‹ Les formes littéraires de la pensée grecqueChapitre 3 sur 18 · PRÉFACE IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE IX

le vol de la trière sous la triple secousse des rames qui rouettent les embruns, le glissement de la barque, rasant les roches concaves, dans le reflet glauque des vagues amorties ').

Ainsi rêve Térudit alexandrin, et la comparaison nous avertit que Dêmosthène, Ctésiphon, le public, ont goûté sans doute quelques plaisirs du même genre, ceux-là surtout que j ai mentionnés en dernier lieu. Mais ils turent rejetés au deuxième plan par Tinlensité du désir immédiat et Timportance de la contestation. (Vest eux que nous appellerons esthétiques, leur signe propre est qu'on les retrouve quand la valeur pratique de Touvrage disparait. Cette élimination s'clïectue quelquefois naturellement, mais on peut toujours la réaliser par un artifice de méthode.

Il n'est donc point contradictoire qu'une série vcibale soit en même temps utile cl belle. Je montrerai au chapitre X'* que chez Lysias, Ilypéride ou Dêmosthène les moyens employés pour atteindre au but augmentent à nos yeux le charme de l'œuvre. Kt les gens qui [)arlent ou chantent sans autre ambition que de parler ou de chanter sont d'habitude insipides. La proposition formulée plus haut donne seulement un critère distinctif, elle n'impose nullement au créateur une indillerence olympienne. Il est cependant vrai que la jouissance n'est point identique chez Tauteur d'un livre et chez le lecteur. Le premier possède une sensibilité spéciale, il goûte prot'ondément les finesses des couleurs, des lignes, des contours, des sons, et il en lire des harmonies délicates, bien que l'espérance d'avantages personnels absorbe en partie son attention. Le lecteur ne possède point d'ordinaire cette souplesse émotive, mais les émotions agréables qu'il éprouve ne sont pas mélangées, elles apparliennenl plus visiblement au domaine de l'esthétique. Pour mieux comprendre l'allrail du Discours sur la Couronne, je n'ai point analysé les impressions de Dêmosthène, mais celles d'un critique alexandrin. Kl j'aurai constamment l'occasion de répéter au cours de ce volume

\ LES FOHMES MTTER VIRES OE L\ PENSEE r,HEr.rHE

c{u iiiio harangue, un pocnie, ({iiaiL(i ils s'cniuiiccMit <lanj> Ip passé, chaiigeiil do nature et dfvirnnrnt uni<iuenirnt dos «vuvrfs d'art, car leur signifioation socialo s'atténue.

Quant à la valeur théorique du livre, elle ne compromet en rien mais au contraire avive le plaisir du dilettante. La récompense dernière dune synthèse explicative est qu'au sommet de l'édifice un rayon de heauté se pose comme une caresse du soleil. Parmi, les ressources de Técrivain je signalerai hientôt Timitation exacte. Il recherche une vérité Spéciale, voisine du concrel, faeih* à saisir, mais disconlinue, et lihre encore des attaches qui lui imposeront peutêtre un jour les savants.

Par suite, il exist(*ra des ceuvrcs esthétiques et uiilitairc>s, les ïambes (FArchiloque, les élégies de (lallinos, (juelquesuncs seront esthétiques et spéculatives, comme le poème de Parménide, ou réuniront les tr(»is caractères : le dialogues des Lois et le (lorgias nous guident, nous instruisent et nous ravissent. Knfin de nombreuses compositions seront purement esthétiques, les cantates d'ibycos, les tragédies athéniennes d(^ la dernière période, les déclamations dM*^llius Aristide, mais on aurait tort de croire qu'à se consacrer au plaisir seul, ces auteurs ratteignirent sûrement.

(x*tte diversité des fins poursuivies n'est point particulière à la littérature, bien qu'elle y soit plus grande (juailleurs. l'tilitaire chez lc*s fétichistes, la scul|)ture est maintenant esthéti(|ui', et rarchitecture de nos jours est l'un et lautri» en même ti'mps. l'IuMM'ique au début, à l'époque des hiéroglyphes, <;t des signes tracés par les Peaux-Houges sur <lu cuir, la peinture désormais ne tend qu'à nous séduire, et les visées spéculatives lui réussissent mal. La musi(|ue et la danse, pratirpies dans l'idée du sauvage, (|ui croit amener la pluie par le sortilège de ses cris et de ses contorsi(»ns, sont pratiques encore; pour li* soldat c|u'elles entraîn<Mit, mais elles n'ont d'ordinaire qu(; la valeur d'un cliver! isscment .

Puisi|ue souvent la littérature \v\i\ diriger la conduite (mi

PREFACE \l

énoncer des concepts, clic aura du rapport avec les systèmes de prescriptions et d'idées qui Tenvironnent. Nous devrons sans cesse, dans notre analvse, avoir sous les veux : 1" le rite, une série d'actes imposés par la conscience c(dlective cl dépendant de notions sur les êtres supérieurs; 2" le droit, un (Misemble de contraintes, d'origine sociale comme les précédentes, mais <léjà rélléchies et débarrassées d<» leur entouraji^e surnaturel ; 3" le mythe, un entassement d'images investies d'un caractère obligatoire, et Fournissant une explication incohérente et métaphori(|ue d(» l'univcM's; i'* la philosophie, qui signale des relations moins arbitraires et se constitue sous le double aspect de la mélaphysi<jue et de la science.

Mais les oeuvres littéraires ne subissent pas uniquement rinfluencc de IVxtérieur, elles réagissent l'une sur l'autre, et leur dépendance réciproque les groupe en systèmes qu'on nomme des genres. Des assemblages analogues se renc(»ntrent par tout l'univers, matériel et logique. Kspèces animales, sociétés, enchaînements de pratiques pour le droit, de représentations pour le mythe et la philosophie. Sans (|uitter les domaines limitrophes du nôtre on trouvera dans l'ame des grands spéculatifs et des observateurs certaines doctrines qui en commandent beaucoup d'autres, et deviennent *< fondatrices d'empire » pour quehiue temps. Le Platonisme, le Pylhagorisme ont dirigé, secondé, et peut-être ensuite gcné l'initiative des honinu^s. De nos jours, un rôle semblable appartient aux hypothèses alomi(pies (MI microbiennes, bien qu'elles n'aient pas encore épuisé leur richesse explicative. Kn face de ces constructions mentales, le genre littéraire a ce caractère distinctif qu'il se fonde en partie sur des signes extérieurs. Du moment que l'œuvre de Thistorien et du barde est un agrégat verbal, il est naturel que le dessin et la sonorité du mot aient ici beaucoup d'importance. Par exemple, la poésie et la prose diffèrent en ceci que les vers tiennent de la mélopée, peu musicale chez répique, rythmique au contraire et savante

XII LES FORMF.S LITTf.RXÏRES DE L\ PENSf-E GïlECQL'E

(le slruclure chez le fuisenr il\>(les. (^'est pourquoi les strophes qu'il compose sont chaulées fré({ueninienl. et parlois dansées. C.epcndanl ces critères formels ne sont point les seuls. Le privilège des poètes est (raccueillir hirgemcnt les visions immédiates et colorées. Grâce à elles, le lyrique traduira directement les émotions vives dont il se pénètre. Un Homère, un Virgile réuniront au contraire les images en série chronologique, ils observeront la genèse des causes et des ellels, et bâtiront un monde fictil', à coté de celui (ju'ils fréquentent. Le chroniqueur s'ellorcera de reproduire le spectacle des événements.

Ces genres ainsi déterminés ont une consistance variable. N'en est-il pas de même partout? Il y a des peuples qui se disséminent et d'autres qui font bloc. Ln botanique, certaines familles, labiées, crucifères ou solanées, réjouissent le théoricien, tant elles sont bien circonscrites. Ailleurs les frontières s'elfacent. Il est indiscutable que Thymne et le poème élégiaque en (irèce déconcertent le philosophe qui vient de parcourir, des premiers aèdes au.\ cycli(jues, la série linéaire des compositions narratives. Ku outre on peut supposer déjii et ce livre nous montrera mieux sans doute (jue les systèmes doMivres n'ont point une égale continuité chez les anciens ou à l'époque moderne. Ei dès h* vi'" et le v'' siècles avant notre ère nous constaterons que les livres des métaphysiciens, de formes très ditterentes, sont apparentés, mais surtout par l'analogie des concepts qu'ils développent. Toutes ces remar(|ues ne détruisent point les conclusions du précédent paragraphe. Il me semble au contraire qu'elles augmentent leur force, en déterminant leur sphèrt» d'application.

Maintenant de ces groupes il laut en choisir un de figure distincte, par exemple 1 épopée grec([ue primitive. Brèves au début, bîs cantilènes des aèdes s'allongent avec le IfMups, on arrive à créer un récit compréhensif, <jui par des additions ultérieures est devenu riliude. Knsuite ces dimensions ne changent pas sensiblement, certaines rhap-

PUfiFACF. MIT

sodies (l<*s cyrllqurs ont mu» ôloiuliio resportnhie, mais telles sont in«'Hlio(M'i*s el fallgncMil les llollrnes, qui ressent il'en roniposer. Cet élargissement extérieur <»t le maintien approximatif des proportions acquises ont leurs analogues dans riiistoire des sociétés et dans le développement physiologique. I/amoindrissemenlde IVspaoe occupé ne résulte pas nécessaircMuent de la décadence. Mais, del'ri^re ces pliénon)ènes spatiaux, il en est de plus intéressants et de plus intimes. <^uand le grand inconnu chanta la colère d'Achille, il n'eut pas Tunique mérite d'aligner cinq mille hexamètres (ou dix milhv au lieu de cin([ cents. Il réalisa une harmonie infiniment complexe d(* m>thi*s, de visions colorées, d'analyses h demi conscientes, de sentiments, de nuances émotives, de sonorités. C!hez les épîgones, la synthèse fut moins liclu». I.eurs syslèm<»s intellectuels avaient peut-être une égale amplitude, mais les composants n<' venaient pas d'une création immédiate. On les avait pris tels quels dans les (euvr(»s précédentes. (]e parallèle nous indique la différence de Tinvention et de l'imitation, la deuxième n'étant guère qu'un afiaihiissement de la première. Toutes deux sont des combinaisons, mais la seconde met en jeu une quantité restreint»» d'éléments. C'est l'invention qui, d'abord (loiissante puis appauvrie, détermina les phases de la poésie narrative, amena l'épanouissement <'t permit h» déclin, (^ue ces remarques s'accordent avec nos idées sur le monde physique, il est facile de l'observer. Pour un peuple, pour un individu, le signe de la vie intenst» est (jue l'être, enchaînant par un lien flexible son état antérieur et l'état présent, est le contre d'innombrables adaptations. Il assimile la matière ambiante, appréhende les images, agc^nce les concepts c|u'il possède. Ainsi les trouvailles du général, du penseur, du marchand, la stniplesse vaillante d'un s(ddat que rien n'étonne, la puissance novatrice que le réseau des coutumes contient sans l'étouflei", sont les privilèges des nations florissantes. Des causes inverses provocjuent la mort. Sachant que l'invention est en littérature le phénomène

\l\ LFS FOHMFS IJTïr:R.\IHr;S DF L\ PFXSÉF <iriFO}l F

cnpitnK on voudrait voir coinmeiit il so produil. Mais cette ({ucstion est encore intacte, et je dois sur ce point me contenter (le quelques hvpollièses pivparatoires. FI semble iFabord que le créateur ait une réeeplivilr particulii'^je, une aptitude* il réunir en foule les élémenls des synthèses futures. Mozart nc»le une grande composition vocale après une seule» séan(*e, Fromentin, sans le secours d'une rédaction suivie porte en lui, des années, la fulgurante vision du Sahara, Wagner accumule et «'oordonne dans sa tète les innombrables figures sonores qui soutiendront la symphonie de Parsifal, Técrasante mémoire de Victor Hugo est incontestable, bien qu'il ait eu l'imprudente coquetleri** d'en faire ])arade, et que volontiers il déverse sur le lecteur une érudition de lexicographe. Si précieuse» qu'elle soit du reste, cette faculté de saisir et de conserver n'est point suffisante, vi le vulgaire n'a point tort (pii tient en petite estime les gens à citations. Car chez eux, les réminiscences (riiabitude sont globales, leur esprit entasse les images par blocs, et reste incapable de les dissoudre, pour en tirer des svslèmes nouveaux. Le cube de marbre contient en puissauce tl(» mi'rveilleuscs statues, mais il <»st trop dur, et h»s ciseaux n'y mordent pas. Concluons par un argument contraire que dans un esprit original les notions ne sont pas en cristaux, mais en atomes, lluides. vifs, tourbillonnants, prompts il se fuir et ii s'accrocher. C<»tte vertu spéciale est sans doute intellectuelle, mais elle est aussi morale et volontaire, l/invenleur est un audacieux. Il existe un courage math('Mnatiqu(*, métaphvsique, plasli([U(» et musical. i< Anch* io son jûttaro « est un beau cri de novateur. « Penser la pensée d'autrui, copicM* et suivre, non, ma routr sera la mienne, et bien «pi'idle semble broussailleus(>, on la trouvera nette quand j'v aurai passé. » De là ci' prodigii*ux orgueil dt»s créateurs, un orgueil si haut imtnté, (pie parfois il s'achè\e en méprisante modcstit». Qui pourra jamais savoir ce ([ue recelait de hautaine confiance la douceur phlegmaticpie de Spinoza ! Dans un passage célèbre Kepler féliciterait presque Dieu

PUÉFACK \V

d'avoir enfin trouvô nii génio cnp<ible d'expliquer le monde. Les polémiques de Locke et de Leibnitz sont admirables : Locke est rogue et déclare a à Tanglnise » que Leibnitz ne comprend pas: Leibnitz est souverainemenl doux, et se repose en cetle opinion qu'il comprend Locke mieux que Locke. De Victor Hugo je ne parlerai pas.

Ces remarques nous conduisent à des conclusions utiles. Les nations et les hommes ont des heures bénies, ce que Ton pourrait nommer des « crises inventives ». Quand se produisent-elles? — Parfois durant un voyage, mais d'ordinaire après le retour, et, chez les peuples, à la suite des migrations. Qu*arrivc-t-il alors? — Les visions à combiner foisonnent, la grande endormeuse de la pensée, Thabitude, est moins tyrannique, les cadres éclatent et libèrent leur contenu. On vient de lutter, de s'ingénier, on a de Taudace, on domine ses richesses intellectuelles, on les manie sans contrainte. Ceci nous apparaîtra bien dans notre chapitre III* : Les ballades achéennes coïncident avec l'installât ion des Grecs en (irèce, I Iliade a pour prélude la traversée que firent, d'Europt» en Asie Mineure, les tribus chassées par les Doriens. Les guerres également profitent surtout aux vainqueurs, mais souvent aux vaincus. Un triomphateur a sans doute plus de confiance, et la conquête abaisse devant lui les barrières de l'horizon. Mais riiumiliation trempe les âmes et prouve TinsufTisance des idées reçues. On se relève, ([uand on se relève, rajeuni, comme ces corps démembrés que la magicienne jetait jadis dans sa chaudière. Nous avons eu après nos derniers cataclysmes un(» renaissance industrielle et littéraire, malheureusement fugitive. Car la réussite est malgré tout un meilleur stimulant de ^énergi^^ L'Allemagne contemporaine en a fait l'agréable (»xpérii'nce, et si l'on remonte dîins le passé, les exemples analogues s<» présentent d'eux-mêmes. Les Védas couronnèrent l'elTort des peuples qui subjuguaient le Pendjab. (Quoique la tragédie athénienne soit du vi*' siècle, toutes les ouivres <*onservées, et les plus remarquables vinrent après les guerres

\VI LKS FOHMFS LlTTI'Il VIRES DE LA PENSfiE r.UECQLE

modiques. Cnrlhage disparue, Rome se fit une littérature. Vn rapport visiblejoiiit les eliausonsde geste, et Texpansion juvt^nile du régime féodal. Richelieu disloque l'empire et donnt* Tessor au grand siècle. Le rêve prodigieux de la Révolution et des hatailles napoléoniennes se prolonge dans l«» Romantisme, et le hasard fut symbolique, lorsqu'un général eut pour (ils Victor Hugo.

Je ne me dissimule point le vague des hypothèses précédentes ; elles gagneront \\ être connuentées par les phénomènes historiques. Il en est ainsi pour toutes les idées de cette» préface. Bien <]u'avantde hàtir il faille tracer c{uelques lignes sur le sol, leur signification reste douteuse, tant ([ue lédifice n'est pas construit.

Page 1