‹ Les foules de LourdesChapitre 3 sur 6 · RUE SAINT-HONORÉ, 155 DEVANT LE THÉÂTRE-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

RUE SAINT-HONORÉ, 155 DEVANT LE THÉÂTRE-FRANÇAIS

190G Droits de traduction et de reproluctioo réservés pour tous les pays.

eCT II 1907

|0N intention n* est pas de narrer y par le menu, Vhistoire de Bernadette et de Lourdes. Des centaines de volumes ont paru qui la racontent ; elle est, on peut le dire, rabâchée par les écrivains de tous les camps, efflan^ quée par les redites. Je veux simplement, pour aider à la compréhension des croquis et des notes dont se compose ce livre, rappeler brièvement les appariti07is de la Vierge dans la grotte de Mas^ sabieille, située sur les bords de la rivière du Gave, au couchant de Lourdes.

En Pan 1858, la Vierge apparut dix-huit fois — du jeudi 11 février au vendredi 16 juillet — dans celle grotte, à une petite fille de quatorze ans, V aînée des six enfants du meunier François Soubirous, à Bernadette.

Bernadette la vit, en une sorte de buée lumineuse, debout, dans une crevasse, en forme ^ ogive, ouverte dans le haut du roc ; elle avait V apparence d^une jeune fille de seize ou dix-sept ans, de taille moyenne,

plutôt petite^ très jolie, avec une voix douce et des yeux bleus. Elle était vêtue d'une robe blanche serrée à la ceinture par une écharpe bleu de ciel qui tombait en deux pans jusqu*aux pieds nus, coupés à la naissance des doigts par le bas de la robe; et ces doigts étaient fleuris d'une rose jaunes tout en feu. La tête était couverte d'un voile et tes mains tenaient un chapelet dont les grains blancs étaient enfilés dans une chaînette d'or.

En ses diverses apparitions. Elle s'exprima dans le patois de Lourdes et dit à V enfant :

— Voule%'Vous me faire la grâce de venir, ici, pendant quinze jours ? Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse dans ce monde, mais dans Vautre; je désire qu'il vienne du monde. — Vous prierez Dieu pour les pécheurs. — Pénitence, peni" tence, pénitence ! — Vous irez dire aux prêtres de bâtir ici une chapelle. — Je veux qu'on y vienne en procession. — Allez boire à la fontaine el vous y laver. Allez manger de Fherbe que vous trouverez là. — Je suis l'Immaculée Conception, je désire une chapelle, ici*

Elle révéla, en outre, à Bernadette, une formule spéciale de prière et trois secrets personnels qui ne furent jamais divulgués.

Ajoutons que la Vierge n'a pas crée, au moment où Elle parlait, cette source qui fuse de la grotte; elle eooistait depuis longtemps, mais était invisible

et coulaitfSans que personne le sût^ som les sables^ avant que (F aller se perdre sans doute dans le cours du Gave. La Vierge s'est donc bornée à désigner Vendroit à la petite quiy sur ses indications^ gratta le sol et Ven fil jaillir.

Celte source qui, lorsqu'elle s'élança de terre, n'était qu'un filet d'eau de la grosseur d'un doigt, débile actuellement, et sans jamais tarir, liiMO litres par 24 heuren.

Elle est devenue célèbre par les guérisons aux* quelles elle sert de véhicule.

Quanta Bernadette, après avoir subi les épreuves de toutes sortes que lui infligèrent les autorités ecclésiastiques et civiles, elle entra, une fois sa mission terminée, à l'âge de vingt-deux ans, au couvent de Saint-Gildard, chez les sœurs de la Charité à Ne* vers. Elle y prit le voile sous le nom de sœur Marie Bernard et y mourut^ très pieusement, le 19 avril 1879f âgée -de 35 ans S mois et 9 jours.

, ES apparitions de la Sainte Vierge à notre époque n'ont rien qui puisse surprendre; Lourdes n*est, dans rhistoire delà France, ni une exception, ni une nouveauté ; toujours la Mère du Christ a considéré ce pays comme son fief. En aucun temps, sauf au xviii' siècle, Elle ne Ta déshérité de l'aubaine continue de sa présence; mais si l'on songe à l'effrayante bassesse des Bourbons et à Tinexorable infamie des Jacobins, cet abandon s'explique.

Il fallut même attendre la fin de la première moitié du XIX* siècle, pour la voir réapparaître aux âmes privilégiées, dans certains coins réservés de ses domaines.

La dernière de ses apparitions qui ne puisse faire de doute, celle de Lourdes, n'est donc qu'un succé-

dané d^ manifestations plus anciennes ; il me sem« ble dès lors curieux d'en préciser les antécédents. Ils dérivent de deux sources :

L'une, purement régionale, ràutre parisienne. Les précédents de Loujpdes dans la région des Pyrénées sont nomj^reux. Si l'on prenait une carte des diocèses de Bayonne et de Tarbes, Ton pourrait y tracer, autour de Lourdes, un cercle formé par les hameaux ou les chapeîies qui furent autrefois des centres de pèlerinages à la Madone ; Lourdes surgirait alors, au milieu de ce rond, tel qu'un astre vivant, entouré de neuf satellites à peu près morts. Ces satellites sont :

Notre-Dame de Héas ; Notre-Dame de Piétat, à Barbazan ; Notre-Dame de Piétat, à Saînt-Savin; Notre-Dame de Poueylahun ; Notre-Dame de Bourisp; Notre-Dame de Nestès ; Notre-Dame de Médoux i Notre-Dame de Bétharrara ; Notre-Dame de Garaison.

Tous ces sanctuaires, hormis l'avant-dernîer qui relève de Tévêché de Bayonne, appartiennent an diocèse de Tarbes.

Voici, en quelques lignes, la biographie de chacun d'eux :

Notre-Dame de Héas, élevée dans un village situé

L^ FOULES DE LOURDES li

entre Barèges et Saint-Sauveur, près du cirque de Gavarnie, existait avant le xvi* siècle, car elle est mentionnée dans un titre daté de 1415. La chapelle aurait été fondée par la famille d'Estrade d'Ësquièze, afin de permettre aux bergers perdus dans ses pâturages d'entendre la messe, le dimanche; elle est aujourd'hui quelquefois visitée par des touristes que tente Fescaladedes monts sur la crête desquels elle est percliée.

Notre-Dame de Piétat. L'origine de cette chapelle, sise à Barbazan, disparaît dans le recul des âges et les documents sur sa vie, désormais terminée, manquent : l'autre Notre-Dame de Piétat, érigée à Saint-Savin, se dressait au-dessus de l'abbaye bénédictine de ce nom, construite par un solitaire du Poitou qui possède encore un autel dans l'église abbatiale de Ligugé.

Ses reliques que contient une antique châsse, guignée par ks brocanteurs, reposent dans l'église du village de Saint-Savin où, entre parenthèses, subsiste on vieil orgue démantibulé du Moyen Age, bien étrange. Les pédales, quand on les remue, mettent en branle les mâclioires de têtes fantastiques qui tirent la langue aux ouailles*

Ces mascarons dont les grimaces^ dans un temple, surprennent, sont en bois, gaiement sculp« tés et violemment pemts.

Notre-Dame de Poueylahûn, à \rrens,esl dominée, de tous côtés, par de hautes montagnes ; sa chapelle est bâtie dans le style de la Renaissance ; la Vierge y fut jadis très adulée, mais elle ne Test plus guère maintenant que par les bonnes femmes du pays ; quant à sa monographie, elle est nulle.

Notre-Dame de Bourîsp, à Vieille- Aure, est née de la légende tant de fois racontée par les historiens du Moyen Age, d'un bœuf découvrant et adorant une statue de Madone qui, transférée dans plusieurs endroits, revient toujours, miraculeusement, au lieu où elle fut déterrée et force ainsi le peuple à lui construire, là où elle le veut, une église. Cette statue daterait du xii« siècle; elle n'est plus vénérée, en France, que par les fidèles de Vieille Aure.

Notre-Dame de Nestès, à Montoussé ; l'emplacement de ce sanctuaire fut comme celui de Sainte- Marie Majeure, à Rome, désigné par une nappe de neige qui tomba du ciel, en plein été; il était à l'état de ruines et depuis longtemps abandonné, lorsqu'on 1848, pendant les journées de juin, trois petites filles ayant vu, au milieu d'un buisson de ronces poussé dans les débris de ses pierres, une image lumineuse de la Vierge, Ton décida de réédifier la chapelle et Ton y replaça son ancienne

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statue qui avait été recueillie, en 1793, par Téglise paroissiale du bourg ; si Ton excepte les terriens des alentours, les croyants n'y affluent guère et les pèlerinages Tignorent.

Notre-Dame de Médoux, à 3 kilomètres au sud de Bagnères-de-Bigorre, en face du hameau d'Âsté, dut sa vogue, désormais périmée, à deux légendes.

La première rappelle, en partie, la légende de Notre-Dame de Bourisp ; le bœuf n'y est pas, mais la statue, revenant d'elle-même dans le sanctuaire d'où elle fut enlevée, s'y retrouve. En effet, les habitants de Bagnères-de-Bigorre s'en emparèrent, en 1562 et l'attachèrent sur un chariot pour l'emmener dans leur ville, mais, arrivée au petit pont du Martinet^ elle rompit ses liens et fendit l'air pour retourner dans son église.

La seconde est plus intéressante et plus neuve. En 1648, la Vierge apparut à une pauvre bergère du nom de Libye qui priait devant son effigie et lui intima l'ordre d'avertir le clergé et le peuple de Bagnères qu'ils eussent à faire pénitence de leurs péchés. Liloye s'acquitta vainement de ce message et revint, bafouée, près de la Vierge qui renouvela ses injonctions, déclarant que, si on ne les écoutait pas, Elle décimerait, par une peste effroyable, la ville.

Liloye obéit de nouveau, mais ses remontrances

écliouèrent; alors, la peste sévit et tua tous ceux des habitants qui ne purent s*enfuîr ; Bagnères demeura désert pendant une année ; puis, peu à peu, les coupables qui s^étaient soustraits au châtiment, en s'éloignant du lieu contaminé, revinrent. Une de ces émigrées, Simone de Souville rencontra Liloye dans la rue et, gouailleuse, lui dit : cette épidémie providentielle que vous aviez annoncée n'a pu atteindre que les malheureux qui n^avaient pas les moyens de déguerpir ; nous autres, nous avons pu facilement y échapper. La leçon est donc incomplète et nous attendrons des semonces moins maladroites pour nous convertir.

— Va, fit aussitôt la Vierge à Liloye, va prévenir Cette mauvaise brebis que le fléau se déchaînera sur les riches, cette fois, et qu^elle en sera la première victime.

Et la prédiction s'accomplit à la lettre, et Simone mourut.

Le peuple, terrifié, se repentit et de nombreuses processions défilèrent, durant des années, devant l'autel voué i Notre-Dame. Quant à Liloye, eHe entra comme religieuse, dans un couvent de Balbonne, près de Montserrat, en Espagne, car tous les monastères du pays avaient été brûlés par les huguenots.

Ce sanctuaire dé Mcdoux, que desservaient des Capucins, parmi lesquels vécut le P. Antoine de

Lombez qui trépassa, Tan 1778, en odeur de sain^ teté, fut l'un des pèlerinages célèbres des Pyrénées. Des guérisons, des miracles de toute espèce, y attirèrent les foules, puis vint la Réroiution qui les dispersa; la chapelle fut fermée et la statue transférée dans l'église de la commune.

Notre-Dame de Bétharram est, elle, située dans le village de ce nom que le chemin de fer relie à Lourdes; c'est un des lieux d'excursion les plus connus des pèlerins qui y vont passer quelques heures, afin de changer leur piété de place. Bâtie on ne sait quand, à la suite d'un miracle qui, sauf que ce furent des bergers au lieu de petites bergères qui découvrirent une image lumineuse de la Vierge dans un buisson, évoque, presque "mots pour mots, la légende de Notre-Dame de Neçtès, l'église fut incendiée parles protestants, en 1569, mais la statue, retirée intacte du brasier, fut sauvée par un prêtre qui l'emporta à Tauste, près de Saragosse, en Espagne, où elle se trouverait encore.

L'église n'était plus qu'un amas de décombres et cependant des guérisons de maladies incc^rables s'y opéraient encore et des multitudes s'y pressaient pour implorer la Vierge.

Louis XIII restaura le sanctuaire et messire Léonard de Trapes, archevêque d'Auch, y plaça le U juillet 1616 une nouvelle statue destinée à

remplacer celle que les habitants de Tauste se refusaient à rendre; et, la veille de T Assomption de Tan 1622» une fontaine, depuis des années tarie, se reprit à couler en abondance, dans une petite grotte creusée près de l'église et de nombreux miracles furent effectués avec cette eau, comme si la Madone voulait préluder aux guérisons qu'EIIe devait pratiquer, par ce moyen, deux siècles plus tard, à Lourdes.

L'église actuelle qui rappelle à la fois le style Renaissance et le style Jésuite, tel qu^il existe à Anvers, vaut qu'on la visite. L'intérieur est bizarre, avec ses cintres supportés par des piliers très bas, d*une taHle d'homme, ses grandes figures d'anges en bois doré, coupés à mi-corps, tels que les bustes mythologiques des Termes et enguirlandés, à partir de la ceinture, de feuillages de rosiers et de chênes. L'autel est une énorme pièce montée, dorée sur toutes les coutures, soutenue par de superbes colonnes torses enroulées de pampres, décorée de colombes, d'anges, d'amours nus et gras, à la Rubens, entourant une effigie placide et atone de Vierge. La nef, surmontée d'un plafond arqué de bois peint en bleu' de ciel, semé d'étoiles, est parée de tableaux naïfs relatant les miracles de naguères et, dans une chapelle, à droite, un bas-relief raconte l'épisode de l'Appa-

rition aux bergers, de Marie souriant dans un buisson de feu.

La Châtelaine, qui distribuait autrefois si largement Taumône de ses grâces dans cette demeure de Bétharram, a déménagé et fixé plus loin, au lieu dit de Massabieille, son domicile...

Ces divers pèlerinages peuvent êlre considérés ainsi que les antécédents des triomphes hjperduliques de Lourdes, mais leurs légendes perdues, dans la nuit des temps, ne se rapprochent que par quelques points de Thistoire de la grotte. Tout au plus, Liloye pourrait-elle êlre envisagée telle qu'une image avant la lettre de Bernadette, car, après avoir servi de truchement à la Vierge et subi les contradictions de toute une ville, elle a fini, de même que la fille de Soubirous, dans un cloître; et, d'autre part, la source et la grotte de Bétharram sont, en quelque sorte, les préfigures de celles de Lourdes.

Avec Notre-Dame de Garaison, les traits de ressemblance s'accentuent, se précisent davantage, car tout y est, la bergère, la grotte, Teau, les foules innombrables, issues des confins les plus divers, les miracles et les cures. L'on peut affirmer que ce pèlerinage fut au xvi® et au xvii« siècles, ce qu'est le pèlerinage de Lourdes, à notre époque.

La biographie de Notre-Dame de Garaison tient en quelques lignes.

Vers Tan 1800, à Monléon, au val de Garaison, dans un lieu jadis appelé a la Lande du Bouc, » parce qu'il servait de rendez-vous aux sorciers de la Gascogne, une petite bergère, Anglèse de Sagazan, gardait les troupeaux de son père, près d'une fontaine, quand une Dame, vêtue de blanc, lui apparut et après s^étre fait connaître sous le nom de la Vierge Marie, demanda, tout comme à Lourdes, qu'on lui bâtit une chapelle et qu'on y défilât en procession,

La petite courut annoncer la nouvelle à sott père. Lui^ la crut sur parole, mais il n'en fut pas de même des habitants qui haussèrenl les épaules et rirent. L'enfant retourna, le lendemain, à la fontaine et la Vierge lui apparut encore et réitéra sa requête, mais les recteurs et les consuls de Monléon, persuadés que le père et la fille qui leur débitaient de pareilles histoiresétaientjFun et Tau tre,des déments, les congédièrent, en les engageant à se soigner.

Pour la troisième fois, Anglèse se rendit à la fontaine, mais elle y vint, accompagnée de sa famille et de quelques personnes du voisinage; cellesci ne virent point, ainsi qu'elle, la Vierge, mais toutes l'entendirent déclarer qu'EUe allait, pour les convaincre, changer le morceau de pain noir que la petite portait dans son bissac et aussi la provision restée dans la huche de la maison, en des miches de pain très blanc.

Et le double miracle eut lieu et^ d'incrédule qu'elle était, la ville se fit fervente; l'on organisa aussitôt des processions ; Ton construisit une ehapelle, mais eHe devint trop petite pour contenir les foules qui affluaient de toutes parts ; on la démolit, en 1536, et l'on édifia^ à sa place, une vaste église gothique.

Une statue en bois de Notre-Dame des Sept- Douleurs fut posée sur le maftre-autel ; d'où provenait cette statue aujourd'hui rongée par les vers et par les nrïtes et qui simule une Vierge à la fois dolente et réfléchie, tenant sur ses genoux le corps inanimé de son Fils? Nul ne le sait; d'après une légende, cette Pléta aurait été découverte sur les indications de la Vierge, par Ânglèse ; d'après une autre, on l'aurait déterrée dans un buisson de ronces. Quoi qu'il en soit de son origine, ce fut devant elle que • des conversions, des cures de maux inguérissables se succédèrent. On amenait des malades de très loin et les aveugles voyaient et les perclus marchaient, après avoir bu de Teau puisée dans la fontaine. Un temps d'arrêt surgit, au moment de la Ligue. Les hérétiques pillèrent l'église, jetèrent la statue de Notre-Dame dans le feu, mais, de même que celle de Bétharram précipitée dans une fournaise, elle ne s'y consuma point. Quand la tourmente eut cessé, les multitndes reprirent le chemin de Monléon, mais elles

procurèrent tant de bien-être à ce b^urg que les habitants se perdirent — comme se perdront ceux de Lourdes. — L'argent développa la cupidité et attisa le dévergondage dés mœurs et la Vierge se retira. *

Garaison n'était plus qu'un endroit, tel qu'un autre, lorsque la Révolution transforma l'église en une fabrique de poudre; la statue de la Vierge, qui avait échappé aux fureurs des Jacobins, fut trapsférée dans l'église de la paroisse et, en 1834^ l'Evêque de Tarbes restaura le sanctuaire et fonda, pour le desservir, une compagnie de missionnaires des rangs desquels sont sortis les Pères de Lourdes.

L'église est encore fréquentée par les gens du pays et par quelques touristes.

Quant à Anglèse, elle entra, en 1536, au monastère cistercien de Fabas, situé dans I^ diocèse de Comiiiinges, à six lieues de Garaison. La tradition rapporte qu'elle se présenta, ainsi que devant la Vierge, trois fois, à la porte de cette abbaye dont les moniales appartenaient à la noblesse des alentours. Les deux premières fois, elle fut éconduite, à cause de sa roture, mais la troisième fois, les portes s'ouvrirent, toutes seules, et les cloches sonnèrent d'elles-mêmes, à toute volée. Elle fut aussitôt admise et elle y mourut, âgée de plus de cent ans, en odeur de sainteté, simple religieusci

ne sachant, ni lire ni écrire selon les uns; prieuresse, suivant les autres, la veille de la Nativité de la Très Sainte Vierge, Tan du Seigneur 1B89.

Lourdes^ on le voit, n'est pas un fait isolé dans les annales des Pyrénées. Il n'est que la reviviscence d'anciennes dévotions populaires que la Madone a rajeunies; sans changer de région, Elle s'est bornée à transporter sa demeure dans un site plus accès- ^ sible à là piété des foules.

Tels sont donc ses antécédents régionaux. Ln filiation parisienne, moins directe, s'établit par ricochet.

Elle dérive de Notre-Dame des Victoires qui se rattache à la chapelle des sœurs de Saint- Vincent de Paul, de la rue du Bac, laquelle se relie, à travers les âges, à Saint-Sé vérin.

Il faut ne pas oublier, en effet, que si Marie vint à Lourdes pour inviter les pécheurs à la pénitence et affirmer par des ^uérisons la puissance médiatrice de ses grâces. Elle vint aussi et surtout pour attester qu'Elle était cette « Immaculée Conception » dont le dogme avait été défini, quatre années auparavant, par le pape Pie IX, à Rome.

Or, il n'avait jamais été question, dans les Apparitions précédentes des Pyrénées, de cette prérogative dont Elle n'avait jamais, elle-même, en personne, parlé avant l'année 1830 où elle la ré-

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véla à Tune des devancières de Beniadetle, à Catherine Labouré, & Paris.

C'est donc, dans cette ville, que, pour la première fois, Elle entretint une créature humaine de Tîntémérabilité de sa naissance.

 dire vrai, du temps même de Charlemagne, dans diverses provinces de la France, les chrétiens honoraient la Conception sans tache de la Vierge et l'Université de Paris, au xiii* siècle, suivait, sut ce point, la doctrine enseignée par saint Anselme; mais il faut attendre au xiv'^ siècle pour trouvei une église à Paris qui érige un autel et instaure une confrérie, sous le vocable même de Tlmmaculée Conception, et ce fut l'église Saint-Séverin qui, la première, en cette ville, reconnut et célébra, par ces actes mêmes, le privilège de Mirie.

Cette dévotion fut récompensée par la Vierge qui guérit des multitudes de malades venus, de lom souvent, pour boire de l'eau d'un puits, creusé au pied de sa statue.

Mais avec les années, cette dévotion s'affaiblit ; Saint-Séverin finit par être plus une église paroissiale qu'un sanctuaire de pèlerins. Au xvii* et au XVIII® siècles, elle devint un lieu de rendez-vous des jansénistes et il fallut bien des années et bien des efforts pour déraciner la secte du quartier. Aujourd'hui la Vierge si méprisée des ci appelants > a réintégré son domicile, mais si elle y dispense

encore des grâces spirituelles, il semble qu'elle ait fermé son dispensaire des guérisons corporelles, avec l'eau abandonnée du puits que ses prêtres ont clos.

En somme, au xiv* siècle, la dévotion de l'Immaculée Conception était très vivante à Paris ; elle diminua ou plutôt elle s'éparpilla de jour en jour, à partir du Moyen Age ; elle n'avait plus, dans les derniers siècles, de demeure spéciale ; elle vivotait partout et nulle part quand; au mois de novembre 1830, la Vierge se décida subitement à lui donner une nouvelle impulsion et à l'étendre non seule* meut à Paris, mais à l'univers tout entier.

Ce fut alors qu'elle apparut à Catherine Labouré dans la chapelle des sœnrs de la Charité^ dite les soeurs grises, de la rue du Bac, et lui ordonna de faire frapper une médaille destinée à propager la croyance en son immunité d^origine.

Cette médaille, devenue rapidement célèbre par ses miracles, entratna les foules vers la rue du Bac, mais la chapelle était trop petite pour les contenir et ce perpétuel va-et-vient eût dispersé du reste les heures concentrées du cloître. La Vierge arrangea pour le mieux les choses. Au moment où elle se montrait dans cette chapelle, M. Dufriché-Desgenettes était curé de Saint-François-Xavier, dans la paroisse duquel était située la maison des sœurs ; il connaissait les persuasives

audaces de la médaille miraculeuse et il s'occupai! activement à la répandre, lorsqu'il fut nommé curé de Notre-Dame des Victoires.

Cette circonscription était l'une des plus mauvaises de la ville ; Téglise était vide du matin au soir; après avoir vainement tenté d'y réunir quelques fidèles, ce prêtre se découragea et, le scrupule aidant, il résolut de se retirer, pensant qu'un autre réussirait peut-être mieux que lui à pêcher des repentirs dans le vivier de ces consciences mortes. Il était encore, plus que de coutume, obsédé par cette idée quand, le 3 décembre 1836, le matin de la fête de saint François Xavier, le patron de son ancienne paroisse^ il monta à Tautel pour célébrer la messe. La hantise de tout quitter le torturait si cruellement qu'il lui était impossible de se recueillir. Il parvint cependant à se reprendre au moment du « Sanctus » et supplia le Seigneur de le délivrer de ce tourment. A peine eut-il achevé cette prière, qu'une voix intérieure prononça en lui distinctement ces paroles : « Consacre ta paroisse au très saint cœur immaculé de Marie )>et soudain le calme lui fut rendu. Sa messe terminée, il se demande s'il n'a pas été la dupe d'une illusion, mais les mêmes mots se font entendre plus clairement encore; il rentre chez lui, écrit d'uif trait, comme sous une dictée, le règlement d'une confrérie qui doit vénérer plus spécialement l'Immaculée Conception et.

avant même qu'il n'eût révélé publiquement ses desseins, sans qu'on sache pourquoi et comment, Téglise déserte s'est remplie. Des guérisons, des conversions de toutes sortes s'y opèrent. Noire- Dame des Victoires devint peu à peu le grctnd pèlerinage de la Vierge, à Paris.

Marie a traversé l'eau et fixé son domicile dans l'endroit le plus contaminé de la ville, près de la Bourse, dans le camp même de la Juîverie des banques et des draps ; la dévotion, née dans la rue du Bac où Elle est apparue, s'est transférée dans l'ancienne église des Auguslins, et la multilude des visiteurs qui s'y amoncellent, chaque année, est immense.

L'hyperdulie spéciale de Lourdes est une réplique, agrandie, mise à la portée de toute la terre, de la dévotion de Notre-Dame des Victoires restreinte au diocèse de Paris. Elle en dérive, elle en est issue, mais la Vierge ne Ta créée qu'après que Tantique croyance de ses églises-mères de Paris, fut fmpos'ïe au monde par un pape.

Enfin, en dehors de ces deux lignées régionales et parisiennes que nous venons d'expliquer, l'on peut encore, bien que les conditions de paren telle soient différentes, rattacher les apparitions de Lourdes à celles de La Salette.

S'il n'a pas d'ascerfdance parisienne, le sanctuaire de La Salette possède une filiation locale, semblable

i celle 4^ Lourdes, car il est né, lui aussi, dans un lieu cerné d'andennes chapelles de pèlerinages, plus ou moins mortes et, d'autre part, il présente ce cas particulier d'être situé, dans un pays de montagnes comme Lourdes.

Seize années après l'apparition de la rue du Bac et douze années ayant celles de Lourdes, à La Salette, près de Corps, dans le Dauphiné, sur la cîme des Alpes, Marie a parlé à la petite Mélanie et une source a jailli qui, de même que plus tard, dans les Pyrénées, a servi de véhicule à des guérisons.

Seulement la Madone n'a pas dit un mot, cette fois, de la dispense d'impureté de sa Canception, mais elle a pleuré et menacé, flagellé plus particulièrement les vices des prêtres et des cloîtres, exigé, en expiation de débordements de toute espèce, une prompte pénitence.

Ce pèlerinage eut, à ses débuts, une extraordidaire vogue, puis la difficulté des communications, l'impossibilité de hisser, par des lacets mal tracés sur le flanc des monts, les infirmes et les malades découragèrent les pieuses caravanes qui se firent plus rares. Ajoutons que la plèbe des alentours, en majeure partie constituée de mécréants et de francsmaçons qui exploitait les pèlerins en s^en gaussant, contribua sans doute aussi à cette désertion de plus en plus prononcée des foules.

Bref, bien que les grâces spirituelles y fussent

toujours sensibles, le pèlerinage déclinait de plus en plus et n'était guère composé que d'excursionnistes et de gens du voisinage, quand l'apparition de Lourdes lui asséna le dernier coup.

La Vierge s'en fut des Alpes dans les Pyrénées, et là, non au sonamet d'un pic, mais tout au bas d'un mont, dans une grotte, comme si Elle avait Toidu se rapprocher davantage et se mettre plus i la portée de la terre, Elle apparut, souriante, telle qu'une Vierge glorieuse et Elle distribua, à pleines mains, ces grâces qu'elle répartissait moins généreusement dans ses dispensaires de la Seine et du Dauphiné.

Que s'est-il passé dans l'intervalle de ces douze années qui séparent les manifestations des Alpes de celles des Pyrénées ? la Vierge dit bien encore à Lourdes qu'il sied de faire pénitence et de prier, mais elle ne pleure plus, elle n'adresse plus de reproches et de menaces.

11 semble que la colère du Fils soit apaisée — et pourtant l'humanité n'a vécu, durant ce laps de temps, que de mal en pis, autant que l'on en peut juger; alors, pourquoi ce changement d'attitude, pourquoi cette soudaine clémence ?

Rien ne pourrait l'expliquer, si l'on ne savait qu*en dehors même des quelques rares Ordres non dégénérés de la pénitence, il existe parmi les laïqueSy surtout parmi les femmes, de nombreuses

réparatrices que stimulèrent les plaintes irritées de La Salette. Beaucoup d'âmes se sont sans doute sacrifiées et, rétablissant l'équilibre perdu, ont, à force de souffrances, détourné les cataclysmes.

Nous soihmes dans l'obscurité, nous sentons vaguement en nous et au-dessus de nous des luttes qui toujours se recommencent et s'achèvent. La partie se joue à trois, entre Dieu, le démon et rhomme; mais l'un des trois, l'homme, ignore la suite de cette partie dont il est lui-même l'enjeu.

Si nous résumons maintenant ces quelques remarques, il nous est possible de constater que Titinéraire de la Vierge en France, au xix® siècle, a eu Paris comme point de départ — et après une étape à La Salette, dans les Alpes — comme point d'arrivée, Lourdes, dans les Pyrénées.

Nous pouvons noter aussi que la Mère du Christ a choisi pour résidence des lieux situés dans des régions qu'EUe avait jadis occupées etqu'EUe a, en quelque sorte, plus ranimé que créé, à notre époque, des dévotions qu'EUe a tirées de leurs provinces pour les propager dans l'univers entier.

Nous l'avons, en effet, relaté : La Salette et Lourdes figurent dans des territoires jadis habités par Elle; quant à Paris, il convient d'observer que . Saint-Séverin était, au Moyen Age, un centre depè-

lerinai^es très vivant et Foa peut admettre, d*autre part, qu'en dehors même des raisons qui décidèrent la Vierge à employer comme truchement une sœur de Saint-Vincent dePauI, Elle a choisi la maison de la rue du Bac parce que, dans ce quartier de la rive gauche, la dévotion à son privilège d'origine, 7 avait été très active pendant les derniers siècles, alors que justement elle se mourait dans son domaine de Sainl-Séverin, envahi par les disciples de Jansénius, devenu même une succursale du cimetière Saint-Médard, avec les convulsionnai res qui s'y rendaient pour prier sur la tombe de Tabbé Desangins, le confesseur du diacre Paris, inhumé dans cette église.

Dans cette rue du Bac qui fut, auxvii*' siècle, une pépinière de communautés, il en existait, en effet, une située à quelques pas du couvent des sœurs grises, au coin de la rue de Varennes, le monastère des Recollettes, dites filles de l'Immaculée Conception, qui fut supprimé en 1792 et dont le but était précisément d'honorer la prérogative de sa /naissance.

Ajoutons que lorsqu'Elle franchit les ponts et vint s'installer sur la rive droite de la Seine, Elle se rendit dans une ancienne église qu'EUe connaissait de longue date et qui lui appartenait plus spécialement que toute autre, car elle lui avait été rouée, au nom de la France, par le roi Louis XIII et baptisée par lui, à la suite de la prise aux hugue-

Qots de la ville de La Rochelle^ da nom de Notre- Dame des Victoires.

A Paris, ainsi qu'à la Salette et à Lourdes, Elk s*est servie, en tant qu'intermédiaires, de filles delà campagne, d'êtres humbles, tout à fait frustes et bornés. A la Salette et à Lourdes elle s'est adressée i des bergères, à Mélanie et à Bernadette, de même qu'ËlIe s'était autrefois adressée à Liloye et à Anglèse de Sagazan; et, à Paris, où les bergères manquent, Elle a jeté son dévolu sur une ancienne servante de ferme, devenue sœur de la Charité ; signalons encore, à ce propos, qu'Ëlle ne chercha pas son interprète parmi les moniales de la via coutempidtive, mais bien parmi les religieuses d'un Ordre actif, fondé dans le temps même où se construisait Notre-Dame des Victoires. Et n'y a-t-il pas, à cause de cette ancienne simultanéité d'origine et du subit rapprochement, à notre époque, de ces deux sanctuaires que la Vierge échange l'un pour l'autre, une sorte de présomption qu'un lien mysté» rieux rattache cette église à cet Ordre ?

Enfin, à la Salette, ainsi qu'à Lourdes, ainsi que jad4s à Paris, à Saint-Séverin et dans les Pyrénées, à Bétharram et à Garaison, Elle a voulu que l'eau fût l'excipient des guérisons.

Cette question des rapports dt l'eau avec la Vierge a été très ingénieusement traitée par un oecultîsle catholique, M. Grillot de Givry, dans son

indtant volume «i Les villes initiatiques. Lourdes »•

A dire vrai, la vieille Symbolique du Moyen Age qui s'est beaucoup occupée de cet élément^ n'a pas vu en lui une image spéciale, unique de la Vierge et encore moins Ta-t-elle désigné comme pouvant être « ce principe féminin vital de la nature », dont parle M. de Givry.

Il est bien évident que le rapprochement s'imposa du chapitre I de la Genèse et du chapitre I de rÉvangile selon saint Luc et que l'on fut tenté d'assimiler les deux opérations du Saint-Esprit planant, d'une part, au moment de la Gréaiion, sur les eaux, les couvrant en quelque sorte et planant aussi, d'autre part, au-dessus de la Vierge que couvre l'ombre du Très Haut.

L'eau peut donc spécifier Tune des figures de la Vierge, mais il n'en est pas moins exact que plus souvent^ que presque toujours même, la Symbolique lui assigna une signification très différente, qu'il s'agisse d'eau proprement dite, de mer ou de fleuve, de fontaine ou de puits.

D'après elle, Teau représente, tour à tour, le Christ, les anges, la doctrine évangélique, le baptême, la charité, la science des Justes, et, en consultant la double face de son système d'analogies? en la prenant alors dans un mauvais sens, l'eau est mie image de la tentation, de la multitude des pédiés, de la luxure.

Mais, si nous nous en tenons au mode d'interprétation le^lus connu, nous trouvons, d'après les textes de saint Grégoire le Grand, de [\aban Maur, de Pierre de Capoue, que l'eau est surtout le symbole du Saint-Esprit.

II serait prudent, d'ailleurs, de n'accepter cette formule de guérisons que comme l'une de celles qu'emploie, lorsqu'elle le veut, la Vierge, car fort souvent, elle s'en passe. Dans les lieux mêmes où elle fait jaillir des sources, à Lourdes, par exemple, elle guérit parfaiteçient les infirmes et les malades, sans qu'ils aient besoin de boire de l'eau de la fontaine ou de se baigner dans les piscines.

L'eau n'est, au demeurant, qu'un signe matériel de régénération. Après avoir guéri l'âme des conséquences du premier péché, elle peut guérir les corps dont les souffrances sont les suites de ce premier péché. Tel est, peut être le motif pour lequel, en souvenir du sacrement de baplême, la Vierge use de ce procédé.

Elle fait, à certains jours, de cet élément un auxiliaire de ses grâces et, sans que l'on sache pourquoi, le délaisse, à d'autres jours.

Les sources de la Salelte et de Lourdes ont été, dans tous les cas, préfigurées dans l'Ancien Testament par le Jourdain qui délivra Naaman de la lèpre, dans le Nouveau, par la piscine probatique que remuait un ange.

Il quelqu'un n'a jamais été stimulé parle désîr devoir Lourdes, c'est bien moi.

D'abord, je n'aime pas les foules qui processionnent, en bramant des cantiques et je suis de l'avis de saint Jean de la Croix, écrivant dans « Sa Montée du Carmel » : « J'approuve fort celui qui, pour ne pas se joindre à la foule des pèlerins, entreprend des pèlerinages en dehors de Tépoque fixée; quand les multitudes s'y pressent, jamais je ne lui conseillerai de s'y mêler ; on risque d'en revenir plus distrait qu'on n'y est allé ! »

Ensuite, je ne tiens pas à voir des miracles ; je sais très bien que la Vierge peut en faire à Lourdes ou autre part; ma foi ne repose ni sur ma raison, ni sur les perceptions plus ou moins certaines de mes sens: elle relève d'un sentiment intérieur,

d'une assurance acquise par des preuves internes; n'en déplaise à ces caciques de la psychiatrie et à ces barbacoles entendus, qui ne pouvant rien expliquer, classent sous Tétiquette de Tautosug^gestion ou de la démence, les phénomènes de la vie divine qu'ils ignorent, la Mystique est une science résolument exacte ; j'ai pu vérifier un certain nombre de ses effets et je n'en demande pas davantage pour croire; cela me suffit.

Et voici cependant qu'en attendant l'arrivée des grands pèlerinages internationaux je suis^ pour la deuxième fois, par suite de circonstances tirées de loin et presque indépendantes de ma volonté, installé, depuis des semaines déjà, dans cette ville.

Ce matin, il pleut comme il pleut dans ce pays, c'est-à-dire à seaux ; et, assis près de la fenêtre du cottage que j'habite sur la hauteur de la roule de Pau, je regarde le panorama de Lourdes, au travers de mes vitres qui pleurent.

L'horizon, très court, est bousculé par des montagnes entre lesquelles poussent des touffes de vapeur blanche, alors qu'à des altitudes plus élevées, galopent des nuées charbonneuses et roulent des flocons fuligineux d'usines. La ctme de l'un de ces monts a l'air de fumer, tandis que le pic d'un autre, dégagé de ses nuages, paraît mort ; çà et là, des écharpes de ouate grise s'enroulent autour du col des plus basses collines et

s'écardent en descendant ; quant aux cÔnes dont les têtes sont éternellement blanchies par les lidges, ils ont complètement dispara dans la brume ; à mesure que les averses tombent^ fout se brouille ; le grand et le petit Gers, les deux montagnes les plus proches, ressemblent, dans cette buée, à d'immenses pyramides de mâchefer, à des tas gigantesques de cendre.

La tristesse de ce ciel rayé en diagonale par le fil des pluies I en bas de la chaîne de ces monts, juste devant moi, le Gave, en un torrent qui ruisselle, jours et nuits, bouillonne sur des quartiers de roo^ et, avant de s'étendre plus loin en une tranquille rivière, ceinture d'écume un bâtiment surmonté d'un clocher pointu et entouré d'un maigre jardinet planté de sapins et de peupliers. L'on dirait d'un pénitencier de cette bâtisse percée, très haut, dans des murs très droits^ de minuscules lucarnes ; c'est le couvent des pauvres Clarisses; à gauche, un pont enjambe la rivière et relie au nouveau Lourdes dont j'aperçois les maisons, la vieille ville que domine un antique donjon qui paraît fabriqué pour un décor d'opéra, avec des châssis de toiles peintes ; on le croirait factice ; enfin, à droite, l'esplanade et ses arbres menant au Rosaire et à la double rampe que surplombe la basilique dont le profil se détache, tout blanc, sur le coteau des Espélugues où, pour figurer

les Stations du Calvaire, se dressent dans des clairières cernées de verdure, d'énormes croix.

Et derrière Tesplanade et ses pelouses, en bas des rampes, deux cloches à gaz, Tune, ripolinée au vert d'eau, l'autre teinte d'ocre jaune comme une porte de lieux, s'arrondissent, horribles ; ces tourtes de tôle contiennent, l'une, un panorama de Jérusalem, l'autre, un panorama de Lourdes.

Tout cela n'est pas très subjuguant, au point de vue de Tart et la cathédrale, perchée ainsi que sur une languette de roc, en l'air, ne Test pas davantage. Mince, étriquée, sans un ornement qui vaille, elle évoque le misérable souvenir de ces églises en liège dont certaines devantures d'industries se parent ; elle relève d'une esthétique de marchand de bouchons : la moindre des chapelles de village, bâtie au Moyen Age, semble, en comparaison de ce gothique de contrebande, un chef-d'œuvre de finesse et de force; le mieux serait, malgré sa froide nudité, la double rampe de pierre qui conduit du bas de l'esplanade jusqu'à son portail, si elle n'était, elle-même, gâtée à son point d'arrivée, par l'affreux toit du Rosaire qui bombe sous les pieds de la basilique, un toit composé d'un moule colossal de gâteau de Savoie, flanqué de trois couvertes de chaudière, en zinc.

Vue d'où je suis, de côté, l'on dirait de cette rotonde avec ses deux rampes qui dévalent, en ondu-

t*liJà

lant, de son toit jusqu'au sol, d'un crabe géant dont les pattes tendent leurs pinces vers la vieille ville.

Ety en bas de cette rampe, au-dessous de la basili|jue et le long du Rosaire, court, devant le lit du Gave, une large allée qui passe devant les piscines et la grotte et meurt, brusquement barrée par une colline sur laquelle sont tracés des lacets en forme d'M. Us grimpent, par des sentiers plantés d'arbres, derrière la basilique et s'acheminent vers la résidence des Pères de la Grotte et la demeure épiscopale, situées à quelques pas du chevet.

Tout cela se décèle étique et gringalet, chiche et nain, car Tampleur trop voisine des monts l'écrase; mais rindigence de ce décor préparé s'efface si Ton regarde le trou de feu, creusé dans le roc, audessous de la basilique même ; c'est une cave de flammes qui brûle sous son flanc; Tintérét de Lourdes est là.

La grotte! enlevez l'inutile statue, nichée dans l'embrasure où la Vierge parut et l'envolée commence. L'on songe à l'amas de prières dont on s'est, avant son départ de Paris, chargé et on les lui pré* sente, une à une, le mieux qu'on peut ; chacun a des guérisons ou des conversions de parents ou d'amis à demander et chacun déballe devant Elle le pauvre paquet des souffrances corporelles et des tortures morales qu'il apporta. C'est un grand si-

lencc; tou«, agenouillés, s'absorbent, et il semble qu'il faille, maintenant que la grotte est encore abordable, se hâter d'obtenir de la Madone les grâces que Ton souhaite. On la tient encore, pour quelques heures, seule. Demain, les pèlerinages arrivés- dans la nuit combleront la Grotte jusqu'à ses bords et il deviendra impossible d'y pénétrer, de se recueillir même, sur les bancs placés devant elle, car ce sera l'incessant tumulte des cantiques et des prêches.

Et il en sera de même de la source invisible dont l'eau coule par les douze roomets de cuivre d'une fontaine installée à sa gauche. L'on devra faire queue pour remplir un bidon ou vider un verre.

Aussi maintenant s'empresse-t-on d'y allerboîre; l'on se repasse les gobelets de fer blanc; d'aucuns les lampent d'un trait, d'autres n'en avalent que là moitié et se versent le reste sur les mains et se frottent la figure et se bassinent les oreilles et les yeux avec. Les femmes ramènent leurs robes et les serrent entre leurs genoux pour ne passe mouiller et l'on gronde des enfants qui s'éclaboussent en secouant des bouteilles trop pleines ; chacun prend ses précautions ainsi que dans une ville dont le siège est proche.

En attendant l'assaut annoncé des foules, le charme de ce Lourdes intime, sans bousculade et sans vacarme, agit; l'on savoure la douceur d'une

ville rendue complaisante par ses instincts de lucre, et un côté de fraternité raus vient pour tous ces gens qui pensent comme vous, qui sont, comme vous, à Taffût des bienfaits de la Vierge. L'on finit, sans l'avoir demandé, par savoir pourquoi on tel se promène ici et pourquoi une telle est là et Ton s'intéresse à leur gi^rison et à la réussite de leurs projets. Il y a un peu de la camaraderie d*un bivac dans cette réunion de personnes campées dans un bourg; V&a ne peut faire d'ailleurs deux pas; dans un sens ou dans l'autre, sans se retrouver. On se croise sur l'esplanade, on se côtoie dans la basilique et dans sa crypte ou dans le Rosaire, on se coudoie à la grotte et Ton a presque envie, sans se connaître, de se saluer.

La vérité est que nul ne reste chez lui et que tous, qu'il pleuve ou non, vivent au dehors. L'on tourne, du matin au soir, sur la même piste, ne voyant, où qu'on aille, en sus de visages ressassés, que des statues de vierges en plâtre, les yeux aux ciel, vêtues de blanc et ceinturées de bleu; pasunebou* tique où il n'y ait des médailles, des cierges, des chapelets, des seapulaires, des brochures racontant des miracles ; le vieux et le nouveau Lourdes en regorgent; les hôtels même en vendent; et cela s'étend de rues en rues, pendant des kilomètres, part de Tancien Lourdes, avec la pauvre camelote des petits chapelets à chaînettes et à croix d'acier

et les immenses chapelets spéciaux à Lourdes, des chapelets en bois teint en caramel fabriqués à Bétharram et valant six sous pièce, avec des chromos aigres de Bernadettes, en jupe rouge et tablier bleu, agenouillées, un cierge à la main, devant la Vierge, avec des statuettes de Lilliput et des médailles qui font songer à une monnaie de poupée, frappée à la grosse, dans des rebuts de cuivre ; et tous ces objets s'améliorent, enflent, grandissent à mesure que Ton se rapproche de la nouvelle ville ; les statues poussent, finissent, tout en demeurant aussi laides, par devenir énormes. Les chromos s'amplifient, déguisent en soubrette la fille de Soubirous; le module des médailles augmente et leur métal chang3; l'or et l'argent se montrent et lorsqu'on atteint Tavenue de la Grotte, c'est l'explosion de la bimbeloterie de luxe! les chapelets ne pendent plus, en bottes, au dehors, mais ils reposent dans les vitrines, couchés sur un lit de ouate rose; leurs grains sont maintenant en lapis, en corail, en améthyse, montés en argent ou en or, et des bibelots de papeterie, des porte-crayons, des porte-plumes, des presse papiers, en marbre divers des Pyrénées s'y mêlent, renforcés par l'article de Paris, par de la bijouterie du Palais-Royal, sanctifiée par une croix ajoutée ou une médaille.

Et c'est la concurrence effrénée, le raccrochage sur le pas des boutiques dans toute la ville ; et l'on

ra, Ton vient, Ton vire, au milieu de ce brouhaha mais toujours pour aboulir, par un chemin ou un autre, à la grotte.

Cette grotte, de forme irrégulière, assez haute, dès son seuil, moins élevée lorsqu'elle se recule et très basse sur Tun des côtés, elle se pare d'ex-voto de toute sorte, de béquilles carbonisées qui dansent, attachées à la voûte par des fils de fer, au moindre vent, d'un autel portatif sur lequel les évèques célèbrent la messe et d'un petit tombereau à roulettes, le tombereau à fumier des cires.

A gauche, près de la fontaine, se carrent un abri de pierre servant de logette de garde et de sacristie et un -peu plus loin une boutique où se débitent de la bondieuserie et des cierges ; à droite, presque sous le trou en amande dans lequel apparut, ainsi qu'en un cadre, la Vierge, une chaire, installée à demeure, est occupée, pendant les temps de pèlerinages, par des missionnaires ou des prêtres qui dirigent, de même que des catapultes, les prières des foules contre les vantaux du ciel, pour en faire jaillir, comme par les portes d'une écluse brisée, des torrents de grâces.

Cuite par les cierges, tapissée, telle qu'un fond de cheminée, par une suie toujours tiède, cette grotte de Massabieille elle est, avec son brasier qui ne s'éteint jamais, curieuse à étudier.

Près de la grille d'entrée se dressent des herses

de cuivre, en couronne, munies de larges plateaux, hérissés de pointes sur lesquelles des cierges em-^ paies brûlent. Au fond de la grotte, au ras du sol, le long du roc, s'étendent trois rampes de fer noir, trouées d'anneaux dans lesquels s'emmanchent les troncs des cires ; ceux du bas, plus grands, sont, i vrai dire, moins des cercles que des entonnoirs dont ils imitent vaguement la forme; ceux-4à s'^nploient plus spécialement à étreindre les énormes cierges à soixante francs qui durent pendant des semaines; puis des ifs, enfoncés dans la pierre, et de petites broches sont, çà et là, piqués près d'une excavation couverte d'un filet où l'on dépose les lettres, aux levées trop humaines, de la Vierge.

Et tous ces cierges grésillent, se calcinent, différents selon leur rang de taille et suivant leur prix; les minuscules s'effondrent autour d'un pied de mèche qui champignonne, en passant du rouge cerise au noir; de plus gros, plus lentement s'épuisent en des ruisseaux d'eau de riz qui se con« gèlent, peu à peu, en des flaques d'un blanc gras; d'autres se strient de cannelures et ressemblent avec leurs sillons vermiculés et leurs exostoses aux branches verruqueuses des ormes : d'autres encore poussent, en quelque sorte, au-dessus de leur mèche et se consument, ainsi que des veilleuses au fond d'un verre qui se gaufre de guipures, se festonne de ramages, de même que les papiers à

Wi'%'' '

us POULES M LOURDES 43

<leatelles des images pieuses. Il y eh a aussi de défratcfais, de très vieux, qui «e pointillent, comme des wlZf de tannes et des fatix, des cierges déshemiétes dupant l'acheteur et larronnant Dieu, des cierges dont la tige de stéarine est enroulée dans mie couche de cire qui pleure des larmes jaunes, tandis que le milieu se fond en ce liquide vitreux dans lequel baigne le pédoncule grillé des simples bougies.

Ici^ c'est Tà-rebours de la Pentecôte, les langues embrasées montent vers le ciel et n'en descendent pas; mais elles prient le Paraclet sous la forme mèmei^'il adopta ; elles jouent le rôle des exorations liturgiques qwi implorent le Seigneur avec les phrases mêmes dont ses Préfigures se servirent ; et si Ton se rappelle ia liturgie du temps de la Pentecôte où presque partout Teau apparatt, associée au feu, Fan saisit la mystérieuse alliance des deiix éléments» Taccord de la flamme et de Tonde, à fjourdes.

Cette floraison de feu, elle a, pour la cultiver, un vieux jardinier qui vit, là, à demeure, et tourne, rissolé, devant le foyer de la grotte, un vrai jardinier avec son tablier bleu, à poches, sa face rase, ses outils de jardinage, sa s^ette, son râteau, sa pelle, sa brouette devenue un wagonnet.

Du matin au soir, sans se presser, il fart, silencieux, le ménage delà Vierge, râdant les stalactites

4i LES FOULES DE LOURDES

des herses et des ifs, remuant le sol, saturé d'un engrais de suif, d'une poudrette de neige où les fleurs en ignition semblent pousser d'elles-mémçs et se reproduire avec le pollen des flammèches qu'emporte dans la fumée Tentrain des vents; et il mouche le pistil en coton de ces fleurs, il émonde les tiges, échenille les vers blancs des coulures, déterre les racines qui s'éteignent, les jette, pour qu'elles achèvent de se consumer dans l'un des plateaux del'entrée où elles agonisent, en des trognons de feu, car ici on brûle tout, honnêtement, au contraire des autres églises où les cirières soufflent les bougies à moitié usées, pour les revendre. Puis il prend, comme une botte d'asperges, une poignée de petits cierges, les allume tous ensemble, d'un coup, les enfonce dans l'un des anneaux de la rampe du fond, quand le gros cierge qui remplissait le goulot de fer noir est mort. Les cierges foisonnent, se multiplient. Il y en a des wagonnets entiers qui attendent leur tour d'être déchargés et il trie ces bâtons blancs, les sépare ou les assemble, recolle, en les chauffant, ceux dont les troncs se cassent, surveille sans repos le luminaire, dépotant tel cierge qui tratne et languit, pour le' replanter dans un endroit mieux exposé, moins garanti des brises ; et l'ouvrage est quand même à recommencer, car à mesure que les cierges meurent, d'autres naissent.

LBS FOULES D£ LOURDES 4S

Cette Vestale en pantalon est donc aussi une Danaîde en culotte, car cette grotte est un puits de flammes sans fond ; de la province, de l'étranger, de toutes les parties du monde, chaque matin, les commandes affluent et il s'agit d'épuiser les provisions du jour, sous peine d'être débordé par les arrivées du lendemain ; et quoi que Ton fasse, les piles s'entassent ; ici Ton pourrait établir des chantiers de cierges comme on établit, autre part, des chantiers de bûches. Tous les habitants vendent des cierges ou plutôt de faux cierges, car en fait de cire produite par « la mère abeille » ils ne débitent, au mépris de tous les textes liturgiques, que des rouleaux de vieux suif traités à l'acide sulfurique pour les dégraisser et les durcir.

Mais ces subterfuges, nécessités par l'appât sans cesse accru des ventes, disparaissent dans Téclat du brasier qui dévore, indifféremment, les paraffines et les cires et, à regarder ces haies de prières qui flambent, Ton se remémore la Symbolique du cierge, telle que la concevaient Pierre d'Esquîlin et saint Ambroise. '

Le cierge se compose de trois parties : de la cire qui est la chair très blanche de Jésus, de la mèche insérée dans cette 'cire qui est son âme très pure cachée sous l'enveloppe de son corps, du feu qui est l'emblème de sa divinité.

Le cierge est donc la figure du Christ ; dès lors,

on rapporte à la Vierge médiatrice pour (jumelle présente, ellô^nême, au Père ocm Fils, et qu'il intercède pour noua; et cette intervention, elle peut également avoir lieu par le truchement moins valeureux des saints; mais^ il faut Tavouer^ le culte de Dulie, tel qu'il se pratique dans la plupart des églises, est absurde. On offre, à certains saints, des cierges^ eix toute piropriété, à titre de cadeau^ poor eux ; on les honore ainsi par une çblation personnelle, si bien qu'on leur fait adresser des. prières par le Seigneur, au lieu de les leur faire adresser au Seigneur, ce qui est dénué de sens.

A moins alors que Ton n'accepte la médiocre symbolique de saint Charles Borromée qui, ne voyant dans le cierge qu'une image des trois vertus tliéologalQs, assimile sa lumière à la Foi^ sa forme à l'Espérance, sa chaleur à la Charité.

Dans ce cas,, on l'allumerait dc\ ant une statua^ de célicole, afin d'obtenir, par son entremise^ que la Sauveur développât en nous le ferment de cesi vertus qui lèvent, contrariées par les levains ùd vice, avec tant de lenteurs et tant de peines.

Mais à Lourdes, un autre symbole plus vivant et plus pénétrant s'impose, le symbole de la communion des âmes si lucidement exprimé par le mélange de ces flammes.

Vraiment, si l'on y réfléchit, le spectacle de ces milliers de cierges en ignition est admirable 1

Quels navrements désordonnés et quels espoirs tremblants, il» recèlent I de combien d'infirmités, de maladies, de chagrins de ménage, d'appels désespérés, de conversions, de combien de terreurs et d'affolements, ils sont l'emblème I — Cette Grotte, elle est le hangar des âmes en transe du monde, le hangar où tous les écrasés de la vie viennent s'abriter et échouent en dernier ressort ; elle est le refuge des existences condamnées, des tortures que rien n^allège ; toute la souffraoce de Tunivers tient^ condensée, en cet étroit espace.

Ah 1 les cierges, ils pleurent des larmes désolées de mères et peut-être donnent^ils les simulacres exacts des douleurs çui les brûlent ; les uns, pleurant précipitamment, à chaudes larmes, les autres se contraignant, pleurant en de plus tardives gouttes ; et tous sont fidèles à la mission dont ils forent/ chargés ; tous, avant d'expirer^ se tordent plus violemment^ jettent un dernier cri de leurs flammes devaiif la Vierge !

Evidemment, il en est de plus éloquents que d'autres auprès de Dieu ; et, à n'en pas douter, les plus humbles sont les plus persuasifs; ces prétentieuses colonnes de stéarine, achetées sur place ou envoyées par des gens riches, ont, en raison même du faste qu'elles affirment, le moins de chance, tout en priant plus longuement, d'être accueillies et certainement la pitié divine va à ces pauvres petits

lumignons qu'on allume en bottes, qui confondent leurs désirs et leurs flammes, qui s'unissent, ainsi qu'à l'église même, en une supplique commune. Ils sont bien l'image des miséreux, des gens du peuple qui s'entr*aident, alors que les cierges aristocratiques vivent, seuls, à l'écart.

Et c'est alors que la basse besogne du feutier de la grotte s'exhausse, devient sublime.

Cet homme qui n'envisage que la propreté de ses herses et de ses ifs, opère inconsciemment l'œuvre magnifique de la communion des âmes ; il assemble les oraisons, les dresse vers la Madone en des gerbes de feu ; il bouleverse les conditions ordinaires de la vie, en confondant les classes ; il les ramène aux préceptes des Evangiles; iladjuve, en amalgamant les racines des gros cierges aux radicelles des petits qui achèvent de se liquéfier, les instances des riches, les unissant à celles des pauvres devant le Seigneur, forçant en quelque sorte la main à la Vierge, en augmentant le poids insuffisant de leurs prières, en sauvant les plus débiles par le secours des plus forts.

Ici, c'est la Société retournée, le monde à l'envers ; ce sont les indigents qui font l'aumône aux riches.

Le cierge, que les incrédules considèrent comme une des formes les plus puériles de la superstition, est l'agent le plus extraordinaire qui soit des âmes

dont il matérialise les sentiments et véhicule les vœux. Les âmes l'imprègnent, en effet, de leur fluide et je songe par analogie aux expériences du colonel de Rochas, au transfert de la sensibilité sur un objet inanimé, sur une chose inerte; je songe, et sans qu'il soit question d'hypnose ici, que par la seule puissance de la Foi, ces stéarines peuvent s'injecter d'effluves, détenir un peu de la sensibilité de ceux qui les offrent et vraiment prier.

Il est permis de penser aussi que cet élément du Feu à Lourdes n'est que le servant de cet autre élément qu'est l'Eau. Beaucoup de guérisons ont lieu devant la fontaine ou dans l'intérieur des piscines; on commence par la Grotte et l'on finit par la Source. Il semble que Lourdes puisse se résumer en cette phrase : Ce qu'on demande ici par le Feu, on l'obtient par l'Eau.

,B temps des grands pèlerinages internar^ tîonaux est yenu ; le vertige de la ville, assaillie de toutes parts^ commence ; les pèkfins de la Lorraine^ de la Champagne, de la Provence, jde la Normandie, du Rouergue et du Berri, S€^nt là. Une armée de Belges, débarquée d'hier, envahit l'esplanade et sillonne les rues; l'on attend, ce matin, les trains de la Bretagne, avec une nouvelle escouade de Belges et de Hollandais.

Lourdes craque déjà dans rindéserrable ceinture de ses monts. La pluie a cessé ; une poudre viàlette tombe du ciel, implacablement pur, sur les montagnes qui se précisent. Le grand et le petit Gers dorent, au soleii, la carapace cendrée de leurs rocs et k& qudques plaques des pâturages, collées sur leurs flancs, s'éverdument. Quelque chose

raonte lentement dans une ramure, creusée sur l'un des versants; Ton dirait d'un ver blanc qui rampe; c'est le funiculaire qui, tantôt en plein jour, tantôt dans Tombre des tunnels, grimpe jusqu'à la cime. Il semble que le soleil vanne du bienêtre et blute de la joie sur la vallée où retentit le son du cor de chasse qui sert d'appel au marchand de chiffons dont la carriole apparaît sur la route, au loin.

Je descends pour assister à l'arrivée des fidèles du Finistère et du Morbihan ; les rues de la vieille ville et le pont débordent; il faut jouer des coudes pour se frayer passage ; l'indolent troupeau des Bretons tourne sur lui-même, piétine sur place, rabattu par ses prêtres qui le lancinent comme des chiens de garde ; mais les boutiques de bondieuseries hypnotisent les femmes et il devient néces-^ saire de les tirer par le bras, de les pousser par le dos pour les faire avancer. Mal éveillées, ahuries, elles regardent, ainsi qu'au sortir d'un songe, traînant avec elles de lourds paniers et des bidons, et la plupart des hommes vont, bras ballants, causant à peine, l'esprit gourd, ruminant, tel qu'un bétail, on ne sait quoi. La vérité est qu'ils sont éreintés par des nuits de chemin de fer et si dépaysés ! — Ils apportent au moins un peu de couleur locale dans le monotone assemblage des gris et des noirs des autres provinces. Les hommes ont gardé le cha*

peau à ruban de velours, la veste et le gilet, bleu de roi ou violet d'évêque, passementés de broderies jaune serin et tiquetés de boutons à grelots de cuivre ; mais le buste seul a conservé la nuance et la forme du terroir ; le bas est quelconque, d'une laideur malpropre qui tranche avec la partie quasifraîche du haut. Une ceinture dezouave, d'un azur à laver le linge, limite les deux zones de la veste amusante et de l'ennuyeuse culotte, achetée dans les laissés-pour-compte des regralîers d'un port. Quelques-unes sont à ponts, mais elles sont, comme les plus modernes, tissées avec des laines de teinte purée de pois ou ardoise ; d'aucunes même, lissées et salies par l'usage , ont pris ce ton d'un brun gras qu'ont les olives noires ; un seul homme, dans tout le pèlerinage, arbore le costume complet avec les" grègues et les jambières, couleur de cannelle, un vieux, grand et très droit, auxlongs cheveux blancs, à la face rose, aux yeux secs et crus, en retrait dans un teint cuit.

Et presque tous ces marins ont des traits rigides, des épidermes d'ancien buis, des prunelles claires, de ce bleu froid qu'ont, dans le Finistère^ les moutons noirs.*

Les femmes grasses ou osseuses, avec des peaux de pelure d'oignons, salées par les embruns, des yeux lapis ou vert de mer, les jeunes filles aux têtes d'oiseaux et aux crânes durs, sont empaquetées

dans des cloches superposées de jupes où se perçoivent des lisef es, colorés avec le rose aigre et le violet criard de TaBiline. Elles aussi, sont de n ioi*^ porte quelle région, à partir de la ceinture et redevleanent, de la taille à la nuque, Bretonnes^ quelques-unes ^'accoutrent de collerettes godronnées^ tuyautées de petits plis comme du temps de Louis XIII et de corsages soutachés de croissants^ ou de pinces de crabes, en velours; nme ou deux, issues du fond du Finistère, ressemUent à des Hollandaises avec leurs robes, frangées d'orange et les baroderies en paillons de leur coiffe ; toutes se reconnaissent, dans la foule, à leurs bonnets cocasses et vailles ; ils affectent, en effet, les plus étranges formes^ depuis le pot de fleur, posé à kt renverse, sur lie chignon, le casque amidonné et la courte œître, jusqu'aux élytres du papillon et au sabot du cypripedium, de Torchidée ouv^te ea vide-poche et munie d'ailes.

En ce tas de l'Armorique qui vermille dans las rues et sur le pont,desestropiats et desmanchols, des enfants déformés, aux membres interrompus^ des vieillards dont les goîtres pendent pareils à d'ép normes poires, des vieilles femmes qui claudiqiueat, appuyées sur leurs potences, des aveugles avec dies prunelles en blanc d'œuf, sont entourés et suff eillés par les sœurs du Saint-Esprit dont le costume qui paraît découpé dans de la toile écrue,

arec tout juste na bout de noir au capuchon, met un samrire de blancheur dans le ton foncé des habits et des robes.

Les prêtres^ à figures de terriens et de pêcheurs, s'impatientent de ne pouroir hâter la marche du troupeau, mais ils ont beau s'évertuer en remontraneesy les femmes s'égaillent et l'une d'elles, arrêtée au milieu du poat, sur le trottoir, pour se faire cirer ses chaussures^ ^scute avec le frottetir qui lui réclame deux sous et prétend n'en devoir qu'un parce que, dît-elle, ses pieds ne sont pas grands.

Enfin, la procession atteint un saint Michel de lH*onze qui valse sans grâce sur le corps renrersé d'un vague notaire déguisé en démon et dépasse le nwHiument du Calvaire, placé au début de l'esplanade, et offert par celte même ^etagne à la Vierge de Lourdes ; le prêtre qui tient la tête du cortège fait halte et se retourne, le bétail l'imite; il lève le bras et le cantique commence, tandis que le défilé reprend :

Nous venons encore du pays d'Arvor, Où le sol est dur, où le cœur est fort^ Fiers de notre Foi, notre seul trésor, 09bo8 venons du pays d'Arror I

Ety tous se dirigent vers la grotte, fendant une multitude de pèlerins de toutes les proYeaancesqui

se différencient par leurs insignes, car, ici, tout le monde affiche un ruban ou une rosette, tout le monde est décoré I les Belges portent à la boutonnière une minuscule cocarde, noire, jaune et rouge, les couleurs de leur drapeau; les Bourguignons, les mêmes couleurs, barrées d'une croix de métal; les Normands, une croix de flanelle rouge; les Bretons, un Sacré-Cœur également taillé dans de la flanelle rouge ; les Berrichons, une marguerite blanche sur un fond de cendre bleue, et combien d'autres !

Ballottés par îe remous de cette foule, remorqués en avant et refoulés en queue par les sœurs du Saint-Esprit et par le clergé, les Bretons arrivent pourtant à la grotte, mais tout est plein. Le long de la rivière fourmille et l'espace est bien restreint entre les grilles de la grotte et les parapets du Gave. Les brancardiers, chargés, de maintenir Tordre, se placent en vis-à-vis et tendent des cordes pour assurer un sentier libre aux voiturettes des malades qui descendent de Thôpital. À cette heure, la basilique, la crypte qui la supporte et le Rosaire regorgent; des groupes stationnent devant les portes laissées ouvertes et entendent, de loin, U messe, et voilà que la colline des Espélugues, sur laquelle est planté le chemin de croix, s'anime, tourne sur ellemême en une lente spirale et chante.

^ Elle semble marcher avec les gens qui montent

gur les chemins en ziggag de ses flancs : c'est un pèlerinage du Quercy qui serpente, précédé d'une bannière, en clamant, avec des voix en tôles que Ton bat, un cantique où Ton distingue des « De Dious la rouzado » et des <v pitchoun ».

Ceux-là, je les connais; ils sont, en quelque sorte,' les charbonniers de Lourdes ; tout est noir en eux, habits, coiffes et robes ; pas même une tache blanche de linge, près du cou ; jusqu'à leurs traits . qui paraissent accentués par des coups de fusain. Hier ils rôdaient, renfrognés, en une ribambelle de pieux margougniats dans les rues de la ville ; et les marchands, qui savent qu'ils n'achètent rien, gouaillaient, en les regardant jargonner devant leurs devantures.

Et tandis que ce Midi sombre chemine, en beuglant, sur les lacets du coteau, on est parvenu, tant bien que mal, à tasser les Bretons près de la grotte, et ils écoutent maintenant le sermon de l'un de leurs recteurs, huche dans la chaire. Ils se tiennent découverts et attentifs et, quand le chapelet se dévide, tous fixent, béats, la statue blanche et bleue de Notre-Dame. On les bouscule, on les bourre, on pressure leurs vastes pieds pour ouvrir dahs leurs rangs une nouvelle voie pour les grabataires, nul ne se plaint et ne s'interrompt de prier; ce ne sont plus les patauds endormis de tout à l'heure, mais de braves et d'humbles gens qui im-

ploreni, avec la piété simple et forte de leur race^ cette Vierge qu'ils sont venus de si loin pour vé-^ nérer. Après le chapelet, sans bruit, sous la con* duite des sœurs, ils défileront, deux par deux, dans la grotte, baiseront le roc^ en entrant par Tune des portes de la grille pour sortir par l'autre, puis ils iront boire, à la queue leu-leu, à la fontaine*

Je me rends aux piscines. La place, KmUép par des barrières et fermée par des cordes tendues, devant les trois édicules, de style confusément gothique, collés au bas du rocher, sous le flanc de la basilique, à quelques pas de la grotte, est rem* plie de voiture ttes d'infirmes ; et des brancardiers en bérets, avec leurs bretelles de cuir qui sont le « laissez-passer », le « coupe-file » de Lourdes, vont et viennent, remontent l'oreiller d'un malade en lui donnant dans un gobelet de ferblanc à boire, très dévoués vraiment à ces malheureux qu'ils traînent, de l'hôpital aux piscinei», en faisant le métier de bêtes de somme.

Un prêtre, à mine patibulaire, avec une barbe de cinq jours, issu d'on ne sait quel fond de province, se jette à genoux, les bras en croix, face au public. Il récite à haute voix le rosaire, invoque à grands cris la Vierge, la supplie de guérir les patients que l'on baigne et l'âme embrasée de ce prêtr^. illumine ses traits et, peu à peu, agit sur les spectateurs qui s'échauffent. Ce qu'il prie bien, ce

pauvre vicaire de campagne 1 et quel accent et quels yeux ! des yeux en feu et en eau, des bràlots qui flambent dans les larmes !

Et des voiturettes arrivent encore, charriant des paralytiques bièiaes, tes lèvres détendues, consî* dérant on se demande quoi, par terre; des bydropiques, la tête rejetée en arrière, comme pour ne pas voir l'obsédante panique de leurs ventres enflés, aûfôi que des boftbonnes ; des phtisiques, creux el amers, dont les yeux vernis erreni i la ronde; dta cardiaques étouffant, levant, dans leur effort pour mieux respirer, le cou en l'air.

Et Ton rapproche ces voiturettes les unes des autres, et voici le char à bancs des grands malades, étendus sur des matelas, placés sur des civières à manches : des hommes el des femmes livides, aux traits renversés, aux nez pinces, i la bouche marquée par devEx lignes de cendre:, aux yeux pochés d'un cercle de lilas, dans du blanc.

Les brancardiers s'empressent, descendent avec précaution les civières et les déposent aux portes des piscines, fermées par des rideaux.

Devant ces figures delà douleur qui passent, le prêtre, à genoux, fouette la foule, Fexaspère par les cru de pitié dont sa voix se brise.

Se%aeur^ sauvez nos malades I Et le roulement furieux des Ave Maria reprend.

Marie, nous vous aimons I

El les grondements des Ave redoublesit — et les portières des piscines s'ouvrent. On se penche avidement pour distinguer la physionomie des gens que Ton sort; on attend uneguérison, et Ton aperçoit des êtres couchés et qui vivent encore pour souffrir; hélas 1 pour ceux-là, les suppliques de ce matin sont vaines 1 — Voyons tout de même, au dedans, si, à défaut de cpre complète, il n'y aurait pas des allégements, des rémissions. Je franchis le camp des voitures et j'écarte le rideau des baiûs.

La première fois que je pénétrai dans ces salles, j'eus une surprise; sur les récits de Zola qui peignit toujours ses toiles comme des décors de théâtre, je me les figurais très vastes ; j'imaginais au moins des pièces aérées et commodes, creusées de larges bassins, autour desquels baigneurs et malades évoluaient à l'aise. Il n'en est rien ; ces chambres ont tout juste l'ampleur des cabines de bains à bon marché. En guise de porte, une courtine; trois murs; celui du foi^d muni d'un vitrail qui n'éclaire pas et sur lequel est peint une Vierge, avec au-dessous une statuette* de Noire- Dame de Lourdes ; les deux autres sont de simples cloisons, sans ornements; enfin au milieu^ une baignoire de pierre se creuse, peu profonde, dans laquelle on descend par quelques marches et le

mobilier se compose d'une chaise. C'est, dans cet obscur réduit que la Vierge, devenue servante de bains, travaille; c'est dans ce bouge humide, avec cette eau putréfiée, qu'ElIe opère.

Et l'on est pris d'angoisse, l'on tremble presque, faisant un brusque retour sur soi-même, quand Ton songe qu'EIIe se tient, invisible, en cet étroit espace, qu'on la frôle peut-être, et que, dans une minute, Elle attestera, si elle le veut, sa présence, par une guérison I

Il faudrait avoir l'âme blanche de Bernadette pour oser rester sans vergogne aussi près d'ElIe 1 On se sent bien petit, un peu honteux même de se promener là, en simple curieux, mais, après tout, l'on n'est pas sans doute inutile puisqu'on vient la prier pour les infirmes, puisqu'on ne lui parle pas de soi, mais d'eux I

Et, machinalement, on la cherche, et l'on ne voit que sa pauvre effigie peinte sur un carreau ou moulée dans du pl&tre. — Ah ! ce que ce n'est pas Elle I — On regarde cette eau qui pourrait refléter son sourire, si elle n'avait perdu, dans la boue des plaies qu'on y trempe, la faculté de réverbérer la moindre image ; elle est opaque et elle est morte ; et pourtant, non, eHe vit, attentive et docile, prête à obéir, depuis les Apparitions, aux ordres du Prophète et du Psalmiste qui lui enjoignirent, bien avant que le Fils ne fût né, de célébrer ses louanges.

62 LES POULKS DE LaUIV1>ES

et eOe s'en acquitte, en promulguant ses miracles, maintenant qu'elle a été choiçi/s par la Mère, pour servir de véhicule aux guériso«s !

Ce matin-ci, Télroit corridor qui dessert l'antichambre des déshabillages et les cabines est obstrué par des brancards habités, lorsque j'arrive. Un vieux Monsieur dont la tête, en œof, est chauve du haut et poilue du bas, s'agite dans un costume de cycliste. Il commande, en se dandinant, morigène les baigneurs, inscrit, d'un air important, le nombre des bains sur un carnet; c'est «n sp^cîsien de grosse mouche du coche qui prêterait à iîr«^ si le spectacle auquel on assiste n'était si triste.

On se met i quatre pour déshabiller un malade dont le dos n'est qu'une plaie ; une odeur horrible de pus et de cadavre vous saisit à la gorge ; l'homme, cassé en deux, gémit et la bouche bée, les <lemls au dair. On lui attache, par pudeur, un pagne isur le ventre ; on lui passe une sangle sous les rem et, le plus adroiteanent qu'ils peuvent, les quatre baigneurs le glissent dans la pîsciae. Au contact de l'eau glacée, toute la peau lui court en ondes sur le corps ; il sufFocpie, le tête à la ren-v^rse sur les épaules; on le retire et, sans l'essuyer, on lui remet ses vêtements et on l'emporte.

On aprié, pendant ce temps-là, le mieux qu'on a pu ; mais comment ne pas se confiner dans la supplique labiale, comment penser à ce que Von

dit? le patient est à moitié évanoui et ne sait plus où il est et les infirmiers sont absorbés par leur dure besogne; moi-même, qui demande la guérœon de oe pauvre homme, je suis distrait par ce que je vois ; il ne faut donc valablement compter que sur les exorations plus libres dtl dehors que Ton entend, continues et véhémentes, dès que le rideau se lève.

Et il retombe sur une nouvelle civière qu'on amène. Il en sort un être, recroquevillé sur luimême dont le visage, rendu hagard par la souffrance, me bouleverse. Quelle pitié ! on le débarrasse de ses couvertures, de son gilet de flanelle; c'est un squelette en sueur. On le descend doucement dans Teau ; il la pétrit de ses mains crispées et râle; on l'en extrait et on le replace, tout mouillé, sur son brancard — et un autre entre.

Ah ! le regard de celui-là ! — deux flammes de gaz, allumées dans les orbites d'une tête de mort et qui sont, tour à tour, comme haussées par Tespoir et baissées par la peur; on ôte sa chemise; elle e«. maculée, par endroit, de gomme-gutte et de sang frais, empesée, à d'autres, par des taches d'humeur sèche qui la font ressembler à du sparadrap. Et l'homme apparaît, avec des grenades ouvertes dans les flancs.

Une fois dans l'eau il halète, rauque, les yeux hors du front^ et des tampons de charpie^que Ton

n'avak pas décollés, flottent. On le retire, on lui plaque, tant bien que mal, après les avoir trempés dans la piscine, ses linges de pansement et un jeune prêtre couché tout habillé, sur nn matelas, lui succède. Celui-là se meurt d'une maladie de cœur, arrivée à la dernière période. On lui déboutonne sa soutane, on écarte sa chemise, et, sur Tordre du Monsieur qui inscrit les bains^ on lui^ fait simplement des lotions sur la poitrine.

Les porteurs s'en retournent; ce sont maintenant des cris affreux, les cris d'un malheureux enfant qui supplie qu'on ne le baigne point !

Je vais dans les autres cabines ; le spectacle est le même ; des infirmes gisent sur des brancards, tandis que l'eau remue encore et clapote contre les parois de la baignoire; par instants des bouffées d'iodoforme passent dans Tair empuanti par les baleines amères et les plaies; partout, traînent des bouts de charpie, des morceaux d'ouate couverts de sanie et de sang.

L'eau est devenue un hideux bouillon, une sorte d'eau de vaisselle grise, à bulles, et des ampoules rouges et des cloques blanchâtres nagent sur cet é tain liquide dans lequel on continue à plonger des gens.

Le miracle permanent de Lourdes est là; on jette dans des récipients contaminés des malades, sans attendre qu'ils aient achevé la digestion de leur repas; on trempe jusqu'au cou des femmes.

à des époques où le plus élémentaire bon sens défend à une femme de prendre un bain — et souvent, dans ce cas-là, Teau se change, d'un coup, en une mare de pourpre — et personne n'est frappé de congestion^ personne ne se ressent du saisissement glacé du bain et du manque d'essuyage. -* Les pansements antiseptiques, tant vantés par la chirurgie, sont tout bonnement remplacés, ici, par des compresses d*eau de Lourdes et les plaies ne s'en portent pas plus mal. Jamais pareilles nazardes ne furent infligées à Thygiène et pareils camouflets à la médecine. Ici, aucune infection ne se produit et aucune maladie, si elle n'est guérie, ne s'aggrave; et cette exemption s'étend aussi à Thôpital où presque jamais les alités, exténués pourtant par les fatigues du voyage et arrivés presque mourants, ne trépassent. Les décès sont, en effet, très rares dans l'établissement de Lourdes. En prenant une moyenne de quatre jours et un chiffre de mille malades qui donneraient dans les autres hôpitaux une mortalité de vingt au moins pour ces quatre jours, nous trouvons qu'ici — et depuis vingt années — les morts se réduisent, dans les mêmes conditions, à une ou deux.

Gomment, si l'on ne croit pas à une intervention divine, expliquer cette impunité assurée à Lourdes seulement et tant que Ton sera dans la zone protectrice delà Vierge?

vy

^^E nouvel hôpital de Notre-Dame des Sept Douleurs est un bâtiment énorme et inachevé. Tel qu'U est, ilparvient à héberger la multitude des patients qui s'y pressent. On couche partout» même dans des salles amorcées, réparées du vide par de simples cloisons de bois. On mange partout aussi, jusque dans les cours au-dessus desquelles l'on a tendu des bâches, sous des hangars où l'on a placé des séries de planches sur des tréteaux — et ce qui est vraiment extraordinaire — c'est que, dans le hourvari de ce camp, dans le flux et le reflux de ces entrées et sorties de malades, arrivant et repartant en même temps que lés pèlerinages dont ils font partie, dans cette promiscuité continue de gens de tous les pays dont beaucoup ne comprennent même pas le français, c'est

une discipline amicale et un ordre parfait. La nourriture, bien préparée, est servie è Fheure; tous ceux qui ne peuvent manger seuls sont assistés ; des prêtres se tiennent à la disposition des grabataires désireux de se confesser; des brancardiers sont en permanence pour les emmener à la grotte et les en ramener; et pourtant quelques sœurs de Saint-Frai, chargées de la cuisine et des salies, suffisent à la tâche, aidées par les infirmières qui accompagnent les trains et les dames de l'hospitalité de Notre-Dame de Lourdes.

C'est la division du travail, la distribution de la peine, très sagement conçues. Depuis des années que ce service fonctionne, fout marche sans encombre ; mais, il faut le dire aussi, les malades venus pour demander à la Vierge de les guérir sont des malades pieux et résignés, très doux, et celles qui les gardent le font par charité et supporteraient, au besoin je crois, bien des aigreurs et ^bien des plaintes avant que de pécher par impatience. En tout cas. Lourdes est le vestiaire des défauts; on les y dépose en Tabordant, on les reprend sans doute lorsqu'on le quitte, car rien n'est plus difficile que de tuer son vieil homme; mais il y a au moins une épuration provisoire d'âme opérée, en sus même des grâces que départit la Vierge, par le contact de la gratitude des victimes de la vie et de la miséricorde de celles qui les soignent.

L'entrée de Tliôpilal est dénuée de pompe; dans la cour qui le précède, derrière ses grilles Tisolant de la rue, c'est un bivac de voiturettes. A cette beure, toutes sont de retour de la grotte et des brancardiers, rompus de fatigue, s'étendent, à la place des patients transférés dans leurs lits^ sur les coussins ou causent, en fumant, avec d'autres qui vont et viennent, tenant des tasses de bouillon et de lait, destinées à des infirmes couchés sur des civières, sous les arcades longeant ces terribles salles du rez-de-chaussée, les salles des grands ma* lades où s'entasse Texorbitante horreur des maux incurables, des agonies charriés dans de mauvais wagons de troisième classe^ de tous les coins de la France et de l'étranger , à Lourdes.

Cell^ de droite, réservée aux femmes, vous chavire le cœur lorsqu'on y pénètre ; elle est bondée de lits très rapproché)» les uns des autres^ et dans ces lits gisent des femmes immobiles qui, tout en ayant les yeux fermés, ne dorment point, car soudain ils s'ouvrent, effarés, et se referment. Quels visages hâves et exsangues ! quelle expression de lassitude de tout et de regret de la vie, de vague espoir et de peur ! — Et la misère des paquels, l'indigence des loques et des cartons, des valises à quatre sous, entassés près des couches, ajoute la pitié de la détresse matérielle à la compassion de la souffrance de ces pauvres êtres !

Ici, Tune se dresse subitement et, prise de hoquets, rend le sang à pleine bouche, tandis qu'une dame accourue la soutient et lui essuie avec une serviette les lèvres ; là, c'est une autre qui jette d'une voix rauque une brève clameur et se tord, pendant qu'on s'empresse autour d'elle, qu'on lui mouille les tempes, qu'on lui fait respirer des sels, tout en l'assurant que ses tortures vont se terminer, que la Vierge va la gnérîr.

Au premier rang, sur la couverture d'un lit pas ouvert, la tête appuyée sur deux oreillers, une figure étrange est étendue, habillée, et les pieds cachés sous un tampon de ouate; une vieille damt, assise près de cette jeune fille qui est plutôt une enfant, me raconte sa désolante histoire.

Cette petite a la gangrène dans les deux 'pieds. On s'est décidé à l'envoyer à Lourdes, mais personne, ne voulut rester avec ^elle dans le wagon, tant l'odeur échappée de ses ulcères était fétide; le pus coulait en une telle abondance qu'il perçait tous les linges et qu'il fallut poser au-dessous d'elle un seau; les douleurs qu'elle éprouvait étaient si aiguës qu'elle couvrait avec ses cris les sifflets du train; à un moment, ne sachant plus comment la soulager, cette brave dame, qui avait consenti à demeurer dans le compartiment, seule avec elle, défit les pansements et lui mit les pieds à la portière, pour les éventer et les rafraîchir.

La malheiurense fut débarquée à Lourdes sans qu'on pût les recourrir^ car le moindre contact la faisait hurler ; elle prit son premier bain à la pish cine, ce matin et^ en une minute^ les plaies séchèrent et devinreixt indolores ; elle supporte maintenant, sans même la sentir, cette couche de ouate et, la soulevant, la dame ajoute : Voyez, Monsieur. — Et je vis des pieds qui n'en étaient plus ou qui n'en étaient pas encore^ deux éponges d'un rouge obscur^ mais deux éponges sèches. Ni sanie, ni sang, ni odeur, rien. — Encore quelques bains et Notre- Dame l'aura complètement guérie, reprend, en souriant, la dame.

Je regarde cette enfant et je cherche vainement à discerner ce qu'elle pense ; les traits sont taciturnes, comme reculés ; l'œil parle, mais il dit quoi"? une résignation infinie, une sorte d'indifférence d'cile-méme*^.. il est à la fois lointain et dolent, il est surtout grave. Est-elle absorbée en Dieu ou seulement asbasourdie par ce brusque changement d'une intolérable souffrance en un repos très doux ? je ne sais...

Par contre, quelle délicieuse femme que cette petite vieille, fine et dislingucie, si charitable, si dévouée à sa malade I Elle a subi, à son âge, les fatigues d'un long voyage pour assister cette éclopée de la vie, qui n'est pas de son monde, qu'elle connaît à peine; et elle vous entrelient de cela, ai

simplement, elle juge sa conduite si naturelle que Ton s'émeut vraiment à l'entendre; elle me demande de revenir visiter sa protégée et de prier pour elle. Âh! tout ce qu'elle voudra, la bonne Samaritaine !

Un des chapelains qui sert d'aumônier à l'hôpital, le brave abbé Darros, vient me chercher pour assister aux repas des infirmes. Me revoici dans les corridors où des dames font la navette, les unes, allant vider des bassins, les autres rapportant des bols de soupe ; et ce sont des brancardiers qu'on appelle pour soulever un impotent trop lourd; c'est une dame qui arrête l'aumônier, lui dit que le grabataire qu'elle soigne va mourir, qu'il serait temps de lui donner l'extrême-onction ; nous allons voir le malade et l'aumônier habitué aux masques des agonisants rassure la dame dont le visage attristé se détend ; c'est un va-et-vientau travers des conversations de gens qui encombrent, en causant, la place. Nous finissons pourtant par sortir de cette foule et arrivons dans le grand réfectoire.

Il est si plein que les convives s'encaqueut, coudes contre coudes; des jeunes filles, des dames, en toilettes fraîches, sous leurs tabliers, distribuent à chacun une assiette de soupe^ une part de gigot aux haricots et versent de cruchettes de grès du vin rouge, un peu coupé d'eau, dans les verres. Il y a

de tout dans cette salle dont le seul décor est un crucifix, des malades qui paraissent bien portants et déjeunent avec appétit, d'autres qui chipotent et dont on devine, sur les faces ravinées, la rémanence des maux; d'autres encore dont le crâne est embobeliné de linges cachant sans doute des bosses ou des plaies, d'autres enfin haussant, à la force des mâchoires, un gottre qui, pendant le repas, danse. •• ; ce ne sont ici que des affections présentables.

Et il en est de même dans le hangar au dehors; la colonie belge s'est installée à cet endroit et, tout autour des tables, des jeunes filles blondes, coiffées de bérets blancs, causent, rient, égaient, en les servant, les affligés ; un peu plus loin, sous Tabri des bâches tendues, stationne un camp de voiturcttes d'infirmes auxquels des dames dispensent palicmment la becquée; enfin, dans la cour, en une sorte de rancart, c'est la tablée des monstres.

Des gueules léonines et farineuses que Ton espérait abolies par l'usure des âges, se retrouvent là ; ces lèpres voisinent avec les tumeurs du cou, issues des hauts plateaux ; et ce sont des femmes qui, relevant leur voile noir, exhibent la tête de mort du lupus, avec deux trous rouges, à la place des yeux, et un as de trèfle saignant au lieu du nez; d'autres, dévorées par des canoroïdes de la face, n'ont plus qu'une moitié de visage et, afin que le liquide ne

fuie pas, en passant par le voile du palais perforé, un malheureux est obligé pour boire de te rcaverser la tète et de se pincer le nez...

Dans un autre coin, un homme, attemt d'ime adénite, s^ende d'nne grosseur de la taille d'une cilroauie, qui pari et Poreille et envahit le cou. Le crâne penche sous le poids et Thomme absorbe sa pitance, couché tout d'un côté...

Mais, dans cette cour des Miracles, il y a pis,... un paysan, amené par le pèlerinage de Coulances, déjeune, seul, tel qu'un enfant puni, la figinne contre un mur ; it se retourne pour demander du pain...oh!

n hii pend d'un trou informe et limoneux,' qui fut ja<Ks une bouche, une langue énorme. La fieau molle et violette, comme enduite de gomme', qiri la recouvre, semble morte, mais le dedans remue et vit. Les joues sont descendues avec lenrs poils, mais l& menton est oà ? comment peut-il avaler? et cependant il mâche sa viande, mais en cachette, car cette langue, pleine d'on ne sait quoi qui brandouille, dégoûte même les lupus!

Ahl Seigneur, tout de même, songez que vous avez revêtu,, pour nous racheter, la livrée humaine et ne fût-ce qu'en souvenir de ce lamentable corps que vous avez sanctifié, en le prenant, ayez pitié de celui-ci, guérissez-le!

Rap\)eIeiz-vous Timage de votre Sainte Face; die était douloureuse, elle était sanglante, mais elle

LES FOULeS DE LOURDES 7B

ne répugnait pas 1 Sauvez la dignité même de votre images par an mirade> nettoyez cette face immonde, p«rifiez-ia !

Il est effrayant, me dit l'aumônier ; et il me narre sa gène, ce matin mèmeoù il dut communier ce pauvre homme, car il ne sayait dans quelle fissure de cet antre déposer l'hostie !

Ce serait, reprend-il, un cancer d'une espèce spéciale ; mais venez et il me conduit dans le champ des voiturettes et m'arrête devant une toute petite, il sort du fond de la capote de cuir, un délicieux visage de fillette, d'une blondine, aux traits délicats, à répiderme si mince que le réseau bleu des veines #e voit dessous. Une demoiselle, assise sur on pliant, est là qui rit avec elle ; cette enfant ne souffre pas, au moins l

— Ce qu'elle a ? tenez, Monsieur.

Et la demoiselle nous montre un corps qni n'en a jamais été' un, car cette enfant est venue au monde rachitique et nouée; les jambes sont deux maigres ceps, enroulés l'un à l'autre, comme les branches d'un thyrse; les bras sont des allumettes, les doigts sont en gélatine, on peut les retourner, daifts tous les sens, ainsi qu'une peau de gant. QuAni au reste du corps, c'est un minuscule paquet de chairs pâles et désossées; comment peut-elle vivre, en étant bâtie de la sorte ?

Toujours est-il que si elle ne peut, ni marcher,

ni bouger, elle végète tristement, dans un bospicr, où cette brave demoiselle est allée la chercher pour remmener avec elle à Lourdes; el Ton sent l'affection profonde qu^elle a vouée à cet orpheline qui, elle> ne la quitte pas de l'œil, qui s'inquiète, qui devient, tel qu'un petit oiseau perdu, dès qu'elle s'éloigne.

Il faut avouer que cet hôpital est à la fois uû enfer corporel et un paradis d'âme. Nulle part, je n'ai vu, avec des maux plus affreux, tant de charité, tant de bonne grâce. Lourdes est, au poMtde vue de /a miséricorde humaine, une merveille; l'on y constate mieux que partout ailleurs la mise en pratique des Evangiles et Ton y trouve des dévotes autres que celles qui surissent dans nos églises pour arranger leurs piètres affaires avec des statues à tire-lires de Saints.

Je ruminais ces pensées en franchissant la grille, lorsque je rencontreunbrancardier que je connais; nous nous promenons ensemble dans la rue et faisons les cent pas devant les magasins de chapelets. Une équipe de pèlerins belges passe et mon ami me dit :

— Les Belges sont les seuls qui soient admirablement organisés, ici ; ils ont, sous la rampe du Rosaire, installé un bureau de renseignements et une permanence de secours; les dossiers de leurs malades, munis de certificats de médecins, vérifiés de

très près, sont les modèles du genre ; ils sont, en tant qu'administrateurs^ parfaits, mais en tant qu'hommes, c'est autre chose.

Us forment, à Lourdes, une bande à part. Nous, quand on nous appelle pour donner un coup de main, nous y allons, sans nous préoccuper de savoir si le pèlerin qu'il s'agit de traîner ou de baigner^ est français ou non. Eux pas; ils ne veulent assister que les Belges; leur compassion est patriotique et leur charité nationale.

il semble du reste que cet égoïsme et que ce besoin de bien-être qu'ils ont importés, depuis quel^ ques années, à Lourdes, n aient pas tourné à l'avantage de leurs malades, car, après avoir obtenu, au temps des premiers pèlerinages, de nombreux et de retentissants miracles, ils en obtiennent beaucoup moins maintenant. Jadis, ils venaient en troisième classe et ne quittaient pas les alités; aujourd'hui, ils ont construit un train médical composé de wagons de première, de sleeping-car, avec une chapelle pour célébrer la messe en route ; c'est le comble du confortable ; puis, une fois débarqués ici et, leurs impotents casés, la moitié des infirmiers et des infirmières prend la poudre d'escampette et part en excursion dans la montagne. Ils ont fait, en un mot, du pèlerinage une partie de plaisir; et très certainement, là-haut, ces nouvelles mœurs ne plaisent point.

«— Mais, lui dis-je^ il faut cependant tenir compte des intentions; en gens pratiques, les Belges oui voulu éviter la douloureuse horreur de ces trains d'agonisants' trimballés, en de pénitentielles voitures, d'un bout de la France à l'autre, de ces sinistres trains blancs si bien décrits par Emile Zola, et ils ont voulu que leurs malades fussent mieux installés pour moins souffrir. Ce confort serait donc, si nous nous plaçons à ce point de vue, un acte de charité...

— Peut-être, mais néanmoins les faits sont là ; renseignez-vous auprès des habitants de Lourdes^ Il n'en est pas un qui ne soit frappé de la diminution des grâces infligée aux Belges depuis qu'ils ne voyagent plus pauvrement et délaissent leur poste au chevet des grabataireS; pour aller, en bande, s divertir.

N s'attache à certains malades que Ton ne connaît pas plus qu'à d'autres que Ton ne commît pas darantage, d'ailleurs; je me répète cette réflexion en allant faire, ce matin, ma visite à Thâpital. Ces préférences ont des causes multiples, quasi inconscientes, pour la plupart. Certainement, la pitié s'émeut, plus forte, pour ceux que Ton voit le plus souffrir ou qui sont férus d'affections plus rebutantes; le souvenir de ceux-là vous hante, en effet, alors que tant d'autres infirmes, aux aspects moins imprévus, passent, sans qu'on y prête attention, en cet étonnant kaléidoscope de maux qui ne cesse de tourner dans cet hôpital où constamment des moribonds en remplacent d'autres. Il est bien évident aussi que l'on se sent, qu'on le veuille ou non, plus attiré vers une

jeune fille impotente et jolie que vers une vieille, plus touché également par les tortures d'un enfant que par celles d'un homme. Tout le monde, jecrois, se mesure à ce même étalon de sensibilité. Ajoutons encore que des sympathies que ne déterminent point, cette fois, Tavenance plus ou moins accentuée des traits, la différence des sexes, le degré plus ou moins pitoyable des douleurs subies, naissent pour les uns et pas pour les autres. L'on cause avec ces alitéslà, alors que Ton n'éprouve aucun désir d'interroger leurs voisins et dès lors une sorte de lien s'établit avec eux et l'intérêt plus spécial qu'on leur porte s'explique; mais la raison même de -^ette sympathie reste, dans ce cas, obscure ; elle dérive d'une impulsion que l'on serait bien en peine d'analyser. Enfin il y a parfois aussi, dans cette préférence, la présence d'un tiers qui vous tient plus à coeur que le malade même, mais qui vous le fait, par ricochet, aimer.

Tel est, je pense, le cas de celte petite, aux pieds gangrenés, que je vais revoir ; certes, je ne suis pas indifférent au sort de cette enfant qui a enduré le plus épouvantable des martyres, mais je suis plus requis, je le confesse, par l'héroïque dévouement de cette bonne vieille dame qui la soigne et qui est si contente que l'on vienne prendre des nouvelles de sa protégée. La petite va de mieux en mieux ; évidemment, ses pieds ne sont pas ce qu'on pourrait ap-

peler de très jolis petons; Tont-ils jamais étéd^ailleurs ? — mais ils ont maintenant la forme de pieds ; ils s'éclaîrcissent, leur rouge sombre commence à se muer en rose. Malheureusement, elle va partir avec le pèlerinage qui Tamena et je ne saurai que Tannée prochaine, en admettant qu'tJn la conduise encore à Lourdes, si elle est di^xisivement guérie. Quant à Thomme à la" langue fluctueuse- de Coutances, îl a quitté l'hôpital dans le même état qu'il y était venu ; de même aussi pour la mauviette nichée dans sa minuscule voiture; elle ne s'est pas dénouée dans les piscines et la charitable demoiselle Fa remportée, heureuse tout de même de lui avoir procuré ce voyage au grand air et cette diversion. Parmi les malades qui ont remplacé, dans les •ailes du rez-de-chaussée, ceux que Ton a réembarqués dans les trains, il y a, dans la salle des femmes, deux cas affreux. L'un est celui d'une malheureuse étendue, dans un cadre, dont on n'aperçoit qu'un bout dévisage livide dans le creux, aux ailes . rabattues, d'un oreiller ; elle est atteinte d'une tuberculisation générale et aiguë du système osseux et des poumons, le terrible mal de Pott, qui lui a déjeté la colonne vertébrale etcouvert les hanches de fistules suppurantes et d'abcès ; elle trempe dans un lac de pus. L'autre est celui d'une jeune moniale d'un couvent de Saiat-Brieuc, qui gît dans un panier d'osier; elle est jolie et semble morte ;

si LES FOULES DB LOtlRBES

les joues sont d'mie pâleur extraordinaire, les paupières sont closes, les lèvres ont le ton de la pierre-ponce. Un prêtre-brancardier cause avec une religieuse qui la garde ; il me mêle à la conversation et m'apprend que sœur Justinien a vingt-six ans, qu'après avoir été atteinte d'une pleurésie suivie d'hémoptysies, elle est, depuis un an, immobilisée par une coxalgie avec raideur articulaire et déformation du membre inférieur. Elle a la jambe enfermée dans un appareil plâtré et son état d'épuisement est tel qu'on s'étonne qu'elle puisse encore vivre.

Dans la salle des hommes, que je parcours, il y. a des cancéreux au teint de paille, des ppitrinaires mxx yeux moirés, un vieillard dont le visage peint en bronze décèle le mal d' Addison^ des paralytiques, des gens qui se traînent sur des béquilles; peu d'ulcères, viâUes du moins, mais une sorte de lèpre qui boursoufle la face d'un homme dont la peau semble travaillée au repoussoir, dans un cuir grenu, couleur de lie de vin.

Et je monte au premier; dans une des salles occupées par le pèlerinage de Belley qui vient d'arriver et qui s'installe, les sœurs du Saint-Esprit s'empressent; elles portent le magnifique costume des religieuses de l'hôpital de Beaune — elles appartiennent, en effet, au même Ordre — la robe bleue à vastes manches serrées au poignet et le hennin de toile blanche^ le costume resté intact des mo^

£BS FOUtBS DE LOURDES 83

niales da isv* siècle. L'une d'eHes console un enfant qui pleure, la jambe emprisonnée dans une l^outtière de bois; celoirlà est^ coonne la petite moniale du bas, tuberculeux et coxalg^que; il a sar la jambe et sur les reins des éruptions J'abcès. La sœur me dit que le voyage fut pénible, non à casse de cet cû^fant, mais à cause de Tune de leurs poi« trinaires qui a failli mourir en wagon, dans nn cra* chement de sang; et elle ajoute que tout cela esl oublié/ qu'il va falloir maintenant ramener ses malades guéris; et ce qu'elle Pespère, cette diarmante vieille sœur avec son regard caïuiîde et son à peine de sourire, très doux !

Je la quitte et me croise dans un couloir arec deux aveugles dont Fun a des yeux en laitance de poisson cuit et l'autre en croûte de bondon gras et ils sont conduits par un ophthalmique qui voit assez clair pour se guider mais dont les paupières retournées exsudent sans arrêt, le long des joues, de leurs liserés de jambon saignant, des traînées de larmes; et, en les contemplant, le souvenir me hante du tableau du vieux. Breughel où les gestes tâtonnants et les apparences des diverses cécités sont si bien rendus. Je pénètre maintenant dans une autre salle; là, parmi les alités amenés par les Hollandais, figure un vrai gnome, un petit garçon enfonî, tout habillé, sous une couverture, coiffé d'un chapeau tyrolien de feutre vert.

11 a une tête de bossu, blanche, comme échaudée, sans une expression, sans un pli ; il ressemble, étendu sur le dos, avec la gibbosité de sa poitrine qui bombe sous la couverture et ses membres grêles^ à une grenouille. Il paraît insensible, plongé dans une sorte de coma. On me répond simplement, qqand je demande quel mal a pu le réduire à un état pareil : « il a la colonne vertébrale pourrie. »

Quant aux autres invalides du même pèlerinage, entassés dans cette chambre, ce sont des incurables mais dont l'existence peut se prolong'er, ce sont surtout des scrofuleux et des inGrmes.

Ça sent le pouacre, ça sent le fade; j'éprouve le besoin de changer d'air et, en sortant de l'hôpital, je me heurte sur un pèlerinage qui chante avec des voix poussiéreuses et traînantes :

Chez Qous^ dans la Vienne, Nous vous aimons tous.

Marie, soyez Reine^ Chez nous^ chez nous!

Je n'ai pas de peine à reconnaître, en considérant la dégaîne lourde et musarde de ces hommes et de ces femmes et en écoutant l'air bébête et gnan-gnan de ce cantique, que ces pèlerins appartiennent à la race subalterne du Poitou.

Je fuis, pour les éviter, par une autre route, et.

k». - -, . ■^"is^â.jfai^ .

chemin faisant, je me répèle ce que chacun doit se dire, après qu'il a vu à Fhôpîtal le défilé de tant de misères et de tant de maux : Seigneur, que vous êtes bon de ne pas m'avoir infligé des maladies semblables ! Il est bien certain qu'il faut venir à Lourdes, si Ton veut se rendre compte de ce que peut devenir la loque décomposée de notre pauvre corps. Il n'est point de clinique qui présente un éventaîre aussi varié de monstres. L'on se feménaore les bêtes fabuleuses du Moyen Age, mais que sontelles en comparaison de la tête de mort du lupus qui saigne et de la langue tuméfiée qui précède le paysan de Coutances?

Je vais au bureau des constatations. Y verrai-je, après le désolant spectacle de l'hôpital, la joyeuse scène du miraculé jailli, régénéré, de la piscine? Ce bureau occupe, sous les arches de la rampe qui monte de l'esplanade à la basilique, un petit bâtiment éclairé par des fenêtres à vitres de couleur, solidement protégées contre la foule par des barreaux de fer et surmonté d'une statue en marbre de saint Luc.

L'intérieur, plutôt obscur, tapissé du haut en bas de ses murs et sur son plafond en voûte, d'un cloisonnage de faux pitchpin, évoque l'idée d'une cabine de navire. Entre les deux fenêtres, du côté de l'esplanade, une grande table et une autre formant avec elle un angle; et, cloué sur le panneau entre ces

croisées, nn crucifix ; en face une cheminée sur la tablette de laquelle est posée une statue de la Notre-Dame de Lourdes ; à gauche, une porte donnant sur une autre petite salle qui sert aux examents médicaux ; à droite, des photographies de miraculés, dans un cadre, et en vis-à-visà la porte d'entrée, une autre qui s'ouvre, derrière la rampe, sur l'allée longeant le Gave ; des banquettes, quelques fauteuils, des chaises, dès armoires qui renferment des dossiers et des registres et c'est, je crois bien, tout.

Devant la grande table, le D' Boissarie est assis et, à sa gauche, devant l'autre table, se tîen^ son adjoint, le D'' Cox. La première impression que l'on éprouve, alors qu'on assiste à Tinterrogatoire des malades, est que le D' Boissarie est un juge d'instruction, mais un juge brusque et bon enfant, et qui retourne, en souriant, ises accusés sur le gril, et Tatmable D'Cox fait alors l'effet du greffier qui, tout en écrivant, jette de temps en temps un coup d'œil sur les inculpés dont il inscrit, s'il y a lieu, la réponse.

La vérité est, n'en déplaise aux gens qui ne connaissent que par ouï- dire la clinique de Lourdes, que ces deux praticiens sont fort défiants et qu'ils ne retiennent, pour leurs annales, que bien peu des cas extraordinaires dont le défilé s'opère devant eux.

Alors que j'arrive, le D' Boissarie me fait signe

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de m'asseoir auprès de lui et il continue de causer placidement avec une jeune fille d'allore un peu bizarre, une paralytique qui déclare avoir été guérie, miraculeusement, ce matin, après un premier bain. Elle ne mi pas partie d'un pèlerinage, ne possède aucun certificat de médecin, rien qui renseigne sur ses antécédents; elle est d'ailleurs pleine de réticences et se tait sur Torigine de son mal ; mais elle a affaire à un homme patient qui l'incite à se contredire, qui lui dit : « Voyons, vous avez dû suivre tel traitement, éprouver tel et tel symptôme, et peu à peu, il finit par lui extirper la vérité, par lui faire avouer qu'elle est sujette è des attaques et qu il faut alors quatre hommes pour la tenir, et le docteur soorit, la congédie avec de bonnes paroles, et me dit : « C'est de la fausse monnaie. »

Et d'autres passent, des améliorés, maïs non des guéris. — Voyons, marchez un peu sans vos béquilles. — Et l'homme essaie quelques pas dans la pièce et s'arrête, épuisé, alors qu'on lui tend une chaise. On lui demande alors combien de temps il doit rester à Lourdes et on l'invite à revenir, avant son départ, pour un dernier examen.

Et ainsi de suite ; l'on peut vraiment attester que le bureau des constatations ne pousse pas aux miracles, car toute affection qui peut provenir d'un détraquement du système nerveux est, de prime

abord, écartée ; et quant aux autres, ron ne se prononce réellement que quelques années après, alors que Ton a pu s'assurer que la guérison s'était maintenue. Malheureusement^ ces habitudes de prudence ne sont pas celles de la presse; elle prend justement le conlre-pied de la clinique et^ à propos deguérisons surnaturelles qui a'en sont pas, donne raison à la critique obligée de ne se baser que sur des comptas-rendus forcément inexacts, A en croire les correspondants des journaux catholiques venus pour assister aux pèlerinages > les miracles foisonnent; c'est à qui en aura vu le plus. S'il en était ainsij les inguéris seraient rexceplîon, et le vrai miraculé serait celui qui ne le serait pas 1

— Connaissez-vous M"" Rouchel? me demande le Docteur Boissarie. -^ Non* — Eh bien, je vais vous la montrer tout à Theurej car elle est présentement à Lourdes et je l'attends, ce matin; el il me rappelle, en feuilletant un dossier, qu'on lui apporte, le miracle avéré, certain, celui-là, d'an lupus guéri instantanément et qui n'a jamais reparu depuis Tannée 1903, pendant laquelle eut lieu la guérison.

Je regarde ïe dossier avec lui; il est bourré de rapporiSj de certificats médicaux ; cette femme, avant de venir ici, avait été examinée par tous les docteurs de la Lorraine, traitée par tous les spécia- Uates des maladies de la peau ; tous les certificats

concordent et concluent à l'impossibilité de guérir un lupus arrivé à un état d'acuité pareille.

Ce que l'on a tenté, pour entraver la marche de cet ulcère, est incroyable; on a saccagé la mâchoire de la malheureuse, en lui arrachant les dents ; on Ta cautérisée sans mesure et le lupus n'en a pas moins continué de la dévorer vive et de répandre une odeur si nauséabonde que personne n'osait plus la panser. La figure était devenue quelque chose d'effrayant. Le nez et la bouche confondus s'ouvraient en un roug^ cratère d'où coulaient des filets de lave couleur de soufre; les joues étaient percées de deux trous de l'épaisseur d'un petit doigt et qu'il fallait boucher avec des tampons de ouate lorsque la pauvre femme s'apprêtait à manger ou à boire, de peur que les aliments et la boisson ne sortissent par ces ouvertures. Sa situation était devenue si atroce qu'elle avait résolu de se jeter dans la rivière. Un vicaire de l'église de Saint-Maximin, à Metz, où elle résidait, l'abbé Hamann, l'en empêcha et la fit admettre parmi les malades que le pèlerinage de cette ville expédiait à Lourdes.

Arrivée devant la grotte, elle prie, puis baigne ce qui lui sert de visage, à la piscine. Le lendemain, elle recommence à s'imbiberla face avec une éponge et sans plus de succès; ce même jour, honteuse, se sentant un objet de dégoût pour tout le monde, à

90 tB& FOULBS BS KHIROSS

4 heures, au moment de la procession du samt Sacrement sur l'esplanade, eUe ne yeutpasse mettre sur les rangs des malades et elle se cache dans le Rosaire, vide, à ce moment-là, derrière le grand autel. EUe lisait, agenouilléei ses prières^ dans un livre de messe quand, la procession étant terminée, MP de Saint-Dié, qui avait tenu Tostensoir rentre, pour le déposer dans le Rosaire. A ce moment, le bandeau qui lui voilait la figure se défait et tombe sur son livre qu'il macule de sang et de pus. Elle le rattache solidement, à Taide d'un double noeud et, intimidée par la foule qui rentre à la suite de Tévêque, dans Téglîse, elle s'échappe et s'en va à la fontaine pour y prendre un peu d'eau. Elle était penchée sur le robinet, lorsque le bandeau se détache encore ; un peu surprise, car elle était certaine de l'avoir très fermement noué, elle le rajuste et retourne à l'hôpital où elle se plaint qu'il ne tienne pas et demande qu'on le lui applique avec plus de soin. On l'enlève et les deux personnes qui l'ont ôté poussent un cri : Vous êtes guérie ! — Elle n'y croyait pas; il fallut qu'elle se vît dans une glace pour se convaincre qu'en effet le lupus avait disparu, comme par un coup de baguette, en une seconde. Le visage s'était réparé, le ne/ s'était restauré tant bien que mal, les trous des joues et du palais ouverts étaient bouchés ; les chairs s'étalent reconstituées d'elles-mêmes, spontanément^

LES FOULES B£ LOURBES 91

i Et, tandis que nous nous entretenons de ce phénomène inouï, la bonne femme arrive et salue, en riant, le docteur; elle peut avoir 54 ans; elle est grosse, màVche pesamment, a l'air tout à la fois d'une paysanne et d'une loueuse de chaises, dans une église. Je regarde la figure, elle est celle de quelqu'un qui se serait autrefois brûlé ; elle est mftchurée de rose et veinée de blanc; les traces des cicatrices sont apparentes* Cette femme est évidemment laide, mais d'une laideur qui ne répugne pas.

Et pendant que 4es médecins qui se trouvent dans le bureau l'examinent, je cause avec le docteur Boissarie de cet autre cas de lupus dont Zola a w^ la guérison, à Lourdes, celui de M"« Marie Lemarchand, de Gaen, devenue, sous le nom d'Élise Rouquet, l'un des personnages de son livre. La guérison qui eut Ueu, le 20 août 1882, fut ainsi que celle de M"^®Rouchel, qu'elle précéda, instantanée.

Mais, elle, se sentit guérir. A peine se fut-elle lotionnée dans la piscine qu'elle éprouva d'atroces douleurs, puis eut l'immédiate certitude qu'elle était guérie; et elle l'était, en effet; un médecin, le D' d'Hombres, qui se tenait là et qui l'avait remarquée, tandis qu'elle lavait l'horrible bouillie de sa face, et qui l'examina aussitôt après sa sortie de la piscine, a très nettement déclaré ceci : t Au lieu de la plaie hideuse, je vis une surface sèche,

comme recouTerte d'un épiderme de nouvelle formation. »

Zola n*a pas voulu avouer cette spontanéité qu'il avait constatée pourtant ; il a préféré raconter que l'aspect du visage s'améliorait^ peu à peu, que la cure s'opérait indolemment; il a inventé des étapes et des gradations pour ne pas être obligé de confesser que cette renaissance soudaine d'une figure détruite était en dehors des lois de la nature humaine; c'eût été, l'aveu du miracle.

La question est^ en effet, là. Que le lupus, si rebelle à tous les genres de médications, puisse néanmoins disparaître à la longue, c'est très possible ; mais ni les anciennes méthodes, ni la nouvelle thérapeutique des rayons invisibles ou des rayons lumineux n'ont fait et ne feront qu'il s'envole, qu'il s'évapore, par enchantement, en un clin d'œil. La nature ne peut fermer une plaie en une seconde, les chairs ne peuvent se restaurer en une minute. Ce qui constitue l'élément du miracle, en pareil cas, c'est moins la guérison que sa promptitude, que son instantanéité.

L'histoire de Marie Lemarchand, telle que Ta relatée Zola, est donc résolument inexacte ; préoccupé de fournir des arguments aux adversaires du surnaturel, il insinua, dans son volume^ en sus de la lenteur mensongère de la cure^ que ce lupus pouvait bien être un faux lupus, d'origine nerveuse.

Et après? en l'admettant, en qtioi la question serait-elle changée? 11 n'en resterait pas moins le point principal, la réfection subite des cellules et des tissus. Un ébranlement nerveux n'a pas, je présume, le pouvoir de faire repousser sur le champ des chairs ; alors? — mais la vérité est autre — l'origine du lupus de Marie Lemarchand est parfaitement connue; elle a été certifiée par les médecins, garantie par l'état même de la malade qui était atteinte de la phtisie lorsqu'elle vint à Lourdes. Son hipus était, ainsi que la plupart des lupus, d'origine tuberculeuse. Ajoutons que les tubercules des poumons sont partis en même temps que les ulcères de la face ; la Vierge a fait d'une pierre deux coups. Douze ans se sont écoulés, et ni l'une ni Taulre de ces affections ne sont revenues; Ton peut donc affirmer que W^ Marie Lemarchand est une miraculée vraiment guérie.

Et je songe maintenant aux cas semblables et cependant différents de ces deux femmes. M"« Rouchel n'a éprouvé aucune commotion, n'a senti aucun de ces souffles chauds ou froids qui sont si souvent les signes avant-coureurs des guérisons, à Lourdes; elle a été guérie, sans souffrir, sans s'en apercevoir, hors des suppliques des foules et des piscines, seule, dans un coin. M^>^ Lemarchand, elle, a souffert atrocement dans la piscine et s'est très bien senti guérir; et elle n'a pas gardé, comme M™® Kou-

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chel, trace des cicatrices de ses plaies; ni coutures Manches, ni plaques roses } sa figure est redevenue ainsi qu'elle était, auparavant.

Je suis tiré de mes réflexions par le bruit des conversations qui se croisent dans la salle; elle s'est, peu à peu, remplie; des médecins, des prêtres, des curieux se pressent; le secrétaire de TÉvêque de Tarbes, l'affable P. Eckert, entre, en qu^te de rensei^^nements pour le Journal de la Grotte qu'il dirige et il s'installe près du D' Cox; et la porte s'ouvre encore et une jeune fille, accom* pagnée de deux darnes^ demande à être examinée.

On s'enquiert de son nom. Virginie Durand, âgée de 19 ans, demeurant à Saint-Michel Chef-Chef, dans la Loire-Inférieure ; elle raconte qu'elle était poitrinaire et qu'elle a été guérie, Tannée dernière. Le D' Cox se lève, va chercher les dossiers et les registres, découvre, en effets le nom, et donne, à haute voix, lecture des pièces.

Il en résulte que Virginie Durand est venue, avec le pèlerinage nantais, l'an dernier ; elle a présenté un certificat médical constatant qu'elle était attente de tuberculose des poumons ; les crachats avaient été analysés, la nature du mal ne pouvait faire de doute. Elle avait eu de nombreuses hémoptysies et elle était tombée dans un tel état d'affaiblissement qu'elle était incapable de se tenir debout. Dans le bain où elle fut plongée, elle endura des

douleurs épouvantables et faiUit passer dans une crise de suffocation; puis avant même que d'être retirée de Feau, elle sentit un bien-être indicible qui succédait à ses tortures; et elle put s'habiller, seule, aller sans aide à la grotte, manger de bon appétit et dormir. On Ta auscultée, le jour même, et l'on n'a plus trouvé trace des lésions.

— Avez-vous un nouveau certificat de votre médecin? demande le D' Boissarie ;\Ue entend un, relatant qu'elle n'a jamais été souffrante, depuis son retour dans son pajs et qu'elle a engraissé de 24 livres.

— Voulez- vous examiner Mademoiselle ? propose le docteur à plusieurs médecins qui tournent autour de l'ancienne malade ; deux acceptent qui l'auscultent, dans la salle voisine et déclarent, en rentrant, que les poumons ne présentent rien d'anormal.

Le D' Cox rajoute au dossier le nouveau certificat, prend note de la consultation et, l'an prochain, quand cette jeune fille sera de nouveau de séjour à Lourdes, on l'examinera, afin de s'assurer si sa guérison s'est encore maintenue.

Il y en a qui, depuis quinze ans, viennent ainsi, en action de grâces, à la grotte et se rendent à la clinique, si bien que l'on suit, année par année, l'état de leur santé ; ce sont de vraies archives de familles, que ces archives de Lourdes !

— Ahl Messieurs, s'exclame tout à coup le D' Boissarie, voici un cas intéressant et que nous avons étudié de,près, il y a quelques jours ; entrez, mon enfant, entrez, asseyez-vous là.

Et debout, dans le silence subit de la pièce, il dit, en désignant une jeune fille, installée dans un fauteuil :

M"® Rosalie Monnier, que voici, fait partie du pèlerinage diocftain de Bellay; elle habite le village de Cuet où est né le Bienheureux Chanel, un père mariste, qui fut, vous le savez, martyrisé en 1840, dans TOcéanie. Sa mémoire est l'objet d'un culte fervent dans ce village; ces détails ne sont pas, vous le verrez tout à Tlieure, inutiles.

M"® Monnier appartient à une famille de cultivateurs qui eurent six enfants dont deux sont morts de la poitrine ; elle, a été prise, dès Tâge de quinze ans, d'une maladie de langueur, sans cause bien définie et qui a arrêté son développement et s'est compliquée, il y a déjà près de dix-neuf années, d'un état de dyspepsie tel qu'elle fut obligée de ne prendre que du lait et, à doses insuffisantes pour s'alimenter ; encore devait-elle, pour ne pas le vomir, l'absorber à l'aide d'un tube de caoutchouc.

Les médecins dont nous avons ici les certificats ont renoncé à la traiter ; elle gardait la chambre, ne pouvait supporter ni lumière ni bruit, et il y a quelque temps elle est devenue, par suite d'inani-

tion^ tellement faible que Ton a cru qu'elle allait mourir et qu'on Fa administrée.

Mais elle avait la dévotion de son pays, la dévotion du Bienheureux Chanel ; abandonnée par la science qui se déclarait inapte même à la soulager» elle se remit entre ses mains et, après Tavoir ardemment invoqué, elle eut Tintuilion subite qu'il obtiendrait sa guérison de la Vierge, si elle se rendait à Lourdes. Elle partit le 6 septembre, et ce long voyage de vingt-six heures fut des plus pénibles; elle vomis j^s/ju'à Lyon, arriva à jeun le lendemain soir à Lourdes où elle fut placée à l'hôpital de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Le 8, dès le matin, elle se traîna jusqu'à la chapelle de cet établissement, pria le Bienheureux et fut portée à la grotte où elle reçut la sainte communion. Aussitôt, il lui sembla qu'on lui écartelait Testomac, — qu'on le lui ouvrait, selon son expression, comme un livre — et depuis ce moment, elle ne souffre plus, mange avec appétit ce qu'on lui sert. Elle est encore un peu pâlotte, mais la reprise se fait depuis quelques jours, chez elle, à rue d'œil.

J'ai cru devoir signaler à MM. les ecclésiastiques, ici présents, parce qu'elle peut intéresser la canonisation du Bienheureux qui est actuellement soumise a la Congrégation des Rites, à Rome, Tinter- Tention de ce martyr, auprès de la Vierge, pour cette guérison.

J'ajoute, du reste, que deux fois déjà nous avons pu constater son rôle de médiateur auprès de rimmaculée Conception de Lourdes ; une fois, à propos de l'un de ses compatriotes, Vion-Dury, un aveugle incurable qui, après lui avoir fait une neuvaine, se bassina les yeux avec de Teau de la source et rec(Mivra immédiatement la vue; une autre fois, à propos d'une femme du pèlerinage de Belley qui l'implora dans la chapelle de l'hôpital de Notre-Dame et fut guérie, le même jour, après avoir communié à la grotte.

En ce qui concerne la maladie même deM"« Monf nier, j'appelle l'attention de mes confrères sur les conditions dans lesquelles cette cure s'est opérée. Cette jeune fille, malade depuis dix-neuf ans, pouvait-elle guérir par les seuls efforts de la nature? oui, évidemment; au point de vue théorique, il est permis de le soutenir, ms^ pas cependant dans l'espace d'une minute^ pendant le temps d'une communion ; car de même que la nature ne peut cica^ triser une plaie en une seconde, de même elle ne peut refaire soudainement une économie minée par dix-neuf années d'inanition. Cette instantanéité dans les résultats doit surtout vous arrêter, car il n'est pas, vous le savez, en notre pouvoir de supprimer la convalescence et de passer sans transition de la maladie grave à la santé.

Je pense, à part moi, que cette guérîson — si tant

est qu'elle persiste — s'est effectuée sans bain, Sdus verre d'eaa, sans foule, sans cris, sans bénédiction du Saint-Sacrement, après une simple communion, ce qui prouve combien toutes les hypothèses qui attribuent les cures de Lourdes au saisissement causé par Teau froide et à la suggestion des bruyantes multitudes sont fausses. Ce qu'en tout cas Ton guérit, si Ton doit guérir, d'une fajon variée à Lourdes !

^A laideur de tout ce que Ton voît, ici, finît par n'être pas naturelle, car elle est en dehors des étîages connus; l'homme seul, sans une suggestion, issue des gémonies de l'au-delà, ne parviendrait pas à déshonorer Dieu de la sorte ; c'est, à Lourdes, une telle pléthore de bassesse, une telle hémorragie de mauvais goût, que, forcément, l'idée d'une intervention du Très- Bas s'impose.

Je laisse de côté la basilique qui grelotte, maigre comme une perche, sous son chapeau de pierrot, dans son mince vêtement de j)ierre, sur le plat humide de son roc, mais que dire du Rosaire, de ce cirque hydropique dont le ventre rebondi bombe sous ses pieds ? comment définir cette bâtisse dont la forme intérieure rappellerait vaguement celle

d'un as de trèfle^ avec cinq autels disposés daiis la circonférence de chaèune de ses feuilles ? On voudrait savoir de quel style cela procède, car il y a de tout là-dedans, du byzantin et du roman, dû style d'hippodrome et de casino ; mais il y a surtout, à bien regarder de près, du dépôt de machines, de la rotonde de locomotives ; îl ne manque que les rails et la plaque tournante au milieu^ à la place du grand autel, pour permettre aux machines de sortir des coulisses et d'évoluer sur les voies de l'esplanade, en sifflant au disque.

Et cette rotonde qui devrait être enfumée par la vapeur des charbons, encrassée par la poix des suies, elle est d'un blanc de plâtre neuf; on a commencé par la parer comme une salle de théâtre^ mais le décor est inachevé ; partout cependant des ornements de faux or, des torchères électriques, lourdes et tortillées, d'une insolence de luxe atroce; des colonnes qui ne sont que des pans de murs nains et carrés, revêtus à. mi-corps de plaques de marbre, couleur de rillettes et dont les inscription des ex-voto, creusées en lettres d'or, se voient heureusement, à peine ; en fait de chapiteaux, audessus de ces piliers trapus, les versets des litanies courent, sculptés dans des feuillages, et, montant, pour atteindre, en s'incurvant, un dôme badigeonné au lait de chaux, troué d'œillères garnies de Dieu sait quelles vitres ! des colonnettcs s'effilent

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et; au bout de leursv tiges, fleurissent des plumeaux ou plus exactement des diadèmes de sauvag^es en plumes ; ça, cfest de Texotique d'opéra, de Talhambra de province. Dans l'incohérence de cet ensemble, imaginez maintenant le boniment électrique de centaines d'ampoules, allumées, le soir, et dont les lueurs fracassantes se répercutent dans les ors et les marbres des murs et vou» pourrez vous croire partout où vous voudrez, sauf dans uneéglise.

Cette, nef ou cette crypte — on hésite à qualifier d'un nom ces salles biscornues — sont évidemment le produit de l'imagination d'un brelandier en veine de gain et d'un bedeau en délire ; mais il y a pis, ee constructeur de casino religieux a du génie, si on lexompare aux peintres.

L'on a cru devoir, en effet, commander pour les niches à autels d'immenses peintures, traduites, pour que ce fût plus somptueux et que cela coât4t. plus cher, en des mosaïques que façonnèrent des fabricants de pâtes de couleur, en Italie.

Et cela dépasse tout ce que l'on pourrait rêver. L'art, même dans ses plus basses déchéances, n'a plus rien à voir, ici; ce n'est même pas mauvais, car en&i, en art, le mauvais existe; onpeutrexpliquer, le définir; la discussion qu'il suscite implique la reconnaissance peut-être d'un effort, d'une impuissanee, en tout cas, ou d'une erreur; mais ces murs GÎm^ités de cailloux tassés dans un fondcre-

vassé d'or et qui reproduisent de vagues fresques que signèrent de pauvres inconscients, ne peuvent susciter que l'idée d'une impéritie sans égale et d'un néant ; ce n'est même pas cocasse, ce n'est même pas fou, c'est puéril et c'est ganache ; ça vacarme et ça radote. Devant cette Nativité, cette Annonciation, ce Jardin des Olives, cette Flagellation ; les bras vous tombent ; le dernier élève de TEcoIe des Beaux-Ârts ferait mieux. Il ne s'agit pas, en effet, de talent, mais d'abécédaire et de rudiments et ici, c'est l'ignorance du métier, aggravée par le sentimentalisme bébête de l'ouvrier de cercle catholique qui a bu un coup 1

Aussi, va-t-on se réfugier devant le seul panneau qui ait été confié, par (jfistraction, sans doute, à un peintre, médioore, je le veux bien^ mais enfin à un peintre. Celui-là sait au moins et dessiner et peindre; Ton peut discuter l'art d'affiche et de chromo deM.Maxence, juger que son « Ascension» réduite, deviendrait une parfaite étiquette pour les boîtes à dragées d'un confiseur, mais enfin son art paraît réel si on le rapproche des vétustés enfantines des trois autres.

Et la même réflexion vous vient devant une Vierge de Manîglier, sculptée dans le tympan, audessus de la porte, tenant un enfant qui remet à saint Dominique, agenouillé, un rosaire dont les grains étaient jadis simulés par de petites ampoules

électriques qu'on allumait le soir ! on la jugerait, dans une exposition de Paris, courte et savonneuse, sans aucun caractère religieux, mais ici, elle fuigure, admirable, en face des infernales fantaisies de la maison Raffl.

Quel évêque atteint d'ablepsie, quels églisiers, agités par des forces mauvaises ont commandé et accepté de telles choses ?

Et ils ont commandé et ils ont accepté pis encore. Sans parler de la Vierge en fonte peinte de l'esplanade, auréolée d'un cercle d'amandes électriques et dont la tête de raie, aux yeux laiteux et aux joue^ livides, est celle d'une démente évadée d'un asile, il faut, si Ton veut voir jusqu'où peut atteindre Faculté du laid, grimper les lacets du coteau des Espélugues où l'on a commencé à planter un chemin de croix. Une station y est posée sur un tertre, entouré d'arbres.

Ici, les invectives défaillent. Imaginez des statues détachées d'un chemin de croix de la rue Bonaparte ou de la rue Saint-Sulpice, devenues deux fois plus grandes que nature, et campées en plein, air et se découpant sur le ciel, en plein jour.

Au centre est assis un bonhomme dont la face glabre serait celle d'un fond de culotte si elle n'avait deux yeux et, autour de cette poupée de taille démesurée, des comparses aux traits fades et secs, aux gestes pétrifiés, cernent une statue, debout,

vêtue d'une robe blanche, avançant le visage régulier de la sydonîe masculine, de l'une de ces sydomes à teintores, représentée dans des tableaux d'annonces, avec une barbe blanche d'un côté et noire de l'autre. — Gela représente Notre Seigneur devant Klâte I — Figurez-vous encore, pour animer le champ immobile de ces fantoches morts, des paysannes vivantes et ahuries qui, ne voyant tout tf abord que le Pilate assis, bien en évidence, hors des groupes, le prennent de bonne foi pour le Christ, vont à lui, Tembrassent et lui font toucher leurs chapelets. Et vous aurez un vague aperçu de cette odieuse mascarade des Ecritures !

Cette stat^n du Calvaire est la seule qui, actuellement existe. Un brave curé me racontait que l'argent manquait pour édifier les autres et il paraissait croire que Ton réunirait difficilement la somme nécessaire pour commander la suite de ces stupres divins à Raffï. Qu'il se rassure ! J^ ne connattraîs pas mes catholiques si je doutais;, une seconde, qu'ils ne fussent prêts à se laisser héroïquement dépouiller pour la joie de parfaire une telle œuvre!

Evidenymcnt, en aucun endroit, en aucun pays, en aucun temps, l'on n'a osé exhiber d'aussi sacrilèges horreurs et si Ton songe qu'elles ont été façonnées exprès pour Lourdes, fabriquées exprès

LBS F0ULB6 DE LOURDES 107

pour Notre-Dame, Ton en vient à tirer d'un pareil Bpectaole, un enseignement.

A n'en pa» douter, de tels attentats ne peuvent être attribués qu'à des facéties vindicatives du démon. C'est sa vengeance contre Celle qull abhorre et on l'entend très bien lui dire :

Je vous suis à la piste et partout où vous vous arrêterez, moi je m'établirai ; vous ne serez jamais débarrassée de ma présence ; vous pourrez avoir à Lourdes toutes les prières qui vous plairont, vous pourrez vous croire revenue aux beaux temps du Moyen Age ; les foules afflueront auprès de vous ; les hourras des miracles^ les Magnificat des guérisons, les roulements ininterrompus des rosaires, voms encenseront comme nulle part ailleurs» c'est possible; en un siècle que je malaxe et pervertis à ma guise, vous découvrirez peut-être même de la sainteté dans les âmeséparses à vos pieds, c'est encore possible ; mais l'art, qui est la seule chose propre sur la terre après la sainteté, non seulement vous ne l'aurez pas, mais encore je m'y prendrai de telle sorte que je vous ferai msulter sans répit par le blasphème continu de la Laideur; et j'obnubilerai à un tel point l'entendement de vos évèques, de vos prêtres et de vos fidèles, qu'ils n'auront même pas la pensée d'écarter de vos lèvres le eailice permanent de mes injures! Tout ce qui vous représentera>^Vous et votre Fils, sera grotesque ;

tout ce qui figurera vos anges et vos saints sera bas. Vous constaterez aussi que je n'ai rien omis ; j'ai même songé aux objets du culte, à ceux qui touchent surtout à la chair même du Christ ; je me suis spécialement occupé des monstrances et des ciboires et j'ai voulu qu'ils fussent d'un goût somptueux, atroce. L'abomination singulière pourtant de la bijouterie religieuse de l'Europe ne m'a pas suffi; vous y étiez habituée peut-être ; j'ai trouvé mieux ; j'ai requis les rastas de l'Amérique du Sud et ils m'ont compris. Je suis vraiment satisfait des articles effrayants qu'ils vous offrirent. Ah 1 les pièces de votre trésor de Lourdes, ce que je les ai, moimême, une à une, choisies t

Et ces paroles s'attestent d'une déconcertante vérité, quand on considère l'esthétique de Lourdes I

L'art est, en effet, un don particulier que l'homme emploie à sa guise, bien ou mal> mais qui n'en garde pas moins, si profane qu'il soit, le caractère divin d'un don. Il est, sous des apparences variées qui atteignent l'âme et affectent les sens, la reproduction du Beau unique et multiforme comme la divinité même qu'il représente un peu, dans son faible miroir, car le Beau infini, inaccessible à l'être déchu, est identique à Dieu même.

Et Lamennais qui se sert de termes à peu près semblables pour définir l'art, conclut : <x Le Beau,

tel que Thomme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire relation avec Dieu. »

Or, s'il en est ainsi, le contraire est également exact, et le Laid est, lui aussi, en une nécessaire relation avec le démon ; il en est le reflet, comme le Beau est le reflet de Dieu.

Il est donc évident que Ton attribue à Salan ce qui est dû au Christ, lorsque Ton portraiture Jésus et la Vierge en d'immondes images; Ton fait, dans tous les cas, son jeu; Ton pratique, en quelque sorte, un acte de magie noire, en rendant hommage au Maudit lorsque, renversant les rôles, transformant en effigies infernales les effigies divines, Ton dispose, pour sa joie, les ridicules personnages usités dans nos chemins de croix.

La laideur, Tatechnie, Tinart, dès qu'ils s'appliquent à Jésus, deviennent fatalement, pour l'homme qui les commet, un sacrilège.

La plupart des catholiques, heureusement pour eux, ne savent ce qu'ils font, car l'Esprit du mal use de prémotion et ne révèle pas à ceux qu'il incite ses desseins. Il se borne à utiliser la vilenie de la nature humaine et son peu de foi ; il agit, par l'intermédiaire des curés des campagnes et des villes qu'il aveugle et dont il accroît la vulgarité «ative du goût; il s'installe à demeure, pour les servir, dans les officines du quartier Saint-Sulpice et là, il inspire ces tenanciers de la prostitution divine et

110 LES tOULES DB LOURDES

organise, avec l^r concours, le carnavaldela Jé< rusalem céleste^ la chienlit du ciel.

Ah 1 si Ton exorcisait ces ateliers de bondie^siarderies, ce qu'il ea sortirait des larves !

Le résultat le plus clair de cet état de choses est que tout, individu qui fabrique^ que tout individu qui vend, que tout individu qui achète des produits de ce genre est un possédé inconscient.

Les prêtres devraient y réflécûir et songer aussi combien Télément juif domine maintenant parmi les débitants d'abjets de piété. Convertis ou non, il semUe bien qu'en sus de la passion du gain, ces négociants épr(mvent Finvolontaire besoin de retra^ àir le Messie, en le vendant sous des aspects sou& fiés par le démon.

L'argument- qu'invoquent certains catholiques plus compréhensifs que les autres, pour excuser cette outrance de la laideur qui sévit à Lourdes, est vnûment débile. Ils feignent de croire qu'elle est indispensable pour plaire au peuple et attirer les foules. D'abord, il n'a jamais été démontré que le peuple aimât le laid de préférence au beau ; il %nore ce qu'est l'un et ce qu'est l'autre et voilà tout; il s'enthousiasmerait aussi Inen pour une belle ceuvre, si on la lui montrait, que pour une laide; mais en fait de nutriment et de breuvage artistiques, on ne lui sert, sous couvert de reli^on, que de la ratatouille de cantine et de la ripopée f

Et puis, est-ce qu'au Moyen Age les cathédrales n'ont pas été cc^nstruites pour lui ; est*ce que les statues, les tapisseries, les retables, toutes les œuvres mag^nifiques qui parent maintenant nos mu«sées, n'ont pas été créées pour rehausser, à ses yeux, le prestige de l'Église et l'aider à prier?

Il les admirait de bonne foi et il comprenait très bien que cette splen4eur était, par elle-même, un hommage rendu à Dieu et une supplique. Sans doute, son niveau a imissé depuis... il ne sait plus. . . mais à qui la faute, sinon au clergé qui avait charge de l'instruire et qui Ta, par son ignorance et son dédain de toute esthétique, ramené à son état primitif d'indifféi'ence.

Lourdes est donc le parangon de la turpitude ecclésîale de l'art et il est, dans son genre, unique ; et pour que rien ne manque à l'œuvre scélérate que le Malin y joue, les soirs de grande fête, on illumine la façade et le clocher de la basilique, avec des ampoules électriques tricolores et Ton dessine en traits de feu la tourte dci Rosaire qui ressemble alors à une rotonde eo pain d'épices, anisée de grains roses.

Il ne resterait, en fait de divertissements pour

voyous, qu'à tirer un feu d'artifices sur la montagne

Ju chemin de croix et peu s'en est fallu qu* cette

dernière avanie ne fût commise. Un soutani^r, vonu

de je ne sais quelle province, y avait si bien songé

f[ue ron eut toutes les peines du monde à Tempe* cher d'en allumer un.

Il n*en est pas moins vrai que, même sans fusées et sans bombes, les fêtes liturgiques de Lourdes ressemblent aux fêtes civiques du 14 juillet; n'y ai-je pas entendu des fanfares de cuivre et des Ave Maria soufflés dans des pistons et des trombones? Je crois avoir, ce soir-là, souffert.

Ce pays où triomphe l'odieux spectacle de cette bravade de la beauté divine est, d'ailleurs devenu, depuis que la Vierge s'y fixa, une sorte de camp, sillonné par les grands gardes du démon.

A vrai dire, cette grotte de Massabieille lui appartenait, car c'était un lieu désert et mal famé où personne ne s'aventurait. Ses seuls hôtes étaient deux espèces d'animaux qui faisaient, l'un et Tautre, partie du bestiaire infernal au Moyen Age : les serpents qui gîtaient dans ses crevasses et les pourceaux qui s'y abritaient, alors que Paul Leyrisse, le porcher du village, les menait paître sur les rives du Gave.

Marie balaya cette fange vivante en se montrant; mais pour salir à nouveau cette grotte, Satan la fit, pendant la période même des apparitions, souiller la nuit par des ébats de couples ; « on a fait des sottises à la grotte », disaient les paysans qui n'ignoraient pas ces scandales ; puis il s'attaqua à Bernadette même, en extase, qui entendit derrière elle.

sortant du Gave, des hurlements sauvages et des cris furieux lui ordonnant de se sauver; enfin, il tenta d'amoindrir les révélations de Tenfant en suscitant des visions plus ou moios bizarres à un groupe de possédées dont les divagations essayèrent de troubler la confiance des habitants.

Mais bientôt le bon sens revint et Bernadette fut écoutée ; alors il changea de tactique et il attisa la passion du gain chez ces carriers qui se transformèrent en hôteliers, en marchands de chapelets et de cierges et dévalisèrent, à qui mieux mieux, les pèlerins.

Et^ après l'argent, ce fut la chair. Bientôt les mœurs de ces montagnards qui étaient honnêtes, lorsqu'ils étaient pauvres, se dévergondèrent ; puis ce fut l'indécent appoint des étrangers ; des liai- ' sons impossibles dans des petites villes où chacun s'observe purent s'épanouir dans la promîschîté de ces immenses foules où Ton passe inaperçu ; ce fut, dans le hourvari des grands pèlerinages, la facilité des rencontres, l'impunité absolue des rendezvous...

Satan put se réjouir — mais il n'obtenait, en somme, que des péchés communs, que des fautes inhérentes à la misère humaine ; il ne produisait que des oublis momentanés, que des offenses passagères que la pénitence efface.

Il voulut davantage, rêva de forfaits plus pro-

114 L£8 FOUUBS D£ LOUKDBS

fonds et plus tenaces et c'est alors qu'il manœuvra, sous le manteau de la piété, et qu'il instaura le blasphème permanent, en implantant la laideur sacrilège à Lourdes.

Et c'est par cet atroce moyen — qu'il faut di- Yulg^uer à la fin, pourtant — que le vieux serpent nargue Celle qui lui écrase la tète et la mord quand même au talon 1

vu

,À vHIe esi devenue, depuis quelques jours, inhabitable. Le chiffre du pèlerinage national est dépassé. Plus de 4S.00G pèlerins bi vaquent dans un bourg de 9.000 âmes; et pourtant les trains ont pompé la Bretagne, le Berri, la Bourgogne, le Forez et le Rouergue» mais d'autres ont refoulé dans la cuve toujours pleine de noaveaux milliers de voyageurs venus de tous les points du territoire et de nombreuses caravanes de l'étranger s'annoncent.

Où loge*t-on ? il n'est plus lin taudis où Ton ne couche, en rangs de sardines pressées, sur des paillasses; pas de greniers ou de combles où des genane s'witassent ; les habitants ont loué jusqu'aux cdlîers, jusqu'aux caves; l'on a réquisitionné dans les environs jusqu'aux hangars, et des débarqués

errent, une valise à là main, en quête d*un gîte. Il va falloir organiser des trains spéciaux qui emmè* neront coucher,, le soir, dans les stations voisines, des pèlerins qu'ils ramèneront, dès Taube du lendemain, à Lourdes. Inutile de dire que les abris de la rampe du Rosaire sont pleins. Ce matin^ quand j^y arrive, c*est, en pénétrant dans les im* menses salles, une. touffeur si cuisante, si acre que je recule. Partout, sur le sol, des matelas, des femmes qui dorment tout habillées, un mouchoir sur la figure; d'autres qui se rechaussent; d'autres encore qui bâillent, les yeux bouffis et s^étirent sur le séant ; des enfants courent et se poursuivent; une petite fille pleure; et, au dehors., des hommes se débarbouillent avec un peu d'eau puisée dans le creux de la main et se secouent. Oa se croirait dans un campement de saltimbanques, dans un douar de bohémiens. Il en est de même au Rosaire qu'on essaie d^aérer en laissant ouvertes les portes ; des centaines de personnes y ont passé la nuit sur des bancs, tenues éveillées par les fouets de lumière électrique, par les chants, jusqu'à minuit; et, à cette heure, elles ont succombé à la fatigue quand tout s'est tu et que les messes ont commencé. Les sacristains sont sur les dents.. Ils ont déjà fourni le vin, les hosties, le linge pour plus de mille messes qui se sont débitées dans le Rosaire, cette nuit, et qui vont continuer maintenant

jusqu'à deux heures du jour. On les célèbre par« tout, sur des autels improvisés de planches ; il y en a en haut jusque dans la galerie des grandes orgues; et les prêtres s'assistent les uns les autres, el l'aidé nettoie, après la communion, le calice, à la place de l'officiant pour que le sacrifice finisse plus vile et qu'il puisse à son tour, et sans tarder, être servi. Et il en est ainsi dans la basilique, dans la crypte, dans l'église du village, dans les couvents, partout où l'on a pu dresser des simulacres d'autels ; c'est on moulinet de messes-express qui n'est pas sans m'inquiéter un peu; quant aux communions des fidèles, elles atteignent des chiffres exorbitants, 128.000 en ce mois.

Il va de soi qu'il est impossible d'approcher de la grotte, de la fontaine et que, si l'on veut prier et se recueillir, le plus simple est de rester chez soi.

Déjà, les pèlerins, hébergés dans le village, remplissent l'esplanade; on fait queue, comme aux abords d'uii théâtre, devant les secourables cabines, et, c'est autour d'elles une pestilence de bouse humaine et d'urine; des gens rapportent de la ville du pain, du saucisson, du vin ; et des familles, installées sur les pelouses de gazon, cassent la croûte ; on se croirait, un dimanche, au bois de Vihcennes, avec les tessons de bouteilles et les papiers gras.

Et voici que, dans un brouhaha de poussière,

une armée de femmes s!avaiice^ en jetant des erb rauques et en gesticulant. Je comprends^ en les Toyant de plus près, que les quatre traÎM prévus de TEspagne sont arrivés.

Ah ! ces maugrabines qui agitent des mouchoirs, envoient des baisers à la foule^ en rugissant telles que des hyènes I

Ce Bont les filles de Marie de Guipuzcoa ; elles ont Tair de je ne sais trop quoi, ces filles de Marie; la plupart, brunes et petites, avec àxs visages ronds, de gros nez, des yeux noirs, de fortes hanches et d'impétueuses croupes ; presque toutes arborent la mantille et jouent de Téventail. Quelquesunes sont affublées de costumes qui sont un compromis entre la livrée monastique et la toilette de vilk; deux ou trois ont les robes raisinnsec des Carmélites, la ceinture de cuir et une plaque d'émail au corsage, ce sont les tertiaires de sainte Tértee; d'autres sont habillées en bleu et* d'autres en noir, ce sont les enfants de l'Immaculée Conception et les filles de Notre-Dame de Compassion ; d'autres encore sont accoutrées de violet, ce sont les affiliées de la Confrérie des âmes du Purgatoire ; d'autres enfin sont vêtues de vert, la couleur de Notre-Dame Del Pilar ; pas de malades et très peu d'hommes, en comparaison de la masse des femmes, mais beaucoup de prêtres qui fument des cigarettes, pendant que celles des pèlerines qui ne s'éventent.

LES FOULES DE LOURDES il 9

pas sucent des oranges ou croquent des bâtons de chocolat.

Les paisibles habitués de Lourdes s'écartent, ahuris, devant cette poussée d'espagnoles qui les acclament ; ah ! je ne suis pas^inquiet ; ce quecelleslà vont avoir vite fait de se frayer un chemin, au travers de la multitude jusqu'à la grotte 1

Ce «rait l'instant de monter à la basilique pour assister à une messe ; elle est bourrée de monde ei force m'est de rester près de la porte. Au ruban jaune-souci qui pavoise les boutonnières, je reconnais, assis surles bancs, le pèlerinage des hollandais.

lia grand'messe commence et j'ai la surprise de l'écouter^ chantée en vrai plain-chant ; c'est la seule messe propre quej'aurai entendue à Lourdes. Un sermon a lieu, après le Credo. Tandis que le prêtre hollandais prononce en chaire un discours que je ne comprends pas, je regarde, une fois de plus, l'intérieur de la basilique.

n est d'aspect étriqué, avec la sécheresse de ses arêtes, la ténuité de ses voûtes, la couleur de cendre de ses murs ; il est très inférieur au gothique de la chapelle des Jésuites de la rue de Sèvres dont il rappelle un peu la disposition, par son assemblage de petites chapelles logées dans les bascôtés et les portes de cave ouvertes dans les pans de murs qui les séparent. Sans élévation et sans largeur, la nef est, en somme, longée de chaque

, Zà ^

côté par un étroit corridor dans lequel la foule se bouscule sans pouvoir circuler. La funeste ganache qui a construit ce misérable pastiche du xm"* siècle, n'a su réussir qu'une chose, Talliance de Tincommodité et de la laideur.

Au fond de cette nef qui s'achève en un maigre chevet, occuJ)é, lui aussi, par de minuscules chapelles, se dresse, entouré d'une grille dorée, un autel en marbre de Carrare, surmonté d'une statue de l'Immaculée Conception de Cabuchet qui n'est pas sensiblement supérieure à celle que fabriqua pour la grotte le Lyonnais Fabisch.

La bonne Bernadette s'y connaissait, sans doute, fort peu en art, mais elle ne put s'empêcher de sourire de pitié quand ce Fabisch lui présenta ses esquisses et ses maquettes. Il n'en continua pas moins de modeler et de durcir ses pains de margarine et ses bols de cérat et, quand la statue fut terminée, Bernadette, que l'on consulta pour sa voir si elle ressemblait à la Vierge, répondit : « Pas du tout » ; puis quelque temps après, alors qu'elle la vit, en place, dans la grotte, elle dut s'éloigner aussitôt, ne pouvant, nous raconte un témoin ocu- , laire, le docteur Dozous, supporter la vue d'une telle image !

Ajoutons, pour attester le manque absolu de ta« lent de ce très pieux homme, qu'il avait vu Bernadette en extase, qu'il avait par conséquent aussi,vu

un reflet divin éclairer une figure humaine et tout cela pour aboutir à cette effigie de première communiante, â cette tiède^ à cette molle fadeur I Ah ! ce qu'à notre époque la piété ne donne pas de talent! Est-ce, dans toutes les branches de Fart, assez prouvé?

Pour en revenir à la basilique, ce qui est inconcevable, c'est cet amas de bibelots de dernier ordre et de loques bariolées qui la décorent. Partout pendent aux voûtef '^r"' bannières poussiéreuses, aux ors devenus noirs; et le long de la nef, parée, au-dessus de ses arcs d'ogive et au-dessous de ses minces fenêtres aux vitres colorées comme des bonbons anglais, d'une frise dessinée avec des cœurs de métal qui simulent des lettres et reproduisent les paroles' adressées par la Vierge à Bernadette, c'est un déballage de drapeaux de toutes les nations :* Haïti, Chili, Belgique, Angleterre, Autriche, Hollande, Bolivie... et contre les murs, partout, dans les chapelles, du haut en bas^ une collection d'ex-voto ridicules, des fleurs artificielles, des couronnes de mariées, des brassards de première communion, des épaulettes, des épées, des croix de la légion d'honneur, des portraits de famille, des tapisseries pour pantoufles, des chromos. Un seul de ces ex-votô est intéressant. Il est accroché, à droite dans le chœur, près de l'autel voué à Notre-Dame de la Salette ; il contient, sous un

verre bombé, dans un cadre, des fragments d'os et d*horriblcs griffes, quelque chose comme des griffes de léopard quiseraient pétrifiée^. Ce sont les ongles d'une femme dont le bras était paralysé et la main fermée depuis des années; les ongles avaient percé la paume et poussé, en se recourbant, dans tes chairs. Elle plongea son bras dans la piscine ; il se ranima, la main s'ouvrit et les ongles et les os xîariés tombèrent dans la baignoire où on les repécha.

L'on dirait, en examinant ce déballage de bardes qui flottent au plafond, d'un séchoir et de ce fatras de babioles clouées aux murs, d'un magasin de décrochez-moi ça, d'une boutique de bric-à-brac; l'on dirait surtout que l'on s'est ingénié à loger dans une basilique un tas de choses qui n'ont aucun rapport avec elle. Tout y est incohérent et disparate, depuis les lampes du chœur, jusqu'à ces lustres à pendeloques de cristal on en verre de Venise, pendus dans la nef. Ils seraient à leur place, dans un salon, mais pas dans une église.

&ilon en haut et écurie en bas alors, car l'asphalte est substitué dans ce sanctuaire aux pavés liturgiques et aux dalles.

Tout cela est bien laid; si seulement c'était simple et naïf, mais le malheur est que ça ne l'est. pas!

En attendant, je suis reconnaissant aux hollandais de m'avoir donné une messe de pur plain-

LES Fû^nBS DE LOURDES 133

chant et je descends maintenant au Rosaire, car j'ai lu sur une pancarte affichée en un coin de porte, que les espagnols allaient, également, célébrer une grand'messe et je ne serais pas fâché de voir comment on s'acquitte des offices en Espayiie.

La rotonde du Rosaire est ainsi que la basilique d'où je sors, pleine. Je finis cependant par franchir la haie des'dos et je gagne un coin ; de là, je plonge sur le champ noir des mantilles qui s'étend jusque sur les marches de la rampe de communion ; toutes les espagnoles accroupies s'éventent; la messe commence avec diacre et sous- diacre et la petite maîtrise des hommes que les prêtres ont amenée avec eux, entonne Flntrolt.

La bonne et Texpansive Espagne, la voilà qui chante, elle aussi,- du plain-chantl A l'Introït, succède un Kyrie, inconnu de nos manuels, mais qui gémit avec une allure implorante, étrange; le Gloria et le Graduel sont déjà d'une couleur moins ancienne; quant au Credo, après avoir débuté eti musique grégorienne, il s'achève en une chevauchée à la Palestrina qui doit servir sans doute de transition avec le reste de l'office exclusivement composé de séguedilles et de fredons ; la messe est, en somme, hybride, à deux parties, mais la première est au moins belle I

Après le Credo, Monseigneur deTarbes, qui vient d'arriver, monte dans Tune des deux chaires en

marbre blanc qui flanquent, de chaque côté, l'autel, somptueux mais d'un goût^ par extraordinaire, quasi probe, et il adresse ses souhaits de bienvenue aux pèlerins. II parle simplement, d'une voix calme, détache ses mots qu'écoute attentivement un prêtre espagnol, huche dans l'autre chaire.

Et lorsque l'évéque a terminé son discours, ce prêtre le traduit aux assistants. Il le traduit? je ne sais. Tout d'abord je me demande, stupéfié, ce qui le prend celui-là I car il bouleverse son masque olivâtre, peint avec un rasoir sur les joues en bleu, se frappe la poitrine, cogne à coups de poing le rebord de-la chaire, jette les bras au ciel, hurle tel qu'un énerjçumène. Quelle singulière transposition d'un entretien placide et d'un compliment aimable en une tumultueuse harangue, en un boniment de drame !

Il s'arrête enfin, inondé de sueur, prononce quelques mots sur un ton raisonnable et aussitôt toutes les maugrabines se lèvent et poussent, par trois fois, un vivat rauque et strident ; elles se soulagent avidement ainsi de cette compression de silence qu'elles ont subie depuis qu'elles sont assises et, dès la fin du dernier Evangile, leur exubérance déborde, en mêlant leurs voix à celles de la maîtrise, en chantant la marche de Saint-Ignace, une marche mâle et rythmée qui, passée par ces timbres rugueux et suraigus, s'affirme d'une pompe barbare

et contraste violemment avec Teffroyable vulgarité des cantiques que Ton beugle ici.

On étouffe dans cette rotonde si mal bâtie qu'on ne peut suffisamment Taérer et je m'échappe avant que la ruée des mantilles n'ait obstrué les portes. Une fois dehors, je vais m'asseoîr sur un banc le long du Gave et je me remémore cette vie si peu liturgique qu'il faut suivre, à Lourdes.

Jamais, en temps ordinaire, une grand'messe en plain-chant, mais toujours une messe basse accondpagnée de pieuses turelures qui n'ont aucun lien avec elle — ou bien, ce qui est plus étrange encore, un prêtre débite tranquillement un sermon, tandis que celui qui est à l'autel continue le sacrifice ; et l'inutile bavard ne se tait que lorsque tinte la sonnette, pour i'élévation.

N'ai-je pas entendu, jadis aussi, dans la vieille église du village détruite, un « Sub tuum » clamé au moment de l'évangile et à la basilique, des Vêpres de la Vierge, exécutés par un pèlerinage du diocèse et ainsi ordonnées : deux psaumes au lieu de cinq, en fait d'hymne a l'Ave maris Stella » avec la première strophe servant de refrain aux autres, le Magnificat, et le tout sans aucune antienne I mieux vaudrait ne pas chanter les Vêpres du tout plutôt que de les réduire delà sorte. Quant au sanctortl et aux fériés, il n'en est guère question ici. Le plus souvent, l'on célèbre l'office de TAppa-

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rition dont le rite est supérieur à Lourdes à celui du Propre du Temps et à celui de la majeure partie du Commuo des Saints qu'il refoule ; mais cet office qui fut façonné par les Bénédictins de Solesmes est superbe et je serais mal Tenu à me plaindre de l'avoir entendu tant.

Je me rappelle, certains dimanches, ces Vêpres magnifiques et j'en arrive à regretter qu'on ne les chante pas toujours à la place de ces autres Vêpres si écourtées parfois qu'elles n'en sont plus.

Ces dimanches... mais il n'y avait pas alors Fétonnante cohue des pèlerinages internationaux. L'office avait lieu à la basilique; les antiennes, les psaumes en vrai plain-chant étaient exécutés par deux chœurs, l'un dans la nef, l'autre derrière l'autel. Celui, situé dans la nef, se composait du pensionnat des sœurs de Nevers, une armée de bambines, coiffées de capulets gris liserés d'une ganse bleue, expertement dressées au plain-chant par les sœurs ; l'autre, derrière l'autel, était constitué par les enfants de la mattrlse et par quelques chantres très bien formés, eux aussi, par l'abbé Darros, le mattre de chapelle, et ils alternaient les versets des psaumes et chantaient ensemble l'hymne « Omnis expertem » qui se déroulait sur une mé* lodie populaire, charmante, mais la merveille de ces Vêpres, c'était le Magnificat.

Après l'antienne, tous les enfants se taisaient;

et alors, du haut des grandes orgues, au-deâsus de la porte d'entrée, un cri rocailleux mais vibrant, explosant en une flamme, ébranlait Féglise : Magnificat !

Et une troupe de montagnards soutenait ce cri lancé à toute volée sous les voûtes, avec le tonnerre de leurs voix de bronze. C'était d'une âpreté et d'une violence, itiais c'était aussi d'une solennité jugulante, d'une gloire inouïe! Jamais tempête plus majestueuse de louanges n'avait retenti en l'honneur de la Vierge et il semblait que, nulle part encore, l'on n'eût ainsi exprimé le triomphe d'allégresse du Magnificat, comme en ces Vêpres brûlantes de Lourdes l

La disgrâce de la piètre église disparaissait ; elle ^ brouillait d'ailleurs dans les nuées gris perle de ses flocons d'encens et tremblait dans le fouillis des rayons de soleil tombés des vitres et mêlés aux foyers de lumière électrique allumés dans les centaines d'ampoules de ses lustres. On pouvait se croire ailleurs et savourer, pour quelques minutes, le bienheureux oubli de la Laideur et la joie de voir enfin ofi'rir à Notre-Dame un présent qui fût vraiment digne d'Elle.

Et je songe à tout ce qu'on pourrait amoureusement lui dispenser à Lourdes... des grand'm esses célébrées, selon le mode grégorien, ainsi que le veut d'ailleurs le Motu proprio du Pape; et des

grandes et des petites Heures dont on n'entrevoit, publiquement du moins, aucune trace dans la basilique et le Rosaire — personne n'y a entendu chanter, même le dimanche, Toffice admirable des Compiles. — Et le petit office qui porte son nom, qui fut fait exprès pour Elle n'est-il pas tout désigné ainsi que ces touchantes et que ces naïves proses que le Moyen Âge tissa pour aduler ses dou« leurs et ses liesses? — Bref, il faudrait instaurer le <( Laus Perennis » de la liturgie Mariale, à Lourdes» «— Il fonctionnejusqu'à un certain point, si Ton veut, puisque, jours et nuits, les cantiques ne cessent pas. Mais quelle Laus de pacotille, quelle louange de drogue 1 — C'est 1' « En revenant de la revue » et « le père la Victoire » de la piété; et qui dira l'obsédante importunité de ces « Âve Maria », de ces « Laudate Mariam », de ces m Nous voulons Dieu, c'est notre père >, de ces « Au ciel, nous la verrons, un jour », brailles à tue-tête sur des mélodies canailles dont la vraie place serait dans les beu« glants d'un faubourg? Et l'on en mange et l'on en boit, ici ; on s'endort et l'on se réveille en les écoutant ; c'est l'air même du pays, le vent même de Lourdes !

Il y a, pourquoi ne pas le constater, dans cette ville, un clergé montagnard, excellent mais insensible à tout ce qui n'est pas la grosse besogne des processions et des prêches . du maniement des foules ;

il est juste de relater aussi que ces prêtres qui ont remplacé les pères de la grotte, chassés de leur maison commune, sont excédés de travail, tués par les confessions et que Ton ne peut raisonnablenaent exiger d^eux qu'ils organisent encore des offices canoniaux dans les églises — seuls, des Bénédictins, installés à Lourdes, pourraient assurer ce service. — Et puis, en admettant, par impossible, que le sens liturgique existe dans cette contrée, il pourrait très bien ne pas exister. — Et combien c'est probable ! — dans les diocèses de France et de l'Étranger qui se rendent à la grotte — et il serait assez malséant de leur demander d'abandonner leur routine et de chanter, à la place de leurs rigaudons, des hymnes latines... aucun ensemble n'est donc réalisable.

Mais, tout de même, il n'en coûterait pas davantage au clergé de Lourdes de faire chanter à ses offices, à lui, du plain-chant et de suivre un peu, dans ce qu'elles peuvent avoir de concilîable avec ses occupations, les règles de la liturgie...

Je crains bien, hélas I que ce vœu ne soit aussi parfaitement inutile que les autres, car, si nous exceptons les Vêpres de la basilique, il en est, ici, de la liturgie et du chant, comme de l'architecture, comme de la peinture, comme de la statuaire. Il y a, cette fois, ensemble.

Ah ! lorsque le Diable se fait bondieusard, ce qu'il devient terrible I

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