SCÈNE SEPTIÈME
CÉCILE, hors d^elle.
Oh!... NonI vous ne sortirez pas, (Elle lui barre le cho
min.) II ne sera pas dit que je me laisserai prendre ainsi ma fortune, mon honneur, mon mari, tout ce que j'ai le droit d'avoir et que je veux.
DARNAY, étonné.
Mais, Cécile... qu'avez-vous donc aujourd'hui ?
CÉCILE
Elle est donc bien belle cette fille, pour que vous me méprisiez ainsi I
DARNAY
Cécile... comme vous êtes changée.
- CÉCILE, à elle-même douloureusement.
Oh ! oui !
DARNAY
Non I cette fille n'est pas belle, c'est vous qui l'ô. tes, vous le savez bien. Vous l'êtes môme en ce mo ment plus que vous ne l'avez jamais été parce que... Mais c'est un jeu, sans doute. Ce n'est que Torgueil qui vous anime... Dès que je vous aurai cédé, vous redeviendrez la froide statue que vous avez toujours été. Vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez pas aimer! Laissez-moi passer. La femme que je vais retrouver n'est pas belle comme vous l'êtes, il s'en faut, mais elle est de chair et non de bois. Vous voulez me tromper, laissez-moi passer.
CÉCILE
Non, je ne vous trompe pas ; restez, je vous en supplie I
DARNAY
Enfin, qu'est-ce que vous voulez de moi ?
CÉCILE
Je veux que vous quittiez cette fille. Je veux que
20 LES FOURCHES GâUDINES
vous n'alliez pas habiter avec elle à votre retour; je veux que vous ne la voyiez pas pendant les manœuvres ; je veux que vous n'alliez pas chez elle en sortant d'ici ; je veux que vous restiez ici ce soir.
DARNAY
Continuez...
CÉCILE
Je veux que... vous soyez mon mari.
DARNAY
Ce soir ?
Ce soir!...
DARNAY, 80 retenant.
Réfléchissez à ce que vous dites et à quoi vous vous engagez. Vous m'avez détesté autrefois; vous avez changé depuis, mais moi je suis resté le même. Je ne suis pas un mystique, je vous aime avec tout mon être. Vous .étiez belle, vous l'êtes cent fois plus aujourd'hui que vous vivez enfin. De la plante de vos pieds à la racine de vos cheveux il n'est pas une partie de votre beauté qui ne me trouble et ne m'affole, si maintenant vous vous dérobiez une seconde fois, nous en mourrions l'un ou l'autre. Il en est temps encore ; si vous vous taisez, je vous comprendrai. Laissez-moi passer.
CÉCILE
Non.
DARNAY
Pourquoi ?
CÉCILE
Parce que je vous aime !
DARNAY
Donne-moi tes lèvres.