PREFACE
Peiit-rtrr, avant croxamincr iiin^ littérature, sorait-11 opportun de chercher ce (juon entend par une œuvre littéraire. Bien que c<* problème, rarement étudié, n'ait pas encore de solution, les critiques, dans leurs jugi'ments et leurs choix, <d>éissenl à une idée vague, que résume approximativement cette formule : sont littéraires les séries de mots transmises jusqu'à nous et possédant une valeur esthéti- «]ue.
Il me semble que cette (qiinion laisse beauc(»up à désirer. Le plaisir d'art que procure un livre n'est pas un facteur utilt! de la dénnition, car il n'a rien de stable. Du reste, faudrait-ii considérer la satisfaction de l'auteur même ou celle du dilettante qui parcouri le volume? Dans la première hypothèse, que crincertitude, et dans l'autre, que d'arbi- Iraire ! La seconde méthode, la seule que Ton enq^hne communément, autorise d'étranges abus. Nisard fait commencer notre vie mentale avec les chroniques de Villehardouin , et si l'on s'étonne qu'il néglige la chanson de iloland, il n'aura i|u'ii répondre : « Klle ne m'intéresse pas ». I^n vertu de ce principe, les périodes peu brillantes seront systémati- <|uement dédaignées, et cependant elles sont précieuses pour ([ui veut connaître le mou v(* ment de l'esprit et les filiations des oMivres.
Si le sentiment esthétique ne figure point dans la définition, serons-nous en état d'en établir une ? — Oui, je l'espère.
VI LES FORMES UTTKUAIKES I)K I.A PENSEE rWlKCQlE
pourvu que l'on sipprofondisse-la seconde partie de lu formule proposée. La ronsenuUion des groupes verbaux, par un acte volontaire d(* Tindividu ou de la société, (*st un critère sullisant, et Ton s*aperçoit à la réflexion que les arts plastiques n'ont pas eu d'autre origine. La bâtisse, la peinture souvent hiéroglyphiqur, Tidole qui reçoit les prières et semble rapprocher le dira du fidèle, n'ont certainement pas eu pour fin première de charmer les yeux, et leur «'araetère fondamental fut bien d'être des agrégats matériels, qu'on cherchait à rendre durables.
Seulement, une odr, une geste épique, une maxime ne subsistent pas, ainsi qu'un édifice, un df*ssin, un tatouage, un fétiche. On les juge assez consistantes <|uand on les répète aisément, et que les mots déposés dans la mémoire en sortent sans dilliculté. ('.et le prompte reviviscence est égalrment nécessiiire à la phrase musicale et ii la danse. Avec la littérature elles se réunissent dans une seule catégorie très homogène, comme on en jugera, si l'on pense <|ue le Ivrisnie, avant l'histctire, et même au temps <le Pindare, lut une synthèse de paroles, de gestes et de mélopées. A la longue Taccord se rompit; grâce à l'elVort des ctqiistes. Tœuvre littéraire se rapprocha davantage des arts plastiques, et de nos jours les illustrateurs lui font contracter une intime alliance avec le dessin, (.ependant Tobligation pour chaque lecteur de promener ses yeux sur le volume qu'il veut ctHinaitre n<Mis <'mpèchera toujours d'oublier cpie les poèmes, autrefois, se maintinrent grâce ii des actes swvcessifs, et du r(»ste, il y avait en cr's époques lointaines des agrégats continus, é(|uivalents embryonnaires de nos textes; je songe au système d'images, visuelles, auditives et motrices que gardaient précieusement le barde* et le sage primitifs. \\n dépit d'une division bipartite, dont j'essaierai au chapitre V'tb» <légager la signification, les séries verbales, récitées ou transcrites, eonserveni don<- une parenté manifeste, et ne doivent pas être séparées.
Les llH'oiies qui précèdent cho<|ueront peut-être Topinion
PBÉFACE VII
roiiraiite, car elles sont à la fois plus exclusives et plus larges. D'une part je laisse de côté les discours quand ils ne sont point appuyés sur des signes graphiques; la question est du reste capitale et j'y reviendrai. D'autre part les limites que je trace enveloppent avec les chefs-d'œuvre d'un l^indare, d'un Virgile, d'un 13ossuet, les «ja/ettcs, les an- Uduees, les inscriptions des boutiques et des monuments. Aux yeux de nombreus<»s personnes ce résultat de la méthode suilit à la condamner. IVuir les dilettantes exigeants lii littérature est une collection, où Ton ne saurait admettre ni objets vulgairrs, ni pièces tarées. Mais du moment que les naturalistes accordent une attention égale aux roses et aux bactéries, l'on se demande pourquoi nous devrions être si délicats. Le journal étudié comme une forme spéciale, modifiant ce qu'(*lle contient, nous ferait mieux comprendre certaines faiblesses de la pensée moderne et les tendances de quelques romanciers actuels. Les enseignes de magasins, d'abord figuratives, et maintenant analytiques, obéissent au mouvement qui entraîna le mythe et la poésie narrative. Le drame et le feuilleton seraient un merveilleux champ d'observations pour Testhéticien. Des i(rtiffi(i déchiiYrés sur des statues égyptiennes, des murailles ou des éclats de poterie, nous permettront de constituer un genre qui côtoie l'épopée, l'atrophie chez les Romains, et au contraire chez les (irecs, la complète, prépare les premiers ouvrages des chroniqueurs, et rattache Homère à Thucydide.
\olre définition étant ad(q)tée, l'on remar([uera c[ue l'ieu- \re littéraire peut tendre à des fins diverses, et (jui se rassemblent sous trois chefs. Klles s<»nt pratiques, théoriques, esthétiques. Sur les deux premiers points, il est inutile d'insister. L'élégie à l'époque de S<don, le proverbe, la prescription législative sont pratiques et servent à produire des actes. Les vers de Parméiiide, les phrases d'Hérodote et de IMaton sont théoriques et servent à présenter des concepts. Bien entendu un livre est frécpiemmenl à la fois lhéori(|ue et pratique, comme les analyses de 'riuieydidc» vl celles
Mil LES rORMKS LITTEIIAIRES DE LA PENSl^K GREOgiE
dWrisloto sur Turt de la parole. Ces intentions utilitaires ou spéculatives, soit isolées, soit réunies, se combinent également avec des intentions esthétiques, vA parfois ces dernières existent seules. Mais il faut ici quelques commentaires, car la notion du plaisir d'art est encore incertaine, et l'on doit au milieu des controverses prendre parti.
(Ihoisissons un exemple et plaçons-nous dans une hypothèse diflicile. Démosthène achève de prononcer la Défense de Ctésiphon. (^e discours <*st à mon avis littéraire, car il a pour soutien un manuscrit, et on le publiera. Quand le grand homme arrive à sa péroraison, il voit que la bataille est gagnée. Il est content, parce qu'il déteste Eschlne et désire le frapper, qu'il r'spère obtenir en Attique une situation mieux assise, qu'il prouve aux autres autant qu'à luimême la noblesse et l'unité de sa conduite, et qu'il retrouve? aux approches de la vieillesse la verdeur de son génie. Ctésiphon a d'autres jouissances, mais qu'on peut comparer au>i précédentes. Les citoyens sont heureux de bannir un homme qui les a vendus, et ils se complaisent dans leur sévérité. Rien de tout cela n'est une satisfaction esthétique... Dix Olympiades se passent, un érudit, dans une bibliothèque égyptienne, touche les feuilles où sommeillent ces phrases enilammées. Démosthène est mort, Kschine est mort, Athènes est morte. A quoi bon savoir si le calomniateur paiera une amende, si les juges mettront dans Turnc tant de cailloux ? L'Alexandrin va donc avec un bâillement, rapporter le volume sur la planciiette ? — \on, il s'arrête, relit, murmure : u (Quelle puissance* d'émotion dans cette plaidoirie. Cette fureur, celte angoisse, celte haine, cette fièvre d'orgueil, d(»viennent en moi irritation légère, inquiétude, aversion, épanouiss(Mnenl d'amour-propre, mais Tonibre d(* ces passions (]ue j'éprouve pour le compte d'un autre, ne me cause aucun trouble malsain. (^u(dle vigueur dans celte construction logicjue ! Qu<»l éclat frais dans ces métaphores, elles ravivent en moi les traits presque abolis des impressions antérieures, elles en rappellent qui sont charmantes.