure pyramidale des concepts particuliers et généraux. Pour bien marquer les différents degrés de la progression, l'on avait encore une invention du maître. L'Idée prise à rebours devenait la forme, c'est-à-dire, unschème apportant à son contenu une perfection supérieure. Seulement cette amélioration, dans le nouveau système, n'avait point pour cause une généralité, mais au contraire une spécialité croissante. On entrevoit qu'ainsi développé le Péripatétisme appelait une sorte d'Hégélianisme ; cette marche fut troublée par d'autres influences, platoniciennes également, mais directes.
Dans un Aristotélisme conséquent la réalité doit être totale pour le concret; une alternative régulière de matières et de formes (chaque forme dans un couple étant matière du couple suivant), mènera de la matière primordiale (le concept le plus vide) à l'objet qui tombe sous les prises de la sensation. Mais cet objet le philosophe le déclare inférieur, chargé de matière, et inconnaissable à la rigueur; au lieu qu'en bonne logique il est presque immatériel, puisque des formes innombrables Tont successivement pénétré. Le disciple de Platon parle comme lui. Tous deux se refusent à bannir un fantôme de matière, d'origine empirique, une idée ou une image faite de perceptions visuelles et tactiles, et retenant quelques caractères de la fange où Ton s'enlise, de l'argile que façonne le potier. Cette remarque nous avertit que la notion même de la forme n'est point pure. Quand il créa cette théorie le dialecticien songeait au bloc inerte, où prennent corps les proportions rythmiques de la statue. Exemple utile, mais bien dangereux puisqu'il préparait la confusion précédemment indiquée. Jusqu'au bout, ces hommes ont souffert d'être les compatriotes de Phidias, et le Barbare venu de Thrace a trop puissamment ressenti l'enchantement de l'Acropole.
En outre il recevait à travers son maître le contre-coup
du Socratisrae, ou plutôt étant Grec il pensait en Grec. Cette nation a toujours eu le respect du concept, et la secrète envie de le placer au-dessus et en dehors des choses. Supérieur il Test, par les ressources infinies qu'il ofire à la spéculation. Extérieur, il l'est également, puisque Tidée abstraite étant d'habitude générale, nait par le rapprochement des cas particuliers et s'en dégage. Admettre qu\ine chaîne continue rattache Tessence dépouillée à Tindividu est un effort, dont bien peu d'Hellènes furent capables. La plupart eussent répondu avec Socrate, Platon et Aristote : « 11 n'est de science que du général », Tobjet reste impensable, et cette impuissance qui lui est propre, est définitive et ne tient point à la faiblesse de notre entendement.
Il est difficile de faire plus de concessions aux partisans de la transcendance.
Le système d'Aristote est donc pareil h un mobile, sollicité par des attractions contradictoires. La ligne qu'il suit oscillera bien souvent. Il n'aura point la rectitude d'une synthèse cohérente, mais la majesté d'une immense juxtaposition, où des éléments innombrables se heurtent et s'unissent aussi, mais au prix de quels efforts ! et toujours en nous laissant de l'inquiétude sur la légitimité du rapprochement et la solidité de l'assemblage.
Cette appréhension va grandir, si nous examinons mieux les généralités premières de la doctrine.
Au sommet du monde intellectuel, occupant la place qu'y tenaient jadis les intelligibles platoniciens, voici: 1** les catégories, essence d'une part, et d'autre part quantité, qualité, rapport, lieu, temps, situation, manière d'être, action, passion ; 2° les catégorèmcs, genre, espèce, différence, propre et accident ; 3° les rapports logiques, identité et opposition. Cette collection de cadres ne peut être désignée autrement, car ils ne contiennent rien, la révolution péripatéticienne, a ravagé la galerie et arraché tous les tableaux, ou plus simplement cette classification est faite à un point de vue nominaliste. Ces figures abstraites sont les rési-
dusde Texpérience journalière recueillie par le langage. Ces fantômes n'ayant point de stabilité véritable, on n'est point en droit d'attendre qu'ils occupent des positions très définies. Une critique indiscrète demandera pourquoi le lieu et le temps ne sont point compris dans le rapport, pourquoi l'identité et l'opposition présentées comme des rapports looriques ne comptent point au nombre des catégories? N'y a-t-il pas une genèse qui rattache l'action à la passion ? Aristote répondrait par une fin de non-recevoir. Or il pourrait agir de la sorte s*il était un pur nominaliste, et même s'il se bornait à établir une logique en refusant le titre de métaphysicien. Mais il n'est pas étranger à la métaphysique, puisque c'est lui qui Ta nommée. Cette tendance est manifeste, quand il nous parle de l'essence. Si la réalité qu'on retire aux catégories, appartient seulement au particulier, il est au moins étrange que ce particulier, pris en lui-même, devienne l'objet d'une catégorie, irréelle comme les autres, et cependant principe de la réalité. 11 semble que cette essence ne soit point pour Aristote un imaginaire. Elle est en son dernier fond et, malgré le désir du philosophe, le support des qualités, le centre où s'unissent les catégories, et les Péripatéticiens n'auraient pu légitimement condamner comme des interprètes infidèles les théoriciens substantialistes, à la façon de Spinoza. Cette conception bien hellénique remonte très loin ; au delà de Platon et de Socrate elle rejoint Parménide, et l'on distingue encore, sous le triple badigeon sensualiste qui cherche à la masquer la figure immobile et grandiose de TKtre éléate. Sans recourir à cet exemple, croit-on qu'un vrai nominaliste accorderait autant d'attention h ces intelligibles supérieurs? Grâce îi Tobservalion du philosophe, In sphère (le l'entendement abstrait se remplit et cet ensemble de catégorèmes, de catégories, par le fait seul qu'ils existent dans la pensée, invite à spécifier le groupe indistinct et à V chercher des relations. Quand on se demande qui profita des remarques péripatéticiennes, on trouve qu'elles eurent toute
leur portée, chez Kant et chez Hegel. Or, Kant, empiriste si Ton veut, cesse de Tétre, dès qu'il traite des catégories, et bâtit les digues qui dirigent le flot des perceptions. Quant à Hegel, on rencontrerait didicilement un idéaliste plus radical.
Néanmoins, bien qu'Aristote, même à son insu, construise ou prépare Tassiette des constructions futures, son esprit organisateur est surtout visible lorsqu'on descend d'un degré dans Téchelle dialectique et qu*on se rapproche du concret. Il y a, sur ce point, un curieux parallèle à faire entre Platon et son élève. Le premier enchaîne de préférence les abstraits vides; la tentative de synthèse, que contient le Sophiste, a trait à Thtre, au Non-être, au Même, à l'Autre. Puis l'effort, s'arrête bien avant d'atteindre au sensible ; on dirait que la vue des choses dégoûte le dialecticien, et que d'an coup d'aile il regagne le monde de la transcendance. Au contraire ce spectacle est une excitation pour la pensée d'Aristote. Lui qui naguère s'efforçait de séparer et de dissoudre, devient le partisan tenace de la continuité. Cette dépendance réciproque des concepts que Platon nous pro< mettait, mais qu'il ne réalisait point, Aristote Ta sans cesse poursuivie. Pourquoi ? — Dirons-nous que le développement normal des systèmes antérieurs tendait vers l'enchaînement des intelligibles ? Faut-il croire que le Platonisme, encore plein d'entités difficilement pénétrables, éléate en somme, favorisait un système antithétique où le Devenir jouerait un rôle prépondérant. Ce serait, avec beaucoup plus de complication, la marche qui conduisit des substantialistes h Heraclite. Peut-être en6n, le Stagyrite, (ils de médecin, très soucieux de l'anatomie, très occupé du mouvement vital, a-t-il projeté dans l'abstrait la notion de l'unité flexible quo. lui suggérait l'observation des animaux. Mais quel que soit le motif à choisir, le fait n'est point discutable. L'évolution a si fort intéressé le philosophe, qu'il n'imagina pas moins de quatre inventions diverses, mais concordantes, pour l'envelopper et la définir.
En premier lieu c'est ici que la conception de la matière et de la forme trouve son application principale. Le couple des deux termes essentiels est réalisé dans le rapport binaire du genre et de Tespèce. L'exemple classique du Péripatétisme tendrait à nous fournir une notion un peu différente. Le marbre est matière dans la forme du temple, le bronze dans la forme de la statue. La bâtisse et l'efTigie ne sont point les concrets que nous avons sous les yeux^ car les concrets dans la doctrine sont inintelligibles. Il ne s'agit pas du bloc taillé, de Tairain en lingot, du Parthénon, de telle image exécutée par Lysippe. Le philosophe considère les espèces marbre et bronze, en face des sousespèces, marbre façonné sur le plan d'un architecte, bronze jeté dans le moule par un fondeur. Ainsi entendu, l'exemple précédent pourra figurer dans un tableau de genres toujours plus spécialisés, et avoir notamment au-dessus de lui le métal, puis le solide, avec une foule d'intermédiaires; car ce système implique une multiplicité assez embarrassante d'échelons logiques, et si Tame est la forme du corps, l'entendement la forme de l'ame, la main la forme de la chair, la science actuellement utilisée la forme de la science qui sommeille Inactive, le disciple d'Aristote serait peut-être gêné pour pousser jusqu'au bout les indications qu'il nous donne, et construire un ensemble, où ces détails aient leur portée juste et soient encadrés par des remarques analogues.
Cet encombrement d'essences augmente dans une théorie, qui reprend et double la précédente, celle des existences potentielle et actuelle, dos virtualités et des réalisations. La continuité de la forme et de la matière est si parfaite qu'il n'y a point entre elles juxtaposition, mais emboîtement. Que la forme soit encore la matière, c'est en somme naturel, mais la matière est déjà la forme, elle la suppose et la désire. Le gland veut le chêne, et les colonnes ioniennes, aspirant aux caresses du soleil, peinent obscurément dans la masse eoîupacte du Pcntélique. Ajoutons cpiil
y a dans rexîstence virtuelle des degrés. La procession des êtres qui ne sont pas, mais qui seront bientôt, demain peutêtre, peut-être ce soir, se dessine mieux à mesure qu'on approche du seuil éclairé. Les premiers semblent de l'ombre qui se condense, d'autres ont une silhouette précise, d'autres se colorent et leur visage se modèle aux infiltrations bleuâtres du jour. Sans être actuelle la connaissance d'un principe n'est pas au même stade, chez le savant qui ne songe pas à l'appliquer, chez l'homme intelligent qui ne le possède pas mais peut s'en rendre maître, chez l'ignorant fort éloigné de l'acquérir. On devine la richesse de cette théorie, et pour la définir en l'employant, on peut dire qu'elle est « en puissance » la doctrine leibnitzienne.
C'est Leibnitz encore qu'il faut rappeler à propos de la nécessité naturelle et de l'accident. Est naturelle l'application de la forme à la matière, accidentelle l'exception qui trouble cet ordre logique. Naturellement l'embryon qui végète au sein de la femme doit se spécifier et devenir animal, puis homme. Accidentellement il peut naître un monstre. Leibnitz, acceptant cette manière de voir, déclarerait sans doute que la première chaîne de matières et de formes est croisée et rompue par une chaîne différente, mais de nature semblable, et l'on arrive ainsi à l'hypothèse moderne qui fait du hasard le heurt des séries rationnelles, et pour ainsi dire l' u extérieur » de la causalité. Les Péripatéticiens adoptent une autre explication, bien inférieure et que nous examinerons bientôt. Faute d'avoir exactement analyse le sensible, ils sont obligés de ne point suivre leur principe jusqu'au bout, et sur ce point la vérité aristotélicienne n'est pas dans Aristote.
Mais le progrès qui développe les choses, d'où vient-il? — La question n'est pas bien posée. Il ne faut point chercher d'où il vient, mais où il va. L'explication suprême est finaliste. Toujours nous sommes amenés à Leibnitz. Le but fait l'impulsion par l'attrait qu'il exerce sur le mobile. Cette finalité est le résidu de notions anciennes; un concept an-
thropomorphique successivement élaboré par Anaxagore et par Socrate, mais gardant une enveloppe d'images, arrive dans le Péripatétisme à une pureté métaphysique. Heraclite avec son àp|j.ov{a admettait une hypothèse de ce genre, mais la loi harmonique ne peut se confondre avec la finalité, et Aristote voit bien quand il prétend se rattacher surtout à Anaxagore. Du reste, s'il n'est point trop -grossier le concept finaliste est fort indistinct, et c'est seulement bien des années plus tard, au commencement de notre siècle qu'on tentera de connaître mieux le changement nécessaire qui remplace l'inférieur par le plus parfait.
Les quatre théories précédentes : forme et matière, virtualité et réalité, contingence et nécessité naturelle, finalité, font une théorie très large, celle du mouvement progressif. Voici l'achèvement du rèvç qui hantait jadis les imaginations, quand la geste des princes éoliens devenait l'histoire cosmologique, la succession des généalogies divines chez les aèdes en Béotie. Le processus universel en implique d'autres. Le mouvement a sans relâche occupé Aristote (et si bien que sa Physique n'est dans les premiers livresque le substrat d'un zepl x'.vr^Tccoç) : mouvement spatial, mouvement qualitatif : altération qui va du blanc au noir, du chaud au froid, du lumineux au sombre, et qui associe les contraires. L'intelligence réclamerait pcut-ùtrc une théorie qui situât ces Devenirs partiels sur le graphique du Devenir total. Mais le Péripatétisme ne nous donne point satisfaction, il se contente de répartir avec soin les divers mouvements entre les diverses parties de TKtre, de montrer que, par exemple, le déplacement des individus n'atteint que latéralement leurs déterminations qualitatives. La blancheur d'un homme qui se promène ne se meut point en elle-même mais par rintermédiaire du sujet, remarque pour nous puérile, mais qui a deux avantages. Elle fait soupçonner la prodigieuse intrication de catégories, de tendances logiques de rapports qui constituent le particulier. Elle détruit le principe des sopliismes éléates qui «îondensent l'attribut et
son substrat et en font une masse où l'analyse ne peut rien. C'est l'assouplissement de l'intelligible que Platon avait réclamé contre Parménide.
Cependant la réforme n'est point complète. Le Devenir chez Aristote rencontre des barrières infrangibles. Nous avons observé que la filiation des matières et des formes se manifeste dans l'abstrait par l'enchaînement des genres et des espèces, dans une région très voisine du concret par la genèse qui chez Têtre embryonnaire amène tour à tour la vie végétative, animale, puis humaine. Le fœtus avant de naître est une plante d'abord puis une béte. Mais ce transformisme ne sort pas d'une sphère étroite. 11 opère la succession des genres et des espèces dans l'intérieur d'une espèce unique. Les types de l'histoire naturelle demeurent inaltérables. Il existe donc pour les Péripatéticiens deux conceptions du Devenir, l'une temporelle à formes liées, l'autre extratemporelle à formes inflexibles. La seconde est la plus importante dans le système; jamais un Grec n'a pu se guérir d'une certaine raideur conceptuelle.
La théorie finaliste a d'autres défauts : elle procure trop aisément une foule d'explications commodes, qui engourdissent l'esprit dans une fausse sécurité. La notion de la forme et de la matière est amphibologique. Reprenant l'exemple traditionnel du sanctuaire, dirons-nous que sa matière est le bloc de marbre, ou le genre de l'édifice, ou telle statue informée déjà, mais qui par sa position dans le temple reçoit une détermination nouvelle, et une existence supérieure, ou même les connaissances de l'architecte en tant que l'image de la bâtisse future les a groupées autour d'elle et harmonisées pour son achèvement. Je veux qu'Aristote eût fait le départ de tout cela et assigné h chaque chose sa place dans une hiérarchie solide, mais cette tache, il ne l'accomplit pas, et nous laisse, à nous qui n'avons point son génie, une incertitude qui va jusqu'à l'angoisse. AfHrmerions-nous même qu'il n'abuse point quelquefois des fausses ressources que lui présente son système. Lorsque dans le
432 LES FORMKS LITTÉRAIUES Ï)E LA PENSÉE GRECQUE
xspl ^'J/Yj; îl accumule les déterminations par acte et puissance, forme et matière, le moderne demande tout bas une nourriture plus substantielle. On souffre de ces perpétuelles remarques sur un Devenir qualitatif, à phases trop peu distinctes pour supporter un rapport chiffrable, et certainement l'explication du sommeil par les vertus somnifères des corps soporifiques, caricature de TAristotélisme, est aristotélicienne cependant ; traduite en termes de philosophie elle revient à soutenir que Tacte de la torpeur est virtuellement dans la drogue qui le produit. La puérilité scolastique est une fille mal venue ci compromettante, mais point bâtarde, du finalisme.
Notre science est plus modeste. Elle cherche à dégager des « séquences », des liaisons de termes voisins du concret, et tels que la reproduction facile du premier terme permette en amenant le deuxième de constater leur union nécessaire. C'est le rapport de causalité, dont la signification métaphysique peut faire doute, mais qu'on a droit de ne pas définir métaphysiquement, car la possibilité d'une réitération suffit h lui assurer une existence indiscutable. L'intelligence humaine et même animale a toujours procédé par des associations de ce genre, et le fauve qui se jette sur sa proie n'ignore point dans son ame d'appétits que l'absorption sera chez lui cause eiriclente de l'assouvissement. Tous les systèmes philosophiques, toutes les œuvres littéraires supposent que l'auteur considérant le monde a cherché quels faits pouvaient en faire prévoir d'autres. Ce sont là ces notions particulières, dont j'ai signalé naguère l'importance toujours accrue.
Kt puisque Aristote n'avait pas pour l'expérience le dédain magnifi([ue de ses prédécesseurs, Ton ne doit point s'étonner qu'il ait voulu légitimer sa pratique intellectuelle, et fonder son raisonnement. L'un des centres du Péripatétisnie (car il en a plusieurs) est donc la fameuse théorie des quatre causes, formelle, finale, motrice, matérielle; lesorigines logiques d'une maison que l'on construit sont : 1" cette mai-
son même en tant qu'on doit La réaliser : 2® l'image psychique de Tédifice chez rentrepreneur, les maçons et le propriétaire; 3® rexistence de ces gens, dont Ténergie fera passer la bâtisse de la puissance à Tacte; i** les pierres, le bois et les tuiles réunis sur le chantier. Un savant moderne trouverait ici, non point quatre causes, mais une foule, et toutes ellîcientes; la présence des matériaux, leurs propriétés, le désir du constructeur, le plan de la demeure future, la possibilité de concevoir ce schème mental, \c,s movens de conmiunication entre le patron et les artisans, la monnaie (jui permet les transactions, une masse d'autres termes dont la multitude accable Tintellect, sont les conséquents d'antécédents nécessaires, que dégagerait une àme applicpiant avec une ténacité surhumaine la logique banale de riiumanité.
Nous sommes bien loin de cet idéal avec Arislote. On remarque sans peine sa prédilection pour la cause finale. C'est elle qui, présente en des individus, causes motrices, devient la cause formelle. Seule la cause matérielle conserve son indépendance, et résiste à cet envahissement.
Que demeure-t-il donc comme équivalent approximatif de notre cause eflicienle? — D'abord la cause matérielle. Il est certain que ces cailloux, ces poutres, ces blocs sont assujettis k des conditions de poids, de densité, de volume, qui influeront sur l'assiette des murailles, la volée des solives, la dimension des linteaux. La cause motrice ellemême de TAristotélisme n'est pas très loin de la cause efficiente, elle en est une expression imagée, je dirais presque, mythique. L'homme et l'œuvre représentent assez bien en métaphore l'antécédent logique et le résultat produit. Mais vraiment pour s'exprimer ainsi à la manière d'un Phérécyde, à quoi bon innover ? La nécessité de Démocrite serrait encore davantage le concept scientifique de la relation causale.
Au fond Aristote n'était point ici entièrement libre, il apportait un préjugé qui rendait dillicile la position du problème. Notre causalité a son type le plus net dans les en- OuvaÉ. 28
43i LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
chaîneiiients de force qui déplacent les corps dans l'espace, suivant des lignes mesurables. Elle aboutit donc au mécanisme, et son domaine propre est le monde sensible; or nous connaissons Tantipathie que le Péripatétisme professa pour la matière. Il en fit le royaume de Timperfection et de Tincertitude. La mt^me sentence atteignit la cause efficiente. Admettre qu'elle puisse collaborer avec la finalité, n'en être que le complément ou Tapparence extérieure, est une théorie qui eût révolté Aristote. On dira plus tard : « Le mécanisme est une traduction en langue vulgaire de la finalité », ou encore: « Le mouvement causal de l'univers comporte une prodigieuse diversité de directions, et la finalité propose des buts à cette marche désordonnée ». Mais au i\^ siècle ces deux théories n'ont pu se faire jour. Kn leur qualité d'Académiciens, ou si Ton veut d'idéalistes impénitents, les Péripatéticiens n'ont vu ici (|u'une lutte d'éléments inconciliables. La finalité subjugue la causalité qui, rebelle, repousse l'application des formes des plus nobles et retarde le progrès général de la nature. Ainsi Platon croyait la matière hostile à l'Idée, ainsi les Aryens ou les Hellènes primitifs se figuraient /eus au sommet de l'Olympe, dictant des lois aux caprices de la brise, du nuage et du flot.
Kt comme hîs croyants ([ui h; précèdent, le philosophe réclame Dieu pour le dresser, éclatante image, au terme delà route j)areoiirue. Franchissant l'hiatus que creuse dans le svstème le heu il des teiulaiuM's réalistes et nominalistes, et qui fait d(^ Tninvers particulier un chaos de contradictions insolubles, le théoricien croit trouver au delà une solution (le ces embarras logi(|ues, et se recueillir en la contemplation d'un être souverainement intelligible et existant, forme dégagée d«' matière, ne pensant point h^ monde mais sa propre pensée, et attirant ii lui toute chose par la splendc^ur de sa perl«^ction. Cette majestueuse hypothèse n'est certes pas à l'abri de la crili([ue. On scî demande pourquoi cette irrésistible intelligence laisse en dehors d'elle un objet si médiocre cjuil soit. Kt la malière, étant comme nous lésa-
VOUS le concept vide, qui ne se détruit point dans la forme mais passe en elle, Ton s'explique mal par quel artifice Dieu reste immatériel, en d'autres termes, étranger aux catégories. N'a-t-il point d'essence? — Autant dire qu'il n'existe pas. Intelligent, il doit être soumis au rapport, puisque l'intelligence est par nature analyse et division. Fin du monde n'a-t-il rien de commun avec la notion de finalité? Répliquera-t-on : « Ces connaissances écrasent notre intellect. » — Mais jamais Aristote ne professa que Tabsolu nous échappe. La réponse ne serait légitime que chez on Spinoza, et surtout un Kant ; au contraire les Péripatéticiens postulent que la vision de Dieu est le principe du progrès pour l'animal, la plante, le minéral, que dis-je, pour les figures abstraites elles-mêmes. On soupçonne que la conception théorique est assez fort mélangée d'images visuelles et de préjugé» verbaux. Le spectacle du concret suggère que l'immuable seul possède la grandeur et la solidité, l'équation ce matière et forme », transcrite sur le papyrus, invite à biffer le mot « matière » sans trop chercher comment la forme subsistera. Du moins convenons que si les solutions de l'Aristotélisme pèchent, jamais aucun métaphysicien n'en a donné de satisfaisantes, que le dernier recours de Tintelligence est peut-être un appel à l'inintelligible, et qu'en tout cas le Stagyrite a Timmense supériorité d'avoir placé Dieu au terme du mouvement logique, et non pasau commencement. Cette distinction qu'on jugera d'abord insignifiante et scolastique est d'une incalculable portée. Elle prélude aux doctrines de Leibnitz et de Hegel, et elle permet aux positivistes d'admettre que, dans le Devenir temporel, un mystérieux équilibre sera la récompense de Teffort soutenu et qu'a chaque élan de l'esprit et du cœur. Dieu se rapproche.
Un système qui pousse la variété jusqu'à Tinconsistance est un abri commode pour les théories spéciales. Aussi Aristote a-t-il toujours été loué de son savoir universel, et H le moyen âge a fait grand état de cette doctrine c'est
436 LES FOliMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
qu^l pensait avoir en elle la substance de Tantiquité, et comme un epitome de l'hellénisme. Pareil effort de synthèse n'était possible qu'à cette date, car ensuite les remarques de détail sont devenues trop nombreuses pour se rencontrer à la fois chez un seul individu. L'empire en s'étendant s'est divisé. La logique péripatéticienne est supérieure h celle de l'Académie. Le fait est si manifeste que nombre de penseurs ont cru rencontrer chez Aristote la perfection absolue, comme si le mouvement universel pouvait s'arrêter. Platon ne concevait guère qu'une logique déductive, et encore obscurément. Chez Aristote le jour se fait. Le syllogisme, qu'appelait la dichotomie socratique, est en possession de ses trois termes, et de ses multiples figures. La théorie de l'induction est moins ample, étant neuve. On sait que d'après le philosophe deux concepts étant donnés par l'observation, l'un particulier, l'autre général, on doit former un concept intermédiaire, qui les rattache. Soit l'àne, le mulet, le cheval d'une part, et de l'autre la notion d'animal qui vit longtemps. Qu'on dégage le concept d'animal sans fiel, inclus dans la compréhension de l'âne, du mulet et du cheval, et relié au concept d'animal qui vit longtemps, et Ton aura, si l'analyse est correcte (mais elle ne l'est pas) autorisation de dire : tous les animaux sans fiel vivent longtemps. Cette méthode est applicable à l'observation moderne: du fer, du cuivre, de l'eau, tombant dans le vide avec une accélération donnée, l'on doit s'apercevoir que tous sont des graves, et conclure que l'accélération appartient aux graves qui tombent dans ces conditions. Toutefois un savant de nos jours n'a pas besoin de l'explication métaphysique d'Aristote, et même l'adoptant il peut requérir qu'on lui indique surtout par quels moyens se dégagera le concept à qui appartient la propriété. Ces détails sont venus ensuite, quand la théorie s'est perfectionnée. La gloire d'Aristote est d'avoir esquissé une logique de l'expérience, c'est-à-dire une logique voisine du particulier, et d'avoir senti que l'observation phénoménale devait avoir un soutien abstrait, que ce soit une caté-
L'APOGÉE DE LA MÉTAPHYSIQUE i37
gorie kantienne ou comme le réclament des modernes, une harmonie postulée dans Tunivers.
La mathématique d^Aristote n'est pas ainsi que sa logique, conceptualiste, mais au contraire inspirée par un nominalîsme évident. Peu nous importe que le philosophe ait composé des écrits sur la science des chiffres, qu'il leur emprunte des exemples fréquemment, qu'au début de sa Physique il entrevoie quelques théorèmes de la mécanique actuelle et que même il s'efforce dans la morale a Nicomaque, de réduire les rapports éthiques aux notions de proportionnalité. Ces faits s'expliquent aisément par l'importance grandissante des sciences exactes, qui eurent au m*' siècle leur apogée. Quant au dernier rapprochement que je citais, plus significatif que le reste, il est le suprême effort de la conception pythagorienne, platonicienne aussi, qui fait des nombres l'essence réelle des choses. Mais Aristote en général, ne sacrifie guère a ces idées, il leur est plutôt hostile. Sa théorie célèbre sur l'espace, qui lui a causé de manifestes embarras, est sensualiste. Bien qu'il parle de l'étendue proprement dite, il ne lui accorde qu'une existence incomplète, et donne son attention à l'étude du lieu, c'est-à-dire des corps spatiaux que détermine l'enveloppement du corps extérieur. On en arrive ainsi à la notion d'un « récipient » mobile, placé autour des réalités concrètes, on ne peut admettre le vide, et l'on prouve par les difficultés où l'on s'engage, l'intérêt qu'on porte au principe dont elles dérivent. Aristote fut mathématicien, mais non « mathématiste » et s'il s'occupa de géométrie, il sut Toublier au besoin. Le sentiment qu'il eut de la complexité vitale put le mettre en garde contre des aberrations bien helléniques ; mais l'on ne doit point oublier qu'elles étaient destinées à disparaître avec le temps ; car elles avaient pour cause le simplisme des intelligences archaïques, la religion des théorèmes qu'on venait de découvrir, le goût des schèmes formels, qui donnent corps aux relations chiffrables, et le fétichisme des nombres; toutes choses qui s'atténuaient h la longue.
Au contraire la physique péripatéticienne n'est pas très novatrice. Rarement elle s'achemine aux méthodes actuelles, aux lois spéciales longuement recherchées dans les laboratoires. Elle est suivant l'usage des Grecs une construction astronomique, et la pensée des Hellènes obéit encore à l'impulsion reçue des mages chaldéens. Dieu moteur suprême, communiquant la rotation aux sphères qui supportent les étoiles, la perfection diminuant h mesure qu'on s'avance de la périphérie au centre, la terre, conçue comme ronde, mais placée au milieu de l'univers, des considérations sur les astres, les planètes, les éclipses , si le regard est plus pénétrant, le point de vue ne change pas, et même on pourrait dire que la physique est ainsi qu'autrefois une cosmogonie. Cosmogonie extratemporelle sans doute, mais qui montre par quels intermédiaires la force va du premier moteur au dernier mobile. Avec une transformation légère elle nous donnerait une « histoire de la création » dernière étape de ces études qui commencent avec les poèmes béotiens, et par Empédocle et Démocrite conduisent au Timée.
Ces recherches avaient d'ailleurs conquis leur indépendance, au iv" siècle ; elles étaient une. science, et non pas seulement un chapitre de métaphysique. Le philosophe cherche donc beaucoup moins à compléter les théories, qu ii les encadrer dans son système. Considérons par exemple l'hypothèse de Callippe sur les mobiles célestes. Aristote n'a point souci de la développer, mais prenant le nombre de sphères proposé par le spécialiste, il majore le chiffre, afin que la somme concorde mieux avec ses théories finalistes.
Quant il la physique moderne, il Ta pressentie dans les Météorologiques, car rien d'intellectuel ne laisse indiflerent, mais il n'a point grande tendresse pour un mécanisme, qui cache l'action de la finalité. Cette finalité, manifeste dans les révolutions astrales, se dérobe dans la matière inerte. C'est ici le domaine de VTf2^fy.r\ î^^auche et désordonnée, rebelle aux tentatives de l'esprit, qui veut la diriger ou la comprendre. Aussi rien n'est-il plus trompeur que le titre
des 4>'jr.y.i. Ce traité, plein de questions transcendantes, déconcerterait fort quiconque y chercherait des expériences de laboratoire.
Mais cette harmonie qu'Aristotc exige du monde, elle reparaît (combien riche !) dans le végétal, la bcHe et l'homme. Les phénomènes biologiques se plient aisément aux besoins du système, parce qu'il est en partie calqué sur eux. En outre après le simplisme géométrique de certaines explications platoniciennes, Theure arrivait de s'attaquer a des réalités complexes; la théorie organique venait en supplément de la théorie mécaniste, et pour nourrir le développement on avait la matière intellectuelle préparée par Ilippocrate, ses disciples et ses rivaux. La biologie, naguère subalterne, traitée en passant et confinée dans un coin du Timée, acquiert une place prépondérante et remplit plusieurs volumes spéciaux. Klle occupe la faculté créatrice du penseur, car il ne se borne point à recueillir et à grouper des observations déjà faites, il s'ingénie et il invente. Je cite tout à fait au hasard, et seulement comme exemple, quelques-unes des vérités qu'il dégage ou rajeunit : la distinction des animaux qui ont du sang ou n'en ont pas, qui l'ont chaud ou froid, le départ des âmes végétative, sensitive, et proprement intellectuelle (de nos jours on classe pareillement les fonctions de nutrition, de relation, et la pensée abstraite), la description du tube digestif chez certains mammifères, un premier aperçu, très imparfait, des phénomènes circulatoires, l'idée que le poumon rafraîchit l'organisme (demi-erreur, mais féconde), l'hypothèse que les molaires poussent après les canines, parce qu'il faut saisir et déchirer avant qu'on broie, l'assimilation de l'ongle et de la corne chez le quadrupède, le rapprochement de la plume chez l'oiseau, et de l'écaillé chez le poisson. Cette liste pourrait être complétée, mais elle est probante.
Quant h la psychologie elle est animée d'un esprit semblable. Sans entrer dans un détail excessif, je choisirai deux théories qui me semblent caractéristiques. En premier lieu,
malgré son idéalisme intermittent, Aristote a donné une explication sensualiste de Tintellection. Provoqué par le choc de l'objet extérieur, l'acte commun de l'être qui perçoit et de l'être perçu laisse une trace, qui se renouvelle après la disparition du stimulus externe; de là résultent ri mage et la mémoire, la superposition de ces souvenirs particuliers renforce leurs parties communes, eflace le reste, et Ton obtient ainsi le concept abstrait. Cette doctrine n'exprime certainement pas toute la pensée d'Aristote, mais elle a sur la métaphysique qui l'environne une supériorité. Elle est scientifique d'intention. Modérément éloignée des phénomènes, elle peut invoquer un grand nombre d'observations particulières, comme ces demi-hallucinations colorées qui nous poursuivent quand nous fermons les yeux, et d'autres remarques, des expériences viennent peu à peu la confirmer. Il y a là une masse de faits acquis, dont l'idéalisme doit tenir compte, ce qu'il fera du reste sans nul dommage, mais au contraire en tirant de cette concession plus de force et d'exactitude. Non moins intéressantes sont les pages de la Morale h Nîcomaque sur la volonté. La faute de Socrate et de Platon, faute de gens qui commencent et voient trop simple, fut de sacrifier le volontaire à l'intellectuel, et de tout ramener à des notions. Leur élève qui les corrige, sans abandonner leurs principes essentiels, éprouve parfois de la gêne, puisqu'il porte en lui un Platonicien qui le combat, mais dussé-je admettre que ses hypothèses soient fragiles, je préfère ici à la vérité étroite l'erreur, qui annonce une plus large vérité. Pour associer deux choses, les confondre même, encore doit-on se les figurer à part, et certes Aristote n'encourra pas le blâme des modernes, qui explorent, autour des représentations liées, le domaine obscur des émotions, des passions, des plaisirs et des peines, et qui s'ingénient à saisir Tinstant où TAme, ensommeillée dans la matière, frissonne, se rétracte, et enveloppant l'objet qu'elle repousse, ébauche à la fois un acte vague et un semblant de perception.
Autour des principes qu'il avait mis ensemble pour faire une science de Tesprit, Platon rangeait beaucoup de remarques, de même sujet, mais discursives, brillantes, littéraires, recueillies au cours d'une vie aventureuse, et facilement compréhensibles pour chacun. Aristote imite son maître, et si le noyau des connaissances raisonnées strictement est ici plus considérable, les observations immédiates ne manquent pas. Détail qui amuse, trait qui entre dans les yeux et la mémoire, pendant qu'on se promène a la cour violente, chamarrée, soupçonneuse et avinée d'Alexandre, dans l'Agora, sous les ombrages, ou bien au Lycée, parmi les disciples qui s'abandonnent, se révèlent, et sans le savoir, rendent à leur maître la leçon qu'ils reçoivent de lui. C'est toujours le bizarre accord, explicable au fond, des métaphysiciens et des comiques, on travaille de concert avec les Ménandre, les Philémon, on esquisse des caractères, des analyses morales. L'étude si fine des trois âges dans la Rhétorique a fait la joie des Latins et des modernes. Dès Iforace, et jusqu'au temps de Boileau, on s'évertue h la compléter. Mais il y a mieux encore ; Aristote montre à qui sait voir un sens plus aigu de la réalité vivante. îl est bien athénien, méridional aussi, mais surtout ancien, ce c( magnifique » prêt à vendre la maison pour décorer la façade, tombant à chaque minute dans la profusion, offrant au peuple des couronnes, des bateaux, des chœurs, de quoi vaincre Xerxès, de quoi récompenser Eschyle, vaniteux avec désintéressement, puéril avec noblesse, poussant jusqu'à la {grandeur un défaut, qui malgré tout reste petit et qui cependant fut un ressort de la civilisation hellénique. Et cet autre personnage, naturellement extraordinaire, indifférent à bien des choses, plein de lui-même, et à bon droit puisque son âme, faite de conceptions profondes, de passions larges, retrouve en elle l'univers qu'elle a embrassé? La fantaisie du commentateur se donne ici carrière, comme peut-être celle du philosophe. Mais elle est sûre, malgré ses hésitations, de ne pas aller très loin du but. Cet homme surhumain,
est-ce Alexandre, est-ce Aristote ? II a Torgueil des théoriciens, Tégoïsme compréhensifdes conquérants fondateurs, et il annonce bien cette époque de relâchement où chacun dut chercher en lui sa règle, son juge et sa cité. Mainte remarque sur les liaisons de plaisir, les amitiés utiles, les effusions soudain finies par un règlement de compte, avait au iv° siècle son commentaire dans les scènes de la cour nouvelle et la comédie de T Agora. L'obséquiosité des favoris, la froideur d*un égoïsme croissant, la familiarité superficielle des petits cercles athéniens, Tabandon passager des buveries royales transparaissent par moments, sous les phrases exactes et les classifications de la Morale à Nicomaque.
Aristote, comme d'ailleurs Platon lui-même, a donc eu le goût des réalités particulières, et assez vif pour que ce métaphysicien retourne à l'histoire. Sans doute il n'a point lutté avec les disciples d'Isocrate, il n'a point raconté l'individu, la duplicité gracieuse et molle d'Eschine, la passion et Téloquence d'un Démosthène. Lors même qu'il s'oublie le philosophe cherche du général, aussi l'objet de son étude est-il la constitution avec ses changements, autrement dit ce groupe de fonctions, de castes, de lois qui restent dans la ville quand on fait abstraction des citoyens. Tel est le caractère de V 'AOr^vatwv -JTsX'.Tsîa qui nous a récemment été rendue. Cet ouvrage est il certains égards descriptif, c'est le type de ces monographies qui pullulèrent à l'époque alexandrine, grâce aux Péripatcticiens et qui satisfirent Tinstinct assez hellénique de la compilation. Mais pour Aristote Tétude spéciale est une partie dans un ensemble. L'opuscule n'a son plein sens cju^avec cinquante autres. Il soutient, comme un pilier, l'édifice de la sociologie commençante. Les Aristotéliciens ne furent point les initiateurs de ces études, mais ils les portèrent h une perfection telle, qu'aujourd'hui mc^me, l'on doit tenir grand compte de leurs solutions. La Politi([ue est bien plus consulter que la Physique, et nos hommes d'Ktat pourraient v puiser d'utiles renseignements. La cause en est h ce fait déjà signalé que les spéculations morales n'ont pas infini-
ment progressé, des anciens aux modernes. D'ailleurs la république attirait l'attention puisque la vie politique était absorbante. La subdivision infinie de la race hellénique avait multiplié les tentatives gouvernementales, faciles à étudier car ces peuples n'avaient qu'un idiome, et malgré leurs querelles n'étaient point irréconciliables. Les relations commerciales rendaient les (;omparaisons commodes, et la conquête macédonienne, reculant les bornes du monde connu, élargissait le champ des observations et des expériences. Il ne sera pas sans fruit de rappeler que le renouveau des sciences historiques eut lieu en Grèce au temps de Polybe, après la conquête romaine, et que Machiavel eut pour inspirateur son pays même, un et divers comme l'Hellade, chaos de principautés jalouses.
Donc Aristote était prédestiné l\ développer la sociologie théorique, à rechercher en ces nations, neuves et languissantes, les lois vitales qu'il rencontrait dans la plante et dans l'animal. Tenter en un paragraphe l'énumération de ses trouvailles serait ridicule, et l'analyste n'a d'autre ressource que d'être incomplet en disant pourquoi. Quelques points seulement, parmi ceux que le philosophe a mis en lumière. Il montre que la société est un fait naturel, d'utilité, car l'homme ne peut vivre sans elle ; par leur agrégation les individus font des familles, les familles des bourgs, les bourgs des cités. Doctrine peut-être critiquable, mais essentielle, h ceux-là même qui la rectifient. Les gouvernements sont classés suivant des définitions ingénieuses et souples. Il y a, remplissant un livre une étude profonde sur les révolutions, et cette analyse plus pragmatique, moins scolastique et raide que celle de Platon, lui est certainement supérieure. Aristote est surtout à l'aise quand il considère le mouvement, la crise, la péripétie, dont il fait grand état chez les tragiques, et qui l'intéresse également dans les cités. Il commence à voir que les richesses, exaltées sans discrétion par les sophistes, décriées injustement par les moralistes populaires et l'école de Socrate, sont un élément esscn-
tiel et légitime de la grandeur sociale et il relève au rang d'une science cette^ (c chrématistique » que Platon rejetait dans une sphère inférieure avec la cuisine et la parfumerie. Les peuples sont répartis, d'après leurs moyens de subsistance, en chasseurs et pécheurs, pastoraux et agricoles: idée qui n^est point abandonnée de nos jours. Le rôle de la monnaie, symbole des choses, étalon des échanges, est fort bien indiqué, mais le théoricien ne comprend pas que cet objet, marchandise comme les autres, peut avoir son loyer, et que le prêteur à intérêt n'est pas toujours un escroc. De là une condamnation sommaire et sans distinctions de (c l'usure », qui d'ailleurs, convenons-en, se présentait alors avec des apparences peu engageantes, chez des métèques de race douteuse et de principes larges. Les opérations financières amènent un cosmopolitisme dont les patriotismes locaux s'exaspèrent et qu'ils aggravent en le réprimant.
Nous avons par une marche insensible passé des théories aux pratiques. L'application des doctrines n'est pas sans doute le but suprême de la pensée, comme à la fin du v^ siècle, mais, quand on a une idée on en tire volontiers des actes, et ce travail en matière morale ou politique donne Tessor à de nouvelles spéculations. Aristote était bien mieux que son maître en situation de régler la conduite humaine. Platon ne pouvait guère proposer à ses lecteurs qu'une « Imitation de l'Idée » les Pcripatéliciens au contraire postulent que la vie est au fond de toute chose, que l'on a le droit et le devoir de vivre, pourvu qu'on vive réellement, et qu'on mette dans son existence le plus possible de forme, de rvthme et d'harmonie. Il faut suivre la nature, afin d'en créer une autre, encore plus naturelle, puisqu'elle est meilleure.
Telle est la tendance de la doctrine, mais le principe reste vague tant qu'il n'a point de corollaires. Ils vont être four- . nis par la pratique contemporaine et si la morale d'Aristote n'est point semblable à celle de Platon c'est surtout qu'ils fréquentèrent des hommes différents, et qu'en un demisiècle tout changea. Kternellement errante l'intelligence im-
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provise un abri à chaque étape, mais pour construire, elle prend ce qui lui tombe sous la main, et ses asiles temporaires ont la variété des régions où ils s'élèvent : ici de briques, ailleurs de pierre, ils sont parfois en roseau, parfois en boue; témoin Machiavel.
Jusqu'à la veille de Chcronée, Athènes n*était pas aussi déchue que Florence, mais pour des raisons déjà indiquées rindividualisme allait chez elle grandissant. Aristote penchera dans le même sens, et il oubliera volontiers le citoyen au profit de l'homme. Naguère l'Ethique était enfermée dans la République et les Lois. Maintenant la Morale, distincte de la Politique, l'égale par ses dimensions, et la dépasse car le livre adressé à Nicomaque, seul authentique, est le prototype de traités analogues, où les Péripatéticiens développent la pensée intime du système. Aristote dit sans doute que la politique domine la morale, mais en fait l'utilité suprême de TEtat est d'assurer le bonheur individuel. Ce mot pourrait inspirer une idée fausse, le philosophe ne réduit pas le bien suprême au plaisir. 11 tient le milieu entre les Cyrénaïques, partisans de la seule volupté, et les Platoniciens qui sacrifient tout à la vertu. S'il était péripatéticien, Héraclès au carrefour ne prendrait aucun des chemins qu'on lui offre, il s'élèverait à micôte, sans trop de brusquerie, en cueillant quelques fleurs parmi les roches. Cette solution est le triomphe de l'éclectisme. Éclectique également la doctrine encore plus fameuse que la conduite louable est balancée entre deux extrêmes pernicieux. Il y aurait bien des remarques à faire sur ces* pages de l'Ethique. A première vue Aristote semble avoir employé l'une de ses idées directrices, celle du mouvement qualitatif qui rejoint les contraires. La poltronnerie, le courage véritable, la témérité folle, sont de même nature, mais différent par le degré, ce sont les nuances d'une teinte unique. Seulement dans ce Devenir très spécial, le mieux n'est pas d'aller jusqu'au bout, mais de s'arrêter à moitié route. Pourquoi ? — D'abord parce que le
U6 LES FORMES LITTÉRAIHES l»E L\ PENSf.E GRECQUE
philosophe redoute Tabsolu. Il est comme un moderne qui voyant la complexité du monde évite les solutions tranchées, ou comme un vieillard, en qui Tàge diminue les belles intempérances de la jeunesse. De plus cette morale de la médiocrité n'était pas si moderne qu'elle blessât les âmes anciennes. Kpris vaguement de spéculations spatiales, les Grecs accueillaient sans peine la notion de la mesure, ils voyaient dans la bravoure ou la générosité une droite entre deux parallèles cquidistantes et une idée de ce genre, mélangée de rêveries mythologiques, avait amené chez eux la conception de la Némésis, la « partageuse »,la(( mcsureuse», qui maintient Tétiage de la félicité humaine. L*hypothèse d'Aristote jouit donc d'une extraordinaire popularité, parce qu'elle répondait à un instinct obscur de la nation. T/axiome banal : « In niedio stat virtus », et telle ode d^Ilorace sont un écho du Péripatétisme.
Rien encore dans cette morale ne va contre l'institution de la cité. L'individualisme de la doctrine nouvelle n*est point agressif. I/amoiir lui-même, si familier aux tragiques du V® siècle et aux comiques reste dans l'ombre. Maître de la scène, il n'est point arrivé à rexlstcnce pliilosoplii(|U(s <»l n'y parvi<»n(lra (jiie deux cents ans plus tard dans le poème de Lucrèce. Aristole, comme Platon, ne songe guère qu'aux relations des hommes entre eux, et il en parle longuement, puisipi'il leur consacre deux livres de l'Élliique à Nicomaque. (les amitiés, « bien suprême de la vie », remontent aux origines de l'hellénisme. Achille et Patrocle, Oresle et Pvlade, Thésée et Pirithoiis, tous ces frères d'armes vantés par la légende sont les initiateurs de cette camaraderie dont le théoricien ex|)ose les avantages et détermine les lois. Cependant, bien que dans ce lUs'i çiXia; Aristote soit Grec, il est (irec du iv*^ siècle. Le critique ne doit point oublier que la républicjue inclinant vers sa ruine, les âmes meurtries désiraient un refuge, partout apparaissaient de petites confréries, des cercles à demi ferniés, et l'on cherchait des amis parce ([u'on n'avait plus de concitoyens.
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D'siilleurs, symptôme bien significatif, le sage réclame le droit îi Tégoïsme, et déclare qu'il peut se détacher de i l'Ktat, et vivant d'une vie personnelle, suspendre son esprit k la contemplation des idées abstraites. Image de Dieu, l'homme divin s'isole et pense sa propre pensée. On ne peut contester qu'Aristote ait dans son système de quoi légitimer [ cette prétention, mais combien elle serait plus naturelle chez un Platonicien ! Une fois encore nous vovons la déductîon logique subir la pression des réalités contemporaines. .Vaguère tyrannique, la conscience collective n'est pas capable de contraindre l'effort de Tindividualisme, les conventions antiques craquent de toutes parts, le spéculatif ferme la porte de sa maison ; de même que le riche à qui Ton impose des triérapchies, s'impatiente et retourne aussitôt à ses maîtresses, 1«> théoricien se consacre à ses maîtresses idéales, et ne souffre point que les rumeurs du monde troublent son adoration.
Pourtant il s'occupera de politique et même de politique «Appliquée. Il tirera les conséquences de ses doctrines. Hanté par le souvenir des vieilles principautés mythologiques, favorable en outre au souverain de Macédoine, si beau, si brillant, si fort, et peut-être philosophe, il déclarera que rien ne vaut la royauté. II dressera un tableau curieux qui rappelle les strophes lyriques avec leur mésode, le ■/.c;jL;j.d; d'Kschyle et les statues au fronton des temples. Dans la série des six gouvernements, les extrêmes se répondent, puis les intermédiaires, puis les deux termes placés au centre ; la monarchie est parfaite, la tyrannie détestable, l'aristocratie bonne, Toligarchie mauvaise, la république et la démocratie acceptables, différentes cependant, car l'une mérite plus d*ëloges et Tautre plus de blâmes. Mais ce classement nous fait comprendre qu'ici comme ailleurs on doit s'avancer avec prudence, puisque Texcellent et le pire sont étroitement apparentés, et que la république, inférieure sans doute à l'autorité quasi-divine d'un homme prédestiné, ne laisse pas d'obtenir l'approbation de l'écrivain. Il reconnaît en outre que tous les peuples ne sont point faits pour toutes les
constitutions, et que fréquemment leur nature les destine îi suivre l'impulsion cFun seul, ou de plusieurs, ou de la masse. Enfin ces jugements n'appellent point de sanction pratique. Aristotc demandait à son disciple des plantes, des bt^tes ii disséquer, jamais il ne sollicita de lui la faveur d'administrer une ville. Platon aurait-il eu autant de réserve? Lui qui alla visiter les tyrans de Sicile, qui courut les risques de Tesclava<;e, qui pour agir supporta des situations humiliées, n'aurait-il pas en Macédoine, dans son désir d'une influence positive, prodigué, pour gagner ces diplomates et ces reîtres, les trésors de son esprit et de son éloquence, et toutes les fleurs de son imagination ! Aristote eut plus de sagesse. Il comprenait que la nature crée des gens pour concevoir et d'autres pour réaliser, et ce n'est point en vain qu'il avait mis à part dans sa psychologie la volonté et l'intelligence. Aussi n'a-t-il jamais réglé le détail de la législation, bien (ju'il aflîrme en passant la nécessité de cette étude. Il traçait à grandes lignes le plan de l'Ktat i<léal, mais les scribes, confusément inspirés par l'esprit du Péripatétisme, ont laissé tomber le passage, et rien ne p<îrmet de croire que le penseur recherchât anxieusement les moyens de parvenir à celte terre promise, car signahnit 1rs artifices (jui assurent la perj)étuité d'un gouvernement, il fait cette recherche pour la tyrannie», qu'il déclare cependant la j)lus abominable des inventions humaines, (let oubli passager de la morale, ce besoin d'analyser le vic<' et la perfidie puisqu'ils existent ne surprendrait pas chez un sophiste du v* siècle, et chez un théoricien moderne, mais coml)ien ces pages de la Politique eussent-elles révolté un sectateur de l'Académie !
De même, Aristote n'a nul souci de subordonner l'esthétique à la morale. La tache ne lui aurait pourtant pas été dillieile et il avait dans son système de quoi la mènera bien. La forme, principe de toute amélioration éthique, a dans sa complexité harmonieuse beauc<ujp des caractères qui conviennent à la beauté. Ln criticpie pourrait sans violence interpréter dans un sens platonicien tels passages de la
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Poétique, celui par exemple qui fait ressortir la nécessité d'une proportion juste et d*une longueur déterminée. Mais encore ces exigences sont-elles calculées en fonction de rhomme actuel. Notre aptitude h percevoir ou a sentir est la loi de l'agrément artistique. Il n'y a point là, dirait Kant, finalité pour soi, mais finalité pour nous.
Cette modestie intellectuelle qui se contente d'une connaissance relative, et ne promulgue pas ses arrêts de très haut, avec la force d'une autorité despotique et la vigueur d'une déduction, nous la voyons déjà dans le dernier livre de la Politique, lorsque l'auteur parle de la technique musicale. La mélodie n'est pas ainsi qu'autrefois toute pleine de latvrannie sociale, maîtresse absolue d'êtres essentiellement émotifs, et d'autant plus surveillée qu'elle est plus forte, et qu'on veut régler un pouvoir si dangereux. Non, la liberté est lentement venue aux flûtistes et aux citharèdes, malgré tous les partisans de l'archaïsme, malgré Aristophane, malgré Platon. La division s'est faite entre la prescription morale et la contrainte des rythmes ; comme Tépopée ou le drame, le chant et les cadences instrumentales ont existé pour eux-mêmes, et sont devenus vraiment esthétiques. Aristote reconnaît ce changement. Trop modéré pour prétendre qu'on en revienne au passé, il élève cependant une protestation. Il voudrait qu'on s'abstint des mélopées énervantes et corruptrices. Mais ces demi- reproches s'arrêtent vite, le philosophe n'a point le désir de légiférer, il étudie. Que de nouveautés dans ces analyses! Notre science du plaisir artistique et littéraire, de ce dernier surtout, se fonde sur la Rhétorique et la Poétique, et les positivistes modernes n'ont fait que reprendre l'œuvre péripatéticienne. L'agrément de l'imitation exacte est expliqué d'une façon définitive : nous aimons à reconnaître les objets, même hideux, k dire : « Voici telle ou telle chose », nous ne craignons pas qu'on nous représente des bêtes horribles ou des cadavres putréfiés. Le jeu de mots emprunte son charme à de la vivacité et de la brusquerie : nous atlen- OuvHÉ. 29
dons telle idée, telle autre se révèle, c'est un rideau qui tombe soudain. La phrase énigmatique sur la yjzOapai; est, je pense, une première indication d'une théorie capitale celle du jeu émotif. Seulement le philosophe semble garder trop de préoccupations métaphysiques, et admettre que notre âme a une aptitude déterminée pour chaque genre de passion. Ce trouble immanent est suscité par une action fictive, et cette force disparait en s'employant. L'amas de poudre qui menaçait d'une explosion se dissipe en gerbes d'artifice. Curieuse hypothèse, fort séduisante, moins vraie peut-être, application inattendue d'une théorie fondamentale, celle des virtualités et des réalisations. Du reste s'il y a ici quelque abus de profondeur et de finesse, Aristote a certainement vu ce qui importait, la douceur d'un sentiment, amer en lui-même, mais très atténué parce qu'il s'applique a des personnages imaginaires. La définition illustre de la tragédie, qui nous enchante par l'apitoiement et la peur, est le fondement inébranlable de l'esthétique émotive.
Ces idées ont leur application dans une théorie du genre dramatique et du genre oratoire, qui représentent, sommairement, la poésie et la prose. Aristote avait étudié d'autres ouvrages en vers que les drames athéniens. II est cependant probable que les écrits de Sophocle et d'Kuripide étaient le centre de ces explications, et même il parle relativement peu d'Eschyle. Ce qu'il goûtait avant tout c'étaient ces études pleines de réalités morales, et d une trame si forte qu'elles semblaient dialecti(iues. Cet homme qui comprend la poésie, n'en a pas moins une amc de prosateur, il est entouré d âmes prosaïques, et son penchant secret se découvre quand 11 sacrifie Aristophane à Ménandre.
Pourtant, par une intervention piquante des rôles, c'est lui qui défendra Tart contre le plus grand des artistes philosophes. Admettant avec son maître que Tode, l'épopée, le théâtre sont imitatifs, le Stagyrite ne signale point là une cause d'infériorité. Il se rend bien compte que la transposition de l'objet dans le sujet pensant est proprement la per-
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ception et la science. La poésie est donc scientifique, et tout se ramène à déterminer dans quelle mesure elle reproduit les rapports justes des phénomènes. Sur ce point Aristote répondra qu*elle accueille une forte part de vérité, que le drame, suivant une phrase citée partout est plus exact que rhistoire. Cette assertion audacieuse est la conséquence naturelle du système. L'histoire est du particulier, la tragédie réalise un type général. Or dans la doctrine péripatéticienne, le général est seul scientifique, le particulier qui contient de l'accident, nous échappe. Œdipe agit -/.a-ri çjjiv, Périclès agit fréquemment y.aTa tg (TJîA6c6r,y.c;. Un moderne refusera sans doute d*adopter pareille conclusion, toutefois avec des restrictions il peut admettre la pensée d'Aristote. Ceux qui prétendent contre lui que le particulier est entièrementcompréhensible conviennent^qu'à Theureactuelle il n'est pas entièrement compris. Dans cette masse confuse, le littérateur isole certains concepts et indique leurs conséquences naturelles. Ce monde éclairé par rintelligcnce est moins obscur que le monde réel, et l'opposition n*est pas aussi radicale qu'on se l'imagine entre l'écrivain et le savant, qui dans son laboratoire, élimine les circonstances accessoires et par ce moyen dégage une loi. On pourrait dire qu'un drame, un roman bien faits sont des expériences psychologiques et sociales.
La même lucidité supérieure paraît dans toute la Poétique. Les questions que soulève Aristote sont déjà celles qui occupent le moderne, et notre plan d'études est là, presque complet, chez ce Grec. Peu de choses lui échappent. II traite des personnages, héros ou choreutes, des ressorts émotifs, du mouvement dramatique, des reconnaissances, des péripéties. Entre tous les éléments de plaisir, ceux-là surtout attirent son attention. Il demeure « par essence «l'homme qui, dans le monde considère l'évolution, le Devenir. Il déclare que l'on pardonnerait plutôt à un auteur de négliger les caractères que l'action. N'est-ce point la condamnation de Racine, ou du moins de telle pièce,
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admirable pourtant, comme Bérénice ou Esther? De même le Misanthrope ou les Fâcheux ou les Femmes savantes eussent fort déconcerté l'esthétique des Péripatéticiens. Mais s'il Y avait de l'exagération dans leur doctrine, elle était conforme à Tesprit du système, et d'ailleurs je crois avoir prouvé que l'art hellénique, primitif encore, faisait grand cas de ces moyens, qui peuvent tant sur Tesprit des foules. Aristophane, dans les Grenouilles, avait un pressentiment de la théorie aristotélicienne, quand il reprochait à Eschyle ses acteurs immobiles et silencieux, ses chœurs qui récitaient et chantaient à perte d'haleine. Mais combien les remarques du métaphysicien sont plus pénétrantes ! Elles atteignent les choses mêmes, et ne les considèrent pas au travers d'un schème rythmique.
Cette progression qu'il demande aux scènes de la tragédie, il la retrouve dans l'histoire du théâtre. La Poétique nous expose les innovations, qui s'opèrent de Thespis h Eschyle, puis à Sophocle, puis à Euripide, et nous démontre qu'un groupe d'idées ou de tendances est une réalité non pas concrète, mais consistante, et qu'il obéit aux lois générales de la croissance et de la destruction.
La Rhétorique, malgré toute sa richesse, est moins large, et touche à moins de problèmes. Elle ne s'attache qu'à l'éloquence, et laisse de côté les œuvres narratives, et le traité philosophique, sans leur accorder ces mentions latérales que la Poétique nous donne sur le lyrisme et l'épopée. Les études relatives à la prose ont reçu leur direction des sophistes qui ennoblirent le genre et Tétudièrent en même temps. IMaton, qui songe sans cesse à la lutte, et ne peut oublier les adversaires de son maître, reprend leurs assertions, et les retourne; c'est toujours l'art oratoire qu'il examine, mais en le confondant avec l'exposé métaphysique, seul discours qui vaille la peine d'être prononcé. Aristote, de caractère conciliant, se garde d'un pareil excès, il suit la voie tracée par les Gorgias et les Thrasymaque, mais il apporte à ses recherches plus d'érudition, de largeur et de
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pénétration philosophique. En somme, de la guerre du Péloponèse à Chéronée, le même travail se poursuit, et ces gens qui se contredisent bataillent sur Ip même terrain.
Il y a dans la Rhétorique bien des choses remarquables, et qui portent l'empreinte de tendances très diverses. La théorie de la preuve est fort dialectique, étroitement rattachée à la logique péripatéticienne, la meilleure qu'on connût alors. Cette analyse du raisonnement ne pouvait être que l'œuvre d'un esthéticien philosophe, mais elle répondait bien au désir d'un peuple enthousiaste d'argumentations, et qui dans l'origine avait voulu sacrifier la passion au strict enchaînement des idées. Toutefois le sentiment avait gardé son empire sur ces hommes et Aristote n'avait point comme Socrate le préjugé qu'un acte doit nécessairement surgir au terme d'une déduction presque mathématique. Aussi Vfjlïzq et le roOo;, c'est-à-dire l'émotion douce et forte, tiennent-elles une place importante dans le livre, à côté des syllogismes et des enthymèmos. Que cet appareil destiné h contraindre ou à surprendre l'auditoire puisse avoir en lui-même quelque beauté, Aristote l'eût concédé sans doute, mais il n'insiste pas sur ce point. L'étude est strictement utilitaire. L'esthétique reparait à propos du style, mais toujours subordonnée aux fins pratiques. L'orateur doit plaire pour qu'on l'écoute, et que la cause triomphe aisément. Bien que réduite h ce rang subalterne la théorie de r « élocution » a chez le Stagyrite beaucoup d'importance et de profondeur. Il devait en être ainsi chez un Grec voisin de la période verbaliste, attentif aux paroles, aux dessins des phrases, aux tropes, aux figures. Le philosophe continue la leçon qu'Aristophane donnait par la bouche d'Eschyle à Euripide et i\ tous les assistants. Les rhéteurs anciens ont enrichi ce fonds de préceptes. Notre critique s'est tournée ailleurs, et je ne sais si l'esthétique littéraire y a gagné.
Platon, toujours absolu et autoritaire, avait eu la prétention de concevoir l'œuvre idéale et de la réaliser, car elle n'est
autre que le dialogue des Lois. Aristote ne va pas aussi loin, et s'abstient de nous dire quelle place il réserve à ses ouvrages dans la hiérarchie littéraire. Ce n'est point cependant que la mise au net des doctrines soit dans le Péripatétisme un fait accidentel. Au contraire ces gens nés pour les bibliothèques ont le respect croissant du livre. Dans l'école académique on nommait déjà « le liseur » ce patient et attentif jeune homme, toujours soucieux de. résumer et d'approfondir et si le Stagyrite composa un traité d'anatomie avec figures, on remarquera que le caractère graphique des volumes allait en s'accusant. Un rouleau de papyrus n'était plus un aide-mémoire, mais un texte dans la plus haute acception du mot. Le tracé des lettres, s'adjoignait des éléments similaires, des croquis explicatifs, ensuite vinrent les sigles, puis les commentaires et les gloses de l'érudition alexandrine.
D'ailleurs, toutes les observations que m'inspirait naguère le Platonisme valent pour Aristote. Un système pareil ne peut être fondé sans l'appui d'une rédaction ; pour se transmettre aux élèves, au public, et aux étrangers (car le monde intellectuel s'élargit toujours) il faut que les phrases soient notées, et, par une apparente contradiction, gagnent en se fixant une mobilité plus grande. En outre le penseur qui voulait être compris, à loisir, et ne désirait point une action immédiate, en appelait à la méditation solitaire et non pas au consentement passionné d'un auditoire. Et pour finir par une remarque, légère à première vue, mais capitale, au IV* siècle il v avait une tradition établie. Platon était un rare écrivain, et la tentation de l'imiter était d'autant plus forte que le disciple sentait vaguement son infériorité. Était- il bassement jaloux ? — On l'a prétendu, mais j'ai peine à le croire. Il est peu commun qu'un tel sentiment règne sans intermittence dans une ame hautement spéculative. Une Intelligence pleine de ses découvertes trouve en elles de quoi se contenter, sans trop insister sur des parallèles hurniliiints. Mais qui n'a observé chez les hommes de
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science un mépris inquiet de la littérature, une aversion où perce du respect? Aristote déclarait que Platon commettait des erreurs, et raisonnait sur des métaphores, mais il enviait l'éblouissante parure du Phèdre et de Protagoras, et si quelque divinité lui avait offert d'écrire ainsi, je ne suppose pas qu^il eût dit non.
Même il essaya, sans que (c Minerve lui sourît » de faire vivre des personnages, de leur prêter des songes, des phrases éloquentes. Cicéron nous déclare que ces ouvrages étaient remarquables, et les mérites qu'il leur reconnaît sont ceux qui existent aussi dans les traités dogmatiques. Mais ce n*était point assez pour renouer la chaîne d'or qui va du Phédon aux Lois. Car désormais la convention dramatique n'avait pas de sens. Platon mettait en scène Socrate et racontait ses passes d'armes ; le système, du reste, fort éristique, malgré sa valeur constructive, s'exposait sans peine en conversations. Le Stagyrite aime également h discuter, mais comme il fait une énorme synthèse, il s'attaque a tous ses prédécesseurs, et seul Lucien aurait pu dans quelque dialogue des morts évoquer Démocrite en face de Thaïes. Enfin quel eût été le principal auteur de ces comédies métaphysiques ? Platon s'abritait derrière Socrate, Aristote eùt<il accepté le patronage de Platon ? Quand on cherchait un croquis des mœurs contemporaines, on l'avait au théâtre de Dionysos. Il n'était plus besoin de le demander aux philosophes.
Mais tout ceci est secondaire, Tessentiel est qu'Aristote n'était point un artiste. Comment une intelligence chargée de notions si abondantes, toujours soucieuse de les accroître et de les ordonner, eût-elle gardé la fraîcheur des scnsatiorns, la faculté de jouir, pour une tige qui tremble, une dégradation de teinte, une rumeur, un silence. Accoudé au bordage de la trière qui le menait d'Athènes en Macédoine, quand les dauphins bondissaient dans le sillage, il déterminait leur espèce et leur genre, sans remarquer la courbe élégante de leur saut. Bon météorologiste, il ne voyait pas, ii
45(5 LKS FORMES LITTÉRVTHES DE L\ PENSfllE GRECQUE
la venue d'un grain, la progression subite des nuages, et dans leur ombre, la mer crispée qui noircit. Lorsqu'il classait les vices, il s'inquiétait peu que la rougeur montât aux pommettes d'un imposteur convaincu ou d'un fat mystifié. 11 ne fût point comme les personnages de la République resté le soir pour suivre la retraite aux flambeaux. Aussi n'a-t-il point écrit une République, et j'accepte sur ce point le jugement des scribes, plus avisés que Cicéron lui-même. On cessa de copier les dialogues péripatéticiens, parce que le public ne s'en souciait guère, et l'on fit porter son effort sur les traités dogmatiques.
Seul l'exposé suivi convenait à cette doctrine, à ce genre d'esprit. Platon, avec son tact si juste, avait en vieillissant renoncé à la figuration romanesque. Il invitait ses disciples à ne point l'imiter, à reprendre la tradition du livre purement scientifique, à chercher moins l'agrément que la clarté, à choisir la voie tracée par Démocrite, quelques sophistes, des géomètres et des médecins. L'indication ne fut pas inutile pour Aristote, car il ne pèche pas par l'entêtement; à côté de ses dialogues il publia une ample collection d*œuvres dogmatiques.
KUes sont admirables,... belles? — Sans doute, puisque le système est beau. Mais sa grandeur est d'amplitude, elle n'a rien de brusque, et ne saisit point. On est rarement ému en lisant la Physique ou la Métaphysique, et les passages qui nous entraînent sont ceux-là qui ne semblent point d'Aristote mais d'un platonicien plus conséquent que Platon lui-même, et appuyant sur la doctrine de la transccndance une morale violemment idéaliste. H y a dans l'Ethique à Nicomaque des pages passionnantes qui vantent la noblesse d'une indifférence quasi divine, la splendeur d'une vie que consume la pensée. On sent qu'au milieu de ses livres cet homme a goûté l'apre joie d'un détachement, qui est à la fois le comble et la négation de l'égoïsme, car l'individu se déprend des réalités contingentes, et aussi de lui même, pour n'être que le reflet des intelligibles supé-
rieurs. Quand il obéit à ses tendances personnelles, Aristote nous donne surtout Timpression d'une extraordinaire vigueur, qui classe, découpe, éclaircit. Les diflicultés restent peut-être, mais on peut ne considérer que les solutions, les remarques justement adaptées aux phénomènes. Cette imitation exacte si bien définie par le théoricien, elle existe dans son œuvre, quand il fait des analyses morales. Ailleurs, dans la Physique par exemple quand il « construit » Dieu, logiquement, cette déduction a le charme d*un ajustement précis de propositions très abstraites. C'est une beauté géométrique, où tous les principes s'harmonisent, parce qu'ils concourent au même but. Cependant la mathématique n'a pas toujours porté bonheur au Stagyrite. Lui qui commençait à rejeter la stérile adoration des nombres, a, par scrupule de savant, par souci d'exactitude, prodigué les schèmes linéaires, les symboles presque algébriques, et cette sécheresse de formules semble fréquemment se répandre dans l'œuvre tout entière. Pour ne rien ajouter à l'idée, l'expression la laisse incomplète. Au milieu de ces mots juxtaposés sans lien grammatical, sans rien qui soutienne la phrase et commente des termes obscurs, et trop souvent amphibologiques, le lecteur songe que durant des siècles les exégètes ont peiné sur ce texte, bien que la doctrine d'Aristote soit d'une difficulté moyenne, et n'égale pas en abstraction les systèmes de Fichte et de Hegel. Du reste il serait inique d'appliquer le même jugement à tous les livres du recueil, et s'il est peu d'études plus rebutantes que celle de la Physique, je sais des gens qui goûtent une satisfaction austère et modérée à traduire la Politique et la Morale à Nicomaque.
Cette métaphysique du v® siècle et du iv®, malgré son appétit de conquêtes, n'a pas tout assujetti. A côté d'elle se maintinrent des théories, des pratiques, qu'elle influença mais ne put faire siennes. D'abord la médecine. Même à l'époque des sophistes, qui prétendent régler toute chose, même au temps de Platon qui veut embrasser l'ensemble
i:)8 LES FORMES LITTÉRAIRES DE L.\ PENSfiE GRECQUE
des intelligibles, les Asclépiades de Cos, les Cnidiens, les continuateurs d'Hippocrate conservent leur indépendance, travaillent pour eux et pour leurs clients, et rien à ce moment de splendeur spéculative n'a plus de rapport que leurs recherches avec notre science expérimentale.
La raison de cette supériorité n'est autre que leur sujétion étroite. Libre au philosophe de s'égarer dans les dédales de sa réflexion, d'apercevoir entre les feuillages de l'Académie ou du Lycée, les perspectives infinies d'un horizon théorétique. Tout médecin est un garde-malade. Les cris de ceux qui souffrent le rappellent vite à leur chevet. Ce problème qui s'agite n'est pas seulement le plus grave de tous, celui de la vie et de la mort ; il obsède l'esprit, parce qu'il n'a rien d'abstrait, et se résume en ceci qu'un être vit encore, et tout à l'heure va mourir. Prescriptions multiples, attention soutenue, ruses avec la fièvre qui monte, le coma qui menace, le froid qui s'insinue, n'est-ce point de quoi occuper uneàme, et, malgré ses pires défauts d'orgueilleuse indifférence, la ramener à la réalité? D'autant que la crise salutaire ou fatale, légitime ou condamne le traitement. Ce mot de >tp{vE'.v est bien significatif. La maladie est jugée, le malade aussi, mais non seul, la sentence absout ou frappe le médecin. Brutalement et par contrainte la nature a créé une ébauche (le la méthode expérimentale.
Platon est fort divertissant lorsqu'il s'emporte contre ces hommes aux ordonnances pédantesques. Ne vaudrait-il pas mieux laisser dépérir et disparaître un individu rachiti(|uc ? — Oui, dans la logique du système platonicien, puisque cette existence matérielle n'est qu'un détestable pis aller. Mais insoucieux des protestations, les Asclépiades vont leur chemin. Ils ont toute la Grèce avec eux. Le philosophe même, en cas de péril, recourrait sans doute à leurs bons ollîces, et sa mauvaise humeur est un témoignage de son impuissance. 11 sent In, près de lui, une force (ju^il ne peut réduire, et qui lentement changera l'orientation de ses doctrines. C'est la colère d'un chêne contre un lierre qui l'enveloppe
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et le tue, modestement. Trois choses en effet grandissent à la faveur des études médicales : le prestige de Tobservation, rimportance attribuée au matériel, c'est-à-dire aux relations particulières, enfin les droits de l'individu .
Cette œuvre des praticiens helléniques est aujourd'hui symbolisée par un seul nom, celui d'Hippocra^e, père de la médecine. La simplification est légitime, elle présente à la grecque une partie de l'histoire grecque, et donne une expression plastique et facilement saisissable d'un phénomène collectif. OnditHippocrate, comme Pythagore, comme- Hésiode, comme Homère. Tous ces hommes qui ont existé, franchirent cependant les bornes de leur personnalité, et devinrent les héros éponymes de tribus nombreuses, philosophes numéralistes, chanteurs moraux de Béotie, aèdes éolo-ioniens. Cette indétermination où nous avons trouvé tant de préceptes et de poèmes, cette possession indivise, sous le patronage d'un esprit supérieur, nous en avons l'exacte image dans la collection hippocratique. A première vue on peut affirmer: 1® que ces ouvrages ont été couverts par le grand nom du maitre ; 2^ qu'il ne les a pas tous écrits; 3* qu'entre l'authentique et l'apocryphe, le départ restera infiniment malaisé. Les recherches de M. Littré sont remarquables, et ce n'est point les déprécier que de mettre en face d'elles le travail de M. Christ sur l'Iliade; des deux côtés, il y a beaucoup d'érudition dépensée, quelques certitudes, des probabilités, des doutes en plus grand nombre. Peut-être (et ceci n'est pas moins vrai d'Homère) est-il superflu de chercher à voir trop clair. Kn donnant aux divers Asclépiades ce qui leur appartient. Ton courrait risque de méconnaître la pénétration réciproque et la continuelle dépendance de leurs pensées.
Je conviens qu'a l'époque d'Hippocrate, dans le dernier tiers du v* siècle, le temps est loin, où l'âme confuse des tribus prenait conscience d'elle-même dans les chants collectifs de l'aède. Si les aphorismes de Técole n'ont pu faire des ensembles irréductibles tels que Tî^Topir; d'Hérodot<s
l'ouvrage de Thucydide et les dialogues de Platon, c'est qu'une cause spéciale entrait en jeu. Cette cause, du reste, je Tai déjà étudiée. La science n'est pas individualiste. Outre qu'une relation certaine une lois observée appartient à chacun, et demeure h peu près identique dans chaque esprit qui la conçoit, ces remarques de détail s'isolent facilement, et perdent toute marque de leur origine. Puisque la science est voisine du concret, et ne demande pas une énorme puissance créatrice, la construction des connaissances exactes exige quelques architectes de génie, beaucoup d'ouvriers et même quelques manœuvres. Hippocrate eut donc de nombreux collaborateurs, et la multiplicité de leurs livres favorisa les confusions.
L'on entrevoit encore cette foule anonyme et bien intentionnée, qui se donna la tache de guérir. Derrière le buste conventionnel du maître qui décore nos vestibules universitaires, se dessine cette marche des hommes qui est aussi la marche des idées. Les malades soulagés, le cœur élargi par la sécurité reconquise et la tendresse des convalescences, rappelaient l'amertume savoureuse de la souffrance disparue, et relataient aux parois des temples les symptômes, les crises, les remèdes. Les prêtres, donneurs de conseils, suivaient attentivement des histoires qui pouvaient tourner au profit du sanctuaire. Dans les gymnases le directeur étudiait les corps qui se dévoilaient doublement, par la nudité complète et la tension brusque de tous les muscles, il employait à des fins nouvelles les ressources de son métier, bains, étuves, frictions, exercices, et ce faisant, il se jugeait philosophe, émule des raisonneurs en vogue, des Protagoras et des Prodicos. Les médecins professionnels naissaient dans ces nations dWsie Mineure, qui s'intéressèrent toujours aux phénomènes naturels. Formés à Cnide ou bien à Cos, ils avaient des âmes jeunes, timides quelquefois, avec des audaces intempestives, lis s'absorbaient dans la contemplation des urines, et secouaient les patients sur une échelle. Ils vénéiniont un patron divin, et faisaient de grandes familles où Ton
enseignait de père en (ils. Leurs pratiques étaient parfois dirigées par un vague soin d'élégance, peut-être rituel. 11 y avait chez certains un désir de remuer avec grâce les mains qui enroulaient un bandage. Cet amour du rythme dans les gestes est digne des Grecs ; ils ont connu Testhétique du pansement. Tous ces hommes voyageaient beaucoup. Ils allaient de ville en ville recueillir les renseignements et répandre leur réputation. Ainsi agissaient pour des motifs analogues, les aèdes, les philosophes; plus tard ce furent les écoliers du moyen Age et leurs maîtres. Cette vie errante avait la même utilité que chez nous la lecture des périodiques.
La doctrine de cette école est composée d'éléments qu'on peut répartir en deux groupes. Des remarques isolées, tirées directement de l'expérience, des théories générales qui les enveloppent, leur donnent plus de portée, et en préparent de nouvelles. Les observations de détail étaient faciles si faire, avec un peu d'attention et l'habitude de soigner les malades. Elles constituaient le meilleur de la sagesse primitive, et elles représentent un moment fort ancien de la connaissance, qui dure encore au v*" siècle. L'auteur du Ilsp't liSLivr^ç, lléraclitéen convaincu, déclare que la viande du bœuf est forte et lourde à Testomac, que les chairs du chevreau et de l'agneau s'assimilent aisément, celles de la chèvre et du mouton avec plus de difficulté, que le tissu musculaire est peu compact chez les bêtes qu'on châtre. Nous lisons dans les Aphorismes que durant les crises, on doit supprimer la nourriture, que la purgation donnée à un homme sain l'affaiblit, que chez les athlètes la pléthore est nuisible, que l'on répare l'organisme avec des boissons plutôt qu^avec des aliments solides, que la diète est moins fâcheuse, et la fièvre moins violente chez les vieillards que chez les jeunes gens^ Ces notions de bon sens ont leur prix. Si parfois la relation observée est fausse (les Aphorismes nous déclarent par exemple que je ne sais quel accident fait repousser les cheveux des chauves), l'erreur est peu fréquente, le terre à
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terre de la pensée lui assure de Texactitudc, et nos docteurs retrouvent avec admiration dans les recueils hippocratiques telle assertion qui conserve aujourd'hui son entière valeur. Il semble bien que beaucoup essayaient de s*en tenir là, et préconisaient une médecine d'infirmiers, des recettes de bonne femme. L'école de Cnide restait fidèle aux errements du passé; elle avait l'horreur du système, de la généralisation imprudente, puisqu'elle ne ramenait point les cas particuliers à des types, et refusait de constituer des espèces morbides. Ilippocrateen face de ces timides fut un révolutionnaire, mais il avait pour lui la complicité de tous ses compatriotes. Des Grecs du v* siècle auraient-ils pu ne point raisonner? La philosophie contemporaine s'infiltrait dans cette science traditionnelle. Les médecins tiraient les conséquences des systèmes à la mode, et s'essayaient en même temps à des constructions originales. Contre les malveillants, qui contestaient les gucrisons, et attribuaient au hasard les réussites du régime, ils affirmaient, avec un ressouvenir platonicien que toute connaissance est réelle, qui repose sur une Idée. Mais j'ai peur que cette idée, substrat des recherches médicales, ne soit pour eux que le phénomène concret. Que pensa TAcadémie de cette interprétation? D'autres praticiens se réclamaient d'Heraclite. Le Ihp' c'.aiTr;; est un effort curieux, pour expliquer la physiologie, les perturbations de l'organisme, les moyens d'v remédier, par la théorie de l'élément aqueux et de l'élément igné. Plus ou moins de feu, plus ou moins d'eau dans le corps, un changement des tuyaux, par où chemine rame, conçue comme un flux matériel, et rintelligence se modifie, la vigueur décroît, la crise est fatale ou salutaire. Les modernes ne voient dans ce fatras qu'une laborieuse folie, et pourtant ces conjectures ont suggéré des idées justes, et Ilippocrate lui-même a largement participé aux métaphysiques de son époque. L'école de Pythagore approuvait sans doute ses hypothèses numérales sur l'évolution morbide et le moment précis où le remède agit le mieux.
Toutefois qu'on ouvre le Traité de Tancienne médecine, qu'on relise cette condamnation véhémente de 1*0^66£7'.^, cette affirmation que les doctrines préconçues ont encore moins de rapport avec l'art de guérir, qu'avec celui de dessiner; on pensera au premier moment que l'auteur se connaît mal, et blâme en autrui des audaces dont il n'est point exempt, mais à la réflexion l'on remarquera que la technique des Asclépiades, si aventureuse qu'elle soit bien souvent, cherche à se maintenir dans une sphère assez voisine des réalités, et demande à la métaphysique plutôt un ferment intellectuel, que la matière de l'explication.
Déjà la supposition que le corps contient du chaud, du froid, du sec et de l'humide, et qu'il faut dans le traitement tenir compte de leur situation réciproque est, malgré son enfantine simplicité, médicale de tendances, comme d'ailleurs le système adverse, que l'organisme est une harmonie de qualités, le doux, le fort, l'âpre, etc., condensés en des humeurs ou fluides. L'équilibre de ces cléments, la crase, détermine, au point de vue thérapeutique, la personnalité de l'individu, et ce mélange ne peut être altéré par excès ou pénurie sans que la santé périclite. Pour la maintenir, pour chasser la souflrance, on combattra le principe du mal par son contraire, fortifiant les qualités qui ont le dessous, atténuant les autres, de même qu'en un b^tat bien policé, l'on élimine les individus qui prennent une importance excessive. Cette doctrine d'apparence puérile, subsiste encore dans l'usage continuel que nous faisons du mot « tempérament ». Elle a pour corollaire une partie très importante du système hippocratique, l'idée de la coction. Sont cuites les humeurs qui reviennent à Tétat sain, se recomposent suivant la proportion naturelle. Ainsi s'explique l'aspect rassurant qu'ont certaines déjections, lorsque la guérison approche. L'hypothèse des plénitudes et des vacuités est plus conjecturale : le foie, l'intestin et le cerveau sont assimilés à des éponges, à des suçoirs, à des poches, où des liquides et des gaz tourbillonnent, pénètrent mais s'ar-
rètent quand les pores se bouchent. De là pour le savant Tobligation de remplir et de vider suivant que le niveau des fluides descend ou monte : théorie inquiétante pour le malade. Celle de Thabitude est beaucoup moins prétentieuse, elle a de l'avenir scientifique. Les hippocratistes ont observé que tel traitement ne dérange point le corps, quand il y est accoutumé, au lieu que les innovations non préparées sont en général funestes. Outre qu'une telle conception a beaucoup de réalité, elle est peut-être encore plus utile qu'exacte, car elle incite le praticien à étudier le patient, à devenir Tauxiliaire et le serviteur de la nature. Mais cette nature on la considère surtout par le dehors, ce que Ton saisit le mieux ce sont les facteurs externes. Il est relativement facile de noter la direction des brises, la température, les «alternatives de Thumidité et de la sécheresse, très difficile au contraire de se figurer les transformations internes du vivant. Une marche naturelle a donc mené les Grecs à la doctrine des (( constitutions ». Elle se développe dans le traité bien connu des Epidémies. L'auteur examine les influences atmosphériques, qui se sont groupées durant une période assez longue, de manière à créer un ensemble, une entité climatérique, à laquelle répond un groupe, complexe également, de maladies. Il est admissible que cette méthode reprise avec les ressources modernes échiircirait le sujet des crises endémiques. 1/hypothèse a été probablement suggérée par les fièvres, fréquentes dans les régions oricmtales, et dues manifestement à l'action délétère du milieu. La fièvre, de même, avec ses étapes distinctes, suggérait une dernière conjecture, celle de la prognose, de l'évolution pathologique générale. Il est postulé que les maladies suivent une progression déterminable, analogue dans tous les cas, et traversant des phases qu'on peut prédire et chiflTrer d'avance. La conception des « jours critiques » sortie de cette idée, rejoint par un détour inattendu le système pythagoricien.
Cherchons maintenant si ces doctrines répondent aux cadres de la science moderne. Ce qui frappe d'abord, c'est
L»APOGÉE DE LA METAPHYSIQUE Um
la pénurie de la pluirmaeopée. î/îusenal dos remôdos est étrangement démuni. Quoique la fièvre d'accès puisse être encore utilement coml)attue par des saignées, d'après la méthode hippocratique. Ton possède à celte heure des ressources plus cllicaces. Sans doute les (Irecs avalent la meilleure des raisons pour ne point connaître la quinine, mais il en existe des succédanés dans les pays européens. L'art de guérir suppose un certain développement de la chimie qui, séparant les corps, met en jeu leurs vertus agissantes. Les Hellènes n'étaient pas plus chimistes que physicienSy et ils ne paraissent pas s'être lort adonnés à la cueillette des simples. Le résultat est que les Asclépiades font grand état d'artifices rudimentaires, prodiguent la tisane d'orge, et cherchent doctement, s'il vaut mieux la passer ou la laisser telle quelle. Puis ce sont des dissertations sur le pain et le vin, des remarques intelligentes, je l'avoue, mais desquelles on attend beaucoup trop. Kt même le traitement proposé n'est pas un vrai traitement, mais un régime, une « diète ». Les observations des maîtres de palestre trouvaient ici leur usage, mais en dépit de leur pratique ils ne pouvaient aller assez loin, et l'intelHgence d(»s médecins, n'arrivant point à résoudre la dilliculté véritable, se jetait à coté, cherchait des complications puériles, recommandait ici les tètes de crabes, ailleurs la viande de chien. Dans une opération chirurgicale, de telles fantaisies étaient impossibles. L'homme de l'art qui voit la rupture louche du doigt les causes du mal, et l'atteint par un coup d'audace prudente, sans abus de théories et de réflexions critiques. La main se trompe, plutôt (ju<» l'esprit. Les Grecs arrivèrent donc avec du sang froid et de la conscience à des résultats appréciables. Un commentatcuir du Traité dos fracturos, comparant la technique ancienne et celle de nos hôpitaux, concluait qu'on pourrait faire d(*s emprunts aux Asclépiades. La pathologie et la séméiologic qui en dépend, ont une valeur très différente suivant que l'on considère la maladie en général, ou les maladies particulières. Pour connaître Ouvré. 30
cliaqiie type niorl)i(le, il faut iino longue oxpôrîenco, ni (1rs recherches physiologiques, à peine ébauchées au v'' siècle. De là suit que nous denianclerious en vain aux livres hippocratiques la formation de groupes nombreux et définis, tels que la fièvre puerpérale, le typhus et le diabète. L^iuteur du Mal sacré nous parle bien de Tépilepsie, mais d'ordinaire el même chez llippocrate, un moderne compétent estimera que Tauttuir joint fréquemment des choses distinctes, et distingue des choses analogues. Le triomphe de Técole hellénique est dans la patln)logie et la seméiologie générales, car i<*i les causes d'erreur s'éliminent et la métaphysique immanenti' à ces ennemis de la métaphysicjue leur inspire des théories compréhensives, qui embrassent une foule de cas particuliers. La doctrine de la prognose avec les (d)servations qui Tappuient, reste, malgré des exagérations manifestes, un bon plan d'études pour révolution des maladies.
Cet amour de la spéculaticni fait que la médecine greccpie déborde* en certains endroits la niédecine moderne. Le livre si pénétrant sur les Airs, les Laux ri les Lieux, est un«» philosophie. Psirti de cette idée (\ur. le milieu est tout-puissant sur les éhes, I auteur ne s'en liiMit pas i) délerminer h's maladies (pie produit le climat, mais expli(|ue de même la psvchologie des ])euples, leur aptitude ii rélléchir, leur rapacité d'aiMion. Déjà les Ioniens, dîins leurs vovag(»s, chereliîiient ii reconnaître \o caractère propre des dif^é^t^nts groupc^s s(K'i;iux; cr travail entrepris probablement par llécatée, continué par Hérodote, a <'hez h» médecin gri»c ])lus de prolondeiir, l'I ces qiiel<|ues pages sont un reniar- <]uable ])réanibnle aux livres de Monles(|uieu.
(lependanl llippocrate et ses contemporains valent surtout par leur notion de la mélbode. AnalystM' les ressources ilr la recherche scienlili(jue, c Csl faire (euvre de philosophe. c'est suivre h* penchant inné de la race helh-nique. (!*esl aussi obéir ii la tendance |)rincipale du >' siècle finissant. Désireux avant tout d étudier les praticpies, ces hommes conçoivent toute cluisi' comme un cnsiMuble de moyens disposés
i;\POr.ÉE DE LA MF.TAPllYSlQLi: WiT
en vue d'un résultat; autrenionl dit i)n rive dos nirthodrs: méthode pour Lien administrer, pour bien se eondnire, pour bien parler, elic/ les sophistes, méthode pour bien penser chez Socrate, et chez les praticiens des îles et de l'Asie.
Seulement, tandis que Socrate opère sur Tiib-e fçénérale, les Asclépiades proclament la prééminence du phénomène et, s'ils jouissent encore aujourd'hui d'une ghiire universelle, c'est que nos expérimentateurs les considèrrnt comme des ancêtres, comme des Hacon en avance de vin«ri siècles, et devinant les règles du Ntn'iint oriïnnon. Mali^ré leur tiont de l'abstraction qui les trompa souvent, mais qui celte l'ois leur montra l'importance du problème lon^icpie, les médecins ont compris que la suprême sa|^ess«* est d«' ne point aller trop vite, et que pour bien faire Ton doit se fier moins encore à rintelligence qu'à la nature. Cl<'tte j)ru(lenee relative avait, je l'ai dit, pour cause immédiate la discipline du métier, mais en cherchant à restreindre l'essor de la pensée déduclive. l'auteur des livres sur le Mal sacré, TAncienne médecine, les Airs, les Kaux et les Lieux, représentait une opinion très répandue à cette épcxpii', et chère a beaucoup de ses concitoyens. (!ar, (h* ii() à ilO et même plus tard, la métaphvsique, moins exclusixe, laissa vivre près d'elle beaucoup d' « arts », en i'a))p(n'i avec la réalitéconcrète, et assujettis à l'exactitude, pnlscpi'ils devaient fournir des recettes utilisables. Ilérodoti», vX surtout 'riuicydide,ont reconnu la valeur scientifique du l'ait. Ils admettent implicitement le principe ([u'Arisloli' déxeloppeia ensuite, mais avec d'étranjçes inconséquences, car on n'a pas inipulurnu^nt passé par l'Acadr-mie.
Voilà pourquoi les hippocratisles restent pcnir nous en /
Cirèce les modèles achevés des savanis 4)bservalem's. Dési- /
rant que la recherche puisse si* donner un libre eonrs, le médecin écarte Dieu de la nature, il supprime le mira<le, el ne veut pas qu'on appelle une maladi<' sacrée ou divine; ear toutes les maladies sont soumises :i des lois néci'ssaiies el intelligibles, et c'est supprimer le pr4»blènn' cpn* de le ré-
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soiulre pnr l'intorvc^ntiou d'une volonté surhumnine. La querelle (le Técrivain est avec ses prédécesseurs, imbus d'idées mythologiques, el prétendant toul ramen<*r à Faction des puissances célest<'s. Néanmoins Tatlaque va plus loin que Tauteur ne Ta cru . I ^es idées q u*il expose l'auraient rendu t rès hostile au finalisme de Socrale, de IMaton et d'Arislote, très favorable aux théories modernes qui sans nier le finalisme s'attachent à Toublier et font prévaloir le mécanisme logique.
C<»tte méthode expérimentale, les hippocratistes l'ont très curieusement interprétée comme rachèvement de la pensée même. Dans le traité sur TAncicMine médecine, le polémiste fait remarquer que dès l'époque barbare l'humanité suivait à son insu la vole où elle savance aujourd'hui. On s'est jeté d'abord sur les herbes crues, les nourritures trop fortes; les conséquences fiichenses de ce régime le condamnèrent, et Ton en vint à des pratitpies meilleures. Regarder, tâtonner, se corriger, c'est le rôle du primitif, du civilisé, et du civilisé supérieur, le savant. Il ne change pas la direction de notre marche, mais il ouvre des passages et abrège les étapes.
Pai'ini tous ces praticiens (|ui semblent presque désirer se perdre dans la fouh', il est l)i(Mi dillieile de découvrir une physionomie distincte, de voir i(uel était la pensée p(îrsonnelle du maîlie, de séparer Ilippocrate et les hippocratistes. (l(»pendant nous énoncerons, je crois, une idée assez juste en déclarant ((U(» le «< père de la médecine» » est suivant l'expression anglaist» « un homme repi'ésentatif ». Venue dans une heure fortunée, avant la primauté de l'idéalisme s()crati(pie et platonicien, loin du tinnulte sophistiijue d'Athènes, celles nol)l(^ intelligence a pu r(»cueillir tous b»s fruits d'une observation exaclt' et d'uiu* méthode létriiime. Ilippocrate eut les (jualili-s tie son groupe, mais il les eut «excellemment. Lorscprori parcourt les leuvres (pii sembb'nt lui appart(Mn"r sans eonteslt^ on admire dans les Aphorisnn's une pru<lenee et un bon sens supérieur, dans les Airs, les Maux et les Lieux, une grande largeur de conceptitin, dans les épidémies une observation pragmatique el dépouillée.
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sans vaines super fêta lions, et di^iie de Thucydide?, partout une Imnnètelé parfaite, r4>rgueilleusc modestie de celui qui ne demandant point ses lumières aux parleurs en vogue, mais aux choses me^mes a le droit de dire : « La Nature et moi. » [jC tableau n^est pas sans ombres, et nous conviendrons qu'on peut reprocher au fçrand homme trop de hâte à conclure et quelques abus dépensée, (les défaillances, ces mérites aussi, ne sont point étranu;crs aux autres ouvrages de la ccdlectioii, bien que? parfois Texactitude y soit terre à terre, et que Tamour des spéculations y confine ii la fantasmagorie. Intempérants, audacii'ux, puérils, timorés, parfois remarquables, ces praticiens forment le cortège (jue j'évoquais tout il riieure autour du buste? classiejue ; (piand on les a considérés longuement, il faut garder le souvenir de ces traits divers et analogues, et contem[)lant de nouveau relligie du maître, leur prêter Tharmonie de ce visage sculptural.
Nous devons pour finir étudier les formels oii se condensèrent les théories <les hippocralistcs. Leurs écrits se divisent en deux classes, h*s sentences et l(?s exposés suivis.
A la catégorie» eles senleMices apparlie'nnent le's l'rorrhéti(|ues, les Cloacjues, les Apheirismes. Les phrases courtes, détachées, rangées dans un ejrelre ejui n'est pas entièrement artificiel, mais qui seiuilVirait des niodilie'ations, rappellent à s'y méprendre les dictems eh* l'époejue primitive. In de ces recueils, les Aphe)risme's, est, avee* raison sans eloute, attribué i\ llippocrate. Les autres, anonymes, ont les caractères essentiels d'eiuvrages e-e)llectifs, et celui même ejui porte le nom du maître a pu seuiilVir bien ele's additieins, et dès rorigine, admettre eles remarques ele''jà peipulaires. Ces livres nous semblent elonc ressembler beaucoup aux premières ébauches ele la médecine* griMMjue denit j'ai parlé au chapitre vi*', mais e*epeiidant ii d(»u\ points de vue ils marquent un progrès sensible': 1' les éléme'uts naguè*re* t'pars sont réunis élans une e'oIlectie)n, e't prés4Miteînl lapparence extérieure? el'un eiisiMuble': ;'" ces obscrvatieins jaelis
i70 J.ES FOUMKS LITTKRAmFS DK LA PENSÉE r.l\Et:QUE
iibaiiclon lires au caprice de la Iraditîon orale, sont transcrites, et par conséquent moins flottantes.
I^'exposé cohérent était de création relativement récenle, el au début du v" siècle, il se confondait parfois avec le poème didactir|ue. Les KaOap;j.:{ d'Empédocle, qui aspiraient à purifier et à guérir, étaient rédigés en hexamètres. Dans Técole assez peu liturgique dont le règne commence soixante ans plus tard, la prose est souveraine. Le traité sur les Fra<'hires, sur les Airs, les Kaux et les Lieux, sur rAncieiiue médecine, sur la Maladie sacrée, et bien d'autres encore sont de même espèce <|ue les ouivres de Démocritc on dWristole. (!e sonl des travaux plus personnels que les assemblages de sentences, et si les attributions restent incertaines, si les interpolations sont possibles et fréquentes (par exemple dans Tétiide sur les Kpidémies) Ton doit s'en prendre surtout à deux causes que nous connaissons déjà : en (irèce rindividu se défend mal contre la société; dans la recherche scientifique les initiatives s'additionnent et se confondent.
Je ferai une classe spéciale pour le Serment : avec son air solennel, sa composition maladroite, son obscurité, ses prescri[)tioiis tout d'un coup minutieuses, il porte la trace d'une épo([U(î très aiicûenne, où les hommes de l'art se groupaient en (roni réries, et respectueux des mythes et des j)reseriplions cérémonielles, metlaieni leur grande famille sous la prolectii)n d'un personnage légendaire.
Cet îiichaïsme nous enchante aujourd'hui, parce (jue notre iniagiiiiilion aime il se dépayser, et que Téloignement est un (les [)lus surs movensde resthélicjue. Mais chezlAsclépiade, auteui' de la formule, chez h^s autres qui probablement vinrent ensuite et ajoutèn^nt une phrase ou un mot, l'intention de [)Iaire était bien vague; l't^ssentiel était d'avoir une bonne r<''daclion, <|ui prévit les cas douteux, empêchât les écarts d<* conduite, et attirât sur la corporation la faveur céleste. Maintenant, vidées dr leur contenu, ces quelqn<,'s ligin^s nous eneiiaiiteiil, comme un sieux vase» de sanctuaire, cjui ne renfeiinr plus d'huile ni d'enct'ns.
L'APOOf.K DE h\ METAPHYSIQUE \'i[
Des rciiianiucs anulogiies s'imposent pour toute la collection hippocratique. I/eircl littéraire n'est point cherché dans tel passage des Mpi<hMnies, cehii-ci par exemple :
Siiénos, iiubilail sur la plale-lornic (pii lon«;e le rivfij^o, prcs de la maison d'E\alridas. A la «^iiilc de fali;Lîues, d'excès de\iii, il fut pris d'une iiè\re frès l'or le...
Ou encore :
Érasinos, loj:é j)iv> do la fosse du l)ou\ier — elr.
De même:
Le jeuue honuiie.qiii diMueurait sur la j»Ia(e des menteurs...
Suit la description minutieuse des sym[>lonies, el grâce à la conscience du praticien, ce drame modeste et doulourc;u\ (|uVst la maladie et la mort d'un inconnu, nous intéresse ; d'autant mieux que chez les anciens les détails de la vie jirivée restent d'ordinairtî dans hi pénombre. Découvrir pour un instant à travers le résumé d'Ilippocrate, ci's ligures de petits bourgeois, dans leur île très |)rovinciale et mal connue deThasos, c'est un plaisir égal ii celui de l'archéologue reconstruisantavec des inscriplionsTexistence d'une ville oubliée.
Kn outre tous ces Aselépiades nous attirent parce cpi'ils commencent l'u^ivre des temps modernc^s, et qu'ils sont nôtres, plus que Phidias, Sophocle et [Maton. La science naît, mais si modeste! vaincra-t-elle? — La métaphysi(|ue est bien puissante, moins (MKHire ([ue la r(digion. Pourtant cette lumière qui vacille allumera le grand incendie, flamme et clarté, qui détruira tant d'imaginations lleurics et df rêves touflus, et nous dévt)ilera sous h^ur cendre la beauté dure et précis»* du réel. ln(|uiétu(le légère, joie de comprendre», espérance qu'atténue un regi'et, tous ces st'utiments nous touchent ([uand nous feuilletons les pages vénérables de l'école hippoerati(|ue. Lt sans doute de ces impressions la plupart furent éli'angères ii l'auteur même. Mais il en éprouva quebpies-unes. Lesquelles.' — Ou ne saurait le {V\vi\ Le uniment est dillieib* à saisir, où dans l'àim* de (pii la découvre, la science s'allèg»», s'allini* ri devient estliéliqur.
Au chevet de l'agonisant il faut que TAscIépiade force son attention et fixe son regard pour discerner les symptômes de la crise dernière. Et Texactitude qu'il met dans sa description la rend précieuse h cehii-Ià même, que les trouvailles médicales laissent indifférent. Ce paragraphe égale en netteté sombre les tableaux de Ribeira :
Si les yeux fuient la lumière, s*ii en coule des larmes involonlaires, s'ils divergent, si l'un est plus petit que l'autre, si le blanc se leinle de rouge, s'il est parsemé de petites veines livides ou noires, si le iom de la prunelle se couvre d'une humeur gluante, s'ils sont renversés ou seulement hors de l'orbite ou très enfoncés... on doit considérer ces signes comme dangereux ou même mortels.
Ici la valeur littéraire n'est que la valeur scientifique, appréciée difTéremment; c'est en cherchant la seconde que l'écrivain obtient la première, et je le suppose, k son insu. Mais, ailleurs, il semble que le rapport soit encore plus étroit, et que l'auteur ait senti cette union profonde, compris qu'il accomplissait une œuvre d'artiste. Quand les preuves accumulées sont décisives, le développement équilibré, que la pensée, peut-être un peu gênée d'allure, va pourtant droit et touche le but, que chaque phrase respire la gravité, la patience et le désir de bien faire, le vieux Grec n'a-t-il point éprouvé, en relisant son livre, une double satisfaction? Toutefois, les moyens esthétiques dont il usait sciemment furent surtout les recettes verbales. Pour donner à ses recherches un agrément et un éclat supérieurs, il rivalisait avec les sophistes, car suivant une remarque déjà faite, l'analyse porta d'abord sur les mots, et, pour séduire le public, on crut que la principale ressource était le choix des termes et l'agencement de la période. Cette technique, dont je parlerai bientôt longuement, est déjà presque au complet dans certains morceaux de la collection hippocratique. Je ne citerai que le préambule de l'Ancienne médecine :
Tous^ rcu\ qui ont entrepris de parler ou d'écrire sur ce sujet, 1. 0x070'. l-£/c:c.r,7av -éoi lrixy.y.f^i Xiyciv f] y^oàpctv, OnoOsjtv aç îaiv aÙTSO'.stv
L'APOGIî:E de la MÉTVPHYSIQUE i73
présupposant pour cux-mômcs une prcsupjx)silion dans lourschulcs, chaleur, froidure, liumidilé, .séchorcsso, ou quehiuc aulrc diosc (le leur choix, sînipliilanl la question, et [)osanl une cause ])remière des maladies et de la mort chez riionnue, cause pareille pour tous, à savoir un ou deux entre ces princijws ; ces «j;ens dans beaucoup des aflirnialions qu'ils présentent connucl lent nianifestenienl des erreurs, et ils méritent d'autant ]>Ius de hianie, ({u*ils se l rompent sur un art existant, dont tous se servent dans U*s circonstances les plus ji:raves, et qui vaut une considération spéciale à ceu\ qui Tout en main et le prati(picnt su|)érieurement .
L'analyse grammaticale de ce petit morceau est déjà instructive ; un rhétorieien y signalera promptement : 1** le parallélisme un peu abrupt des propositions et des mots, favorisé par le dédoublement des expressions ['fd\'zvt' YP«£iv; ; 2'* le goût des distinctions entre verbes presque synonymes (•j-oOi;/.£vc'.-zçsÔ£[ji.£vî'.) ; 3'* la concision (èç itt^^yj àfv-vTs;); 4" en sens inverse le redoublement de ce qu'on croit essentiel lÛTrsOsj'.v, 'j7:zhi{xvfZ'. et un pléonasme inspiré par le même désir {yv.poxi'/^fxç y.al sr,;j/.cjpYcJr) ; ">" la mise en valeur de certains mots (masTr/cvTsr à la fin d'un membre de phrase); C* la gaucherie et Tembarras de la période, oii les participes s'entassent au début, pour mar(|uer des nuances diirércntes de la pensée i'jT.zfii\ivK',, 7r;z^niz, r.^zi)i'^.viZ'.\ Littré a rendu les deux derniers par des verbes à un mode personuer>; 7" enfin deux anacoluthes {[j.iX'.zzx xb.z^t \).v).zxzhx\ et
Je viens de criticjuer ce préambule, à Tanticpie, cherchant il deviner les propos d'un Athénien qui 1 aurait lu entre une à:?!s£'.îi; de Gorgias et une représentation des Grenonilles. Mais cette appréciation est extérieure, et je crois que les Grecs eux-mêmes la dépassèrent. Ils soupçonnèrent ce qu'on voit
C>::oOc'rjLSvO'. toi \fWu\, Oîsaov, r 'yj/côv. r Oysov. f] rr.oôv, f! a/.À' o t-. kv iOi-
t t II l I ' I T f.\ ' il "J'Ii ïl
Âcoatv, £; ^.îA/'J à'YovTc;. Tr;v i.^/V' '^i> 3"!T(r,: T'>!itv âvOp/ÛTTO'.'j: t'ôv vo j'îojv t; xai To*j OavxTOu. xat r.iz\ Tr;v a'jTir,v, :v f] ojo 7:yj^)i^j.iufy.^ iv noXXot'j: ;x;v /.a* 0'.z\ Xc'vo'ji: xzTaçxvii; i-.zv* â'jLXSTJvov:.;- 'j.7.\'.t.x oi a;'.ov 'x^jLyaaOa'.. w,'.
I I' t> 'I 'llT
T'iJî àY^Ooù; /c'.poTiyva; xa*. ot];x'.o"j;;yoj;.
i7i r.ES FOiniRS I.ÏTTKHAinFS I>E LV PEXSr.E f;RECOri':
aujoiird hui : vi<i^ourousr (*l tcMicIiie, siirveillôe dans sa cinislnuMioii, inaladrcMto pi>iirtant (|noiquo ingrnioiiso, sans abandon ni ^race, mais, v.ix dépit de ses bavures, sonnant olair, ('(unnie un bronze compact, celle phrase a les (|ualités ol les délauts de hi méthode hipp(»cratique : elle ressemble il ces enfants herculéens que dessine Michel Ange.
Le droit, ainsi (jue la médecine, eut aux v*" et iv^ siècles une existence persoinu'lle, mais il ne s'éleva point aussi haut. La grande é[>o(|ue juridique est antérieure aux vietoir(\s athéniennes, et je l'ai dejii étudiée. Kncore habitués aux contraintes liluelles, h;s concitovens des vieux lénrîslaleurs remettaient avec conKance THlat entre leurs mains. (!el abandon ne fut pas i\v longue durée. Le rôle de providence eut fort agréé ii fMaltui et aux sophistes, et suivant le témoignage tics anciens, <-erlains codes purent être rédigés par (|uelque adepte des rhéteurs ou quelque disciple (h: TAcadémie. Mais ces faits n'ont rien de général, et ne eoïK'crnent «pu» des théoriciens secondaires et des villes provinciales. Les philosophes dignes de ce nom perdirent contact ;ivec lii foule, le> constructions idéales (pi'ils él<*\èrent, furent un rcNr, el un lève d'écnii», (|ui neul aucune inllut»nce appréciable sur la marche des é\énements.
1/ \t tique n'eut dtmi' plus dr réformatcnirs. Lphiall<* réghi un»' (|u«'slion lii's importante, mais dr d<*tail, <*t ci^l exemple fut imitr' piir I«'s amis <lr jN'rielcs, et ses continualeurs. La conquit»' (lemn('i';itl»jm\ hii'u que ra|)i(le, fut progiessive : la r<q)uhli(|ue nouvrlle rut poin- base un amas conlus dr d<*crels. Vei's la fin (In \" siècle jrs partis arist(ïerati(pies leulèrent ci» qu'on poni'i'.iit nommer (1rs .< constitutions inverses î>. L<»s jDO et les .{0 clicrchrrent ii détruire les r<'sultats ac(piis j)ar leurs adversaires : mais ils m» faisaient point de beaux systèmes jin'idi«pies, car le rôle des chartes est plutôt de supprimer h's privilèges t|iii' (1 rn établir, et les oligarques, ii cette «q^rjqne, complaienl snrlonl pimr se (b'fcndre sur la terreur, la C(»nfiseati(in ri an bexMU l'assassinai. Après cet inlerrèijfne sanglanl. on en re\inl aux pralicpies tlautrefois, et on ne
L'APrXîf.E DE LV M P.TA PHYSIQUE i75
les changeu guère. Ce nVst point que lu situation ne se modifiât. L'individualisme crtûssant rendait le vieux mécanisme inapplicable. Mais on aima mieux ruser avec la loi f|ue de Tabroger; bî pouvoir exécutif n'ayant point la capacité nécessaire pour défendre les droits de l'Ktat, les particuliers joignirent au profit de la désobéissance les beaux semblants d'un loyalisme respectueux des formes établies.
Ttiutefois, durant ctîtle période, le travail, qui spécifiiî et fixe les eboses, continue. De plus en plus la tradition orale cède le pas aux règles écrites. Les 'WfZizj.x'Xy fort nombreux, sont des ferles-, si on ne les retrouve pas dans les discours d'Kschine ou de Démosthène, i»n aper«;oit encore la place qu'ils occupaient. De ces décisions beaucoup se rapportaient au droit civil. Athènes eut d'assez bonne heure les éléments d'un code très riche, nous le savons par un discours attribué à Lysias et qui nous fait comprendre raceumulation des documents, aux archives publiques du Mr,Tp(ocv. Cet assemblage était sans ordre, car les formules étant écrites, on n'avait pas eu besoin d'en faire un recueil, et le tribunal athénien, composé de juges très nombreux, ne contenait point de ces magistrats expérimentés, ([ui, chez les Komains, aimèrent les lois pour elles-mêmes, s'attachèrent à les compléter, à en ellacer les contradictions et ù en dégager les conséquences. Knlin j'ai dit que celte nation, d'une logique trop impétueuse, manqua d'esprit juridique. Lorsqu'on sentit la nécessité d'une refonte, elle fut conliée à un manœuvre, au scribe Nicoma([ue, praticien chicanier, de morale douteuse. Peu soucieux d'une telle liesogne, les hommes de lalent allaient de j)référence ù TAcadémie, ou chez Isocrate, et même, s'ils prononçaient des discours, ils acceptaient des incertitudes cpii laissaient le champ libre à leur éb)quence. LVeuvre de Nicomaque fut donc très insuffisante, et toute matériell(^ Résignons-nous à ce blâme, en achevant un chapitre si ph'in de hi gloir*» hellénique: quand une nation possède Soerate, Platon ri Aristote, on aurait mauvaise grâce à lui demander frilionien.
CHAPlïUt; \
LE DISCOLHS ECKIT
I/hisl<»!re do rrloquciicr j^rcc([iic se divise en deux périodes, dont Tune a duré einq ou six slèeles, cl la dernière un seul : avant \'2h ou i'?0, les plaideurs, les politiques, les diplomates eherehèrenl à vainere leurs adversaires ; Tagora homérique, la «(rêve que bordent les poupes alignées, les pierres polies oii siègent les vieillards, les esplanades sommairement délimitées sur le sol neuf de la ('yrénaïque et de la Sicile, le tertre eaillouteux des Arcopagitt?s, les quais di» la eonlédéralion ionienne, les eiuieillabules des Baeehiade^ il (loriiitlie, entendirent bien des raisonnements; mais, de ecux c[ui b's présentèi(Mit, aucun n'eut le souci de transcrire ses phrases : elles échappent donc à I étude et débordent le plan de ce volume, puis([u\*lles ne sont point lilté»raîres à la ri^^iieur, et n'éi^alenl point en consistance les l'antômes du mythe et les aphorismes sporadicpies du dicton. Les prouesses di;decti(|ues de Solon, de (llisthène, de Thémistocle, que dis-je, celles de Périclès n'eurent à mon avis, <[ue la valeur dune préparation, mais elb» fut ellieact» : une masse de trouvailles s'accumula dans le cadre des iuïprovisallons arch;iï(|ues. (le petit peuple éristi([ue, processil', enclin aux coups dMlal et aux réformes, épris d'égalité ilémocraticpie, ;iiin)ureu\ des idé»»s suivies et des mots éelalaiit>, passionné <bi re>le, ri matois, avec (pielque insouciance de ht vérité, cl le i(oùt de la prestesse intellectuelle,
LE DISCOURS ÏICRIT i77
rtait dostiné par la nature à créer réloqueiice et la rhétorique, et à produire comme dernier grand homme Démosihènc, comme dernier chef-d'o^uvre la Défense de Clésiphon. De là vient que le discours de 1res bonne heure se glissa partout. Comment il changea le lyrisme, altéra la philosophie, pénétra Thisloire, je Tai déjà dit longuement. Mais il fut aussi familier aux personnages de la poésie narrative et dramatique. Loin de souffrir dans cette position subalterne, il se modela sur le genre dominateur, en tira des ressources, et garnit mieux Tarsenal des armes dialectiques. Puisqu'un auteur prend ses héros en lui-même, et pour les animer, leur prête, avec son esprit, ses moyens d'expression, Achille, Agamemnon, Phénix, Nestor, furent en un sens, des épiques, et joignirent fortement le récit aux preuves. Le lyrisme échaufla les raisonnements qu'on introduisait dans une ode; Solon qui entraîna les Athéniens à la conquête de Salamine, débita ses distiques sur la place, avec le costume, les intonations et les gestes d'un illuminé, et j'admettrais sans peine cjue ces audaces, imitées dans certains ycp'.y.i, profilèrent il la technique oratoire, el abrégèrent la crise de sécheresse qu'elle traversa vers i20. La psychologie analytique du drame compliqua et aflina les discussions qu'il contenait, et, par suite, les autres. Mais Thistoire eut un rôle encore plus intéressant ; ici la communication était facile, car lesdcux genres étaient prosaï([ues; or Thistorien est un homme qui assemble des faits, les critique, et en dégage la philosophie ; chez les Grecs il développe ses conclusions dans les harangues : la harangue s'ouvrit donc largement aux considérations pragmatiques et compréhensives. L'oraison funèbre, que Thucydide a mise sur le compte de Périclès, contribua beaucoup au dévïdoppement de l'éloquence, et l'action de la copie fut supérieure» :i celle de l'original. Cette leçon, pleine de renseignemenls, d'une pensée haute, froide, et, par moments, dillieile, prépara les manifestes d'Isocrate et les Philippiques. Les biographies de Démosthène, et le ton même de ses piemières œuvres prouvent
'iTS I.KS FOUMFS MTTf.HAmES DE LA PENSfiE GRECQUE
(|iir ce vigoureux esprit fut ^ené crabord, soutenu et fortilié ensuite par la tradition seientiriquc et narrative» et que le plus illustre des orateurs eut pour maître un historien.
Ainsi, lart de la parole entra dans la littérature et Tabsorha : tel un ravon de lumière devient visible en reiicontrant des objets solides, et se teinte de leur couleur. Mais le discours avait aussi une vitalité propre. Les aèdes n'eussent point chanté, IMndare, Zenon, llécatée rien écrit, que les (conseillers du peuple se fussent eflorcésde les convaincre. On eût marché moins vite, mais on eut marché, d'autant (|ue ])our emport<*r le vote, on doit dé[)asser l'adversaire, donc innover.
Os deux causes, l'une externe, l'autre intérieure hâtèrent le mouvement. Sans doute Ton ne peut mesurer avec exactitude le chemin parcouru, car l'éloquence même nous échappe, et ne se révèle (jue par un miroitement plus vif sur le flot torrentueux du lyrisme ou les larges ondes du rét'it historique. Toutefois une conjecture est permise. Ou devine comment raisonnaient les dvnastes avant Homère, et, dépouillée» de sa splendeur r\thmi([ue et verbale, l'épopée éolo-ionif mi(* nous donne un étpiivalent accej)table de la iMNililé. (hielcpies faits, pris dans l'expérience immédiate de I orateur, parlois tiiés de ses annales don)esti(|ues, analysés sans rif(ueur et présentés avec une abondance conteuse, plus d'allinnaiions (|ue de pieuves, la puissance d'une conviction a[)puyée par lautorilé de Vn^v ou la prati4[ue du eominandi'inenl. drs éclats subits, comme il s'en échappe (les âmes lunuiltucuscs et cnlantines, des restes rapides ou d MiK» solennité Iiiéi'atiijue, tels lurent les movcMis cpii cntraincrenl les tribus <le IWcliau», v<'rs les îles do l'Archipel et les entes d':\si«» ^lineure. ( Miatre cents ans passés modilièreiit cette teclnu<|ue : |)our amener les d<''cisions (|ui consacrèrent la suprématie d'Athènes sur la (iièce. vi de la (liei'e sur le monde, h's contem|)orains nous laissent entrevoir (|u il lalhil (les icssorls savamment a^t'nci's, un art meilleur ira'^>()cier et de disjoindre les concepts, une
LE niscouns ftcRir îto
(•motion moins brusqiu* ot plus nd roi lo mont mrléo (l<^ réfloxion.
Os discours parvenus à uno perfection relative allaient acquérir enfin la solidité d'une œuvre écrite. Celte réforme fut accomplie ])ar les sophistes. Kllc eut une cause latérale et presque accidentelle. Jusqu'ici nous avons observé qu'un genre, en se perfectionnant, se fixe, et Ton pourrait croire que pour l'éloquence le progrès tint également à des convenances internes, et que (îorgias lia la seulement une transformation fatale. Kn faveur de celte liypolhèse, on alléguerait ([ue le plaidoyer civil devînl un manuscrit pour des raisons qui lui sont pr(»pres, et doivent {)eu ii l'initialive des rhéteurs. Cependant, lorsqu on réfléchil, qu'on voit dans une allocution ce ([u'elle esl, une uMivre, ou plutôt ^//^ nrfe éphémère, lorsqu'on remarque la rédaction tardive de la démégorie, et c[u'on trouve aujourd'hui encore tant de harangues et de conférences, conservées seulement par un compte rendu, ou le souvenir des auditeurs, force est <U» reconnaître ([U(* d'habitude le discours naîl pour mourir, et qu'il triompha dé cette infériorité, vers 'i?."), grâce aux déclamaleurs de Thrace et de Sicile.
J'ai déjà dans le j)récédent chapitre étudié ces honnnes dont rimportancc philosophi([ue fut si grande. De cette analyse je ne retiendrai que trois remar(|ues, les seules (|ui nous intéressent c^n ce moment. T' Les sophistes sont (h»s vulgarisateurs; ils professent; ?" ils enseignent les leehni([ues, des moyens <*oml)inés pour atteindre une fin; or le but souverainement désirable* est de convaincre les tribunaux, rAssenddée et le Sénat, car l'Ktal «^rec Ivrannise l'individu, et (|ui persuade les gouvernants a tout l<* reste; 3'^ inquiétés parle problème de la certitude, ces théoricit»ns ne parviennent point à le i-ésondre, ils le léservenl, ou h» tranchent par la négative, et se résignent à supprimer la vérité au profil de la vraisemblance; volontiers ils croient quune opinion est acceptable si elle est acceptée. La signification de ces trois laits se dégage sans peine, tous trois
oui pour résultai lo. triomphe dv la parol<^ La parole est It* procédr crexposition favori do ces penseurs, Tobjet principal de leurs leroiis, et même la créatrice du monde, puisque les relations fondamentales de Tunixers sont le décalque des rapports institués dans le discours.
Celte dernière allirmation a de ([uoi déconcerter un moderne, elle est pleine de Tcsprit ancien. La doctrine sophistique n'a point irrité, mais au contraire passionné rilellade, car ces paradoxes répondaient ii la conviction intime du public. (Quelque chose dans les consciences les plus droites, était d'accord avec ces fanfaronnades dialectiques. Encore médiocrement avancée sur le chemin de Tanalvse, Tàme grec([ue a un penchant irrésistible à confondre le concept avec Tétre qui le conçoit, la chose <|u'il représente, et le mol qui lui sert d'expression. La période verbaliste n'est point finie. I^es sceptiques du v'" siècle auraient pu débuter par cette phrase de TEvangile, qui croit être chrétienne, et qui vraiment n'est qu'helléniqur : « A l'orifçinc était le verbe... el le verbe était Dieu. »)
(leltt* prééminence illéjj;ilime concentra, sur h' discours, de \'2ii à il"), l'activité mentale des (îi*ecs; ils appli([uèrrnt à l'arl «natoirï» la foret» de raisonnement et la netteté d'une école philosophique. On croirait donc fi itriori (|U ils étudièrent surtout la question df la prcuvt», et qu'ils examinèrc'ut le mécanisme de la démonstration. Mais cette hypothèse serait incorrecte: outre (|ue les problèmes lo*»i<[ues n'élait'ul [)oinl mûrs en ce moment, des négateurs n'étaient guère capables di* 1rs résoudre, (lomment recherchtM* les lois du raisonnement, si l'on n'v voit ([u un mirage de la eonsciencr, rt qu'on ne découvre» autour (h* soi ([ue l'incertitude et que la rontradietion .' Li»s hippocratistes, moins brillants (pn* les déclamateurs, pouvaient dire, et dir(»nt, en edet, (les choses pins e\aet(»s et plus pénétrantes sur la méthode, et les trouvailles essentielles en ces matières n'eurent lieu ([u'après trente ou (|uarant(» ans, che/ les dogmaticjues. IMaton et Arislole.
LE DISCOURS ÉCRIT ^s|
Les sophistes s'en tinrent à des remarques détachées, utiles pour l*usage courant, mais empiriques, et n*ayant que le caractère d'une recette. Le professeur communiquait à ses disciples certains développements qui pouvaient servir à toutes fins. Nous possédons encore des exordes a passepartout ». Ils nous montrent quelle fut la méthode employée; sans doute après avoir entendu TEuthydème et le Dionysodore plaisamment crayonnés par Platon, le premier désir du néophyte était de reproduire telles quelles les assertions qu*îl venait de recueillir; prouvant donc à sa famille qu'on peut être à la fois a Lacédémone et à Mégare, ou qu'on cesse d'être chauve avec un seul cheveu, il ressemblait ii ces adolescents qui frais émoulus d'une classe de philosophie, étalent à tout venant les trompe-rœil d'une doctrine métaphysique. Cette richesse est bien stérile, puisqu'elle se réduit à un jeu de mémoire, mais certainement les sophistes et leur école faisaient mieux. La formule enseignée était un modèle, un thème susceptible de changements, chaque raisonnement en produisait de nouveaux. Le suprême effort de ce système, encore empirique, mais très large, est la théorie des lieux communs. Etant donnée une hypothèse, vague, et qui embrasse beaucoup de cas particuliers, le maître indiquera les moyens logiques avantageux pour l'accusation et pour la défense. Une heureuse fortune nous a conservé l'un de ces programmes, les tétralogies d'Antiphon. On connaît le sujet de cet opuscule. Soit un individu frappé, à dessein, par maladresse, dans une dispute, quels arguments, pour ou contre le prévenu fourniront les circonstances matérielles, son caractère, son âge, ses mauvais rapports avec la victime ? Cette analyse d'une sécheresse voulue a scandalisé certains critiques modernes ; pour la juger sainement, l'on doit songcMqu'elle fournit un cadre, et n'a aucune prétention à tenir lieu du plaidoyer lui-même; elle est un auxiliaire pour le préparer, elle donne une série de « cartons », où l'orateur classera ses notes, ses pièces et ses témoignages. Cependant je concéderai sans peine que ces quelques pages portent l'empreinte OrvRÉ. 31
d'une époque et d'une civilisation particulières. Seul un Grec et un (irec imbu de philosophie dialectique pouvait se plaire à tirer d'une cause ce schème géométral. Antiphon est bien le compatriote des Asclépiades, et il applique aux affaires d'homicide le système médical de la prognose.
Autour de ces recettes dialectiques, se rangent quelques découvertes de détail, tendant toutes à convaincre l'auditeur. Thrasymaque de Chalcédoine soupçonna la puissance du pathétique, et la disposition des arguments fut alors le sujet de mainte recherche. Platon, nous l'avons remarqué, tourne en ridicule dans le Phèdre ces pédants qui divisent et subdivisent le discours ; on s'explique aisément qu'un pareil constructeur dédaigne ce travail méticuleux et mécanique, mais il avait son mérite : très conforme au génie de cette période et de ce peuple, il dépassait peut-être en profondeur les analyses d'Aristophane.
Les sophistes allèrent encore plus loin. Les innovations qui dès lors illustrèrent en quelques jours le nom de Gorgias, sont esthétiques. Leur unique but n'était point de caresser les oreilles et les intelligoncos ; l'orateur espérait que ces procédés liltéraires iiugnientcraient le poids de ses raisonnements, et, nous le verrons tout à l'heure, il employa ces îirlifices musicaux, qui possédaient, suivant les Grecs, une inconcevable vertu persuasive». Toutefois quand les déclamateurs prirent tant de peine pour se parer et qu'ils ajoutèrent à l'attirail dialectique tant de ciselures, de nielles et de panaches, j'admettrais dillîcilement que leur seul dessein (ni d'éblouir l'ennemi pour l'atteindre a coup si'ir. Ils n'étaient point des gens à convictions ardentes, ils eurent des âmes d'artistes, médiocrement profondes, avec plus de ralîinemenl que de vrai(» finesse, mais beaucoup de dexlérilé intellectuelle, le goût des voyages, peu de sérieux el dr suite dans les idées, l'amour de ce qui brille et de ce qui sonne : les habits sonïptueux, l'or répandu, les applaudissements. Kt cett(» faiblesse s'autorisait d'une doctrine qui de tout faisait un jeu, un défilé de barques chantantes et pavoi-
séessurl*eau sourde d'un fleuve însonduble. Décousus, changeants et futiles, comme beaucoup de cosmopolites, ils arrivèrent à merveille en ces années de rêves charmants sanguinaires ou insensés^ qui de la cime conduisirent Athènes au gouffre d'^Egos-Potamos. Euripide eut sa part de cette démence, mais il a dans sa subtilité, dans son désir maladif de plaire, trop de profondeur, d'inquiétudes et d'amertumes, pour qu'on lui fasse l'injure de l'assimiler aux sophistes. Ils ont eu surtout les qualités et les demiridicules d'un acteur qui vit dans le murmure des phrases, et la splendeur apocryphe du décor.
Désireux des jouissances esthétiques, les déclamateurs se mirent au travail, et, renversant l'ordre habituel des termes, la doctrine littéraire ne fut point tirée de l'œuvre, mais la créa. On s'efforça de plaire par raison démonstrative, et l'on régla les effets artistiques, comme on réglait tout à ce moment où triomphèrent les techniques réfléchies. Nous savons déjà que l'esthétique assez restreinte de cette époque s*attaquait de préférence aux réalités presque palpables des groupes rythmiques et verbaux. Telles furent les deux ressources principales de la nouvelle rhétorique.
Chez Gorgias les rythmes ne sont pas, ainsi qu'on le croit volontiers, directement inspirés du vers. La beauté des ïambes, des trochées, des hexamètres a sans doute piqué le sophiste d'émulation, mais il eut l'initiative ingénieuse de recourir aux éléments que négligeaient ses compatriotes, et de fait il ressemble beaucoup moins aux poètes grecs qu'aux poètes d'aujourd'hui. Les Grecs forment avec des valeurs brèves et longues des assemblages courts (pieds ou mesures); chacune de ces unités collectives, diverses en figure mais ordinairement pareilles en durée, sert ii constituer la ligne métrique. Ainsi procèdent nos musiciens; nos littérateurs emploient de préférence deux moyens très archaïques, et que négligeaient les versificateurs de l'Hellade : la rime et l'égalité de séries verbales, dont l'auteur compte les syllabes^ Sur ces deux points Gorgias fut le précurseur des
48i LKS FORMES LlTTr:RAniES DE LA PENSÉE GRECQUE
modernes. Qu'il rimiU, on le sait bien : souvent les analogies de terminaisons lui servent à marquer les coupures grammaticales, ce sont des rehauts de couleur sur les saillants de la bâtisse, mais la cause essentielle du plaisir est toujours la ressemblance, le fait qu'une articulation déjà entendue revient, et superpose avec justesse l'impression actuelle et le souvenir conservé. Ce principe, une fois admis, peut s'appliquer de manières différentes : 1° plusieurs propositions s'achèvent par une sorte d'écho (homoiotéleuton) ; 2** des sonorités pareilles s'accumulent (allitération proprement dite) ; 3® les mêmes expressions se représentent de nouveau ; 4" les mots, tirés d'une Seule racine, se nuancent, parce qu'on décline les noms et conjugue les verbes, et que la diversité de la désinence atténue la similitude étymologique. Plus célèbres encore furent dans les iizilii^v.^ de Gorgias, les périodes alignées au cordeau et dont les membres, sans rythme interne fortement accentué, sont égales en longueur ou proportionnelles. Voici deux exemples qui suffisent :
Trompant la Némésis'dos dieux, ovitant la jalousie des hommes. Divine lut la supériorité do Icmus i\nios. humaine leur qualité do
mortels.
On a déjà observé que cette symétrie amène dos antithèses, puisque chaque élément se mesure par son rapport avec un autre. Certaines allitérations, précédemment étudiées, avaient des résultats analogues : quand certains termes sont répétés, l'on incline à comparer les membres de phrases qui les contiennent. D'ailleurs le parallélisme, pris en lui-même enchantait Gorgias, et l'on doit pardonner à l'artiste celle complaisance, déjà sensible dans les proverbes préhomériques et les psaumes hébreux.
Il sacrifia peut-être encore davantage au verbalisme, et s'efforça d'enrichir le vocabulaire. Les expressions des sophistes furent exceptionnelles, surannées et poétiques : exceptionnelles, parce que l'écrivain cherche un effet, et dépasse le but; surannées, parce qu'en Grèce les paroles
d'autrefois inspirent un respect traditionnel, et qu'à dépouiller leur caractère pratique elles ont pris le caractère du jeu ; poétiques, à cause des raisons précédentes et de Textrème facilité des communications, entre deux séries d'œuvrcs, cadencées différemment, mais toutes deux cadencées. Ce travail appliqué aux substantifs et aux épithètes, modifiait le ton de Timage, de sorte que cette littérature est pleine de figures excessives. Quand Gorgias dit : « les vautours, sépulcres vivants » ou : « cette situation bien nourrie de sang et verdissante )> il abuse de la métaphore, mais il est comme Aristophane : pour concevoir le phénomène abstrait, il Tappuie sur un autre phénomène, voisin du concret et moins subtil. Le rhéteur songe relativement peu a la représentation évoquée ; beaucoup à la nature du signe, h la rareté de Tadjectif ou du nom.
Ces découvertes soulevèrent l'enthousiasme : le peuple athénien fut enivré, et même des hommes d'esprit sagace, des analystes aussi pénétrants qu'un Thucydide. Cette faveur universelle n'est pas inexplicable : les orateurs, s'adressant à la foule font aisément fanatisme, ils obtiennent de prime saut la gloire passagère et démesurée d'un chanteur. Les trouvailles de la jeune école étaient simples, et n'exigeaient point du public un grand effort de compréhension. On les embrassait d'un coup d'œil, et l'on croyait la supériorité d'un Gorgias écrasante, parce qu'elle était manifeste. L'éloquence apparaissait comme une chose sans précédent, une création voulue, artificielle et soudaine. Une étincelle jaillissait au choc de la poésie et de la prose assez terne, médiocrement intéressante entre les mains des logographes. On soupçonnait que cette technique allait en se modifiant, se répandre, changer la chronique et l'exposé des métaphysiciens. La prose n'avait au début du v'' siècle ([u'une existence négative. Son caractère propre était l'abandon du rythme, mais par les sophistes, elle naissait vraiment à la vie esthétique ; or la prose c'était l'avenir, c'élait Platon, Aristole, Démosthène, Xénophon, sans parler des modernes.
Voîlà de quoi légitimer tous les applaudissements qui grisèrent un Gorgias. — Tous ? C'est trop dire peut-être, car la valeur historique d*une tentative n'entraîne pas la beauté de Tœuvre accomplie. Malgré les transports des Hellènes qui entendirent ces déclamateurs, le critique a plein droit, sur quelques fragments, et sans fausse hardiesse, de soutenir que l'enthousiasme s'égarait. Il est sage de tenir en suspicion les œuvres où l'auteur applique une doctrine d'art. SI elle n'est point l'expression pure et simple d'un tempérament, si l'écrivain n'a pas des mérites cachés qu'il Ignore et dédaigne, il part à la conquête du succès avec un bagage trop mince, car deux ou trois principes, rapprochés tant bien que mal, quelques recettes, ne valent presque rien, au prix des tendances, des Idées confuses, des ardeurs, qui remplissent une ame créatrice. Mener ses phrases deux par deux comme un attelage docile, c'est bien, trier ses mots, secouer cérémonieusement et non sans lourdeur pédante le grelot des allitérations, cela passe encore, mais que devient le reste, c'est-à-dire presque tout ? La grandeur, l'émotion communicatlve, l'inllmlté d'un sentiment familier et profond, peut-on l'avoir lorsqu'on s'évertue à combiner des voyelles, qu'on préfère parmi les thèmes les plus rebattus, qu'on n'examine rien sérieusement, et qu'on vante le patriotisme athénien avec l'accent de Léontion ? L'art, d'après la théorie de Kant, est une finalité sans fin, et cette formule s'applique exactement au discours, dont la beauté demeure, quand le but pratique, supprimé, laisse voir les moyens choisis pour l'atteindre; mais si l'orateur fait lui-même cette élimination, il n'a plus que l'ombre du travail esthétique et ressemble à un peintre qui croirait son tableau irréprochable, du moment qu'il l'a bien verni. Ce n'est point qu'une œuvre ne puisse être légère, mais alors on lui demande en compensation la grâce et l'aisance, le charme de la dilliculté vaincue si complètement qu'on l'oublie presque, et qu'on pense moins il la peine qu'il la réussite. Aisé, souple, un Gorgias ne le fut jamais, et il n'avait nulle envie de l'être ; Il aurait cru
perdre une partie de son effort si on ne Tavait point remarqué. Glisser sur des phrases curieusement ciselées eut été presque un sacrilège. Aussi, le sophiste, pour employer un mot de Régnier, s'avance-t-il « pedetendm » avec le désir contentieux de toucher tous les points du schème qu'il a d'avance tracé par terre. Cet émule des acteurs tragiques a la raideur d\in automate.
Malgré leurs ridicules et grâce à eux, les déclamateurs firent ce que n'avait pas fait un Périclès. Ils « consolidèrent » Téloquence. Celte marqueterie verbale exige qu'on la prépare sur le papyrus, et le puhlic en j»ge mieux à la lecture qu'à l'audition. D'ailleurs n'attendez pas qu'un Gorgias laisse perdre en fumée le résultat de ses veilles. Artiste, il veut qu'on l'admire dans l'avenir, professeur, il espère que ses créations, analysées, feront souche de chefs-d'œuvre. L'heure était favorable à cette entreprise; d'elles-mêmes les phrases se déposaient sur les pages des livres. Le discours civil, modeste, domestique, débité sans éclat par des laboureurs devant les héliastes, traitant de petites affaires, héritages minimes, captations, bornages, cueillettes d'olives et de grappes, paraissait n'être point promis à une durée bien longue. Mais ici intervint une coutume très particulière. Les Athéniens obligeaient le plaideur à parler : il connaissait bien l'affaire, puisqu'elle était sienne, et de plus cette action personnelle avait l'air franc et sincère. L'idée de la représentation entrait assez mal dans ces têtes simples, elle y faisait son chemin irrégulièrement. Bien entendu la prétention des juges n'était point soutenable ; pour la maintenir en apparence on usa d'un expédient. Les parties au débat allaient chez un praticien qui leur vendait un discours. Demandeur et défendeur récitaient la leçon apprise. Après la sentence gardaient-ils leur manuscrit ? — Probablement, car ils l'avaient payé. Mais certainement l'avocat devait conserver un double de sa composition, pour la démembrer au besoin et en extraire des paragraphes ([u'il placerait ailleurs. De ce fait, l'clocjucnte juridique gagna en cousis-
i88 LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
lance. Cet avantage était obtenu au prix d'un subterfuge, mais dans tout ce chapitre nous allons retrouver à chaque pas la convention. Les Grecs n'en souffraient pas outre mesure. Sans rappeler ici les plaisaateries faites sur leur amour du mensonge, il faut dire qu'une civilisation rapprochée de l'origine, et par suite traditionnaliste, fait un usage excessif de la fiction ; car on ne peut et on ne veut pas harmoniser les réalités et ce qui les recouvre. Il y a, pour employer l'expression spencériennc, manque d'intégration. L'exemple précédent est décisif. Il nous atteste que THellade poussait la division du travail assez loin pour avoir des avocats, mais qu'elle refusait d'en convenir. Cet esprit d'inexactitude se déployait surtout dans l'éloquence, vu que le discours écrit était, par définition, une sorte de faux, et qu'à s'abriter continuellement sous le patronage de l'épopée, de l'ode, de la tragédie, de la comédie, de l'histoire, il avait pris à la longue quelque chose d'artificiel. Il n'est donc point étrange qu'An tiphon, Lysias, Hypéride et leurs émules revêtent la personnalité de leurs clients, et parlent comme des acteurs, a travers un masque d'ignorance et de bonhomie, qu'Isocrate fasse pour les fêtes des ouvrages qui nV furent point prononcés, qu'il écrive une apologie de Busiris, tyran mythique, qu'il se défende abondamment mais sans parler du tribunal que Démosthène et Eschinc publient après révénement des plaidoyers et des harangues qui sont en réalité des manifestes, où l'intéressé prévoit pour les détruire les objections qu'on vient de lui opposer. Flxcusablesou non, ces compromis donnèrent au discours rassietlc qui lui manquait, et là-dessus on bàtil un art nouveau. Il progressa vite, mais non d'un seul jet. Cette poussée en ligne droite est propre aux genres narratifs épopée, histoire) ou semi-narratifs (tragédie, comédie). Au contraire le lyrisme en s'élargissant se subdivise. Ce tvpe d'évolution est également celui de Téloquence. Un discours renferme sans doute des récits, mais qui ne ressemblent point à ceux du drame, leur signification est de convaincre.
et celte remarque s'applique encore mieux aux preuves et au pathétique. Puisque le but poursuivi est le tout de l'œuvre, quand il change elle se modifie. Or il est plus ou moins général, et suivant qu'il intéresse plus ou moins de personnes, nous rencontrons l'un ou l'autre des sous-genres énumérés par les rhétoriques. Le judiciaire traite des contestations «yoma/e^ que les individus ont entre eux, soit isolément soit par groupes. Le politique s'attache aux questions que soulève la conduite d'un Ktat ; et comme, en Grèce, certaines distinctions manquent, dont nous ressentons aujourd'hui le besoin, comme le citoyen subit la tyrannie de la cité, le plaidoyer politique mêle bizarrement les circonstances de la vie publique et privée. Enfin les œuvres démonstratives, si pauvres de matière, prétendent n'être point seulement un jeu. Le déclamateur s'échauffe pour des idées supérieures et se charge de belles missions ; il veut préparer une confédération internationale ou panhellcnique, il veut apaiser les discordes, rendre les conquérants modestes et les foules réfléchies. Pour arriver à ces fins il invoque les princif^es coutumiers, les règles universelles. Nous touchons presque à l'éloquence religieuse des chrétiens, à l'oraison funèbre de Bossuet, au sermon. La diflerence est qu'en Grèce le mythe (équivalent approximatif du dogme) ne put jamais se fondre avec le précepte moral, ce qui donne à cette prédication un aspect laïque. En outre les sophistes eurent plus d'ambition que de mérite. Mais leurs œuvres, quoique inefficaces, n'en sont pas moins le dernier terme d'une série qui progresse régulièrement vers une généralité croissante.
Ces quatre sortes de discours, juridiques, juridico-politiques, politiques, démonstratifs, n'ont point acquis du même coup une importance égale. L'espace de temps qui va de i25 à 322 comprend deux périodes assez différentes, et dont le point de séparation se place entre 300 et 350. Avant cette date la littérature oratoire fut juridique et démonslrahve, ensuite elle fut surtout politique.
Le discours politique, la démégoric, n*eut qu'une importance accessoire dans le dernier tiers du v* siècle, et l'exemple donné par Périclès ne porta pas immédiatement ses fruits. Pour l'éloquence comme pour la spéculation, les Athéniens de race ne furent point tout de suite à la hauteur de leurs maîtres ; ils admirèrent leurs créations sans avoir la puissance de les égaler. Au début de la guerre avec Sparte, les sophistes viennent du dehors, et ensuite, parmi les hommes qui pratiquent Fart nouveau, deux sur quatre n'ont pas le titre de citoyens, je songe à Lysias et h Isée. Naturellement la parole leur est interdite, et les démagogues qui fourmillent alors sont des médiocres : il y eut à ce moment ce qui arrive quelquefois dans les républiques brusquement triomphantes, une dépense exagérée de personnages politiques et un avènement d'ames subalternes; les marchands de moutons, de falots, de cithares, vilipendés par la comédie, ainsi que Cléon lui-même, ne méritèrent probablement pas - la moitié des injures qui les accueillirent, mais je ne constate point qu'ils aient marqué dans Thistoire. Alcibiade eut l'éclat d'un météore funeste, et disparut. Les conducteurs de la nation vinrent cinquante ans après, trop tard pour le salut, mais assez toi pour la gloire d'Athènes. D'ailleurs une démégoric, par essence, est fugitive, puisqu'elle vise un fait grave et passe avec lui : tandis que le plaidoyer civil et l'iTrisEiri; sont relativement stables, connue nous le remarquerons tout à l'heure, elle n'a pris de la consistance, grâce à Déniosthène, qu'en perdant une partie de son caractère politique, en devenant morale, autrement dit, démonstrative. Olynthiennes et Philipiqucs, prononcées pour obtenir un envoi de troupes, furent écrites pour créer un courant d'opinion. C'est par là qu'elles sont éternelles. Au contraire le plaidoyer civil se perfectionna promptenient, parce qu'un logographe était sans inconvénient un étranger. L'auteur ne paraissait point devant les ju«»;es ; son premier désir était qu'on l'oubliai, et celle action dérobée convenait bien à un
homme qui avait dans la ville une situation mal assise. En outre les espèces juridiques ont assez de ressemblances pour qu'il fut profitable de collectionner les discours, et, je Fai déjà montré, une cause matérielle empêchait que ces œuvres fussent détruites immédiatement. Quant h Vk-jdov.'z'.^y elle n'était pas la propriété exclusive des citoyens, et même les cosmopolites étaient naturellement portés vers ces idées fédératives qui concernaient tous les Etats, et ces principes moraux qui tendent h Tuniverscl. Le vague de la donnée permettait l'application facile des recettes littéraires, et la transcription était indispensable, puisque les novateurs avaient leur public de la Sicile à THellespont.
Toutes ces causes amenèrent un résultat paradoxal. Dans cet art de la parole, les artistes parlèrent fort peu. Isocrate garda un silence obstiné, et Ton ne vit guère s'avancer à la barre Antiphon, Isée ou Lysias. L'homme disert h cette époque est un homme qui écrit, qui se dissimule et qu'on redoute parce qu'il possède une puissance mal définie. Fabricant de plaidoyers ou professeur, son rôle est de vendre sa rhétorique, soit qu'il passe un brouillon à ses clients, soit qu'il les rende capables d'éclaircir et d'exposer une affaire. Il n'est point un combattant, mais un armurier et un maître d'escrime.
A cette catégorie appartiennent les trois grands orateurs judiciaires de la première période : Antiphon, Lysias, Isée; Andocide est un peu différent. Avec eux une étude psychologique peut aboutir, car le discours, comme l'ode, est un genre direct, et les traits individuels s'accusent quand on en vient aux derniers siècles de l'antiquité.
Antiphon cependant reste énigmatique, et nous connaissons mieux l'esprit de son éloquence que le sien. Il arrive ainsi qu'on se fasse l'homme d'une doctrine, le choix de la méthode détermine un mouvement organisateur, et forme un petit monde, dans le monde mental qu'on porte en soi. Les anciens, moins abandonnés que nous, moins soucieux de s'exprimer sans réserve, sont aussi plus fréquemment
(c doubles » et nous pouvons apprécier un livre, sans juger l*autcur qui les produisit. Chez Antiphon cette maîtrise d'un système n'amena point de scissions graves, car cet écrivain eut, autant que les conjectures sont permises, une tète admirablement faite, des idées rationnelles, et de la passion, vive, mais appliquée au service des arguments. Son goût fut pour la retraite, dans un cercle de disciples, pour l'action sourde et cachée ; seuls des préjugés aristocratiques rengagèrent, sur le tard, dans une conspiration hasardeuse et louche; il y succomba.
Avec ce caractère il contracta naturellement une sorte de rigidité dialectique, où Tardeur intime ne se révèle que par un excès de froideur. Si cette façon de penser et de dire triompha chez lui, c'est qu'elle répondait à son tempérament. Mais une fois adoptée elle utilisa pour son avantage les qualités et les défauts que je signalais tout à Theurc, et les marqua profondément à son empreinte.
D'où venait-il donc ce corps d'idées et d'habitudes que nous avons également rQtrouvé chez Thucydide, et par instants chez Euripide ? Le premier nom qui se présente à l'esprit est celui des sophistes. Or une objection arrive aussitôt, li'art des rhéteurs fut surtout verbal, et recourut plus volontiers aux concetti qu'aux chaînes d'arguments. Mais celte remarque mérite d'être bien comprise. Quoique un Ciorgias n'ait point étudié e.r professa le fondement abstrait (le l'argumentation, il a beaucoup argumenté, et cette dialectique, peu apparente dans ses écrits, fut souveraine dans les controverses orales. Des philosophes négateurs comme les sophistes raisonnent avec amour, ils excellent à rapprocher les notions, pour les détruire l'une par l'autre. Les sceptiques sont en général de brillants logiciens. Ils peuvent se donner libre carrière, et suivre leur instinct analytique, au lieu que les dogmatistes font à Tunité du système des sacrifices conscients ou dissimulés. Il est si facile de signaler les fiiux aplombs et les fissures de l'univers, si malaisé d'en saisir l'intime harmonie! D'ailleurs, au v*^ siècle tous les théo-
riciens discutaient, et au premier rang Zenon et Socrate, des constructeurs sans doute, mais aussi des critiques, car Zenon renverse la croyance vulgaire et Socrate cherche la vérité définitive à travers un chaos de contradictions.
Ce goût de Téristique est moins visible chez Andocidc, et pourtant lui se montre au grand jour. Outre que les circonstances Tobligèrent ii prendre sa vie pour objet de son Plaidoyer sur les mystères, il avait Tabondance verbeuse d'un méridional prompt aux confidences, et cet esprit agile et superficiel ne possédait en rien la puissance d'abstraction, la tenue logique et la ténacité nécessaires pour s'oublier au profit d*un système oratoire. Issu d'une bonne famille, frotté de littérature, ruiné, favori de princes qui lui facilitèrent quelques opérations commerciales, capable de parler, et non sans agrément, ce personnage est bien un Grec, un Grec du côté pratique, un Thémistocle manqué. Point d'idée maîtresse, de caractère « dominateur », mais des tendances, des appétits, servis par une facilité d'action inépuisable et allègre, rien de rare ni de distingué, mais une plasticité merveilleuse, le don de flatter, de calculer, de se divertir et de raisonner au besoin, telles sont les ressources de celui que les circonstances ont, ironiquement, placé près du grave Antiphon. Si ce portrait ne nous plaît guère, l'original séduisit fort peu les Athéniens. Ils semblent s'être volontairement fermé les yeux sur un fait indiscutable, l'utilité qu'eut Andocide pour assouplir l'éloquence contentieuse et glacée de ses prédécesseurs. Comme les critiques anciens étudièrent dans 4'arl le métier, qui en est effectivement la partie extérieure, donc la plus apparente, ils méprisèrent le seul écrivain de cette période qui méritât le nom d'amateur.
Avec Lysias et surtout Isée nous en revenons aux professionnels. Lysias est énigma tique, ainsi qu'Anliphon, mais toutefois moins que lui. Car il composa contre Kratoslhène un plaidoyer, où il raconte les malheurs des siens, durant la tyrannie des 30. On entrevoit cette famille de métèques
etd'isotèles, riches, inquiets, avec leurs maisons dans le quartier bas du Pirée, des ateliers, de l'argent plein leur cofTrefort, Tesprit domestique de ceux que la foule entoure et soupçonne, une générosité humble de subalternes, qu'on dépouillerait sans péril, qui peut-être ont du respect pour la nation dominatrice, et qui d'ailleurs, gagnant beaucoup, passent aux profits et pertes des libéralités énormes, afin de sauvegarder le reste de leurs biens. Dans ce tableau, maint trait convient aux financiers de l'ancien régime, en face de la noblesse, et aux banquiers juifs de tous les temps. Mais la principale raison qui rapproche le logographe de ses critiques, c'est qu'avec Antiphon le discours est une construction d'idées impersonnelles, tandis que le moindre plaidoyer de Lysias révèle le fond même de sa sensibilité. Kt tel est le principe de cette âme fine et gracieuse. Des notions réfléchies, il en eut, il nous a exposé un système politique très acceptable, de sagesse et de modération. Passionné, il le devint, quand on frappa ceux qu'il aimait, il s'employa à poursuivre les oppresseurs d'Athènes et leurs séides, un Kratosthène, criminel sans audace ni grandeur, et un Agoratos, plat valet de bourreau. Mais avant tout il eut la faculté de recueillir des impressions concrètes et d*en jouir,- et son émotion vite soulevée, vite divertie, permit rarement à la passion de se développer avec ampleur : Tolivier sacré dans la guérite qui le protège, au milieu d'un champ peu fourni de végétation et environné par les chemins, de sorte que lo propriétaire n'a nulle envie de couper la souche, pour susciter des commérages et encourir une condamnation capitale ; la petite maison bourgeoise, avec son étage unique et Tescalier sur le jardin, la chambre d'en haut, où dort le mari, et celle dVn bas, où la femme reçoit un galant, sous prétexte d'allaiter le nourrisson, les portes qui battent pendant la nuit, la lampe qui s'éteint, et qu'on va rallumer chez la voisine, le beau jeune homme, qui suit les enterrements pour y chercher des conquêtes à faire, l'épouse, de mœurs tranquilles, qui cède tout à coup, sur les conseils de
LE DÎSCOUnS ÉCRIT ',9r.
la domestique, ou simplement parce qu'on le lui a demandé, le boiteux, malingre et malin, comme tous les infirmes, qui sautille sur des bâtons, et emprunte à ses connaissances des ânes ou des chevaux, « non pour se pavaner, mais parce qu'il n'a pas de quoi se payer une monture », Mantithéos l'Athénien « distingué », bon écuyer, parlant net, utile à la république, mais trop vif en ses reparties, et désagréable à bien des gens qui lui créent de mauvaises affaires, voilà ce qui charme, amuse et occupe Lysias. Il n'y a pas à craindre que cette intelligence toute de détail ne se disperse, car elle a pour centre, à défaut d'idées définies, des habitudes que ne posséda point cinquante ans plus tard llypéride, esprit de même nature, mais caractère moins consistant. Sous sa fantaisie d'artiste le fils des métèques eut la solidité d'un travailleur, dont les ancêtres ont aligné des chiffres, apuré des comptes, compulsé des pièces, pesé des monnaies. Le nombre de ses discours est respectable, et cette fécondité fait penser aux laborieux pondérés des générations précédentes, un Eschyle, un Sophocle. Cette multiplicité de sensations repose sur un beau tempérament d'ouvrier.
C'est ainsi, je crois, qu'il faut comprendre cet Isée qui reçut des anciens le surnom, assez inattendu, d'impétueux. Mais rinfluence du métier fut encore plus évidente, car elle s'exerça sur un être de vigueur médiocre et de faible personnalité. Que le maître de Démosthcne eût de l'aptitude à se passionner, qu'il aimât les concepts assemblés logiquement, je l'avoue, et d'ailleurs ces deux dispositions mentales d'ordinaire vont ensemble, car toutes deux systématisent des tendances ou des pensées, et déjà nous avons signalé un parallélisme analogue chez Antiphon. Seulement ici l'ardeur est moins grande, la dialectique moins soutenue, et les œuvres n'ont point cette violence de parti pris, qui sous l'écrivain trahit l'homme. Cet excellent praticien réalisa l'idée du logographe et y ajouta bien peu. On le rangera parmi les gens que les psychologues appellent non sans dédain les
amorphes, et qui se moulent sur la place qu'ils doivent remplir. Il raisonna, s'émut, raconta, dans la mesure où la cause exigeait des arguments, du pathétique, un récit. Cette plasticité qui lui donna peu de relief ne fit pas de lui un orateur insignifiant, ni surtout un maître inutile. Quand Démosthène Quitta son école, il en rapporta un bon epitomi% fort maniable, de la technique oratoire, au début du IV® siècle.
Connaissant un peu ces quatre hommes, étudions le mouvement qu'ils imprimèrent à l'éloquence.
Klle comporte de la mimique, en prose bien entendu, puisqu'elle n'est pas strictement assujettie au rythme. Mais le discours civil n'étant point prononcé par l'auteur même, il y eut scission entre les phrases du praticien, et les gestes du plaideur. Si des œuvres comme celles de Lysias, qui dépeint avec finesse le caractère du client, étaient commentées, par son attitude à la barre, d'amusantes discordances eurent lieu quand un Athénien du commun débita les périodes architecturales et les analyses tortueuses d'Antiphon. L'on s'imagine sans peine la gaucherie des laboureurs, ranimalion déplacée des marins du Phalère, avec des rossouvouirs trop directs et pompeux de la scène ou du Pnyx. Se tenir et se mouvoir n'est point un talent qu'on acquière sans étude, et peut-t^tre maint logographe eût éprouvé une désagréable surprise si on l'avait produit au plein jour de la place publique. L'action ne devint guère l'objet de trouvailles que cinquante ans plus tard, lorsque» la politique fut maîtresse, et que la démégorie passa au premier plan.
J'ai déjà dit que le discours est musical; aussi, pour l'embellir, les sophistes avaient imaginé des combinaisons sonores, et un savant parallélisme de propositions. Cette dernière découverte eut le plus grand avenir, parce qu'elle rendait facile la division et la synthèse des pensées. Toutefois le progrès suivit une mai che assez bizarre, bien qu'au loud explicable. La mélodie de Gorgias et de ses imitateurs
ne put être maintenue. Elle était beaucoup trop rigide, donc peu pratique. Les affaires soumises au tribunal étant à la fois humbles et sérieuses, un plaideur eût choqué s'il avait négligé sa cause pour rechercher des ornements superflus. Des quatre orateurs que nous examinions tout à l'heure, un seul reproduisit avec exactitude les « mètres prosaïques » des sophistes, c'est Antiphon, le premier en date. Il fut ébloui par les triomphes des rhéteurs, et du reste son intelligence éprise de logique, n'avait point d'antipathie pour les schèmes inflexibles. Peut-être aussi, discourant sur des meurtres et devant l'Aréopage jugea-t-il que la gravité du genre ne répugnait point ii quelque solennité. Rn revanche ces contraintes eussent paru intolérables aux clients de Lysias; l'on ne se fût point expliqué que l'infirme, dont j'ai dit un root, fit tant de façons pour réclamer un secours de quelques oboles. Le logographe eut donc plein droit de s'avancer librement et, surtout dans les narrations, sa phrase va d'une allure dégagée. Sommes-nous ramenés au moment qui précéda l'arrivée de Gorgias ? — Non ; cette prose à ceinture dénouée ne ressemble guère à celle des chroniqueurs. Nul effort n'est perdu en littérature, il entraine toujours des conséquences bonnes ou mauvaises. Les inventions du rhéteur mettaient en lumière ce fait que, dans un groupe verbal, il existe des coupures nécessaires, des « membres » à proportions définies. Cette remarque put d'autant moins être négligée, que l'analyse logique elle aussi décompose la phrase en parties hétérogènes. Los parleurs les plus épris des cadences extérieures devaient, même à leur insu, faire coïncider les pauses du rythme et celles du sens. Il suffit pour vérifier cette observation, d'examiner îi nouveau quelques exemples, cités dans les pages précédentes. L'esquisse mélodique soulignait l'esquisse intellectuelle. Or celle-ci n'est point, comme l'autre, une juxtaposition, mais une synthèse. Dans l'harmonie grammaticale la symétrie binaire n'est qu'un accessoire. Étant donné qu'une période comprend des principales, des com- OuvRÉ. 32
plélives, des attributs et des sujets, jamais on n'opposent le sujet à Taltribut, la complétive à la principale. La technique des sophistes arrivait donc, en s'appliquant, à se limiter. Une conception naissait, plus complexe, et, pour employer Texpression des Grecs, la XçC,- ivttxstjAsvr^ cédait le pas à la XéJ'.ç z'j-^.iv/.vrr^, le rythme musical se subordonnait au rythme organique de la pensée.
Ces assemblages verbaux qui se préparaient, c'était pourtant de la musique encore. La transformation de Téloquenco reproduisait celle du lyrisme. Au temps d'Archiloque, d*Alcman et de Pindare, nous avions ce que nous avons au \* siècle, des éléments peu nombreux et courts, qui lentement s'agrègent et se combinent. Le couple de l'hexamètre complet et de Thexamètre catalectique, dans la poésie do Mimnerme, Fassociation d'un trimètre iambique et d'un petit vers chez Archiloque, sont comparables aux distiques oratoires de Gorgias et d'Antiphon, et inversement la triade des Olympiques et des Pythiques, c'est en un sens la phrase d'Isocrate et de Démosthène.
l/assimilation pèche en (|uoU|ues points, et la difleronce cîipilale est que dans la slropho prosaïque l'idée prédomino. A ohaiiuo fois, suivant la notion qu'il exprime, Tauteur improvise un rvlhme, et c'est la diversité dos fonctions grammatioalos qui règle la combinaison. Clette mélodie est donc très intollootuelle, ot devait l'être, car les concepts sont le principal cpiand on vont persuader, ot de plus l'orateur no saurait à l'oxomplo du poète distinguer par la struolurt* prosodi(iuo les parties do l'onsomblo musical.
La période est un vêtement commode de la pensée, mais trop pesant pour convenir aux sujets ordinaires. Kilo no prit donc toute son importance qu ensuite, lorsqu on s*adonna aux harangues démonstratives ol politiques. Ici du reste ainsi qu'ailleurs le temps fut nécessaire pour que col art atteignît à son apogée.
Il nous reste à étudier dans ces plaidoiries les assemblages verbaux.
LK DISCOURS l^lCniT 490
Noire méthode est de les considérer tour à tour comme des œuvres pratiques» théoriques et esthétiques. Mais le discours n'a guère de signification théorique. Il est pratique, essentiellement, et s'il enseigne ou raconte, c'est pour entraîner l'adhésion de l'auditeur. L'ignorance des juges, gens de peu qu'on rassemblait en foules, et le vague et la confusion inhérents aux lois de l'Attique obligèrent souvent les logographes à citer des textes, à rédiger des consultations, à se comporter en professeurs. Les crudits modernes y trouvent leur compte, car ces exposés permettent de reconstruire le droit des Hellènes. Mais chez eux la théorie n'en est pas moins exceptionnelle.
Ainsi l'aspect du genre a changé depuis 425 et 420, puisque les sophistes étaient surtout attirés par les eflcts esthétiques. Leurs élèves ne pouvaient rester fidèles à la tradition, car le client désirait gagner sa cause, et il eût fait peu de cas d'une composition irréprochable qui lui eût attiré la prison. Cependant le praticien resta un artiste, l'on rechercha toujours l'agrément des auditeurs, et on parvint a l'obtenir; aujourd'hui même ces phrases se lisent encore, et n'ont point seulement un intérêt historique. Mais la question est très complexe et il faut distinguer ce qui concerne l'auteur grec et le moderne.
Un Antiphon, un Lysias, un Andocide même quand ils méditaient TafTaire et prenaient leur calamc ne pouvaient oublier que les maîtres du genre, les sophistes, avaient mérité de flatteuses iipprobations. Il était diflicile d'être terne après des auteurs si brillants, et une nécessité presque matérielle imposait aux discours, par voie d'héritage, les parures qu'ils avaient reçues. Plaire au tribunal n'était du reste point inutile pour le séduire, d'autant que les juges, nombreux et mal instruits, n'avaient pas un sentiment très sûr de leur responsabilité professionnelle. Puisque TAréopage lui-même accepta pour un argument la beauté d'une courtisane, on ne sera point surpris que les héliastes, d'après Aristophane, demandent une sérénade au flûtiste traduit
devant eux, et n*acquittcnt point nn acteur, sans avoir entendu une tirade de Niobé. Virtuose comme Tinstrumenliste et l*homme de théâtre, Técrivain qui savait de jolies épithètes et des trilles éprouvait la tentation d*en user, et le public était complice de sa coquetterie. Sans doute Testhétique de cette époque considérait surtout les mots et les mètres, mais elle progressa. Quand Lysias trace des portraits d^une ligne si délicate, il n*ignore point leur mérite, et croiton qu'il dessina la silhouette de Mantithéos, uniquement pour que le discours parût être du jeune homme, et n'inspirât point la défiance qui poursuit les spécialistes ? Aussi bien que nous et mieux peut-être il goûtait la précision élégante de son esquisse. Mais sur un autre point je serais moins afOrmatif. [lorsqu'un avocat imagine de bons arguments, démêle avec sûreté les raisons qui peuvent émouvoir l'auditoire, et les dispose sur un plan lucide, il réalise un ensemble esthétique, un organisme dont les éléments concourent il la même fin ; mais, la dernière phrase rédigée, a-t-il conscience d'avoir fait plus qu'il ne voulait faire, coniproiul-il que sa peine osl payée d'une double récompense, ((uc l'œuvre, enîcace et persuasive, sera belle par surcroît ? (l'est possible, mais son propre mérite d'art le frappe moins que nous, indifférents au résultat de la plaidoirie. Il y a donc entre l'ancien et le moderne une différence radicale. Dans un discours nous ne cherchons que Tagrémenl, et nous ne le rencontrons point toujours oii Torateur a cru le mettre, eai* les combinaisons de sa musique verbale nous laissent froids et nous jouissons de trouvailles quil jugeait utilitaires.
Dès le premier mot de notre analyse cette divergence est sensible. I^e rôle de la passion dans l'éloquence a frappé tous les théoriciens. Or pour l'avocat elle est un moyen d'enlever le suffrage, tandis qu'elle nous procure les plaisirs du jeu émotif. Ajoutons qu'elle nous les donne avec une rare intensité. Un plaidoyer est une réplique, dans un drame réel, et qui intéressait fortement ses acteurs. Qu'il s'agît
LE DISCOURS ÉCRIT hO[
de la mort ou d'une perle pécuniaire, l'enjeu du débat n'était pas insignifiant, les parties à la cause sY^tTorcaient donc, et nous partageons leur angoisse, car nous les voyons peiner devant nous, puisque le texte reproduit approximativement les paroles prononcées. Un discours est donc une chose directe, comme le lyrisme, et plus encore que lui. C'est pourquoi Ton s'échaufFe à parcourir une harangue bien faite.
Cette force passionnelle ne put chez les Grecs se manifester tout de suite et librement. Outre que les élans du sublime sont interdits en des sujets restreints, le peuple d*Athënes eut pendant une quinzaine d'années le goiU du raisonnement abstrait et lui sacrifia la chaleur et la vie de l'éloquence. Faut-il supposer que la masse des juges, convaincue de son incapacité, craignait de céder à des entraînements illogiques? Pareille inquiétude n'existait pas au siècle précédent, lorsqu'une élégie décidait d'une conquête. Mais au temps du rationalisme intransigeant le concept parut si admirable qu'on ne voulut rien admettre à côté de lui. Le besoin que j'ai signalé chez Antiphon et Thucydide existait également, obscur et grossier, dans la masse de leurs auditeurs. Si ce fétichisme de l'idée est illusoire, si la passion conquiert toujours ou usurpe sa place, si l'émotion est immanente jusque dans les synthèses de l'école éléate, l'on comprend combien cette prétention à l'impassibilité était vaine chez une populace primitive encore, médiocrement mûre pour l'analyse, pauvre de notions bien organisées, et réunie en masses énormes dans l'enceinte des tribunaux. Antiphon est ardent, lui, le familier des Aréopagites, lui dont les discours étaient, suivant une antique légende, prononcés de nuit, pour qu'on ne put apercevoir la face inquiète des prévenus. Et Lysias est-il calme, lorsqu'il se jette sur le meurtrier de son frère, ou quand il met son art au service des autres, pour atteindre par eux tous les oppresseurs de sa famille .* Cette méfiance que les Athéniens avaient de leur propre cœur ne put donc aboutir qu'à des
interdictions verbales. Suivant un principe déjà bien souvent vérifié, Ton ne considéra point la passion même, mais les moyens littéraires qui l'expriment d'habitude, l'interjection, la question, ou pour employer le mot hellénique, l'hypophore. Le flot de lave coulait sous la croate rigide, on refusait d'y prendre garde, et l'on s'imaginait que les phrases étaient glaciales parce qu'elles avaient une structure régulière. Mais cette fiction n'était point soutenable. Les (c figures de pensée » proscrites de l'éloquence, pullulaient dans les apostrophes dramatiques, et la parente du discours et de la tragédie était trop étroite pour ne point amener des ressemblances. Toutes ces petites gens qu'on traduisait devant les tribunaux n'arrivaient point, malgré le logographe, h oublier les criailleries de l'Agora. Du temps d'Isce Téloquence avait perdu sa placidité philosophique, elle devenait « peuple », s'agitait, et l'on ne s'étonnait point quand quatre ou cinq périodes successives s'achevaient sur des points d'interrogation. Ces audaces valurent à Tavocat le nom d'impétueux. En fait il était peut-être moins passionné qu'Antiphon,et pourtant cette initiative eut de Timportance : elle supprima des conventions surannées, et elle ouvrit un champ illimité aux magnifiques emportements de Demosthènc.
La justesse dans l'imitation est une ressource esthétique peu familitTc à l'orateur, et cependant, de 410 à la fin du iv'' siècle, les avocats lui durent beaucoup. Ils pratiquèrent r« éthopée », observèrent les difTérences de caractères, de mœurs, et de professions, et de leur mieux, prêtèrent des actes et des paroles vraisemblables, soit à leur client, soil aux personnages du récit. Les modernes admirent fort la finesse des héliastes qui, tolérant Timmixtion du logographe, voulaient n'avoir devant eux que le plaideur, ou plutôt son image vivante et naïve. Mais la convention n'était pas sans avantages pratiques, puisqu'elle augmentait la force probante de la narration, donnait Tillusion des choses mêmes, et présentait un Irompe-l'œil, légèrement altéré pour les
besoins de la cause. Ces tableaux de genre avaient d'ailleurs à ce moment une grande vogue. Tandis qu*Aristophane, dans sa vieillesse chercheuse, annonçait Ménandre, Xcnophun faisait de Thistoirc une autobiographie et Platon jetait c*n marge de ses livres une foule de croquis piquants. Le peuple goûtait moins la dialecllque toute crue, il en proscrivait Tétalage ; mal content de la politique, et déjà penchant vers rindividualisme, il oubliait parfois le citoyen et la cité au profit de Thommc.
Cet esprit nouveau, manifeste dans les narrations de I^ysias, perce déjà chez ses devanciers, et si Autiphon est trop voisin des sophistes pour que son récit soit très vivant, Andocide, malgré sa demi-grossièreté, a des touches bien posées, quand il nous parle des spéculateurs qui s\issemblent « près du peuplier » et qu'il indique prestement en quelles circonstances eut lieu la prétendue découverte d'un complot. Le délateur, ayant des affaires à la campagne, veut partir de bonne heure, mais il se trompe, et, tout ensommeillé, prend le clair de lune pour l'aube ; alors dans la nuit transparente, sur le théâtre, il aperçoit une masse compacte, se cache et regarde à son aise les conspirateurs qui vont détruire les hermès. Mais reconnaissons qu'en ces peintures Lysias est sans rival. Les impressions que lui donne le monde extérieur entrent si bien dans la trame de cet espril que je n'ai pu l'étudier sans parler d'elles. Quiconque désire d'autres exemples, les rencontrera partout el, notamment dans le plaidoyer contre Kratosthène. Jamais on n'a mieux rendu Tindécision et Ta peu près des tueries poliliques. l'n des 30 arrive chez le métèque pour le prendre, et l'emmène ; cependant, ses acolyles s'étant écartés, il se laisse corrompre. On rentre chez le prisonnier, (jui ouvre sa caisse, mais le misérable y distingue beaucoup d'argent, (;t regrette de s'être vendu à si bon marché. Violences, protestai ions, dans la rue survient un autre oligarque ; ignorant du marché conclu, il ressaisit la victime prête à s'échapper. Mais, tandis que Polémarque, son frère», est conduit à la m(»rt, Lysias fait
ùOi LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
réflexion qu'on peut se sauver par les jardins: il avait trois portes h franchir, toutes trois sont ouvertes (car dans un pareil désarroi une maison ne pouvait être bien close); il passe et fuit.
L'on goùtc cette simplicité pour des raisons qui ne sont pas simples. En premier lieu, nous Tavons remarqué, chaque détail, bien vu, s'accorde avec notre expérience et notre sens intime du réel. Le privilège des écrivains qui n'altèrent pas les choses, est qu'ils ont pour collaborateurs tous ceux qui les lisent. Ce plaisir, quand un Grec nous le procure, a l'agrément de la rareté, car dans ce pays de philosophie et de politique on devine malaisément le train familier de l'existence. Un grand eObrt d'érudition nous ayant seul appris comment ces hommes, dont nous parlons toujours, mangeaient, s'habillaient ou se logeaient, notre sympathie va droit à l'écrivain qui ne dédaigne pas les petits cùtés de la vie antique, et dont les plaidoyers ressemblent par instants aux nouvelles modernes. Ainsi dans une collection le voyageur, qui commence à se fatiguer des marbres, tombe avec ravissement sur une figurine de Tanagra.
Celte impression, très spéciale, n'est pas toute de contraste, elle flatte aussi notre goût de la petitesse gracieuse. Petites sont les statuettes du coroplaste, et il a choisi ses modèles parmi les petites gens ; de même Lysias a, dans sa clientèle, des bourgeois modestes, des cultivateurs, un pauvre, et les affaires qu'il évoque sont quelquefois des bagatelles. Tel est un des traits de son atticisme, mais non le seul. Le développement comme le sujet, est menu, phrases brèves, discours vite achevé, on sent que l'orateur parle h demi-mot, qu'il mesure exactement sa peine à Timportance du débat, qu'il compte sur notre intelligence, que lui-même a les yeux vifs, et qu'il pourrait en dire davantage. C'est le charme d'un causeur spirituel, qui sait se taire. Venant de lui un mot, un geste ont plus de prix que les divagations d'un bavard. Kn outre les scènes représentées sont naturellement élégantes, car la civilisation des
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Grecs est une miniature, on y découvre à chaque détail la finesse d'un peuple artiste, et convenons que notre machinisme moderne est un puissant ouvrier de laideurs. I^a maison ou le mari outrage tua Tamant de sa femme avait, je n'en doute pas, bon air, dans sa bhincheur neuve, avec les quelques marches accédant au premier étage, un figuier, peut-être, contre la muraille, et des narcisses près du ruisseau. Sans être un peintre coloriste on complète le croquis volontairement sommaire de Lysias. Notre imagination travaille h Taise, parce que l'ébauche est indécise ; nous en savons juste assez pour que la fantaisie s'éveille. De plus tout s'ennoblit dans le recul du lointain. L'image en traversant les siècles s'est dépouillée de tous ses traits vulgaires. Elle en avait, soyez-en sûrs, mais nous pouvons les oublier, et si nos serviteurs sont rarement chez nous un objet de méditations esthétiques, si beaucoup d'adresse est nécessaire pour dégager la poésie que recèlent les aventures d'un gendarme, un résultat pareil est atteint à bien meilleur compte, lorsqu'il s'agit d'un peltaste ou d'un « hippotoxote » fraîchement débarqué de Scythie. Les détracteurs de l'hellénisme triomphent, car telle anecdote nous amuse chez Lysias, qui ne piquerait guère notre attention, à la troisième page d'une gazette. Et sans doute, dans les deux cas, les faits sont identiques, mais qu'importe si l'atmosphère a changé ? Croyez-vous qu'une broussaille soit la même, près de nous, sur le talus que souille la poussière jaillie du chemin, ou là-bas, à la lisière d'un champ, dans l'irradiation fraîche et superbe d'une aurore? Ces médiocres, séducteurs à parfums, bourgeois casaniers, ce sont, quoi qu'on fasse, les compatriotes d'Eschyle, de Platon, de Démosthène ; leurs faces ne peuvent nous sembler ingrates et se parent de quelque rayon, car auprès d'eux flamboie un prodigieux foyer d'invention métaphysique et de poésie.
Cependant, comme je raffirmais au début de ce paragraphe, ces effets délicats sont extérieurs à l'éloquence. Elle y arriva sinon par hasard, au moins par côté. En elle-
même elle n*est point faite pour subir la poussée du réalisme individualiste, et sa beauté propre est dans la force des émotions et la fermeté de Tarchitecture logique. Des arguments eflUcaces, faciles à comprendre, un plan où Ton se retrouve sans peine, assureront toujours à une harangue le succès positif sur le moment, et ensuite Tapprobation esthétique des lecteurs. Pour eux en effet cet édifice de notions est agréable à considérer, et ce plaisir se justifie par trois raisons, qui du reste sont presque inséparables : 1° l'adaptation des moyens aux fins nous donne le sentiment d'une harmonie ; 2° le travail heureux de Tartiste nous associe à la réussite ; 3'^ la netteté et la complexité organique du concept procurent un déploiement rapide et sur à notre intelligence. L'essentiel n*est pas que le tout soit inébranlable, et d'habitude il ne Test point, puisque Tavocat, homme d'une idée, ferme les yeux sur la moitié des choses. Du moins doit-il compenser cette insuffisance par une lucidité supérieure, et Tapparence d'une dialectique impeccable. A ce point de vue, le discours est très voisin du théâtre. Orateur et dramaturge s'adressent à la foule ; leurs œuvres doivent être saisies au vol et ne souffrent pus qu'on les examine à loisir. Le mérite est donc ici dans la chaleur et la clarté. Bien que le drame et le plaidoyer ne rejettent point les représentations colorées, ils recourent davantage aux sentiments et aux concepts.
Maintenant quelle fut la vahnir dialecti(|ue des Icigoj^raphes entre \*2h et 3G0 ? Durant cette période on tendit et Ton parvint à mettre ensemble la logique et réhiquenctî. Aiitiplnm rais(mne à merveille, mais il raisonne trop, re u'rst point un avocat au criniinel, cest un sophiste (|ui (examine (les affaires criminelles. Son argumentation est quelquefois « en l'air » et sans rapports intimes avec le procès. Non qu'elle tombe à faux, mais on sent que le schènie intell(!('tuel, antérieur aux questions posées, s'adapterait presque aussi bien à des (|uestions différentes. Même quand il discute sur le meurtre d'ilérode ou rempoisonnement pré-
sumé du charcute, récrivaln reste toujours Fauteur des tétraiogies et nous aimerions mieux moins de considérations, et plus de témoignages. L'on répondra peut-être qu'il était difficile d'en recueillir ii cette époque. Mais pourquoi ? — Parce que la civilisation grecque, laissant à Tindétermination une part assez large, n'avait ni communications régulières, ni moyens sufliisants d'information. (]ette pénurie de documents s'explique donc par la loi fondamentale qui dirige nos recherches. Que l'on étudie le monde extérieur «u celui des concepts, la prééminence du général et de Va prioriy tient au progrès insuflisant de Tintégration. On pouvait donc espérer qu'avec le temps l'on arriverait à Texamen des notions particulières. De Tait Andocide et Lysias, inférieurs h Antiphon, le dépassent en ceci qu'ils le prennent de moins haut avec les circonstances de Taflaire, qu'ils usent modérément des idées préconçues et que dans la cause ils considèrent la cause même. Lysias, il est vrai, n'avait aucun penchant pour les abus de la dialectique, vu ([ue son tempérament n'était pas d'un dialecticien. L'exemple le meilleur nous est donc fourni par Isée. Cet homme d'individualité médiocre, est d'autant plus intéressant pour le philosophe, car il n'a dévié en rien le mouvement de l'histoire littéraire. Or l'accommodation, chez lui, est presque parfaite. Le discours qui traite de Ciron et de son héritage est un excellent modèle de raisonnement appuyé sur les faits, ne les dépassant point, ne restant point en deçà, ne les violentant et ne les faussant que le moins possible. L'arme affilée par les sophistes est aux mains des orateurs. Ils en connaissent le maniement, Déinosthène peut venir. Les auteurs démonstratifs firent des trouvailles aussi précieuses. L'âTuicsi;»^ fut pour l'invention un milieu très favorable. Générales de sujet, esthétiques de tnidiinces, ces tirades recevaient sans intermédiaire l'impulsion de la nouvelle école, et de plus, pompeuses, strictes en leur rythme, et chargées de mots extraordinaires, elles tenaient du lyrisme et remplaçaient partiellement les hymnes, les àTT'.vau
i08 LES FORMES LITTÉRVIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
et les dithyrambes naguère souveraiDS dans les panégyries. Bien que la force de la coutume autorisât dés compositions analogues à celles de Pindare, bien qu'on ait découvert un pcan de Tépoque alexandrine, Téloquencc d*apparat fournit, dès le début de la guerre du Péloponèse, un équivalent moderne de la cantate, avec des thèmes pareils, Téloge des anaktcs fabuleux, le rappel des souvenirs légendaires, mais une conception plus laïque, une intervention moins constante des dieux, une musique moins dominatrice et une prédominance visible des idées réfléchies.
Ii'£7?3£'.;'.; ne resta pas longtemps dans les fêtes. La lecture l'emporta sur la récitation, ces œuvres indulgentes aux fictions en admirent une de plus; l'auditoire devint imaginaire, et suivant une loi qui fut alors absolue les orateurs se turent. Le type achevé de cette génération intermédiaire est Isocrate.
Il n*a rien de mystérieux, parce qu'il ne cessa jamais de s'intéresser à lui-même. Sous les théories qu'il expose, sa personne reparait toujours, sans brutalité, mais avec une insistance maniaque, une profusion d'excuses, qui sont encore une co(|uetterie. Ce curieux homme est bien à sa place dans celle période où l'individualisme grec se développa, (iomnu* Xénophon, le rhéteur fit ses mémoires, et nous conta l'Anabase d'un pédagogue, à travers les rouleaux de papyrus cl les salles de conférences. Sa vie est une, son anie aussi, ayant pour centre d'équilibre quelques notions, quelques désirs, et surtout des habitudes. Ainsi que Lysias et qu'lsée, il dut beaucoup à la discipline. Klle ne rencontrait point d'obstacles. Quoiqu'il vante dans le Panathénaïque rexcellence de son tempérament, il n'était pas des sanguins et des robustes. Un filet de voix, nulle prestance en public; il avait cette médiocrité vitale qu'on observe chez certains appliqués, Boilcau, Pope et Spinoza. Mais il ne mourut pas sitôt (jucux. Avec minutie, il gagna presque la centaine; cette longévité bizarre est parfois accordée aux valéludinaires soigneux. Sa vanité fut sans bornes, son
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orgueil équivalent. La vanité d'un nerveux, afliné par les jouissances esthétiques, sensible aux dehors, et cependant toujours penché sur lui-même, Torgueil d'un homme qui mania des concepts généraux, avec une aisance professionnelle, et qui, médiocrement soucieux des autres, ne soupçonna point ce qu'il ignorait, et fut assez piètre philosophe pour croire sa philosophie supérieure aux doctrines académiques. Il n'y avait pas dans cette sécheresse matière a de la passion, ni à beaucoup do pensée. Qu'lsocrate apprécie exactement certains détails, c'est naturel, car ses réactions psychiques ne sont point violentes, et ne modifient pas ce qu'elles saisissent. Mais l'analyse, chez lui, s'arrête court, et laisse hors de ses prises la haute abstraction et la particularité concrète. Celui qui jugea le Panégyrique plus profond que le Phèdre ou le Banquet prétendit que ses déclamations avaient plus de force efficiente que les harangues de Démosthène. Il refusa les leçons de métaphysique de Platon et voulut enseigner la diplomatie a Philippe. De pareilles erreurs ne purent accompagner un talent réel, que dans un état archaïque, où des artifices verbaux, nouvellement découverts, avaient un prestige excessif. J'accorde qu'un sédentaire, de vie retirée, eut quelque droit de négliger le réel. Mais il en abusa; il avait une insuffisance radicale que les anciens supportèrent parce qu'ils n'en étaient pas exempts et que volontiers ils confondirent la valeur absolue d'un livre et la netteté des concepts, l'agencement des mots et la pureté des rythmes. Isoerate eut l'avantage d'incarner brillamment un défaut. Infaillible moyen de réussir. C'est par là qu'il obtint la renommée, et aussi, convenons-en, par une activité sans à coups ni tâtonnements. Sa volonté fut soutenue pendant près d'un siècle, et aujourd'hui même l'ampleur dos œuvres met on considération le critique le plus malveillant.
Ici la mimique, naguère importante, devient nulle. I/izi^sir'.r, lue fréquemment, est déclamée quelquefois, mais par des élèves ou des adversaires, dont l'écrivain ne peut
régrler les mouvements. Et comment un homme eût-il fait des gestes en débitant des tirades si froides ?
A priori les effets musicaux semblaient également sacrifiés, et Ton ne devrait en bonne raifon chercher aucun rythme dans le Panégyrique, puisque jamais Tauteur ne le prononça. Mais cette induction serait fausse. Personne n'a porté autant de soin h Texécution de la mélodie prosaïque que ce muet, et s'il occupe une position fâcheuse, il met à la défendre beaucoup de persévérance. Tantôt il observe que le secrétaire qui présentera sa lettre h Philippe pourra la gâter par inexpérience. Tantôt il s'indigne que des lourdaux laissent tomber les mots, un à un, froidement, comme des chiffres. Cet entêtement pourrait déplaire, si l'on oubliait que le genre démonstratif est esthétique, et consciemment, et qu'en Grèce la notion d'art la mieux éclaircie est celle des rapports mélodiques. Ceci posé, le parti pris du rhéteur n'est plus étrange, ni même l'union de ces deux choses contradictoires, l'écriture et le chant, puisque le travail de l'écriture permet seul que le chant soit précis et varié. Isocrate reprend une place, et fort belle,
dans Thistoirc de l'évolution verbale. Ktudions en effet un passage fameux, thème favori de nos analyses universitaires, Texorde ([ui introduit l'Kloge d'Athènes :
Souvent *, j'ai remarqué avec surprise que les créateurs d'asseiubléos j)anéi>\ri([uos et les fondateurs do combats gvniniquos jugèrent (|ue (riienrensos dispositions cor|>orellos méritaient de pareilles faveurs, mais soulTrirent que des lionuiies, ((ui. dans leurs tentalives indiNiduelIes, obligent le public, ef dans leur culture inlellecluelle cherchent des prolils également avantageux pour leurs semblables, restassent privés d'honneurs.
Celte phrase produit une impression de plénitude, parce
fx'.av Tiarv ariEVî'.uav.
LE DISCOUIIS fiCKlT Ml
qu'elle renferme des propositions unies, mais distinctes : on pourrait la réduire au squelette : « IlsAXa*/.».; eOaj;xa7a.... Tcov etc. — cT! : Ta^ [xàv... i^qwojav, TcTg cà... izsvsiixy; ». L'intérêt de ce dessin serait médiocre^ si les fonctions logiques n^étaient mises en valeur par le redoublement (twv Tuvaya- Y5VTWV... y.xTarrr|Grr/T(â)v, toT; 'jrsvri^xffi... 'irapaTXîJaîaT*.) ; cette insistance fait saillir les articulations grammaticales et nous donne le plaisir de les bien voir. En troisième lieu, les membres homologues attirent l'attention sur leur parallélisme, et la symétrie, incomplète, est d'autant plus adroite, car la (in du passage, à partir de iv., s'ordonne suivant la progression â/>A/7&^ que nous connaissons bien par certaines strophes du lyrisme moderne. Entre tous ces éléments des pauses interviennent, et séparent des lignes métriques (xwXa); elles couvrent approximativement les groupes verbaux que je signalais tout à l'heure, et en rendent manifeste la savante pondération. Ces repos, bien placés, ménagent les forces du lecteur. On déclame sans peine de l'Isocrate, et ses périodes, comme les exercices de solftge, indiquent à Tapprenti le moment de respirer. Même pour qui se contente de parcourir la page, le travail est fort allégé par ces interruptions, et si Flaubert a raison de croire qu'un mauvais écrivain serre la poitrine et gène le cœur, je ne doute pas qu*un artiste ne tire du Panégyrique un plaisir facile et matériel : le coude sur Vin ortuvo. Ton glisse à travers les phrases, et je concède quelles sont grises et sans relief, mais on avance aisément et Ton rend grâce à celui dont les cadences nous épargnent les faux pas. Ces remarques supposent Texistence d*un schème intellectuel qui assouplit, élargit et complique un schème musical. Nous sommes au terme du travail qui commençait dans le plaidoyer civil, et la réussite actuelle nest point r«*fret unique du temps puisque Isocrate et Isée sont approximativement contemporains'; mais le genre démonstratif se prétait mieux aux innovations esthétiques*.
Cependant les moyens d*art qu'il emploie sont loin d'être
tous positifs, et Técrivain s'étudie beaucoup moins à nous réjouir qu*à ne pas nous blesser. Ce désir, manifeste dans la crainte de Thiatus, se révélera davantage dans certaines précautions de style. L'horreur de la secousse et de la faute est le principe de cette éloquence. Technique de professeur, qui a relevé les erreurs de ses élèves, et pris en classe un besoin maladif de la correction. Technique de théoricien, possesseur de quelques règles simples, et qui taille sans pitié ce qui dépasse. Technique d'artiste arrivé h la maîtrise, soucieux uniquement des effets qu*il a dans la main, et croyant rafliner, quand il exagère. Pour ces divers motifs, soit isolés, soit réunis, la rythmique d'Isocrate nous remet en mémoire les tableaux impeccables et ennuyeux des écoles pseudo-classiques, quelques vers de Boileau, les statues où triomphe la facilité neutre, et les prouesses de ce qu'on nommait naguère la littérature académique.
J'en arrive à la partie verbale, dont j'étudierai d'abord la valeur pratique et théorique.
Tandis que les plaidoyers civils et les harangues n*ont pas grande signification doctrinale, il en est autrement pour riris*'.;'.^. Ln fin utilitaire qu'elle se propose est une consé- (juence impliquée par dos notions rationnelles. Ainsi procédaient les maîtres d'Isocrate, et sur ce point il n'a pas innové. Il eut ses idées, qu'on peut trouver insuffisantes, mais qui furent systématiques. Klles se ramènent à quatre principes : application aux Ktats de la morale qui convient aux individus, et surtout d'une conception très hellénique, celle de la Némésis (chacun obtenant sa part, et rien qu'elle) ; fédération des puissances grecques, établissement d'une ligue dirigée contre le Barbare, et présidée par une société supérieure (Athènes, et comme pis aller la Macédoine;; division de Thumanité en trois classes : nation gouvernante, nations alliées, nations sujettes; sanction du droit universel par la gloire, plaisir d'amour-propre que Féloquence éternisera. Les pièces de cet assemblage nous sont déjà connues; le peuple modeste et satisfait, c'est la tribu
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primitive considérée de loin et fort en beau ; lu symmachie des villes c'est Taniphictyonie ou le premier empire maritime d'Athènes; la vanité traditionnalistc, le besoin de s'illustrer, c'est le principal ressort de ces âmes jeunes qu'enivrent encore les fanfares de Tlliade. Ces divers éléments se combinèrent sans diflfculté. Les sophistes au siècle précédent avaient cru découvrir les règles de la conduite, l'Académie suspendait le monde tout entier l\ la morale, et les cités grecques, moins vigoureuses qu'autrefois, mais rapprochées par leurs relations commerciales, littéraires et même hostiles, avaient pris conscience de leur parenté, et vaguement inclinaient au cosmopolitisme; réunissez tout cela dans une âme ordinaire, maladroite à voir la complexité des choses et leur dillîculté, vous aurez le système philosophico-politique dont Isocrate fit successivement hommage ii ses compatriotes et i\ leurs adversaires. On sUmagine volontiers que les dynastes accueillirent ces leçons avec un mépris calme. Mais peut-être conservonsnous ici des préjugés modernes. Cette folie de prétendre enseigner aux princes leur métier de roi, seul Aristote eut la sagesse de s'en défendre. Ses maîtres, et au premier rang Platon, avaient cru qu'une pareille tache n'excédait point les forces d'un raisonneur. A la cour de ses patrons, l'homme trois fois divin eut des illusions presque aussi naïves ([ue celles du Panégyrique et du Nicoclès. Mais prudemment il ne rédigea point ses consultations, et il aima mieux écrire les Lois ou le Théétète. Cette modestie n'était pas à la portée d'Isocrate. Sa pédagogie gouvernementale était la substance de son esprit ; s'il n'avait dit ces choses, il eût été contraint de se taire. Voilà pourquoi l'on ne peut malgré tout le traiter en grand homme ; il a pris les doctrines des sophistes et de T Académie, par le bas, ot, chez lui, le simplisme didactique n'est point corrigé par la dialectique cinglante d'un négateur, par la hardiesse construrtlve d'un synthétique. Toutes ces phrases où le professeur se mira pendant trois quarts de siècle sont le triomphe d'un intellectualisme qui n'est pas toujours intelligent.
Ouvré. 33
51 i LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
Pourtant comme Isocrate est malencontreux et provoque des comparaisons désobligeantes, son programme n'est point sans rapport avec celui de Démosthene. Si nous tentons d'extraire les idées qui soutiennent les Philippiques, nous rencontrons quatre principes : 1® prééminence d'Athènes; 2" intervention constante pour appuyer les petits contre les grands, et conserver entre THcemos et la Crète un Ktat vaguement fédératif; 3® croyance ferme a l'infériorité du Barbare ; 4® appel à la gloire, récompense des villes qui font leur devoir. Ce rapprochement est foi*t propre à montrer combien deux théories pareilles différent en des esprits différents. Où le rhéteur ne trouve qu'un motif de s'abandonner et de s'affadir, le politique aperçoit mille raisons de résister, et nous verrons tout h l'heure cet édifice de conceptions nobles et surannées, chancelant par place et plein de lacunes, devenir le ferme rempart des libertés athéniennes.
Movennement heureux dans ses doctrines, Isocrate est-il un artiste supérieur? Personne, je crois, n'attend de lui de bien vives émotions, et Ton aurait lort de prendre le Panathénaïque ou TAntidose, si l'on y cherchait le pathétique d'Iphigénic à Aulis, ou d'une Olynthionne, ou nii^me rardeur contenue du plaidoyer sur le meurtre d'Ilérodc. Dans le Plataïque Toratcur s'agite vers la fui, exception rare et dont il faut lui savoir gré. Apprécier la couleur et le saillant des choses, peindre avec des mots un paysage et un caractère, sont bagatelles qu'il négligea. Pourtant ces œuvres graves contiennent une comédie : par la porte qu'elles entre-bâillent on découvre le cabinet de travail. Les élèves sont là qui écoutent, admirent, et recopient. De temps en temps, un conciliabule. On met h l'épreuve les morceaux terminés. On somme un adversaire accommodant de dire s'il a pu résister à une si forte dialectique. Mais je doute qu'Isocrate ait voulu mettre dans ses œuvres l'agrément d'une saynète. Son désir était avant tout d'avoir un bon vocabulaire, d'éviter les phrases incorrectes et traînantes, de créer un ensemble
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facile îi saisir, de grouper ses arguments d'une façon régulière. Tentative honorable et qu'on louerait sans arrièrepensée, si Torateur n'avait pris les devants. L'irritation du lecteur est le châtiment obligé d'une pareille suffisance, mais cependant on éprouve à fréquenter un pareil esprit un réel contentement. Ce langage moins pailleté que celui des sophistes, qui ne rappelle plus le dithyrambe, et s'adapte bien à des idées logiques et sensées, cette succession de raisonnements clairs et suffisamment vraisemblables, cette morale qui néglige les dessous inquiétants de l'univers, tout cela fait une atmosphère, en somme, réconfortante. Ce n'est point l'air brûlant des cimes, ni la brume des marécages; on se croirait plutôt à mi-hauteur d'une colline, devant des campagnes bien cultivées, causant avec un Athénien par endroits, semble un métèque. Ce qu'il nous enseigne n'étant pas rare, on l'assimile sans difficulté. Comme Isée l'impétueux, Isocrate eut une haute valeur pédagogique, et sa superbe était légitime, car il suscita des chefs-d'œuvre. Seulement ce fut Démosthène qui les composa.
Tous ces habiles, tous ces laborieux du commencement étaient des professeurs, et préparaient la venue d'un élève qui les dépasserait. On s'est complu à célébrer dans le défenseur d'Athènes la victoire d'une volonté, puisant ses forces en elle-même et brisant les contraintes de la nature. Mais rien au monde n'arrive, qui n'arrive naturellement. Les Philippiques répondirent à l'appel des circonstances, et la fleur éclatante et acre, qui s'épanouit soudain, avait des racines.
D'abord une cause d'arrêt disparut quand les Athéniens de naissance furent en état de manier la technique oratoire. Eu 425 ils faisaient leur rhétorique, avec (lorgias. Lentement les choses qu'ils admiraient descendirent dans leur Ame et celle de leurs enfants, l'assimilation s'acheva au début du IV® siècle, et alors, vers 390 et 380, naquirent une foule d'orateurs, attiques au sens légal du mot, Kschine, Lycurgue, Phocion, Ilypéride, Polycucte, Démosthène.
VÎDgt ans plus tard, quand ils sortent de Tadolescence, que leur éducation est complète, leur intelligence fraîche, leur âme ardente, ils peuvent s'avancer vers la tribune, et répondre au crieur qui lance la phrase sacramentelle : (( Qui veut prendre la parole dans rassemblée du peuple athénien ? »
Pour la philosophie Tincubation dura moins, et Socrate succéda presque immédiatement ai Protagoras et Anaxagore. L'esprit national avait-il avant la guerre du Péloponèse une puissance créatrice qui par la suite s'affaiblit ? Ou bien les synthèses d'idées sont-elles rapidement transmissibles, et doivent-elles peu à Thabitude et h la patience? Souvent les vocations métaphysiques se révèlent sans tarder, tandis que des années sont nécessaires pour apprendre les mots, et discipliner la phrase rétive, car Pimportance du métier est plus grande chez l'écrivain que chez le grand spéculatif. Cet apprentissage, nous devinons comment il s'accomplit; d'ordinaire les futurs politiques allèrent à l'école de leurs prédécesseurs. Le fait est prouvé pour Démosthène, Ilypéridc et Lycurgue. Il peut faire doute pour les autres, et du reste là n'est point ressenliel. Ce qu'on doit signaler c'est que les découvertes des sophistes se rapprochaient de la niasse agissante, et devenaient plus démocratiques, moins bizarres, par la vertu même de leur perfection accrue. Les antithèses de Gorgias agréaient à des hommes qui n'y cherchaient (ju'uii divertissement; le schématisme d'Antiphon ne choquait point un tribunal de spécialistes, mais Antiphon et Gorgias eussent perdu leurs avantages devant le peuple. Pour être pleinement elUcaces, l'argumentation avait besoin de Lysias et d'Isée, le style, d'Isocrate. Grâce à leurs efforts, la technique « descendit »> vers la harangue, et cependant, la harangue a se haussait )> pour la recevoir. Je n'ignore pas qu'une telle assertion est paradoxale. On admet comme un axiome qu'après Périclès l'art déchut, et certains critiques, poussés à bout, confesseraient qu'auprès de son devancier Démosthèiie
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pâlit. Ce jugement repose sur une confusion : Pcriclès fut certainement un homme d'Etat supérieur. 11 porta en lui Tiime d'Athènes triomphante, il fut l'un de ces personnages qui manquent rarement aux grandes époques historiques, et dont l'existence est le signe, reflet, et la cause partielle de la prospérité nationale; les adaptations heureuses dont elle résulte prennent corps en ces puissants cerveaux, et ils accroissent leur force de toutes les énergies qu'ils coordonnent. Mais de là conclurons-nous qu'au point de vue restreint de la perfection verbale, l'ami de Thucydide et le patron d'Anaxagore surpassât d'avance tous ceuxqui monteraient il la tribune du Pnyx ? Les quelques phrases qu'on a conservées de lui sont un paralogisme ingénieux, subtil, mais un paralogisme, et qui sent l'influence de Gorgias, puis des comparaisons frappantes et concrètes, très analogues aux formules du dicton. Si quelque caprice d'Hadès avait ramené le politique parmi les médiocres qui pullulèrent après sa mort, certes il les eût méprisés, mais, pour en avoir raison, il se fiit mis quelque temps à leur école.
L'art progressait donc, mais la ville faiblissait. Voici le premier exemple d'une forme littéraire qui s'élargit, dans une cité qui diminue. Progressivement rétréci, l'horizon d'Athènes touchera bientôt aux parapets des murailles. Or, cette décadence qui tuera Téloquence politique, lui donne entre 360 et 338 un moment de splendeur. Le problème de la vie nationale trouble ceux m<^me qui refusent de l'apercevoir ; l'on acceptait l'humiliation de l'I^^tal, sa destruction imminente est un danger qui touche les plus égoïstes. Après la période où les particuliers insoucieux de la chose publique l'abandonnent impunément, une crise se déclare^ l'organisme social se contracte sous la douleur, et l'esprit collectif rayonne une dernière fois, comme une lampe qui va s'éteindre. Les démégories sont alors ardentes et sublimes parce qu'elles soulèvent des questions vitales, et qu'au milieu de la masse endormie les clairvovants crient leur anxiété, leur espérance tenace et leur indignation.
A cette époque l'éloquence publique cesse d'être purement verbale et s'éternise en des écrits. On eût malaisément créé sans le secours du papyrus les œuvres compréhensives qu'exigeaient les circonstances, et les défenseurs de la Grèce purent d'autant moins se contenter de la parole que leurs harangues furent des manifestes. Durant la guerre qui commence en 357, et s'achève seulement à Chéronée, l'essentiel n'est pas de conduire à bonne fin telle ou telle opération. Pydna tombée, Méthonc conquise, Olynthe détruite, la situation n'eut point été sans remède si les citoyens avaient su vouloir, et même en admettant que ces défaites fussent irréparables, l'on devait pour en prévenir d'autres changer l'humeur du peuple athénien. Le problème politique se compliquait d'un problème moral, la démégorie était une leçon, un ce cours » de sagesse, de sens pratique, de dévouement, et bien que les dispositions de râxxATijtx aient lentement changé, bien que Démosthène ait recruté peu à peu des adhérents et des auxiliaires, l'effet de ses arguments ne fût point tel qu'on pût aussitôt les oublier. Heureuse nécessité qui contraignit le grand homme h publier ses conseils. Le vohime, circulant quelques jours après le vote, attirait a nouveau l'attention, prêtait aux commentaires, pénétrait chez ces riches dont beaucoup vivaient à Fécart loin du Pnyx vulgaire et tumultueux. Il allait, ce rouleau ^ sous les oliviers de Thorikos, aux pentes du Laurion, purnii les fermiers des mines et les entrepreneurs, et plus loin encore, transporté dans les navires, cheminant sur les rampes du Péloponcse avec les ballots, à Sparte, à Mégalopolis, il Thèbcs, à Périnthe, à Byzance, partout où Pesprit grec vivait avec la langue grecque, il cherchait des alliances, il excitait la haine contre les entreprises du Barbare.
Synthèse de la parole et de Fccriture, réioquence de la srconde période fut de tout point un couronnement. II n'v (;ul pus seulement substitution du politique au judiciaire et an démonstratif, Démosthène continua tous ses prédécesseurs. D'abord les conseillers ordinaires du peuple, ces gens
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qu'il moleste un peu dans le préambule de la première Philippique et dont pourtant les eflbrts lui profitèrent. En même temps il se pénétra du plaidoyer et de r£T?!$e'.;t;. Les moyens d'art imaginés par les sophistes et naguère développés, par une sorte d'opération déductive, s'intègrent avec les actes de la vie sociale, et constituent un système de notions, de procédés et de sentiments, complexe et significatif. Aussi, quoique relégués au deuxième plan, le discours d'apparat et celui des logographes bénéficient du mouvement général et ne déclinent pas.
Tels sont les caractères de la deuxième période. Klle fut riche en hommes, mais entre tous Démosthène se détache. 11 violente l'attention, et surgit impérieux devant l'historien, comme il faisait jadis à la tribune. Si bien que pour juger d'ensemble cette époque, je n'ai guère parlé que de lui.
Sa jeunesse fut débile ; il n'avait point rétoffe d'un athlète : ses portraits en font foi, et ses adversaires confirment ce témoignage. 11 appartenait à la catégorie des nerveux, qui ont des impressions multiples et promptes, et reçoivent à plein le choc des accidents extérieurs, mais qui peuvent associer à d'étranges défaillances physiques, un réel courage, car souvent une tendance maîtresse les possède et les unifie. Ce phénomène est d'observation courante chez les femmes, qui nous donnent de ce type quelques exemples décisifs. Accessibles aux plaisirs et aux douleurs qui leur viennent du dehors, ces âmes n'ont point le mépris absolu du luxe, et nous apprenons par Eschinc que Démosthène aimait la vie large et apportait de la recherche à son habillement. D'autre part cette sensibilité trop vibrante se froisse aux contrariétés de la vie. Le mécontentement amène la colère, ou, pour mieux dire (car la colère est sanguine) l'irritation, moins violente, moins bruyante, moins destructive des pensées, mais en revanche durable. De cet ordre fut la zjr/Su'.x^ l'acrimonie que les adversaires du grand homme lui reprochèrent fréquemment. Elle conduit au pessimisme : les remarques pénibles sont bien remues
par un esprit dont elles justifient la façon d'être. Et, nouvelle force déployée dans le même sens, Tindividu que nous étudions sera d'ordinaire un opposant, ses réactions mentales procèdent avec brusquerie, par antithèses, et volontiers il choisit la négative en face des adirmations. Cette analyse a pour commentaire les renseignements des biographes. En classe, le fils de l'armurier évite ses camarades et fuit les exercices de la palestre. Adolescent, il n'a point d'amis et ne s'oublie guère la coupe à la main, dans les repas de confrérie. Marié, il ne semble pas s'être beaucoup soucié de sa femme. 11 n'avait point cette facilité de tendresse que contente pleinement la vie familiale, et Eschine, avec sa nature de jouisseur épanoui, s'indigne fort, non sans raison, que ce rare citoyen soit resté les yeux secs à la mort de sa fille. Dcmosthène aurait pu répondre que la ville était son épouse, et sa mère, et son enfant. Cette formule est sans doute d'un ancien, car un moderne répugnerait ii n'être que l'homme de la république, mais en outre ce patriotisme trouvait un milieu favorable dans cette âme souffrante : elle accueillait et recherchait presque les signes du déclin, elle évitait dans son commerce avec l'image idéale d'Athènes, les rancœurs inséparables des relations individuelles, elle employait pour le bien commun son aptitude à tout diriger vers un seul but, elle voulait enfin des amours spéciales où les notions rédéchics s'uniraient à la passion. L'on s'étonne, quand on v songe, du doute élevé parfois sur la pureté de ce dévouement. Lîi question d'argent intrigue fort les Grecs et les historiens qui marchent \\ leur suite, mais on Ta souvent examinée avec un esprit de simplisme populaire. Comme, dans Athènes, les arguments h l'effigie de la chouette avaient beaucoup de poids, et que ces merveilleux commerçants tiraient volontiers parti de leur conscience, une clameur s'élevait dès qu'on disait d'un politique : « "E XaS £ )rpr,;xaTa ». Mais cette phrase mérite une glose, car elle peut avoir an moins deux sens. Si les auditeurs de Démosthène crurent qu'il combattait le Barbare, en condottiere payé, c'est un
enfantillage excusable seulement dans une foule ignorante de toute psychologie. Quant a certifier que l'adversaire de Philippe n'ait point reçu et même sollicité les secours de ceux que menaçaient les Macédoniens, quant a déclarer qu'il n'ait point usé de ces subsides pour les besoins de la propagande, la constitution du parti hellénique, et parfois pour ses plaisirs personnels, c'est une audace qu'on exigera didicilcment du panégyriste le plus convaincu. Il serait certes moral, esthétique, agréable, que le grand orateur n'eût point sacrifié aux nécessités matérielles, et que son éloquence résonnât comme un chant guerrier sur une lyre. Mais l'on doit se résigner à convenir que les âmes ont des corps et que les qualités sont rarement exemptes de mélange. Démosthène n'est point un sujet d'édification, et le critique aurait grand'peine à dissimuler ses défauts. Par exemple, lorsqu'on examine les choses d'ensemble, lorsqu'on ramène tout à une doctrine qu'on s'est faite et qu'on juge solide, l'on est peut-être à l'abri de la vanité, mais on incline forcément a l'orgueil. Je ne pense pas que l'accusateur d'Eschine ait comme lui guetté des sourires à la cour de Pclla.Mais en revanche je doute qu'il ignorât aucun de ses mérites. D'ailleurs ils furent exceptionnels. Rarement une intelligence eut plus de puissance et de variété. Les sensations concrètes, images auditives soutenant les modulations de la phrase, images visuelles colorant les comparaisons et les métaphores se prolongent sous les idées et suscitent au cours du développement d'autres images de même famille. Kt pourtant la notion, qu'on peut analyser et construire, a dans cet esprit un rôle encore supérieur. Elle est d'ordinaire proche de la réalité, dans la sphère où vivent les théoriciens historiques. La parenté de Démosthène et de Thucydide apparaîtrait, lors même que les critiques grecs ne nous eussent point avertis. Cette matière intellectuelle si riche, un peu forte pour la foule, s'organisa lentement. Démosthène ne fut point de ces gens qui improvisent leur talent et leur vie, qui mettent facilement leur fond en valeur
parce qu'il est mince, et qui surprennent les suffrages du vulgaire parce qu'ils ne le dépassent, ne Tinquictent et ne Thumilient jamais. Plutarque nous dit que le plus illustre orateur de la Grèce et peut-être du monde eut peine à se faire écouter, et il dut violenter des sympathies qui d'elles-mêmes glissaient vers Démade ou Eschine. La période qui s'écoula entre sa vingtième et sa trentième année fut donc pleine d'incertitudes, de tentatives manquccs et de victoires douteuses, mais la récompense devait un jour venir, car ces esprits encombrés quand ils consentent aux sacrifices nécessaires, ont des triomphes subits et parfois la fortune leur paie d'un coup leur arriéré de gloire. Lorsque les Athéniens entendirent la première Philippique, ils s'aperçurent qu'un chef-d'œuvre naissait, et un grand homme. Et je ne suppose pas que les duretés de cet apprentissage aient fait souffrir Démosthène autant qu'un autre. Ce nerveux connut le désespoir, et il rentra un jour de l'assemblée, dans un de ces abattements qui semblent dissoudre le corps avec l'âme et nous ramener au néant, mais un insurmontable besoin d'agir ramena toujours dans l'arène l'athlète saignant et déchiré. Il chercha dès le début les dillicultés et courut sus aux obstacles. Etait-ce un ressouvenir de ses ancêtres les u Scythes »? l^tait-ce l'impétuosité d'une anic qui par un croisement imprévu joignait les forces des races grecque et barbare ? I^a physiologie résoudra peut-être un jour ces problèmes, mais il est manileste que cet homme, placé au carrefour ainsi que l'Héraclès légendaire n'aurait point regardé si les roules commodes menaient aux marécages, il eut tout de suite choisi les cailloux coupants de la montée. Il fut orateur, parce qu'il avait du génie et qu'il chérissait Athènes, mais aussi parce qu'il était bègue; il reconnnanda Taction, parce qu'il avait des gestes gauches et d'abord pres(|ue ridicules; il conseilla sa patrie parce c|u'clle inclinait vers sa ruine; il combattit Philippe, comme il avait combattu Aphobos, comme il combattit Eschine, comme il combattit sa propre nature : intelligence ad-
mîrablc, sensibilité exceptionnelle, il fut surtout une volonté.
Quelles étaient ses méthodes de travail ? On devine qu'il commençait par un brouillon, fort soigné, qui était le discours même et non point une série de notes. Les circonstances en ont épargné un, la Midienne qu'il ne prononça point, et qui resta dans ses papiers. En public, il reproduisait sa rédaction, et fidèlement, car elle contenait beaucoup d'effets qu'il ne voulait point sacrifier. Toutefois les interruptions d'un adversaire, le tumulte de la foule, ou simplement TannoDce d'un événement inattendu, le contraignirent souvent à des improvisations. Il ne les aimait guère, et les anciens, qui nous l'apprennent, insinuent que cette inquiétude tenait à un manque de facilité. Je ne serais point surpris qu'au contraire il redoutât lés écarts d'une imagination trop chaude. Suivant ses contradicteurs. Il avait l'air d'un corybante, sur le ^f,[LXy et, un jour quelques phrases lui échappèrent, qu'Eschine a conservées, traîtreusement, et qui sont pleines de métaphores aveuglantes. J'admets sans peine que le passage se soit modifié dans la mémoire de l'ennemi, mais on y sent malgré tout l'exaltation de ceux qu'enivrent l'émotion vive, les visions nettes, le soleil de la place poussiéreuse, et l'haleine ardente de l'assemblée. Quoi qu'il en soit, revenu dans son cabinet, l'écrivain reprenait sa harangue, polissait, coupait, perfectionnait encore, et publiait la Philipplque ou le plaidoyer, qui devenait un manifeste. Sauf une exception que je viens de signaler toutes ses œuvres importantes nous sont arrivées en cet étal.
Bien entendu elles exigeaient un accompagnement de gestes. L'éloquence retrouve enfin les richesses d'une action jusque là gênée par l'emploi de l'écriture. On prélend que, d'après Démosthène, la mimique eut été le tout de l'art oratoire ; Eschine exprima une opinion pareille, si, oubliant sa haine dans un transport d'enlhousiasme, il plaignit ceux qui n'avaient pas, de leurs yeux, contemplé le monstre. Le monstre n'avait pas cependant tout créé. Les contem-
porains de Thémistocle, et ceux crisocrate ou de Lysias n'ignoraient point le prestige de la mise en scène. lueurs mouvements avaient du rythme. Car les conservateurs qui maintenaient au iv*' siècle les traditions du v°, laissaient tomber sur leurs bras les plis du manteau, et prenaient des attitudes, qui eussent mieux convenu aux chorentes d\ine tragédie. Cette gravité passe en effet souvent chez les nations jeunes pour un gage de supériorité, Ir chef ne doit point s*émouvoir, et les orateurs sauvages, comme les vieux Hellènes, appellent au secours de leurs arguments un décorum vaguement religieux. D^ailleurs au commencement de la guerre contre Sparte, les Athéniens voulaient que la passion fût étrangère au discours, et goûtant les cadences mélodiques, ils en cherchaient partout Tcquivalent: alors que lès médecins pansaient leurs malades en mesure, les politiques pouvaient ils avoir moins de correction ? Assez vite cependant ils se donnèrent quelques licences, et Cléon, que n'effarouchaient pas des audaces plus répréhensibles, se frappa la cuisse en public. On protesta « mais on eut tort. La mimique oratoire traversait alors la même phase que la musique verbale chez les faiseurs de plaidoyers, la négligence favorisait Tacquisition de ressources nouvelles, et l'on perfectionnait les moyens esthétiques on les oubliant. Ainsi que les démagogues que raillait Aristophane, Démosthène rafraîchit l'art aux sources de la nature, et les Philippiques ne furent point un oracle solennellement rendu par un masque au contour hiératique. .\ la tribune eoninie ailleurs, le défenseur de l'indépendance donnait à l'auditoire l'exemple du mouvement. Les délicats pouvaient protester, et les champions du Macédonien ne ménageaient point leurs critiques, heureux d'alfecter une raideur qui dissimulait la souplesse dé leurs consciences, et de ne pas montrer sur leurs mains les souillures de l'or ctranyfcr. Cotte réserve apparente llattait les instincts d une nation \orsalile sans doute, ot pourtant traditionnalisle, mais do gré ou de Ibrce l'on suivait Démosthèno, et cette action
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vigoureuse entraîna la foule qu'elle jeta frémissante aux champs de Chéronëe, devant les sarisses de la phalange. Le progrès musical fut du même genre mais peut-être moins complexe. Jusqu'ici trois faits ont dominé cette histoire : 1" le schème créé par les sophistes s'est élargi ; 2" il s'est déterminé suivant le rythme des arguments ; 3® il s'est mis en rapport intime avec la réalité. Isocrate favorisait cette évolution, mais il l'entravait quelquefois, car la phrase étudiée isolément, comme un organisme supérieur, ne s'accommodait pas toujours à la diversité des circonstances. Démosthène fut à la fois le continuateur d'ïsocrate et un révolutionnaire. Il avait pour lui, avec les auteurs de harangues et de plaidoyers, l'esprit même de l'éloquence grecque. Sur les trois points énumérés plus haut les Philippiques achèventj'œuvre de l'époque antérieure : l" franchissant ses anciennes limites, la période semble une symphonie, tandis que les laborieuses combinaisons du Panégyrique et de l'Antidose égalent en sécheresse un exercice de contre-point ; 2° la mélodie s'adapte aux liaisons d'idées; 3** elle reHète la variété de mille événements et la vie passionnelle de Toralcur. Cette intégration définitive est merveilleuse : si le préambule de la première Philippique est large, grave, et de forte structure, c'est que le conseiller du peuple monte au lâ^;xa, plein d'un orgueil calme et rélléchi ; si tel passage d'une Olynthienne, fort admiré par les rhéteurs grecs, resserre les propositions en un cercle, c'est qu'il faut enfermer l'auditeur en tête-à-tête avec la vérité; s'il y a des soubresauts dans la Midienne, c'est qu'on se trouble et qu'on bégaie sous le coup d'un outrage, mais aussitôt que l'insulté se ressaisit, la dialectique de la passion groupe les mots en systèmes compacts, qui s'accumulent comme des blocs sur une coulée de laves; les longues prodiguées mesurent la place aux brèves qui rarement s'assemblent trois par trois, car les conjonctures pressent, et chaque syllabe doit porter, mais que par hasard le péril s'éloigne la phrase s'évapore et finit en arpège ;
ililleurs les harmonies dissonent : « "ATJtxTa, i^tépOwTa, àspirra TravTa » : dans ces quatre mots Isocrate eût goûté rallitératlon pure et simple, Démosthène, lui, pense que, quand Toutil grince, il mord mieux.
Chez cet artiste supérieur les effets musicaux sont en même temps des effets de style. Sans quitter la seconde partie de cette analyse nous sommes entrés dans la troisième. Le propre d'une intelligence très organique est que tout s'y commande.
Les associations verbales que nous avons à étudier sont riches de sens. Utilitaires, comme on peut s'y attendre, elles sont théoriques également, et j*ai déjà exposé la doctrine de Démosthène. Réduite a des formules générales elle coïncide presque avec le système d'Isocrate. Mais dans ce cadre l'auteur des Philippiqucs met un autre tableau. Habitant le monde réel, il a sur le sujet qu'il traite des notions particulières et justes. Il comprend que l'homme de Pella ne se contentera point d'étendre vers la péninsule grecque des mains bénissantes et protectrices ; il connaît l'atonie du peuple athénien ; il a suivi les collecteurs d'impôts qui rencontrent partout des visages maussades et des hourses closes; il a sur les quais de Phalère entendu les Iriérarques discuter ii qui restera chez soi ; il a sondé les crevasses qui minent le bâtiment pourri de la république ; il connaît la psychologie rudimentaire sournoise et brusque des mercenaires que Ton engage faute de mieux, un CharidiMiie, un Ménélas ; enfin, par une intuition qu'il paie d'une erreur (mais ce n'est point Irop cher) il prédit que la réussite des Macédoniens sera la mort ou du moins la déchéance d'Athènes : « Philippe, dil-il n ses auditeurs, veut détruire votre ville. » Paroles inexactes, à dessein peut-rtre, et pourtant mémorables. Il devine, cet ancien, ce que tant de modernes refusent de voir, qu'une certaine expansion nationale profite à la production intellectuelle, à la culture esthétique, à la mise en valeur des richesses, et que pour les Etats alanguis, il n'y a guère d'abandons partiels.
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Donc la th('»oric d'Isocnite se retourne, le Barbare qu'on se prépare à combattre ce n*est point le roi de Perse, mais Philippe. Où le rhéteur cherchait un chef, l'homme politique signale rennemi. Telle est pour la critique allemande la faute des orateurs patriotes. Ils allèrent contre le mouvement évolutif. I/avenir de la Grèce était d'helléniser le monde par l'entremise de la Macédoine, et Démosthène n'a point su reconnaître la mission vraie de son pays. Cette objection tirée du système que je soutiens mérite qu'on l'examine, et je crois qu'elle se réfute par les principes qu'elle invoque. Le philosophe doit se demander quelles associations mentales étaient possibles à un moment déterminé de l'histoire, et de cette analyse il ressort que la doctrine de V « abdication triomphante », ou si l'on veut le « Grrrcia cnpta...victorem cepit » était inconcevable entre 360 et 320. On se paie de mots ou d'approximations, si l'on imagine qu'Isocrate a rien proposé de semblable. Isocrate veut une Hellade florissante sous un régime amphictyonique et tout autour une ceinture de peuples semi-barbares qu'elle administre \\ son profit. Et Philippe, pourtant bien préparé à comprendre des idées qui lui font la part si belle. S'empara-t*il de rilellade pour mieux en répandre la civilisation ? Dans cette hypothèse je m'explique mal la conquête préliminaire. I.o Granique, Issus et Arbèles étaient suffisants, a quoi bon Chéronée? Suppose-t-on que les Grecs eussent boudé le vainqueur des Perses, qu'ils n'eussent point afflué dans les bibliothèques de Pergame et d'Alexandrie ? Eux qui courtisaient le souverain de Pella, qu'eussent-ils fait pour celui de Babylone et de Suse? Mais ce sont là purs jeux d'esprit, où nous entraîne l'examen d'un paradoxe. En fait les gens de guerre ne se guident point par les hypothèses qui séduisent un historien philosophe. Les Macédoniens obéirent à la sourde inquiétude qui travaille les peuples jeunes. Ils descendirent vers le Sud suivant la même route que leurs ancêtres les Achéens des temps primitifs. Et Philippe, cet Agamemnon en retard de huit siècles, eut, à son exemple, le
dessein d'élargir sa personnalité, d'étendre Fempire de ses armes jusqu'aux limites de Pespace et du temps. Il conquit In Grèce, comme son fils devait conquérir la Perse, non pour la (ircce et la Perse mais surtout pour Tacte de conquérir. Elle est bien belle et significative la légende qui nous montre Alexandre offrant un sacrifice aux mânes d'Achille. La similitude de ces deux êtres nous fait toucher le fond commun qui existe dans l'âme de tous les hommes, et affleure presque à la surface dans celle des conquérants.
D'ailleurs ainsi que ses antagonistes, Démosthène no fut point un pur esprit. Nous pourrions deviner par l'analyse précédente que ce caractère ardent, mobile, douloureux, ne se contenterait point d'abstractions pures, et que même dans ses théories, il ne serait pas uniquement théorique, (les doctrines de l'agrandissement et de l'expansion athénienne sont le résidu logique d'une passion vive et tenace, celle de l'honneur national. C'est l'honneur national que l'orateur invoque aux jours du Plaidoyer sur la couronne, et qu'il dresse en face de l'histoire, comme un « impératif catégorique » supérieur a toutes les défaites, exclusif de toute compromission. I)îscutoas-lc pourtant, ce sentiment qui ne se discute pas, et voyons ce qu'il donne quand on le soumet l\ l'analyse. Il a pour élément le désir de la gloire imposé à l'égal d'une obligation morale, et prenant pour objet, non point Tindividu, mais la cité. C'est l'amourpropre social étendu à l'avenir. On s'explique sa puissance dans une société jeune, exigeante, fort traditionnelle et encore éblouie par les triomphes militaires. Cette conception mérite notre sympathie, car l'Ktat pour obtenir la renommée suit des principes très généraux, nécessaires au développement humain, <»t (jue réclament nos consciences : protection du faible contre le fort, dédain de la puissance brutale, fidélité aux exemples des ancêtres.
Si grand est l'empire de ces nobles tendances que Torateur put attendre de ses harangues un effet décisif. Vaine espérance. Xon que les Grecs manquassent d'aspirations
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généreuses, mais elles furent mises a néant par une incurable fatigue. Démosthène, comme tous les anciens, a pensé que les problèmes étaient simples et n'a pas distingué les mille liens qui pèsent quelquefois sur les peuples et doucement les attirent à la destruction. Songeons à une historiette classique : Téphèbe s'en allait au Phalère, et là, dressant sur la grève plate sa silhouette tourmentée, il jetait ses phrases dans l'embrun des vagues et la plainte de la brise. Jusqu'à sa mort, il ne fît point autre chose ; dans la houle de l'assemblée athénienne, il discourut, il brava l'hostilité aveugle de ces masses, qui hurlent et caressent et ricanent tour à tour. Un instant il crut avoir gain de cause... mais non la mer s'en allait et rien ne pouvait la retenir. Des paroles et des paroles encore, pour charmer les événements, c'est la vieille illusion grecque, mais c'est aussi l'illusion éternelle et nous la pardonnerons d'autant mieux à Démosthène qu'elle était de son temps moins contradictoire avec la réalité. Dans une société restreinte, au milieu de gens qui sans trop de peine subissaient la contagion de l'exemple, la tentative des patriotes avait "Quelques chances de succès. Puis on distingue malaisément une décadence mortelle et une crise passagère, et dans les maladies sociales le seul remède est encore celui qui triomphe souvent des malaises physiques, une secousse de l'organisme, un effort pour ne point s'abandonner. Enfin rappelons-nous que lorsqu'on soufiFre on ne peut cacher son angoisse. Les Philippiques seraient légitimes, fussent-elles seulement le cri suprême d'une ville qui meurt.
Démosthène paraîtrait plus grand s'il n'avait pas succombé. Mais peut-être y a-t-il la une erreur de jugement. Les génies supérieurs ont rarement des échecs complets, et ils semblent diriger la marche des circonstances, mais en fait les circonstances travaillent pour eux. Ils incarnent hautement l'esprit d'une nation ou d'une époque, et Thémîstoclo est plus profond îi cause des marins qui luttèrent à SalamnK% Périclès est un émlnent protecteur d'artistes et de pliilo-
■kIO les formes littéraires de LV PENSfiE GRECQUE
soplics, parce qu*aIors vécurent Anaxagore et Phidias. Desservi par les événements je pense que Tadversaire des Macédoniens y ajoute davantage, et je ne certifierais pas que Chcronée ait coûté plus d'inventions géniales h Philippe qu'à Démosthène. Par la vertu de son intelligence et de sa foi il ranime une chose, vivante sans doute et forte (car on ne tire rien du néant), mais tout de même, plus pauvre et moins entraînante que Tambition heureuse d'Athènes après les guerres médiques. Il est Tapôtre du patriotisme municipal, de ce vieil amour qui embrasse les dieux, et la terre, et les ancêtres, et les oliviers et les tombes, et certes il fallait que le sentiment fût énergique et l'homme supérieurement doué, puisque jamais aux heures de la déchéance aucune nation n'a retrouvé un Démosthène.
La valeur esthétique de cette éloquence dépend de sa valeur théorique et passionnelle. Le sublime, rare jusqu'à présent, chez les avocats ou les rhéteurs, a sa place marquée dans les harangues. Si les Philippiques sont naturellement pleines de noblesse, c'est, on le devine, qu'elles traitent de grands sujets et ne les rapetissent point, car l'esprit de l'artiste est à la hauteur de sa tache. Ce qui est en cause dans ces débats mémorables c'est rhumiliation ou le triomphe d'une ville, la plus intelligente, la plus audacicusement créatrice qui fût jamais, et bien que Tavenir de ses découvertes soit assuré, Ton ne peut assister à sa ruine, sans que le cœur s'élargisse et se resserre comme au dénouement d'une tragédie. Et ce sentiment national qui inspire Démosthène est une passion belliqueuse, archaïque, absolue ne calculant pas, ne composant point avec les circonstances mesquines, exaspérée par les obstacles, et plutôt résignée aux catastrophes qu'aux faiblesse» ; puisqu'elle doit beaucoup à l'esthétique, on comprend qu'elle nous procure un incomparable plaisir d'art. Aussi l'orateur a-t-il formulé le (( sublime attiquc >> et le « sublime macédonien ». Le sublime macédonien c'est la grandeur de ce Barbare qui marche droit et brise tout, fût-ce lui-même, pour atteindre
LE DiSCOlUS ÉCRIT ;,:]|
son but. Œil crevé, clavicule brisée, cuisse fracassée, rien ne lui importe, pourvu qu'avec le reste de son corps, il puisse « vivre glorieux ». Le sublime athénien c'est la ténacité de cette ville qui même connaissant d'avance Tissuo fatale de la guerre aurait dû combattre, par soin de l'opinion et respect d'un illustre passé. Le « paradoxe » qui couronne le Plaidoyer pour Ctésiphon, est à la fois le fondement de la doctrine de Démosthène et le triomphe de son
génie.
Traitant du sublime nous sommes bien près du jeu émotif, et nous ressentons déjà ces mouvements qui font vibrer lîime de l'auditeur et celle de l'écrivain. J'ignore si jamais personne eut autant de passion que Démosthène : horreur mêlée d'admiration pour l'étranger, né dans un pays d'où naguère on ne tirait pas même un bon esclave, et qui pourtant, l'audacieux, conçoit et réalise l'assujettissement des Grecs ; haine méprisante d'Eschine et des vendus qui paradent sur la place avec l'argent de la Macédoine; fureur contre l'épaisse brutalité d'un Midias ; irritation nerveuse d'assister à ces votes qui n'aboutissent pas; dédain sarcastique des inutiles, colporteurs de nouvelles; indifférence hautaine pour les démagogues qui croient parer à tout avec quatre ou cinq aphorismes ; inquiétude quand l'orage monte, angoisse virile quand il éclate ; retour fier et mélancolique sur ses actes aux jours suprêmes, lorsque, sommé de justifier sa conduite, le grand homme répond : « J'ai fait pour le mieux ; quand l'armateur d'un navire a mis la coque en bon état et soigné les cordages, l'accuserez-vous de la tempête qui submerge le vaisseau? » Des sentiments que j'énumère quelques-uns n'arrivent a nous que par un détour. Seul un effort de l'intelligence nous communique l'irréconciliable aversion qui poursuivit Eschine, Philocrate et Midias. Mais d'ordinaire cette éloquence nous frappe au cœur, car les questions soulevées sont éternelles. Nous n'avons point cessé d'aimer notre patrie, de trembler pour elle et d'admirer cependant les énergies qui la menacent. D'ailleurs
une urne remuée si profondément nous transmet tout son trouble, il est encore « actuel », aussi vif après deux mille ans qu'au premier jour. Quiconque lit une Philippique ressemble à Fénelon qui ne songeait pas à Démosthène, mais voyait Philippe tout envahir; l'agitation est égale chez Tancien qui entendait ce discours et chez le moderne qui le traduit. Nous sommes au comble et à la limite de reflTet esthétique. Un mot encore et l'on prendrait les armes. Longtemps les Grecs restèrent h ce point juste. Seule l'imminence du danger rendit leur crainte plus agissante que la nôtre.
L'exactitude de la touche et des couleurs ne va guère avec un pareil déchaînement de passion. Mais Démosthène est si bien doué qu'il excelle même en ces délicatesses, et que sur ce flot rapide et droit passent des images dignes de Lysias. Ces rencontres sont communes dans les œuvres de jeunesse, quand l'orateur a moins de mélancolie, quelques illusions, quUl a le temps de regarder et de s'amuser. Boileau note, et tous les critiques après lui, signalent le passage sur les Athéniens, flâneurs de l'Agora, qui mêlent leur propos légers au bruissement des cigales, et au frémissement de la brise dans les platanes de Cimon : « Quoi de nouveau ? » — <( Philippe est mort » — « Non, mais il est bien malade. » Kt tout de suite une double interruption. « Quoi de plus nouveau qu'un Barbare administrant les affaires helléniques. » — (( Philippe mort vous vous en referiez un autre par votre négligence ». Démosthène sérieux impose silence à Démosthène plaisant, et la mélodie s'achève sur un coup de clairon. Oubliés au commencement de la phrase Témotion et le raisonnement reconquièrent leurs droits avant qu'elle s'achève. Chez les hommes nerveux ces brusqueries ne sont point rares. D'ordinaire la discussion logique ne se relâche pas, elle enveloppe toutes les sensations colorées ; de ses visions l'écrivain tire des arguments. Un travail inverse nous rend Tirapression concrète dont il est parti. L'on pourrait, dans les Philippiques, faire ce que nous faisions
pour le Gorgias et le Phèdre, néorlîger le texte et ne regarder que les illustrations. Beaux parleurs, semblables h ces bourgeois, raillés par la Bruyère, et qui forment des plans pour le compte du Macédonien : a II va ici, il retourne là, il fortifie des villes en Illyrie, il médite une invnsion » ; et les généraux de parade, dignes de figurer à l'étalage des coroplastes, avec les Zeus de terre cuite, et les poupées minuscules drapées a la mode de Tanagra; et les réformes des édiles qui blanchissent des créneaux, soignent la voirie et s'illustrent en créant des fontaines: et les Panathénées, qui arrivent toujours à Tépoque dite, et se déroulent sans rien qui les dérange, avec Timpeccable perfection des choses archaïques, majestueuses et inutiles ; et les préparatifs d'expédition, les votes contradictoires. « Qu'on cherche les triérarques. Restons, partons, mieux vaut envoyer les métèques, ou les affranchis ». Voici la contre-partie de l'esquisse que crayonnait Aristophane, aux beaux temps de Ténergie démagogique, lorsque, si tôt la décision prise la ville était en émoi. Partout des soldats avinés, du grain mesuré à pleins boisseaux, des joueuses de flûte, des yeux poches, et des planches sifflant sous la morsure des tarières.
Un artiste obsédé par le réel traduit sa pensée en comparaisons et en métaphores. Démosthène y recourt volontiers, et d'après Eschine il en abuse, mais il sait bien que ces hardiesses plairont. Pour toucher des êtres simples, il faut susciter en eux les associations mentales qui leur sont familières, et penser comme eux, afin qu'ils pensent comme nous. Les discoureurs du Pnyx ont même plus de licences que ceux du théâtre, parce qu'étant plus sérieux ils saisissent davantage. Quant au moderne il jouit de ces figures, pour des raisons très compliquées. Soit par exemple^ une phrase des Philippiques : « Ne croyez pas que les prospérités de l'ennemi soient « enfoncées (zezriYÉvai) solidement, et immortelles ». Très rapidement une image nette sollicite notre esprit, celle du coin dans l'arbre ou de la cheville dans la mortaise. Cet infinitif énonce bien ce
o6\ LES FORMES LITTËRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
qu'il veut dire; TunioD ferme du Macédonien et des avantages conquis. La perception meilleure d'un rapport soupçonné nous procure une satisfaction. Elle est accrue par la nouveauté du mot, et son parallélisme avec celui que nous attendions; car (( enfoncées » est ici le substitut de « attachées » ou simplement de « acquises ». Je laisse de côté le surcroit d'agrément que nous apportent deux idées latentes: « L'écrivain est habile, puisqu'il a fait cette trouvaille, passionné, puisqu'il n'a pu se contenter du vocabulaire prosaïque ». Les qualités que je signale n'ont jamais été méconnues. En revanche il est un lieu commun qui a fait fortune et qui des orateurs macédoniens passa chez maint critique, c'est que Démosthène manquait d'esprit et qu'il ne fut capable d'égayer que Ctésiphon. Le témoignage est trop intéressé pour avoir une fort grande valeur. A priori l'adversaire de Philippe était bien préparé par la nature à être spirituel, car son intelligence aime les contrastes rapides, et tout prend chez lui la forme coupante, qui facilite les oppositions. Le rôle même d'un moraliste, comparable à celui d'un comique, poussait aux remarques malignes, sans compter que le peuple athénien, assez ridicule, et trop fin pour l'ignorer, oflrait aux écrivains une ample matière à plaisanteries. Sans doute qui raille pour railler, doit avoir une vivacité indifférente, un décousu qui eussent répugné à Démosthène. Son ardeur, son sérieux et ses convictions lui interdisaient le rôle d'un Aristophane. Bien qu'il ait beaucoup d'esprit il n'en a point de toute sorte. La fantaibie est absente de son œuvre, on y relève peu de calembours. En revanche il excelle aux croquis qui mettent en relief les disparates. Les passages que je citais plus haut attestent une vocation de caricaturiste éminent et laissent bien loin Kschine, Dinarque, Lycurgue. Je ne parle pas d'IIypéride et de Lvsias; avec moins de netteté incsîive ils ont eu la grâce, accordée quelquefois en compensation aux talents de second ordre, et que seul Platon associa constamment au plus sublime génie.
LE DISCOURS ÉCRIT bX^
D'ailleurs Démosthène a pu faire des sacrifices à la raison, il lui doit tant. Dans le pays de la dialectique, il est le maître de Targumentation solide et concrète. A ce point de vue la troisième Philippiquc et la première (deux chefsd'œuvre) sont bien significatives. Dans Tune des faits innombrables se rangent sous quatre ou cinq chefs logiques, et opèrent par masses, ainsi qu'une machine de guerre. Dans l'autre, toutes les circonstances de la vie athénienne, saisies au vol entrent dans un système d'idées infiniment riche et divers. Il semble qu'un siège recommence à maintes reprises avec une foule de manœuvres et de feintes. Mais si l'une de ces haragues est plus mûre, l'autre plus vivante, toutes deux ont pour l'esthéticien la même valeur. Ces admirables suites de concepts nous procurent le plaisir de marcher par des voies sûres, et réalisent l'unité de mille détails que dominent des principes larges et clairs. Dans ce travail d'analyse et d'assemblage triomphe une adresse puissante, qui se joue de la difficulté. Et cette dextérité n'est point, comme chez Isocrate et bien d'autres, un automatisme mental. Nul mieux que Démosthène ne donne la sensation de la vie. C'est là peut-êlre le trait essentiel de son éloquence. Toujours ému, souvent attristé, d'humeur changeante, fécond en trouvailles, il semble, malgré son extraordinaire application nous dévoiler les oscillations de son âme; on dirait un cheval de race dont les flancs palpitent et les artères battent. Peu de spectacles ont autant de prix pour l'artiste, car un être qui respire est une merveilleuse synthèse, et de plus, comme le mouvement des sensation est la loi de notre organisme, on affirme trop peu en disant que les impressions de l'auteur pénètrent en nous, elles deviennent nous-mêmes; cette personnalité nouvelle s'unit à la nôtre, l'entraîne et la maîtrise, avec une violence de plaisir qui confine parfois à la douleur. On observe des cQets analogues dans les morceaux concertants, lorsque deux mélodies se poursuivent, et se recouvrent, en de multiples dissonances, d'où résulte une harmonie.
J'iû dans cette étude tiré mes exemples sans distinction des harangues et des plaidoyers politiques, car Démosthène s'est exerce dans plusieurs genres, il a fait aussi des discours civils et même une oraison funèbre naturellement épidictique. Les ressources littéraires connues, classées, sont des richesses disponibles, et on les emploie aisément pourvu qu*on ait du génie. Toutefois Tussouplissemeut n'est point tel que les anciennes distinctions disparaissent, et il reste intéressant de comparer la démégorie et le plaidoyer politique.
Celui-ci, par une croissance naturelle, est arrivé à d'énormes dimensions. Les discours sur TAmbassade et la Couronne dépassent le chiffre de trois cents paragraphes. On est loin de la sobriété relative que s'imposaient Andocide et Lysias. L'intérêt de la discussion s'est toujours accru, elle a touché des faits plus divers, des hommes plus considérables, on s'est exercé à la disposition des arguments, ainsi qu'à l'amplification. Et ces tendances n'ont rien trouvé qui les contrariât, car les tribunaux, très nombreux, le sont pourtant moins que l'asscmbléo, et ils ont de la patience, l/héliaste vient là pour faire son métier. Quant aux parties elles ne se phiigncnt jamais qu'on s'occupe trop longuement (le leur cause. Aujourd'hui encore il en est ainsi ; quelques profanes vont jusqu'il croire que nos avocats pourraient être, sans inconvénients, plus ménagers de leur éloquence. Devant ViY,v.\r^T.x des causes inverses produisirent des résultats contraires. 11 faudrait (juatre ou cinq démégories pour égaler en longueur la défense de Ctésiphon.
Celle opposition est piquante, puisque sous leur forme actuelle, toutes ces auivres sont également des pamphlets. Mais en les rédigeant on respectait les convenances propres au Pnvx et aux tribunaux. Par exemple, dans les Philippiques, et là seulement, les hommes d'Ktat ne sont point désignés parleur nom. La vanité collective, très exigeante, interdisait les appellations précises, de même que les statues ne pouvaient être des portraits, et que les citoyens
obtenaient diflicllement des honneurs individuels. Jadis Phidias avait soulevé des tempêtes lorsqu'il osa mettre son image sur le piédestal de TAthéné Parthénos. Cette outrecuidance du corps social nous est attestée par un très beau discours de Démosthène le plaidoyer contre Aristocrate, où Ton remarque pourtant qu'au iv° siècle elle avait subi des atteintes. Il n'en pouvait être différemment; des adversaires qui s'arrachaient l'un l'autre de la tribune, n'agissaient sans doute pas suivant le rituel obligatoire, et cette excessive familiarité ne s'accordait guère avec le cérémonial ; nous savons qu'un jour Démosthène et Démade se traitèrent l'un de porc, et l'autre d'adultère, je présume qu'en cette altercation chacun d'eux interpella nommément son contradicteur. Cependant le principe était maintenu tant bien que mal et les citoyens rentrés chez eux, calmés, demandaient aux écrits de l'orateur l'image idéale d'une discussion qu'ils avaient eux-mêmes troublée. Les trivialités soigneusement omises, les interruptions supprimées donnaient aux harangues l'apparence de demi-sagesse, qu'ont les phrases de nos représentants sur les épreuves de l'Officiel. La rédaction définitive était plus châtiée que chez les modernes, parce qu'aujourd'hui nos lecteurs se contentent à meilleur compte.
Démosthène observa ces règles traditionnelles, et cette docilité lui profita ; il avait trop d'ardeur pour s'abandonner impunément. La liberté fort grande que toléraient les tribunaux lui permit de fâcheux écarts. Toute question de convenance réservée, les victimes d'Androtion nous attendrissent-elles, quand on nous les représente cachées sous leur lit, et notre mépris d'Aristogiton s'accroît-il lorsque le misérable, dans sa prison, se jette sur un camarade et lui mange le nez ? l^t si quelque chose pouvait gâter le Discours pour la Couronne, ce serait l'invective dont Eschine et Démosthène sortent tous deux amoindris. Outre qu'une pareille accumulation d'outrages froisse la morale, puissante auxiliaire de l'art, on cherche en vain à com-
prendre cette fantasmagorie vaguement biographique, où les seuls événements semblent être le nettoyage des planchers, des initiations grotesques, des prostitutions à la lisière d^un marécage, et des chutes dans les tbé&tres suburbains.
Mais le critique désarme promptement, et, se rappelle surtout que Fauteur ayant ses coudées franches a pu dans cette douloureuse et belle journée faire un tableau d'ensemble, agir en digne élève de Thucydide, rédiger son testament politique, et nous donner la synthèse de toutes ses démégories. Cet admirable esprit, si riche et si un, achève donc sa carrière par une conciliation définitive, et crée un modèle nouveau, que personne depuis n'a pu égaler. J\ii déjà soutenu que la première Philippique marque un moment décisif, parce que des tendances multiples et contradictoires arrivent alors ii l'harmonie. Le Plaidoyer pour Ctésiphon a une signification du même genre, mais supé- ' rieure. C'est le triomphe d'une intelligence et d'une volonté qui parviennent à se développer pleinement dans une œuvre unique. Très maltraité par la fortune des négociations et (les combats, Démosthène eut ailleurs sa revanche, et je ne connuis point d'artiste dont les écrits attestent un progrî's plus sûr et forment un tout mieux ordonné.
Près de cet homme un négligerall les autres ; et cependant par leur grand nombre et leur mérite ils ne se laissent pas oublier. Comme les débats populaires sont un drame avec beaucoup de personnages, le génie du protagoniste n'empùchc pas qu'il ait des rivaux. Pour présenter une motion, les qualités rares ne sont pas indispensables, et Midias a pu se faire applaudir.
J'étudierai seulement Phocion, Démade, Eschine, Ilypéride et Lycurguc.
Les deux premiers n'ont pour nous qu'un intérêt accessoire car ils ne rédigèrent point leurs discours. Ils prononçaient des harangues, qui, nous l'avons dit, sont instables et que seul Démosthène sut fixer ; de toutes les démégories que l'on possède, une seule ne lui appartient pas, et encore
porte-l-elle son nom, c'est le xcpl 'AXsvriorou, œuvre médiocre d'un inconnu. Phocion et Démade quoiqu'ils ne soient point des « auteurs littéraires » eurent beaucoup de popularité. Phocion est un vieux soldat, pour centre intellectuel, la discipline. Une énergie sèche et dure, l'àme et le corps restent pris dans la cuirasse, et la visière du casque rétrécit le champ de l'horizon. Une vertu parfaite et intolérable. L'obligation recherchée, aimée, parce qu'elle est obligatoire. Peu de tentations, nul besoin, que de commander, de maugréer et de se battre. Peut-être un semblant de philosophie courte ù la cynique, mais aucun sentiment du vivant ni du réel. Des idées rares et monotones. Plus abondantes elles restreindraient l'application de la règle, et d'ailleurs cette âme fonctionne beaucoup par mécanisme. Une mauvaise humeur inaltérable, vu que tout ne marche pas comme un bataillon d'hoplites. Des formules oratoires brèves et cinglantes, la parole d'un homme qui la méprise et préfère une fanfare. L'assemblée athénienne, si ombrageuse, est fanatique de ce bourru, et Démosthène quand il se lève dit : « Cette lame tranchera le (il de mes arguments ». Ce prestige tient à des causes multiples : la foule admire la bravoure, surtout celle du soldat, manifeste, concrète, esthétique, et Ton emboîte le pas avec Phocion, ainsi que les enfants derrière la troupe. Puis les masses étant femmes, nerveuses et mobiles, ne redoutent pas qu'on les brutalise. Ce personnage sobre et vêtu pauvrement incarne un idéal de vertu fort hellénique, il ressemble à Socrate et à Diogène. Cette nation, quand elle voyait de l'argent, craignait toujours qu'il ne fût volé. L'on n'a point de pareilles inquiétudes avec un général incorruptible et qui va lui-même au puits, tirer de l'eau. On sait qu'il n'emploiera pas d'artifices rhétoriques, qu'il donnera toute sa pensée, et toute crue. (]e qu'il apporte il la tribune esl désagréable, mais élémentaire. On le saisit d'emblée, et Tenthousiasme se mélange d'espièglerie, tandis que le triomphateur descend les marches du ^Yjixa, applaudi et toujours fâché.
DémadCf autre adversaire de Démosthëne, et aussi redoutable, avait des moyens contraires. Il est de ces coquins que Ton n'arrive point à détester, mais qui reposent rintelligence comme des animaux souples et pas trop cruels. La nature lui donna un tempérament heureux, le goût des jouissances et de Taptitude à les ressentir. Il les rechercha, sans nul souci d*uni6er sa conduite, et fut un dispersé ; mais avec une claire vision de lui-même qui mettait là-dedans un principe d'équilibre. Commettant des méfaits indiscutables, prêtant la main aux envahisseurs, et pour de Targent, il avait d'ailleurs une sorte de morale esthétique, la seule dont la flexibilité s'accommodât d'un tel désordre. Le soir de Chéronée il lui déplut que Philippe ivre outrageât ses prisonniers et il s'écria : « Les Destins te donnent le rôle d'Agamemnon et tu préfères celui de Thersite a. On ne voit point dans sa biographie de ces haines qui sont douloureuses. Il avait l'audace des belles constitutions physiques et des consciences faciles, et de plus il n'ignorait pas qu^il avait fasciné la foule et séduit la fortune. Avouant de bon cœur les incohérences de sa politique, il ajoutait qu'on gouverne malaisément les épaves d'une cité. L'intelligence de cet homme, très vive, n'allait pas très loin. Elle saisissait vite des rapports, mais n'en faisait pas un ensemble. Excellente condition pour avoir de l'esprit. Dcmade fut étincelant. Quelques mots cités par les anciens répondent bien à notre attente : beaucoup de verve, de brio, des métaphores trouvées, une allure leste et populaire, rien de philosophique ni d'ému. Cette profusion de paillettes jetée aux Athéniens les éblouissait. « Démosthène, déclaraient lesAristarques du iv° siècle, est digne delà ville, mais la ville est indigne de Démade. » Une telle phrase, révoltante pour le moraliste, est naturelle pour l'esthéticien. Les assemblées aiment la hardiesse, et la crànerie d'un vendu peut lui concilier bien des sufTrages. Avouer qu'on suit son instinct, et le dire avec une franchise joyeuse n'est point d'uno mauvaise tactique, car la gaîté communicative
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amène dans Tauditoirc le plaisir et la sympathie. La bassesse même des sentiments met une partie de Tassistance au niveau de l'orateur, et Tabsence de tout scrupule semble attester une connaissance claire et pratique de la vie. Les courtisanes quand elles sont vraiment « filles » ne révoltent pas le vulgaire, et Démade fut une courtisane, apparentée aux créatures qui fleurissent les tableaux de Giorgione. Tout, avec lui, était divertissement, Timprévu de ses actes amusait, et ses formules brèves, sans idées directrices, n'exigeaient aucune contention d'esprit. Par une irrévérence dernière, ce talent malhonnête a ce point de contact avec celui de Phocion.
Eschine se travailla davantage et réussit moins. Comme son collaborateur il eut une âme ondoyante, faite de parties hétérogènes, aspirations nobles, idées générales, appétits peu relevés. Mais au lieu de laisser librement passer en lui ce flot de tendances, et d'assister, ironique, à leur succession, il essaya de ramener les disparates à l'unité, et se paya d'erreurs à d^mi conscientes. Sa puissance d'illusion était réelle, et l'on aurait tort de croire, sur la foi de Démosthène, qu'il fut un scélérat du type classique, concevant ses devoirs, et résolu k les méconnaître. L'Eschine que nous dépeint le plaidoyer de la ^rapazpe^ôeTa, c'est un personnage de tragédie, un caractère opposé, donc parallèle, à celui de Démosthène. Des apologistes bien intentionnés, voulant réhabiliter l'ami des Macédoniens, ont prouvé qu'il ne mérita ni l'admiration ni la haine. A mi-côte du bien et du mal, du faux et du vrai, il trompa les autres et se trompa; tout perdait sa forme, glissait et se mêlait dans ces mains molles. Aussi, malgré son effort synthétique demeura t-il un assemblagfc d'éléments mal assortis. Du courage militaire, des épanchements domestiques, des relations avec ses camarades, un patriotisme, où la part de l'affectation se détermine malaisément, un respect machinal pour l'Athènes d'autrefois et les dieux, toutes dispositions qui lui profitèrent et qu'il accueillit telles quelles sans contrôle, de
ij LES FORMES LlTTl^lIbVIIlES DE L\ PENSIVE GRECOUE
la jalousie, un grain d'ambition (ou plutôt l'envie de parvenir), Famour des formules pompeuses, l'espoir d'acquérir la notoriété, d'avoir une bonne place parmi les écrivains célôbres, le besoin d'argent, ot surtout une extrême vanité, béate et peu exigeante. Que Philippe le prît ii part, lui répondit longuement, qu'il pût se dire le commensal d'Alexandre, c'en était assez pour détruire en lui le sentiment d'aillcMirs assez obscur de l'obligation morale. Dans cet amalgame presque tout vient du dehors et les éléments psychiques ne sont point « repensés » à nouveau. On sent le personnage subalterne, fixé par la fortune dans une attitude modeste, et d'autant plus ébloui par les supériorités d'opinion. Sa politique est d'un greffier, et aussi d'un acteur glorieux de ses magnificences fictives. Un tel caractère ne va point avec une vision très incisive des réalités. La paix qui termina la guerre de l'indépendance fut donc négociée par Démade, non par Eschine. Lui, dirigea pour le compte de Philippe quelques intrigues, et surtout il parla. Eprouver ou simuler des sentiments, fort bien malgré les fausses notes, rapprocher des imae^es, ajuster des ornements à des périodes, argumenter sans tiop de dialectique mais avec aisance, clarté, parfois brillamment, avoir de la cjnice, et de l'esprit, tel fut le triomphe de celte intelligence pins facile que distinguée. De la volonté, une sérieuse puissance (le travail, d'adaptation et d'attention, un désir de « bien faire », qui n'avait rien de commun avec la morale, permirent à ce parvenu de seconder eflicacement 1 œuvre macédonienne. S'il composa des harangues elles n'ont point duré, ses idées politiques s'exprimèrent en des plaidovers dont la technique, étudiée par les praticiens était accessible a\ix hommes laborieux. Ses trois discours, remarquables du reste, sont tous dirigés contre Démosthène. Ils se rapportent il deux procès parallèles, puisque raulenr des Philippiqu(»s, demandeur dans le premier est défendeur dans le deuxième. Remarquons encore combien Eschine fut un homme de second plan. Conlraclicteur d'un autre, ombre d'une statue.
LE DISCOURS l'iCRIT ya
il doit beaucoup à cette inimitié qui développa son talent, et assura sa gloire ; car les anciens aimaient les groupes plastiques : affrontés les deux adversaires charmaient le peuple qui opposa Homère et Archiloque, riliade et le Margitès, et qui réunit en une triade les tragiques athéniens. Hypéride existe par lui-même, et s'il rappelle Lysias, cette analogie n'est pas complète. D'un tempérament excitable et mobile ainsi que son devancier, il n'a point sa tranquillité foncière, l'agitation ne rencontre pas pour la réprimer un corps d'habitudes professionnelles. Ce marchand d'éloquence est en outre un citoyen, et ne peut exercer son art comme un métier. Instable, et très vivant, voluptueux, jouisseur, passionné, pour le compte d'autrui et pour le sien, avec une acreté violente, d'inclinations peu familiales, mais bon patriote, il ferait parfois songer à Démosthène s'il avait plus d'assiette et de volonté. Son intelligence excelle à saisir le détail. Peu constructive, elle possède pourtant des forces dialectiques. Elle analyse, critique, distingue. A l'époque des sophistes un tel homme eiit composé des plaidoyers civils et des hizizEi^v.:. Son œuvre moins ample que celle de Lysias aurait suivi moins fidèlement le contour des choses et des caraètères individuels, mais elle aurait valu par des mérites contraires', vive d'accent, montée de ton, laissant apparaître davantage la personne de l'artiste. Cette esquisse hypothétique fut modifiée par les circonstances, mais légèrement. Le discours pour Euxénippc pourrait figurer entre l'accusation d'Agora tos et la défense du mari trompé qui tua Eratosthène. Même sentiment de l'existence moyenne en Attique, même talent d'embellir les petites choses sans qu'elles cessent d'être petites, de l'esprit, une touche rapide en quatre coups de burin, comme celle du potier qui indique dos silhouettes au flanc des lécythes. Une oraison funèbre, épidictique naturellement, est d'un bon ouvrier qui ne redoute pas ces thèmes, propices à l'application des recettes oratoires. Quant aux démégories, je les cherche. Hypéride a
:.ii LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
imité la prudence de tous les politiciens, Démosthène excepté. 11 a parlé sans doute au peuple mais n'a point assuré le sort de ses harangues.
Bien que I.ycurgue s'adonnât également aux poursuites judiciaires, il ne semble pas s'être occupé d'affaires civiles, car il n'était pas un professionnel. La discipline qui fit tant de bien à Lysias, et même à Hypéride, n'était du reste point nécessaire à un fils de famille, noble et riche, élevé dans le culte des traditions. Cette âme droite se. reposa sur des principes acquis, elle respecta les dieux, la patrie qu'ils protègent, la littérature qui honore la ville et glorifie rOlympe, la philosophie qui soutient la morale et qui remplit les livres des penseurs. Cet équilibre surprenant au milieu du désarroi universel ne put être maintenu que par une sorte de raideur passionnée. Les idées de Lycurgue ne foisonnent point comme celles de Démosthène, et le talent dont témoigne le discours contre Léocrate fut en grande partie une conquête de la volonté. Ce portrait n'est point d'un diplomate, ni peut-être d'un public éminent. Les ressorts do l'État ne sont pas faciles à toucher avec des mains pures, aussi Lycurgue fut-il surtout un administrateur et un jïisticier*. Ménager les ressources publiques, prévenir les malversations, ériger les statues dos poètes illustres, bâtir un théâtre, c'est la lâche d'un laborieux, raisonnant et calculant bien, intègre et assez opulent pour ne point ignorer les questions financières. D'autre part l'amour du pays, la simplicité morale, le goût do la règle et une chaleureuse intégrité préparaient ce bon citoyen au rôle de dénonciateur incorruptible et Taustérité de sa conduite augmentait le poids de son réquisitoire. Par sa noblesse, son argumentation pressante et son pathétique, TaHivre de Lycurgue, malgré quelques défauts faciles à deviner, tient un rang honorable dans l'histoire des lettres grecques.
Sans insister sur dos comparses, un Polyeucte do Sphettos et un Dinar(juo, 1 on voit quelle floraison piécéda ou suivit immédiatement la guerre de 1 indépendance. La chute
LE DFSCOIHS ItCRIT 5i5
d'Athènes entraîna la chute de Tart oratoire, et nous n'avons point un seul discours politique, postérieur de vingt ans à la paix de Déniade. Donc réioquence ne s'est point ailaihlie comme Tépopée, le lyrisme et le drame, par des causes internes. Je crois même qu'elle échappe partiellement à leur action, car elle est très voisine du réel, et peut s'en rapprocher pour y prendre un appui. Ainsi que l'historien, l'orateur travaillera toujours si les événements le secondent, mais en revanche il est à leur merci. La période macédonienne nous donne de cette dépendance un exemple qui se renouvellera s(»us le règne des premiers Césars. Le parallélisme est frappant : soit dans Athènes, soit dans Home, la technique de la parole s'est développée peu à peu. Après des tâtonnements vient Tapogée, puis un cataclysme. Le mouvement qui porta si haut Démosthène et (licéron ruina leurs successeurs, car la république mourante voulut qu'on la défendît, et quand elle fut morte tout rentra dans le silence.
Le plaidoyer civil lui-même fut compromis. Il est pourtant nécessaire aux sociétés victorieuses ou déchues; que les destinées du monde gréco-oriental fussent aux mains des Ptolémées et des Séleucides, que les vétérans de Chéronée s'employassent à des patrouilles, que les courroies des boucliers fussent mangées de vermine, que les navires s'en allassent en morceaux dans les logettes de l'arsenal, tout cela ne moralisait pas la plèbe athénienne; il y avait encore des rixes au Phalère,des contestations dans les champs, des vieillards circonvenus, des maris trompés, des fraudes, des crimes, et il ne sullit pas de s'affaiblir pour être sage. Où donc étaient les logographes ? Ils discouraient, mais sans foi. Les meilleurs esprits tentaient la fortune chez les rois étrangers, professaient la philosophie, alignaient des hexamètres. Les autres s'assoupissaient. Le temps était loin, où chaque progrès du plaidoyer civil marquait une innovation dans la dialectique, une conquête durable de l'esprit humain. Seule cette coïncidence avait pu donner réternité aux œuvres d'Antiphon, d'Andocide, de Lysias, d'Isée. Mainte-
OuvRi:. 35
.Vifi LES FOUMES LITTI^IR \1RES DE LA PENSEE GRECQUE
liant li*s improvisations il<*s avocats retournaient h Tinstabilité première. Telle est la loi générale. A moins de circonstances exceptionnelles, cette moisson irarguments passe (leur et ne porte aucun fruit. Même sous Tempire romain, au milieu du plus admirable travail juridique, les maîtres du barreau n'eurent qu'une renommée passajrôre, et leur gloire s'éteignit après deux ou trois générations. C-et Aper, qui le prend de haut avec (licéron, et lui reproche son manque de nerfs et de Hamme, ([n'en reste t-il ? Pas un** ligne authenti<|ue, une mention dans Tacit<*, un doute chez nos historiens, qui se demandent si le personnage fut réel. De nos jours encore, malgré les progrès de limprimerie, v{ notre passion de tout recueillir, les virtuoses qui transportent les cours d'assises peuvent-ils espérer beau<>nn|) mieux qu\int» immortalité viagère ?
On s'intéressa plus longlenqis au genre épidicticpie. Lu force d'inertie qui pousse les gens à repnuluire les vieilles formes littéraires, a d'«)rilinairr peu d'action sur l'élocjnence. puisqu'un p(diti({U(* et un avocat ne peuvent s'escrimer dans le vide, mais ([ui parh' ])onr ]):irler est moins soumis aux iniluenees exlériemrs; donc le tliseours dtMiionsliatif fui eonservi» el nièmr il enveloppa des ceuvres bâtardes, issues de la harangue el d(»s ]»Iaidoveis : pâles rlllgies tb> laiieirii temps el qui n'ont dautrr but ([ue de plaiii*. ()iisc |)i-op(»si> alors des ciiuscs (letivi's. on s imagine assister a dr ^ravrs é\«'iiemeiils, on s amuse avec lourdrnr ri sfdcnnlh'. Il n \ ;i ptiinl île raison ])onr ([u On s'airéle. r;ir Ir projui» du jeu r'esl d èlie indépendant, el d«» rnmpre h* cour> dt' l'exisleiiee joiirn;dièi c : ri, du rest(\ une nation qui déchoit cl luit les loinelrs lâches ne met guère d énei'gie (|u a s<» divertir. I)urant les derniers siècles d«' l'anti(|uité les tiéehimalcurs loisonncni. depuis Déméhios de Phalèrt' jusqii aux nc<»-sophislcs ele I ère ehrélienne. s:ins oiddicr les rhéteurs ([ui passionnèrent la Home impériale. Senddables aux vieillartls «[ni rappellent le souvenir (h*s cpiMpics cjfacéi's, CCS peuples suivaient :i muiveau le drame
de leurs années viriles, et croyaient entendre, dans les salles de conférences, la voix <|ni jadis avail conduit les ancêtres à la gloire et retardé la crise mortelle. Amoureux des concepts liés, des raisonnements où s'exerçait autrefois Tesprit métaphysique, ces épigones s'essayaient encore aux argumentations, et d*instinct reprenaient les routes qui maintenant ne conduisaient à rien. D'ailleurs trop voisins de l'origine, et trop enfants pour se contenter du livre, ils voulaient unir l'agrément de l'idée, du geste et de la parole.
F.e discours savant et calculé, dernière invention de la (irèce, n'est donc pas la partie la moins durable de son œuvre. Kt de nos jours, la théorie des sophistes n'a point dit son dernier mot. Nous lui devons cette croyance que l'exposé oratoire est l'auxiliaire de la morale, le thcme le meilleur des anaivses psychiques, l'intermédiaire qui unit l'intelligence du professeur el celle du disciple, le résumé de la littérature, et le préambule des recherches spéculatives. Quelques personnes commencent à penser que cette doctrine contient, avec beaucoup de vérité, des erreurs, et cependant la rhétorique, terminant le cycle de nos éludes universitaires, v fait revivre encore \r. souvenir de Thrasvmaque et de Gorgias.
CONCLLSI0>
(]iii(| fois dv siiito, le drame sérieux, le drame badin, riiistoire, la métaphysique et Téloquence nous oui conduits il la Iimil<^ (|ue tracent les victoires de l^hilippe suri llellado et «rAlexandre sur le drand roi. dette époque est marquée par d«î graves innovations politiques et littéraires. J.e domaine des Cirecs, l)rus(|uement accru, louche aux rives de rindus; les Ktats ne s'organisent plus sur le type delà cité, mais accordent davantage i\ l'autorité centrale, et, peut-être, il rindépendance individuelle; les villes, foyers des civilisations précédeiiles, eiilt»'nl, tant l>icn <[U(* mal, en des groupes éleiidiis et peidcnt heaneoup île leurs vertus créatrices. La letHalixe des Allwniens, après Salaminc, est recominenci'*e par un peuple jeune, plus souple, moins assujetti aux lormes du gouverncMnenl urbain. l'outelois itcuvi'e éeliom* parliellemenl, car les Macédoniens, surpris (le leui* excessive loitune. n Ont point la forte éducation administrative du patriciat latin : médiocrement inventifs, ils unisseni aux hatlilions despoti(|ues de l'Asie des ressouvenirs liop lielléni(pies et malgré tout, Alexandrie et Pergame, ainsi ([uc naguère Athènes et Sparte, demeurent closes, poséi's il la snriace d un pa\ s dont «'Iles rep(»ussent linllmMice.
(les changements s(» réj)<*rcut<*nl dans I histoire littéraire, (|ui du reste change aussi par I action de ses lois intimes. Deux phémnnèiies s accomplissent , prescpie contradictoires, um* tiécadence et la création d Un nouveau mode évolutif.
CONCLUSION :>i9
La iléradcncc, quoique indéniable, a des saccades et des retours, et, sous les trois premiers Ptolémées, ce crépuscule semble une aurore ; Tliéocrite, Callimaque, Apollonios continuent dignement la tache de leurs devanciers. Mais ils n'ont point de successeurs. Rarement le théoricien rencontre une période aussi vide que le iT' siècle dans les régions hellénisées. Les sciences, il est vrai, se maintiennent ; Hipparque et Archimède sont des initiateurs. La philosophie vague et verbeuse n'est pourtant point négligeable; au temps des empereurs elle redeviendra souveraine, et le dogmatisme de Plolin résoudra des problèmes qui embarrassèrent Platon lui-même et Aristote. Mais, autour des grands hommes, tout glisse et descend ; et ce déclin, partout visible, apparaît en littérature avec une douhmreuse évidence. Durant neuf siècles, d'Alexandre à Justinien, sur tout le domaine des nations qu'elle a supplantées, à peine la Grèce glanera-t-elle de quoi compléter la gerbe, si promptement nouée par les aèdes, les lyriques, les dramaturges, les historiens et les orateurs.
Que cet aHoiblissement soit au début dissimulé par une crise inventive, le lait n'a rien qui surprenne. Callimaque et Théocrite, avec leurs émules, furent contemporains des grandeurs macédoniennes ; ils entendirent la rumeur du Granique, d'Issus et dWrbelles. Quel subit élargissement de rhorizon, quel alllux de notions inédites, quelle secousse donnée aux entraves traditioniudles, quel orgueil soulevant la race qui accomplissait de tels prodiges ! A cela joignez la suprématie d'Athènes moins accablante, les promesses d'argent et de gloire faites à l'envi par les princes rivaux, les richesses accunuilées, qui rendirent le jeu eslhéticjue facile, ainsi que tous les jeux, les volumes dans les bibliothèques, et le meilleur de tous, le livre bigarré des sociétés orientales, déroulé devant les portiques et sur les moles «l'Alexandrie.
Mais il y avait dans celle rénovation quelques principes de scléi'ose, et nous l(*s connaissons bien : puisque la répé-
:.:>o Li:s foumrs LiïTtii.viiŒs de la pknsïDk cnECQtE
lilion Hxe tout, durcit les ligues et empêche qu'on les adapte à la diversité du milieu, puisque ce mal a déjà frappé la mythologie, la poésie narrative, le lyrisme, le drame, et ruiné des villes entières, ccmime Sparte, si puissamment disciplinée, comme Athènes, si acharnée à ne point mourir, rheure devait sonner à la longue, où la fatalité inévitable atteindrait un agrégat plus large encore et plus vivace, dans sa mobilité l'uvanle, rensemble de tendances, d'idées, d'images, de sentiments et de mots que nous appelons Tesprit hellénique.
Cette explication générale présentée, l'on peut faire la part des causes accessoires. Elles furent nombreuses. Finexemple, j'ai dit que les peuples de TÉgyptc et de l'Asie Séleucide restèrent eux-mêmes, et qu'il n'y eut guère de pénétration réciproque des vaincus' et des vainqueurs. Si les Juifs gardèrent intact le trésor de leurs croyances et de leurs coutumes, si un idiome actuellement parlé en Afrique a servi au décliiflrement des hiéroglyphes, force est de convenir que l'édilice macédonien fut en façade : le péristyle est classique, des acanthes se recourbent sur les chapiteaux, et des bas-reliefs s'allongent aux architraves... franchissez le seuil, et vous apercevrez les lignes iVoides qui plaisent à Jéhovah, ou les formes énignr.itiques d'Isis, d'Apis, de Thoth et d'Ilalhor. H;)tionnelle et in'listi(|ue, la domination grecque n'eut jinnais les vertus assiinilatriees de hi conquête romaiin' qui lut adininistiiilivr, et surtout d<' la l'onquête arabe (|ui lut religieuse, nurbjues notit>us rudimeutaires, mais obligatoires, un large courant d émotion avec un ensemlde de praticjues, sont tout puissants pour assujettir les hommes : iiujourd'hui encore, ce ([ui 1 emporte au bord du Nil ce n'est point lii langue des Argoniuitiques et des Thaivsies, mais celle du (loriin, les expressions helléui([ues entendues par 1 élriinger dans les entrepots d Alexîindrie sont d <»rit;ine lécente, et Ton y cln'reh(Mait m vain Técho des phrases jadis ei)(leu('ées piir (!:illiiua(|U(> ou Apollonius.
Les «'nv:diist>ejii\s et les nationaux (|ui, groupés autcuir
roMri.rsiiiN ,-,:,i
• Ion (le leurs maîlrf», rcslèrciit donc une
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trîmlres iutisles. l'onr ce motif, l'cSlo-
BéLltrc «lisjiîiriireFil, eoninie nous l'iivons déjà
l'o résnllLil n<- t'iU |iiiinl Id seul. I;ii petit
1 siKii'li- liirf^e, i|ii'il méprise vu ïa reilon-
;rin)il prix ii smi idioiite, si^iie et ^in'iint de
. I.'éliiniiiuili- eonserviitinii dn siinscrit ri
issc ;uHnn diinle m\v ce pninl. Les clients
Is oljéissent ii lu lui «inniniiiie. Leur cullnreint
1', {'t «l'iinlinit plus estliétirpie, pnisipie diuis la
lilé lu notion d'art s'unissait étroilement aux
Frl>ale», el .pi.- du resit- d'Hésiode à Isoerate,
* eiieore jeunes iivaieni en le l'étiehisme du
i déJM soutenu i|uc lit ciineeptinn théorique de l:i
quiiit de lur<;eur elle/. lesCireis, ipielle élail
■vie il l'oxainen des ninyous extérieurs, ot, par
Brétissante. Les disputes ent':iiitiiios (pii s'élevèrent
■te sur la valeur des mètres et la légitimité des éli-
Int l'indice d'un appanvrissement înlelleetuel qu'elles
■ucut à rendre dèlinitif.
f yeux de ces puristes l<-s textes prenaient une impor- ' ciipitale. el le eenhe i\f l'univers, pour l'homuiv Je, D'étail point la plaee pulili(|u>' ni le lliéàtre, mais la r Ollicquc. Bil>liotliée!.Tres, roiiservatonrs de phrases et ensées, tes Crées ne r:iv:ûent-ils pas été même à lorîipiand les su{;es liéoliens on les jun^deiirs d'Ionii^ purril en eux le trésor îles senteuees et des légendes:' 9 doute cet eli'.nt devint inutile dès que iéeritiire se l'piiiidil. Mais II- papvins ayant permis la composition de ivres étendus et ncnnhrenx, le prohlème, à peine résolu, se représenta sons une Tonne nouvelle. Alors que l.yenrj^ne rAthénien n'avait pu sans élude obtenir une rédaelinn pas-
■nhltf des tragiqui
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plus dillicile pour les sm.-essenrs d'Alexaiidie. Ils ne la i pudièrent [liis eepenil:int : uni' hitlr eommeiiea eniilre
:)h2 LES FORMES LITTÉrVAIRES r>E LV PENSr.E fiRECOlE
forces destructives, et bien qu'il nous reste aujourd'hui fort peu de l'œuvre hellénique, notre gratitude se doit tout entière à ceux qui sauvèrent en partie Théritage de leurs devanciers, car ils furent victimes de ce dévouement. Pour atteindre à la hauteur de ses modèles, il faut pouvoir sVn déprendre. Or, la faveur d'oublier que réclamait jadis Thémistoele fut refusée aux civilisations gréco-orientales. Ces richesses accumulées autour de Tartisle, cette matière où somnKMllent tant d'idées à venir, tant de beautés inconnues, rend leur naissance presque impossible : on n'est plus maître de soi-même quand on a dans la mémoire le fourmillement des lignes, la succession des pages et le murmure des strophes. Quoique la fréquentation des vieux .\théniens apprit beaucoup à certains poètes, qu'elle élargît et retrempât leurs Ames, pour la plupart elle fut désastreuse : de ces rouleaux alignés contre les murailles, une voix sortait, douce et grave, mais décourageante ; le disciple écouta, admira, balbutia quelques paroles, les trouva puériles, et se tut.
Sous la domination romaine, des voies s'ouvrirent à Thellénisiue, mais basses et humiliées. L(»s Lagides et les Séleucides avaient eneon* voulu des artistes, les ])otenti)ts d'Italie demandèrent des vulgarisateurs, (iagner une place au Iridlnium des patriciens était commode pour quicon(|ue ])ossédait (|uel((n(îs volumes rt savait h^s traduire, ou au ])(»s()iii les itnilei'. .1 ignore ([uclh* rstime de leur esprit eurent les Phihxlèmr et les Archias, mais ils ne furent (jue des parnsiles, et doubl(Mnenl, c;ir ils ramassèrent les miettes de la j;eiisée grec([ue et de r()])ulence romaine. Knfin le grand sommeil arriva, la décadence générale de cet empire nïerveilleusemcnt clos, j>artout environné de retranchements ri de légions, pacificuK^ et point cruel, au moins dans les provinces. |{;iiigs éclaiicis, bras énervés, létes étroites, ànirs bîMiides, eiriirs résignés, tout s'en alla, laissant aux barbares des <;h1i(\s préciiMix, d<"s traditions, mais (|ui lussent (lenicurt'es ineiliejiees s'ils n avaient su les rajeunir.
I^à, du reste, la Grèce n'est plus responsable, et ses historiens ont le droit de ne point expliquer une décadence (jui n'est pas la sienne.
Mieux vaut, revenant aux Alexandrins, montrer que leur décrépitude prépare Tavenir : jetons un dernier coup d'œil sur ce volume et cherchons le trait dislinctif des œuvres analysées. Nous observerons qu'à chaque période rintelligence «j^recque est pleine de quelques genres en petit nombre, personnages abstraits, mais exigeants, qui absorbent la volonté des individus. Au temps même de Périclès où Timagination eut tant d'audace et de franchise, rappelons-nous quelle prépondérance appartient au drame, à l'histoire, aux hypothèses de psychologie métaphysique. Ces cadres déterminent des subdivisions nettes pareilles à ces Etats jaloux qui se surveillent et redoutent les immixtions étrangères. Quand une forme d'art, un système de pensées triomphe, il rattache par des liens serrés un groupe de poètes et une école de penseurs. Des aèdes aux homérides, puis aux cycliques, de Terpandre et d'Archiloquc à Pindare, d'Eschyle à Sophocle et à Euripide, point de lacunes, une marche régulière, par progression ou par opposition, un jeu de causes et d'effets, qui se commandent et limitent l'action des influences extérieures. Qu'on prenne l'épopée, le lyrisme, le drame sérieux ou bouffon, partout on observera riniportance croissante des notions très intellectualisées; en d'autres termes, la régression de l'image et l'extension graduelle de l'idée ; ces chapitres de sujet différent comporteront un plan commun, et s'adapteront sans violence aux schèmes évolutifs. Un schème semblable enveloppe la littérature prise d'ensemble. On la dirait faite pour illustrer cette maxime que peut-être elle suggéra, la pensée humaine commence par la poésie et s'achève par la prose. Des origines à Chéronée, les Hellènes ont inconsciemment travaillé à rompre les contraintes du vers.
Mais cette conclusion, bien que juste, serait d'une étrange pauvreté, ('ette loi générale (jue j'indique est un
rOi LES FOHMES LITTKK VIRES DE LA PENSEE r.RECQlE
ons parliculirr friiiie aiilrc loi plus large encore et souvent êiioiieée dans ce vohinie. Séparation de la musique et (lu mol, spécilicalion des concepts qui appellent d'autres concepts, el rejettent lentement leur enveloppe sensationnelU;, réunion des renseignements, qui donnent à toute chose un caractère scientifique, n'est-ce point, sous des apparences diverses, le processus qui a tiré nos sociétés modernes des clans amorphes, les êtres supérieurs du protoplasme cl nos certitudes modernes des mvthes religieux 7
Donc, le mouvenuMit évolutif s'est dessiné sous nos veux d'une l'aron décisive et simple, dans la littérature grecque et les groupes d'œuvres qui la constituent. Si Ton n'a point oublié combien cette civilisation fut archaïque, av<*c son lyrisme pieux qui se propage jusque dans le drame, avec son épopée toute voisine de Tantique mythologi<% avec sa métaphysique pleine de ressouvenirs colorés, indulgente aux notions abstraites et dédaigneuse des relations spéciales, on sera bien près de croire que cette rectitude linéaire est caracléristi([ue d'une époque ancienne et qu'avec h.' h'mps elle disparaîtra. l/«\\amen des faits appuie celle induction, eomparé ;i la j)ériode classi(|ne, l'Alexandrinisnie est Tinia^e du chaos. Simultanément ou bien à de (•omis intervalles, rhéocrite pujjlie ses idylles, savnètcs draniali([ues, éj)i(|m's p;ni(Ms, Ivriqurs aussi, puis(|u elles onl pour modèle les u boueoliasmes » des |)àtres siciliens, (!allima(|ue lait des élégies, senlinu'ntales et narratives. (!e <jue nous apj)elleri(His plulôl éh'gie, c est 1 épigramme (I Asch'[)ia(le el piuil-èlre de lN)sidij)j)e. Mais elle eonrint» i\ la satire, (jue (.alliina(|ue a ])rali(|uée dans son Ibis. Il v a des conipihitioiis, un grand poème où Ton prétend continuer les tniditinns honiéricph's, nn monologue i\ t(nirnure tiagi- «jue. la surj)renanle Alexandia de Lviophion. X (»ul)li(ms p;is les flnMH ies veisilie'es <l Aralns, les catalogues de Nicaii- <li"e. \ ienncnt ensuite |N)l\be et son liNre d'hisloiie, des romanciers, des biogiaphes connue IMutarque, et co mer-
veilleux journuliste, Lucien. Les hommes de tulent aspirent à l'indépendance, et, tandis que leur être se fige en d'incunscientes répétitions, leur idéal, digne d'une époque meilleure, rejette les contraintes de l'esprit traditionnel. Bien rares sont alors les gens qui ont comme Kschyle, Sophocle et Euripide une formule esthétique très nette qu'ils altèrent ou reproduisent, l/on accepte des modèles, mais on les cherche dans un passé lointain, l/auteur évo([ue Homère, Hésiode, Mimnerme ou quelquefois plusieurs d'entre eux. L'imitation est moins directe, et les Tumis qui rattachent les artistes se croisent à travers l'espace et la durée. De là suit que les groupes d'o'uvres perdent leur cohésion, et qu'on n'y reconnaît plus la belle ordonnance de moments, chère au critique théoricien. Aratos a pour successeur, à longue distance, Nicandre, mais, entre Aratos et Nicandre, si je cherche les points de contact et les divergences, je trouve surtout que le premier a du talent, et que le dernier n'en a point ; il serait puéril de croire que de Tun à l'autre une cause intérieure au genre didactique a produit une dégénérescence. Apollon ios compose une épopée vers la (in du m" siècle ; Archias en écrit d'autres, admirables si l'on en croit Cicéron mais il vaut mieux ne pas le croire; ; sous l'empire romain, Nonnos de Panopolis met au jour la masse énorme de ses Dionysiaques. Est-il dans cette succession de poésies rien qui rappelle le pn>grès et la déchéance des gestes ioniennes? — Je suis persuadé du contraire. Quelques œuvres esthétiques constituent pourtant des ensembles, et par exemple, l'épigramme; car elle répond bien aux tendances individualistes de l'époque alexandrine, et du reste courte d'haleine et facile d'exécution, elle ne décourage personne et sollicite (juiconquc distingue un dactvie d'un spondée. Or, je le constate, Asclépiade n'est point i^osidippe, ni Dioscoride, ni Méléagre, et même, il y a dans l'Anthologie des courants (jui se dessinent, des façons de sentir et de s'exj)rimer (ju'on recherche à certaines épo(jues. On est incisif et franc de touche vers le début du m" siècle,
■ÙM] LES FOUMES IJTTEIUIRES DE LA PENSEE GRECQUE
(juiind il s'iichcvC; et durant cinqiicUile ou soixante* années, rrgne un pédantisnie dlIVus et faussement oratoire. Il triomphe eneore ehez les (Iréco-liomaius au temps de Mithridate. bien (jue Méléaj^re représente plutôt la métaphysic|ue amoureuse et une sorte d'euphuismc avant la lettre. Mais quelle hardiesst* faudrait-il, et ([uel mépris de la vraisemblanee, pour tracer de (.allimaque à Méléagre la lijjne c|ui joint les premiers lyri(|ues, et Simonide ?
On répondra peut-être : m Le discontinu, le heurté, cpii nous frappent dans cette littérature sont Teflet de sa décadence. Les écrivains sont trop rares, ils n'ont point de prédécesseurs immédiats et de disciples: toute perspectixc disparait cpiand les arbres d'une allée s'étiolent, ou (jue la plupart tombent dans h* gazon ». Mais cette explication qui n'est point fausse, ne suilit pas. Le théoricien peut sans nulle contradiction, concevoir un état où Callimaque aurait eu d'entraînantes inspirations, Nicandre un éclat fascinateur, Archias de Timagination, Méléagre de la force et du sérieux, une époque où d'innond)rables esprits élevés ù l'écoh» des ii^rands hommes eussent combiné en proporti(»ns mulliples Tadmiialion îles maîtres contemporains, la prati((iM' des o'uvres anciennes, et un lé<j^itime désir de personiialilé. Celle hypothèse, à \rai dire, n'en est pas une. Klle >e réalise» dans nos liltéralurcs modernes quand on les prend ;i une «'poque «le verve inventi\e et d épanouissement. \i[isi iHMis pouvons diviser I histoire de I Indlénisme en deux piiiiie^. Pour é\il»'i' loule é(pnvo([ue, je donnerai à ehaeuue d elles un n«)m distinct, et j'(»pposerai r<'volution ii foiines liées et I «'Nolulion l\ lormes indépendantes.
L evohilion ii lormes liées n est point spéciah* aux (irccs. I\lle se lelrouxe chez les Indiens, les Hébreux, les Homains ;i\ant cpi iU eussent eon<[uis ribdhuh', les l'raneais et h's Allem.iniU iiu inoven fiirc. ]\\ ciM'i ikmis permet d instrnetiNCs eornpai ;iisons.
I e^ Indiens excellèrent ii eombiner dt*s représentations. ^iins iilUieliei beaucoup de prix aux apports du monde cîxt»'-
rieur. En outre, chez ce peuple, la pensée religieuse était despotique, et les rites impératifs, parce qu'il fallait garder Tautononiie du groupe contre des races méprisées, et i[ue le développement prématuré de la réflexion n'avait pas atteint Tensemble de rintelligence. La période qui répond au lyrisme piérien fut donc allongée démesurément. Les Védas sont une collection de prières. Et, phénomène bizarre, à coté de toute cette liturgie, le mythe demeura pauvre, l'univers suprascnsible n'égale point 'en diversité minutieuse et en plasticité vivante cet Olympe où les (irecs transportèrent les richesses de la nature et de leur fantaisie. Le dieu de Tlnde oscille entre la vision spechale du primitif et le schème abstrait du penseur. Nous savons ([ue le mythe et Tépopée ont une parenté étroite et procèdent du même esprit. La poésie narrative ne joua donc au bord du (iange qu'un rôle subalterne. La marche ii la prose s'accomplit par l'intermédiaire de Thymne et ne donna point naissance à l'histoire, mais au commentaire pédant et puéril. La métaphysique, venue à sou heure, souHrit du vice commun, (léniale dans ses intuitions, elle ne « raconte » c'est-à-dire n'explique pas assez. Au lieu d'interpréter les choses, elle les violente, et multiplie des classifications artificielles qui confinent au formalisme dévot. Opendant le piestigedes classes militaires, et le goiU du récit très vif chez tous les esprits jeunes ont maintenu la tradition épique. Mais dans cette évolution, d'ailleurs riche, sur les quatre moments que nous avons distingués, il en est un (|ui, probablement, n'a point en son importance relative. Or, c'est le plus utile, le deuxième, celui de l'invention synthétique. Des trois autres phases, la première (création sporadique), la troisième (agglutination), la quatrième (organisation consciente sur des types déjà connus), suivirent je pense, leur ordre normal ; h* Mahabaratta semble appartenir surtout au tioisième stade, le Uamayana au (juatrième ; mais en dépit de l'admiration sincère et sans doute légitime des indianistes, aucun de ces deux poèmes ne lait pâlir l'Iliade, ni l'Odyssée.
Les Hébreux ne sont pus dos peuples aryens et n'ont point tîint lie fueultés représentatives. En r(»viinclie. leur \\r passionnelle fui intense. Trrs religieux comme les primitifs, ils ne surent point enrichir leur mythologie, qui, chez eux, fut réduite à Tindispensable. La prière, et par suite Tode, naissent promptement dans une telle nation. Mais la réflexion n allant pas très loin, on ne versa pas immédiatement dans le commentaire liturgique. I/équivalent des gloses que renferment les Lpanishads, c*est-;i-dire h* TalnnuL n\'i pris toute son importance qu'après de multiples croisements avec la pensée grec(jue et romaine. Le rite, la pratique développée pour elle-même, sans aucune recherche de thé4u*ie, |>roduira le dicton, et le rapprochement des dictons donne le cod«». La Bible a pour fin essentielle de régler et de commander. Parfois elle incline vers le récit épique, mais sec et court, la poésie narrative resta toujours chez les Juifs au premier stade, et ne dépassa point la phase de rinvention sporadique. Avec le temps, les oeuvres devinrent plus personnelles, et la prose plus envahissante.
(hiîint ;mi\ nornains.la littérature très simple (juils enW'rcnt |»:ii «•u\-iiirnH's appartirnl au type à foriin^s liées, JiitrlIiL^cnls, I îiisonnciii s, bien munis de visions rt'préseiihilives. ers hoinines les einplovèrent surtout pour des fins |M>liti([(ies. I)elli(|(ieuses et administiatives. De là une exlr:ini'(liiiaii-e peniiiir d (riivres esthéli(|ues. Le Ivrisnn» reli- Miriix resl.i eonliné dans les incantations des frèr(»s Arvales, Il y rul une ébanelio de nulhe. Au début du chapitre HT", j :ii paih' (!«' l;i li'grmlc ln«i'oï<[ue : très pauvie elb» ne prit |)oint eoijis m drs eantiiènes qu eussent eonservéï^s la récitation syslérnali(|m' on récM'iluie. L'on n'arriva même point eoinnn* en .Iii(I«'(» au picinier moment tin genre narratif. (!e genre prul erjjeiulanl réelanier pour lui les épigrammes des tombeaux e| des leuipb's. I^IIes lurent n(»mbreuses, et par I inleiiuédiaii e des annales tendirent :i constitiu'r des chron[(jues. Le peuple latin réiluit il ses foi'ees aurait donc en une liisloire fille de rins<ripti(Ui, et non de la poésie narra-
CONCIX'SION ?>50
tiv<*. Dans une telle société le dicton est en laveur, il prépare la naissance des codes, «»t si la loi des Douze tables a subi quelques influences helléniques, son aspect fragmentaire prouve qu'elle est une synthèse des aphorisnies collectifs. Le drame, sans nul secours emprunté au lyrisme qui existe si peu, h Tépopée qui n'existe pas, garde sa rusticité primitive et reste toujours une Atellane joyeuse et grotesque, une fantaisie des dikéliastes italiens.
Le moyen âge allemand et français traversent des phases analogues. Quand on y songe, ce parallélisme étonne, puisque la France, au moins, a durant quatre ou cinq siècles imité Rome, que la littérature des Gaules fui toute latine, que notre langue aujourd'hui encore est un patois latin. 11 paraît invraisemblable que Tidiome d'un peuple et ses œuvres écrites n'appartiennent pas au même stade, mais cependant il en est ainsi. A gauche du Rhin, comme à sa droite, les transformations suivent le rvihme de l'évolution à formes liées, que dérangent des ressouvenirs romains, et Faction du christianisme. La foi nouvelle, introduite par des étrangers, apporte; son dogme, fort pénétré de philosophie, et son rite, eu d'autres termes son lyrisnn». Le résultat est que le mythe national rentre dans l'ombre» et que l'ode collective s'atrophie. Reste, pour satisfaire l'imagination, la partie des légendes qu'on peut concilier avec l'enseignement de l'Kglise, c'est-à-dire une tradition héroïque. L'on en lire une épopée, et la verve créatrice rejelée dans ce domaine s'y déploie avec fantaisie, «»t traverser les (|uatre moments que nous avons étudiés en (irèce. A la période sporadique appartiennent les cantilènes religieuses des l^'rançais, et en Allemagne le lied de lladebrand et de Ilildebrand ; la synthèse donne la chanson de Roland et les Nibelungen. L'une et l'autre grossissent ou s<Mit délay<''es durant la phase de l'agglutination. Mais cette végétation parasitaire n'est point aussi luxuriante que dans le Mahabaratta et l'Iliade. Car malgré tout l'esprit humain a gîïgné en précision et en justesse, la pression du groupe social fléchit, et l'individu
im LES I OiniF.S MTTtUAlHES DE LA PENSI^IE (iRECQLE
r(''siste inioux. La ([untru'ine rpo(|uc, celle de riinitatioii voulue el propieiuent littéraire, dure elle/ uous très loiiiriemps, la pr<)S(» jçajijne, et eomine Tlustoire propreuieiU dite a élr fouruie t(*lle ({uelle par riniitation des Uomains, et par Tépi- «rranime, ou transcription des faits niéniorabies sur le registre des monastères, l'épopée ne perd point son caractère eslliéti- ([ue, et Ton aboutit au roman, (lombicn sa naissance avait été pénible et tardive chez les (irecs, je lai répété dans ce v<»Iuine, et j'ai ajouté c{ue cette impuissance tenait l\ un trop ^rand prestige du mythe, à la surabondance des représentations imagées. Kn h'rance, Tesprit moins vigoureux, peutêtre, avait une maturité supérieure; on s'amusa donc v\\ c<innaissance dr cause, el c'est pourquoi la bibliolhè(pie bleue arriva comparativement plus tôt que les l'écits dr .lambliqur ri de Longus. Le lyrisme personnel des troubadours, des trouvères et desMinnesanger n'est pas sans ([uel- (jues ressemblances avec celui d'Archiloque ou d'Alcée. (^uant au théâtre, il eut ainsi ([u\ni Ifellade ses origines boult'onnes el démocratiques, il subit égalem<»nt le prestige du nivlln' r\ (!«» la lilurgir, mais le modèle fut unitpiemenl rrligioux, la pièce h<'*roïqu(* ne j)arul (|u'après la Krnaissniice, et je ne sache pas (pie jamais Charlemagne, Holand, linon (le Bordeaux on la belle Aude soient moulés sur le> h'élcauN. f.a farce propremenl dite S(Mnble venir de la franch(^ pousser badine el populaire, le jeu de Patelin el cebu (lu duvlci', malgré Icui* inicriorilé eslhéli([ue, sont plus libres d'allure (juc les comédies arislophanescpies, et ne donnent pas autant ii la |)aro(lie, ii 1 imilalion retournée, des intrigues lragi(pies. L Obseivalion directe el jo\eus(* commence il parait le légitime ; les loluriers, même avant hMir hioinphe delinilK, existent follement, ils se posent en face de l;i n()i)Iesse, et poiii' se diveilir demandent une image de leur propi'e vie. l hn» le lecteur se reporte au chapitre \]\' lie cet ouvrage, el il eompieiidia que C(* fait mar([ue iim* date (ii[)itale et (pi il iii(li(pie une phase im[)orlante du mouveiiioiit liistoii(pie.
Opposons niaintcnaut les littératures modernes à lu littérature grecque classique, et au contraire rapprochons-les de la littérature alexandrine. I/antîthèse ne sera point absolue, car les parallélismcs cessent d'être rigoureusement exacts dès qu'on s'attaque à des matières complexes. Par exception, certaines œuvres continuent de s'agréger comme les poésies lyriques du vi" siècle et les tragédies du v". Je songe au théâtre et au roman. Le théâtre est une institution, le roman s'adresse a des foules. Il est donc explicable que tous deux restreignent Tindépendance de l'écrivain, et nous reportent à ces périodes où l'individualisme sommeille. Les œuvres sérieuses destinées l\ la scène, de Louis XIII à Louis XV nous présentent un exemple satisfaisant d'évolution littéraire, et nous pouvons leur appliquer notre schèmc habituel. L'héroïsme surhumain de Corneille et son goiit du lyrisme oratoire, la marche progressive des idées analytiques et de l'cibscrvation, l'amour devenant le principal intérêt de la pièce, les caractères mieux dessinés et mieux suivis, le style rapproché de la prose,. le fantastique des sentiments éliminé, la décadence par dessèchement, avec abus du procédé, mais peu de complaisances pour la manière que proscrivait le goiU classique, et qui cependant perce dans les catastrophes laborieusement atroces de Crébillon, les intrigues tarlares de Voltaire et ses recherches de métrique, n'est-ce pas de quoi nous remettre en mémoire les changements que nous observions au théâtre de Dionysos ? Mais on aurait tort de chercher ailleurs matière h de semblables comparaisons : le roman du xix** siècle forme un ensemble bien délimité, à l'extrême rigueur pourrait-on dire que la justesse de l'imitation a régulièrement augmenté du commencement à la fin, et si l'on compare Dumas à Maupassant le fait semble établi, mais Stenilhal quoique réaliste n'est point jeune, et de nos jours les écrivains ne manquent pas qui n'ont point beaucoup de scrupules et lâchent la bride à leur imagination. Du reste, pour bien apprécier les choses, on ne doit j)(»inl se confiner dans
OUVKÊ. iJG
un milieu restreint, mais juger d'ensemble une période. Que donner.i cette méthode, appliquée, par exemple, au xv!** siècle français ? — Je crois que l'épopée bouffonne de Rabelais, les analyses morales de Montaigne, le théâtre scolaire des hellénisants, les dizains et les huitains des petits versificateurs, les traductions, le Ivrisme boursouflé de Ronsard, les poésies fugitives de Joachini du Bellay, les contes gras de Honavenlure, les œuvres historiques, les indiscrétions, scandaleuses de Brantôme, souffriront malaisément ([u'on les enferme en quelques catégories irréductibles.
Que conclure? Les lois sont-elles intermittentes, bonnes pour une époque, et plus tard, inapplicables? — Non, car voici deux observations nécessaires : les principes, (jui valent durant la première période, amènent la seconde, et y produisent un mouvement gcnrral, comparable à celui de la première. I/indé[)endance des formes littéraires, lindividualisme des auteurs, la souplesse et la diversité des rapports logitjues, Tentassement des expériences, la clarté supérieure des notions, la reprise voulue, pour des fins estlîéli(juos, de thèmes naguère fournis par la coutume, tons ces caraelères (jui dilléiencient les deux types évolutifs sont escjuissés déjà au temps dr riiellénisme class!([ue, et leur iuiportaiice augmeutr toujours à mesure qu(» l'Iuiuianité progresse et s'aUVanchit .
Mais celte complexité déîcoiicerte l'observateur. Par exeuïple, les littéiatures à formes liées allant de la poésie à la j)r()se, il semble nécessaire que les littératures à formes indépendantes éliminent la poésie. Il n'en est rien. Pourquoi.' — C rst qur jadis les (euvres en vers étaient le mode essentiel (le l aetivil('' mentale. L<'s systèmes de phrases furent moins liguiatifs et plasticpies, «juand Tespril national se refroidit, et Ton se débarrassa du rythme. Mais alors une spécification eut lieu. Ces livres (jui perdaient leur valeur scientifique immédiate, et (jue pourtant (»n s'obstinait \\ conserver et \\ repi'oduire, ils prenîiirnt le earaelère d'un divertissement, et le jeu gaidîiit son prt^stige, car les théories exactes las-
salent parfois un public désireux d'émotions et de rêveries. I^a physique, la mathématique, la mécanique ont fait la fortune durable de l'artiste. Il maintient en leur présence les droits de la réflexion vibrante et colorée.
Puisque son rôle est de compléter la pensée moderne en y mêlant celle d'autrefois, l'on comprendra que volontiers il se tourne vers le passé, et se rajeunisse en se vieillissant. Les littératures à formes indépendantes pourraient aussi bien s'appeler littératures à renaissances. Quand les thèmes développés par une époque commencent à se dessécher, que la répétition fatigue, que les effets trop connus découragent l'initiative créatrice, on tente un effort pour introduire tel quel l'idéal esthétique d'une période disparue. La renaissance peut substituer le second type évolutif au premier. (Jamais, bien entendu, le premier au second). Comme exemple de ce phénomène, nous citerons la réforme alexandrine, la romaine après la venue des Grecs, et la française quand le moyen âge fut terminé. Mais il arrive aussi qu'une transformation pareille ait lieu dans une littérature du second type. Le Romantisme fut une renaissance, ainsi que les mouvements analogues qui se produisirent en Allemagne et en Angleterre. On s'est fort diverti des inexactitudes qui accompagnent en général ces restitutions du passé, et j'avoue qu'elles méritent les railleries des archéologues ; mais il n'importe, ou plutôt il importe beaucoup car les erreurs sont précieuses, et les maladresses du copiste attestent la force du créateur. Quel barbare peut regrettcF que Racine ne soit point le disciple fidèle d'Euripide, que Victor Hugo oublie les enseignements de Villon et des trouvères, et que les proportions de Tarchitecture hellénique manquent aux bâtisses de Philibert Delorme ou de Pierre Lescot ?
Une causalité nouvelle se manifeste donc, souple et distincte de celle qui domine les vivants. Genres littéraires et nations, précis dans leur silhouette présentaient quelque ressemblance avec les plantes et les animaux. Ils passaient par les mêmes phases ; adaptés aux circonstances extérieu-
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res, ils no pouvaient cependant s'y plier toujours, ils étaient promis d'avance à la dccrêpilude et à la destruction. Mais peu a peu la grande loi qui conduit le monde a fait sou œuvre. Le social le distingue do Torganique « Dehemnr morti nos nosinir/tie » est un mot d'ancien ; et sa dernière partie mentira toujours davantage. Si nous sommes condamnés ii la mort, une ère viendra sans doute où los choses mouiront moins, et banniront les modes exclusils, égoïstes et fragiles de Texistence. Que bien des peuples, et parmi eux le notre, soient encore assujettis aux fatalités de la déchéance et de la chute, c'est possible, mais le théoricien a le droit d'écarter ces images douhm reuses et de reposer son regard bien au delà, dans un rêve large et désintéressé.
A ce point de vue, je crois que la méthode omplo\éo dans cet ouvrag»' se justifie et se restreint. J'ai beaucoup usé d'hvposlases, j'ai présenté les doctrines et les formes esthéti([uos avec la netteté physique d'un corps et dans ce drame de la pensée grec([ue, le Platonisme, la sophistique, h; conte, la tragédie ont joué le rôle de personnag(îs concrets. Va\ ceci je raisonnais ii la gr«'cque, mais en outre jo cal(|nais mon raisoniu'nnMil sur la vie groc([uo, plus simple et plus instihitionnelle que la nôtre. Pour un contemporain (le Périclès, ci's i'éalil(\s sociah^s étal<Mit hautement réelles, et impéralives, elles devaient donc 1 étrtî pour nous, et (les analyses inspirées du même esprit s'im|>oser(»nl ii l'historien des nations jeunes et coutumièies. Arrivant à repo(jue récente, il faudrait (jue la crili(pie abandonnât les cadres inilexihies et s'Intéressât davantaiJ"e aux croisements des séries causales, a ces rencontres où notre iii'uorance voit le caprice et le hasard.
Moins serves (ju'auli'efois, nos littéiatures sont-elles supérieures ? f.a ([uerelle des anciens et des modern(»s a «^é soulevét» bien souvent; je doute (jue jarnais elle soit vidée, et jiî j>ense([ue vc volume nous permet de dire ])our(pioi.
S'il voulait donner de ce [)roblème une solution d /fosfc-
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riori, un philosophe devrait lire toutes les œuvres écrites, eii tirer la somme de plaisir qu'elles renferment, et comparer. Or, cet examen fût-il matériellement possible, nos sentiments à Theure actuelle ne sont pas des choses mesurables ; on apprécie une secousse élémentaire en fonction du pouls ou de la respiration, mais que vaudraient ces moyens appliqués aux lecteurs de Tlliade et aux spectateurs d'Iphigénie? Un poème, du reste, ne détermine pas une ({uantité invariable d'émotions, les ébranlements et les contre-coups vont presque h l'infini; qui nous désignera le point où le mouvement cesse d'être légitime ? Dans le jugement des théoriciens sur un détail, les divergences sont étranges. Les cadences qui enchantaient les contemporains de (ïorgias nous énervent quelquefois. Des observations médicales nous semblent pleines de précision et de couleur, qui n'avaient d'autre but que de guider les praticiens. Quoique la poésie homéricjue soit universellement admirée l'admiration des Grecs et des Français n'est pas de toute évidence excitée par les mêmes passages, et le fut-elle, je ne puis admettre qu'elle s'attache aux mêmes épithètes et aux mêmes vers avec une égale intensité. Chaque intelligence est variable, la sensibilité d'art y change suivant les heures, les minutes, la force vitale, le chatoiement de la lumière, le dessin de Thorizon. Il y a des auteurs pour les ciels brumeux, d'autres pour les inquiétudes, les désespérances aiguës, et les sensations joyeuses qui se précipitent avec les rayons du soleil printanier. Que peuvent ici les chilFres, sinon prouver leur insuffisance et compromettre les résultats acquis par des recherches plus sérieuses ?
Restent pour résoudre la question les méthodes a priori, mais combien brutales et incertaines. Un théoricien* dont je ne conteste ni la sincérité, ni la pénétration, ni le haut bon sens, incline la balance en faveur des modernes, parce que de l'origine ii notre époque, l'observation morale a