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CHAPITRE IX

Modifications actuelles de la surface du globe. — Rôle de l'eau, du feu, de l'air, dans les transformations de la surface terrestre. — Hypothèses des causes lentes et des révolutions Ijrusques. — Le soulèvement des montagnes. — Élie de Beaumont. — Divergence d'opinion des naturalistes.

Nous avons jeté les yeux sur les êtres qui se sont succédés à la surface de notre planète, et que l'étude des fossiles a permis de reconstituer. Nous avons entrevu l'action destructive qu'ils exercent les uns sur les autres ; mais en laissant momentanément de côté la cause de la formation des fossiles, c'est-à-dire de l'extinction des formes vivantes, on devra reconnaître que cette longue énumération de la paléontologie ne satisfait pas entièrement l'esprit, avide de ^connaître la nature, et de bien comprendre ses lois sublimes. Après avoir parcouru ce tableau de l'organisme à travers les

âges, n'est-on pas conduit à se demander, si les diverses couches terrestres, se sont formées avec les êtres qu'elles ont nourri à la suite de révolutions brusques et périodiques, ou si les modifications ont au contraire été lentes et progressives ; n'est-on pas ramené au point où nous avons laissé l'histoire du globe, au temps de Cuvier, dans le premier chapitre de ce volume? Pour nous faire une opinion sur le passé, envisageons le présent ; examinons quelles sont les modifications actuelles qui se manifestent à la surface terrestre, étudions quelles influences elles sont susceptibles d'exercer sur les êtres vivants, et voyons si nous pourrons trouver dans les temps modernes, l'image de ce qui s'est accompli dans les temps anciens.

« A l'aide de" nos investigations sur l'état de la terre et de ses habitants, dit sir Ch. Lyell, en des temps reculés, nous acquérons une connaissance plus parfaite de sa constitution, et nous obtenons des notions plus étendues sur les lois qui, à l'époque actuelle, gouvernent ses productions animées ou inanimées. Lorsque nous étudions l'histoire, la comparaison de l'état présent et de l'état passé de la société, donne à notre jugement sur la nature humaine, plus de rectitude et plus de profondeur. Nous découvrons la longue série d'événements qui peu à peu, ont amené les choses à leur état actuel. »

Imitons donc le sage avis du grand naturaliste anglais, continuons à jeter les yeux sur l'état présent de notre globe en l'examinant d'abord au point de vue physique, pour mieux saisir avec le solide appui des

faits que nous avons passé en revue, la marche de ses modifications dans le passé.

La terre est actuellement soumise à des transformations incessantes.

L'eau qui s'agite dans la mer, qui glisse sur le flanc des montagnes, qui roule dans le lit des fleuves, Tâir agité qui forme le vent, les feux souterrains qui grondent dans les éruptions volcaniques, qui se manifestent par les tremblements de terre, modifient constamment le relief de nos continents.

L'Océan couvre la presque totalité du globe, ses eaux s'étendent surtout dans les parties chaudes de notre planète ; dans les régions torrides , sous l'influence de la chaleur solaire, elles s'élèvent sans cesse dans l'atmosphère à l'état de vapeurs. Les courants aériens la transportent sous forme de nuages vers les régions du Nord, où sous l'effet de l'abaissement de température elle reprend l'état liquide, tombe en pluie à la surface des continents, ou se condense en neige quand elle rencontre le sommet glacé des montagnes. Les glaciers prennent ainsi naissance et retournent ensuite à l'état liquide par la fusion.

L'eau en s'écoulant ainsi sur le flanc des montagnes forme le torrent qui entraîne dans sa course des fragments de rochers, des pierres, et qui les divise ou les arrondit parle transport ; les menus fragments forment un limon qui se précipite dans la vallée, et que le fleuve entraînera dans ses eaux jusqu'au bord même de la mer, où il donne naissance au delta. L'eau tend donc à niveler la montagne, à transporter une partie

de sa substance dans la vallée, et jusqu'aux bords

mêmes de l'Océan .

Mais l'eau modifie encore le globe, en dissolvant les substances minérales qu'elle arrose, sur son passage au sein des conlinents ; elle s'empare du carbonale de cbaux dont sont constitués les terrains calcaires, et le porte au milieu des mers où des polypiers s'en saisissent. Les infmiment petits qui y vivent, fixent le carbonate de cbaux, édifient des récifs, des îles, peut-être des continents de l'avenir, avec la substance qui est ainsi arrachée des terres émergées actuelles.

Sur les rivages, les vagues ébranlent les falaises, les font ébouler, les taillent, les découpent (fig. 124 et 125), y ouvrent des arches, y façonnent des pics, des aiguilles, qui tombant bientôt, sont divisés en galets, puis en grains de sable.

A l'état de glace, l'eau forme les glaciers des Alpes,

<loDt la matière visqueuse, glisse comme Je la cire molle dans les anl'ractuosités de ces massifs, roule les

Fig, m

pierresà leur pieil et y forment les moraincs(fig. 126). l-es glaciers peuvent ainsi transporter à leur surfiice des rragmciits de pierre ou des blocs de rociicrs, souvent

<Ie grande dimension, à des distances considérables du lieu où ils se sont formés. Plus tard, si le glacier a

iiO - LES FOSSILES,

fondu, on retrouve ces rochers, appelés blocs erratiques, qui constituent une des preuves de son existence antérieure (fig. 127).

Sous forme de glace flottante dans les mers du Nord, l'eau enlève encore la substance des îles où elle s'est salidiliéc, pour s'en détacher : entraîné par les courants, marins, comme le nuage l'était tout à l'Iieuie ]i;ii' les courants aériens, l'iceberg reprend l'étal liquide quand il arrive vers les régions plus chaudes de Pûcéan, mais les pierres, le sable qu'il tenait dans sa masse sent mis en liberté, tombent au fond des mers, où ce pliénomène de fusion s'accomplit, et tendent ^ans cesse i l'es hausser.

L'eau est l'agent de nivellement par OMjJluiioe ; ccl élément toujours en action, travaille continuellement à enlever à la montagne la substance dont elle est formée, à la diviser en blocs, en petits fragments puis en poussière, à effondrer la falaise, à aplanir la surface du globe. Travail lent aux yeux de l'homme dont l'existence est, bornée, mais travail régulier, incessant i\m acquiert à travers les siècles une extraordinaire importance. C'est encore au sein de l'eau immobilisée dans les marécages, que les plantes qui y sont amonceléessc transforment en tourbe que quelques naturalistes considèrent comme une sorte de houille en préparation.

Non moins puissante est l'action du feu central, qui forme la masse presque tout entière du globe terrestre, et qui existe partout sous la mince pellicule, où se sont succédé les êtres. Il révèle son action dans les tremblements de terre, dans l'éruption subite des îles

Vis- li*. — Bloc erratique du gbticr de l'Aar {i'tfrà il. E. Colloiiib).

l'IlISTOIRE DE LA TEURE.

volcaniques; il vomil la lave qui forme des traînées le long des bouches des volcans (Cig. 128), il ride les surfaces terrestres et y pratique des Tissures immenses (Hg. 129}; mais il agit encore constamment

en soulevant lentement le sol dans un grand nombre de régions du globe. Ce phénomène manifeste a .une importance considéri>ble, comme ceux que nous avons énumérés précédemment, il acquiert une valeur énorme à travers les siècles. Les côtes qui s'élèvent sous la pression du feu central, repoussent les eaux de la mer, au fond desquelles nous avons vu qu'il se déposait des terrains sédimentaires ; ce fond dans la

suite des âges, formera peut-être un nouveau continent,

où les géologues de l'avenir chercheront des débris

fossiles.

L*air nous offre encore quoique beaucoup moins que l'eau et le feu, l'occasion d'étudier un grand nombre de

Flg m -Fisauro!

modifications terrestres, quand il est en mouvement et qu il forme le vent, if chasse devant lui le sable fin des mers et amon''eHG les dunes sur le rivage, mais la dune une fois formée ne reste pas en repos £lle se surélevé sans cesse, par les nouvelles particules de poussière que lair en mouvement y apporte, mais en même temps son sommet se démolit continuellement sous l'influence du vent; elle s'accroit ainsi sur sa pente anté-

^HISTOIRE DE lA TERRE. 285

rieure et progresse en réalité, s'avance dans un sens déterminé si le vent souffle dans une direction constante. Celte marche des dunes est le rôle le plus important de Tair, mais n'oublions pas que la masse gazeuse qui entoure le globe, fournit à l'eau Tacide carbonique et les gaz qu'il contient, et que par l'apport de' cette première substance, elle lui communique la propriété de dissoudre le carbonate de chaux terrestre, et un grand nombre de substances minérales.

Quoique le tableau précédent soit tracé d'une façon tout à fait sommaire, ne nous permet-il pas de nous rendre compte de certaines modifications de la surface terrestre dans le passé ? Les sédiments qui se forment sous nos yeux au sein de nos mers actuelles, n'acquièrent qu'une faible épaisseur en un siècle, par conséquent les terrains sédimentaires anciens, qui se présentent à nos yeux avec une épaisseur de plusieurs kilomètres, ont nécessité pour prendre naissance le concours d'un temps dont la durée est si considérable qu'elle dépasse tout ce que l'imagination peut rêver. C'est par milliers de siècles qu'il faut évidemment compter le temps de formation de masses sédimentaires d'une telle puissance. Mais si pendant ces milliers de siècles le sol qui constituait, au temps de sa formation, le fond de la m.er, a été soulevé peu à peu sous la réaction du feu central, n'eût-il progressé qu'avec la régulière lenteur d'ascension de nos côles actuelles, il n'en a pas moins dû atteindre et dépasser le niveau de la mer; celle-ci se trouvait ainsi portée à recouvrir d'autres régions du globe aui s'affaissaient peut-être de la même manière. Au lieu

de cataclysmes brusques ou de révolutions difficilement explicables, on assisterait à une suite d'oscillations, dont la démonstration apparaît dans les phénomènes actuels, et qui auraient tour à tour, englouti au fond dés mers ou fait émerger à la surface des eaux, les différentes parties de la pellicule terrestre.

Est-ce à dire qu'il faudrait exclure de l'histoire du globe, les révolutions soudaines et les grandes perturbations? Nous croyons qu'une telle manière de voir ne serait pas justifiée. Les éruptions volcaniques, la brusque apparition d'îles, les tremblements de terre, se produisent encore sous nos yeux ; les feux souterrains qui ont leurs moments de crise, à Tépoque actuelle, ont dû révéler leur fureur, dans les temps passés, déchirer le sol par larges fissures, rejeter brusquement les eaux en inondations, à la suite de soulèvements soudains, comme cela a lieu parfois à notre époque. Mais il est probable que ces commotions violentes, n'ont été jadis comme actuellement, que des manifestations exceptionnelles des forces naturelles, et que ces révolutions n'ont que rarement troublé l'admirable mécanisme des évolutions de la surface terrestre.

Les géologues et les paléontologistes modernes ne sont pas d'accord sur les causes de la modification de la surface terrestre. Un de nos plus grands maîtres, Élie de Beaumont, qui a puissamment contribué avec les Brongniart, les Dufrénoy, les Buckland, les Agassiz, les Saussure, etc., à asseoir la géologie moderne sur des bases positives et à diviser les terrains en éruptifs et en sédimentaireSy était un des disciples les plus con-

vaincus de Técole des révolutions du globe et des «owlèvemenis. Pour cette école, toutes les montagnes ont été violemment soulevées, intantanément, d'une façon subite et désordonnée. Ces cataclysmes formidables auraient donné lieu à des déluges et auraient déterminé l'extinction d'un grand nombre de familles d'êtres vivants. D'autres savants, parmi lesquels nous mentionnerons les Lyell, les Darwin et un grand nombre de naturalistes français, sont partisans des causes lentes, et admettent que tous les phénomènes du passé sont analogues à ceux qui agissent encore actuellement.

C'est à Ch. Lyell que l'on doit le premier ouvrage où ces idées se trouvent exposées d'une façon magistrale. Le grand géologue anglais tendait à prouver que les modifications de la surface terrestre, qui s'accomplissent sous nos yeux, sont suffisantes pour expliquer les transformations dcJ'écorce du globe à travers les âges, cf II montre que, pour expliquer l'origine et la structure de la terre de la façon la plus simple et la plus naturelle, en invoquant seulement les causes actuelles, il sufGt de supposer des périodes chronologiques extrêmement longues.... Lyell montra que nous pouvons nous^ expliquer tout naturellement la formation de ces grandes chaînes de montagnes par de lents et imperceptibles mouvements d'élévation et de dépression de l'écorce terrestre, qui s'exécutent encore aujourd'hui sous nos yeux.... Que ces exhaussemants et ces abaissements soient seulement de deux pouces ou au plus d'un pied par siècle, ils suffiront très-bien, s'ils ont une durée de quelques millions d'années, à faire saillir les plus

hautes chaînes de montagnes.... L'activité météorologique de l'atmosphère, l'action de la pluie et de la neige, le ressac des vagues le long des côtes, phénomènes en apparence insignifiants, suffisent à produire les modifications les plus considérables, pour peu qu'on leur accorde un laps de temps suffisant ^ »

Ces hypothèses, nous venons de le voir, ne sont pas admises par tous les savants. Semblable divergence existe, non-seulement pour les modifications dcrécorce terrestre, mais aussi pour celles du monde vivant. Il nous reste à examiner les données de ce grand problème de la succession des espèces dans l'histoire de notre globe.

* Ilxckel. Histoire de la création des êtres organisés, traduit de l'allemand. Paris, 1874.

Modifications actuelles des êtres vivants. — Lamarck. — La variabilité des espèces. — Influence du milieu. — La domestication. — La lutte pour l'existence. — La théorie de l'évolution. — Objections.

Tout ce que nous venons de dire sur les modifications de la partie physique de notre planète, peut-il s'appliquer également aux êtres qui y ont vécu dans la suite des âges et dont les formes ont été reconstituées par l'étude des fossiles; c'est-à-dire les changements que subissent actuellement les animaux, peuvent-ils expliquer leur lente succession à travers les époques géologiques?

Les espèces que nous avons vues apparaître d'abord sous des formes simples, et qui se sont remplacées peu à peu, en s' élevant toujours vers des types de plus en plus compliqués, dérivent-elles les unes des autres? L'histoire de l'organisme n'est-elle qu'une lente transformation des êtres, comme le veulent quelques grands naturalistes de notre siècle?

Cuvier, comme nous l'avons dit au commencement de

ce livre, croyait à l'existence des révolutions brusques à la surface du globe; il avait la persuasion qu'à la suite de ces cataclysmes, l'organisme existant était détruit, et qu'une nouvelle apparition d'êtres se manifestait au début d'une nouvelle époque géologique. La présence de fossiles d'un âge déterminé dans un terrain d'un autre âge postérieur, ébranle fortement cette théorie; et nous avons vu dans le cours de cet ouvrage que plusieurs découvertes récentes ont apporté à ce sujet des f^iits irréfutables.

Un grand nombre de naturalistes contemporains de Cuvier, n'admettaient pas cette manière de voir. Linné, à la fin de sa vie, reconnut la possibilité de la production de nouvelles formes vivantes; Lamarck et Geoffroy Saint- Hilairc devaient enfin jeter les bases des nouvelles doctrines, qui sont admises par un grand nombre desavants modernes et auxquelles M. Darwin a donné une nouvelle vigueur. Les théories nouvelles sont trop importantes pour que nous ne fassions pas succinctiement l'exposé des faits sur lesquels elles s'appuient.

11 est manifeste que les espèces vivantes, sont soumises à des variations, qui apparaissent nettement aux yeux de l'observateur. L'étude des animaux domestiques et des plantes le démontre en toute évidence,. et nous trouverons que parmi les causes de leurs modifications, l'influence de l'homme est certainement la plus puissante et la plus rapide. Non pas que l'homme ait le pouvoir de produire directement ces variations, mais il leur fournit des éléments. Quand l'homme transporte des plantes sous un ciel nouveau, quand il acclimate

des animaux dans certaines régions du globe où ces animaux n'existaient pas, où ils vont se trouver soumis à d'autres conditions de vie, à un nouveau régime, il donne prise à la variabilité. D'autre part l'homme peut exercer sur les variations des espèces une action immédiate, quand il élève ou cultive des variétés dans la direction déterminée de son intérêt. C'est ainsi que des croisements bien ménagés, que le choix judicieux de« sujets ont permis de créer en quelque sorte, les chevaux de course, les bœufs de Durham, et un grand nombre d'autres formes animales, qui sont, on ne peut le nier, produites par les variations des formes naturelles. Les plantes nous offriraient encore un grand nombre d'exemples de la variabilité des espèces. Le froment cultivé est certainement un végétal qui a été amené à son état actuel, par le travail de l'homme. « Où trouve-t-6n dans la nature, dit Lamarck, nos choux, nos laitues, dans l'état uù nous les possédons dans nos jardins potagers? N'en est-il pas de même à l'égard de quantité d'animaux que la domesticité a changés ou considérablement modifiés? Que de races très-différentes parmi nos poules et nos pigeons domestiques, nous nous sommes procurés en les élevant dans diverses circonstances et dans différents pays, et qu'en vain on chercherait à retrouver telles dans la nature!... Qui ne sait que tel oiseau de nos climats que nous élevons dans une cage, et qui y vit cinq ou six années de suite, étant après cela replacé dans la nature, c'est à-dire rendu à Tétat de liberté, n'est plus alors en état de voler, comme ses semblables qui ont toujours été libres? Le léger

changement de circonstance opéré sur cet individu, n'a fait à la yérité que diminuer sa faculté de voler, et sans doule n'a opéré aucun changement dans la forme de ses parties. Mais si une nombreuse suite de générations des individus de la même race avait été tenue en captivité pendant une durée considérable, il n'y a nul doute que la forme même des parties de ces individus, n'eût peu à peu subi des changements notables. A plus forte raison, si au lieu d'une simple captivité constamment soutenue à leur égard, cette circonstaince eût été, en même temps, accompagnée d'un changement de climat fort différent, et que ces individus par degrés, eussent été habitués à d'autres sortes de nourriture et à d'autres actions pour s'en saisir; certes ces circonstances réunies et devenues constantes eussent formé insensiblement une nouvelle race, alors tout à fait particulière. Où trouve-t-on maintenant dans la nature, cette multitude de races de chiens, que par suite de la domesticité où nous avons réduit ces animaux, nous avons mises dans le cas d'exister telles qu'elles sont actuellement? Où trouve-t-on ces dogues, ces lévriers, ces barbets, ces épagneuls, ces bichons, etc., races qui offrent entre elles de plus grandes différences que celles que nous admettons comme spécifiques entre les animaux d'un même genre qui vivent librement dans la nature? Sans doute, une race première et unique, alors fort voisine du loup, s'il n'en est lui-même le vrai type, a été soumise par l'homme, à une époque quelconque, à la domesticité. »

Ces exemples cités par Lamarck, ne soulèvent aucune

L'HISTOIRE DE LÀ TERRE. 2d3

objection ; ils rencontrent au contraire un appui dans les arguments que l'on doit aux savantes observations de M. Darwin. La théorie de la lutte pour l'existence du naturaliste anglais, a surtout apporté des faits intéressants en leur faveur.

Tout organisme, quel qu'il soit, lutte contre d'innombrables influences ; il lutte contre les ^ animaux qui vivent à ses dépens, contre les êtres dont il doit être la proie, il lutte contre les intempéries atmosphériques, contre la chaleur et le froid. Il est sans cesse en Compétition avec les individus de la même espèce qui vivent autour de lui. Ce grand conflit nécessaire à l'entretien de la vie existe partout, aussi bien chez les hommes que chez les animaux et les plantes. Mais il est manifeste que certains êtres favorisés pour la lutte, arrivent à se perpétuer, et que la seconde génération qui en dérive, diffère de la première ; elle reçoit par l'hérédité les avantages auxquels leurs parents ont dû leur triomphe sur leurs ennemis.

n serait trop long de nous étendre en détails sur ces théories; on concevra toutefois comment un grand nombre de savants ont pu admettre, par des raisons multiples, que les formes organiques sont variables et qu'elles varient selon l'influence de leur milieu. C'est en partant de ce principe que les géologues se demandent aujourd'hui si les différents êtres qui ont vécu sur le globe, ne dériveraient pas les uns des autres par des variations naturelles, à travers la longue suite des siècles. Le refroidissement graduel du globe a produit des changements de climats qui ont

dû être des facteurs iniDortants dans les conditions de l'organisme ; si une espèce sous nos yeux peut-être soumise à des variations appréciables, cette variation se contini^ant et s'accroissant dans le même sens dans la suite des générations successives, ne pourra- t-elle pas engendrer insensiblement une forme nouvelle?

« Quantité de faits nous apprennent qu'à mesure que les individus d'une de nos espèces changent de situation, de climat, de manière d'être ou d'habitude, ils en reçoivent des influences qui changent peu à peu la consistance et les proportions de leurs parties, leur forme, leurs facultés, leur organisation même ; en sorte que tout en eux participe, avec le temps, aux mutations qu'ils ont éprouvées. Dans le même climat, des situations et des expositions très-différentes font d'abord simplement varier les individus qui s'y trouvent exposés ; mais par suite des temps, la continuelle ditférence des situations des individus dont je parle qui vivent et se reproduisent successivement dans les mêmes circonstances, amène avec eux des différences qui deviennent en quelque sorte essentielles à leur être ; de manière qu'à la suite de beaucoup de générations qui se sont succédé les unes aux autres, ces individus qui appartenaient originairement à une autre espèce, se trouvent à la fin transformés en une espèce nouvelle, distincte de l'autre. » (Lamarck).

Tel est en quelque sorte, le résumé de la théorie de l'évolution à laquelle, il faut en convenir, il manque souvent encore l'appui des faits.

On objectera immédiatement par exemple, que parmi

les fossiles nous trouvons des formes différentes, trèsnombreuses, mais que les formes intermédiaires apparaissent très-rarement. Il ne faut pas perdre de vue disent les partisans de l'évolution que nos collections paléontologiques sont très-incomplètes, qu'une multitude de nos espèces fossiles n*ont été décrites que d'après un seul spécimen, qu'une très-petite partie seulement de la croûte terrestre a été géologiquement explorée, et qu'en un mot ce que nous savons n'est rien à côté de ce que nous pourrions savoir.

« Plus nos collections s'enrichissent, dit encore Lamarck, plus nous rencontrons des preuves que tout est plus ou moins nuancé, que les différences remarquables s'évanouissent et que le plus souvent la nature ne laisse à notre disposition pour établir des distinctions que des particularités minutieuses... » Il est certain que l'avenir nous réserve bien des découvertes, qui, analogues à celles de M. Gaudry à Pikermi, combleront des lacunes dans l'échelle des êtres, et feront mieux voir des passages entre une forme animale et celle qui lui est voisine. Il faut bien se rendre compte, en outre, de l'influence exercée par le temps, que notre esprit ne sait pas toujours estimer à sa juste valeur dans T histoire des métamorphoses du globe.

« L'homme, encore bien nouveau sur le globe, ne possède pas de chronomètre qui lui permette de mesurer le cycle de l'existence des êtres qui l'entourent. La paléontologie nous dévoile dans le passé de grands reptiles par exemple, qui ont successivement apparu et disparu, et les animaux inférieurs leurs contemporains,

'J9ft LES FOSSILES.

ont également subi l'inexorable loi du renouvellement des types, grands ou petits, et de leur remplacement continu. Noua n'apercevons pas, il estTrai, ce mouvement autour de nous; nous croyons volontiers que la nature.organiquequi n'avait cessé de se modifier depuis l'origine des choses, est devenue immobile depuis que nous en faisons partie ; qu'aux lois de successiou ont succédé de. simples lots de conservation, qu'eu un mot la création est complète et fmie. C'est là sans doute une illusion, qui vient de ce que les quelques diitaines de siècles qu'embrassent nos chroniques ne suffisent pas pour constater des changements bien notables; mais si l'étude et l'observation nous ont appris quelque chose, c'est que l'histoire de l'humanité tout entière ne compte pas plus, dans l'histoire de la nature, que la vie de ces éphémères qu'un même soleil voit naître, se reproduire et mourir', »

Après avoir passé rapidement en revue quelques-unes des preuves fournies par les partisans des évolutions lentes et graduelles dans l'histoire de la terre, nous terminerons ce chapitre en reproduisant l'opinion du fondateur de la doctrine des révolutions soudaines, de l'illustre Cuvier, afin de mettre sous les yeux du lecteur les pièces opposées d'un débat qui divise les naturalistes.

fl Les irruptions, les retraites répétées des eaui, n'ont point toutes été lentes, ne se sont point toutes faites par degrés; au contraire la plupart des catastrg-

' Leçon% de la Fautie quaternaire profeuée$ au Muséum dhuloui naturelle, par SI, d'Arcbiac. — Piris, 1885.

plies qui les ont amenées ont été subites ; et cela est surtout facile à prouver pour la dernière de ces catastrophes, pour celle qui, par un double mouvement, a inondé et ensuite remis à sec nos continents actuels, ou du moins une grande partie du sol qui les forme aujourd'hui. Elle a laissé encore dans les pays du Nord des cadavres de grands quadrupèdes que la glace a saisis, et qui se sont conservés jusqu'à nos jours, avec leur peau, leur poil, et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, la putréfaction les aurait décomposés. Et d'un autre côté, cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis ; car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C'est donc le même instant qui a fait périr les animaux et qui a rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune graduation, et ce qui est si clairement démontré pour cette dernière catastrophe ne Test guère moins pour celles qui l'ont précédée. Les déchirements, les redressements, les renversements des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites et violentes ne les aient mises en l'état où nous les voyons ; et même la force des mouvements qu'éprouva la masse des eaux est encore attestée. par les amas de débris et de cailloux roulés qui s'interposent en beaucoup d'endroits entre les couches solides. La vie a donc souvent été troublée sur celte terre par des événements effroyables. Des êtres vivants sans nombre ont été victimes de ces catastrophes : les uns, habitants de la terre sèche, se sont vus engloutis par des déluges ; les autres qui peuplaient le

sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond des mers subitement relevé; leurs races mêmes ont fini pour jamais et ne laissent dans le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour le naturaliste ^ »

Il paraît certain en effet que la mort des mammouths de la Sibérie, que celle des grands édentés, dans les pampas de l'Amérique, a été brusquement produite, par un grand bouleversement, en un point de la surface terrestre. Mais les inondations locales, les tremblements de terre qui apportent une pertubation soudaine, dans certaines régions du globe, n'exclueraient pas la grande loi de la transformation des êtres.

Ces questions sont aussi graves que délicates; elles ont souvent passionné les esprits : après av.oir résumé l'opinion de grandst naturalistes, qui quoique en désaccord, s'efforcent avec la même ardeur de connaître la vérité, nous laisserons au lecteur le soin de se former une opinion.

*■ Cuvier. Discours sur hs Révolutions de la surface du globe.

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