CHAPITRE X
Mort accidentelle des êtres vivants à la surface du globe. — Enfouissement des débris végétaux et des cadavres des animaux, dans la tourbe, dans les sables, dans le limon des eaux douces et marines. — Les inondations des grands fleuves. — Les ouragans de sable du désert. — Accumulation des végétaux et des animaux dans les sédiments. — Les naufrages. — Les fossiles de l'avenir.
Les vestiges et les débris des mondes anéantis se retrouvent dans des conditions très-différentes au sein de l'écorce terrestre; on les rencontre dans les roches, comme la craie, dans les gisements de houille, dans les sables, dans les cavernes, où le naturaliste les recherche et les découvre. Nous ferons voir quel est Tintérêt de ces investigations, et dans quelles circonstances le suc* ces cauronne les efforts du chercheur patient, mais il nous paraît intéressant de montrer comment, à côté des
grandes lois naturelles de Tanéantissement ou de la succession des formes organiques, les êtres vivants peuvent disparaître, et comment leurs dépouilles sont préservées de la destruction pendant un long laps de temps. L'enfouissement actuel des animaux s'accomplit souvent dans des conditions peu connues, et ici comme dans bien d'autres cas, l'image du présent nous Représente celle du passé.
Un certain nombre de terrains ont la propriété de conserver d'une façon vraiment extraordinaire les matières animales qu'ils recèlent. « En juin 1747, le corps d'une femme fut trouvé à 1",82 de profondeur dans un marais tourbeux de l'île d'Axholme (Lincolnshire). Les sandales antiques qui recouvraient ses pieds offraient la preuve évidente de son enfouissement dans ce lieu depuis plusieurs siècles ; et cependant ses ongles, ses cheveux et sa peau sont décrits comme ayant à peine offert quelques traces d'altération. Un autre squelette humain fut découvert en Irlande, dans la terre du comte de Moira; il était enfoncé de 0"*,30 dans une couche de gravier, que recouvrait une masse de tourbe de 3'",30 d'épaisseur. Ce corps était complètement habillé, et les vêtements qu'il portait paraissaient être en poil^ »
Les terrains marécageux, les tourbières, sont fréquemment une cause de mort pour les quadrupèdes qui s'égarent à leur surface. Un naturaliste éminent, M.King, rapporte que dans les marais de Terre-Neuve, une multitude de bestiaux se perdent tous les ans ; ils y sont
* Ch. Lyell. Principes de géologie.
peu à peu enterrés quand ils ont eu l'imprudence de s'égarer dans ces lieux, remplis de redoutables fondrières. Suivant le même auteur, le nombre de bœufs qui s'engloutissent dans les tourbières est extraordinaire, et dépasse tout ce que l'on saurait imaginer.
« A la bataille de Solway, qui eut lieu en 1542, sous Henri VIII, lorsque l'armée écossaise, commandée par Olivier Sainclair, fut mise en déroute, une compagnie de cavalerie affolée par la terreur, se précipita dans le marais du Solway Moss\ qui après l'avoir engloutie, se referma sur elle à l'instant.
Ce récit fut pendant longtemps considéré comme une simple légende traditionnelle; mais il est devenu authentique depuis, qu'un homme et son cheval, complètement équipés, ont été trouvés par des ouvriers enîployés à extraire la tourbe, dans l'endroit même où l'on avait toujours supposé que ce malheur était arrivé. Les deux squelettes étaient bien conservés, et les différentes parties de l'açmure du cavalier se reconnaissaient aisément'. »
Il est à présumer que quelques-uns des êtres vivants ayant fourni les éléments des fossiles dont le géologue découvre les vestiges dans les tourbière?, ont trouvé jadis une mort accidentelle d'une façon analogue à celle dont nous venons de rapporter le récit. Bien des animaux font naufrage sur cette terre, et laissent après eux des restes de leur corps, véritables épaves de l'or-
' Terrains marécageux situés sur les conGns occidentaux de l'Angleferre et de l'Ecosse.
* Gilpin. Obsei'vatbn sur la beauté pittoresque ^ elc, 1772.
ganisine,«que la nature conservée travers les' siècles. On rencontre en offet dans la tourbe des ossements de grands cerfs de l'époque quaternaire, on y trouve aussi des squelettes de bœufs, de cochons, de moutons et de quelques autres herbivores.
Le transport du sable sous l'action du vent est encore une cause de conservation des débris organiques. La poussière minérale des déserts détermine parfois Tanéantissement d'êtres vivants, quand elle est soulevée par un vent furieux, et qu'elle se précipite à la surface du sol en terribles ouragans. Les récits des voyageurs nous apprennent que des caravanes entières ont été quelquefois englouties sous des monceaux de sable emporté par des courants aériens rapides. Burckhardt rapporte que lorsque l'on parcourt l'extrémité septentrionale de la mer Rouge, une fois que l'on a dépassé TAkabah, les ossements des chameaux sont les seuls indices qui guident le pèlerin à travers les plages de sable. « Nous ne vîmes, dit le capitaine Lyon, en parlant d'une plaine située près des monts Soudah, dans l'Afrique septentrionale, nulle trace de végétation; mais nous rencontrâmes plusieurs squelettes d'animaux qui étaient morts de fatigue dans le désert, et quelques tombes renfermant des débris humains. Tous ces corps étaient desséchés à un tel point par la chaleur du soleiL que la putréfaction semblait n'avoir pu s'y développer. Il me fut impossible de trouver dans les animaux morts récemment, la trace de la plus légère odeur putride; et dans ceux qui avaient cessé de vivre depuis longtemps, la peau, encore couverte de son poil, restait entière et
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inaltérée ; toutefois elle était devenue si cassante que le moindre choc suffisait pour la briser. Les tempêtes de sable n'occasionnent jamais le déplacement de ces corps, par la raison qu'en peu de temps un léger monticule se trouve formé autour d'eux et les rend station-
naires*. ».
Des observations toutes récentes ' dues à un savant explorateur anglais, M. W. Thomson, qui dirige les ob^servations du Challenger, navire chargé d'explorer le ' fond des mers par des sondages, ont dévoilé le mode de transformation de plages de sable en roches consistantes où sont conservées par incrustation les débris qui s'y trouvent contenus. Près des îles Bermudes, M. Thomson a saisi le mécanisme de l'agglomération du sable, sous l'influence des eaux naturelles chargées de carbonate de chaux qu'elles tiennent en dissolution à la faveur d'un excès d'acide carbonique. Ces eaux s'écoulent lentement à travers la masse du sable, mais elles y sont soumises à l'évaporation et y abandonnent peu à peu la matière calcaire qui forme une sorte de ciment,, soudant les uns aux autres les fragments divisés qu'elles arrosent. Peu à peu le sable se métamorphose ainsi en une roche compacte. Un grand nombre de troncs d'arbres, rejetés par la mer sur ces rivages, s'y pétrifient lentement, sous l'influence des eaux calcaires, et ces matières végétales, minéralisées, sont emprisonnées avec les cailloux de silex dans un magma qui deviendra consistant. Si plus tard ces côtes se surélèvent, si quelque jour
* Lyon. Voyage dam V Afrique septentrionale. 1818-1820.
l'Océan n'y fait plus glisser ses vagues, les géologues de l'avenir, qui auront peut-être perdu la trace des observations de notre temps, se trouveront en présence d'une roche particulière, remplie de débris de végétaux pétrifiés, et il est à présumer qu'ils pourront concevoir bien des hypothèses erronées, avant de dévoiler la cause véritable de cette curieuse formation.
L'enfouissement des débris végétaux et des animaux dans le sein des sédiments déposés par nos fleuves est encore un phénomène important, que le naturaliste peut étudier dans toutes les régions de notre globe. Si un arbre tombe dans une rivière, il flotte d'abord à la surface ; mais, quand il a été imbibé pendant un temps considérable, ses pores, d'abord remplis d'air, se remplissent d'eau : aussi ne tarde-t-il pas à être submergé jusqu'au fond du fleuve qui l'a entraîné au loin par son courant. Les rivières et les lacs des États-Unis charrient continuellement des quantités énormes de troncs d'arbres détachés de leurs rivages, de plantes de toute espèce, qui s'enfoncent peu à peu et forment au fond de ces amas d'eau des couches épaisses qui s'accroissent dans une proportion étonnante à travers les siècles. La navigation du Mississipi est considérablement retardée par les troncs d'arbres qui encombrent son lit. Ces débris végétaux sont parfois entraînés jusqu'à la mer, où ils constituent des dépôts récents qui forment un delta ; parfois aussi, ils flottent sur les flots de l'Océan et arrivent jusqu'au gulf-stream, qui les emporte dans son cours. Il est de ces débris qui atteignent, portés sur la surface des eaux, les côtes de l'Islande et du Spitzberg.
« C'est un des phénomènes les plus étonnants de la nature que cette immense quantité de gros troncs de pins, sapins et autres arbres qui viennent se jeter sur les côtes septentrionales de l'Islande, surtout sur le cap Nord et sur le cap Langaness. Ce bois arrive sur ces deux points dans une telle abondance que les habitants en négligent la plus grande partie. Les morceaux qui sont poussés le long de ces deux promontoires vers les autres côtes fournissent à la construction des bateaux ^ »
Dans certaines conditions, ces troncs d'arbres et ces plantes accumulés pourront être pétrifiés, c'est-à-dire échanger leur substance organique contre une matière minérale, tout en conservant leur forme, et se perpétuer.
Mais le limon de la mer, comme celui des fleuves et des lacs, ne reçoit pas uniquement dans son sein les épaves du monde végétal, il se remplit aussi des cadavres du règne animal. En 1699, à la suite d'un tremblement de terre ressenti à Java, des inondations de boue recouvrirent une partie de Tile, et engloutirent une innombrable quantité d'alligators et d'autres reptiles. Les oiseaux, par la faculté qu'ils ont de voler, échappent à ces cataclysmes, aussi ne trouve-t-on que très-rarement leurs cadavres dans les strates récentes. Il n'en est pas de même pour les quadrupèdes terrestres, qui sont fréquemment surpris par les inondations. La mort les saisit à l'improviste, et les débris de leur corps viennent s'ajouter aux nombreux objets qui
* Malte-Bran. Précis de géographie universelle.
accroissent peu à peu l'épaisseur des sédiments. Eq 1829, de terribles inondations eurent lieu en Ecosse, et un témoin de ces événements, M. Lauder, rapporte qu'une véritable légion d'animaux et de plantes furent emportés par le flot de l'inondation.
Sur une étendue de plusieurs milles, après le cataclysme, le bord de la mer était littéralement jonché de squelettes d'animaux domestiques et de millions de lièvres et de lapins morts.
Humboldt a rapporté des faits analogues, obsenrés lors des crues périodiques des fleuves de l'Amérique du Sud. Les chevaux sauvages, qui paissent par troupeaux immenses dans les savanes, sont, tous les ans, engloutis par milliers à la suite du débordement des tributaires de rOrénoque. Lors des grandes crues du Pârana, au Brésil, des animaux sont encore noyés en quantités prodigieuses. c( Quand les eaux commencèrent à se retirer, rapporte sir W. Parish, et que les iles qu'elles avaient couvertes redevinrent visibles, Tatmosphère fut pendant longtemps empoisonnée par les miasmes qui se dégageaient des squelettes de capiguaras, de tigres et de plusieurs autres animaux sauvages qui avaient été noyés (1812). »
Tout ce que nous venons de dire sur les plantes et les animaux terrestres se rapporte aussi aux populations des eaux douces et des eaux salées. Il existe au sein des océans des grands bancs d'algues et de plantes marines qui s'enfoncent parfois et donnent naissance à des dépôts énormes de matière végétale. Sur certains rivages de la Hollande et de l'Angleterre, il se forme ainsi des
sédiments épais de tourbe sous-marine, dus à Taccumutation de fucus.
Les squelettes des cétacés et des poissons s'amoncellent encore au fond des mers, en même temps que les coquilles des animaux marins. « On a observé àRockail, dit Ch. Lyell, un lit d'os de poissons qui recouvre le
fond de la mer, sur une étendue de deux milles Des
formations analogues sont en voie de se produire sur tous les points de l'espace sous-marin compris entre les îles Shetland et le nord de l'Irlande, où des sondages ont pu être pratiqués. Un dépôt continu de sable et de limon rempli de coquilles brisées et entières, d'échinites, etc. , a été suivi sur plus de vingt milles à Test des îles Fœroë, à une profondeur variant généralement entre 40 et 100 brasses. Il existe en un certain point de cet espace (lat. 61° 50', long. 6° 30') une si grande quantité d'os de poissons que Ton ne peut remonter la sonde sans qu'elle ramène quelque vertèbre. Cette « couche à ossements » — nom sous lequel nos ingénieurs la désignent, — a trois milles et demi de longueur, et se trouve à 45 brasses au-dessous de la surface. Quelques coquilles y sont mêlées aux os de poissons. »
Les débris humains et les œuvres de l'industrie des
sociétés modernes n'échappent pas à ces naufrages ; ils laissent aussi de nombreuses traces dans les dépôts sous-aqueux, qui constitueront les sédiments de la géologie de l'avenir. Le fond des océans recèle les dépouilles innombrables des navigateurs engloutis dans les ouragans, des navires perdus avec leurs cargaisons dans les tempêtes qui bouleversent la surface des mers.
Tous ces débris vont s'ajouter à Tossuaire des animaux marins. Le nombre des vaisseaux perdus en mer de 1 868 à 1869 s'est élevé à 19,779; d'après L. Prévost, il était seulement de 1,953 en 1829. Ces chiffres, qui indiquent l'énorme accroissement de l'activité dans les relations commerciales des peuples, montrent encore l'importance des trésors et des dépouilles ainsi accumulés dans le limon sous-marin!
Que de fossiles en préparation pour les siècles à venir I
Les chercheurs de fossiles. — Attraits de la géologie et de la paléontologie. — La chasse aux coquillages et aux ossements fossiles. — Reconstitution d'un squelette fossile. — Investigations relatives aux éludes préhistoriques. — Règles à observer dans l'exploration des cavernes . — Importance de la science des fossiles. — L'avenir de la lerre.
Parmi les débris organiques que le naturaliste rencontre dans Técorce terrestre, il en est certainement un grand nombre qui proviennent de la destruction de Têtre vivant auquel ils ont appartenu, par une cause analogue à quelques-unes de celles que nous venons de passer en revue. N'avons-nous pas vu les plantes des forêts houillères former des amas comparables à ces accumulations actuelles des débris végétaux au sein des eaux? N'avons-nous pas étudié les vestiges des édentés de l'Amérique du Sud, que Ton découvre au milieu des pampas, et qui ont péri probablement à la suite d'inondations analogues à celles qui ont encore lieu à notre époque? L'observation des causes actuelles de la destruction des êtres est un excellent guide pour le chercheur qui a pris pour mission de recueillir les restes des mondes anéantis.
C'est une bien attrayante investigation que celle des débris relégués au milieu des couches superposées de récorce terrestre. La géologie et la paléontologie pratiques s'exercent généralement dans de riantes contrées, au milieu des défilés des montagnes ; elles nous mettent en présence des grands spectacles de la nature, dont la contemplation élève Pâme, tout en fortifiant le corps par la salutaire gymnastique du voyage. Le chercheur de coquilles et d'ossements fossiles doit être bon marcheur, comme ces maîtres regrettés qui ont enrichi la science du passé, et qui, jusqu'à un âge avancé, ne craignaient pas d'exécuter à pied de longues et pénibles excursions. Les Brongniart et les Cordier se vantaient d'avoir le pied géologue, et l'illustre Élie deBeaumont, dans sa jeunesse, était infatigable quand il parcourait les vallées, lorsqu'il gravissait les montagnes et quie son grand esprit le mettait en présence des anciens habitants de notre monde et des harmonies terrestres.
Le géologue doit donc voyager à pied, comme Bernard Palissy ; il doit se munir d'un sac, où il emprisonnera les produits de sa chasse aux fossiles, d'un marteau, qui lui permettra de casser les pierres. Quelle joie quand ses efforts seront récompensés, quand il trouvera sur des roches l'empreinte de coquilles anciennes, quand il saura surtout les définir et reconnaître la nature du terrain qui les recèle.
La recherche des ossements de quadrupèdes est plus difficile et exige souvent le concours de terrassiers; souvent aussi la découverte des squelettes fossiles est due au maniement du sol dans les travaux d'art. Les
immenses terrassements que nécessite la construction des chemins de fers, les orifices creusés dans les montagnes pour le percement des tunnels, les trous pratiqués dans le sol pour le forage des puiis artésiens, les déblaiements occasionnés par Texécution des routes ont fréquemment été Torigine de découvertes intéressantes. Le squelette d'éléphant fossile trouvé dans le Gard, par M. Cazalis de Fondouce, et dont nous avons parlé précédemment, a été dévoilé par les travaux de l'établissement d'une route. Une dent de cet être gigantesque avait été jetée* par les ouvriers au milieu d'un tas de pierres ; M. de Fondouce l'aperçut en passant en voiture ; il interrogea les ouvriers, leur demanda d*où provenait cet objet, et fut ainsi conduit à mettre (a main sur le squelette tout entier du monstre fossile. Un grand nombre de trésors échappent malheureusement à la science. On ne saurait croire combien les ouvriers sont ignorants dans les campagnes ; ils en sont restés, sous le rapport de la géologie, aux notions des siècles passés, et les pierres figurées qu'ils rencontrent ne leur semblent pas dignes d'être recueillies. Ils les considèrent encore comme des jeux de la nature^ et s'étonnent souvent que des touristes y attachent quelque prix.
Si le hasard est un grand maître dans la tvouvaille des fossiles, l'habitude du terrain, le coup d'œil de l'homme accoutumé aux explorations du sol conduisent aussi à des découvertes importantes. C'est surtout par la persistance à fouiller les mêmes régions que l'on peut devenir habile dans l'art de découvrir ces précieux débris. M. Séguin, qui a doté le Muséum du magnifique méga-
thérium des pampas de rAmérique méridionale, est parvenu, par une longue observation de ce sol peu exploré, à recueillir souvent des restes qui auraient échappé à de moins experts.
Si les coquilles fossiles attenant à un pierre ne nécessitent pas des préparations importantes pour être placées dans une collection paléontologique, s'il suffit, la plupart du temps, de les bien nettoyer ou de les gratter pour les dépouiller de la couche de matière minérale qui' en empâte les contours, il n'en est pas de même pour les ossements des mammifères éteints, comme on va le voir par les renseignements que nous devons à un paléontologiste des plus experts dans la reconstitution des squelettes fossiles :
a Les os, qui ont dû séjourner pendant des siècles au milieu de matières terreuses, ont à peu près entièrement perdu jusqu'à la dernière trace de la matière organique (jui constitue le moyen de cohésion de leurs molécules. Dans cette condition, c'est-à-dire réduits à leurs éléments calcaires, ces os sont habituellement recueillis en fragments désagrégés et friables ; après leur exhumation, la dessication et l'exposition y déterminent encore et invariablement de nouvelles brisures. En sorte que lorsqu'on se propose de monter un squelette fossile, on a d'abord à se livrer à une besogne incroyablement laborieuse, qui consiste à trier les innombrables fragments plus ou moins mélangés, à les débarrasser de la gangue qui les recouvre, à chercher leurs places, et enfin à réunir, ressouder ceux qui vont ensemble, c'està-dire qui font partie d'un même os. Il ne reste plus,
après cela, pour leur donner un peu de solidité, qu'à imprégner d'une faible solution gélatineuse lès différentes pièces osseuses reconstituées. Il y a, comme on voit, dans les diverses manipulations que nous venons d'indiquer, et qui ont pour objet la reconstruction des 06, quelque chose qui rappelle exactement l'exercice du jeu de patience, mais ici le jeu exige non-seulement la persévérance la plus opiniâtre, mais encore des connaissances étendues en ostéologie comparée. La restauration des os terminée, on passe à l'opération du montage, qui, pour les grands animaux, ne peut être bien réussi qu'à l'aide du concours d'un mécanicien habile. Les différentes régions du squelette, bien disposées successivement dans leurs rapports naturels, selon l'attitude que l'on veut donner à l'animal, sont provisoirement soutenues par des échafaudages de bois; le mé- . canicien, en prenant les plus grands soins de ne rien déranger, construit, pour maintenir chacun des os, des bracelets à charnières ou des colliers plus ou moins complets, qui sont tous raccordés et ajustés sur six tiges principales, dont quatre supportent les membres et deux la colonne vertébrale. La grande difficulté, dans ce travail extrêmement compliqué, consiste à dissimuler autant que possible les nombreux embranchements de fer et à réserver le moyen de pouvoir démonter aisément, ail besoin, le squelette dans son ensemble ou dans quelques-unes de ses parties. Ce sont là des dispositions qui sont rendues nécessaires, et pour les besoins possibles de l'étude, et pour obvier au défaut de consistance des os fossiles, qui ne peuvent être ni percés ni soutenus
3H LES rOSSILES.
intë Heure ment par des tiges métalliques, et cnTm, pour assurer la possibilité du déplacement d'un squelette.» C'est de la sorte que sont reconstituées les pièces que l'on passe en revue dans les collections. Les galeries da Jardin des Plantes reçoivent ainsi chaque jour de nouveaux ohjets qui s'ajoutent à ceux dont notre Muséum était déjà cnriclii. Mais il n'est pas toujours possible de recueillir toutes les parties d'un squelette fossile, el parmi les débris que l'on admire dans les galeries paléontologiques, il en est qui représentent seulemeat la tête (l'un animal ancien (fig. 130}, quelquefois
Fij. 130. — Téle de l'Idilh]rosBurfl âe l'époque jurastiqoe.
c'est nue unique portion de la mâchoire qui a échappé à la dégradation du temps (fig. 131). Cuvier avait appris à suppléer par le raisonnement à l'insuffisanee des débris perdus dans le sol aux âges antérieurs. Ces vestiges d'ichthyosaures et de mégalosaures de l'époque jurassique ou crétacée, il les avait complétés par la pensée comme il l'avait fait pour les mammifères des temps tertiaires, montrant ainsi que si la reconstruction
LES ËPjLVES se L'ORGANtSHE. 315
d'un squelette ne peut pas toujours être faite matériellement, elle le sera quelquefois d'une façun idéale.
grâce aux ressources d'une science ostcologique profonde. Il n'est pas impossible, comme nous l'avons dit,
Fig. 133. — FJésiouiure de l'épi
d'ébaucher même la forme extérieure de l'être par l'ezaniea de son squelette (fig. i52).
On ne peut espérer de dépasser sous ce rapport le génie de CuYier, mais on doit reconnaître que depuis son époque la paléontologie pratique, la reconstitution matérielle des fossiles, a fait de grands progrés, comme l'attestent les richesses des muséums modernes, tant en France qu'à l'étranger.
La recherche des fossiles a le don de passionner ceux qui s'y adonnent ; et l'intérêt va croissant en quelque sorte, à mesure que les débris découverts appartiennent à une époque moins éloignée des temps modernes. Les vestiges qui se rapportent par exemple aux premiers âges de l'humanité, tels que les haches en silex de l'âge de pierre, les objets travaillés par l'homme des cavernes, exercent une séduction particulière sur le véritable ami de la nature. Il faut reconnaître d'ailleurs que les résultats obtenus par la science des temps préhistoriques ont été si importants et si nombreux, dans un espace de temps si limité, qu'ils sont bien de nature à encourager les savants de tous les pays. Aussi les grottes sont-elles partout explorées, les excavations du sol et le fond des lacs où des cités lacustres ont pu être construites, sont-ils de toutes parts fouillés et étudiés.
L'examen des cavernes à ossements ne peut bien être exécuté qu'avec le concours de terrassiers ; il faut creuser à la bonne place, des trous quelquefois profonds, et si les débris de squelettes fossiles apparaissent, si les vestiges de l'industrie humaine à son enfance se révèlent, il ne faut pas craindre de vider entièrement l'orifîce de pierre, et d'examiner avec un soin scrupuleux
toutes les pelletées de terre qui en sont extraites. Ce mode d'investigation demande pour être fructueux, une grande habitude, qu'il n'est guère possible d'acquérir que par la pratique.
M. Ed. Piette, à qui l'on doit de remarquables trouvailles préhistoriques, a publié à ce sujet quelques intéressantes observations que nous lui emprunterons. Elles se rattachent spécialement aux Pyrénées, mais elles peuvent être appliquées à toute autre région où existent des cavernes.
« On pense généralement, dit ce savant distingué, que la découverte d'une grotte préhistorique est due au hasard. Le hasard y est bien pour quelque chose, mais le raisonnement y est pour beaucoup. Les Pyrénées sont composées d'une chaîne centrale très-élevée, s'étendant d'une mer à l'autre, formée par des roches éruptives et par les schistes des terrains anciens, contre lesquels s'appliquent au nord et au sud des contreforts calcaires. Les grottes sont rares dans la partie centrale et cristalline de la chaîne. Là, elles ne sont dues qu'à des fissures, à des contoumements d'assises ; elles sont remplies d'abîmes. L'homme n'a pas choisi pour son séjour ces lieux d'horreur. Il ne pouvait même pas, si elles n'étaient à un niveau très-élevé, y chercher, à l'époque du renne, un abri d'un jour ; car alors tous les hauts ravins des Pyrénées étaient encore obstrués par les glaciers. Les contre-forts calcaires de la grande chaîne sont, au contraire, percés de nombreuses grottes présentant des ouvertures spacieuses et des abris relativement confortables. A l'époque de la Madelaine les
318 LES iPOSSILES.
vallées dont elles sont voisines, récemment débarrassées des masses immenses de glace qui les avaient encombrées pendant les temps rigoureux de la période quaternaire, étaient couvertes encore d'un limon froid, abandonné par les glaciers, sur lequel croissait avec abondance le lichen chéri du renne. C'est dans ces contre-forts que les chasseurs de renne devaient choisir leurs abris. Ils devaient préférer les cavernes saines aux grottes humides, pleines de stalactites et de suintements, celles qui reçoivent l'air et le soleil par de larges ouvertures à celles qui ne communiquent avec Textérieur que par d'étroits et obscurs corridors. Celles dont les entrées sont au nord, recevant un vent froid à cette époque encore rigoureuse, leur plaisaient moins que les autres, ils s'installaient souvent sous l'abri d'un rocher en surplomb. Us trouvaient de l'avantage à choisir leurs habitations dans les mamelons placés au voisinage des anciennes moraines quaternaires, car en amont de ces moraines, les troupeaux de rennes étaient nombreux, et dans les plaines d'aval, la nature de l'herbe était favorable aux chevaux et aux bœufs qu'ils chassaient aussi pour en faire leur nourriture. Le voisinage d'un cours d'eau ajoutait les ressources de la pèche à celles de la chasse. Lors donc qu'on veut trouver une grotte de l'âge du renne, il faut la chercher dans la partie la plus calcaire des Pyrénées, non loin des moraines quaternaires, vers le point où un cours d'eau de quelque importance quitte la région des montagnes pour entrer dans le pays de plaine; ii faut, de préférence, fouiller celles qui sont largement ouvertes, celles
LES ÉPAVES DE L'ORGANISME. 3i9
qui ne sont pas humides et donl les entrées ne sont pas exposées au nord. En se conformant à ces règles, on ne réussira pas toujours; en ne les prenant pas en considération, on court le risque de faire des fouilles trèsnombreuses avant de rencontrer un bon gisements »
Quel que soit le genre d'objets que recherche le paléontologiste, quelles que soient les populations anciennes qu'il étudie, ses travaux le conduisent toujours à côtoyer le domaine de la géologie. La géologie et la paléontologie sont sœurs, et si la science de la terre offre une importance spéculative de premier ordre, elle n'est pas moins digne de notre intérêt au point de vue pratique. Elle fournit son concours à la géographie, guide ringénieur dans Texploitation des minéraux utiles, dans celle de la houille et des substances métalliques; elle prête son appui à la plupart des branches de la science.
Mais les résultats que l'on doit à l'étude des fossiles, au point de vue de la connaissance de notre monde sont bien plus admirables encore, puisqu'ils nous permettent de contempler dans son imposante majesté l'histoire du globe qui nous entraîne au sein de l'espace. L'astronomie Tenant en aide à la paléontologie lui a fourni les notions de l'origine du la terre, d'abord nébuleuse, errant au sein de l'espace, puis soleil, puis enfin planète. Sur cette sphère, roulant ians les abîmes infinis, les êtres vivants ont apparu, sous une forme élémentaire, puis ils se sont succédé dans la suite des âges,
* Bulieiin de la Société des sciences naturelles de Toulouse. 1874.
pour laisser leurs dépouilles au milieu des formations géologiques, dont l'ensemble constitue comme le calendrier de l'histoire terrestre. La chaîne de l'organisme apparaît depuis Veozon, sorte c< d'organisme sans crganes, » jusqu*à l'homme.
L'esprit n'est-il pas conduit à se demander, en présence de cet imposant tableau, si la série géologique s'arrête là, si l'homme est le dernier terme de l'échelle des êtres, le dernier effort de la puissance créatrice, et si l'humanilé, engloutie à son tour dans un nouveau naufrage, doit quitter la scène du monde pour laisser la place à d'autres êtres plus parfaits, d'une essence plus épurée. Rien ne se crée et rien ne se perd ici-bas ; la matière se métamorphose à l'infini, sans qu'aucun atome matériel puisse disparaître du monde physique. Il semble en être de même pour la vie. Dans la suite des âges, 1* s formes vivantes se transforment, mais la somme de vie ne varie pas, et nulle parcelle de vie ne quitte non plus le monde animé. Si, guidé par les prévisions de la géologie, on admet que l'homme s'en ira, comme les reptiles jurassiques, comme les grands mammifères tertiaires, et qu'après avoir eu des devanciers il aura des successeurs, ne sera-t-onpas fatalement conduit, si loin qu'on plonge les regards, à entrevoir le moment où l'histoire des êtres touche à son terme ?
Les légendes de tous les peuples, qu'on dirait produites par la même intuition, ont toujours prévu la fin de l'humanité et la fin du monde. La science nous conduit en quelque sorte au même but. La terre, comme l'a dit Descartes, n'est qu'un soleil encroûté;
lEï EPAVES DE L'OKGAMSKE. 321
lii croûte superficielle gagne eu épaisseur, car sa tempé-
rature diminue sans cesse, et le règne du froid la menace. L'eau et l'air ne sont-ils pas destinés à dispa-
322 LES FOSSaES.
raitre, enlevant à la vie les éléments qui la rendent possible? La terre, morte et dénudée, continuera-t-elle à parcourir les régions de l'espace?
Graves problèmes, qui tiennent en éveil notre intelligence, qui l'attirent et la séduisent d'autant plus peutêtre qu'ils ne seront pas résolus. Quelque intérêt qu'ils puissent offrir, sachons nous en écarter, car ils restent stériles, tandis que l'examen des faits est toujours fécond.
L'observation des faits renouvelée par l'expérience, est en effet la véritable base de la science. C'est elle qui a apporté au génie les documents avec lesquels il a écrit l'histoire de la terre ; c'est elle qui lui en fournira de nouveaux.
« N'y aurait-il pas quelque gloire, pour l'homme, disait Cuvier, à savoir franchir les limites du temps, et à retrouver, au moyen de quelques observations, Thistoire de ce monde et une série d'événements qui ont précédé la naissance de l'humanité? »
Ces limites du temps ont été franchies par la science des fossiles, qui nous permet de contempler les épanouissements de la vie, d'admirer la lente succession des êtres à travers les âges, sous des formes toujours nouvelles, et s'élevant et progressant sans cesse !
i. Empreintes de coquilles fossiles sur une roche calcaire (terrain silurien) ' 2
î. Empreintes d'ammonites du terrain jurassique 5
3. Exemple de péiriAcation (ammonite du terrain jurassique) 10
4. Exemple de pétrification de corail (encrinite liliiforme du terrain ju'
rassique) 11
5. Pétrification de feuilles (Conop^ms) terrain jurassique 16