COLONIES
J’en ai déjà si souvent parlé dans ce qui précède qu’il y aurait à peine besoiu d’y revenir si ce qui y a trait était déjà assez connu d’autre part. Huber seul à ma connaissance en dit quelques mots exacts à propos des migrations des F. rufa, mais il ne s’y arrête pas, et paraît les considérer comme une exception (l. c. p. 146). Ebrard les cite bien (l. c. p. 89), mais il a l’air de les regarder comme étant toujours plus ou moins provisoires. C’est à Ebrard que j’emprunte le terme de colonie pris dans cette acception. Or pour bien pénétrer les mœurs des fourmis, il est de toute importance d’avoir une idée claire sur les colonies. Une colonie, nous l’avons vu, est une fourmilière qui habite plusieurs nids en même temps. C’est ce qui nous explique pourquoi nous voyons à un endroit
les habitants de deux nids de même espèce avoir entre eux des rapports amicaux continuels, tandis qu’ailleurs ceux de deux autres nids, de même espèce aussi, se livrent des combats acharnés; dans le premier cas nous avons affaire à une colonie, non pas dans le second. Toutes les fourmis suisses, sauf les espèces des genres Colobopsis , Hypoclinea, Tapinoma, Polyergus, Leptothorax, Stenamma, (Temnothorax?) et Myrmecina font plus ou moins souvent des colonies. Chez les espèces à vie souterraine, les colonies sont difficiles à reconnaître, car les communications sont aussi minées sous terre, et des observations assidues seraient encore nécessaires à leur sujet. Les nids des colonies sont ordinairement situés le long d’une même ligne d’exploitation, ainsi le long d’une même haie, sur la lisière d’un même bois, du même côté d’une rue de faubourg (F. cinerea), dans un même jardin (L. niger), dans une même maison (L. emarginaius). Chez la plupart de nos fourmis, les colonies comprennent trois ou quatre nids au plus. Tel est le cas des espèces des genres Camponotus, Myrmica, Ponera, Plagiolepis , des F. fusca, rvjibarbis, sanguinea et truncicola. Chez les Lasius niger, emarginaius, brunneus, aliénas et Jiavus, les F. rufa et pratensis , le T. caespitum, le S. testaceus, les genres Pheidole et Aphaenogasier, nous trouvons déjà des colonies un peu plus grandes. Enfin les espèces suivantes : L. fidiginosus, F. exsecta et pressilabris, F. cinerea sont les seules fourmis qui fassent, en Suisse, à ma connaissance, des colonies vraiment considérables. Je ne mesure pas la grandeur des colonies à l’espace qu’elles occupent, car on doit tenir compte de la taille des fourmis; les nids sont plus rapprochés et plus petits chez les petites espèces, ainsi chez le Las. niger et le T. caespitum. Dans une colonie, on trouve presque toujours des nids de taille différente, des nids énormes et d’autres très petits, commençants. Quelquefois, dans les petites colonies, un seul gros nid peut être regardé comme la capitale, et les autres comme des dépendances, mais ce n’est pas l’ordinaire. Les nids d’une colonie doivent tous renfermer des larves, nymphes etc., doivent avoir leur population plus ou moins propre, sans quoi ils ne seraient que des stations. A côté de tout cela, on trouve toujours dans les colonies un peu grandes des nids abandonnés, soit complètement, soit en partie; soit temporairement, soit pour toujours. Mais ces nids ne deviennent pas la proie d’autres fourmis, car la colonie veille à leur conservation. Une colonie de F. exsecta composée de plus de 200 nids (j’en ai compté 200, mais elle s'étend certainement plus loin) occupe dans une clairière des forêts du Mont Tendre au dessus de l’Isle environ les trois quarts d’un espace circulaire de 150 à 200 mètres de rayon. Tous ces nids, la plupart grands, sont reliés entre eux par des millions de fourmis circulant dans tous les sens. Les plus grands nids ont jusqu’à 18 décimètres de diamètre à la base et 7 à 8 décimètres de hauteur. Ils sont disposés plus ou moins par petits groupes de trois ou quatre nids à peine distants d’un mètre l’un de l’autre. Dans tout l’espace occupé par la colonie, on ne peut découvrir aucune autre espèce de fourmi, sauf quelques fourmilières de T. erraticum qui s’y hasardent grâce à leur agilité. Sur les confins de la colonie, on voit quelques nids de L. Jiavus dont les exsecta s’emparent les uns après les autres. Outre ces 200 nids, il y en a encore
un assez grand nombre d’abandonnés. Sur le Petit-Salève, près de Genève, entre Mornex et Monnetier, se trouve une colonie analogue de F. pressilabris ; elle est presque aussi considérable que la précédente, mais les nids sont plus petits. Elle occupe un espace couvert d’arbustes rabougris sur lesquels les fourmis élèvent leurs pucerons. La preuve que les habitants de tous les nids de ces deux colonies sont bien amis se trouve tout d’abord dans le fait que des bandes de fourmis les unissent tous, et ensuite dans l’expérience que je fis de mettre ensemble des fourmis des nids les plus éloignés; elles se reconnurent aussitôt et s’ entr’ aidèrent pour mettre en ordre ce que j’avais bouleversé. L’instinct de colonisation est si inné chez les F. exsectci et pressilabris , que lorsqu’on en établit une quantité un peu considérable en un seul tas, dans un pré, elles fondent aussitôt trois ou quatre nids à quelques décimètres les uns des autres. On comprend combien cette répartition d’une fourmilière en plusieurs centres qui restent alliés peut donner de puissance à ces insectes par son extension. Nous en verrons des exemples plus tard. O11 peut sans exagération comparer ces nids aux cités d’un même empire, comme le fait Huber, ou mieux aux villes d’une même république. J’ai déjà parlé des colonies des F. cinerea et des L. fidiginosus à propos de leur architecture ; je n’y reviendrai pas.
Avant d’en finir avec l’architecture des fourmis, je dirai que les nids de la St namma Westwoodi sont encore une énigme pour moi; je rapporterai ce qu’il y a à en dire à propos des mœurs de cette espèce. J’ai traité un peu longuement l’architecture, la regardant comme une base nécessaire pour comprendre bien les mœurs et pour se rendre compte de la distribution géographique des fourmis. Beaucoup de points sont certainement incomplets ou même inexacts; le lecteur voudra bien les excuser, ou encore mieux les rectifier par de nouvelles observations. Je rappelle que tout ce qui a été dit s’applique à la Suisse; l’art de bâtir chez certaines espèces peut fort bien être assez différent sous un autre climat, dans un autre terrain. Je cite enfin ci-dessous la conclusion que tire Huber de ses observations sur les fourmis maçonnes, sur la F. fusca en particulier ; je crois qu’elle résume fort bien l’art architectural chez toutes les fourmis *).
*) (Huber l. c. pag. 49 — 51). « D’après ces observations et raille autres semblables, je me suis assuré que chaque fourmi agit indépendamment de ses compagnes. La première qui conçoit un plan d’une exécution facile en trace aussitôt l’esquisse; les autres n’ont plus qu’à continuer ce qu’elle a commencé : celles-ci jugent par l’inspection des premiers travaux de ceux qu’elles doivent entreprendre; elles savent toutes ébaucher, continuer, polir ou retoucher leur ouvrage, selon l’occasion: l’eau leur fournit le ciment dont elles ont besoin; le soleil et l’air durcissent la matière de leurs édifices; elles n’ont d’autre ciseau que leurs dents, d’autre compas que leurs antennes, et de truelle que leurs pattes de devant, dont elles se servent d’une manière admirable pour appuyer et consolider leur terre mouillée ».
« Ce sont là les moyens matériels et mécaniques qui leur sont donnés pour bâtir; elles auraient donc pu, en suivant un instinct purement machinal, exécuter avec exacti-
tude un plan géométrique et invariable ; construire des murs égaux, des voûtes dont la courbure, calculée d’avance, n’aurait exigé qu’une obéissance servile; et nous n’aurions été que médiocrement surpris de leur industrie ; mais, pour élever ces dômes irréguliers, composés de tant d’étages; pour distribuer d’une manière commode et variée les appartements qu’ils contiennent, et saisir les temps les plus favorables à leurs travaux ; mais surtout pour savoir se conduire suivant les circonstances, profiter des points d’appui qui se présentent, et juger de l’avantage de telles ou telles opérations, ne fallait-il pas qu’elles fussent douées de facultés assez rapprochées de l’intelligence, et que, loin de les traiter en automates, la nature leur laissât entrevoir le but des travaux auxquels elles sont destinées ? »
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