‹ Les foules de LourdesChapitre 4 sur 6 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

Il N vît, il faut Tavoiier, à Lourdes, dans une température d'âme étonnante; c'est la diambre de chauffe de la piété. Ces hurlements inmteTTompus d'Âve, ces remous de fonlerque Fon a constamment sous les yeux, cette vue permanente de gens ^uî souffrent et de gens qui se gaudissent et mangent et boivent sur l'herbe comme un dimanche à Clamart, finissent par vous abasourdir. On vit dans nn milieu «ans proportions; l'extrême des douleurs et l'extrême des joies, c'est tout Lourdes. Au bout de quinze jours de ce régime, on ^t à point; Ton ne regimbe plus dans l'ambiance ; on aide, soi-même, sans le savoir, à la développer et le premier résultat de cet abandon de sa pei^ionne jest le désintérêt absolu de ce qui se passe dans le reste de l'univers. Les peuples peuvent s'ex-

terminer et le Fallières périr, peu importe. Lourdes seul, existe ; les journaux n'ont plus de raison d'être, on ne les achète plus ; une feuille que Ton vend sur l'esplanade les remplace tous, le Journal de la Grotte; il s'agit de savoir combien il y eut de miracles hier et, hormis cette question, plus rien ne vaut. Une note du bureau des Constatations, insé* rée dans le journal même, prévient le public que ces annonces de guérisons sont hâtives et non contrôlées; ces réserves ne. sont admises par aucun lecteur; tout individu qui entre dans la pièce du D' Boissarie ou qui en sort doit être un miraculé ; les prêtres sont encore plus enragés que les autres pour vouloir discerner des miracles partout ; j'en ai vus qui se précipitaient sur des femmes que Ton emportait de la clinique médicale et que Ton prétendait guéries, pour leur faire toucher leurs cha« pelets et c'étaient de simples hystériques ! — Comment s'entendre avec des geps d'une mentalité pareille ? — et des bruits courent, issus" d'on ne sait où, de prodiges extraordinaires que Ton n'a pas eu le temps de vérifier, car ils se sont produits au moment où les pèlerinages partaient ; et les détails deviennent de plus en plus confondants, à mesure qu'ils sont racontés par de nouvelles bouches; la barrière de bon sens que la clinique s'efforce d'opposer à ces divagations est vite rompue; l'on pense que le D' Boissarie met de la mauvaise vo-

lonté quand il n'accepte pas, d'emblée, l'origine miraculeuse d'une' cure; c'est une véritable débâcle de la raison !

Mais aussi, l'étrange monde que celui qui s'agite ici ! — les hommes sont, en général, mieux que ceux qui siègent sur les bancs d'œuvre des églises. Il y a bien encore, çà et là, des figures sébacées trouées d'yeux qui serpentent sous des lunettes, mais il y a aussi un élément jeune, aux visages intelligents, surtout parmi les brancardiers ; puis chez des hommes d'âge qui n'ont pas la dégaîne sournoise des bigots, une piété simple et forte, vraiment touchante ; quant aux femmes !

Il y a là des cagotes de province inouïes ; elles errent, jabotent, remuent, ainsi que des juments leurs gourmettes, leurs rosaires ; c'est à qui en récitera le plus, c'est à qui lampera le plus d'eau, à qui fera le plus de chemin de croix. Les dévoles, qui sont déjà une engeance redoutable dans les chapelles de Paris, deviennent effrayantes à Lourdes. Elles sont déchaînées depuis hier soir. Elles ont aperçu un évêque de trente ans qui a des cheveux longs et sales lui tombant dans le dos, une barbe de Christ et des mains tatouées de bleu, comme unlutleur; et elles se précipitent sur ses traces en criant : Qu'il est beau I c'est Notre-Seigneur Jésus même 1 — et lorsque le bruit se répand que ce prélat serait un évêque de Terre Sainte, c'est du délire !

Les autres pontifes qu'elles guettaient jusqu'alors pour se faire bénir et leur baiser l'anneau ne comptent plus; cet exotique qui a l'air indolent et souffreteux, les rejette tous dans la pénombre; ejt> harcelé par lés femmes^ il les bénit tant qu'elles veulent, leur tend à sucer son bonbon d'améthyste, Tidblement.ravi de son succès^

Quel est. en réalité ce romanichel violet que ses confrères me paraissent regarder avec défiance? c'est un évdque de Palestine venu en France afin de trouver pour les prêtres de son diocèse de l'argent et de taper par des quêtes les fidèles.

Et j'entends, autour de moi, des conversations de ce genre : où dit-il sa messe? ah 1 si l'on pouvait être communié par lui !

Quel concept du catholicisme dans ces tètes, de pioche; elles s imaginent que la communion distribuée par ce jeune oriental serait supérieure à celle dispensée par un simple prêtre 1

Et une fois bénies et rebénies par cette complaisante Grandeur, infatigablement elles assiègent !• fontaine et vident des gobelets d*eau; puis elles recommencent à défiler dans la grotte et elles foBt toucher à la place du roc que l'on baise sous la statue, non seulement des chapelets et des médailles, mais encore des bibelots qui n'ont aucun rap-port avec les objets du culte, tel un porte-cigared'ambre que l'une d'elles frottait sur la crasm.^

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grasse de là pierre, sans doute pour sanctiûèr les lèvres de son heureux mari 1 D'autres s'arrêtent devant le filet tendu et y déposent des lettres munies, j'aime à le croire, d'un timbre-poste pour la Mponse, afin d'obtenir que la Vierge en prenne connaissanee.

Évidemment, à Lourdes, nous atteignons les derniers bas-fonds de la piété !

Ce genre de mômières est certainement recruté dans les couches les plus inintelligentes du peuple^ mais je ne sais pas si je ne* préfère point la vulgarité de ces édifiantes oies, à la prétention de pieusardes d'un rang supérieur, issues de la souche moyenne de la bourgeoisie riche, car certaines de cellesHS sont hantées par un besoin de cabotinage, par \m désir de se faire remarquer et cette osten* tation de ferveur finit par devenir insupportable.

EUes sont là qui se traînent sur }es genoux en regardant de côté, qui récitent des chapelets, les bras en caroix, et baisent la terre. Cela est tout naturel, cela est très bien, quand c'est pratiqué par une personne simple que l'on sent vraiment recueil» lié et vraiment pieuse; mais lorsque celles qui opèrent ceft^exerctœs ont des figures réparées par des pâtes et les cheveux potassés; quand elles sont padrées^ de bijoux et vêtues d'édatantes frusques, cela sonn^ faux. Une paysanne qui prie humblement) de la sorte ne saurait être ridicule, mais il

n'en est pas de même alors que ces signaux de dé- ▼oUons s'accompagnent d'ébouriffants dehors I

Je n'ai pas vu celles-là, d'ailleurs, parmi les admirables infinnières qui soignent et baignent les malades. Il sied toujours, ici, de se rappeler Tabncgation et le dévouement de ces femmes, pour ne pas trop s'indigner contre lajgenl féminine qui fréquente Lourdes !

Il Ta y avoir aujourd'hui, plus de huit cents malades à bénir au moment de la procession. Je suivrai le cortège derrière* le Saint-Sacrement; d'habitude, je me place dans la tribune de Torgue du Rosaire. Il y a là deux losanges de jour ouverts dans les vitraux et d'où Ton embrasse toute l'étendue de l'esplanade. On domine la scène et si un infirme, en un élan subit, se lève, l'on assiste à la course des brancardiers arrivant, de toutes parts, pour l'entourer et le protéger contre la démence d'une foule qui lui arracherait ses vêtements pour en faire des reliques. Aujourd'hui je veux voir, non plus f ensemble, mais les détails de la procession et je me rends vers trois heures et demie au bureau de l'Hospitalité où le président de cette société m'attend ; ce bureau est situé à côté de celui du D' Boissarie sous les arches de la rampe qui conduit à la basilique : c'est là, dans cette pièce ressemblant, elle aussi, à la cabine d'un bateau, que se trouve le moteur qui met en marche Ténorme

machine de Lourdes. M. Christophe y tient le gouyernail et dirige le vaisseau à travers les récifs des foules. II assure la mise en train des brancardiers, le service de Thôpital et des abris, Tarrivée et le départ des malades par les trains; ce n'est pas, on peut le penser, par ce temps de pèlerinages internationaux, une sinécure. Je me suis souvent demandé comment, dans le tumulte de son bureau, envahi par les directeurs de pèlerinages, des hospitaliers, des curés, il ne perd pas la tramontane et répond, souriant et avec patience, à tous ces gens ; quand j'arrive, il achève de distribuer ses ordres, passe sa bretelle de civière et nous voilà dehors.

Nous nous heurtons à la tête du cortège qui se forme et à une multitude serrée de curieux qui encombrent les allées du Gave. On nous livre passage et nous atteignons la grotte d'où doit partir la procession.

Le Saint-Sacrement, que l'on est allé chercher dans le Rosaire, est posé sur l'autel portatif et il rutile dans cette fournaise des cires. Les évéques sont déjà là, ceux d'Avignon, d'Angoulême, d'Ayre, le jeune homme aux longs cheveux de la Palestine et des dignitaires, des chanoines afiTublés de pèlerines et de jupes mi-partie violette, mi-partie pourpre, des capucins en bure brune, des prêtres, les ans en surplis, les autres en chasubles d'or, at-

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tendent demère ces Grandeursauxquelles vient ae joindre l'év^ue. Bénédictin de Met2^ dont Ift rob« d'un violet qui tourne aU( rose me rapfielle le coi^ tumeen taSietas tout à fait rose, celui là^ dont était yétu, comme une frêle Cydalise, un prélat PortU'i> gais, l'évéque de Macao* que je vis, Tan dernier, àt laourdesb.

Desmiilierst d'ecclésiastiques, dea milliers de fidèles, UU' cierge au poing, s!étendent de la grotte à Tesplanade, tout le long du Gave; sur deux rangs, précédés de la croix^ des^ enfants de chœur, des suisses de la basilique^ chamarrés d'ar*gent sur fond bleu.

Au centre de la procession qu'ils semblent tran« cher en deux, devant des bannières qui. flottent, deux autres suisses, deux longs escogriffes amenési: par je ne sais plus quel diocèse — par celui de Nantes, je crois — sont^ habillés de vermillon et d'or et coiffés de bicornes gigantesques, surmopiés. d'un, énorme panache dccatafalque, bland;

L'on attend le signal du départ; des prêtres agenouillés prient devant le Saiiît^crement ; j'allume le cierge qu'on m'apporte; des estafettes làïqMCS vont et viennent, de reaplanadej:à la: grotte; des messieurs d'une importance incroyable jouent, le rôle d'agents de police, bousculentlesprètves^. tarabustent les pèlerins. Les étonnantes g^nftjm'ai^ je pas entradu l'un d'eux, un jour, alors cfp^om

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célébrait la messe à la grotte, dire à la foule : Nous allons donner la sainte (Communion — ce Nûus ^est ju monde I

Tout à rheure, devant Tostensoir, l'un d'eux encore semblera désigner au Christ, avec son ombrelle Jblanche qu'il agitera dans sa main, ceux des malades qu'il doit guérir, tandis qu'un autre fera le geste, bien inutile d'ailleurs, puisqu'il s'adresse à des catholiques, de s'agenouiller devant le Sainti'Sacrement, lorsqu'il se tiendra devant eux.

Enfin, avec l'assentiment de ces sacristes, la procession s'âiranle; je suis les évêques et, derrière moi, la troupe des brancardiers ferme la marche.

On chante un ambigu de latin et de français, un pot-pourri composé du Mag^iificat, alternant, versetpar verset, avec cette strophe :

Vierge, notre espérance, £tends vers nous ton bras> Sauve, sauve la France, Ne Tabandonne pas ! (Bis).

Nous avançons lentement, comme dans un couloir profond de foule et quand, après avoir longé la rivière, nous débouchons sur l'esplanade, c'est un mur de multitude, une mer de têtes qui moutonnent aussi loin que nous pouvons les voir ; la rampe, les escaliers, la terrasse au-dessus du Ro- . saire, les allées, le parvis de la basilique pullulent de ^monde. Le blanc des bonnets fourmille et des

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coups de feu sont tirés, çà et là, par des ombrelles rouges ; la montagne du chemin de croix est couverte et ses lacets débordent ; rien ne monte ni ne descend, tout grouille sur place ; jamais il n'y eut une telle affluence de pèlerins et de curieux. Des appareils photographiques sont hissés, au sommet: d'échelles, en bas de la rampe.

L'immense cirque de l'esplanade, dans le vide duquel nous allons pénétrer, est limité, formé par la haie des voiturettes des alités, posées au premier rang; derrière elles, sur des bancs, s'entassent les infirmes qui peuvent encore s'asseoir et les infirmières chargées de les garder ; et plus loin, à perte de vue^ en une masse compacte, le public s'amoncelle.

La procession qui nous précédait nous a quittés, pour la bénédiction des malades ; après avoir traversé toute l'esplanade, elle a rejoint le Rosaire, et là sur le parvis, en colonnes serrées, elle se range. Contre les portes closes, au-dessous du basrelief de Maniglier, se dressent les bannières de velours nacarat et de soie blanche, brodées d'or. D'un bout à l'autre de la façade, une grande ligne s'étend, blanche en haut et noire en bas, la ligne tracée par les prêtres dont les surplis coupent la soutane aux genoux.

Dans le buisson en feu des cierges dont chacun hausse une ramille, tous ces ecclésiastiques s'amas-

sent, avec, devant eux, sur le bord des marcheSi la troupe des enfants de chœur, revêtus de la livrée bleue de la Vierge et les suisses, aux uniformes d'aznar et d'argent, de vermillon et d'or.

Et, dans le fond de ce tableau resté, pendant quelques minutes, immobile, j'aperçois des mouvements qui s'opèrent; d'abord c'est le coup brun, le ton de motte à brûler de robes de capucins que Ton pousse en avant, et c'est ensuite la soudaine explosion des tuniques violettes et pourprées des chanoines, sortis du remous blanc et noir des prêtres et placés au premier rang.

L'évêque d'Avignon tient l'ostensoir, sous une ombrelle, entouré de sacerdotes en chasubles et de céroféraires qui portent des lanternes, aux vitres cramoisies, allumées.

Nous commençons à longer après lui, lentement, la haie des malades, et déjà le cœur s'étreint. Ah ! les visages qui divaguent de détresse et d'espoir, les visages désordonnés de ce moment-là! il y. en a qui pleurent, sans bruit, la tête basse, d'autres, au contraire, qui lèvent des yeux inondés de larmes; et des voix suffoquent, des voix à bout de souffle, des voix déjà mortes essaient de répéter le cri vivant des invocations que lance, de toute la force de ses poumons, un prêtre qui stationne, seul, sur l'esplanade :

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Seigneur, celui que vaus aimez est malade !

Seigneur, si tous le voulez, vous pouvez me guérir I

Et des bras se tendent versTostensoir, deslèyres tremblent et balbutient, des mains se joignent qui retombent, désolées, après.

Le Saint- Sacrement passe.

Une femme, la tête dans ses doigts qui ruissellent, a le corps soulevé par des sursauts.

Et rien ne bouge, les alités restent étendus.

Voilà que je reconnais dans les rangs mes pauvres amis inconnus de l'hôpital; dans le groupe des malades hollandais qui ouvrent des yeux bleus, tout noyés, dans des faces de panaris mûrs, dans des faces trop blanches, le petit gnome est enfoui sous des couvertures sur sa minuscule civière ; ses traits sont rigides, ses bras et ses jambes en fuseaux sont roides. ^11 dort ou est évanoui; et voici le môme de Belley qui a la jambe emprisonnée dans sa gouttière de bois. La sœur bleue qui l'accompagne est prosternée sous son hennin et égrène son rosaire; lui, regarde d'un airicurîeux, sans s'émouvoir.

Et le Saint-Sacrement passe.

On chante trois fois la strophe <r Monstra te esse Matrem » que la foule répète en un immense- écho qui se prolonge et résonne, repris là-haut, par les pèlerins însUllés sur h montagne du chemin de croix.

Et toujours rien ne Jiouge.

Ce champ de la maladie que nous venons de suivre, cette récolte couchée sous Taverse des maux, me semblent, hélas I bien perdus. Nous smnraes arrivés à la moitié de notre course, aux marches du Rosaire et aucun impotent n'a été, dans un souf» fle divin, projeté debout.

Là, gisent, sur des brancards, les grands malades; un homme, dont le visage couleur de feuille sèche, ouvre les yeux; deux tisons, subitement allumés, flambent dans des paupières de cendre. Il fixe avidement la monstrance, puis tout s'éteint : «on visage, éclairé une seconde, redevient un visage d'ombre ; la femme au mal de Pott, qui baigne dans son pus, n'ouvre même pas les yeux; elle paraît être déjà hors de la terre; d'autres également sont plongées dans le coma et la bouche d'une fillette que l'on essuie, écume; plus loin, dans le rang serré des matelas, je retrouve la petite sœur blanche, la sœur Justinien qui paraît morte, exposée dans son panier copime dans un cercueil.

Ah! j'ai le cœur angoissé, en la voyant. Je ne sais... je crois que celle-là va se dresser, que le ciel va enfin répondre à nos suppliques...

Le Saint-Sacrement l'enveloppe dans la croix de son éclair d'or. Elle demeure, inerte et livide...

Le prêtre accélère les invocations ; la foule les répète en un long grondement :

Seignear, faites que je voie t Seigneur, faites qae j'entende 1 Seigneur, faites que je marche 1

Et Ton entonne « rAdoremus in aeternum » — et toujours rien ne se produit; nous avons longé le devant du Rosaire; nous redescendons maintenant, à gauche l'avenue que nous avons montée à droite.

D'une voix rauque qui s'exaspère, i'implorateur clame :

— A genoux, tout le monde les bras en croix !

Et la multitude immense obéit; les prières dévalent, se précipitent et aucun malade ne se lève !

Des maux hideux défilent devant nous. Je croyais avoir tout vu à l'hôpital, hélas! il y a là des lots d'hydrocéphales et de choréiques — .un homme perturbé par la paralysie agitante, dont la tète va et vient, secouée comme un battant de cloche et dont les doigts crispés font sans cesse le geste de déboutonner son gilet; il y a surtout des êtres effrayants, sortis de je ne sais où, un vieillard qui a un mufle de veau, cachou, tout en croûtes, une femme dont le nez est devenu une trompe de tapir et dont l'oeil, entraîné par cette poussée en avant, projette un globe blanc, au bout d'un pédoncule ; il y a là, cachées derrière des voiturettes, des figures en viande écorchée et des figures en viande mortifiée, vertes; c'est un déballage db l'hôpital iaint Louis, un musée d'horreurs.

L'invocateur continue, sans se lasser.

Seigneur^ dites seulement une parole et je serai guéri I

On chante le « Parce Domine », trois fois^ et, dans un cri désespéré, le prêtre, les bras au ciel, vocifère :

Seigaeor I sauves-nous, nous périssons t

Et le cri, répété par des milliers de voix, roule dans la vallée!

Le Saint-Sacrement passe toujours et rien ne se montre.

On finit par être pris de tentation ; les reproches sont prêts à vous jaillir des lèvres. Que fait-Elle, alors qu'il lui serait si facile de guérir tous ces gens? Il y a, malgré tout ce qui peut la choquer, ici, tant de Foi, tant de prières, tant de charité, tant d'efforts, qu'attend-elle ?

Cette clairière où T exorateur rugît ses appels n'est cependant pas vide. Le Christ, Marie et les Anges sont là, qui regardent, invisibles et écoutent, silencieux. Jésus l'a formellement promis : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux ». Et nous sommes des milliers réunis pour le prier ! — Pourquoi ne répond-il pas ? Et j'ai l'immédiate vision d'un vieux tableau du

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Jugement dernier à Bruges, d'un Prîmilif des Flandres, Jan Provost, où le Christ, entouré d'une cour d'anges, «'affirme, terrible, une ^ée à la main et montre de l'autre la plaie de son cœur à la Vierge qui le supplie à genoux d'épargner les pécheurs ; et Elle réplique, au geste de courroux, en décour vrant la poitrine qui l'allaita, en opposant à son cœur percé par les hommes, son sein.

N'est-ce pasce qu'Elle doit faire ^ ce moment-ci?

Et pourtant aucun grabataire n'est allégé. Ici, une femme tend, éperdue, un enfant dont les yeux chavirent dans une face qui se décompose et retombe sur wses genoux, en sanglotant ; là, im pauvre homme, aveugle, se tient agenouillé, le chapeau à la main. Il semble demander à Dieu l'aumône et, comme aux autres, Dieu qui passe ne lui donne rien !

C'est vraiment affreux !

L'implorateur s'énerve, hurle :

Vous êtes le Christ, le fils ûvl Dieu vivant I

Et il épuise ce qui lui reste de forces, en jetant le grand cri après lequel souvent les miracles éclatent.

HosaoQali ! au Fils de David !

La foule, les bras en croix, lance furieusement

au cid cette clannear de triomphe; elle sent qu'elle joue son vH4aut.

. Et leSakit-Saoreiiient continueaa marche, indif* ferait, inseifôibleti

Je suis découragé^ je n'ai plus ravie de prier; cependant je sollicite la guérison da malheureux à la peaa boursouflée, au cuir chagriné, couleur lie devin ; il est là, si triste, grappillant ses patenôtres, dissimulant derrière la capote d'une voîturette sa lamentable figure.

La procession est revenue à son point de départ ; tous les malades ont été bénis-; nous faisons volteface et, traversantalors la clairière, dans son milieu, nous nous dirigeons, en droite ligne, sur le Rosaire.

L'on recommence V « Adoremus inastemum », Ton reprend le « Moostra te esse Matrem » et Tévêque d'Avignon atteint le parvis de l'église ; il entre sous le dais d'or qui l'attend et présente ToBtensoir, dont le métal étincelle, aux assistants. L'on chante le « Tantum ergo » et, dans le grand silence de toute l'esplanade prosternée, il élève la monstrance et trace au dessus des milliers de tètes, une croix lumineuse d'or.

C'est fini; Fôn va quérir les voitures, les civières, ramasser ce bagage de débris humains et le reporter à l'hôpital.

Ah ! tout de même! je ne puis m'empècher de songer i ces malheureux arrivés de si loin, qui ont

subi tant de fatigue de chemin de fer et qui ne sont pas guéris ! ils vont rentrer dans les funèbres salleS| rejoindre leurs lits, exténués par ces transbordements sur des brancards ou dans des attelages. — Et cependant, je me dis tout bas que ce que nous demandons, ici, à la Vierge, est fou! Lourdes a pris, en quelque sorte, le contre-pied de la Mystique, car enfin Ton devrait, devant la grotte, réclamer non la guérison de ses maux, mais leur accroissement ; Ton devrait s'y offrir en expiation des péchés du monde, en holocauste I

Lourdes serait donc, si l'on se^plaçait à ce point de vue, le centre de la lâcheté humaine venue pour notifier à la Vierge le refus d'admettre a l'adimpleo quœ desunt passionum Ghristi » de saint Paul ; et Ton pourrait s'étonner alors que la Madone opérflt des cures I

Mais d'abord, en dehors même de la vocation spéciale qui n'est pas donnée à tous d'être des victimes réparatrices, beaucoup, une fois à Lourdes, s'omettent et sollicitent la grâce que des gens plus malades qu'eux guérissent à leur place ; beaucoup, nous le savons, proposent de garder leurs souffrances en échange de conversions.

11 y a dans le camp de ces grabataires, épurés par la douleur, des abîmes de charité qu'on ignore;et combien désirent la santé moins pour eux que pour les autres, des mères pour pouvoir élever

leurs enfants, des jeunes filles pour entrer dans un cloître et servir Dieu, des religieuses pour retourner à leur poste^ auprès des infirmes !.

Combien aussi dont le rôle propitiatoire est terminé et que la Mère délivre ! d'autres qui ne sont pas guéries une année, le sont Tannée suivante, quand leur temps d'expiation est accompli; — d'autres qui n'ont rien obtenu, à Lourdes même, sont exonérées en rentrant à Paris, comme M"^ Glaser, à Notre-Dame des Victoires, ou chez elles, comme Marie-Louise Louchet d'Yvetot, qui, en 1904, s'éloigne de Lourdes ainsi qu'elle y était arrivée^ avec une plaie suppurante occasionnée par mu opération de l'appendicite et se réveille un mutin, dans sa cbambre, complètement guérie ; comme Louise Lécuyer qui, atteinte de coxalgie à la hanche droite, recouvre la santé, en septembre 1902, après qu'elle a réintégré l'hôpital de Pont-de- Veyle; comme tant d'autres enfin qui sont libérés de leurs maux, après qu'ils ont rejoint leur chez eux.

Il n'y a donc jamais lieu de désespérer, puisque bien souvent le miracle se produit quand on ne Tattendait plus.

Dans tous les cas, ce n'est pas en vain que l'on consent aux tortures du trajet de Lourdes. L'on pourrait croire que ces gens qui partent dans le mme état qu'ils sont venus, sont anéantis parle

ISO LBS FOULES DE XQUaDIS

désesp<^. Il eiiesi^très rai:emcni.ainsi, car à dé£aut d'«n allègemônt corporel, la Vierge accorde presque -. toujours la patieuce et. la résigoatiom à supporter.: ses maux. Le déplacement est, d'unefaçoa ou d'une autre, payé.

Nous voulons raisonner et notre pauvre entent • dément eat si borné ! nous ne voulons voir à LouBr^ des ^ue du palpable et da visible.! Â cette heure i où j'étais.tenté de reprocher à Notre-Dame de' ne.pas guérir tant de malheureux. Elle s'occupait cer*». tainement de chacun d'eux, agissant an mieux .de i ses intérêts, sachant que si un tel rede^renait valide, il perdrait par des sottiseA: le l)énéfîce assurv^. de ses souffrances ^^ et, dans bien de&<cas^ Elle: sauve l'âme au détriment du corps qui, s'il recouvrait la santé, . devrait bita,. . d'ailleurs, retomber malade, ne fût-ce qu'une fois. temsore,. pour mourir.

Enfin, sur ces champs catalauJBiques de la terre et du ciely sur' ce champ. de^bataille où il.ji'jr a pas de cadavres mais seulement des blessés, dans cette lutte que nons^ng^tgeons, à coups de prières,^ contre un DieuLquîirésisteetqui,.po«rdes:inûlifs que nous n'avons pas à connaître, refuse de se rendre, que deviendrait le mérite de la Foi, si nous'jfie comptions que des succès?

Je rumine ces réflexions, en suivant les voiturettes. qui montent à la queuMeu-Ieu dans les allées pour

LSa FOULES DE LOURDES ISlf

rejoindre 1 avenue de la grotte et l'hôpital; etjfj» me secoue, j'ai besoin, je le sens, de me détendre les nerfs, d'échapper à cette tristesse qui, malgré tout, m accable. Je vais aller m'attabler à la ten* rasse de l'hôtel Royal; là sont déjà réunis des. groupes d'espagnols, de belges, de hollandais. ^ Chaque pays y revit avec ses usages ; les prêtres cs-rpagnols fument des cigarettes, riant avec leurs com* p^tiiotes qui s'éventent, souriant à la foule, d^istantdes glaces ou buvant du chocolat, serrées par une équipe de Bel^ en train de lamper delà bière et' de fumer des cigares, du petit camp des îhollan- • dais qui prennent le thé ou savourent Tapéritif , lerschîedamen fumant, eux aussi, des cigares.

Cela m© rappelle les petits quartiers de l'Exposition, les cases où cha;cun apporte ses habitudes et implante, en France, un raccourci de sa patrie, un diminutif de ses mœurs; ici, c'est une petite Néerlande contenue dans les quelques flots de seft tables, séparée de la mer de la foule qui moutonne sur la chaussée, par la digue du trottoir ; les fem-* lies, aux casques d'or, qui attiraient les visiteurs diï Champ de Mars sont représentées, par deux magnifiques échantillons, non plus de servantes de bars, nmis de riches fermières du Ziiyderzée,* venues, en grand costume, avec le casque et les tirebouchons d'or et les fines dentelles. Personne ne s'occupe des autres et chacun est chez soi, à Lourdes ; les

hollandais détellenl ; il y a les directeurs de leur pèlerinage, des camériej's d'honneur du pape, reconnaissables à leur ceinture violette, et rien n'est plus charmant que la bonhomie de ces vieux prêtres, à cheveux blancs, qui ont de bons yeux et de petites bouches qu'ils plissent pour dérouler le tourbillon de fumée bleue de leurs cigares j ils plaisantent paternellement avec les jeunes hollandaises coiffées de bérets blancs et décorées d'un ruban jaune souci, avec les mères qui apprêtent, elles, le thé et s'interrompent, pour rire à leur aise, de le verser dans les tasses. Déjeunes prêtres, bien découplés, aux figures limpides, forment le cercle autour de leurs chefs et de leurs ouailles et sirotent du genièvre, en fumant. Ou devine une placidité d'âme, une absence de bourrasques nerveuses dans ce clergé qui vit comme les fidèles, ne constitue pas une caste à part, une espèce de parias ignorant tout de la vie, ainsi que notre clergé déprimé par la peureuse éducation de nos séminaires. Tous ces abbés hollandais ont Tair ravi d'arborer dans la rue cette soutane qu'ils ne revêtent en Hollande, de même que dans tous les pays protestants^ que chez eux.

L*on peut, à première vue, penser que ces compatriotes de sainte Lydwine manquent un peu d^ascétisme, mais il faut se dire aussitôt que ces ecclésiastiques ont l'ait, depuis l'aube, un véritable métier

de portefaix et de charretiers. 11 n'y a presque pas de laïques dans leur pèlerinage; aussi doivent-ils s'employer en qualité de brancardiers et de baigneurs; tous ont la bretelle de cuir' sur le dos ; ils sont échinés et il est assez juste qu'ils se reposent et se divertissent avant de reprendre, demain, leur pieux fardeau.

N'en déplaise à une ratichonne qui se plaignait à moi de ces allures, je trouve très bien ce manque de gêne, cette franchise de tenue chez des gens qui se considèrent tels que des enfants venus de loin pour rendre visite à leur Mère ; Elle les reçoit, en effet, ainsi qu'une mère, ies dispense de toute cérémonie, les installe commodément et les gâte. Ils sont chez eux en étant chez Elle; quoi de plus naturel, quoi de plus simple ?

Et puis, cet attablement au café, ces cordiaux que Ton avale sont vraiment utiles ; je le sens bien, par moi-même, moi, qui n'ai pas cependant trimé comme eux. Je suis las de plaies, de prières, de cris; les voiturettes des malades continuent de passer et je ne veux plus les regarder. Tout au plus, suis-je ému parla lamentable vision d^une grande jeune fille qu'on enlève, devant l'hôtel, de sa voiture et qu'on porte sur les bras, jusqu'à l'ascenseur, pour la remonter dans sa chambre. Elle est si défaite, si pâle qu'elle ferait pleurer de pitié! mais non, je détourne les yeux, je ne veux

iS4 ' ^C8 FOULISS DR LOUaB£S

plus voir;, j'ai tenté tout ce que j© pouvais pour ces malheureux, j'ai ardemment imploré leur guérison. Je demande grâce, moi aussi, jusqu'à demain.

Le €ri«Qticle auquel on assis te/du bord de cette terrasse, est plus amusant, plus varié que* cduî de n'importe quel café des boulevards ; tout le cosmopolitisme de Lourdes défile devant nous et Ton n'entend même plus parler le français. Des vagues de foule déferlent, de la c^ussée, sur les trottoirs. Les tramways, dont la station est en face de riiôtel, roulent dans un bruit de ferrailles, sonnent des coups de timbres, «ans arrêt, pour dégager les rails; un iurcaa télégraphique, que Ton a provisoirement installé dans ces parages, est envahi; c'est un va-et-vient de gens empresçés^ qui entrent et qui sortent. Tout autour de nous flotte une odeur de poussière et de vanille; des montagnards empestent Lourdes, du matin au soir, en promenant des paquets de vieilles gousses, aux sucs épuisés par les pâtissiers et les parfumeurs et fallacieusement ranimées par quelques gouttes d'essence ; des marchands de peaux de moutons, de tapis, de fourrures, auxquels manque >>sur la tête le fez des Juifs algériens de la rue de Rivoli, se glissent entre les tables du café et essaient d'écpuler leurs marchandises aux femmes, et, dans un brouhaha de toutes les langues

auxquelles' se mêlé le patois des Pyrénées, Ton a le tympan percé par les n^tesstridcmtes do cbakimeau ti'un fromme ^ui *amène un tro«peau.de' chèvres et vend' du laît-èhaéd â lat tasse.

Des gamins courent, crîatit : le Journal de la Grotte! lisez les derniers miracles! des fillettes, aux yeux effrontés, essaient de carotter aux passants des sous ; des religieuses filent, les paupières baissées, en récitant leurs chapelets; des prêtres de province hasardent un regard de côté sur les prêtres étrangers qui fument ; et voilà qu'un tramway descend, bourré de femmes; c'est un premier départ d'espagnoles qui vont rejoindre la gare ; et elles hanchent, braillent, des vivat, poussent des cris de bêtes fauves, agitent des mouchoirs. Les autres espagnoles, assises au café et qui demeurent jusqu'à demain à Lourdes, leur répondent ; et les jeunes hollandaises auxquelles elles envoient des baisers sp lèvent, les saluent de la main, leur souhaitent bon voyage. C'est une riposte de courtoisies, un échange de bonsoirs j toute une fraternité s'est établie, sans même Tjue l'on s'en soit aperçu, dans ce petit monde qui ne s'était peut-être pas encore parlé*

Le manteau de la Vierge couvre tout, ainsi qu'en ces très vieux tableaux de «Madones protectrices » où Marie, très grande, et debout, étend un large manteau d'hermine soutenu par deux saintes

156 Les FOULES DE LOURDFS

femmes, aa-dessus de minuscules personnages, de toutes classes, de tous pays, de tous rangs, qui prient à sa gauche et à sa droite et ne forment, en somme, qu'un unique troupeau, abrité sous une seule et même tente.

rr moi qui accusais la Vierge de ne pas guérir les malades auxquels je m'intéresse ! j'ai une vraie joie, ce nii£n. Je vais à la clinique et j'aperçois de loin la porte as^ sîégée par la foule. Je sais ce que signifie celte affluencede pèlerins. On vient d'amener au D'Boîssarie un ou plusieurs malades guéris^ ou prétendus guéris, après une immersion dans les piscines. C'est en effet l'heure des bains. Un brancardier qui me reconnaît me fait livrer passage et je pénètre dans le bureau.

— Ah bien, vous arrivez à temps, s'écrie le docteur! racontez, ma sœur, ce que vous avez ressenti lorsqu'on vous a plongée dans Teau-

Je reçois un coup en plein cœur : est-ce possible? sur une chaise est assise la petite sœur blanche de I 9.

158 tus FOULES DE LOURDES

Saîitt-Brîeuc ; elle a le rose de la fièvre sur les joues et ses yeux, que je vois pour la première fois, ouverts, brûlent en deux flammes bleues. Par terre, gisent son panier d'osier, un appareil détraqué, des fragments de plâtre, des linges tachés d'humeur fraîche.

D'une voix qui s'essouffle, la sœur Justinien, joyeusement et vite, dit : Ah ! j'ai bien souffert, toute ma hanche droite a craqué ; on m'a retirée de l'eau, mais comme je souffrais encore, j'ai demandé qu'on m'y remette et alors la douleur a cessé; j'ai senti que ma jambe était devenue droite et je me ^•uis 'levée.

— Et vous étiez depuis combien de temps immobilisée dans cet appareil, continue le docteur qpi vérifie les termes des certificats médicaux qu'il tient à la main.

— Depuis unran, mais je gardais le lit bien longtemps d^j à avant que Ton ne m'eût mise dans le plâtre, — et se parlant à elle-même elle ajoute : Ce que notre mère va être contente I

— Il faudra retourner encore à la piscine avant votre départ, conclut le docteur; la hanche a repris sa souplesse, mais il n'en est pas de même du ge- -nou ; voyons, essayez de marcher un peu,

La sœur se lève, fait quelques pas, mais péniblement ; on lui approche une chaise et tandis que le tumulte de la multitude derrière la porte et les

: LES FOULÉS DE LOURDES ; lî)9

^-jcroîsées augmeiUe, le D^Boîssarie s'écrie : « HsToïït iBoel'écfaarper quand elle sortira ! » et il donne l'or*^ dre à des inrancardiers d'aller chercher une voîtnre "îet de l'accompagner. — «Non, passez pltilôl par i Ifi porte de derrière»,'reprerid-il,— ^ màîscelle-oi^est •également ôbsirttée par une ;fo^Ie: qui veut .voir Ja sœur. On. est . obligé de s'ardjoutçr contre la porte quand. les brancardiers ont quitté la salle, pour la fermer.

— Vous savez, me dit le docteur, que: le petiidu ijipèlerinage deBelley est sur pied?

•■■ — Le petit à la gouttière de bois ?

— Oui.

Ça, par exemple, Je veux aller yérifier, par moimême, Tétat de cèt;«nfant. Je me lance, tête baissée, dans la cohue; mais je suis arrêté à chaque pas par des femmes qui m'interrogent sur Ja mala* .die de la ^religieuse mbaculée; un prêtre que je ne connais pointes t prêt àse Éâcher quand j e lui affirme que l'on ne peut formellement attester la guérison, puisque le genou reste enflé ; je crois bien qu'il me considère tel qu'un mécréant. Enfin, je parviens à m'échapper de la bousculade et, chemin faisant, je pense, qu'à défaut d'une guérison complète qui n'est plus sans doute qu'une affaire de jiours, la petite nonne a été si divinement xhangée qu'elle n'est pluSi];ecoanaissable.i.EUe,quif éls^it si incapable. de remuer, si livide, si faible, si quasi-morte, je l'ai

▼ue causant^ assise, les yeux ardents et les joues roses ! j'ai eu rimpressioii d'être en face d'une ressuscitée. Va-t-il en être de même du gosse ?

Arrivé à l'hôpital, je grimpe dans la salle réservée aux pèlerins de Belley et la première chose que j'aperçois, c'est la gouttière de bois vide sur le lit j et la bonn^e sœur au hennin frappe, en me regar* dant, joyeusement les mains.

— Croyez-vous, Monsieur, que la sainte Vierge nous gâte ! nous avons déjà deux malades guéris! la dame qui est là-bas et qui ne pouvait boîre du lait qu'à Taide d'un tube de caoutchouc ; ah bien, le veau aux pommes de terre ne Tépou vante pas maintenant ! quand elle a fini de manger sa tranche,, elle en redemande une! et le petit que vous avez visité^ quel miracle, celui-là !

— Où est-il, ma sœur ?

— Où il est? mais il court dans les corridors ; il n'y a pas moyen de le faire tenir en place; je vais vous le chercher.

Elle sort et, au bout de quelques minutes, elle le ramène.

— Ah ! dit-elle, imaginez qu'il a fallu lui acheter des souliers, puisqu'il était venu, étendu sur une litière et sans chaussures, et tandis qu'une brave dame était allée cÈez le cordonnier, il n'a pas voulu rester assis; il a galopé, pieds nus, dans les couloirs.

^ÊÊà

LCS FOULeS DE L'OURDES 161

Je demande au marmot s'il est content. II se tait mais considère d*un air fàchè ses souliers*

— Voyons, bétat, reprend la sœur, tu sais bien qu'on te les changera, puisque ce sont des jaunes que tu veux; la dame t'emmènera ajujourd'hui même les choisir; en attendant, ne boude pas et réponds aux questions du Monsieur.

— Qu'est-ce que tu as éprouvé lorsqu'on t'a plongé dans Feau?

— Je ne sais pas. — Finalement, à force de l'interroger, la sœur lui extrait qu'il a ressenti une secousse, mais qu'il n'a pas eu de mal.

— Allons, pendant que je te tiens, tourne-toi, que je te change de chemise; — et la sœur ôte une chemise encore tachée de pus frais et je considère sur les reins la couronne d'abcès, sèche, en croûtes à demi levées et sous laquelle apparaît une peau rose et mince, toute neuve.

— Quand on songe que ces abcès étaient à vif et rendaient beaucoup de matière, dit la sœur; et voyez la jambe, elle est redevenue droite et elle fonctionne aussi bien que l'autre, sans effort, sans

• fatigue. Ce gamin ne boitera même pas ; il est complètement guéri.

Lui s'impatiente et ne dissimule pas qu'il voudrait s'en aller. Nous lui rendons sa liberté et il quitte, ventre à terre, la salle.

— Et dire, s'écrie la sœur, qu'il a fallu le brus-

,quer pour le baigner ! il tempêtait, il avait peur de Teau ; ah ! il nous aura faiiendéver, ce pôlisson^là ! . Je prends congé d'elle et Taîs réciter une dizaine de chapelet dans la chapelle de Fhâpîtal ; elle est très douce, cette petite chapelle, un peu sombre,

4 plus intime que toutes les églises' d6 Lourdes; elle ressemble à une crypte avec la voûte de son plafond bas, son autel situé au fond, dans la^pénombre, surmonté d'une Pieta, et, à quelques fias plus loin, se dresse la «tatue, avantageusement obscure, d'un saint dont la place se justifie bien en cet endroit, saint Jean de Dieu portant dans ses

,bras un 'malade; des infirmes, tandis que je prie, récitent, assis- sur des bancs, le rosaire ; ie vacarme de rhôpital, avec l'agitation fébrile de ses couloirs, s'éteint ici.

Et je songe, une fois de plus, à ces différences dans le mode adopté des cures. La sceur Justinien a beaucoup souffert dans, la piscine, sa jambe s'est redressée mais le genou est demeuré roide et gonflé ; le petit, lui, n'a éprouvé aucune souffrance et, d'un seul coup, il a été rendu souple et valide.

Je rumine ces réflexions en sortant de l'hôpital, ' mais je me heurte, dès que j'ai franchi les grilles, sur un nouveau pèlerinage qui se dirige vers la grotte ; en têtemarche un être autdmatîque qui bran-, dit un drapeau anglais. Tous, hommes et femmes arborent à leur boutonnière un ruban tricolore, aux

couleurs disposées dans le sens vertical. Aucun de \«s gens ne chante, maïs des femmes, à lunettes dont les dents s'évadent des gencives, croassent.

.Un prêtre, habitué de Lourdes et que je connais, me dit : ces Aiiglaîsflà vont tout accaparer, prendre les meilleures p?qces, exiger d'être en tête des cortèges, mais rassurez- 'ous, leur encombrant sans-gêne ne tous offusquera pas bien longtemps. Après-demain, tout ce monde-là sera parti en excursion; ils ont amené peu ou pas de malades; au fond ce sont plus des touristes que des pèlerins.

Nous redescendons ensemble sur l'esplanade.

— Comptez, poursuit ce prêtre, combien, malgré cette multitude de personnes qui prient, il y a peu de miracles certains pour le moment, à Lourdes. Cherchez la cause et vous la trouverez peut-être tdans cette masse de curieux venus en automobiles - de Pau, de Bagnères, d'Argelès, de Cauterets, de Luchon, de toutes les villes d'eaux des environs, pour commérer et s'amuser ici !

Et comme, à propos de l'indigence de cervelle et de la misère d'âme de la plupart de ces funestes snobs qui se déguisent en bêtes fauves pour écraser, dans i un délire de vitesse, des femmes et des enfants sur les routes, l'entretien s'oriente sur les impulsions du satanisme, je me rends compte aussitôt combien un prêtre intelligent peut êtreincompréhensif dès qu'il s'agit d'art. Je lui paiie deTigno»

164 LBS FOULB^ DB LOURDES

minie monumentale de Lourdes ; il ne s^en était jamais aperçu. — C'est ainsi que partout aflleurs, profère-t-il. — Maïs non, ce n'est pas* de même que' partout; c'est pis, dans ce douaire de la Vierge! — Ah! fait-îl, alors que je lui explique le triomphe sournois du diabolismc des statues plantées dans les é|(çlises et sur l'esplanade, il y a encore autre chose ; vous le savez aussi bien que moi, la présence de la Vierge attire la présence du démon ; mais à îiOurdes, c'est particulier. On pourrait attester que c'est le démon qui a occupé, le premier, la place et que Notre-Dame est venue l'y relancer.

Aussi loin que l'on peut remonter au travers les âges, l'on constate, en effet, que ce lieu fut loujoursv visité par le Maudit. Les fouilles qui ont été pratiquées, au point de vue préhistorique, ont amené la découverte, dans les cavernes des Espélugues, voisines de la grotte, de silex taillés, de bâtons de commandement, de pointes de flèches en bois de rennes, de squelettes d'animaux et surtout d'ossements humains, calcinés et fendus dans leur longueur, pour en extraire la moelle. Il est donc permis de supposer que des sacrifices humains ont abondé dans ce pays et que l'on y dépeçait, que l'on y grillait, que l'on y mangeait des victimes.

D'autre part, une légende se répète au sujet de ce quartier de roc qui se carre encore derrière la statue de la Vierge, dans l'excavation de la grotte,

à rcndroît même où Elle parut. Ce bloc de granit présenterait, selon les uns, un grain de pierre si spécial qu'il faudrait se rendre en Mongolie pour en trouver un pareil ; il aurait été, dans ce cas, apporté, on ne sait à quelle époque et par quelles tribus nomades; selon d'autres la composition de sa matière serait tout bonnement celle des dolmens bretons; enfin certains croient que ce bloc a dû descendre de la chaîne granitique de Gavarnie qui s'étendait autrefois jusque dans les plaines de Lourdes. Quoi qu'il en soit, s'ils ne s'entendent pas sur la provenance d'origine, les géologues sont d'accord cependant pour voir en ce bloc une pierre de sacrifices, vouée à des divinités infernales que l'on n'apaisait que par des libations réitérées de sang...

Je me dis, en écoutant ces histoires, qu'elles ne prouvent absolument rien au point de vue du dîabolisme particulier de Lourdes, car Ton a déniché des pierres de ce genre et des os humains calcinés et fendus, dans la plupart des cavernes de tous les pays.

Mais mon prêtre continue.

— Dans un livre récemment édité par la librairie Savaëte, M*' Goursat cite le témoignage de deux archéologues, MM. de Gaumont et de Mirville, d'après lequel cette pierre aurait été spécialement dédiée à Vénus Aslarté, c'est-à-dire à celle

qu'Eusèbe appelle : l'infâme démon, la cFuélIe déesse de ia Volupté.

Et il conclnt que Tlmmaculée Gonccptîon serait apparue à Lombes, pour chasser de la grotte de tïulte de ce péché d'origine dont Elle ftit exempte.

Ici, vous le voyez >' nous sommes sur un terrain presque- sûr ; mais il en est encore on autre, pliis fnou\:ant, je Vavoue, mais très ancien aussi : celui de la pure légende. Vous la connaisses ? D'après une tradition qui paraît inspirée par l'histoire; de Sodome, Lourdes s'élevait, jadis, au bord d'un lac, de celui qui s'étend sur la gauche de Biscaye

— et Dieu, pour punir cette ville de crimes que ia similitude du châtiment vous fait comprendre — l'engloutit, ainsi que dans une mer Morte, sous tes flots soulevés de ce lac. Une femme, qu'il avait épargnée, lui ayant désobéi, pendant sa fuite, en se re^ tournant, fut changée non en une statue de sej, comme l'épouse de Loth, mais en un monolithe

— et ce monolithe ne serait autre que celui de Peyre-Crabère, situé sur la route de Pouyferré.

De tous ces fabuleux racontars, il semblerait i>ésulter que cette ville, choisie par la Vierge, fut un des plus antiques repaires du démon. — C'est après tout possible.— Il en fut de même à Garaison, cette préfigure de Lourdes, où Marie se montra dans Ja lande dû Bouc, à l'endroit même où Satan présidait, aux turpitudes nocturnes des sabbats, mais, ^n

XES FOULES DE LOURDiES ' Î67

t omettant même les faits j^lus modernes qui se pas- -sèrent dans la g^rotte dé Massabieille :• la souillure reparue de la tache édénique, ks cris infernaux . qu'entendit Bernadette et la possession des fausses voyantes, il y a présentement, je crois, assez de preuves que le diabolisme sévît, sous des aspects divers^ à Lourdes, pour qu'il ne soit pas besoin de s'assurer du plus ou du moins de véracité des fictions que me raconte mon ami l'abbé.

Nous nous séparons; lui, se dirige vers le Rosaire :cl moi, désireux d'échapper, ce matin, au bain, des 'foules, je vais me promener jusqu'au' couvent des .dames de l'Inwnaaculée Conception, situé derrière la résidence des anciens pères de Garaison et de la maison épiscopale, sur le chemin qui conduit à Bétharram.

Je n'ai, depuis -deuy ans que je viens ici, recueilli que des réflexions désobligeantes sur le compte de ces nonnes -que l'on surnomme, dans le pays, « les grandes? dames, les coquettes de Dieu », sans doute à cause de la richesse de leur costume théâtral, car elles portent des robes blanches à traîne quand elles se rendent à leur chapelle ; dans la rue, elles sont plus simplement accoutrées, il est vrai de le dire, de bleu.

Elles sont, en tout cas, des personnes fort commerçantes et de caractère peu commode. Elles pronaent des dames en pension, ce qui exaspère, bien

entendu, les gargotes et les hôtels de Lourdes, et elles sont en lutte avec TOrdinaire pour des questions de murailles mitoyennes et de chemin. Elles ont perdu leur procès mais elles se sont si bien démenées à Rome qu'elles ont obtenu d'être soustraites à la juridiction épiscopale de Tarbes.

Moi, qui suis fort indifférent à ces disputes, je me propose simplement de visiter leur chapelle, espérant y trouver peut-être une relative solitude et pouvoir y prier en paix.

Après avoir longé la route sur laquelle s'ouvrent les cavernes des Espélugues qui sont creusées dans le bas de la montagne eh haut de laquelle est planté l'étonnant groupe du chemin de croix et regardé ces excavations fermées par des grilles et transmuées en d'htfmides chapelles dont une vouée à Notre-Dame des Sept-Douleurs et une autre au fond de laquelle on aperçoit une effigie de sainte Madeleine, j'arrive devant un luxueux monastère et une églîsettedont l'abord n'est pas sans me déconcerter un peu; l'entrée est une rotonde vitrée, une véritable serre donnant sur un couloir également en verre et aboutissant à un battant de velours cramoisi ; on le pousse et alors s'étend devant vous, en une longue galerie, un salonnet prétentieux muni d'un autel au fond. Toutes les dévotionnettes, omises dans les autres sanctuaires de Lourdes, se sont réfugiées dans cet oratoire : saint Antoine de

Padoue, saint Expédit représentés par des plâtres peints de là rue Saint-Sulpice, mais la pièce de résistance, le chef-d'œuvre est une statue en cire coloriée de âainte Philomène, couchée dans une boîte . fern^ée par un pupitre vitré que Ton soulève pour y glisser des cartes de visite et des lettres !

Et, tandis qu'un peu aHuri je m'agenouille, des dames à traînes blanches font^ des entrées solennelles, par le côté cour et par le côté jardin, dans le chœur. Elles ont l'aîr d'être en scène et regardent d'ailleurs le public pour s'assurer qu'on les admire.

ces « m'as-tu-vues » de la piété !

Ce n^est décidément pas l'endroit rafraîchissant que j'avais rêvé; ce genre de nonnes n'incite pas à la prière et, une fois sorti, quand j'ai rejoint la route, je pense à îin autre couvent bizarre où l'on ne rencontre plus de religieuses en costume, mais des femmes vaguement inquiètes, en habit de ville.

Ce couvent, situé à l'autre bout du pays, au pied d'un mont sec et nu qui semble avoir été fait çivec des détritus d'ordures ménagères, accumulées, là, depuis des siècles, possède une singulière chapelle tendue d'andrinople rouge, semé de fleurs de lys jaunes et parée d'un assortiment de bondieuseries italiennes, sanglantes à la fois et aimables, telles que l'on en voit dans la montre d'un débit de la rue du Bac, à Paris.

11 y avait jadis, dans ce lieu, un Christ de ce genre de fabtication qui remuait les yeux et hyp-^ notisait, en les vidant, les bourses. L'évêque intervint et le supprima; moi, j'ai toujours l'impresskm, quand j'entrfe dans cette boîte rouge qui tient' du café-concert et du théâtre forain, de humcarun' fumet d*hérésîe. On n^y célèbre, d'ailleurs, aucun office; les religieuses — ^i religieuses il y a *— sont des Passionistes, mais des Passionistes indé^ pendantes, îie relevant d'aucune maison: de xeti Ordre.

Lourdes renferme, heureusement, des instituts^ plus sérieux : dés Dominicaines nichées' sur. la hauteur, derrière la voie des frains; des Carmélites, en face de la grotte,: de l'autre côté de la riviare, et les. Clàrisses sur le rebord de. la cascade du Gave.

Je' déaanbule doucement, regardant ces planta plus expressives, plus odorantes que celles pouS'^^ sées dans les plaines, qui fleurissent tout le long, de la route. Ici, les ellébores vertes scmt énormes, les pulmonaires aux clochettes roses ou lilas, aux. feuilles cailloutées de blanc sont deux fois aussi grandes que celleis cultivées dans les régions du centre; mais la somptuosité des. teintes, c'est sur* tout sur les côtes des rocs qu'il la faut chercher* Il y a sur ce chemin dès rochers qui sont éclaboussés comme d'une poudre d'argent, par des liclieus; d'aulres SQUt faslueusemeut revêtus de moussea

LES FaUJ.ES DE lOURDES 171

d'unjaune de bouton d'or et d'uu orange vif.

Et je. croise à .chaque instaat des femmes qui reviennent de la forêt et balancent de lourds fagotsi sur leurs têtes. Dans ce pays, on porte tout ainsi, que le fardeau soit f pesant bu léger, qu'il s'agisse de brandies, de paniers, voire de minuscule paquet; la question est d'avoir les mains libres et de pouvoir tricoter, en marchant.

Et ce sont aussi de lourds chariots* en forme de berceau qui passent, traînés par des peflits bœufs ayant une peau de mouton sur la. tête etuneserviette blanche autour du corps.

Tout en grimpant et en descendant, car il est quasi impossible, à Lourdes, de cheminer sur un terrain plat, j'arrive dams ; une gorge, près d'une source captée et d^un petit pont. Je suis dans la vallée du chaos. A perte de vue s'étagent des pics ' gigantesques gris, pelés, sans herbages, et de formidables débris, roulés d'en haut, jonchent le sol. L'on pourrait se croire à mille lieues de tout territoire habité, dans une nature absolument sauvage j si des poteaux télégraphiques n'étaient çà et là plantés dans les anfi^ctuosités des versants et si le bruit des marteaux des tailleurs dd pierres ne vous révélait que Ton vide, à mesure^ en creusant dea carrières^ le flanc des monts.

Je m'assieds sur le rebord du petit pont. La joie de» se trouver un peu seuil — On se dégrise, car

on finit par être un peu saoul dans le tintamarre d« ces foules; l'on n'est plus soi, mais un composé de je ne sais quels êtres affolés tournant, dans un mouvement de toton, sur eux-mêmes. Le recul fait défaut; on ne voit plus, on a le mal de mer de Tâme ; tout se brouille ; c'est à peine si la prière intime est permise, car au moment où l'on va se recueillir, le chapelet se déroule à haute voix et, vous-même, vous êtes pris dans Tengrenage de cette roue vocale et vous moulez vos oraisons avec elle.

Ah non ! Lourdes n'est pas un lieu de délices pour ceux qui aiment le cœur-^i-cœuravec la Vierge dans le silence et les ténèbres des vieilles cathédrales !

Mais il faut constamment le répéter, où constater un épanouissement de la grâce et une efilorescence de la charité, plus magnifiques qu'ici?

Et c'est si anormal, à une époque où chacuh ne poursuit qu'un but, s'enrichir aux dépens du prochain, que Lourdes présente vraiment, à ce point de vue, dans les annales de ce siècle, un spectacle unique 1

 cette heure où la Société, fissurée de toutes parts, craque, où l'univers, empoisonné par des germes de sédition, s'inquiète dans l'attente d'une gésine; à cette heure où l'on entend distinctement retentir, derrière les ténèbres de l'horizon, les tintements prolongés du glas, il semble que cette

f.t*^j.ÀÈÊt^M

l^rotte embrasée de Lourdes ait été placée par la Vierge comme un grand feu allumé sur la montagne, pour servir de repère et de guide aux pécheurs égarés dans la nuit qui envahit le monde.

Et tandis que je reviens sur mes pas et reprends le chemin de la ville, trèà au loin, au lieu du glas que sonne l'avenir, j'écoule, ainsi qu'une douce protestation contre Tindicible panique des temps qui se préparent, Theure dont les timbres sonnent, à la basilique, au-dessus de la grotte^ sur quatre notes empruntées à la caresse chantée de la vieille prose de a Tlnviolata » : o Benigna» o Reginai o Maria I

u^ii

,B plus sûr abri, tandis queeesfoisonsde caravanes se démènent à Lourdes, c^est encore la chapelle 4es carmélites, située juste en face de la grotte dont la sépare le Gc^re, xsur la hauteur d^ la route de Pau j elle.demeureîa- • connue aux pèlerins. dont la rie s'écoule ^n bas, idans la ville même «t sur l'esplanade. Ici personne ne s'intéresse à sainte Térèse, pas plus d'ailleurs : qiCà une autre sainte ; la Vierge seule existe ; dans Jes canticpies et dans les chants, il n'est question ^qued'ËUe; tout le monde dit le chapelet pendant la i messe; on ignore et le Sanctoral et le Propre du «temps ; nulle part, l'hyperdulie ne s'avère aussi '>yéhémen*e qu'à Lourdes !

A certains jours, le Carmel est envahi pourtant; ^lorsque l'arrivée de centaines de prêtres est annoa-

cëe» que tous les autels de toutes les églises sont déjà retenus par la masse du clergé présent, Ton installe des autels en bois dans toutes les chapelles des monastères de la ville et Ton y distribue, en quelque sorte, des billets de logement de messe aux* nouveaux venus. Les ecclésiastiques de tel pèlerinage sont envoyés chez les Glarisses, ceux de tel autre chez les Dominicaines et ainsi de suite. Le Garmel héberge alors^ comme les autres commu* nautés, des équipes de célébrants. Dans ce cas, la chapelle devient une galerie bordée de tables où des prêtres, les uns, le nez devant le mur de droite, les autres, le nez devant le mur de gauche, pratiquent, en se tournant le dos, le service accéléré des messes. Mais après ce coup de feu, tout rentre dans Tordre; d'ailleurs, pendant les après-midi, la chapelle, qui est, en somme, assez loin de la grottCi car faute de pont, il faut effectuer de longs détours pour franchir le Gave, est quasi vide.

C'est le seul endroit où, si Ton ne veut pa$ se recueillir dans sa chambre, l'on puisse se trier et se récupérer; et cependant, cequecesanctuaire, d'habitude si placide, est inintime I il apparaît td que le hall d'un de ces casinos balnéaires, si ixSqu^.t::^'^, dans la région; c'est un assemblage de vitres criardes et de sculptures exécutées à la grosse, et il est paré d'un autel doré qui représente

LES FOULES DE LOURDES i77

tout ce qu'il y a de plus fastueux, dans le genre, et de plus cher. La salle qui affecte des prétentions ogivales est, avec cela, d'un blanc de plâtre, d'une clarté crue, et les boiseries luisantes de ses bancs et de son parquet, implacablement cirés, ajoutent encore à cette impression acide de neuf que Ton ressent dès que l'on pousse une étonnante porte d'entrée, toute en verre ; celle-là évoque, avec le décor de ses peintures sur fond bleu l'affligeant sou* venir de ces verrières fabriquées pour certaines brasseries, au cadre Moyen Âge, du quartier latin ; elle y serait certainement beaucoup mieux à sa place qu'ici.

Cette chapelle est accolée à une énorme bâtisse qui fut construite sur les données du curé Peyramaie, le premier bâtisseur de Lourdes.

Préoccupé par le désir de « faire grand », ce prêtre ne tint aucun compte de la règle de sainte Térèse, qui n'admet qu'un nombre très faible de religieuses dans chacun de ses monastères et il enr couragea l'érection d'une colossale caserne dans laquelle des régiments manœuvreraient à l'aise. Les saintes filles qui l'habitent sont comme perdues dans l'immensité de ce «monument dont le coûteux entretien les accable. Elles ne peuvent voir, heureusement, derrière la treille de ter noir qui les sépare du chœur, cette orgueilleuse chapelle si messéante à leur ordre voué, par ses ordon-

^"478 LES FOUfcBS DE LOUIV^ES

nances laéiHes, à la pratique de la pauvreté efi à Texercice de la pénitence.

Et c^endant, en fermant les yeux,ile dimaïKpbe

•' à la' grand'messe, quand on écoute leur lamento derrière la ^Ule, l'importunité de ce clinquant

^s'èffisice et Téternelle kermesse de Lourdes, dla vision même de la Madone triomphale de .ce pays s'évanouissent et le souvenir vousjrevient d'une autre Vierge qui apparut, douze année» auparavant, sur une autre montagne, sur Ja chaîne rivale des Pyrénées, pour pleurer et.prêeherila pénitence et l'on se ^appelle soudain qu'à Lourdes aussi, l'Immaculée Conception a, par trois fois,

* jpépété le mot de^ pénitence à Bernadette.

Mais il semble que ces paroles détonnent daas ce milieu. Ni Fallure des pèlerins, ni la tenue des ^églises, ni les cantiques des foules, ni même les textes delà liturgie qui n'est que joyeuse ici, ne

« suscitent l'idée de la contrition et > du repen tir.

Le site surtout y est résdument contraire; le paysage est un gai paysage d'opéra-comique, avec •ses montagnes tie familles, ses < cavernes pour enfants, ses pics à la papa ; ce n'est plus du tout la nature grandiose et stérile de La Salette ; l'on n'est pas au-'dessus des abtmes, dans un endroit sans arbres, sans oiseaux, sans fleurs, sur une place qui n'est guère plus grande que la place Saint^Sulpice ittBu delà de laquelle ce nesont plus qued'efiProgpa»

^ÉÊÈm

tES FOULES^ M LOUIV0ES 179

bles gouffres; jà^haut/ à la Salette, on «st 8«lily dans les nuag^es, avec la Vrerge; il n'y a pas ût ^stractions, pas de cafés et de journaux, pas de

rpanoramas^ pas d'excursions en automobiles, paa esAn dé- folliculaire pour se faire hisser doucement

^ au* sommet des monts ! .

On y YÎt replié sur soi-même, taqdîs que l'on vit déplié à Lourdes; c'est im véritable pèlcrinaje .d'€!^atidn; jele crois bien désert, bien abandonné maintenant; il répondait si peu aux entrains des

. foules !

Mais cette Notre-Dame des Sept-Douleurs quisa jadis guéri à La Salette tant de malades et distribué tant de grâces, n'en restera pas nK)ins. toujours plus attirante pour certaines âmes que la jeuae Vierge, blanche et Weuè, sans Enfant, iSans croix, de Lourdes. C'est la très ancienne Vierge du Calovaire qui est apparue dans les Alpes, c'est la Mère

fdont le cœur fut un fourreau de glaives...

Et la voilà qui revient encore dans cette chapeHe de Lourdes, ramenée par sainte Térèse,' évoquée par la tristesse même de ces chants qui contoasteiit si singulièrement avec les aUjègresIfredons que Ton entend dehors I

EHe vous lamine; on ne pensait qu'à Elle et c'était très bon *- et l'on pense à soi, et c'est horrible !

î On était sa^lpar le décor extérieur, par la pitié

pour la souffrance des uns, par un vague acquiescement à la grossière gaieté des autres. On était absent de son âme qui se satisfaisait, tant bien que mal, dans ce pèle-méle d'impressions issues de Textérieur, par les pratiques externes, elles aussi, des prières vocales; Toa ne songeait plus à descendre dans ses attres et voilà que le Garmel vous enlève à cette torpeur qui était délectable, après tout, puisqu'elle vous dispensait des résipiscences, qu'elle vous exemptait des lancinants regrets !

Mais cet amer reproche des égarements oubliés s'évanouit aussitôt que Ton quitte le Garmel, car la permanente atmosphère des affluences en liesse vous reprend. A la porte même du cloître, ce malin, les tourières exultent en parlant de la formidable procession qui va s'organiser ce soir; tout un corps d'armée, 30,000 hommes pérégrineront, un cierge à la main, de la grotte au Rosaire, en passant par les lacets en forme d'M couché, qui grimpent sur la colline, derrière la basilique, et, après avoir descendu et remonté les rampes, ils évolueront sur l'esplanade pour finalement se fondre, en un seul groupe, dans le cirque immense du Rosaire.

En attendant la fête aux flambeaux de ce soir, j'assiste encore aujourd'hui à la procession de quatre heures; seulement, cette fois, au lieu de suivre le Saint-Sacrement ou de regarder la cérémonie

par les Incarnes de Tcglise, je me mêle à la foule. Il y a beaucoup de pèlerins fervents mais aussi beaucoup de curieux arrivés des villes d'eaux des environs et qui se promènent autour du cercle des malades comme autour d'un orchestre militaire, aux Tuileries. Ce ne sont pas ceux-là qui nous apporteront un appoint de prières et un renfort de grâce I

Il est vrai que le spectacle auquel ils vont assister n'est pas 4e nature à leur inspirer le respect d'une religion qu'ils ignorent.

Presque en tête du cortège, après la croix, les céroféraires et les suisses bleus — les suisses vermillon aux plumets de corbillard sont, avec le pèlerinage qui les amena, partis, — une fanfare, débarquée d'hier, s'avance, composée d'ecclésiastiques et de laïques parmi lesquels domine un énorme soutanier qui vente, à décoxner les buffles, dans un ophicléide.

Ils jouent des mélodies de barrières, desflonsflons 1

Et une fois qu'ils sont entrés dans le camp des infirmes, une indécente dispute éclate avec ces brutes qui regimbent d'ailleurs, alors qu'on les supplie de se taire, pour permettre au prêtre implorateur de lancer les invocations !

Le Saint-Sacrement parcourt, selon l'habitude, le rang des voiturettes. C'est devant moi un remous de têtes ; des gens se haussent sur la pointe des

^182 LES FOULES DE LOlîRDES

.pieds pour voir; des enfants sont à <»HfourchoD i€ur les épaules de leurs papas, des dames sodîl imontées sur des bancs et sur des dbaises ; les échel- ^ks ées photographes sont envahies. L'on dirait îd'une multitude en attente du bœuf gras. — Çàetlà, •pourtant, à Técart^des prélres lisent, placidemeat, leurs bréviaires ; •^ et tout à coup un frémissement passe dans la foule. Des ciis retentissent : un miracle ! une femme se lève! Magnificat ! J'aperçois les brancardiers qui courent à toutes jambes. dans le cercle vide. Le plus sage est de filer dfifffr-dare à la clinique, avant que tout le monde ne s'y précipite, pour être là lorsqu'on amènera c^tcfmfiae. ' Quand j'arrive, le D*^ Boissaiie cause avec iinc jeune fille assise dans un fauteuil, devant lui.

Elle raconte que, paralyséede la mainetduibms idroits, elle n'avait pa& encore été guérie, dans lies piscines ou pendant la procession, depuis huit jour>8 «jn'èlle estvà Lourdes, mais qu'elle l'a été subiteuïcnt, ce matin, sur la montagne du Calvaire où - elle s'était rendue pour faire, avant son départ de ce soir, un dernier chemin de croix.

La guérison eut lieu quand elle n'y comptai tplu^i juste au moment où, allant se retirer, elle pronon* çait en se signant, à la fin de ses prières^ Je mot Amen.

Et la petite agite son bras dans tous les sens 4t cit^ en regai*dant avec complaisance une bague en

doublé et en strass qu'elle s'amuse à faire monter el^à faire descendre le lon:^ de son doigt.

— Mais, dit le docteur, qui sourit, vous ne Ta* TÎez pas cette belle bague quand vos doigts étaient* rdj^ttés dans l'intérieur de votre main ?

— Oh non! seulement lorsque j'ai été guérie^ j'ai été si contente que j'ai couru aussitôt en acheter une !

Et, comme craignant d'être accusée de coquetterie, elle ajoute, en rougissant Un peu : — -Je i'ai donnée à bénir I

Tout le monde rit et je pense que celte petite ne manque pas d'une certaine roublardise, car enfin, elle a trouvé moyen de mettre sa conscience à l'abri et de se garder i carreau envers la Vierge, en transformant un objet de vanité en un objet de piété ; est-ce assez femme !

La porte s'ouvre en un coup de vent, dans une tempête de voix; le bureau est, en un instant; rempli. On pousse, en hâte, sur le parquet, une civière et les brancardiers se débattent derrière elle, dams une ruée de foule. Il faut aller leur prêter main-forte pour rejeter les assaillants et refermer la porte.

Ce bureau suggère de plus en plus l'idée d'une cabine de navire battu par un flux de vagues et l'on entend, en effet, en dehors, un roule- T&enX de mer, sur l'esplanade où la multitude,

qui attend la sortie de la miraculée, moutonnei

— Voyons, dit le docteur, qui considère la femme que les brancardiers aident à se lever de la civière, qu'est-ce qu'il y a?

; Tous ceux qui ont pénétré à sa suite dans le bureau parlent en même temps.

— Un peu de silence, Messieurs ! s'écrie le Docteur; laissez Madame s'expliquer.

Mais elle n'explique rien du tout ; elle est ahurie, se borne à répéter : je suis guérie, je suis guérie I

— De quel pèlerinage êtes-vous? avez-vous un certificat médical?

Elle n'en sait rien ; pourtant Ton finit par com% prendre que le certificat est resté à l'hôpital.

Enfin un prêtre qui la reconnaît déclare que cette femme est une épileptique dont les paralysies sont intermittentes.

— C'est bien, reprend le D^ Boissarie, nous examinerons ce cas, plus tard.

Et il hausse les épaules.

— Maigre butin ! lui dis-je, en le quittant.

Il sourit; — ^hbien, me répond-il, vous êtes assuré, je pense, que, contrairement à l'opinion de certains journaux, le miracle ne se fabrique pas sur commande, ici !

Au moment où je sors, la fanfare, à laquelle on a rendu sa liberté, vacarme sur l'esplanade; le cambrousier d'église qui tient l'ophicléide en tire des

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meuglements de vache éperdue^ de pieux et de profonds rots.

Il n*y a qu'une ressource, rentrer chez soi et fermer ses fenêtres, pour échapper, s'il se peut, à l'infatigable chahut de ces gens.

Vers huit heures du soir, le calme se rétablît. Ces orphéonistes bâfrent et boivent, sans doute, encore. Je vais rejoindre mes braves tourières au Carmelet je m'assieds, auprès de quelques prêtres^ sur les marches de la chapelle. De là, je domine, au-dessus du Gave, la basilique, la rampe, Tesplanade, le Rosaire, vus de profil ; c'est l'endroit le mieux situé pour assister au gala de la féerie du feu.

En attendant que le défilé commence, nous causons, et l'on ne s'entretient, bien entendu, que d'arrivées et de départs de pèlerins et de miracles. L'on m'interroge pour savoir si je suis allé à la clinique aujourd'hui et si j'y ai constaté des prodiges. Je raconte l'histoire de la petite à la bague guérie, sans y penser, quand elle n'y comptait plus et à propos de cette cure inattendue, un ecclésiastique dont je n'aperçois pas le visage dans l'ombre et qui doit être, d'après certains détails qu'il donnait tout à l'heure à l'un de ses voisins, un prêtre de la Sainte Face, à Tours, s'exclame:

— Le miracle ! M. Dupont répondait à un curieux qui lui exprimait son ébahissement des guérisons qu'il obtenait par l'huile de la lampe allumée devant

' 1 86 LB8 FOULBS HB MUftfiES

la Sftînte Psee : Mais, Monsîafir, iemirade n^ pas plus difficile à obtenir poar un chrétien qu'un plat de petits pois dbaeJa ABarchande du coin; il suffit ^e d^nander. . .

Seulement, Iui| demandait d'une façon spéciale. ll«e disait pasâDieu,3« voudrais, il dkait : jeveux. n Teprit, une fois, unejeune fille qursouffirait d*un pied et s^adressait au Seigneur en cftptcotnes^^ mon Dieu, si c'est votre bon plaisir et *vidtre^olo*lé, je vous prie de m'accorder ma'gvérison.

Ce n'est pas de la sorte qu'il fa^t prier, s>icria-t-il; rous n'avez pas la 'foi, il ftmt oomma»ider au Bon Dieul — C'est peut-être ainsi qu'il conviendrait de s'y prendre, ^, quand le CSirist résiste...

— Peut-être, répliqua unatrtre prêtre, car lorsque le Père Marie Antoine venait à Lourdes, il usait parfois de ce mode dïmpétration et avec succès...

— Oui, mais ce vieux ci^ucin était un saint homme dont l'éloquence, toute^en cris, dédiatnait les foules et il disposait ainsi, ensachant la manier, d'une force de prières étoniiante...

Et, tandis qu'ils bavardent évoquant entre eux des souvenirs du Père Marie Antoine, an loin, <tevant nous, la procesmon se forme.

A cette heure, dans la nuit, la grotte, creusée sous la basîKque, flamboie comme anse/ fournaise; c'est de là que part l'incendie propagé par les^ciei^es

t£S FOULES B£ LOURD£S 187

des pèlerins que Ton ne voit pas; il a«mbleqi!d des étincelles sautées, du fond d'un four ouvert let portées par le vent, voltigent dans les lacets dé ia colline, qui, lentement^ s'embrasent; et les bluettes gagnent du teiTain, pétillent déjà dans les arbres derrière Tabside de la basilicpe et atteignent, peu à pmi, en tournant, le parvis, avant de descendre sur la rampe d&droite,.dans une indescriptible cacophonie de « Laudate Mariam » de a Au ciel, au ciel I » mêlés à des cantiques de langues étimngères, tous écrasés, pourtant, par la masse pesante des Ave.

Et voici la basilique qui s'illumine du haut en bas, qui se découpe en des lignes tricolores dans Tombre et e'ie paraît plus étriquée, plus chétive encore, sur le fond de ces montagnes que les ténèbres, déchirées par des coups de lumière, agrandissent. La chaufferette ronde, à cduvercle, le gueux posé sous ses pieds, le toit du Rosaire, brasille avec la ferblanterie de son dôme' et ses oculi rouges. Maintenant, les deux rampes, sont en pleine ôombustioh; Ton monte sur Tune et Ton descend sur l'autre; l'on dirait d'une roue de feu,- couchée sur le flanc, à demi soulevée du sol, qui tourne, en crépitant, lançant, dans son mouvement giratoire, des gerbes d'étincelles. Lêscierges qui grimpent se hâtent, semblent marcher, en poussant des cris de victoire^ à l'assaut de la basilique; et

subitement, dansle sillage scintillant, degrands trous se font; le vent a éteint des cierges et des mouches de feu volent pour les rallumer et les trous noirs disparaissent, bouchés par desj)aquets de flammes !

Et cela tourne, tourne, sans arrêt, dans un vacarme d'Ave, soutenu par les cuivres de la fanfare; au loin, l'esplanade qui déborde, fait songer aune plaine dont la récolte se carbonise, à des champs d'épis en ignition ; et les tiges de cette moisson qui brûle projettent un éclairage de théâtre sur les arbres des alentours dont le vert s'albumine et se décolore.

En face de la grotte, le long du Gave, de minuscules cortèges s'organisent encore et l'on croirait voir des essaims de vers luisants qui ondulent sur la terre puis se muent, rejetant leurs chrysalides de nuit, à mesure qu'ils montent en voltigeant, dans les lacets de la colline, en des phalènes d'or. Ces cierges chantent, mais leur faible voix que Ton entend à peine finît par se perdre dans l'énormité de Pensemble qui ébranle l'ombre des monts.

Ah ! l'étrange vision et le délirant spectacle de cette foule accourue de tous les pays de l'univers, dans ce petit coin de rien du tout, pour prier la Vierge ! à quelques pas d'ici, c'est la campagne silencieuse, la campagne noire ; et tous ces gens qui veillent, si loin de leurs patries, disent la même chose dans des idiomes différents et pensent de

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même ; tous sont certains que des infirmes abandonnés par les médecins peuvent, si la Vierge le veut, en un instant, guérir ; tous savent que des conversions impossibles, que des affaires inextricables peuvent s'accomplir et se dénouer, en un clin d'œil; et dans cette multitude innombrable que ne contraint aucune police, jamais un désordre,, jamais une dispute; Teffervescence même que produisent des miracles, tombe d'elle-même. Il y a, dans cette cité de Notre-Dame, un retour aux premiers âges du christianisme, une éclosion de tendresse qui durera, tant que Ton restera sous pression, dans ce havre de la Vierge. On a Tidée*' d'un peuple composé de fragments divers et néanmoins uni comme jamais peuple ne le fut; il se désagrégera, demain, par des départs mais il se reconstituera par l'arrivée de nouveaux éléments apportés par de nouveaux trains, et rien ne sera changé; la piété sera pareille, la patience et la. foi seront semblables. Lourdes, est, en somme, une principauté qui réalise et bien au delà les plus audacieuses chimères des philanthropes; c'est la fusion temporaire des castes ; la femme du monde y panse et y torche l'ouvrière et la paysanne; le gentilhomme et Je bourgeois deviennent les bêtes de trait des artisans et des rustres et se font garçons de bains, pour les servir.

Le pauvre est hébergé, nourri, baigné, choyé,

pour la grâce de Dieu ; il peut puiser toute Teau qu'il désire à la fontaine; il peut s'asseoir daas toutes les églises, et devant la grotte> partout où il lui platt, sans avoir jamais à dépenser un sou.

Le rêve d'une société qui serait propre se décèle, pour quelques mois, tous les ans, à Lourdes ; il est dû à cette vertu que saint Paul déclarait supérieure àe toutes, à la charité; et je songe mélancolique* m«it que si les préceptes du Christ étaient suivis, rexwtence pourrait être clémente à tous; maiac'est ici que l'utopie commence ; personne ne se soucie d'un prochain qui ne cherche la plupart du temps^ d'ailleurs, qu'à vous exploiter et, d'autre part, les. mécréants n'ont qu'un but, persécuter les catholiques, lesquels regrettent de ne pas disposer du pouvoir pour persécuter, à leur tour, les impies, oubliant que, s'ils ont le droit d'avoir des martyrs, leur religion, à eux, leur défend d'en faire.

Bt, tandis que je rumine ces réflexions, là roue de feu tourne toujours; mais elle dégage déjà moins d'étincelles, et, à mesure qu'elle se refroidit et s'éteint, un brasier s'allume au-dessous d'elle, dans la cuve formée devant le Rosaire, par le cercle des rampes. Toutes les lueurs des cierges sont tombées là ; et quand les rampes sont devenues tout à fait noires, quand la roue s'est arrêtée, une immense flambée d'incendie jaillit de la cuve.

LJSS FOULtS DE. LÛ^ADfiS 191

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Et alors un spectacle spleadide^ à jamais inou^

Les huorkmcats disparates ' se sont tus et de Im cave incandeseente le Credo du plain-»chant s'^ lance. Il se déroule, soutenu par des milliers d« voix, monte^ au milieu des flammes, ^a une augiuste lenteur, dans les ténèbres du firmament.

C'est f la profession de foi de la terre enfin sortie de la confusion des langues pour s'exprimer dans ridiome Uturgique^; cfestla conc^tra4ion^e# prières individuelles du jour, .réunies en la geri»e dtla prière coiomune; c'est l'offrande au Seigneur -^devant lequel la Vierge exaltée jusqu'à ce moment s'efface — du patfum vocal du symbole de seS: Apôtres, l'encens chanté de son Eglise inémel

Et en haut, tout en haut, dans le ciel, alors que les accents solennds du Credo planent, un nouvel astre se lève^ aa sommet de la montagne du grand Gers, invisible dans Pombre, an astre qui a la foirme d'une croix et qui ruiile dans la mêlée des autres étoiles, la croix, allumée par des jets éleetrtquesy sur la cîme disparues du mont!

C'est terminé, la cuve airdente fume ei ^s'éteint; la moisson de feu de l'esplanade a été fasehée ; la ptocession se disloque, lesciergesse meurent^ Seul, le:vaste!tiouide la grotte continue de flamber. Cependant, çà et là, comme d'un collier dont le fil se casse, des parles de lumière bondissent; roulent,

isolées, et s'éloignent les unes des autres, sur les routes. Quelques fumerons achèvent de rougeoyer le long du Gave ; quelques feux-follets volètent encore près du Rosaire, mais ils ne tardent pas à disparaître, eux aussi, dans le noir.

Cette fois, c'est bien fini; je ne sais.., mais j'ai ridée que cette splendide féerie est indépendante de nous, que .nous n'y sommes pour rien, que cette vision n'est qu'une allégorie, qu'une figure... il me parait que la réalité, cachée sous des apparences humaines, est autre...

Il me semble qu'après avoir humblement tra^ vaille, pendant le jour, dans des cabines île bain^ pour guérir des corps et 'sauver des vivants, la Vierge travaille, maintenant, danS la nuit, pour guérir des âmes et pour sauver des morts.

C*est Elle qui a tourné ce rouet de feu et filé le lin en flammes des prières, afin de tisser lès robes glorieuses de ces âmes qui n'attendent plus que leur vêtement de Paradis pour sortir du Purgatoire!

Si j'allais me coucher ; le vent des montagnes qui souffle, dès que tombe le crépuscule, alors que l'après-midi fut torride, me glace ; ces sautes de température, qui se renouvellent presque chaque jour, sont pénibles; je suis d'ailleurs éreinté par mes courses, toujours en montées et en descentes, i travers les rues. Je pars, mais combien vont res-

ter éveillés et debout, car il n y a plus nî Jours, ni nuits à Lourdes; la ville en fièvre a perdu le sommeil ; Tesplanade, les rampes, l'allée du Gave demeurent éclairées, à la lumière électrique, jusqu'à l'aube ; les hôtels sont illuminés ; la grotte, derrière ses grilles que Ton ferme, va consumer le bûcher toujours grandissant de ses cires.

Bien des pèlerins^^ssis sur les bancs, égrèneront devant la statue devenue claire dans le reflet des cierges, leurs chapelets jusqu'à Taurore; d'autres, pour combattre le froid marcheront, en chantant des Ave; d'autres encore s'étendront, au chaud, dans l'église toujours ouverte du Rosaire et ilp y somnoleront, exténués, écoutant, vaguement, aÏLai qu'en un songe, les pétillements argentins des sonnettes brandies par les servants de messe ; d'autres enfin, iront rejoindre Tabri où, pêle-mêle, des pèlerins morts de fatigues s'entassent, mais, à cette . heure., les places sont déjà prises. Le réveil de ces hospitalisés que je surpris, un matin, était affreux; le sommeil qui les abat, ce soir, ne l'est pas moins. Ce sont des ronflements de gens anéantis par les digestions des lourdes charcuteries et des gros vins; ce sont des soupirs de gens en proie à des cauchemars, de femmes qui rêvent. Des gamiùs sont couchés entre les jambes de leur mère, la tête appuyée sur leur ventre comme sur un oreiller et ce •ont des plaintes étouffées, lorsque, lasse de reposer

sur le dos, péniblement, la mère se retourne, en chavirant Tenfant. L'abri est une sorte de morgue où les cadavres restent habillés, mais dontles pieds déchaussés fument !

Et ce sont les grognements des diffmeurs rév^Ués par le courant d'air glacé de la porte qu'on ouvre; c'est le revers de la médaille du jour, la bâte revenue dans l'écrasement d'un somme!

Mais ce camp couvert est indifFérent aux véritables amoureux* de la Vierge qui rôdent, éperdus, devant la grotte. Ceux-là n'aiment guère, pour la plupart, le vacarme des cohues et ils profitent 4e l'accalmie de ces quelques heures, pour se teuîr frileusement auprès d'EUe et la priear en paix.

Lourdes est une cité de noctambules qui compensent, parles excès de leur pieux surmenage, les excès peccamineux des noctambules des auties villes. Il sied d'avouer que si le Démon s'abat sur ce lieu de pèlerinages, ainsi que sur tous les sanctuaires voués à la Vierge, la défense des fidèles y est acharnée et que, pour une chute consentie dans Tombre, il y a des centaines de conversions acquises par ces oraisons, esseulées, par ces élans solitaires, qui se produisent justement à ces heurea tardives où la Madone n'en a jdus.

Ces oraisons se joignent aux gerbes magnifiques de& Clarisses qui^camnmncent précisément^ ici,rof-

fice^ au moment où toutes les communautés le cessent.

Et elles participent à la puissance des grâces que les moniales de sainte Claire attirent. Quelle œuvre admirable que celle de cette communion des âmes qui, sans se connaître, s'aiment et s'entr*aident !

Dans le sinistre hôpital où les malades, tenus éveillés par le bruit qu'ils entendent, au dehors, des cris et des chants, désespèrent de pouvoir, en souffrant, s'endormî*; peut-être que ces prières réunies seront le dictame qui calmera, pour le resté de la nuit, leurs tourments, en attendant que la Vierge, émue par tant d'efforts, consente à opérer, demain, au moment où ils y compteront peut-être len»9ins, leur guérîson?

i<iK n'arrive comme on le croît, ici; on vit dans l'imprévu ; ce matin, je suis encore allé à rhôpîtal; les malades qui m'intéressaient n'y sont plus ; ils ont quitté Lourdes, par des trains de nuit. La petite religieuse blanche a recouvré Tusage de ses jambes; le genou, après quelques nouveaux bains, s*est désenflé et la charnière s'est réparée, très souple; elle est partie gaiement, marchant sans aucun aide. Je puis donc espérer qu'elle rentrera guérie, dans son cloître (1) ; mais le môme à la gouttière de bois 1

(i) Deux années se sont écoulées depuis que ces lignes ont été écrites. La sœur Justinien est revenue en pèlerinage d'action de grâces à Lourdes. Elle a été examinée de nouveau et nulle trace ne reste de la coxalgie tuberculeuse dont elle était atteinte. L*on peut donc affirmer que, dans les conditions où elle s'est produite^ sa guérison a été vraiment miraculeuse.

Il est retombé, paraît-il, plus malade qu'auparavant et on ra remporté, réintégré, dans son appareil, presque mourant, dans le wagon !

Ici^ je ne comprends plus; le miracle acquis ne me surprend pas ; mais le miracle, accordé d'une main et retiré de l'autre, me désarçonne; je n*y suis plus du tout.

Je sais bien qu'un miracle qui ne dure pas, qui n'est pas entériné par l'épreuve du temps, n'en est pas un ; et cependant, comment nier une intervention extranaturelle dans le cas de cet enfant?, une jambe tordue se redresse, une couronne d'abcès sèche, la peau se reforme sous des croates prêtes à se détacher, la santé revient, sans transition, sans convalescence, avec la vigueur nécessaire pour courir sans fatigues, et cela, instantanément, en coup de foudre, après une simple immersion dans un bain d'eau sale ; est-ce explicable par des raisons purement physiologiques? je ne le pense pas.

Si j'ai, en effet recours aux arguments des médecins, décidés à ne voir dans les faits qui âe passent à Lourdes, que des phénomènes de la suggestion et de l'exaltation de la Foi, devenues, suivant eux^.une panacée souveraine contre la plupart des oMux^ j-aboutisN à des résultats dont l'absurdité s'avère manifeste.

Que de&gens atteints de maladies nerveuses, que des femmes hystériques soient guéris ^par1UdleforU.

commolion, c'est possible; je vois uu certain nombre de femmes à Lourdes auxquelles ces théories peuvent^ en effet, s^appliquer; seulement, nul ne les considère^ comme des miraculées, nul ne s'en préoccupe, ici ; mais il ne s'agit pas, en: l'espèce, d'une grande personne qui' peut s'autosuggestionner, en se persuadant, d'avance, qu'elle sera guérie; il s'agit d'un marmot de sept ou huit ans; et il faut avoir vu baigner des enfants dans la piscine, pour se rendre compte de leur état d'esprit, à ce moment. Ils ne songent pas plus à prier la Vierge qu'à guérir, Ils^ se débattent, en pleurant et en criant, entre les mains des infirmiers qui les tiennent; et, une fois dans Teâu, ils hurlent jusqu'à ce qu'on les en retire!

Quelle suggestion voulez-vous qu'il y ait, dansées conditions, chez un enfaîit dont la piété est d^ailleurs souvent nulle ?

Mais si, au point de^ vue humain, le cas du petit garçon de Belley me demeure inintelligible, je dois avouer qu'au point de-vue divin, il me paraît plus incompréhensible encore.

Un homme, une femme, parvenus à l'état cachectique de la dernière période de la phtisie galopante -et amené») mourants, à Lourdes, sont guéris^, soit dans la* piscine, soit pendant la procession du Saint Sacrement, soit sans rien de tout cela, ^ans la solitude^œn un coin ; c'est une guérison,

sans marche lente et progressive, une guérison immédiate. Ils sont auscultés par plusieurs médecins qui ne trouvent plus trace des lésions; ils se promènent, mangent, boivent, dorment, ainsi que vous et moi ; ils sont en quelque sorte ressuscites ; ils reparlent et, quelquefois, six mois après, chez eux tout revient.

C'est évidemment étrange ; — car enfin la suggestion n'a jamais, que je sache, fait repousser, ne fût-ce que pour six mois, des poumons que Ton a, comme on dit dans le peuple, crachés — mais Ton peut cependant admettre que ces gens, une fois réinstallés dan;s leurs foyers, se sont remis à vivre, au mépris de toute hygiène, dans les milieux contaminés où ils avaient contracté la tuberculose^ qui disparut à Lourdes. Le miracle n*est pas, en effet, un vaccin qui dispense ceux qui l'ont obtenu de nouvelles maladies, un sérum qui les préserve de celle même dont ils furent, une première fois, guéris; d'autre part, en se plaçant au point de vue divin, il est permis de penser que ces malades, rendus à la santé, ont abusé de la grâce et que leur rechute est une punition, mais pour l'enfant de Belley ces hypothèses sont vaines. ïln'a pac changé de place et il n'a pu mésuser, à son âge, des bienfaits reçus ; le retour offensif du mal ne peut donc être le signe d'un avis ou d'un châtiment ; alors, comment expliquer l'ironie de ce faux miracle, le mensonge de

cette validité factice? est-ce un piège tendu par le singe de Dieu, le coup renouvelé des fausses voyantes qu'il suscita du temps des apparitions de la Vierge à Bernadette, pour brouiller les cartes, pour jeter le doute sur la certitude des vrais miracles, ou est-ce autre chose, mais quoi alors ?

Je confesse que cette liistoire est celle qui m'a le plus stupéfié à Lourdes, et, plus je la scrute et moins je la comprends, en admettant toutefois que ce gamin ne se rétablisse pas en cours de route ou lorsqu'il sera rentré à Thôpital, car les exemples de ces guérisons accordées, après un séjour dans le douaire de la Vierge mais seulement après qu'on Ta quitté, abondent.

Je me dis, en sortant de Thôpital, que Lourdes est beaucoup moins simple que ne le croient et les catholiques et les incrédules. Pour les uns, tout est miracle; pour les autres, rien ne Test; il y a encore autre chose, le mystère plus affolant, selon moi, d'un Dieu qui tolère les parodies ou qui se reprend !

Je vais au monastère des Clarisses, situé sur la mâme avenue, et je remets, en y arrivant, à la sœur tourière, une lettre d'introduction que j'ai reçue pour son Abbessè. Je voudrais entendre, de sabouche, le récit d'un miracle très particulier qaiîui est advenu, il y a plus de vingt ans.

Je m'installe, en attendant la réponse, dans la

chapelle. Son décor est en parEeâleaocordance avec les morarsexpiatriees de ses nonses j c'est une pau^ vre bicoque de campagne; très simple, avec, dé^M la treille noire de^ Ia> clôture^^ un^ maigre slvAgI garni de chandeliers de bois ; die est très bien, eHe^ est telle qu'elle doit être pour un institut voué à4a pénitence; elle est quasi, déserte, à cette heure, et, assis sur une chais», je pense à cet Ord^e admira^ ble de sainte Claire, réformé par sainte Goletlej II est certainement celui des Ordres de femfnes-qui est demeuré le plus fidèle à sa règle et le plus in* tact; et c'est probablement à cause même decette^ constance, qu'il S''est montré plus résolu, pltts4»rave que les autres, dans la tourmente ; auxeste, ou peut le dire; à l'honneur des enfants de saint François, ils sont les seuls qui aient tenu bon jusqu'au der« nier moment, les seuls, à l'heure présente, qm aient le courage, en habitant Paris, de porter, en pleine rue, de même que les Gapucins, le costume de leur Ordre,

En tout cas, à Paris, au lieu de déserter comme les Carmélites qui ont abandonné, sans coc^ férir, leur poste de combat, lesClarisses n'ont pas quitté leur gedle de l'impasse de Saxe. Privées deju'^ ditts* el dénuées d'air, elles y meurent, ainsi que des mouches, mais joyeusement, en réparatrices de crimes qu'elles ignorent ; elles sont les seules parafoudres de la ville, maintenant. Ici, à Lourdes, ce

I^- FÔlillES^ DE LOCfKBiËS. 203

saut encore eUes qui eadixreRt les preoniers chocs démonkqaes-elpreQfieBt àilearrcom^Ftelos méfaits commis. Aussi, sont-elles parfois écrasées par d'incroyables maux qui ne sont pa8-^i»^ris par l'eau delà GrottôfCeux-îIà!

Itoftone parlait, l'an dernier, d'une de ccssaîntes atteinte d'une enflure telle qti'elle ressemblait plu» àmne mongolfière qu'à une femme; elle ne pouvait rester> ni i assise^ ni debout et la posture sur le dos^ était intolérable; ce n'était pas une hydropî* sie; c'élail on n'a jamais su quoi; elle mourut, radieuse, enviée par ses compagnes et il fallutifa-» briquer un c«N5ueil exprès, pour l'inhumer.

Ge quece petit.couvent de Lourdes^ jeté au bord du^DrreUttdontil^ntend^ jours et nuits^ le fracas régutiec, est triste! il estientouré d'un jardinet minuscule ea pente, et l'on aperçoit, par dessus ses murs, les croix de bois de son cimetière. Les moniales ont bien p^u de place pour se promener ; leur vie est atroce et divine : jeûnes permanents, jamais de viande, sommeil coupé en deux^ tronçons, coulpes et offices, hiver comme été, les pieds nus ^ elles vivent de quoi ? des quelques aumônes déposées dans une sorte de marmite à couvercle installée dans la chapelle ; quand ce tronc est vide, elles demandent leur pâture à l'évêché ; mais elles ne reçoivent que la somme nécessaire pour assurer les repas d'un jour, car elles ne peuvent posséder, ni

en argent, ni en provisions, la moindre avance; elles doivent être pauvres et elles le sont ponr de bon, celles là!

Cela nous change un peu de ces autres Ordres, âpres au gain et hantés par la manie des bâtisse$, que la Providence a laissé balayer, de même que des épluchures de piété, de notre sol !

La sœur interrompt mes réflexions, en me venant quérir ; elle m'annonce * que TAbbesse est au parloir et elle m'introduit, au sortir de la chapelle, dans une petite pièce, blanche et nue, où je m'assieds sur une chaise de paille, tout contre une grille de fer noir, garnie de broches, et fermée encore, derrière ses barreaux, par une plaque de fonte, percée, ainsi qu'une écumoire, de trous; mais, au lieu -xl'être ronds, ils sont allongés en fentes de tirelires et la conversation, pénible derrière ce blindage qui assourdit les voix, s'engage ; je demande à l'Abbesse de me relater, par le détail, le miracle dont j'ai ouï parler et j'entends le petit rire gai d'une vieille femme, accompagné par le rire plus jeune delà sœur discrète qui l'assiste.

— Oh ! c'est si loin, Monsieur, il y a vingt-cinq ans de cela; pensez donc !

Enfin, sans se faire prier, elle me raconte son histoire :

— Elle était sœur, sous le nom de Marie des Anges, dans )la maison des Clarisses-Golettines

de la rue Sala, à Lyon^ lorsqu'en 1867, peu de temps après avoir émis ses vœux, à Tâge de vingt-cinq ans, elle fut atteinte d'une afiFection cancéreuse du lobe gauche du foie ; elle fut, trois années, malade, employée à Tinfirmerie, puis il lui fallut s'aliter et elle demeura, couchée, pendant sept ans ; elle ne pouvait s'alimenter et était arrivée à un tel état de dépérissement que Ton attendait sa mort, de jours en jours; ce fut alors que la mère Térèse qui avait été envoyée, depuis deux années à Lourdes afin d'y établir, avec quelques unes des moniales de Lyon, le monastère actuel, écrivit à sa maison-mère de la rue Sala pour obtenir qu'on lui donnât la sœur Marie des Anges. De deux choses l'une, disait-elle^ ou elle guérira et, ce sera la preuve que notre création de cloître est approuvée par la Vierge, ou elle ne guérira pas, mais alors elle fondera l'infirmerie, sera notre. première malade et, en sa qualité de membre souffrant du Christ, elle portera bonheur à la communauté.

Notre mère de Lyon, reprit l'Abbesse, après un silence, ne savait à quoi se résoudre ; elle jugeait — et c'était l'avis unanime des médecins — que j'étais trop malade pour subir les fatigues d'un voyage à Lourdes; elle, me consulta, mais, moi, je n'avais pas d'opinion; j'étais liée par mon vœu d'obéissance, prête à rester ou à m'en aller où l'on vou-

206 LBS FOUIES DE LOTJKBBS

drait. Notre mère hésitait toujours <pmnd le cardinal Gaterot, alors archevêque de Lyon, vint ea visite à l'abbaye. Notre mère, devant moi, lui ^mmit le cas. Son Eminenc*e pensa qae je de^lds partir, mais quand je lui deinandai, comme à mon supérieur, si je devais solliciter de la Sainte Vierge ma guérison, il me réjMkirdit tetxtitellement ces mots : « Ma fille, je n'en ai pas l'inspiration. »

On m'embarqua donc, pour coostituei' la première malade du nouveau monastère ; le voyse^ fut bien pénible, mais tout le ' monde, ra route, était si attentionné, si charitable pour moi 1 -^ il fallait, en descendant des trains, me couclierisur une civière et, chaque fois qu'on me bougeait, j'étais sur la croix; enfin j'arrivai, presque morte; on me traîna tant bien que mal jusqu'à l'entrée de ce couvent et la mère Térèse me fit intimer Tondre de ne pas me baigner et de réclamer ma guérison.

On me transféra donc à la grotte — c'était le 17 septembre 1878. — Là, on m'étendit parterre, derrière un autel roulant et on me laissa.

J'ignorais à qui je devais obéir, au Cardinal ou à l'Abbesse? au fond, l'idée de guérir me désolait; pensez donc, je n'avais plus, de l'avis de tous, que quelques jours à vivre pour être auprès du Bon Dieu. . . enfin, je m'abandonnais à sa volonté, en pleurant, quand un évéque, suivi d!un Monsieur de Lyon que je connaissais, pénétra dansfa grotte.

L6S FOULBS 0B LOUR0SS 207

Ce Monsieur me désigna à Tévèque qui me qaestiomia ; je lui exjdiquai du mieux que je pus pourquoi j'étais là; et je pouvais à pdne parler, tant j'étais feiblé ! puis, croyarttque ce prélat était mon nouveau supérieur, Tévêque de Tarbes, je lui dis : Monseigneur, vous êtes maintenant mon maître et c'est à vous que je d©is l^obéissanee ; voulez^vous me comT«ander de^guérfr ?

• Il fut surpris et me répondit : « Mon enfant, je le veux bien, si la Vierge le veut. »

J^eus à peine le temps de formuler ma prière ; je fus enveloppée dans un grand frisson et jetée debout. M«' Fonteneau, — car, je Tai su après, — ce n'était pas'l'évêque de Tarbes, mais Tévêque d'Agen qui m'avait interrogée, fut bi«i content et il me bénit. Les pèlerins étaient accourus, de tous les côtés, et voulaient m'emmener au bureau des constatations médicales, mais le Père Sempé, qui était alors le supérieur des missionnaires de la Grotte et cpiî avait été aussitôt prévenu du miracle, s'y opposa. — Elle- est hors de sa clôture, dit-il, qu'elle y rentre et, auplusvilei

Et voilà tottt ce^que Je puis tous raconter j vingtcinq années se sont écoulées depuis et je n'ai jamais flus été malade. ••

— AietUf ma révérende 'Mère, voas ne teniez pas du tout à guérir ?

— Ah ! non, s^écria vivemwit la Mère Marie des

Anges, Dieu soit loué I mais songez que je ne vis plus maintenant que pour encourir la responsabilité de cette charge d'Abbesse que je ne cherchais pas... cl j'étais prête alors — autant qu'on peut Têtre — à paraître devant le Seigneur !... — Et, après un sou* pir, elle changea la conversation et m'entretint de ce bon M«' Fonteneau qui ne serait jamais revenu A Lourdes, quand il vivait, sans la visiter...

— Et vous n'êtes jamais retournée à la Grotte, même pour y faire une action de grâce ?

— Non, puisque je ne puis sortir de la clôture... on m'a rapporté que la grotte était bien changée, qu'on y avait mis, à cause de la foule, des grilles... moi, je me la rappelle toujours, très simple, sans rien... telle qu'elle était al^rg.

Je rumine cette histoire, après avoir pris congé de l'Abbesse. Je pense encore à celte théorie de la suggestion, chargée d'expliquer toutes les cures de Lourdes ; mais voilà une moniale qui n'enviait pas du tout un réveil de santé, et qui a été, en quelque sorte, guérie malgré elle ! si elle s'était aulosuggeslionnéc, ce serait le contraire qui se serait produit; elle serait, comme elle le désirait, morte 1

Elle est vraiment intense, elle est vraiment râpée, à la fin, cette théorie 1 l'on n'a jamais vu la thérapeutique suggestive guérir, ainsi que cela se passe à Lourdes, des maladies de poitrine et des

Il ■ - »

maladies de foie, des cancers et des lupus ; on ne Ta jamais vu rendre les yeux aux aveugles et Fouïe aux sourds. La vérité est que ceux qui prônent ce genre de traitement sont bien obligés d*avouer, ' s'ils ne sont pas des charlatans^ que ses effets sont des plus infidèles et des plus restreints. Héla^! c'est tout juste, s'ils parviennent à pacifier ces affections de nerfs dont ils nous rebattent les oreilles, depuis des ans I — Si faillite de la science, ily a, c'est bien par la psychothérapie, à peine née et déjà mori* bonde, qu'elle commence!

Mais, par contre, la belle preuve administrée par la Vierge de la puissance des vœux monasti-> ques I car ce miracle, c'est le miracle de l'obéis* sançe; et je me souviens de la petite sœur blanchet du Saint-Esprit, de Bretagne; qui sait si, elle aussi, n'a pas été sâu'^ée pour les mêmes raisons ? étaitelle si heureuse que cela de vivre ? je me remémore son cri : Ce que notre mère va être contente ! — Ella est donc venue ici par obéissance et a requis, sur Tordre de 9a supérieure, sa guérisou et elle sem« blait plus satisfaite pour sa maîtresse que pour elle« même d*étre enfin rétablie! Qui peut sonder les délicieux abtmes d'une âme, détachée d'elle-même et fondue en Dieu ?

L'obéissance monastique est si désordonnée sous son apparence régulière, si profonde sous la banale tranquillité de ses semblants qu'elle ne peut s'ao»

^10 LES l^tMJLBB 0£ LOURDES

oomplir sans on secours spécial 4'en Haut, ssms une aide! liii sttpérieacou une supérieure, c'est-Âdire des êtres ^faillibles et médiocres, pour la plupart, tieni^iit dans le cloître la place du Clmst; et il est nécessaire de se convaincre que ce qu'ils commandent, Jésus le commande, que ce qu'Us défendent, Jéstfâ le défend. '— Et celanetiïwait^aoore rien d'ol»éir extérieurement, en toutes choses, l^randes ou petites, faciles ou difficiles, à4oi^ heure et en tout lieu, mais il faut encore obéir^iatérieurement, avec une entière servitude de Te»prit, avec une parfaite soumission du cœur!

Il cOTvîent donc de s'aveugler soi-même, de ne pas vouloir examiner si Tinjonction prescrite e$t raisonnable; il faut que la sujétion soit simj^e ^ confiante, sans restriction mentale; il faut «qu'elle S(Ht adhérente et simple, souple et joyeuse !

Cet idcul est si conliaire à la nature humaiiie qu'il existe à peine, est*-il besoin de le dire, dans les couvents. Essayez de vous persuader que vous allez abandonner sans réserve, de voire ^ein^ré, tout ce qui constitue votre persMMinalité, tout ce qui fait de vous un homme difEérent d'un autre homme; représentez-vous encore qu'il siéra de mater cet égoïsme plus ou moins conscient ^ui vous incitera ^toujours à vous intéresser phis à vous-même qu'à 'votre prochain ;âgu£ez^vi(^s^ussi que vous devrez renoncer ^voos consulter, «*êtpe

USS FOULES DË^ LOUni^fiS 2lI t

indifférent auxr homiliaiions et aux souffrants, que vous ne^ serez plus qu'un objet animé entre les mains d'un Abbé dont le caractère peut être celui d'un tyran ou d'un ^ieux et que, par vertu, vous ne &erez plus, lorsqu'irtouchcra votre déclic, qu'une machine tournant sur ses propres attres, pour- les hi?ayer— et vous concevrez le volcan, de révolte qui bout et gronde, prêt à exploser en vous !

E^ cependantyil y a des humains qui subissent, padiemment, gaiement, tant ils aiment Dieu et en sont aimiS) cet écrasement de leur volonté, qui se forcent àr se taire et se submergent eux->mémes dans rheureuse indifférence que le Ciel apitoyé prépare ; telle me paraft^jètre laJbonne Abbesse des Glarisses; mais pour une qui répond e^cactement à la voca* tion divine des .clottres, combien d'autres que je cannas — qui étaient gens de vertu, pourtant — et qui, après être entrés dans des monastères où il Sttnblait que Dieu les voulût, en sont, n'en pouvant plus, so£tia.

CettXrlà, apièfihavoir.enduré, sans trop regimber, bien defi^ affronts, s'étaient rebellés, à un moment, contre des ordres qu'ils estimaient ineptes et qui l'étaient sans doute; mais c'était là l'épreuve; ils délibérèrent et ils furent perdus ; en une minute, le peu qu'ils avaient acquis, à force d'abnégation, croula; il aurait fallu tout rejeter, ne rien garder de soi, se quitter entièrement et s'abolir. Ils

le savaient, mais la nature vainquit la grâce; et c'est, à de rares exceptions près, maintenant, le le casde tous.

Un moine admirable, devenu le général d'un des grands Ordres du monde, me disait un jour : « Le frère un tel que vous avez connu, est mort ; eh bien, vous ne rencontrerez plus son équivalent dans les cloîtres. » — Et, comme je me récriais, alléguant que j'avais vu, dans Tun de ses ascétères, de très pieux convers et d'ardents novices, — il me répondit : « Oui, sans doute, vous verrez encore de saintes gens, mais vous ne verrez plus des saints; « et il ajouta : € On leur donne un ordre, ils l'exécutent aussitôt, mais ils cherchent, en eux-mêmes, à savoir pourquoi on leur a donné cet ordre et, dès lors, fatalement, ils sont amenés à le plus ou moins discuter. Cela suffit pour que la vertu d'obéissance s'affaisse ; elle n'est plus généreuse, elle n'est plus spontanée, elle n'est plus complète ; Dieu ne la bénit plus du moment qu'elle raisonne ! »

A quoi cela tient-il? beaucoup, pour les hommes, à l'obligation du service militaire qui, s'il rend des services aux élèves des séminaires, en leur enseignant la- vie, est déplorable pour les novices des instituts religieux qui n'ont nul besoin d'êti'er instruits, par des entretiens de chambrées, de détails qu'ils auront peut-être bien du mal à oublier dans leur cellule.

En tout cas, ils apprennent au régiment une discipline frondeuse, une dépendance subie mais exécrée; il» apprennent à observer et à se méfier, à contester le bon aloi de certaines consignes, et ils rapportent avec eux ce levain, sinon de révolte, tout au moins de discussion, dans les couvents.

Cela tient aussi, d'une façon plus générale, à Tétat morbide d'une société qui a été trop dupée par le mensonge des décors et par TaBus des apparences. Les scandales de chaque jour que Ton ignorait sans doute autrefois et que la presse propage maintenant jusque dans les coins les plus reculés de la province, nous ont pour longtemps allégés des égards et débarrassés des déférences.

Personne ne croit plus à Thonnêteté des homme» politiques, à la valeur des généraux, à l'indépendance des magistrats ; personne ne se figure que le clergé est composé de saints. Sans admettre des exceptions qui subsistent pourtant, on a jeté dans le mêftie sac, les képis, les toques et les barrettes et envoyé le tout à la voirie; c'est, actuellement, une sorte de malaria de l'irrespect; et nul ne se soustrait à ce paludisme de Tâme; tout le monde en est plus ou moins atteint, car l'on n'échappe pas à l'ambiance d*un temps, encore moins à la pression démoniaque qui se sent aujourd'hui plus intense que jamais... le diable est dans tout ce que

ToB pense; dans- tout ce que l'on dit ; il esl l'aîr roème que Ton respire. ^

Que vous voici loin de l'obéissance claustrale qui se désagrégera dans cette atmosphère de plus en plus mordace^ j'en ai peur ! — Ah ! oci qu'une, authentique ncioniale, telle que la Mère Marie des Anges, qui ne voit rien, qui ne saura jamais rien de tout cela, est heureuse !

Mais, au lieu de me ratiociner d^importuneSî réflexions, je ferais beaucoup mieux d'aller me confei^er; ce n'est pas, hélas! une chose facile. La crypte, creusée sous la basilique mêmcj où sont installés les confessionnaux des ecclésiastiques qui remplacent les Pères de la Grotte, est, depuis que les pèlerinages internationaux fonctionnent, inabordable. L'on croirait vraiment, du reste, que l'habituelle stupidité des architectes sévit plus véhémente qu'ailleurs-, ici* L'an dernier, quamiion arrivait à la? crypte, on rencontrait, dès l'entrée, un couloir circulaire qui vous menait à la sacristie-du prêtre de garde; les pèlerins qui étaient, obli^ pour pénétrer dans la chapelle, de suivre! une autre route, n'obstruaient pas le passage et chacun y trouvait son compte. Cette année, tout est changé; l'on a supprimé le couloir circulaire et l'on ne^peut plus^ s'introduire dans la crypte que par. une seule» allée. Si bien que la bousculade des gens qui y viennent et de ceux qui en sortent, s'opère dans<3e

LES ft>UL£S DE LOURDES S] 5^

médiocre boyau où chacun s'écrase. Quant à joindre la sacristie, c'est toute unç aventure, <^r il faut se laisser d'abord ballotter par le flux et le reflux des visiteurs dans Tunique allée, puis, à un moment ^ donné, s'échapper et couper au travers d'une autre multitude de gens répandue dans ce cellier, pour atteindre la cabine réservée au confesseur.

Cette crypte, quand elle n'est pas inaccessible comme pour l'instant, est encore l'église la moins oirens^antequi soit A Lourdes. Petite, courte» très basse, hérissée de piliers, mal éclairée par dea ampoules électriques, allumées tout-le jour,^elîe suggère quand même l'idée d'un peu de chez, soi, d'un peu d'abri, loin de la bruyante coulée des foules ; lorsque celles-ci ne s'y coagulent pas, l'on peut s'isoler dans la pénombre d'un coin; puis son décopest plus intelligent et moins vil que celui des autres temples ; elle est percée au-dessus de chacun de ses autels, fixés dans des niches en demi-lunes, de deux lucarnes dont les embrasures, taillées etf biais dans l'épaisseur des murs, sont revêtues de mosaïques d'or* Et mieux que partout, ici, l'on se rend compte du rôle q^ie doit jouer, dans l'art monumental, ce. genre d'ornement, délivré de son inutile souci de parodier des tableaux, ainsi que dansies chapelles du Rosaire ou de s'égarer dans de la peinture de portraits, de même que dans les deuxj'idicules pastilles, collées à la porte du Ro*

saîrc et qui prétendent reproduire les traits du Piipe Léon XIII et de M«' Schœpfer, l'èvêque actuel de Tarbes.

Ici, la mosaïque se contente d'entrelacer des arabesques, des rinceaux, des fleurs et des croix, exécutés en pierres de couleur sur un fond craquelé d'or; et, dans le demi-jour versé par les meurtrières et dans les lueurs orangées dei^ amandes électriques, ces embrasures scintillent avec les tons fauves et saurés des vieux ors des cuirs de Cordoue; et ces lueurs, à la fois souples et sourdes, sont la plus fastueuse et la plus discrète parure de ce caveau trop blanc. Mieux que partout ailleurs, Ton peut encore observer, dans cette crypte, le matin, pendant les messes, le contraste qui s'atteste entre les feux des pochettes électriques et le feu des cires, allumées sur l'autel. Celui des cierges palpite^ et vit, tandis que Tautre brûle, immobile, et rougeoie, mort. Rien n*est moins symbolique que cette torme d'éclairage adoptée non seulement à Lourdes, mais à Paris, dans la plupart des sanctuaires, voire même dans certaines chapelles d'abbayes. C'est commettre un véritable contre-sens que de se servir de lueurs inanimées, là où se tient le Christ, dont la lumière est la vivante image; c'est supprimer aussi, dans l'Eglise, l'indispensable signe de la Charité dont la flamme est l'emblème; et nous voicî également bien loin de la divine liturgie bénissant par

de vénérables et de magnifiques formules Thuîle et la cire, avec ces paquets de fils incandescents dont le moindre inconvénient est de fabriquer une lumière de mensonge, car elle n'éclaire pas et il est impossible de lire son office, sous ces lueurs blafardes qui se dififusent et diluent leur or, en tombant des voûtes.

Que sont devenus les types bizarres qui, dans les périodes calmes de Lourdes-, fréquentaient cette crypte? Marie, la cul-de-jatte, qui bondissait, sur les rampes du Rosaire, dans son plat de bois que renouvelaient les Pères de la Grotte, lorsqu'il était usé? qu'est devenue k grabataire, assise dans une voiturette que l'on amenait et remisait, à l'entrée de la crypte, au bout de l'allée conduisant au maître-autel; elle assistait ainsi à la messe de dix heures et le prêtre traversait toute l'église pour lui apporter là communion ; puis on venait la rechercher, dans son logis ambulant, à midi.

Jamais on ne pouvait apercevoir son visage ; il était enveloppé de voiles noirs si épais que je me demandais, — avant de savoir qu'elle était atteinte, depuis vingt-cinq ans, d'une maladie de la moelle épinièrc, — si elle ne cachait pas une tête décomposée sous ce masque qu'elle relevait, juste sous le nez, pour recevoir l'hostie — et elle le rabaissait aussitôt après.

Et ces deux monstrueuses créatures, deux sœurs

colossalemeni riches, qtui ayaieal, il y a. de ceki^ cinq anSj fait Je vœu, le jour de la^ fête de saint Benoît Labre, de vivre comme lui, dans un linceul de crasse; toutes deux, en baillons, sous leurs robes, se dispensaient de jamais ^se déshabiller et . se laver ; Talnée aux yeux farouches, aux traits fusinés par la poussière dont siemplissait SCS rides^ entretenait, dans-soa chignon, des garennes de poux qui couraient sur ses épaules^pour rejoindre une autre colonie d'insectes cailiïpés^ans son corsage. La cadette, non moiifâ sale, sedéfèttdait pourtant de la vermine qui rongeait sa soeur, aa ayant, sous lun voile de crêpe, lea- cheveux ras*..

Elle» puaient ainsi quedesétaux d'équarrîssage et Ton fuyait à leur approche.

Que sont devenus aussi, ces hurluberlus de la piété et ces maniagues qui montaient, et desc^Qtdaient sur les rampes, entraient dans- le vestibule de la crypte, s'inclinaient en un salut, ici, eten ua salut, là..Enbas^ à la grotte, ils baisaient la.terjre, se relevaient, allaient boire îà la fontaine, retour-naient baiser le sol, allaient embrasser k: rooet rebuvaient. Et cela, pendant des heures^!

Perdus dams l'immense foule des p^erinagï^, je^ ne lésai pas;, ceite année, revus.

Pour en revenir à lat crypte, il faut aujourd'hui me placer à la queue des pèlerins afin d'y pénétrer; l'atmosphère est irrespirable^ j'avance

dcTrtère des doô, dans une buée de miasm^ ; ^ifin 9 poussant et poussé, j^ me dégage des gens qui m^enserrent et,' à travers des feancs chargés de fidèles que je dérange, j'attems la sacristie; elle «6t pleine I — le découragement commence ; — je me dis que je me confesserai, un autre jour, mais un autre jour, ce sera la même chose, tant que l«5 compagnies de chemin de fer continueront à déverser leurs trains de voyageurs, dans la vallée de Xourdes.

S'il n'y avait parmi les pénitents que des hommes, la lessive aurait lieu encore assez vite, car les lavandiers expédient d'habitude, après un rinçage sommaire, les hommes ; mais il y a des femmes ! — et, ^Iles-là veulent qu'après les avoir amidonnées, on les repasse ; — alors pour peu que chacune apporte à savonner toutes les petites affaires de son ménage et que le blanchisseur y prenne intérêt, il y en a pour des heures !

Je me détermine pourtant à rester; fauté de <^ises, je me tiens debout dans im corn et j'examine mes voisins. Les premiers arrivés>sont des hommes ; ils sont là, têtes basses, qui se pelurent la conscience; ils auront vite fait de déposer leur paquet d'épluchures aux pieds du prêtre et je me CGttisole élément, en constatant que la plupart des femmes sont des paysannes ; celles-là seront moins longues à narrei* leurs exploits et» seront

d'ailleurs plus vite renvoyées que des bourgeoises.

Il n'y aura peut-être pas à attendre trop longtemps; mais, tout de même, comme ce service des confessions, si bien organisé par les Pères de la grotte quand ils étaient les maîtres de Lourdes^ est donc mal agencé maintenant ! Ils sont là quelques ecclésiastiques qui ne peuvent suffire à la tâche et malheureusement tous ces églisiers amenés par les pèlerinages et ciuxquels on accorde les pouvoirs de confesser lorsqu'ils les demandent, ne paraissent se soucier que fort peu de venir en aide à leurs confrères ; ils se considèrent ainsi que des enfants en vacance, et ne sont pas pressés, — si ce n'est pour épousseter les salles intérieures de quelques-unes de leurs philothées, — de s'interner dans la cabine aux aveux où Ton étouffe. D'aucuns, il est vrai> parmi les jeunes surtout, s'engagent dans la troupe des infirmiers, mais il vaudrait mieux laisser ce travail maLMÎel aux laïques et s'occuper des âmes qui ont besoin, elles aussi, d'être pansées.

Ils sont deux qui opèrent pour l'instant. Les braves gens I ils ne lanternent pas. On entend le grincement répété des lames des guichets; des hommes à figures devenues rouges, s'échappent, en rejetant le rideau sous lequel ils s'abritaient et décampent au galop, tels que des chats qui s'enp fuient de leur plat de cendre; 'les femmes, tUes, n'ont pas cette pudeur; elles sont chez elles au,con«

LES FOULES DE LOURDES !i2J

fessionnal^ elles s'y plaisent et ne se retirent que lentement et à regret, pour céder la place à d'autrès, lesquelles viennent odorer Tarome de leur» péchés qui flotte encore dans'la case et y ajoutent le parfum plus ou moins accentué des leurs.

Mais aucune n'éprouve de gêne à être regardée^ Le désir de l'homme est que ça soit fini et de filer; celui de la femme est qbe ça dure et de rester.

Je plains le pauvre prêtre qui se balance, avec des mouvements dé pendule, tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, dans cette guérite munie de guichets et percée, de même qu'un tamis, de trous. Ce qu'il doit avoir chaud I moi qui ne suis pas interné^ comme lui, je suffoque dans cet air saturé de déjections spirituelles et d'effluves de passants en sueur. Je donnerais bien des choses pour être parti ; c'est enfin mon tour ; je vide ma hotte dans les ouïes d'un excellent homme qui m'absout en un tour de bras, et je m'élance de la sacristie ; mais it s'agit maintenant de déguerpir de la crypte j les deux courants de foule coulent toujours, en sens inverse, dans l'étroite allée et il me faut jouer sérieusement des coudes, pour arriver enfin dehors.

Ça y est ! c'est étonnant ce qu'une confession allège, ce qu'on se sent frais et dispos après ; la sensation est presque physique. Il y a vraiment une vertu perceptible, presque tangible, dans le sacrement de la Pénitence I

vS TieuK Lourdes est dénué de faste; nous sommes dans la petite ville de provinee, parée d'une mairie, d'un palw de jus* tice, d'une grande j^ce ornée d'unerfontaine. Dès qu'il pleut» on patauge, en battant avec ses pieds de la remolade dans des marais de fange; dès que lesoleil luit, on rissole. Lorsque le temps des pèlerinages est clos, c'est la paix des anciens bourgs seulem^^t interrompue par le vacarme des jours de foire ; alors sur la place ondule une moisson de bérets ibleus et de capuces noirs ; les paysans des alentours ont amené pour les vendre de petits bœufs à. cornes bisonnières, de petites vaches pas encore traites et dont les pis durs sont énormes, des moutons qui se bousculent, en égrenant leurs pastilles de réglisse, tout le long du sol, des pour-

ceaux blancSy tachés de noir^ qui semblent truffés de leur vivant, des chèvres et de malheureux chevreaux, jetés, comme morts, les quatre pattes liées, par terre ; et, tout autour de cette ménagerie, s'étendent des éventaires, en plein vent, où Ton débite des oignons d'Espagne, roses et marbrés de plaques de lie de vin, des chapelets d'aulx, des fromages ronds, dont la pâte sous une croûte mal- {>ropre est un mastic, de la boucherie, des espadrilles, des étoffes poilues, de la ferraille, des citrons et de hideuses poteries du crû, au ventr« chocolat sillonné de coulées de jaune beurre ; il y a de tout, de la bondieuserie à deux sous le tas et des miches de pain blanc, régal des montagnards qui ne mangent d'habitude que du pain noir.

Et, dans le meuglement des vaches, le bêlement des brebis, le grognement des porcs, tout ce monde jargonne, un bâton à la main, s'altable au seuil des cabarets, s'appelle; les vieux, avec leur ftice dure, leur nez busqué, relié par des rides en coups de sabre à la bouche ; les jeunes avec des figures de bruyants tourlourous ; à de rares exceptions près, tous les vieux sont rasés et tous les jeunes portent la moustache ; et tous sont coiffés de bérets» vêtus de gilets de chasse, de manteaux à capuchons, chaussés, les vieux surtout, d'incroyables sabots dont le bout recourbé se dresse en proue de galère, en lame de yatagan.

Celte race semble avoir gardé quelque chose de sa sauvagerie d*antan ; on la sent encore brute et fière, rude pour les animaux, cruelle presque, à Fétat latent, civilisée seulement parles besoins des achats et des ventes; on la sent brave et tenace, mais batailleuse aussi; et il est très certain que si, - sous le ministère de Combes, Ton avait, comme le demandaient alors les mégères masculines du Bloc, interdit les pèlerinages et fermé la grotte, tous ces chasseurs de sangliers auraient combattu à coups de fusils dans la montagne. La Vierge aurait profité de cette défense opiniâtre de leurs intérêts, mais riscariotë des Charentes le sut et il se tînt coî. Ce n'est pas jour de marché, aujourd'hui, dans l'ancien Lourdes, niais il n'en est pas moins bondé de monde, car les rues sont encombrées de pèlerins qui stationnent devant les boutiques dV^bjets de piété où se lit le nom des Soubirous et des enseignes annoncent que le tenancier est le frère ou le parent de Bernadette ; la famille agite, ainsi qu'un pavillon de commerce, le nom de la voyante. L'on visite, dans une ruelle, le moulin que ses parents habitèrent. De même que toutes les maisons devenues pieusement historiques, cette demeure est décorée de quelques portraits de l'héroïne et d'images religieuses plus ou moins laides. C'est une très misérable masure, meublée de pauvres ustensiles de ménage et. du lit de Berna-

226 LES FOULES DB LOUimSS

dette, entouré d*un grillage, afin de le pî^senrcr des fanatiques qui avaient commencé à le taillader i coups de couteaux, pour foire, des fragments en-levés db son bois, des relique».

Et c'est tout ce qui reste; ici, de la i^inte fiUe dont les révélations ont transformé ce trou, ih?connu avant' elle, en une ville célèbre dans l'univers entier.

L*on a l'impression, dans cette chambre sale et sombre, à peine balayée, d'une tombe abandojpcnée, sans une couronne, sans une fleur, dans un cimetière où Ton n'enterre plus; et Ton se prend à vitupérer FoubUeux égoïsme de ce Lonrdbs qui s'est rajeuni depuis les apparitions de la Vierge à son enfant, depuis surtout que, grâce à elle, les multitudes y affluent. Il s'est, à plus justement parler, changé de village en ville. Des devantures de magasins de luxe, des épiceries assorties, de» pâtissiers de choix ont remplacé dans les rez-de*» Chaussée des rues, ces logis où Ton apercevait, ein passant, des vieilles femmes à besicles, travaillant dans le cadre d'une fenêtre. Les campagnanisr sont maintenant des hôteliers et des marchands de cierges et leurs flemmes se sont muées enfdes dames qui paradent, dans d'édatantes toilettes^ les^imai^ ches. Us vivent dans l'aisance et réaliseraient, sans se donner aucun mal, d'amples fortunes si la rage de paraître et la certitude que la^ tonte des pèlerins^

^ durera toujours^ ne les incitaient à dépenser encore plus d'argent qu*îls n'en gagnemtw

Si, tremaîn, la Viei^c quittait la grotte^ tous ces» gens qui ont élevé de^ somptueuses .aubei^es> suceomberaîent 8cmr le faix des dettes et ce serait la saisie de la brocante religieuse, la faillite générale de Lourdes^

Quant à la piété de ce n)onde<*là, il faudrait, pour la jauger exactement, qu'elle ne rapportât plus. Un mot de quelqu'un qui vécu* parmi eux et les coUf natt bien peut la résunier : a le respect humain est à rebours, ici ». A Paris, dès hommes de peur d'être, montrés au* doigt se cachent pour faire leurs Pâques ; à Lourdes, c'est le contraire ; îes hommes les font ostensiblement pour n'être pas remarqués et ne mettent, bien entendu, plus les pieds à Uéglise, après ; y ai peur que cette piété n'appartienne qu'au décor des magasins de bimbeloteries ; elle aide, en tout cas, à hameçonner l'acquéreur; elle est secourable à: l'écoulement des soldes.

Jadis, lorsque je venais dans la ville, j'allais à Fancienne église de Saint-Pierre qui était une église de campagne, charmante. Imaginez une bâtisse romane, réparée tant bien que mal, mais conservant encore, dans certaines de ses parties, Fétampe du xm* siècle; elle possédait de vieux bois polychromes intéressants, entre autres, une Noire-Dame du Mont-Carmeliendant un scapulaire

à sainl Simon Slok et surtout une petite Vierge qui SQ déhanchait un peu, en souriant, avec des yeux étonnés dans un visage ravi; pour une fois, à Lourdes, on se trouvait en face d'une Madone pas neuve et Ton pouvait regarder des mûrs qui n'étaient pas blancs 1

Très silencieuse, à peine éclairée, très intime, elle était presque vide pendant la semaine et/ au sortir des foules du nouveau Lourdes, quel tlélicieux abri, c'était I — Les quelques femmes qui priaient devant le Saint- Sacrement demeuraient immobiles sur leurs chaises et muettes ; pas un bruit. Quelle différence entre cette piété foncière, assez sûre d'elle-même pour être calme et cette fureur agitée des pèlerins de la Basilique et du Rosaire ! il semblait que Marie, elle-même, se ressentît <ie cette atmosphère lénifiante, de ces oraisons pas pressées, de ces suppliques placides. On éprouvait la vague impression qu'au lieu de rester debout, pour recevoir ses invités comme dans toutes les autres églises de la ville. Elle s'asseyait, ici, plus à l'aise, plus en famille, plus tranquille. C'était avec Elle une douce et longue causerie, dans le silence et l'ombre.

Et, le dimanche, la nef se remplissait pour la grand'messe. Peu d'hommes, mais beaucoup de femmes et de jeunes filles qui, avec leurs robes et leurs capulets noirs, suggéraient l'immédiate vî-

sion de nonnes priant dans une antique chapelle de cloftre; et, dans ce pauvre sanctuaire de village, le service divin s'affirmait presque luxueux. Il y avait de gentilles tîiéorîcs d'enfants de chœur, proprement habillés de robes et coiffés de calottes violettes, un grand suisse rouge, une maîtrise de petits montagnards et de quelques chantres aux voix métalliques qui chantaient do plain-chant«

Je m'y réfugiais souvent, heureux de suivre ma messe en paix et de ne pas entendre de faridons.

Cette église n'existe plus; les Vandales l'ont jetée bas et construit, pour la remplacer, à quelques pas plus loin, une espèce de cathédrale qui est au roman ce que la Basilique est au gothique, c'està-dire une mervdlle de vilenie, un hatut-le-cœur d'art.

Démolir une ancienne église, patinée par des siècles de prières, pleine du souvenir de Bernadette, pour lui substituer un grossier monument voulant lutter à coups de vitrailles infâmes et de clinquant avec la Basilique, quelle aberration ! Il en triomphe sans peine, d'ailleurs, avec son architecture de roulierv et sa pesante et son obtuse nef au bout de laquelle se dresse un grand autel dont les différents marbres ressemblent à un assortiment de fromage d'Italie, de galantine et dQ^|^, t^tout recouvert d'un énorme ciborium en (^Hp et en bois, glacés d'or. L'on dirait de la scène d'un guignol. leCa-

naquequi inventa ces infernales représailles 1 pour^ parachever son œuvre, il a jugé nécessaire- d*ajbu-^ ter encore on pead'or à l'aveuglant ensemble de' ces colifichets et> après avoir beaucoup réfléchi sanr doute, il s'est décidé à fendre des chaînes dorées devant ses chapelles* Que pensez- vous dé celui-là ?'

Est-ce' pour le culte d'un marquis de Garabas on pour le culte d'un Dieu que Ton a instauré un pareil temple?

Quant aux statues de vieux bois, elles: ont, cela va de soi, disparu et les mauvais lieux du quartier Sainl-Sulpice contaminent de leurs produits scélérés tous les autels.

Ah ! cette nouvelle église qui n'a été édifiée que pour foire pièce à la basilique, pour élever autel contre autel, suivant l'expression même du cardinal Langénîeux,' elle évoque, à elle seule, tous l'es épisodes de Thistoire de Lourdes, les souterraines batailles engagées ent^e deux camps, celui du curé Peyramale et du vieux Lourdes que maniait en sous-main M. Lasserre et celui des évêques de Tarbes et des Pères de Garaison,

Sans vouloir remuer la cendre des haines qui couvent encore dans les deux partis, je vais ce« pendant expliquer comment MP Peyramale qui était le curé de Lourdes, au *moment des Apparitions, a, dans un intérêt pécuniaire, au profit de sa paroisse et aussi par dépit d'avoir vu le domaino-

de la Grotte séparé de sa cure, tué, de gaieté d«: cceur, sa vieille églêsei.

M^' Peyramale était un très braire homme et un: trts bon prêtre mais il était un rustre, d'un caraC' tète entier et bourra et de plus, une sorte de mégalomane et de brouillon. Or, il fallait un homme eiitendu aux affiaires, un esprit net et aussi une camplexion plus souple que la sienne, pour mettre; sur pieds la gigantesque entreprise de Lourdes^. Arec lui, riea n'eût marché. SonévêqueM»' Laurence le comprît et il eut recours au Père Sempé qui remplissait les conditions d'habileté et de pru», dence qv'il estimait indispensables pour assurer le succès de l'œuvre. Il confina donc Peyramale dans sa cure et mit le Père Sempé à la tète des missionnaires de Garaison qu'ilappelaà Lourdes, afind'organiser le service des messes, des confessions, des prêches, afin de diriger les processions et d'hospî* taJiser les pèlerins dont le nombre allait croissant dans une ville qui n'était alors qu'un petit viHage, qu'un affreux trou.

Avec la mmlleure volonté du monde, Peyçamale rfeût pu d'aillcursi^ même avec Taide de trois vî* caires, assumer une semblable tâche et il est fort probable que si ces missionnaires, au lieu d'être commandés par le Pôre Sempé, avaient été placés sous sa coupe, à lui, il n'aurait pas songé à se plaindre, car il ne pouvait nier que la nécessité ne

232 LES FOULES DE LOUnDBS

8*îinposftt d*un pareil renfort; mais, vexé d'être mis à Técart, blessé d*avoir été, assez bru talement, il faut le dire, dépossédé, au cours d'une maladie, <le la basilique qu*il avait construite au-dessus <le la grotte ; mal consolé par le titre de Monseiipieur que lui valut, sur les instances de son évoque, «ne prélalure romaine, il se résolut — bien que la Vierge ne l'eût pas demandée, celle-là — à ériger fine autre basilique, dans la ville même.

Il fallait trouver un prétexte. Il argua d'abord ée l'insuffisance de son église qu'il jugeait trop iûide pour lutter contre celle de la Grotte ; puis il imagina cette bourde que le message de la Vierge à Bernadette signifiait ceci : que les pèlerinages, au tieu de se rendre directement du chemin de fer à la source, devaient partir de l'église du village, de son église à lui, pour aller en procession à la Basilique et pour de là revenir encore à son église,

Et dans son journal a l'Echo des Pèlerins», son conseiller et ami Lasserre renchérissait encore sur «es galéjades, déclarant que « ce n'est pas la grotte mais le vieux Lourdes qui doit être le centre du . pèlerinage, que la Vierge est invoquée sous le nom de Notre-Dame de I^ourdes et non sous le nom <ïe Notre-Dame de la Grotte, que l'église du vil-^ lagedoit être la première et la dernière station du pèlerinage jd.

Ciomme bien l'on pense, ce projet fut soutenu

LES FOUhES DE LOURDES 233

par le vieux Lourdes qui espérait pouvoir de la sorte saigner, à Taller et au retour, les pèlerins.

Aussi, le malheureux curé^ qui était possédé par la manie des grandeurs, se lança-t-il, bride abattue, dans les frais d'énormes constructions ; il s'endetta d'une façon fdrmidable et laissa une succession si obérée, lorsqu'il mourut, le 8 septembre 1877, qu'il fallut aux évéques qui se succédèrent sur le siège de Tarbes des années et des procès plus embrouillés, les uns que les autres, pour la liquider.

On peut juger par ces impérilies, de la façon dont il aurait régi les biens de la Grotte, si Tévêque lui en avait laissé la gestion.

Oe tout cela, il ressort clairement pour moi que ridée de bâtir, loin du lieu des Apparitions, loin de la fontaine, loin de l'esplanade et des abris, une basilique qui ne pouvait être d'aucun intérêt et d'aucune utilité pour les pèlerins eût été une idée résolument absurde si elle n'avait eu pour but de drainer Targent au profit des gargotiers et des marchands de chapelets du vieux Lourdes et d'élever, du même coup, un monument rival en face d'un autre monument.

J'ajoute qu'il n'y avait aucun motif sérieux qui pât justifier la destruction de cette vieille et charmante église car elle était suffisante, bien qu'en ait dit Peyramale, pour contenir ses ouailles. Je l'ai vérifié, par moi-même, le dimanche; tout le village

23i LÉS FOULES DS LOUBDES

y tenait. Si le cuiié^vdit besoin d'une anneise, d'une, chapHte de catéchisme, il était facile d'en édifier, ose, à boa marché, sur le terrain même où se prélasse la nouvelle basilique ;, ai enfin^ elle était trèsr délabrée, il fallait la réparer et la consolider ^ aisec un adroit architecte, c'était possible*

Et ai Ton songe cpie. nous devons ces exploits de sauvages aux rivalitéâ^ de Peyramale et de. Sempé, Ton ne peut s'empêcher de déplorer ce côté exclu* sif qui était commun à l'un et à L'autre de ces prjêtres — et^ avouons-le, qui est dans le caractère de presque tout le clergé dea Pyrénées — de ne. pouvoir supporter auprès de soi aucun voisinage d'influences et d'oeuvres.

Ce qui est certain encore,, c'est que Peyramale et Sempé professaient, aussi bien l'un que l'autre,, l'esthétique des> Fuégiens, Tidéal des omophagea. Là, ils étaient d'accord. A l'un, la Basilique et la nouvelle église; à l'autre, le Rosaire; les deux font la paire, ils se valent I

Maintenant, pour parler du temps présent, je ne crois pas justes les reproches que Zola adresse aux Pères de la Grotte, dans son livre où il a ra-. massé tous les griefs que Lasserre avait déjà délayés contMî eux, dans son tas d'articles et de romans.

Comme l'explique très nettement et avec preuves à l'appuiy M. l'abbé Monîquet dans ses deux vo-

LES FOULES DE LOUBfDES 235

lûmes « Le CaS'deM. Lasserre » et« Les Origines de Notre-Dame de Lourdes w, Lasserre ne parvint pas> ainsi qu'il le désirait, à « imposer sa personne et son livre » aux évêques de Tarbes et aux Pères de Garaison et il garda de cet échec une si féroce rancune qu'elle permet de suspecter l'équité de ses jugements, Taloi même de ses récits.

Mais venons aux faits incriminés. Les missionnaires de Lourdes sont-ils riches et vendent-ils des statues, de Teau et des cierges? oui, c'est indéniable — Et de cela, je ne les félicite, ni eux, ni leurs successeurs ; — mais la question ainsi posée, une autre reste à résoudre, celle de savoir comment ils dépensent l'argent ainsi gagné.

Or, il est très évident que si les recettes sont colossales, les frais ne le sont pas moins. Il faut se remémorer que tout est gratis dans le domaine de la Grotte. Pour éviter autant que possible la simonie, le Père Sempé ne voulut pas que les prêtres fussent tenus, de même que dans les autres pèlerinages, de payer leurs messes; et si Ton songe que ces messes s'élèvent à des centaines de mille par an; si l'on suppute ce que peut coûter le linge de corps et d'autel, le vin, les hosties pour les célébrants et les fidèles qui consomment parfois jusqu'à 140,000 communions par mois ; si l'on tient compte de la malpropreté et du sans-gêne des ecclésiastiques de passage qui salissent et déchirent

des ornements qu'il est nécessaire de souvent renouveler, Ton obtient des chiffres confondants. U sied de se souvenir aussi qu'il n'y a pas de rendement de chaises dans les églises, que les bains des piscines sont gratuits ; il convient surtout de se rappeler les gigantesques frais d'entretien des églises, des maîtrises, de l'esplanade, des jardins, de la clinique, des abris, les dépenses du personnel domestique, des sœurs chargées du blanchissage, de l'éclairage électrique brûlant, jours et nuits, Thospitalité offerte aux évêques et aux directeurs de pèlerinages à la résidence, les aumônes, tout... et 8i Ton établissait des comptes, Ion s'apercevrait sans-'doule que les quêtes, que les dons, que les offrandes volontaires qui affluent de partout, seraient insuffisants pour parer à de tels frais, si la vente de l'eau, envoyée au loin et celle des cierges, pris sur place, ne changeait le déficit assuré en un trop plein.

En somme, les Pères ne se sont arrogé qu'un seul monopole, celui de l'eau expédiée en bouteilles et en caisse; autrement, à Lourdes même, chacun peut puiser et emporter autant d'eau qu'il lui plaît, et sans payer un sou.

Dans tous les cas, ce sont les pauvres qui profitent de ce bien être et ils seraient mal venus à se plaindre. Ils sont traités, comme nulle part ailleurs, ici. Ils n'ont rien à débourser, ni dans les abris.

ni dans les églises ; ajoutons que, ni à la Basilique, ni à lu crypte, ni au Rosaire, il n^existe de places réservées, de prie-dieu de luxe; c'est donc l'égalité parfaite entre l'indigent et le riche. Trouvez-moi une église où il en soit de même !

Quant aux mercantis du vieux Lourdes, ils ne m'intéressent pas plus que ceux du nouveau et je ne comprends pas pourquoi Zola s'est plus épris des uns que des autres. Ils sont^ pour la plupart, des cormorans qui se disputent sinon la peau, au moins la bourse des visiteurs.

Est-ce que d'ailleurs ceux du vieux Lourdes qui s'improvisent hôteliers, restaurateurs, marchands de chapelets et de médailles, pendant les pèlerinages, ne gagnent pas aisément de l'argent? est-ce qu'ils ne débitent pas des statues et des cierges aussi bien que leç Pères ? est-ce que ceux-ci s'en sont réservé la vente ?

Ce ne sont pas eux non plus, je pense, qui ont inventé cette abjection commerciale des bonbons etdes pastilles à l'eau de Lourdes que les boutiquiers fournissent!

Non, au fond, l'on ne m^ôlera pas de l'idée que l'antique^ anîmosité de Lourdes contre ses évêques et ses missionnaires, c ces monomanes de la propriété », comme les nomme le cacographe Lasserre, tient surtout à ceci qu'ils ont acquis les terrains qui font face, de l'autre côté du Gave, à la Grotte,

S'ils avcdent pu être achetés par les habiteUQits du pays, on j aurait installé de somptueux hôtels^ av^c remises d'automobiles e^ soupers fins»;^ à un moment donné, Von aurait jeté un pont pour relier les deux rives; Tarmée des touristes, des Anglais et des Américains^ venus de PaU; de Bagnères, d'Argelès-Gazost^ de Luchon^ aurait pu festoyer,, en asi^siant ainsi que sur la terrasse d'un café des Ambassadeurs à Paris, au spectacle varié des^ processions, des prières, des bénédicUons du Sainte Sacrement, des miracles à la fontaine. Ila^uraient été aux premières^ loges et auraient soldé les additions en conséquence; Ton eût empoché des^ millions.

Les Pères, qui ont laissé ces terrains à Télat de. prairies, ont justement voulu empêcher, en s'en. emparant, de telles hontes !

Quand Tévéque et le Père Sempé n'auraient fait que cela, ils auraient encore bien mérité de Notre- Dame !

Zola qui se documentait au galop ne paraît donc pas du tout s'être rendu compte de la situation, exacte des dessous de Lourdes.

A-t-il vu plus clair lorsqu'il voulut peindre un ; portrait en pied de Bernadette — dont il parle: d'ailleurs avec tendresse, comme il a aussi parlé avec respect de la Vierge qu'inexplicablement encore les feuilles catholiques l'accusent d'avoir trat*-

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LES FCHJlâa DB LOUffDSS 239

née dans la boue. — Je ne le crois pas, car il la représente à la fiois ainsi qu'une âme: mystique et qu'une îrr^ulière de l'hystérie.

Qr, jamais peESonne ne fut moins mystique que Bernadette et elle ne. fut pas davantage une irrégulière de rhysiérie.

Elle fut scrutée, à ce point de vue, par combien de médecins I et nul ne pîxt découvrir en elle le^ moindre stigmate de ce genre de maladie^ de son enfance jusqu'à sa mort. Force fut donc, pour expliquer les Apparitions, de Taffirmer, sinon folle — ce qui était impossible puisque Ton pouvait s'assurer qu'elle ne l'était pas — mais au moins atteinte de trquble mental, hallucinée.

Mais^ alors, quelle singulière hallucinée queceUe petite fille qui ne l'est que juste le temps de révéler et d*assurer l'œuvre de la Vierge et qui ne l'est plus ensuite, après ne l'avoir jamais été avant 1 — d'autre part, si j'admets une théorie qui a cours chez beaucoup d'aliénîstes, l'hallucination n'est jamais qu'une réminiscence plus ou moins déformée d'une sensation reçue ; elle n'invente pas par conséquent, mais se souvient.

Comment alors Bernadette aurait-elle pu se rappeler des paroles qu'elle n'avait jamais entendues; comment aurait-elle pu découvrir une source qu'elle ignorait, dont personne, pas plus qu'elle, ne soupçonnait la présence dans la Grotte ; œmment même

aurait-elle pu imaginer ce type de Vieiçe qu'elle n'avait vu sur aucune gravute, sur aucune image, puisqu'il était inconnu avant elle et n'est de* venu que, grâce à elle, une icône spéciale, une figure nouvelle dans la piété; comment enfin aurait-elle mis dans la bouche de Marie ce mot de rimmaculée Conception qu'elle n'avait jamais ouï et dont elle ne comprenait pas le sens ?

Gomment aussi expliquer — si elle était une hallucinée — qu'elle se soit rendue, plusieurs fois, à la Grotte, persuadée que la Vierge y viendrait, alors qu'Elle n'y venait pas ? Les Apparitions ne dépendaient donc, ni de la puissance de sa volonté, ni de la force de sa conviction.

Elle était d'un tempérament lymphatique et nerveux, chétive et petite ; à treize ans, elle en paraissait onze ; sa physionomie était avenaute et sa structure frêle; elle souffrait d'un asthme; tel est le signalement rigoureusement exact ; fl y a beaucoup d'enfants constitués de la sorte et qui ne sont pas plus qu'elle des hystériques ou des détraquées.

Le portrait tracé par les adversaires du Surnaturel, comme l'était Zola, ne sont donc pas ressemblants, mais ceux que peignirent les écrivains catholiques, ainsi que Lasserre, qui font d'elle un être angélique, une petite sainte de plâtre, bonne à mettre dans une niche, le sont-ils plus ?

II m'a semblé que pour découvrir une effigîe un peu précise de Bernadette, il fallait chercher dans les pièces qui ne sont pas des souvenirs écrits longtemps après de mémoire tels que ceux d'Estrade, qui peuvent être, sans le vouloir, inexacts et aussi dans les documents parus, avant que la légende ne se fût emparée d'elle.

J'ai donc feuilleté les journaux de son temps, les « Annales de^la Grotte » rédigées par les Pères de Garaison qui Tavaient suivie de près et consigné leurs observations très simplement, sans que Ton puisse surprendre en eux le souci de rabaisser ou de rembellîr.

Voici ce que je trouve dans le tome II — 2* année — à la date du 30 avril 1869 :

« Bernadette était bonne, douce, simple, naïve ; elle édifiait mais elle n'étonnait pas. — Dans cette enfant, l'intelligence manquait de souplesse et Timaginatîon de variété; elle ne pouvait être très expansive ; ce n'est pas le charme de sa parole qui eût gagné un peuple à la foi d'apparitions et personne n'était moins capable de produire l'enthousiasme; elle. n'avait pas reçu le don de peindre et d'intéresser ; son récit était bref, incolore, froid ; il fallait des questions multipliées pour obtenir la description entière de ce qu'elle avait vu. »

« Elle parlait sans émotion; elle s'animait un peu à la longue, mais jamais sa joie n'allait jus-

^'à l'ardeur ••• elle était Yraiment insignifiante. »

« Elle se montrait sérieuse et appliquée dans ses pratiques religieusibs, mais sa piété ne s'éleya pas à la haateur que beaucoup de personnes pensaient lui voir atteindre, ap^às la grâce inouïe de dix-huit visions ».

Enfin, Tabbé-Pomian, qui fut son confesseur jusqu'au moment où èUe partit pour Nevers, jcUsait d'elle :

c Rien ne la distinguait dés enfants vulgaires ; on rayait laissée ignorante ; elle possédait d'intelligence à peine la mesure commune... n

Ces portraits ne sont pas flattés, raison dephis pour qu'ils aient des chances d'être véridiques.

Il faut noter d'abord la remarque des Pères sur son manque d'imagination ; l'on peut en tirer une preuve de plus de la réalité de ses récits, car elle eût été bien incapable de les inventer — ; et œlle. ensuite sur le peu d'élévation de sa piété.

« Sa piété était sincère, mais elle n'avait rien qui tînt de l'enthousiasme ou de l'exaltation », disait, de son côté, la supérieure générale des soeurs de Nevers, après que Bernadette fut .entrée dans sa communauté. Bernadette confirme d'ailleurs, eUeméme, la simplicité de sa dévotion. A 5une personne qui lui demandait une prière spéciale, die répondait : « le chapelet est ma prière de prédilection, je suis trop ignorante pour en compo-

'ser une, » et, à Fune des supérieures de son couvent qui, impatientée par ses exercices qu'elle jugeait trop enfantins, s*écriait : A votre âge vous devriez descendre quelquefois à la chapelle et méditer un peu ! elle répliquait doucement : a Je ne sais pas méditer, moi. »

Nous voici également loin de la mystique que Ton nous représente ; elle était, on le voit, d'une ferveur peu étendue, peu déréglée, incapable par conséquent de hii avoir tourné la tête et d'avoir déterminé ces hallucinations dont Zola nous parle.

D'autre part, l'esprit peu intelligent et Tentcndement terne et borné de cette petite, corrobore, une fois de plus, cette vérité, certifiée par Texpérience, que Dieu ne choisit que les plus pauvres et les plus humbles, lorsqu'il a besoin d'un truche- ' m«nt pour s'adresser aux masses.

Il eût été, en effet, difficile de découvrir à Lourdes une famille plus indigente et, faut-il le dire, moins bien famée que celle de Bernadette, décriée, ellemême, à cause des siens.

Le Père Gros, de la Compagnie de Jésus, qui a pu consulter toutes les archives et prendre connaissance des dépositions écrites de plus de deux cents témoins, nous raconte que la misère dei^ Soubîrous était si complète que souvent le pain manquait et que l'un des petits frères de Bernadette détachait avec ses ;ongIes, pour la manger, la cire tom«

bée sur les dalles de l'église, aux offices des morts.

A la fin de mars 1857^ alors que le dénuement de cette famille était extrême, le père Soubirous fut — bien qu* innocent, je crois — poursuivi et incarcéré à Lourdes jusqu'au 4 avril suivant, sous inculpation de vol de farine et de bois.

C'était le discrédit ajouté â Tindigence. Dieu voulut de l'abaissement, et il en eut.

Il prit donc la fille de cet homme et il la prit, telle qu'elle était, humble et pure, douce et bonne, mais vraiment « insignifiante », suivant l'expression même des Pères; il ne fit aucun miracle pour elle, en Pélevant d'un coup jusqu'à Lui. Il ne la rendit pas différente de ses compagnes, la laissa paysanne, dans toute l'acception du mot; ce détail matériel, constaté par le Père Gros, qu'aussitôt sortie de l'extase, après le départ de la Vierge, elle se reprenait à gratter, selon son habitude, sous le moyiclioir qui lui couvrait la tête, ses poux, est typique.

Mais n'est-elle pas ainsi plus humaine^ plus vraie que sur toutes ces images où on la mue en une petite bergère de féerie ? La vérité est qu'elle ne s'équarrit qu'après son entrée au cloître; ce fut là qu'elle finit par apprendre à lire et à écrire ; l'intelligence aa se développa guère, la piété, ellemême, ne s'exhaussa point, mais les qualités charmantes de douceur et d'humilité qu'elle avait iou-

OQFS eues, grandirent. Celle qui avait réfléchi, lorsqu'elle était en e:xtase,surson visage transformé, comme en un lointain miroir, les traits apparus de Notre-Dame^ n'eut plus qu'un désir, cacher sous un voile le souvenir du reflet divin ; elle envia d'être oubliée, loin des foules. Jamais elle n'eut de vanité et d'amour«propre et Dieu sait si elle était adulée « la bonne viergette », ainsi que l'appelaient les paysannes ! «*- Elle soupirait, honteuse de ces hommages : a Je suis donc une bête curieuse. » — Entendant, un jour, des gens qui disaient derrière elle : a si je pouvais couper un bout de sa robe ! », elle se retourna et, sans colère, mais d'un ton convaincu, elle s'écria : a que vous êtes imbéciles ! »

Au cloître, pour la maintenir dans la voie du renoncemQUt, bien souvent on l'humilia devant ceux qui l'honoraient le plus et jamais on ne surprit un mot de mécontentement, un geste de dépit.

Elle eût voulu être Carmélite, mais sa santé ne lui eût pas permis de suivre l'implacable règle; elle entra au couvent de Saint-Gildard, chez les sœurs de la Charité, à Nevers; elle y fut infirmière très charitable et nonne très docile ; ses seuls petits défauts qui étaient l'entêtement campagnard et la bouderie s'effacèrent peu à peu. Dieu l'épurait, opérant un peu la besogne qu'elle ne pouvait accomplir. « Elle a été plus travaillée par Lui, qu'elle

f46 LIS FOULBS ,DB LOURDES

ae a'est traYaillée .eUe-même .», affirmait Fabbé 'Febvre,il''aumôiiier de lajnaisQU. Toujours estait ifu'eilc .était une ftme délkieuseo&ent pure, lorsque h Seigneur la détacha du.bouquetidu clottre. fille souffrit beaucoup avant de mourir. Les souffrances la desséchèrent, elle devint, raconte la <itfère générale, « si maigre que ses chairs étaient comme réduites à rien a>.

Si l'on croit Tentonrage des reKfîeuses ^qui la soignèrent, son corps refleurit après sa mort, et le visage reposé se refit jeune et charmant ; pendant les trois jours qui précédèrent la sépulture, ses membres restèrent souples, les miâins gardèrent leur couleur naturelle et Textrémité dés doigts^ demeura rose. De plus, on n'observa ni humeur, ni odeui:, aucune trace de dissolution ^uand on l'inhuma dans une chapelle, dédiée à iiaint Joseph, et élevée dans le jardin même du couvent.

La Vierge lui avait tenu parole. — Elle ne l'avait pas rendue a heureuse en ce monde », mais Elle a certainement aussi tenu son autre promesse c de la rendre heureuse dans l'autre ».

Ajoutons maintenant que si la Libre»pensée ne voulut jamais admettre les révélations de la fille de Soubîrous, l'Eglise de Tarbes ne fut pas moins méfiante qu'elle, dans les commencements et il n'est point de vexations que la pauvre Bernadette li'ait eu à subir de la part du clergé de LourdeSt

Tout d'abord le Père Sempé, prêtre peu mys* tique s'il en fut, ne Técouta pas ; Tévêque, homire prudent et froid, d'une piété sage et réservée, ne se gênait pas, nous révèle le Père Gros, pour rire des prétendues Apparitions de Notre-Dame. Quant à Peyramale qui la défendit si bravement plus tard^ il traitait de « carnaval d'apparitions » les révélalions de la voyante et réclamait, pour être convaincu, Tassez inintelligente preuve d'une éclosion de fleur d'églantier, en plein hiver.

Tous étaient dans leur rôle et ils avaient raison lorsqu'ils refusaient d'accepter d'emblée Forigine célftste des visions. Ce fut très bien ainsi. Cette suspicion nous a valu de longues enquêtes, des recherches contradictoires, des contrôles de toute sorte dont les résultats furent si probants que tous ces prêtres incrédules se convertirent et qu'à la date du 18 janvier 1862, M«' Laurence promulgua un mandement dans lequel il déclarait que « Les Apparitions avaient tous les caractères de la vérité et que les fidèles étaient fondés à les croire certaines. »

Ce fut le point de départ des grands pèlerinages. La Vierge dont l'ordre : « Je veux que l'on vienne ici en procession » allait s'exécuter> approuvales termes de ce mandement, le sanctionna^ en y apposant le seing de ses nombreux miracles*

,ouRDES est, pour une après-mîdi, quasî vide ; les grands pèlerinages de la province sont partis ; il ne reste plus que les hollandais, que les anglais, que quelques flamands et ce qu'on appelle, ici, les pèlerinages à paniers, c'est-à-dire des troupes de paysannes venues, en partie de plaisir, des environs.

Tous ces gens réunis forment à peine un groupe de quelques milliers de personnes ; c'est pour Lourdes le désert et le , calme, mais, demain, tout reprendra; le Journal de la Grotte annonce des arrivées fantastiques de trains issus de tous les points du territoire ; la trêve sera courte.

J'en profite pour aller à la Grotte, afin d'assister, te matin, à la messe des malades. DeJoin, derrière les barreaux de la grille fermée, j'ai la vision, au

fond de la cavité, d'une forme hamaine évoluaiil} tout en o!r, sur un fond de feu.

La messe est commencée. Je m^nstalle, sous les arbres, sur un coin de banc ; devant moi, sont toutes les voiturettes des malades. Les nuits sont inter^ minables pour ceux qui souffrent et les ténèbres accélèrent Tacuité des maux. Avec quelle impa* tience, ils ont dû attendre dans le dortoir traversé par les pas des infirmières et assourdi parles gémissements, le lever de Taube ! est-ce aujourd'hui qu'ils guériront? ils comptent les jours qui s*épuîsentde leur passage à Lourdes. Encore deux, encore trois et 3 faudra, si Ton n'est pais guéri, monter Fautre pente du Calvaire, supporter, de nouveau, le mou-^* vement de trémie si douloureux des trains.^ L'angoisse 8*accroît à mesure que les jpurnées^ s'écou* lemt; tous ces pauvres gens sont là, égrenwit^ absorbés, leur rosaire, dardant tout à coup les. regards implorants d'une bête qui se sent mourir,, vers la Vierge, impassible, debout, dans Togive du roc.

Tous ces lamentables infirmes, qui ne peuvent remuer dans leurs voitures, ferment les yeux par respect, quand sonne l'élévation, et ceux qui p^i« tent bouger leurs mmns, les joignent.

Et c'est une déchirante expression de souffrance et de ferveur alors que le moment de la communion est proche. Ah ï l'éloquence effrénée de ces traite

LES FOULES DE tOtflDES 2St'

lorsque le prêtre scwrt de la gratte, tenant le ciboire et qu'il vient communier, un à un, tous ces alîtéa^!'

Et il n^y a plus d'yeux, dans ce champ de faces pâles, rien que des voiles blancs de paupières, lorsque le cdébrant, rentré dans la grottfe, communie à travers les" grilles, munies d'une nappe, les malades ev état de marcher et les fidèles bien por^ tants.

Assurément, la condescendance de ce Dieu qui* va au devant de ses ouailles dont les corps agonisent est émouvante, mais. Seigneur, je voudrais plus! —«Vous avez dît : venez à moi, vous tous qui êtes accablés et je vous soulagerai. » -^ Ils sont venus, ils sont là ; tenteij votre promesse, alîégezlesl

Et puis, songez que si nous essayons de scruter l'incompréhensible mystère de votre sang, nous pouvons presque oser vous rappeler, à Vous qui avez sauvé le monde, qu'à un certain momenty nous vous avons, nous aussi, sauvé !

Nous tâtonnons, éperdus, dans Tombre, discernant à peine, dans de brèves lueurs, les insondables énigmes du sang ; nous voyons que l'homme vous a, dès sa naissance, gravement oflFensé, dans TEden ef que pour effacer cette offense, il a fallu qu'il en commît une plus grande encore ; pour compenser le crime de la désobéissance, il a dû se faire déicide, ne point reculer devant un meurtre sanspa-

reil> verser le saoj^ de son Dieu, afin de permettre à Celui-ci de le racheter.

Et ce sang que nous vous avons aidé à nous donner, pour le salut de notre âme, nous, Pavons, nous les premiers, donné pour le salut de votre corps, car enfin les Innocents ont été égorgés à votre . place par Hérode !

Il y a eu substitution d'enfants ; tous les nouveaux nés de Bethléem ont payé pour le Nouveau-Né, réfugié en Egypte ; des milliers d'innocents, quatorze mille d'après le Canon de la messe desÂbys« sins et le Calendrier des Grecs, ont été sacrifiés pour un seul.

Ccst une dette cela — une dette contractée par l'Enfant Jésus et que nous pouvons réclamer à THomme-Dieu^ ici, où, plus que partout ailleurs^ le sang déborde des lésions internes et des plaies I — Mais peut-être siérait-il que ce fussent des enfanta qui prient, à la grotte, pour les malades, qui ■clament les invocations dans les piscines, qui sa constituent les créanciers du sang, à Lourdes t

Et jerêve à ces processions désespérées où Dieu résiste et reste sourd, où l'assaut de nos suppliques échoue. Il faudrait lancer, comme à la fin d'une bataille perdue la vieille garde et nbtra yieille garde à nous, elle serait composée de l'irrésistible phalange de prières des enfants !

En tout cas, mon Seigneur, à Theure présente

OÙ la messe est terminée, où ces malheureux qui ont fini leur" action de grâces vont être reconduits à rhôpî ta), souvenez-vous quclorsque des scélérats vous bafouaient sur la montée du Calvaire^ un homme s'est trouvé qui eut pitié devons, qui vous aida à porter votre croix. Soyez, à votre toar> le Cyrénéen des grabataires, aidez ces excédés de la vie à porter la leur !

Je ne sais si Dieu a au moins amélioré, ce matin, Télat de ces malades, mais il ne les a pris, sûrement, guéris, après leur communion, car je les revois encore dans leurs voilurettes, lorsque je retourne, cette après-midi, à la grotte.

Ils sont encore là, mais d'autres petites voitures que je n*ai pas remarquées à la messe sont instal* lées, elles aussi, devant la Vierge.

Deux contiennent des bambins, deux garçons, paralysés de la ceinture aux pieds, veillés par leur mère une dame de l'Equateur; et, de temps en tpmps, elle se lève du pliant sur lequel elle est assise, empoigne les deux petits et les jette sur son dos; Ton dirait de deux pauvres singes qui grimacent et dont la tête vivante ballotte, d'un côté sur Tépaule et les jambes mortes, de l'autre côté, sur le giron de la mère. Elle les emmène ainsi à la grotte, leur fait baiser sur le roc la place grasse des bouches, puis elle les re* dépose dans leurs voitures où ils rient et jouent.

Ils sont débarqués depuis quelques joam et cett6' dame ne veut repartir que lorsqu'ils seront^uéris. Le seront-ils?

Je ne puisiB'empêcherde songfer^ à propos d'elle. J'Imagine que^ dans son pays, tout le monde la blâma' lorsqu'on la vit entreprendre un aussi coûteux et un aussi long roy^gt y si elle revient, aprè& tant de fatigues et de dépenses» i>redouille, ce sera vraiment affreux, car tous" les gens de soi disant bon sens triompheront de sa déconvenue et se moqueront d'elle.

Et puis^ la douleur d'avoir tant espéré, pour ne" rien obtenir —le regret même de s' m aller, en se disant que peut-élie si on était restée plus longtemps, la Vierge aurait fini par s'émouvoir ! il y a de quoi Jevenir foHe ! — Mais non, en admettant même que Notre-Dame n'exauce pas ses prières. Elle lui accordera ainsi qu'aux autres, plus qu'aux autres, e:i échange de tant de foi, la patience et le courage, lui revaudra son échec par d'autres grâces !

G'est é^al, je voudrais bien que le Ciel prficn pi* tié les angoisses de celte malheureuse !

A cette heure, la grotte désencombrée est douce j le feiitier fait son petit ménage des cires; il va, vient, plante ses minuscules bosquets de feu, enarrache d'autres dont les dernières feuilles de fumée s'envolent j et sa toque, sa figure, son tablier sont comme poudrés de givre. Des oiseaux pépient^

tians le lierre^ courbent sous leur léger poids les rbranehes de réglântier qui pendent sous les pieds ndc la Vierge. Les béquilles desséchées dansent et ra'entrecognent:surleurâl de fer ; quelques paysa n nos, laprès avoir embrassé ce :foc poli par les baisers et qui a la couleur presque huilée d'une olhe -noire/ embrochent elles*mêmes, sur les ifs, Icais modiques cîerges ou déposent un bouquet/dans un «coin de la git)Ue; au dehors, tout le monde réelle le xhapelet et respectueusement Ton s'écarte devant la personne de M»' Schœpfer qui profite, lui aussi, de cette accalmie pour venir prier en paix. U «'approche des voiturettes, cause avec les malades, bénît les gamins de l'Equateur et, refusant un prie- Dieu qu'une dame lui offre, il s'agenouille par terre et dit, de même que les autres, son chapelet, puis il se dégage des dévotes qui le cernent pour lui baiser l'anneau et retourne dans Tassez triste ré<sîdence qu'il habite derrière la basilique.

Oui, certainement, la Vierge de Lourdes est exordble et avenante et l'on éprouve un allègemenl et une joie à l'implorer, mais je pense que je suis tout de même, en ce lieu, une sorte d'étranger et d'intrus pour Elle; il me semble que je viens chez quelqu'un d'occupé et que je dérange; je me rapipelle l'ombre délicieuse de la crypte de la cathé- ,drale de Chartres, au petit jour, celte cave silencieuse où j'étais si bien auprès d'EUe.

A Lourdes, je suis dans une réception publique, dans une cérémonie officielle où les invités défilent par fournées devant la Reine et s'inclinent; à Chartres, Ton est seul avec Elle, dans une chambre close et, ici, ce sont de banales audiences, en plein vent.

A Paris même, à Notre-Dame ^es Victoires, à Saint-Sé vérin, chez la Vierge noire des Dames de Saint-Thomas de Villeneuve, Ton est plus chez soi et l'on est plus chez Elle ; il y a au moins un peu d'obscurité et du silence; évidemment, ces sensations d'intimité plus ou moins vives dépendent des tempéiaments et des genres de piété qui en dérivent, maïs, il faut dire, qu'ayant prévu ces différences, la Madone se met, avec la diversité de ses effigies et de ses demeures, à la portée de tous ; elle accueille les solitaires à tel endroit et les foules à tels autres; chacun peut, en somme, la trouver, selon ses besoins et selon ses goûts.

Très certainement, cette Vierge glorieuse, toute moderne, qui s'est définie elle-même, par une abstraction, n'est pas Celle que je préfère. J'espère bien qu'Elle me le pardonne, car Elle sait que je l'aime autre part et sous d'autres formes ; et encore est-ce façon de parler, car comment échapper à l'emprise de Celle dont la dilcction n^ s'est jamais affirmée aussi véhémente qu'en cette ville, pour les membres souffrants de son Fils?

Et, je me remémore ces coïncidences qui existent entre certaines des Apparitions à Bernadette et certaines fêtes, et certains offices et je songe que ces rapprochements qu'Elle voulut attestent, une fois de plus, l'importance, dans le plan divin, de cette Liturgie si dédaignée et qui est pourtant la moelle de FEglise même.

Ainsi, là première fois où Elle se manifeste, en un halo de lumière, dans la grotte, c'était le jeudi 11 février 4838. Or, ce jour-là, l'on célébrait dans le diocèse de Tarbes la fête de la patronne des bergères. Lourdes avait dit, par conséquent, le matin, la messe et récité l'office de sainte Geneviève, également patronne de Paris, de ce Paris d'où Notre- Dame était venue pour se fixer à Lourdes.

Le choix de cette festivité à partir de laquelle la Vierge conversa pendant dix-huit jours, à divers intervalles, aveclafilie de Sonbirous, n*esl-il pas significatif? outre qu'il implique un souvenir affectueux pour la capitale et pour son sanctuaire de Notre- Dame des Victoires, il confirme encore la prédilection du r4hrist et de sa Mère pour les êtres restés les plus près delà terre, pour les gens de la campagne qui ont conservé, loin des centres civilisés, la profession biblique des patriarches, pour ces pâtres et ces bergerettes dont Bernadette faisait partie.

L'on peut même noter, à cette occasion, que les deux personnages du xix® siècle, les plus connus

pour leur sainteté, le' Bienheureux curé d'Ars, et Don Bosco, le fondateur des Salésiens/ ont^ eux aussi, gardé les troupeaux dans^leur enfance.

A' consulter l'Ordo de l'année 1888, du diocèse de Tarf)es, Ton découvre encort d'autres coïncideuees qui valent d-étre signalées.

Par exemple : la première fois que la Vierge enjoignît de prier pour les pécheurs, c'était le dimanche de la Quaêdragésîme et la messe de ce premier dimanche de Carême ne cesse, dans ses Collectes, de demander pardon à Dieu de nos péchés et nous invite, par la voix de TEvangéliste, i expier, à force de macérations corporelles, l'abus toujours grandissant de nos fautes et à résistfer, comme le fît le Christ, dans le désert, aux assauts diaboliques et aux tentations sans cesse senouvelées de nos sens.

Le mercredi suivant où Elle s'écrîd, par trois fois : Pénitence ! et le vendredi de la même vemaine où Elle prescrivit à Bernadette de baiser la terre, étaient le mercredi et le vendredi des Quatre- Temps, plus particulièrement voués à l'exercice de la pénitence. Ce sont, en effet, jours d'abstinence, de jeûne, d'humiliation et l'Eglise prend soin de te notifier, après les Postcommunions de ses messes, alors que le prêtre adresse cet avis aux fidèlts : Courbez, humiliez vos têtes 1

Toutes ces recommandations de Notw-Dêmie

concordent donc avec le caractère de la férié du Propre; Elle ne fait que répéter, en les soulignant, les avertissements de roffîce xiu jour.

De plus, à la fin des messes célébrées le lendemain de ce jeudi, 25 février, où Elle désigna remplacement de la source dans la Grotte, on lut l'Evangile selon saint Jean, relalant l'histoire de ce paralytique qui attendaitun baigneur, afin de pouvoir descendre et guérir dans la piscine probalique que ^ remuait un ange.

C'était, en effet, TEvangile du vendredi des Quatre-Temps dont la férié était remplacée dans le diocèse de Tarbes par la fêle adventice de la Lance et des Clous.

Ce rappel, à travers les âges, de cette source de Béthsaïde qui semble lapréfigure de celle de Lourdes^ n'était-il pas, comme une promesse de ces miracles <jue la Vierge préparait mais dont elle n'avait soufflé mot à Bernadette ?

Et cependant je ne puis m'empêcher de songer, à ce propos, que Jésus n'aida pas le jeune homme à se plonger dans la piscine, mais qu'il lui dit simplement : « Lève-toi, prends ton lit et va-t-en ! » préludant ainsi aux guérisons, sans le secours deTeau, tainsi qu'il en opère tant maintenant, ici!

Nous pouvons observer encore que, malgré toutes les instances de Bernadette, la Vierge ne lui révéla qu elle était l'Immaculée Conception que le jour

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même où se célébrait» dans la chrétienté, la fête de TAnnonciation. Il n'est pas besoin d*insister sur le rapprochement qui se peut établir entre rorîgine immaculée de la Mère et la Conception immaculée du Fils. Bien que ces deux panégyries catholiques ne se touchent pas dans le calendrier de l'Eglise^ pour une fois, franchissant le mois qui les sépare, elles se sont, à la voix de Marie, juxtaposées dans la grotte de Lourdes.

Enfin la iernière apparition à Bernadette eut lieu, le vendredi 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont Carmel, vénérée jadis dans cette ville où un autel surmonté d'un vieux retable lui était dédié dans Tancienne église.

Elle est partie, le jour d'une de ses festivités où^ la liturgie exprime, en son nom, les plus doux appels, les plus tendres assurances. Voyez TEpître de sa messe : «Venez à moi, vous tous qui me désirez avec ardeur et remplissez-vous des fruits que je porte... celui qui nr'écoutera ne sera point confondu et ceux qui agissent par moi ne pécheront point... C4eux qui me font connaître auront la vie éternelle... »

Je le voudrais bien, Sainte Vierge ! — En attendant, les voiturettes s'en retournent à la queue leu leu, les pèlerins se dirigent vers la basilique où l'on prêche; je suis quasi seul. Ce qu'elle devient plus intime cette grotte ! — le malheur est qu'elle soit

8i administrative avec sa source captée, disparue telle qu'une eau vulgaire dans des tuyaux et ses grilles de jardin public et ses plaques d'émail bleu, pareilles à celles de nos coins de rues, sur lesquelles sont écrits, en reliefs blancs « Entrée » d'un côté, et « Sortie » de l'autre .

Il faut vraiment faire un effort pour se la représenter, sauvage et désintéressée, comme elle Tétait du temps de Bernadette, alors que la rivière baignait ses bords, qu'au lieu d'asphalte, la mousse et le gazon couvraient son sol égayé par les fleurettes d'un lilas rose et d'un jaune pâle, des cardamines et des dorines qui s'épanouissaient, plus nombreuses que les autres plantes, dans cette terre toujours humide et privée de soleil, remplie, les jours de crue du Gave, par des couches de limon.

Toutes les herbes, toutes les fleurs, sauf Téglantier placé sous les pieds de la Vierge, sont mortes dans cette cave jambonnée par la fumée des cires.

L'on ne peut nier que ces modifications d'aspect et que les dispositions de ces étiquettes et de ces grilles n'aient été rendues nécessaires par l'afflux des foules. Il en est de même du paysage, des alentours, du Gave repoussé plus loin, de l'esplanade, mais alors si nous envisageons la question, à ce point de vue, il sied de dire tout de suite que Lourdes est, du haut en bas, à refaire.

En homme pratique, le Père Sempé avait admi-

rablement o^anisé les paragesde ce nomrean boDcg ; maïs îl ne pouvait prévoir, à cette époque^ l'extension formidable que prendraient les pèlerinages^ îl avait distribué des jardins et des pelouses, planté des abris, mis des bancs sous les arbres, installé partout des apartés pour le corps ; nulle part, certainement, Ton n'avait mieux pourvu aux érolutions de la vie des multitudes, mais pas de multitudes devant s'élever au chiffre de 45.000 âmes! A l'heure actuelle, pendant ces semaines d'immenses caravanes, tout se révèle insuffisant, les églises, les abris, les allégeantes guérites et les bancs ; l'espace surtout qui s'étend entre la Grotte et le Gave est trop étroit; l'on pourrait aisément reculer le quai et gagner encore du terrain sur la rivière, mais à quoi bon ? qui sait l'avenir ? qui sait ce que Lourdes sera un jour ?

D'autre part, il convient de noter ^ussy que, telle quelle est organisée, la clinique médicale, - dans ces moments-là, est débordée.

Lorsque le pèlerinage national arrive, il n'y a que demi-mal, car ses hospitalisés sont cotés et contrôlés à l'avance; tous ont leurs pièces d'identité et les certificats des médecins qui les soignèrent sont 'prêts. De même pour les pèlerinages belges qui amènent avec eux des praticiens et dont tous les malades sont munis de certificats vérifiés et sur lef?qaelson peut, en toute confiance, tabler; mais

LES FOULBS DB LQURDES 263

lorsi^u'il s'agit, de grands pèlerinages tic province!

Le D' Boissarîe et le D^ Cox sont obligés de se contenter de pidees délivrées par on ne sait quels médicastres, souvent mal rédigées exprès, de peur de se compromettre, lorsque ces gens savent que les malades les réclament en vue d'un voyage à Lourdes ; il n'y a aucune sécurité ; l'on ne peut se fier ni à la science, m à la bonne foi de ces Diafoi* rjus de cantons; et la clinique, dans des cas qui pourraient être intéressants, se lait. L'on a cherché à remédier à cette incertitude et à te désordre, mais toutes les solutions proposées s'avèrent, si l'on y réfléchit, vaines.

La plus sage consisterait à établir à l'hôpital un bureau de médecins vérifiant les certificats «t l'état des malades quand ils débarquent, recourant, dans certains cas, aux instruments qui utilisent les rayons récemment découverts, dans des salles aménagées exprès. Oui, mais comment composer ce concile de médecins qui risqueraient d'ailleurs de n'être presque jamais d'accord et comment euxmêmes pourraient-ils exammer à fond des fournées d'éclopés qui ne restent parfois qu'un jour ou deux à Lourdes? — il faudrait donc empêcher ces malheureux de se baigner, et peut-être de guérir, tant qu'ils n'auraient pas passé par leurs mains; c'est impossible!

Zola., lui, déclarait qu'il était nécessaire de pho-

tojçraphier les plaies; mais la photographie ne donne pas la couleur et ne pénètre point dans la profondeur des tissus; elle ne serait donc pas, par elle-même, une garantie.

Non, l'innovation qui me isemblerait à moi^ la plus enviable, serait celle qui permettrait d'hospitaliser, pendant un temps plus ou moins long, les malades améliorés et en voie de guérison.

Tous s'en vont, en effet, au bout de quelques jours, avec les pèlerinages qui les ont conduits. Ils interrompent, si Ton peut dire, le traitement commencé de la Vierge. Et qui sait si de nouvelles immersions dans les piscines ou de nouvelles prières devant la grotte ne hâteraient pas le retour à la santé et ne préviendraient pas, au besoin, les rechutes?

La clinique y gagnerait, de son côté, de pouvoir ne plus se contenter d'examens sommaires, mais de pouvoir suivre pas à pas et d'étudier de près le mode de ces guérisons.

Seulement, tout cela ne l'empêchera pas de constater, faute de preuves, moins de merveilles qu'il n'y en a en réalité, puisque, quoi qu'elle fasse, elle ignorera toujours une partie des cures opérées a Lourdes. Des alités qui tie.sont pas venus avec des pèlerinages et qui sont descendus dans ded hôtels ne se soucient pas, bien souve^t, après une guérison, d'être interrogés et palpés, en public, pour

être après cela regardés dans la ville comme des bêtes curieuses et ils partent sans mettre les pieds au bureau médical. — Ce qui prouve, entre parenthèses, que toutes les statistiques que Ton a voulu établir des miracles obtenus à Lourdes sont illusoires et inexactes.

C'est donc une question de plus ou de moins, et dès lors, que le bureau médical soit organisé d'une façon plus ou moins scientifique, peu importe ! au fond, sa véritable, sa seule utilité est ne pas perdre de vue, dans la vie, un certain nombre de miraculés dont il connaît les antécédents, qu'il a examinés aussitôt après leur guérîson, qu'il examine encore, tous les ans. Si aucune récidive ne ^^ produit, il peut alors se prononcer à coup sûr. Sans lui, aucune certitude ne s'impose. Personne ne peut, en effet, se vanter d'avoir vu un miracle à Lourdes, puisque bien des cures extraordinaires ne résistent pas à l'épreuve du temps et qu'il n'y a pas de miracle, au vrai sens du mot, si le mal n*a fait que s'endormir pour se réveiller après.

Et puis, en supposant même que Ton découvre tin procédé de vérification plus sûr que celui des cerUficats, à quoi cela servirait-il ? La Vierge ressusciterait, demaîuj un mort que le camp des librespenseurs crierait aussitôt, sur tous les toits, que cet homme était en léthargie, qu'il n'était pas trépassé; il existera toujours, en efi^et, une sorte de

procédure spirituelle qui permettra à des gefis dont le parti est pris, de nier quand même, presque avec une certaine bonne foi, Tévidence.

Il y aura, ce soir, une petite procession ; peu , nombreux, les patients tiendront tous dans la cuve du Rosaire. Je resterai simplement debout, derrière les voiturettes et les infirmes assis sur des bancs. Sauf le môme hollandais coiffé de son cha- • peau tyrolien vert et qui a toujours l'air d'une grenouille étendue sur le dos et les deux frères de l'Equateur dont la mère m'émeut, je n'ai plus de malades préférés dont je souhaita plus spécialement la guérison. Tous ceux qui sont rassemblés dans ce cercle sont des alités déjà vus à la grotte, des paralytiques et , dès tuberculeux, d'autres atteints d'affections invisibles que j'ignore.

Vers les quatre heures, je m'installe derrière deux fiHettes du peuple, des flamandes pâles et bouffies qui sont assises, mais je hume, penché au-dessus d'elles, un fumet si fade, que je décafnpe. hes pauvres filles seront-elles libérées de ces maux cachés que cette affreuse odeur décèle ? — Je^^vais pius loin, à côté d'aveugles inodores qui prient.

Précédée, comme d'habitude, des suisses et des enfants de chœur, la processionnett^ arrive, en chantant des cantiques. Un évéque porte la;mûns-trance, suivi par l'épiscope aux longs cheveux de»:

LSS FOULEE DE LOOBBBS 267

la Palestine et parla troupe cou|umière des prêtres en surplis et des brancardiers.

Et voici du nouveau j aujourd'hui, les exorations se crient dans toutes les lang;ues, en français d*a*bord, en. anglais ensuite, puis en hollandais et en . flamand.

Des prêtres de nationalités différentes, tous en soutane, sauf Tanglais en redingote, se succèdent, pour les vociférer au milieu du cirque.

L'effet est lamentable ; l'on entend à peine quelques voix qui les répètent ; les assistants se taisent, ne comprenant pas un mot à ce qui se profère. Ne serait-fl pas plus simple dès lors de clamer les invocations dans la langue de TEglise, de parler latin?

Et puis qu'esl-ee que cela signifie? les touristes d'Où tre*Manche sont à peine quelques-uns; ils ont amené deux ou trois égrotants dans leurs bagages et il faut que l'on s'adresse à Dieu en anglais. — C'est vraiment sans proportion !

Cependant, le Saint-Sacrement commence à bénir les malades, mais, je ne sais, il me semble que j'asskte à la mesquine répétition d'un grand drame ; cette réduction quasi taciturne d'immenses processions où rugissaient les foules^ suscite la pitié; personne ne prie avec entrain et les grabataires déconcertés -tie paraissent plus compter sur leur guérison. Aucun qui se torde devant l'ostensof)* et qui le supplie. Tous baissent la tête, alors que les

cris de Babel meurept sans écho sur l'esplanade cl dans les monts. ^

Je vois de loin les deux singes de l'Equateur qui rient et la mère qui dit ses patenôtres, le batracien hollandais qui gît, inanimé, sur sa civière j aucun n'est même amélioré; c'est le four terrestre et le fiasco divin 1

Pour comble de malechance, le comique s'en mêle. Au moment où le Saint-Sacrement arrive de mon côté, l'un des laïques qui le précède, une ombrelle blanche à la main, adresse des gestes impérieux à un gamin en train de se démener, debout. Celui-ci continuant à gigoter, il se fâche et l'on a toutes les. peines du monde à lui faire comprendre que cet enfant est atteint de la danse de saint Guy et qu^il ne peut demeurer à genoux; — et voilà que je constate maintenant que l'évêque d'Orient, à tête de Christ, convaincu sans doute que la bénédiction du Seigneur est insuffisante pour sauver les malades, y ajoute après la sienne!

La tournée se termine et tous se dispersent.

Restent, seuls, les hollandais qui doivent quitter Lourdes, ce soir; ils montent sur les marches du Rosaire et forment des groupes avec les malades en avant, et le petit gnome, couché sur sa civière, ao milieu. — Hélas ! celui-là ne s'en va pas guéri ! — Le photographe rectifie les positions. Les jeunes hollandaises rient comme des folles; les camérîers

aux ceintures violettes s'ingénient à les obliger de tenir en place. On entend le cri : ne bougez plus! — et, après, c'est ainsi qu'une débandade d'oiseaux ; toutes s'envolent. — Ce qu'elles vont en raconter à leurs amies lorsqu'elles seront retournées dans leurs maisons penchées sur les canaux qui les mirent, dans le fond isi mélancolique de la pla« c\li Hollande!

Je me rends à la clinique ; quelques prêtres assis regardent gaiement un portugais qui saute, à pieds joints, par dessus les chaises, puis se courbe en arrière et touche presque, avec sa nuque renversée, le sol.

— Un vrai clow^n, dit le D^" Boissariequi ne le quitte pas des yeux et quand ce jeune homme est soiti, il m'apprend que celui-là était paralysé des bras et des jambes, qu'il était parti, dans un coupé de chemin de fer, de Lisbonne pour se rendre à Paris où il voulait consulter des médecins. 11 fut poussé, il n'a jamais trop su comment, à bifurquer et à s'arrêter à Lourdes et là, après un bain dans la piscine, il a repris l'extraordinaire souplesse dont il vient de nous donner des preuves. Alors, au lieu de gagner Paris, il a voulu, pour remercier la Vierge, s'installer ici, afin d'y faire le métier de brancardier et de baigneur.

Quant à sa maladie, nous n'avons pas à nous en soucier, poursuit le Docteur, nous ignorons ses

i70 LES FOULES DE LOURDES

antécédente et ses causes ; cette paralysie peut fart bien ^tre une paralysie d'origine nerveuse*..

—Mais, en tout cas, interrompt un prêtre occupé à classer des notes, les médecins qui l'ont soigné n'ont pu le guérir; il serait présomptueux de^^roîre que ceux de Paris auraient réussi là où leurs collègues du Portugal ont échoué. Pourquoi dès lors^ la Sainte Vierge n'opéreraît-elle pas un miri-c: .î quand il s'agit d'une affection des nerfs j^us incurable souvent que beaucoup d'autt'es? Tétemel argument des névroses, invoqué par les libres-peaieurs, ne me semble donc pas définitif...

— L'on ne voit pas bien, en effet, répond un autre abbé, pourquoi une personne, parce qu'elle est nerveuse, serait privée des grâces accordées à celles qui ne le sont pas.

— Evidemment ; mais il quoi bon discuter ! s'écrie le Docteur; il n'est pire sourd que celui qui ne veut entendre. Si encore Ton avait toujours affaire à d6s adversaires de bonne foi, mais, tenez^ écoutez cette histoire, elle vous renseignera rar la mentalité de certains incroyants.

Un jour nous examinons une malade munie d'un certificat de médecin déclarant qu'elle est poitrinaire, — elle Tétait, en effet; — après un bain, elle est guérie, toutes les lésions ont disparu. Craignant inéanmoins une méprise, nous télégrapéions aumédecin •— mais sans lui annoncer la ^uérbon

— » pour lui deinander si cette malade qu'il soigne depuis longtemps est bien réellement une tul^eren* leuse et il nous répond par l'affirmative, confirme par dépêche la nature de la maladie, *

Une fois rentrée, chez elle,- cette femme va revoir ce praticien qui s'étonne, l'ausculte, l'interroge^ l'oblige à revenir trois fois, puis consent^ sur ses instances à lui délivrer un certificat de guérîson ; «Jais alors, comme il s'agit d'une cure miraculeuse deXourdes, il atteste dans cette pièce que sa maladenfa, jamais été atteinte que d'un simple rhume!

La chaleur est terrible dans ce petit buceau ; je sors accompagné par un ecclésiastique qui me dit:

— Le D' Boissarie a raison, pourquoi discuter avec des gens qui, en face d'un miracle, chercheront quand même des causes naturelles, prononceront de grands niots qu'ils seraient sans doute bien enpeine d'expliquer ainsi que Zola lorsqu'il parle de « troubles de la nutrition » à propos d'un lupus ? Le cas de Gabriel Gargam est typique à ce point de vue; vous connaissez, je crois, ce miraculé, car je vous ai vu causer, plusieurs fois, avec lui.,.

— Oui, je l'ai connu aux piscines; c'eït un hiHBsme intelligent, humble et charmant.

— Bien. Je résume, en quelques mots son histoire pour vous faire mieux toucher du doîgt la folie "des idées qu'elle suggère aux mécréants. Il

était commis ambulant des postes. Le 17 décembre 1899, en plein hiver, son wagon est attelé en queue du rapide qui part, le soir, de Bordeaux pour Paris. Par suite d'une avarie de la machine le trdin reste en panne près d'Angoulême et est rejoint par Texpress qui arrivait avec une vitesse de 90 kilomètres à rheure. Le wagan-poste fut broyé et Gargam projeté à dix-huit mètres de la voie, dans la neige.

On Vy ramassa, le lendemain matin et on le porta, mourant, à Thôpital d'Angoulême; il était couvert de plaies, il avait une clavicule, brisée, il était paralysé de la ceinture aux pieds ; il ne pouvait rien avaler et bientôt même avec une sonde qu'on lui introduisait plusieurs fois, par jour, dans i'eètomacy Talimenlation devint presque impossible.

Une action en responsabilité fut engagée contre la Compagnie d'Orléans. Les médecins furent appelés à fournir des rapports et tous conclurent à Tincurabilité et à la mort, dans un délai plus ou moins bref, du malheureux; Sur le vu de ces rapports, la Compagnie, qui avait d'abord offert de payer une rente de trois mille francs, fut condamnée par jugement du tribunal civil d'Angoulème à lui en payer une de six mille, plus encore une indemnité de soixante mille francs.

Vous remarquerez que si un malade a éÊé examiné avec soin, c'est bien celui-là et que si les mé-

decîns de la Compagnie d'Orléans, qui auraient été heureux, dans l'intérêt même de leur cliente, de le juger guérissable, ont déclare qu'il était perdu, c'est qu'il l'était réellement.

Le pronostic était, d'ailleurs, juste; l'état de Gargam empira ; Ton s'aperçut, un jour, que ses pieds étaient noirs j on crut qu'ils étaient sales, mais dès qu'on toucha la peau des doigts pour les nettoyer, elle éclata et le pus jaillit. C'était la gangrène, en plus*.

Gargam n'avait pas la foi, mais sa famille l'avait et priait ardemment pour lui; la médecine s'avouant impuissante, même à le soulager, on résolut de l'emmener à Lourdes. Il i^e laissa faire pour ne pas désespérer sa mère, mais il ne crut pas du tout qu'il serait guéri. On le transféra sur un brancard spécial muni d'un matelas que Ton hissa dans le train. Un peu avant d'arriver en gare, à Lourdes, sa mère lui montra du doigt le grand Christ érigé sur la montagne du chemin de croix et lui demanda de lui envoyer un baiser ou tout au moins de le saluer,

Il refusa, en détournant la tête.

Amené sur son brancard aux piscines^ on le fit glisser, tandis que tout le monde priait, attaché sur une planche, dans le bain. Il s'évanouit, puis rouvrit les yeux et se dressa debout. Cet homme, épuisé par vingt mois de maladie^ réduit i l'état

d'un squelette, marcha; la gangrène avak ^sp^rv^ les pieds étaient main tenant sains; plus de paralysie et Testomac qui ne supportait même plus, ces derniers jours, le passage de la soiHie, digéra fa* cilement tous les mets; Ton peut dire qu'en un bond Qargam ressuscita.

— Oui, et ce qui me frappe, c'est qu'il n'avait pas la foi, ou du moins s'il Pavait, c'était à l'état oublié, éteint depuis son enfance. De tous leaentre tiens que j'eus avec lui, il me sembla résulter qu'il fut l'objet d'un double miracle ; il €rut en même temps qu'il fut guéri; les deux eurent lieu, spontanément,, à la même minute. Alors qiiB'devientf la foi qui autosuggestionne d'avance ie 'malade^ la foi qui guérit de Charcot ?

— Je l'ignore; mais contrairement au diagaostks du médecin en chef de l'hôpital d'Angouiême qui vit dans la paralysie de Gargam une maladie de la moelle, à marche progressive, les incrédules, aussitôt après le miracle, déclarèrent que oette^para** lysie ne pouvait être qu'une paralysie 'd'origàiie nerveuse.

— Et la gangrène, elle était, elle aussi» d'origine nerveuse?

— Je ne pense pas, répondit, en? riant, l'abbé; mais, en admettant même qu'ils aient raison sur la. nature de la maladie, il leur resterait à expliquer la guérison instantanée de la gangrène) les forces

'-'sar

revenues, sans convalescence, après plus d'une année d'inanition, Testomac rétabli, en une seconde.

— Eh bien mais, ils répliqueront que ce sont là les effets du saisissement causé par l'eau froide, les bienfaits de réaction de Thydrothérapie. Seulement, s'ils croient à la puissance de cette thérapeutique, pourquoi, diable, ne Tappliquent-ils pas, dans des cas pareils, à Paris ? L'on peut faire de l'hydrothérapie autre part qu'ici et même beaucoup mieux, car enfin, il n'est pas d'établissement de bains qui soit plus mal outillé que celui de Lourdes, puisqu'il ne possède, pour tout appareil, que des baignoiref d'eau sale.

Et ils pourraient, pendant qu'ils y sont, pratiquer le système des piscines, où Ton baigne des femmes sans s'occuper de savoir si elles sont indis* posées et si elles ont terminé leur digestion. Je serais bien curieux de connaître les résultats qu'obtiendraient, à la Salpêlrière par exemple, ces essais de traitement sur les affections nerveuses des femmes qu'on y soigne!

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y. commence à être un peu las. Lourdes, vide hier, s'est de nouveau rempli; le boucan des Ave Maria recommence; voîci trois semaines que je vais, chaque jour, à Thôpîtal et à la clinique, que je fais le vague métier d'un carabin. Maintenant, les cas exorbitants, les figures de cauchemars comme celle du paysan de Coutances, les têtes de larves comme celle de cette femme dont l'œil était brandi, tel que celui d'une limace, au bout d'un tentacule, manquent. Sauf un vieillard dont le teint gris-perle me rappelle celui de certains ouvriers, employés dans les manufactures de tabac, tous les nouveaux arrivés de l'hôpital sont des malades sans luxe d'horreur particulière, sans étampe spéciale. J'en ai vu tant de ce genre. que je ne flâne plus auprès des lits. A vivre

278 LES FODLSS DE LOURDiSS

ici, ron finirait, ma parole, par se désîntéresseï complètement des affections.courantes et ne plus s'exalter que devant des échappés de maladreries, devant des monstres. Le vertige des excès vous gagne ; je sens cela maintenant que ces déballages de bestiaires sont clos; mais ce que j'éprouve surtout, à ce moment-ci, c'est le besoin de ne plus bouger, le besoin de ne plus humer cette senteur de poussière, de vanille, et de pus qui est l'odeur sîgillaire de Lourdes.

Le spectacle que je vois de ma fenêtre, la nouvelle ville couchée dans le fond de cuvette de ses monts ne m'enthousiasme guère Est-ce parce que je suis issu par la ligne palenieïle de pays»^maritime et de sol plat, mais je conistàte que j^ài de moins en moinsle sens delà montagne; elle me produit TcÉFet d'un océan figé; la' seule vie qui l'anime est due à une supercherie du ciel ; les nuages qui se meuvent sur les pics, jouent le rôle de vagues muettes, ils bondissent et crêtent leurs cîmes* sèches d'écume; sans eux, ce serait l'immobîlité absolue, la mort de la terre stérilisée par l'abus des froids. Lé pis est qu'en étant très hautes, ces montagnes n'ont pas l'air d'être élevées, qu'elles ne suggèrent pas une idée d'infini mais une impression d'étouffemcnt. Ah 1 décidément, je ne suis pas Alpiniste pour deux sous 1 les ascensions cabotines qui se pratiquent, ainsi que chacun sait, avec des jaiîrets ser-

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rés dans des lainages d'Ecosse et des bâtons ferrés à la main, ne m'incitent guères. J'ai encore assez d'imagination pour poavoir, tout en demearant dans un fauteuil» me représenter des horizons dont l'immensité dépasse de beaucoup celle qui se déroule du sommet des monts ; le beau est moins ce que l'on voit que ce que l'on rêve et j'avais rêvé, je l'avoue, un tout autre Lourdes;, mais, enfin de compte, puisque j'y suis, je dois convenir que la nature m'émeut plus en largeur qu'en auteur, et que la traversée si mélancolique des Landes, avec ses couchers de soleil qui s'éperdent dans Tétendue des pins, m'impressionne bien autrement que ces sites de faites et de glaciers si courts.

En tout cas, je suis fatigué des pèlerins et las des paysages; je reste donc aujourd'hui dans ma chambre et je bouquine des volumes sur les contrefaçons de Lourdes, organisées par la Belgique et la Turquie.

Et je me dis vraiment que la Vierge de Lourdes déconcerte, car les contrefaçons valent l'original, sont parfois même plus fertiles en miracles, plus actives.

L'histoire, en Belgique, du sanctuaire d'Oostakker, situé dans un bourg, au milieu du parc de Slootendriesch, a cinq kilomètres de Gand, est pour le moins singulière. Elle débute par un projet mondain dont la Vierge n'a que faire. Eq 1870, le

goût des aquariums était à la mode dans les familles riches du peuple belge ; une marquise de Gourtebourne, qui possédait le château de Slootendriesch, se met dans la tête d*en construire un et comme un aquarium ne va pas sans une fausse grotte, elle décide également d'en bâtir une. L'emplacement une fois choisi dans son parC; on commence les travaux ; sur ces entrefaites, le curé d'Oostackker, l'abbé Moreels, montre une image de la grotte de Lourdes à la marquise et la détermine à réserver, dans l'amas cimenté de ses rocailles, une niche pour y placer une statue de Tlmmaculée Conception, imitée de celle des Pyrénées. Le tout fut terminé en 1871 ; et trois ans après, les quelques paysans du hameau qui venaient prier devant l'aquarium et la Vierge avait engendré, on ne sait pas très bien comment, des milliers de visiteurs. Il en vînt jusqu'à dix mille en un jour et les miracles éclatèrent.

Le premier qui fut enregistré date du 12 février 1874; il échut à Mathilde Verkimpe, une enfant de dix ans, habiiant à Loochristi. Elle était boiteuse, incapable de marcher sans béquilles ; tous les médecins des hôpitaux de Gand s'étaient déclarés impuissants à la guérir. Sa mère va demander sa cure à la grotte, rapporte de Teau de Lourdes qu'on y distribue et, pendant une neuvaine, elle frictionne avec cette eau la jambe de sa iille ; et, à la fin de

la neuvâine, la petite se trouve instantanément guérie et peut aller remercier à pied la Vierge.

Et les miracles continuent ; Ton fait d'habitude trois fois le tour de la grotte ; on se lolîonne avec Feau d'un bassin tombée de Taquarium, dans laquelle on jette, chaque matin, quelques gouttes de la source de Lourdes, et les affections les plus diverses, telles que les coxalgies et les cécités, disparaissent dès que ce liquide les touche.

Au mois de mai de l'année 1873, pour répondre aux besoins des pèlerins, Ton édifia une église de style ogival, sans transept, à deux clochers ; Ton confia le service du pèlerinage aux PP. jésuites de la province belge et Oostakker devint célèbre dans les Flandres, On y brûle des milliers de cierges, comme à Lourdes, et des pyramides d'ex-voto s'élèvent, au-dessus de la grotte, dans les arbres.

Ce fut dans ce lieu que surgit la guérison la plas inouïe qui ait jamais été observée, de mémoire d'homme.

Le 16 février 1867, un paysan du nom de Pierre de Rudder, résidant à Jabbeke, village, situé près de Bruges, eut la jambe gauche cassée par une chute d'arbre ; il y avait fracture du tibia et du péroné et les fragments d'os étaient si nombreux qu'en remuant la jambe, l'on entendait, suivant l'expression du médecin qui lui donna les premiers soins, les os s'entrechoquer, ainsi que des noisettes»

.282 LSS FOULES DE LOURBES

. dafis un sac ; ces fragments ayant élé ôtés dos lissus, Toupauvail discerner ^ dans Ia.plaie, les deux os, demeurés intacts, distants de trois cenliniàtres Tun de L'autre*

L'on ne. connaissait pas, i cette époque, Tantîsepsie et l'on eut beau se sei'vir de. bandages solides, jamais la jonction des deux os,^ui baignaient dans le pus, ne parvint à se faire ; la partie inférieure du membre qui n'était plus soudée àrautce, ballottait, telle qu^une chiffe, dans ioua les aens.

Les chirurgiens qui se succédèrent prè&du malheureux déclarèrent le cas incurable et le professeur Thiriart, de Bruxelles, que l'on consulta en dernier ressort, proposa d'amputer la jambe.

De Rudder refusa; et il souffrit, pendant plus de huit années, d*atroces tortures, obligé de paa» ser, plusieurs fois par jour, cette plaie dont la saoie ne tarissait pas, se traînant, conmie il pouvait, sur des béquilles.

Il avait ouï parler d'Oostakker ; il résolut d*y aller demander à la Vierge, sa guérison.Le 7 avril 1875, trois hommes le hissent dans le train en partance pour Gand; il est, à sa descente dans cette ville, porté dans l'omnibus d'Oostakker et sa jambe, si bien enveloppée qu'elle soit, laisse échapper des filets d'humeur et de sang qui traversent les linges et tachent la banquette; arrivé devant la statue de la Vierge, il se repose un peu, boit une

gorgée d'eau et veut, ainsi que les autres pèlerins, effectuer, trois * fois, le tour de la grotte. Soutenu par sa femme, il accomplit ce tour, deux fois et, à bout de force, 3 tombe, exténué, sur un banc. Il supplie Notre-Dame de Lourdes de le sauver et il perd subitement la tête, ne sait où îl est, se retrouve, en v reprenant connaissance, devant Elle, à genoux et se relève, guéri. Plus de trou, les os se sont rejoints; il ne boite mémepas, car les deux jambes sont de longueur' égale.

Ce prodige eut un retentissement éâorme dans les Flandres ; vingt-deux médecins s'en occupèrent; on fitdes:enquêtes minutieuses, dirigées pour plus d'impartialité par des catholiques et par desincrédules; on interrogea tous les praticiens qui l'avaient soigné, tous les gens du village de Jabbeke i qui avaient vu, le jour même du départ, l'état de • la blessure, tous ceux. qui avaient assisté au miracle; on soumit de Rudder.aux examens les plus^ rigoureux; il fallut bien convenir de Tauthenticité de ce fait sans précédent, d^une plaie guérie toute seule, en une seconde , et d'un fragment d'os de trois centimètres, destiné à remplacer celui qui manquait, poussé instantanément, à la suite d'une prière.

Il restait, juste, sur la jambe, une tache bleuâtre à l'endroit de la brisure, comme pour attester que

Ton n'avait pas été le jouet d'une illusion, que la rupture avait bien existé.

Vingt ans s'écoulent, sans que jamais cette jambe ait fléchi ou ait été, au point de vue de la solidité, inférieure à Tautre et de Rudder, atteint d'une pneumonie, meurt, à l'âge de soixantequinze ans, le 22 mars 1898. Le 24 mai de Fannée suivante, l'on procède à l'autopsie de sa jambe.

L'on constate que la Vierge ne joue pas la difficulté, ainsi que l'on dit au jeu du billard; Elle a remis celte jambe de même qu'aurait pu le faire le chirurgien le plus habile, si l'opération avait été possible ; et Elle l'a rendue possible par la suppression immédiate d'un foyer purulent, par la créa- tion spontanée d'un os.

Cette autopsie d'un miracle est certainement la preuve la plus extraordinaire qui ait jamais pu être fournie d'une action surnaturelle remédiant à Timpuîssance humaine dans les guérisons d'ici-bas. Les plaies nerveuses de Zola, l'autosuggestion, la foi qui guérit, toutes les vieilles fariboles des écoles de la Salpêtrière et de Nancy, sont réduites à rien, du coup.

Et il n'y a pas de porte pour s'échapper, ici; comme l'écrit fort bien le D*^ Boîssarie, dans les Annales de Notre-Dame de Lourdes. « Nous pouvons dire que, pendant trente-deux ans, les médecins n'ont pas perdu de Rudder de vue ; avec une

LES FOULES DE LOURDES âSS^-

persistance que rien ne lasse, Us ont attendu sa> mort pour faire son autopsie et voir par quel procédé, Dieu pouvait bien guérir les fractures de jambe.

« Grâce aux maJLériaux qu'ils ont réunis, laguérison de de Rudder restera comme un modèle de ce que ron peut obtenir par des enquêtes bien conduites.

« Il n'y a pas, dans la science, de fait plus con» cluant. »

Ce qui peut sembler étrange, au premier abord,, c'est qu'un tel miracle, le plus clair peut-être qu'il aitété donné à l'homme de palper et de voir, aiteu lieu, non à Lourdes même, mais dans une de ses^ succursales. Cependant, ce choix n'est pas étrange^ si l'on y réfléchit. Admettez que la guérison de Rudder se soit passée à Lourdes, les incrédules se seraient empressés de la nier ; ils auraient, ea tout cas, refusé de participer aux enquêtes, de même qu'ils refusent, malgré toutes les invites qu'oft leur adresse, de venir s'assurer de la véracité des phénomènes que Ton observe à la clinique de l^ourdes.

Les quelques personnes indépendantes, curieuses de vérifier et d'étudier de visu cette cure, auraient peut-être reculé devant les pertes de temp$ et les dépenses assez fortes qu'entraîne le parcours des chemins de fer, en France ; bref aucune n*auraii

voulu OU n*aurait pu s'atleler, à ses propres frais, à une telle besogne.

Il en est autrement, en Belgique; les voyages dans ce minuscule pays sont toujours et peu dispendieux et brefs ; puis, il y a dans le tempérament flamand ce qui n'est pas dans le tempérament français plus nerveux et plus pressé, un côté méthodique et minutieux, administratif, lourd même, si Ton y tient, mais capable de ne pas se décourager, de ne pas dévier de la voie qu'il s'est tracée^t c'est grâce à ces qualités ou à ces défauts, comme l'on voudra, que nous devons d'être si exactement renseignés sur le cas de de Rudder,

Le choix d'un pays tout à la fois flegmatique et pointilleux, décidé par la Vierge, se comprend donc. II est à remarquer d'ailleurs que son Fils a agi de même lorsqu'il voulut imposer au monde lenom de Tune de ses stigmatisées, Louise Lateau. Il Ta prise, également dans les Flandres et elle y a été l'objet d enquêtes approfondies, d'expériences de toutes sortes ; les médecins de tous les camps sent allés la visiter dans sa pauvre chaumière de Bois d'Haine. Louise Lateau est célèbre dans l'univers entier. Qui connaît une autre stigmatisée de France dont l'àloi divin peut sembler également sûr? A part quelques médecins catholiques, tels que le D' Im*" bert-Gourbeyre qui fut chargé par M^^ Fournicr, l'ancien évêque de Nantes, de la scruter, de la sur-

veiller de très près, personne dans la thérapeutique ne s'en est occupé, depuis plu&de vingt ans, qu'elle est étendue sur un lit ; et, à l'exception de quelques mystiques, tous ignorent Marie- Julie Jahenny, delà Fraudais!

Il en eût été de même pour Louise Lateau, $i, au lieu de résider en Belgique, elle avait demeuré en France.

Pour en revenir à de Rudder, les os de sa jambe sont conservés à T Université de Louvaîn, mais des moulages en cuivre ont été concédés à Lourdes où Ton peut les voir, au ^ bureau de la clinique médicale, sur le bureau du D^ Boissarie.

Telkf est, en peu de mots, l'histoire du sanctuaire de . Oostakker-lez-Gand.

Celui qui fut instauré dans le faubourg de Féri Keu!, à Constantinople, s'explique aisément pour peu que Ton se rappelle combien, depuis des siècles et malgré les efforts de l'Islam, Fhyperdulie s'jest maintenue fougueuse et continue, chez les catholiques et chez les schismatiques du Levant.

C'est en Orient qu'est né le culte de la Vierge. D'après une très ancienne tradition mentionnée pai* le cardinal de Vitry et par les BoUandistes et que l'on retrouve dans les révélations de Marie d'Agréda, saint Pierre aurait fondé, du vivant même* de la Vierge, un oratoire en son honneur dans la ville d'Antarados. Ce sanctuaire aurait été

le premier, érigé sur la lerre, sous son vocable.

Depuis lors, les églises, dédiées à son nom^ se sont propagées dans toutes les régions de TOrient et d'aucunes; au Moyen Age, furent si fameui^es qu'elles attiraient, comme Lourdes maintenant, des pèlerinages venus du monde entier, deux surtout, Noire-Dame de Tarlase où, dit Joînville, f Notre-Seigneur a fait maint beau miracle pour honorer sa Mère » — et Notre-Dame de Saidnaya où Ton vénérait le portrait de la Madone attribué à saint Luc.

Et de même que le culte de.Ia fille de Joachim avait, dans le Levant, précédé le nôtre, de même le culte de l'Immaculée Conception y était solennisé par les Grecs dès le vin« siècle, alors qu'en Occident, l'on devait longtemps encore discuter la question de savoir si ce privilège pouvait être accordé à la Mère du Sauveur.

Enfin, nulle part, Marie n'a été révérée et choyée d'une façon plus persistante et plus magnifique que dans les liturgies de TOrient. Les offices de ses différents rites débordent d'eftusions, de cris d'enthousiasme, d'éloges enflammés auprès desquels nos prières officielles paraissent bien mesquines et bien froides. Outre les brûlants transports et les câlines hyperboles de leurs hymnographes et de leurs mélodes, leurs messes mêmes, à la fois si dramatiques et si familières, célèbrent ses louanges.

ainsi qu'aucun de nos services divins ne le saurait faire.

Toutes les messes arméniennes, maronites, syriaqueSi, débutent par une oraison qui lui est personnellement adressée, au bas de Tautel, par le prêtre, avant qu'il ne commence leConfiteor; — le Sacrifice s'accomplit sous sa tutelle ; — dansle rite copte, Ton encense son image, pendant les saints mystères ; quant au rite chaldéen, onze foispar jour, il prône sa miséricorde et ses grandeurs;.

La place qu*ElIe occupe dans les offices du Le-^ vaut est, on le voit, beaucoup plus considérable quedans les nôtres ; sans compter encore l'habitudeétablie dans les temples de déposer son image^ entourée de fleurs, sur l'autel, et après les encensements et les chants des Litanies, de bénir le peuple, avec.

La Vierge est donc adulée et aimée dans ces contrées dont Elle est du reste originaire, plus que partout ailleurs et Ton comprend qu'Elle afl'ectionne ces populations qui furent, en somme, ses premières confidentes, ses plus anciennes amies.

II est, dès lors, tout naturel qu'Elle les ait admises à participer aux grâces qu'Elle distribuait aux fidèles de l'Occident ; et si elle a choisi, pour dispensaire de ses bienfaits, Constanlinople, c'est peut-être parce que la renommée de ses miracles^ pouvait, de là, mieux se répandre dans l'Asie vai-

390 LES. FOULES DJS' LOUHDES

sine et peut-être aussi pai^e que c*est daas cette ville que fut définie et proclamée sa Virginité perpétuelle, contre les hérétiques.

Pour organiser cette succursale dte' Lourdesicn Turquie, Ella s'est servi des moyens les plus pratiques et les plus courts.

Elle n'est pas réapparue à^^une nouvelle Jbergère, Elle n'aipas créé une nouvelle soupce, car il est probable qu'en pays infidèle, ses:apparitions auraient soulevé des rafales defanatismeet suscité des luttes de toutes sortes; Elle ne s'est pas transportée, ellermême, Elle s!est fait transporter sans bruit, de Lourdes à Gonstanlinople où Ton connaissait par ouï-dijpe son renom de Pannghia des miracles et, de. là, Elle a rayonné dans le Levant.

La façon dont s'est effectuée sa translation de l'Occident en Orien' est des plus simples.

Les Pères Géorgiens qui avaient fondé, en. 1872, à Montauban, une résidence pour l'éducation de leurs novices, durent quitter la France, en 4880, à la suite des décrets d'expulsion et ils retournèrent à Constantinople où était installé leur couvent. En 1881, le 25 mars, fêle de l'Annonciation, ils dédièrent dans leur chapelle un jautel à Notre-Dame de Lourdes, le surmontèrent d'une statue semblable à celle de la grotte étirent venir de Teau dela fontaine miraculeuse.

Il a'ea faUut pas davantage ^pour décider l'im-

médiate éclasion de^surpr^ûants jwiraoles ; ils- devinrent bientâtisi) nombreux que le Gardûial^Viaceol Vanutelii, alors archevêque de Sardes et .délégué «apostolique du Saint-Siège en Turquie, dxLt instituer une oommission d'enquâto pourTexaxnen des guérisons. *

Des paralysies, des épilepsies, des cancers disparurent en. un din dœil; un juif d'Qrta-rKeuï, ^sourd desideux. oreilles, et .un enfant de treixe ans, pied-Jtot de naissance, furent, eaïune minute> guéris; vmais ce furent sur ton t. les aveugles ^ et les J»orgnes qui obtinrent des icures instantanées; les lOphtalmies, si fréquentestet si tenaces, dans les régions du Levant, cédèrent après une simple lotion et des prières. Le^bruit déterminé par ces faits extraordinaires fat énorjne^ :e t 'Ies^gens:appartenant ftux croyances les plus diverses vinrent visiter dans la chapelle des. Pères Géorgien» la NotcerDame de L<îairdeSi

En sus de femmes de toutes les castes, des pachas, des officiers et des soldats turcs, des eunuques et des 'derviches, se muèrent à ^ lai foule qui envahissait le couvent. Des grecs, des arméniens, des bulgares schismatiques, des musulmans, des juifs furent guéris tout aussi bien que les catho- Jiques. L' Immaculée « Conception ne paraissait, se -soueier que' fort peu delà différence des cultes et ne se préoccuper nullement^ au point de vue des

grâces temporelles, de Taxiome^a hors de TEglise, point de salut ». Elle avait toujours agi, de la sorte, d'ailleurs, car en 1203, dans son sanctuaire de Notre-Dame de Saidnaya, Elle avait miraculeusement guéri des mahométans et sauvé d'une maladie mortelle le Sultan àt £>amas, le frère de Saladin, jC[ui, par reconnaissance, voulut entretenir une lampe à perpétuité, devant son icône, dans l*église. Du reste, tous les hommes, chrétiens oa non, ne sont-ils pas ses enfants et le Christ ne s'est-il pas incarn'é pour les rédimer tous ?

Enfin, comme les catholiques sont peu nombreux ^ans la Turquie, la chapelle des Géorgiens eût été une bien misérable succursale du grand pèlerinage de Lourdes, tout au plus une pauvre échoppe de prières, si la masse des musulmans et des schismatiques n'y était, — elle aussi, venue — Et ce dut 'être, à coup sûr, un curieux spectacle que celui de ces cortèges dans lesquels se confondaient toutes les croyances priant Celle qu'ils nomment « Meriem- Ana ou Bikir Meriem » et demandant et obtenant par des voies, plus liturgiques même qu'à Lourdes, des guérisons.

On procédait, en effet, ainsi :

Après les exorations dans la chapelle,* devant l'autel de la Vierge, les pèlerins, hommes et femmes, se rendaient dans la sacristie. Là, on les aspergeait d'eau bénite et on leur lisait TEvangile du

jour; on les bénissait avec TEvangéliaire posé sur la tête et on leur faisait embrasser la croix gravée sur le plat du livre.

Et les guérisons s'opéraient, en buvant après de Teau de Lourdes ou en se frictionnant avec cette eau ou encore avec Fhuile des lampes allumées devant lautel de la Madone, dans l'église.

Parfois aussi, les mahométanes dépliaient des mouchoirs et des chemises^ destinés, selon Tusage turc, à être portés par les personnes dont elles sollicitaient le retour à la santé — et, avant les prières, elles les plaçaient sur les premières marches de l'autel, pour les reprendre après.

Il y a de cela quelques années, l'on brûlait de quatre à cinq mille cierges dans cette chapelle et i'on y distribuait gratuitement des quantités considérables d'eau et de médailles.

De la Mésopotamie, du Turkestan, Ton en réclamait des envois et, — ce qui est plus étrange — de Médine et de la Mecque, les deux villes saintes de rislam !

Parmi les cures reconnues par la Commission d'enquête, il en figure une spécialement intéressante, parce qu'elle reprodtrît, avant la lettre, une guérison fameuse de Lourdes, celle de la femme à l'aiguille.

Dans le volume si attentif et si lucide du D' Bois* sarie, « Lourdes, depuis 18S8 jusqu'à nos jours »,

Ton trouve l^histoire détaillée de cette femme qu'il a observée et étudiée de très près ; on peut la résumer en quelques lignes :

Gélestine Dubois avait, depuis sept ans, un fragment d'aiguille brisée dans la paume de la main qui enfla et les doigts contractés se replièrent. L'on pratiqua des incisions, Ton dilata la plaie pendant trois semaines, jamais on ne put extraire ce fragment. /

Le 20 août 1886, cette femme plongea sa main dans une des piscines de Lourdes et l'aiguille, se creusant un sillon de huit centimètres, sortit^ toute seule, après un trajet subit, sous la peau, par l'extrémité du pouce.

En novembre 1882, c'est-à-dîre quatre ans avant cet événement, à Constantinople, une arménienne catholique dePéra vint à la chapelle des Géorgiens, avec un tronçon d'aiguille, perdu dans un doigt ; les chirurgiens renonçaient à l'extirper; l'inflammation avait gagné la main et le bras et les douleurs étaient atroces. Cette femme fit une neuvaine devant l'autel et, au bout de la neuvaine, l'aiguille partit, d'elle-même et immédiatement l'inflammation cessa.

Qu'est devenue depuis cette époque la chapelle de Féri-Keuï? — Un article d'ui^des grands journaux quotidiens de Constantinople, « le Stamboul » m'apprend que, cette année 1906, l'on a célébré

les noces d'argent de ce sanctuaire. Le petit cou vent des Pères Géorgiens s*est mué en une vaste abbaye, mais l'église est restée la même. Des milliers d'ex-voto tapissent ses murs; des foules, appartenant à toutes les religions, continuent d'y affluer et comme autrefois, la Vierge y dispense ses grâces.

Des succursales de Lourdes exîstentdans d'autres pays, en France, en Italie, en Espagne, en Autriche; les missionnaires ont fondé des temples sous son vocable, dans rAmérîque et TOcéanie, dans la Chine et dans les Indes. Malheureusement, des renseignements précis et soigneusement contrôlés manquent sur les incidents miraculeux qui sans doute s'y produisent.

^^^^A perspective de rentrera Paris qui est un lieu singulièrement calme en comparaison du Lourdes des pèlerinages, me délecte. Il me semble que je vais revenir dans une bonne grande ville de province où il y a encore des églises noires, des gens qui prient sans brailler, des offices liturgiques qui sont des offices.

Et cependant, tout en bouclant ma valise, je me dis qu'il faut avoir vu ces Pardons des Pyrénées et ,que lorsque le souvenir de tant de pieuses bousculades, de fracas de trombones et de cris s'atténuera, Lourdes m'apparaîtra dans le lointain, comme une cité de rêve où Ton vit, à l'état intense, dans une griserie traversée de courants de révoltes, mais infiniment douce, certains jours, alors que l'atmosphère paraît plus spécialement

298 LES FOULES DE ipUBDES

imprégnée des effluves divins deb guérisons. La Vierge a voulu des foules, ainsi qu'au Moyen Age, Elle les a; sont-ce les mêmes? sans doute, l'âme ingénue et la foi naïve des vieilles paysannes n*a guère changé; l'existence même que ces multitudes mènent, ici, couchant dans le Rosaire, mangeant gurles bancs et sur les pelouses, rappelle la vie des cohues d*antan, couchant dans la cathédrale de Chartres — dont le pavé s'inclinait en pente exprès pour qu'on pût le nelloyer à grande eau, le matin, — ou campant autour de la Vierge noire, en plein air, dans les plaines de la Beauce ; mais tout s'est encanaillé ; la magnificence de la cathédrale, l'attrait dés costumes, l'ampleur des liturgies tutélaires ne sont plus. Lourdes, né d'hier, s'est développé dans l'insalubre berceau de notre temps et il expira le fétide relent des industries qui l'accablent; un jour, alors qu'ujie des sœurs bleues de Beaune sous son hennin et son splendide habit du xv** siècle, priait, agenouillée, les bras en croix, j'ai eu la transporfurite vision des anciens âges, mais l'arrivée de dévotes mpdernes, avec leurs faces confîtes, leur remuement simiesque des badigoinces, leurs maigres doigts roulant des boulettes de chapelets, leurs funèbres chapeaux et leurs robes aux teintes funestes de fonds de cheminée et de cendre, m'a rejeté dans l'implacable dégoût de mon époque et j*ai pensé que s'il était salutaire de visiter Lourdes, il ne

fallait pas s'y attarder longtemps, car le côté dramatique des cures qui vous émeut furieusement tout d'abord, s'émousse à la longue et alors la hideur de tout ce qui vous entoure, de tout ce que Ton voit, domine.

En somme, les impressions que Ton emporte sont ^ de deux sortes et elles sont hostiles, Tune à l'autre, inconciliables.

Lourdes est un immense hôpital Saint-Louis, versé dans une gigatitesque fête de Neuilly ; c'est une essence d*horreur égouttée dans une tonne de grosse joie ; c'est à la fois et douloureux et bouffon et mutle. Nulle part, il ne sévit une bassesse de piété pareille, un fétichisme allant jusqu'à la poste restante de la Vierge ; nulle part encore, le satanisme de la laideur ne s'est imposé, plus véhément et plus cynique.

Oui certes, cela est bien misérable, cela incite à quitter cette ville et à n'y jamais remettre les pieds, mais c'est l'imprudent revers d'un inégalable endroit; la face, Dieu merci, diffère.

D'abord, il y a la foi de ce peuple réuni pour exorer la Vierge, une foi qui ne jaillit, nulle part, en des laves brûlantes comme ici ; et jamais de défaillance ; aujourd'hui Notre-Dame demeure sourde aux supplications. Elle détourne la tête et se tait ; personne ne se plaint ; tous continuent de prier et de croire; la foule se charge, pour ainsi dire, et

300 LES FOULES DE LOUnORS

se comprime dans raltente, afin d'exploser dans les gerbes de flammes des Magnificat, alors que, devant le Saint-Sacrement ou au sortir des piscines, le malade, projeté debout, se dresse; c'est un retour à la fiance résolue du Moyen Age ; c*est aussi la fusion des classes, confondues en une unique dilection, en un unique espoir.

Puis, il y a la charité exaltée plus que partout sur la terre à Lourdes. Pour quelques ardélions qui regardent travailler les autres et leur distribuent, à tort et à travers, des ordres, combien de gens, au lieu d'excursionner sur les montagnes ou sur les plages, viennent passer leurs vacances dans ce bourg et les occupent à tirer des petites voitures et à baigner des infirmes ; parmi ces gens, il en est qui sont jeunes et riches et qui pourraient voyager plus joyeusement et se divertir; il en est d'autres qui sont des commerçants et qui laissent leur négoce, pendant un jnois, pour faire le métier de cheval de fiacre et de portefaix et ce sont souvent les seuls congés qu'ils puissent s'accorder! Combien de dames, telles que cette bonne vieille accompagnant la petite aux pieds pourris par la gangrène qui abandonne sa famille et ses appartements, pour venir coucher sur un grabat et veiller, la nuit, des alités ; et tout ce monde est si tenu par sa tâche et si fatigué qu'il n'a même pas la consolation d'aller, ainsi que les autres pèlerins, autant qu'il le vou-

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draity prier, seul à la source ; il est à Fattache, en service et à ses frais.

Parmi même les visiteurs qui ne besognent pas dans le service des attelages et des piscines, combien, mus de pitié pour ces épaves humaines que Ton traîne devant eux, sur les routes, s'oublient complètement et implorent, de toutes leurs forces, la Madone pour elles. Il y a là le bienfait de Fomission personnelle, Tamôursi rare du prochain. On a remisé le bagage de son égoïsme à la consigne. Qui sait si tout de même, il ne pèsera pas moins, quand on le reprendra?

En résumé, à Lourdes, on assiste à un renouveau des Evangiles ; on est dans un lazaret d'âmes et Ton s'y désinfecte avec les antiseptiques de la charité ; en comparaison de ces prolSts sanitaires, qu'est-ce que le désarroi de la bôtise et de la laideur, la partie purement humaine des déchets ?

Enfin, il y a, ici, la Vierge, compatissante et douce, qui semble, àcertains instants, plus vivante, plus près de nous, que partout ailleurs.

C'esi-Elle qui, par ses guérisons miraculeuses, a rendu ce pèlerinage célèbre dans l'univers entier. Le public des indifférents ou des sceptiques, inapte à comprendre ce qui ne tombe pas sous la portée de sa raison et de ses sens, ne se soucie guères des grâces spirituelles qu'Elle déverse cependant à foison, dans la grotte ; il ne peut être touché que

par le visible et le palp^ible, par des prodiges matériels, par des suppressions de maladies et de plaies ; et la question se résume pour lui de savoir, d*abord si des guérisons s'opèrent, en effet, à Lourdes et ensuite si ces guérisons sont, comme Taffirment les catholiques, le bouleversement absolu des lois de la nature, le désaveu complet de toutes les méthodes médicales, la négation de tous les préceptes de l'hygiène etde'toutes les prévisions de la science. Cela seul l'intéresse.

J'ai répondu, je crois, tout le long de ce livre, par des exeipples, à ces questions. Il me reste, en présentant les objections et les réponses, à les réunir et à les récapituler, en quelques lignes.

Au début, aussitôt après les Apparitions à Bernadette, les libres-penseurs, ahuris par le mystère d'inintelligibles cures, songèrent à les expliquer par les vertus thérapeutiques de la source ; mais on fit l'analyse de l'eau et il fut reconnu qu'elle était dénuée de toute propriété médicinale; et d'ailleurs de quel pouvoir magique n'aurait-il pas fallu que cette nouvelle fontaine de Jouvence fût douée, puisqu'au contraire de toutes les eaux thermales dont les effets se spécialisent, elle enlevait indifféremment toutes les infirmités et toutes les maladies ? c'eût été la panacée terrestre, l'unité du remède appliqué à la diversité des maux !

La nature ne nous a pas jusqu'à ce jour départi

des mirobolants pareils. Ce point une fois acquit?, comme il était impossible de nier la réalité de fmiH vus et observés par des milliers de personnes, fr>rce fut bien de chercher de nouvelles raisons et Vnu adopta cette théorie que les patients étaient des ne* vropathesj exaltés par la Foi, qui se suggeslinanaient, eux-mêmes, et guérissaient parce qn^ilî* avaient la volonté de guérir et la certitude qu'ils seraient guéris.

Pour que cette hypothèse eût des chances d*è( re exacte, il aurait été nécessaire que la Vierge n*expérimentàt que sur des hystériques et des névrn^és, sur des monomanes de la guérison, en un mot.

Ceux-là peuvent sans doute recouvrer la santt% do la sorte; mais Elle supprime des phtisies arrîvi-es A la dernière période, des cancers, des rnsmi de PutI , des gangrènes ; Elle redresse des pieds-bots, retij la vue aux aveugles et l'ouïe aux sourds, tf nt.^ toutes espèces d'affections, aussi bien les désoi Jrt*s organiques que les plaies; à moins donc d'oser affirmer que les maladies dont souffre Thumanîté relèvent, toutes, sans exception, d'un détraquement du système nerveux, l'explication demeure insuffisante.

Mais j'admets même cette théorie ; j'accepte qu*! toutes les personnes atteintes de cancer et de gangrène et sauvées à Lourdes, l'ont été par suite d*nne émotion morale, par suite d'une imagination suil-x

citée, par suite de ta puissance du désir* et de l'énergie de la suggestion; el alors, les enfants peuvent^ils Têtre par ces mêmes moyens, est- ce possible ?

J*ai parlé du gamin à la gouttière de bois de Belley. Celui-là pouvait avoir de sept à Iiuit ans. Etait-il en âge de s'hypnotiser ? je veux bien encore le croire ; passons alors à de plus jeunes. Dans iM) volume très documenté sur Lourdes, l'abbé Bertiln a relevé au hasard des archives médicales de h clini(iue, des cures d'enfants plus jeunes — et qui se sont maintenues, celles-là — Femand Balin, guéri, en 1895, d'une déviation du geiiou, il avait trente mois; Yvonne Aumattre, la fille d'un médecin, guérie, en 1896, d'un double pied-bot, elle avait vingt-trois mois; Paul Marcére, guéri, en 18G6, de deux hernies congénitales, il avait juste un an ; et combien d'autres !

Dira-t-on que des enfants de cet âge étaient en état de s'autosuggcslîonner ? il faudrait être, on en conviendra, dément pour le prétendre.

Comment supposer, d'autre part, que Texaltation de la foi est, à Lourdes, l'agent principal des cures?

Pourquoi alors tant de personnes qui ont la foi, ne sont-elles pas guéries alors que tant d'autres, qui ne l'ont pas, le sont ; — car enfin, sans même cilcr le cas de Gargam et de tant d'auti*es comme

celui de Lucie Fauré, de Puylaureiis (Tarn) qui, le 24 août 1882, persuadée de l'inefficacité des bains, ne se plonge dans la piscine que pour faire plaisir à ses compagnes et en sort délivrée instantanément d'une luxation du fémur dont elle était affligée depuis vingt-huit ans, les preuves existent de gens ne croyant ni à Dieu, ni à diable qui ont été pourtant, grâce aux prières des assistants, guéris ; tel ce mendiant aveugle de Lille, ce Kersbilck, qui ne mettait pas les pieds dans les églises et se moquait de la Vierge des Pyrénées I

D'autres enfin, qui ont la foi et qui n'ont rien reçu, alors qu ils la fouettaient, qu'ils l'exaspéraient par des prières et des cris, à I^ourdes, s'en retournent, ne comptant plus sur un miracle, et ils sont libérés, en rentrant chez eux !

Que devient dans tout cela la foi qui guérit de Charcot, la foi qui guérit, malgré ses désirs de ne pas guérir, l'Abbesse des Clarisses de Lourdes ?

Et puis que signifient toutes les remarques de Zola et des autres, affirmant que les malades sont hypnotisés par le décor, par le saisissement de Teau froide, par les lumières de la Grotte, par le roulement des Ave ?

Les patients sont affranchis de leurs maux — etc'eât la majorité maintenant— dans des coins, tout seuls, sans se baigner, sans boire d'eau, sans être bénis par le Saint-Sacrement, sans l'aide de

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suppliques communes, sans cet adjuvant des invocations qui a tant frappé Zola.

Il parle « du souffle guérisseur des foules » de a la puissance inconnue des foules i>. Cette puissance dont le vrai nom est la prière est indéniable, mais, je le. répète, elle n'est pas indispensable au salut des malades, pas plus d'ailleurs que le cadre et le milieu ; la preuve est que des /cens recouvrent la santé chez eux, sans aller à Lourdes, en faisant tout bonnement une neuvaine ; l'histoire de Lasserre, pour en mentionner une, est, à ce point de vue, typique; il se lotionne, à Paris, chez lui, avec de l'eau expédiée de la grotte et est soudainement exonéré de sa maladie d'yeux ; et d'autres encore, sans avoir même recours à ce procédé, obtiennent, sans bouger de leurs chambres, après une communion, en invoquant simplement la Vierge de Lourdes, des grâces identiques.

L^on est donc sauvé, ici ou autre part, avec ou sans le secours des autres, avec ou sans eau, d'un coup ou lentement.

Dans ce dernier cas, il semble que la Madone soit pressée, qu'Elle se contente de donner à la nature un tour de clef qui la remet en train et lui laisse le soin, maintenant qu'elle a repris sa marche, d'achever, elle-même, la guérison.

Et la même variété existe dans la façon dont se pratiquent les cures; les uns souffrent en guéris-

saut, et les autred pas; les uns sont soulevés par ui> mouvement de flots et lancés Sur leurs pieds, d'autres sont parcourus par des frissons ou sonl ventilés par des souffles chauds ou froids, alors que d'autres n'éprouvent lien ; les uns se sentent guérir; les autres, de même que M'"^ Rouchel, la femme au I^pus, le sont, sans s'en douter; d'aucunes enfin, telles que cette miraculée, gardent, une fois rétablies, des cicatrices, des marques de leurs ulcères, tandis que d'autres, telles que Marie Lemarcliandj n'en conservent aucune I Expliquez cela. — La vérité est qu'il n'y a aucune règle, que la Vierge guérit qui, où et comme Elle veut.

Jusqu'à ces derniers temps, nous l'avons dit, les incrédules répondaient au mot « Miracle » par les mots « Autosuggestion et Foi qui guérit ». ATheure actuelle, presque touslgs médecins libres-penseurs qui savent combien les effets de la thérapeulîque suggestive sont restreints, avouent que ces raisons de l'imagination exacerbée et de rhypnolîsjiie exercé sur soi-même sont insuffisantes pour résoudre le problème dé prodiges semblables, par exemple, à la suppression immédiate et définitive d'un cancer et ilsont cherché à se cantonner sur un ten aîn plus sûr; mais il se sont, ainsi que toujours, bornés à baptiser la difficulté d'un nouveau nom et à trouver, afin de ne pas voir le miracle, une nouvelle pierre d'autruche pour se cacher la tête.

Ces cures de Lourdes sont incompréhensibles, confessent^ils, oui, c'est entendu, mais elles sont dues « à des forces encore ignorées de la nature », elles sont « du merveilleux encore inexpliqué » et vojlà tout.

Cela ferait donc deux forces opposées, contradictoires, car celles que Ton ne connaît pas sont la négation absolue de celles que l'on connaît; nous voici, du coup^ déjà en pleine incohérence. Ainsi, depuis que le monde est monde, il est certain, il est confirmé, chaque jour, par Tcxpérience, que la nature n'a jamais pu fermer une plaie, fût-elle d'origine nerveuse, en une minute, reformer un épiderme détruit, en une seconde, tarir, comme dans le cas de de Rudder, un foyer purulent et faire repousser un os, pendant le temps de dire une prière; il est également établi qu'ifille ne peut restaurer, en coup de foudre, sans l'ombre de convalescence, une économie ruinée par une longue maladie et des années d'inanition et voilà que, subitement, des foi ces ignorées interviennent et font toutle contraire.

Je le veux bien, moi ; mais alors il reste à savoir qui les dirige ces forces; ce n'est pas nous, puisque nous ne les connaissons pas. Il faut donc que ce soll un être qui les connaisse, dont la science soit, par conséquent, supérieure à la nôtre. Or, cet être est invisible ; ce n'est donc pas un homme ou une femme ; c'est qui alors ?

LES FOULES DE LOl]nD£S 309

La nature? la nature des.athées, la nature sans Dieu et qui se manipulerait, elle-même, et qui se manierait, en personne? — mais voyons, c'est insensé I — Comment, la nature se contredirait, se violerait, elle-même, et pourquoi? parce que Ton aurait adressé des prières à une autre qu'à elle !

Car, autrement, elle ne se contrecarre pas et elle suit son cours régulier. Il faut donc pour qu'elle se détermine à se dédire qu'on invoque Dieu ou la Vierge — sans cela rien — et on peut la prier, elle, comme on prie Notre-Dame de Lourdes, et elle n'en demeurera pas moins inerte, elle n'en restera pas moins insensible. L'essai est facile à tenter, d'ailleurs; adulez-la par tous les dithyrambes, que vous voudrez, priez- la de toutes les façons que vous concevrez et vous verrez si le cancer qui vous ronge disparaîtra !

Ces arguments ne tiennent donc pas debout et nous sommes bien obligés d'en revenir à une puissance qui la commande et à laquelle elle obéit, c'est-à-dire à Dieu et à la Vierge.

Mais, comment faire admettre la certitude de cette dynamique divine à des persoi^nes qui ont, il sied de l'avouer, tout intérêt à la nier ?

Ces Apparitions de la Vierge, attestées par des actes inouïs, sont, en effet, très inquiétantes pour bien des gens, si l'on y songe.

Imaginez, par exemple, un homme — non un co-

quîn dont Tâme est putride — mais un brave homme • qui n'a pas la foi ou qui Ta perdue, ainsi que tant d'autres, lorsqu'à la sortie du collège, il entendit les rumeurs grandissantes de ses sens ; s'il se rappelle les enseignements du catéchisme, il les juge enfantins, s'étonne presque de la naïveté qui lui permit d'y croire. Il constate, de plus, que les quelques cathotiques pratiquants qu'il peut fréquenter sont plus bètes que les autres — et ce qui est pis

— ne sont pas d'une vertu supérieure à la sienne

— et son siège est établi ; la religion est bonne pour les faibles d'esprit, pour les femmes et les enfants; tout homme instruit et intelligent doit s'y soustraire; il vit donc parfaitement tranquille^ loin d'elle; il dort en paix sur les^deux oreilles de son âme et il s'amuse sans contrainte. Il est incapable d'une mauvaise action ; il est même, si l'on veut, charitable, mais il a, comme on dit, son petit côté faible, il aime la vie large et les femmes.

Et voici que brulalement il sait, par des gens au bon sens descjaels il peut se fier, que la Vierge opère des miracles à Lourdes. Elle existe donc ! si Elle existe, le Christ est Dieu et, de fil en aiguille, il lui faut reconnaître que les enseignements de ce catéchisme, qu'il estimait si puérils, ne le sont pas; c'est alors, l'Eglise et tous ses dogmes qui s*im«posent...

Et c'est le trouble qui coçimence* S'il éco^Xv sa

conscience, il doit renoncer à un tas de plaisirs qui le séduisent, ici-bas, renverser sa vie aux pieds d'un prêireet, s'il est célibataire, demeurer chaste. S'il ne le fait pas par respect humain, par lâcheté, c'est alors, à l'état permanent, un malaise sourd» un reproche.

Le miracle est, en somme, le coup de glas des passions terrestres ; l'on comprend pourquoi l'on n'en veut pas 1

Aussiie brave homme préfère- t-il s'appliquer un bandeau sur les yeux, ne rien entendre et ne rîen savoir. Que de personnes j'aiconnues, ainsi! elles étaient parvenues à se fabriquer une oertaine croyance qui reposait surtout sur des négations et leur permettait de vivre à leur guise; et ces gens ne désiraient même pas en être délogés par le spiritisme, car ils craignaient la réalité de ce surnaturel de table d'hôte qui les eût forcément incités ^\ penser à l'autre j ils étaient assis, placides, dans la vie... et, d'ailleurs, quelle histoire! s'ils nrr!vaient à être convaincus de la divinité de l'Eglisej il leur faudrait donc avouer qu'ils s'étaient trompés et servir de risée à leurs amis !

Aussi peu importe pour les sceptiques de cet acabit que les arguments invoqués contre Lourdes soient sérieux ou futiles ; ils ne tiennent pas du tout à les approfondir; ils les prennent, ainsi qu'un paravent quelconque derrière lequel ils peuvent se ré-

fugîer, à l'abri de nouvelles objections et de nouveaux ennuis...

Cette pusillanimité de Tâme explique pourquoi la clinique du D' Boissarie, si largement ouverte à tout le monde, est si peu fréquentée par les incrédules; elle a contre elle, ce qu'on pourrait appeler la haine de la peur, de la peur de la Foi !

Pour en revenir à Lourdes même, c'est, je le répète, un endroit à la fois, répulsif et divin, mais il sied de l'expérimenter eo personne.

Pour les malades, du moment que la science se déclare impuissante à les alléger, ils font bien de s'y rendre, car, au cas même où la Vierge n'accueillerait pas leurs prières, Elle leur paiera l'effort et la fatigue du voyage par le bienfait de la résignation et par la grâce du réconfort; et n'est-ce pas déjà beaucoup? — Pour les pèlerins valides, s'ils sont des intimistes ou des altistes, ils doivent s apprêter à souffrir car ils ne pourront voir sans une sainte colère les hideurs diaboliques que la dégénérescence des hommes d'église nous inflige ; mais la Madone leur donnera^ en échange, l'admirable vision de la Beauté morale, de la Beauté de l'âme illuminée par les transports de la Foi et de la Gharité-t

Et puis sait-on ce qu'Elle réserve à ses visiteurs?

Et au moment de la quitter, devant ce portrait

,:âï^

inconnu jusqu'alors et qui depuis les révélations de Bernadette la représente, je me dis :

Tout de même, notre Mère, comme vous êtes étrange I Ici, tout d'abord, je ne vous reconnais pas, dans cette image de fillette d'avant Bethléem et d'avant le Golgotha ; vous êtes si différente des Notre-Dame du Moyen Age et même de toutes celles que les siècles suivants nous montrèrent !

Mais, en y réfléchissant, je comprends cet avatar d'effigie, cette nouveauté d'attitude, ce renouveau des traits.

La liturgie de la fête de l'Immaculée Conception parle constamment d*Eve; elle vous oppose l'une à l'autre et mêle vos deux noms* L'office de ses Matines semble être le développement du « Mutans Evae nomen » de l'hymne de vos Vêpres.

Vous êtes évidemment Celle qui se promena, sous des figures, sous des noms divers, dans l'Ancien Testament ; Vous êtes — sans crèche et sans croix — la Vierge antérieure aux Evangiles.

Vous . êtes la fille de l'impérissable Dessein, la Sagesse qui est née avant tous les siècles.

Vous même l'avez affirmé, dans TEpître de vos messes : « Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies, avant qu'il créât aucune chose, audébut; j'ai été établie dès l'éternité et de toute antiquité; les abîmes n'étwnt paj5 encore et déjà j'étais~conçue. »

Vous êtei^ donc, sous un nouvel aspect, la plus ancienne des Vierges ; Vous êtes, en tout cas, la Vierge sage qui se décèle, à Lourdes, plus que partout ailleurs, la remplaçante de la Vierge folle, de la pauvre Eve.

De même que celle-ci fut façonnée d*un corps issu d'une terre vivante, encore impoUuée^ Vous, vous êtes aussi formée d'une cbair que n'entacha pas le péché d'origine*

L'Immaculée Conception nous ramènç, à travers la Bible, jusqu'au chaos de la Genèse et, de là en revenant sur nos pas jusqu'à l'Eden, et, forcément, je pense à Eve, devenue sainte maintenant, et, qui, désolée par les douleurs de ses descendants, par ces maladies affreuses qu'ils n'auraient pas connues, sans sa faute^ se tient, là, près de Vous, et vous supplie de payer à ces malheureux sa dette, de les guérir...

Et Vous, qui ne fîtes point, ici*bas, de miracles, de votre vivant. Vous en faites maintenant, et pour elle et pour nous. Lumière de bonté qui ne connaît pas les soirs, Havre de^ pleure-misère, Marie des compatissances, Mère des pitiés I ^

EMILE COLIN ET cS^ — IMPRIMERIE DE LAGNY

oi LA MÊME UBRAIRIE

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