DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES FOURMIS EN SUISSE
C’est surtout à Mayr qu’on doit des données générales précises sur la distribution géographique des fourmis à la surface du globe. Elle se distingue par deux caractères principaux: la pauvreté des régions froides en types spéciaux, et la grande extension territoriale de la plupart des espèces ou formes. Le nord de l’Europe ne possède qu’une seule forme bien déterminée qui ne se trouve pas dans le sud, du moins on n’en connaît pas d’autres; c’est le Tomognathus sublœvis. A mesure qu’on avance vers le midi, de nouvelles espèces apparaissent, mais à côté d’elles les espèces du nord continuent à subsister, quoique en se retirant surtout dans les régions ombragées et montagneuses; c’est du moins la règle générale; quelques types qui se trouvent au nord et au centre de l’Europe disparaissent cependant dans les presqu’îles de la Méditerranée. Il en est de même pour les montagnes; il n’y a pour ainsi dire aucune forme alpine typique; à peine la il/, sulcinotlis mérite-t-elle ce nom. Et cependant certaines espèces atteignent des régions très hautes. La F. fusca p. ex. se trouve jusque dans les pâturages les plus élevés, près de la limite des neiges éternelles; niais on la voit aussi sur le versant sud des coteaux les plus chauds du Tessin, aux environs de Mendrisio. Le Camponotus pubescens se trouve dans toute la moitié méridionale de l’Europe, sur l’île de Gottland (d’après Nylander), en Asie, en Afrique et dans l’Amérique du nord. Je pourrais citer une fonle d’exemples semblables, mais je crois que c’est inutile. Il résulte de ce que nous venons de voir que la variété des formes est extrêmement restreinte dans les régions froides et très grande dans les régions chaudes; mais les premières se rattrappent en partie par le nombre des individus.
L’habitat des fourmis dépend donc avant tout de la température. La nature géologique du terrain a peut-être une certaine valeur pour quelques espèces; je n’ai pas de données à cet égard, mais certainement l’importance en est très faible; nous avons vu dans l’architecture que les fourmis savent faire leur nid à peu près partout, et s’accommoder aux circonstances les plus diverses. Les végétaux influent aussi sur leur distribution, ainsi que l’humidité du terrain. Certaines formes ont besoin de grands arbres
(F. rufa)’, d’autres ne vivent que dans les lieux humides (M. lœnnodis); d’autres n’habitent que les lieux secs, arides et caillouteux ( Plagiolepis pygmœa, Bothriomyrmex meridionalis). Remarquons bien que les indications des localités ont peut-être plus de valeur pour les fourmis que pour tous les autres insectes, car ces derniers n’ont pas de demeures fixes avec des communautés se conservant pendant plusieurs années comme les premières.
La Suisse, quelque petit que soit son territoire, montre les faunes de fourmis les plus différentes suivant les localités, grâce à la diversité de climats qu’elle présente. Les principaux facteurs influant sur la distribution des fourmis sont comme nous venons de le voir l 'altitude, la latitude , Y exposition et l 'humidité (de l’air et du terrain). Les endroits où il pleut beaucoup, où le ciel est souvent couvert (Zurich), sont pauvres en espèces. L’influence de la latitude et de l'exposition est telle que de simples données d’altitude n’ont presque pas de valeur. Les mêmes espèces qui se trouvent à une hauteur assez
considérable en Tessin ne vivent au nord de la Suisse que dans la plaine. Si l’on étudie
la faune d’une simple colline, on la trouvera fort différente sur son revers septentrional de ce qu’elle est sur son revers méridional. Un des exemples les plus frappants de ce fait se trouve sur les monticules qui entourent Sierre; les espèces méridionales (Camp, œthiops, C. lateralis, C. pubescens, P. pygmœa, A. subterranea) ne se trouvent que sur leur versant sud, taudis que leur versant nord abonde en L. niger, L. Jiavus, C. ligniperdus, F. fusca etc. Il vaut donc beaucoup mieux s’en tenir aux points de comparaison que nous fournit la végétation dans les montagnes, et parler de la région des hauts pâturages, de la région des sapins, de la région subalpine (en excluant naturellement de cette dernière les collines à vignobles, à châtaigners etc. du sud de la Suisse, malgré leur élévation souvent assez grande).
Jamais on ne doit juger de l’habitat d’une espèce en ce qui concerne l’altitude par des <f ou des Ç pris isolément. Nous avons vu en effet que ces deux sexes recherchent toujours les sommets pour s’y accoupler. Ils vont souvent, par un beau jour d’été,
s’abattre dans des régions où leur espèce ne peut subsister, et où ils ne tardent pas à
périr. C’est ainsi que M. Bugnion trouva des F. rufa et pratensis <f sur le glacier d’Hüfi; on m’en a aussi rapporté du sommet du Stætzerhorn (Grisons) ; j’ai pris moi-même des cf et des Ç de ces fourmis sur l’arête couverte de neige qui sépare l’Engadine de la vallée de Roseg, entre le Piz Surlei et le Piz Corwatsch. Or on ne trouve pas de fourmilières rufa ni de fourmilières pratensis au dessus de la région des sapins, et les individus ailés en question étaient parvenus à celle des neiges éternelles. Une Myrmecina Latreillei Ç ailée que je pris sur le Jura, près du Mont Tendre, à une assez grande élévation, ne me prouve donc pas que les fourmilières de cette espèce subsistent à cette hauteur.
Pour toutes les formes un peu rares ou dont l’habitat présente des irrégularités remarquables, je ne donnerai que des indications de localités; je chercherai par contre à indiquer en grand les limites qu’atteignent les formes communes.
Les données dont je dispose sont surtout le résultat des excursions que j’ai faites dans différentes parties de la Suisse, principalement dans les cantons de Yaud, Zurich, Schwyz, Uri, St-Gall, Glaris, Valais, Tessin, Soleure, Genève, et dans l’Engadine. J’ai toujours eu soin de noter la présence des formes communes en ces divers lieux, et leur habitat. A cela je dois ajouter les fourmis que plusieurs personnes, entre autres mes amis MM. Bugnion et Stoll, ainsi que MM. Frey-Gessner, Heer, Killias et Dietrich ont eu l’obligeance de me communiquer. M. Bugnion m’a doté en outre de nombreuses observations sur les espèces alpines. Je me suis aussi adressé aux divers musées de la Suisse, et n’ai qu’à me louer de l’obligeance avec laquelle on a mis à ma disposition les fourmis qui s’y trouvaient en me les envoyant même le plus souvent. Les collections de Neuchâtel (provenant de M. Meyer-Dür) et de Bâle (provenant d’Imhoflf) sont riches et fort intéressantes ; elles m’ont fourni des faits importants. A Genève il n’y a que les vieilles collections de Jurine et de Ferrero ; la première, malgré son état de vétusté et sa mauvaise conservation offre un véritable intérêt. Les collections de Lausanne (Meyer-Dür), Zurich, Coire et Berne ne m’ont pas offert grand chose d’intéressant.
11 n’existe à ma connaissance que deux documents de quelque valeur sur 1a, faune des fourmis de la Suisse, le travail d’Imhofif et Labram (Insekten der Schtveiz, Basel II 1838) ne renfermant guère que des erreurs. Le premier se trouve dans les Formicina austriaca de Mayr (1855) ; l’auteur y indique vingt-huit espèces suisses, d’après les échantillons que lui ont envoyés Heer, Imhoflf, Bremi, Stierlin et Græflfe. Cette énumération qui a l’avantage d’être parfaitement exacte en ce qui concerne la détermination des types ne renferme guère que les espèces les plus communes. Le second document est de Meyer- Dür (Mittheil. d. Nciturf. Ges. in Bern 1859, p, 34 : Die Ameisen um Burgdorf) ; c’est un catalogue des fourmis des environs de Berthoud. Le travail de M. Meyer-Dür est d’une exactitude remarquable; il s’y trouve une espèce que je n’ai pu découvrir moimême en Suisse, mais qui doit y exister à en juger d’après sa répartition dans le reste de l’Europe; c’est le L. bicornis (F. incisa) (dont un exemplaire suisse Ç se trouve du reste au musée de Bâle). Quoique je n’aie pu contrôler moi-même que quelques déterminations de M. Meyer-Dür, l’auteur s’étant défait des fourmis qu’il possédait, je suis persuadé que la plupart sont justes, car j’ai trouvé les mêmes espèces dans des lieux analogues (Soleure) *). M. Meyer-Dür a pris trente et une espèces (ou races) de fourmis
*) Les deux seules erreurs à moi connues infirmant la faune de M. Meyer-Dür, erreurs que j’ai trouvées dans les fourmis des musées de Neuchâtel et de Lausanne provenant de lui et déterminées par lui sont les suivantes: 1°) Des $ de Lasius bnmneus (timidus Foerst), s’y trouvent à deux endroits, sous les deux noms différents de timidus et alienus ; cette dernière détermination seule est erronée. 2°) Sous le nom de M. MinTcii (Asemorhoptrum lippulum) je n’ai trouvé au musée de Neuchâtel que des Tetram. cœspitum ÿ d’une variété claire. Comme M. Meyer-Dür était la seule personne qui affirmât avoir trouvé cette fourmi en Suisse, je lui écrivis à ce sujet, et il eut l’obligeance de me répondre que les
aux environs de Berthoud; il estime à plus de soixante le nombre de celles qui doivent exister en Suisse. Ce nombre présumé concorde, on le voit, parfaitement avec celui que je puis donner aujourd’hui comme effectif (66 espèces dans le sens ordinaire du mot, c’est-à-dire en comptant les races sous ce nom), et qui, je l’espère, augmentera encore dans l’avenir.
lre SOUS-FAMILLE FORMICIDÆ.