SCÈNE PREMIÈRE
CÉCILE
Eh bien I je trouve cela trop grave ! Outre que je me suis humiliée plus que je n'eusse supposé devoir l'être, je sens bien que s'il fait ce qu'il veut faire, la vie commune n'est plus tenable pour moi.
MADAME ROUSSEL
N'est-ce pas ce que je t'ai prédit il y a un an ?
CÉCILE
Sil Seulement la lutte est au dessus de mes forces. Oh ! si je pouvais divorcer I
MADAME ROUSSEL
Notre religion nous le défend, ma pauvre chérie.
CÉCILE
Je le sais bien.
MADAME ROUSSEL
Une séparation serait possible, mais c'est le dernier moyen à employer. Il y a mieux. Une femme doit garder son mari, ne fût-ce que par devoir ; elle doit faire pour y parvenir tout son possible. Tant que tu n'auras pas fait tous tes efforts, tu seras dans ton tort socialement, moralement et religieusement parlant. Tu as beaucoup de reproches à te faire. Tu as fait le mal, tu dois tout essayer pour le réparer.
CÉCILE
Oui.
Et si tu le veux, tu le peux. Tu le sais bien.
CÉCILE
On ne sait jamais.
MADAME ROUSSEL
Si, tu n'en doutes pas, moi non plus. Alors ?
4 LES FOURCHES GAUDINES
CÉCILE
Alors ?
MADAME ROUSSEL
Il faut que quand ton mari sera rentré ici pour dîner, il n*en ressorte plus que pour monter à cheval demain matin.
CÉCILE
Oui!
MADAME ROUSSEL
Ah ! tu n'es plus si résistante qu'il y a un an. Tu as compris enfin.
CÉCILE
Oui!
A la bonne heure... Ça ne te sera pas bien difficile.
CÉCILE
Ohisil
MADAME ROUSSEL
Allons donc ! lui? résister... à toi... après quelques avances de ta part.
CÉCILE
C'est cela qui est affreux !
MADAME ROUSSEL
Ennuyeux, un peu.
CÉCILE
Horrible I
MADAME ROUSSEL
Gomment?... Pourquoi...
CÉCILE
Parce que je l'exècre I
SGËNE PREMIÈRE 5
MADAME ROUSSEL
Tu Pexècres ?
Oui, parce que... Il ne m'a pas quittée quand je le voulais, c'est-à-dire un mois après notre mariage... il ra'a forcée pendant deux ans... Il voulait un enfant. Je n*en ai pas eu. Ce n'est qu'alors qu'il m*a quittée.
MADAME ROUSSEL
Ma pauvre enfant !
CÉCILE
Et alors moi... aller maintenant vers lui 1
MADAME ROUSSEL
Il sera encore trop heureux.
CÉCILE
Oh ! quelle honte I
MADAME ROUSSEL
Honte? Et en quoi donc ? C'est ennuyeux, pénible... honteux ? Pourquoi ? C'est ton devoir, c'est ton droit... Tu ne l'aimes pas... qu'importe?... Tu es sa femme... Si tu en aimais un autre...
CÉCILE
Oh!
MADAME ROUSSEL
Je ne te parle pas d'avoir un amant, je te sais trop pure, trop délicate, trop chrétienne pour une pareille chose, mais tu pourrais aimer quelqu'un, avoir re^ porté, malgré toi, sur un autre quelques-uns des sentiments qu'il a brisés en toi... Cela, je le comprendrais, ce serait tromper, trahir, trahir toujours, ne fût-ce qu'un sentiment intime... ce serait odieux! mais tu n'en aimes pas un autre, n'est-ce pas? Non.
Non ! Non !
Alors?
Oh!
CÉCILE, la tète dans ses mains.
MADAME ROUSSEL
Voyons ! voyons ! ma pauvre chérie, il ne faut pas te bouleverser à ce point... si tu ne peux pas... Dieu n'exige jamais l'impossible... Laisse-le à ses drôlesses et sans divorce, sans séparation, presque sans bruit et ^sans scandale, viens habiter prés de moi.
CÉCILE
Non ! Tu as raison... c'est mon devoir... il le faut... je le ferai... je te le promets... ce soir... ce soir!