‹ Les fourches Caudines: drame en un acteChapitre 3 sur 19 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CÉCILE

Eh bien I je trouve cela trop grave ! Outre que je me suis humiliée plus que je n'eusse supposé devoir l'être, je sens bien que s'il fait ce qu'il veut faire, la vie commune n'est plus tenable pour moi.

MADAME ROUSSEL

N'est-ce pas ce que je t'ai prédit il y a un an ?

CÉCILE

Sil Seulement la lutte est au dessus de mes forces. Oh ! si je pouvais divorcer I

MADAME ROUSSEL

Notre religion nous le défend, ma pauvre chérie.

CÉCILE

Je le sais bien.

MADAME ROUSSEL

Une séparation serait possible, mais c'est le dernier moyen à employer. Il y a mieux. Une femme doit garder son mari, ne fût-ce que par devoir ; elle doit faire pour y parvenir tout son possible. Tant que tu n'auras pas fait tous tes efforts, tu seras dans ton tort socialement, moralement et religieusement parlant. Tu as beaucoup de reproches à te faire. Tu as fait le mal, tu dois tout essayer pour le réparer.

CÉCILE

Oui.

Et si tu le veux, tu le peux. Tu le sais bien.

CÉCILE

On ne sait jamais.

MADAME ROUSSEL

Si, tu n'en doutes pas, moi non plus. Alors ?

4 LES FOURCHES GAUDINES

CÉCILE

Alors ?

MADAME ROUSSEL

Il faut que quand ton mari sera rentré ici pour dîner, il n*en ressorte plus que pour monter à cheval demain matin.

CÉCILE

Oui!

MADAME ROUSSEL

Ah ! tu n'es plus si résistante qu'il y a un an. Tu as compris enfin.

CÉCILE

Oui!

A la bonne heure... Ça ne te sera pas bien difficile.

CÉCILE

Ohisil

MADAME ROUSSEL

Allons donc ! lui? résister... à toi... après quelques avances de ta part.

CÉCILE

C'est cela qui est affreux !

MADAME ROUSSEL

Ennuyeux, un peu.

CÉCILE

Horrible I

MADAME ROUSSEL

Gomment?... Pourquoi...

CÉCILE

Parce que je l'exècre I

SGËNE PREMIÈRE 5

MADAME ROUSSEL

Tu Pexècres ?

Oui, parce que... Il ne m'a pas quittée quand je le voulais, c'est-à-dire un mois après notre mariage... il ra'a forcée pendant deux ans... Il voulait un enfant. Je n*en ai pas eu. Ce n'est qu'alors qu'il m*a quittée.

MADAME ROUSSEL

Ma pauvre enfant !

CÉCILE

Et alors moi... aller maintenant vers lui 1

MADAME ROUSSEL

Il sera encore trop heureux.

CÉCILE

Oh ! quelle honte I

MADAME ROUSSEL

Honte? Et en quoi donc ? C'est ennuyeux, pénible... honteux ? Pourquoi ? C'est ton devoir, c'est ton droit... Tu ne l'aimes pas... qu'importe?... Tu es sa femme... Si tu en aimais un autre...

CÉCILE

Oh!

MADAME ROUSSEL

Je ne te parle pas d'avoir un amant, je te sais trop pure, trop délicate, trop chrétienne pour une pareille chose, mais tu pourrais aimer quelqu'un, avoir re^ porté, malgré toi, sur un autre quelques-uns des sentiments qu'il a brisés en toi... Cela, je le comprendrais, ce serait tromper, trahir, trahir toujours, ne fût-ce qu'un sentiment intime... ce serait odieux! mais tu n'en aimes pas un autre, n'est-ce pas? Non.

Non ! Non !

Alors?

Oh!

CÉCILE, la tète dans ses mains.

MADAME ROUSSEL

Voyons ! voyons ! ma pauvre chérie, il ne faut pas te bouleverser à ce point... si tu ne peux pas... Dieu n'exige jamais l'impossible... Laisse-le à ses drôlesses et sans divorce, sans séparation, presque sans bruit et ^sans scandale, viens habiter prés de moi.

CÉCILE

Non ! Tu as raison... c'est mon devoir... il le faut... je le ferai... je te le promets... ce soir... ce soir!

Page 1