‹ Les fourmis de la SuisseChapitre 99 sur 181 · ET SURMONTÉS D’UN DÔME EN MATÉRIAUX DIVERS · texte numérisé non relu

ET SURMONTÉS D’UN DÔME EN MATÉRIAUX DIVERS

Ils constituent les dômes les plus considérables bâtis par les fourmis d’Europe. Ces dômes (acervi) sont connus de tout le monde; tous les auteurs en parlent, et chacun veut y découvrir quelque chose de nouveau. C’est encore Huber qui les a le mieux décrits, mais il omet ceux des F. exsectci, pressilabris et truncicola. Nylander qui décrit le premier ces trois formes caractérise leur nid d’une manière insuffisante et souvent fautive ( Synopsis des f. de F.). Nous devons y distinguer trois types desquels dérivent les autres formes: 1°) Type ru fa. 2°) Type exsecta. 3°) Type sanguinea.

La F. rufa vit dans les bois, dans les lieux ombragés en général, et y fait des nids réguliers, à base ordinairement circulaire, qui atteignent jusqu’à un mètre d’élévation au dessus du sol et encore plus en profondeur au dessous. Le diamètre de leur base sur le sol peut atteindre deux mètres. Les dômes typiques présentent assez bien la forme régulière d’un cône à sommet arrondi; lorsque les matériaux sont petits (aiguilles de sapins), le dôme s’éboulant facilement prend plutôt la forme d’un hyperboloïde. Les nids à base elliptique ont l’air formés de deux nids adjacents soudés en un seul dont le sommet se trouve alors être en arête arrondie. Souvent le dôme est assez aplati. Ce dôme repose ! sur une base en terre maçonnée affectant la forme d’un grand cratère dont le talus extérieur est la continuation de la surface du dôme. Le dôme lui-même est composé de matériaux des plus variés, différant suivant ce que les fourmis trouvent à leur portée. Les uns sont en forme de poutres; ce sont des bouts de tiges de graminées, des ramilles sèches, des épines, des aiguilles de Conifères, des pédoncules de feuilles sèches, etc., etc. D’autres sont de forme arrondie, plus ou moins sphérique; ce sont des graines un peu grosses, de petits fruits secs, de petites pierres, les coquilles de petits mollusques etc. Le

type de la F. ru/a n’emploie presque pas de matériaux mous et plats, soit de débris de feuilles sèches, ou du moins ils ne jouent dans son nid qu’un rôle secondaire; c’est un premier fait important. Les poutres y jouent par contre un grand rôle et sont de taille considérable; j’en ai mesuré qui avaient 13cm- de long sur 1 1/2mm' de diamètre (tige de graminée), et d’autres qui comptaient 5cm- de long sur 31/2mm’ de diamètre (petit rameau coupé); on en trouve de plus grands encore, et une seule Ç peut les traîner. Les fourmis apportent constamment de ces matériaux sur leur dôme, disposent les poutres en les entre-croisant, et bouchent les interstices avec les matériaux arrondis. Nous avons donc à l’extérieur le dôme formé d’une couche compacte de ces matériaux, et reposant sur une zone de terre maçonnée. Si nous enlevons cette couche, nous découvrons un labyrinthe des plus compliqués dont une moitié est sous la croûte du dôme, au dessus du niveau du sol, et dont l’autre moitié (inférieure) repose dans le cratère formé par la base en terre, et s’étend le plus souvent en dessous du niveau du sol; ces deux moitiés ne forment qu’un tout unique dont le centre est ordinairement au niveau du sol ou un peu en dessus. On y reconnaît les mêmes matériaux qu’à la surface du nid, mais ils sont tous collés entre eux assez solidement par de la terre et forment ainsi la charpente de l’édifice; les poutres servent partout de colonnes et de poutres horizontales ; leur longueur permet aux fourmis de laisser de grands vides et de donner aux parois peu d’épaisseur ou même de les supprimer entièrement. C’est ce qui a lieu pour le centre du labyrinthe, lequel n’est au fond qu’une grande salle ou plutôt un grand vide dont le plafond est soutenu par un échafaudage de poutres. Mais cette grande salle n’est pas nettement délimitée comme on pourrait le croire en lisant Huber; elle se continue de tout côté de telle manière que les interstices situés entre les poutres se ferment peu à peu pour constituer des murs qui séparent bientôt alors des cases et des galeries distinctes. Si l’on s’avance à partir de ce centre du côté du souterrain, les matériaux diminuent peu à peu, la terre augmente rapidement, et l’on arrive au fond du cratère qui n’est plus qu’un simple nid miné dans la terre et composé d’une multitude de cases et de galeries disposées plus ou moins par étages et sépai’ées par d’épaisses cloisons, architecture que nous connaissons déjà. Si nous partons du centre dans la direction du dôme, nous voyons par contre toujours moins de terre laquelle est en grains plus mobiles; les vides diminuent, deviennent plats et irréguliers, se perdant dans les interstices des matériaux qui sont de moins en moins solidement unis mais de plus en plus entassés. Enfin la croûte superficielle n’a plus de cases, mais est seulement percée de trous cylindriques qui servent d’entrée aux fourmis. Tel est l’édifice; comment les fourmis le font-elles? Huber l’a trouvé en l’observant à travers du verre et le fait comprendre en remontant à l’origine des nids. Ils ne sont d’abord qu’une cavité creusée dans la terre, ou plus souvent préexistante, telle qu’un trou de grillon, ou surtout un nid de Lasius Jlavus ou niger. D’un côté les rufa amassent sur la surface du nid tous les matériaux qu’elles trouvent aux environs, mais sans chercher à en bâtir des cases, se ménageant seulement des trous pour entrer dans le souterrain; de l’autre elles

minent activement le fond du souterrain et apportent la terre à la surface, la mêlant autant que possible aux matériaux. D’une part la pression des nouveaux matériaux apportés, de l’autre la pluie suivie de soleil, serrent et solidifient cette masse informe ; la pluie délaie la terre et la fait adhérer aux matériaux tout en l’entraînant vers le bas, tandis que les matériaux eux-mêmes, enchevêtrés, formant une masse élastique et résistante, ne bougent guère de place. Aussi la partie inférieure de cette couche superficielle a-t-elle toujours plus de terre et est-elle toujours pins tassée que sa partie supérieure.

I C’est dans cette partie inférieure de la croûte superficielle que les fourmis minent petit à petit leur labyrinthe en ôtant la terre et les petits matériaux pour y faire d’abord des cases et des galeries, et en ne laissant finalement que les poutres unies entre elles par un peu de terre pour soutenir le dôme, ce qui forme le grand vide central. Elles déposent de nouveau sur la surface du nid tout ce qu’elles enlèvent ainsi. A mesure que le dôme s’élève de cette manière et s’étend dans tous les sens, la pression qu’il exerce sur l’écha- | faudage qui est sous lui d’un côté, et le minage continuel que pratiquent les fourmis i dans les fondements de l’autre, occasionnent un affaissement graduel et insensible du tout, affaissement qui se fait naturellement sentir surtout au milieu. C’est pourquoi le labyj rinthe arrive à se trouver en partie au dessous du niveau du sol. Il y arrive tout seul;

1 les fourmis n’y portent pas une seule poutre elles-mêmes. La base, ou cratère en terre

; qui s’élève aussi à mesure que le dôme s’élève, vient avant tout de ce que les fourmis j concentrent toujours leurs matériaux vers le sommet du dôme, et de ce que ceux-ci ne

glissent presque jamais vu leur dimension, puis de ce que la périférie du nid étant beau-

| coup moins minée que son centre par les Ç>, le dôme ne s’y affaisse pas avec le laby- I rinthe comme au centre. Comme ce pourtour est cependant percé de trous où les mineuses { apportent de la terre sortie du fond du souterrain, il s’élève peu à peu, et les $ J bâ-

I tissent aussi des galeries. Les nids des races de l’espèce F. rvfa sont ouverts de toute

part par de nombreux trous, car ces fourmis sortent beaucoup, plus que toutes les autres ; fourmis de notre pays, du moins par les jours chauds. Nous verrons au sujet de leurs

j mœurs comment elles ouvrent et ferment leurs portes. Notons encore la persévérance et

: la force qu’elles déploient en transportant au milieu du gazon, véritable forêt vierge pour elles, les poutres qui leur servent de matériaux et qui s’accrochent à chaque obstacle, j Deux ou plusieurs $ s’aident souvent mutuellement dans ce travail; il leur faut d’ordinaire \ un certain temps pour s’entendre; l’une tire dans un sens et l’autre dans l’autre, on bien elles tirent toutes deux du même côté, mais une tige d’herbe placée entre deux retient 1a. poutre et l’effort de l’une paralyse celui de l’autre; elles finissent cependant toujours : au bout d’un instant par comprendre leur erreur et par ailier utilement leurs efforts. Ces traits sont décrits partout; je ne m’étendrai pas davantage sur leur compte. Un fait qu’on n’a pas relevé à ce que je crois mérite cependant de l’être. Les matériaux du dôme et du labyrinthe forment une masse élastique et résistante qui n’est pas enlevée par les pluies ni aplatie, qui ne peut pas se fondre comme les dômes simplement maçonnés le

font en automne et en hiver. Huber a déjà montré comme quoi ces matériaux empêchent presque entièrement l’intérieur du nid d’être mouillé par les fortes pluies, lorsque les fourmis ont fermé leurs portes. Mais comme ces insectes travaillent continuellement à augmenter leur nid, il s’en suit souvent qu’il croît beaucoup plus vite que la fourmilière ; les habitants ont une maison trop grande; d’un autre côté la partie la plus ancienne de l’édifice, soit la partie profonde et latérale du labyrinthe, finit par se putréfier en partie ; les larves de cétoines, les cloportes, une foule d’insectes viennent s’y établir, y trouvant leur nourriture, et y déposent leurs excréments. Tout cela répugne aux fourmis qui se concentrent toujours plus au sommet ou sur quelque point latéral de leur nid, ce qui rend leur communication avec les souterrains minés (qui leur sont indispensables en hiver) toujours plus difficile. Le nid s’élevant ainsi toujours davantage finit par être perché sur une base qui ne lui appartient plus et qui ne contient que des hôtes incommodes. Ce sort final de beaucoup des nids de F. rufa i. sp., mais aussi de beaucoup de ceux de F. pratensis et des grands nids de F. exsecta, fait que la fourmilière finit ordinairement par s’en dégoûter, et en recommence un autre ailleurs. Un même nid peut cependant durer plusieurs années sans en arriver là; plus le terrain où il se trouve est humide et rempli de matières végétales, plus il arrive vite à sa fin de cette façon. Tout ce que nous ’ venons de décrire est naturellement loin d’être absolu et varie énormément suivant les cas particuliers. Tantôt la croûte du dôme est plus épaisse, le labyrinthe plus démarqué et la partie minée plus grande, tantôt le tout est plus homogène et la croûte à peine distincte du labyrinthe. Souvent les matériaux ronds l’emportent en nombre sur les poutres, et alors tout l’édifice est beaucoup plus meuble, moins solide. C’est aussi le cas dans les nids des forêts de sapins où les aiguilles sèches de ces arbres servent de poutres: comme elles sont très courtes, le dôme est moins solide et prend un aspect particulier. Le dôme est quelquefois élevé, presque aussi large au sommet qu’à la base (grandes poutres), ou au contraire presque conique (aiguilles de sapin) ; d’autres fois il est bas (matériaux ronds), et a une large base et un sommet aplati. Souvent tout l’édifice est adossé à un arbre, à une pierre; d’autres fois un tronc d’arbre lui sert de centre. Dans les nids encore nouveaux, la base cratériforme en terre peut manquer complètement. Souvent les fourmis bâtissent leurs nids au milieu d’un tas de feuilles sèches ou d’une branche sèche tombée à terre; ces objets aident alors à former la charpente qui reçoit d’eux un cachet particulier. Remarquons surtout que les plus grands nids ne sont souvent pas plus peuplés que ceux de moyennne dimension, car ces grands nids sont ordinairement ceux d’ancienne date, et, comme ils ont subi les inconvénients indiqués plus haut, ils ne sont qu’en partie habités et souvent près d’être abandonnés. Les fourmilières de F. rufa comprennent souvent plusieurs nids, rarement (du moins d’après mes observations) plus de trois ou quatre, et forment ainsi de petites colonies. Von Hagens (B. E. Z. 1868, p. 265) distingue deux espèces de F. rufa, la première ayant des poils abondants sur le thorax et le devant de l’abdomen, la seconde n’en ayant pas. D’après lui la première doit avoir

un nid particulier où elle déménage tous les automnes pour y passer l’hiver, tandis qu’elle | rentre au printemps dans le premier ; la seconde n’a qu’un seul nid pour toute l’année. Je n’ai jamais fait d’observations semblables ; Huber et Ebrard n’ont rien vu de pareil non plus. Tl est vrai que la F. rufa i. sp. ne se trouvant pas à proximité de l’endroit . j où j’habite, je n’ai jamais pu l’observer d’une manière bien suivie; chez la F. pratensis je n’ai jamais rien vu de pareil non plus. Je ne doute pas de l’exactitude de l’observation précitée, mais il se pourrait bien que ce ne fût qu’un fait exceptionnel comme on ' en voit tant chez les fourmis ; cela me paraît même très probable, d’autant plus que loin de faire deux espèces de la F. rufa , je trouve des intermédiaires entre elle et la F.

! pratensis.

La F. exsecta, notre second type, a au fond les mêmes principes d’architecture que la F. rufa, aussi n’y reviendrons-nous pas. Les points qui l’en distinguent sont les sui- 1 vants. D’abord elle emploie des matériaux beaucoup plus fins. Les aiguilles de sapin sont ses plus grandes poutres, et encore trie-t-elle les plus petites. Ensuite les matériaux mous, soit plats, tels que les débris de feuilles sèches, soit filiformes, tels que les feuilles de graminées desséchées les plus ténues jouent chez elle un rôle très important; ils font même la vraie partie constituante de ses dômes. Elle y mêle un peu moins de terre que la F. rufa. Bref, la consistance du dôme est beaucoup plus fine et beaucoup plus homogène. Aussi ses dômes qui atteignent parfois une taille égale à ceux de la F. rufa, sontils encore plus réguliers ; ce sont de tous les dômes des fourmis ceux qui ressemblent le plus souvent à la forme idéale du paraboloïde. Mais ces dômes varient beaucoup d’aspect, car leur base n’est pas toujours un cercle, mais souvent une ellipse plus ou moins allongée, ce qui vient peut-être d’une tendance à former deux nids séparés. Souvent aussi un des côtés est plus abrupt que les autres, et l’opposé en pente plus douce; cela constitue une déviation notable de la forme typique. La plupart des nids ont une base cratériforme en terre, mais plus petite, plus basse que celle des F. rufa, et cette base manque très souvent aux nids petits ou moyens. Il est assez rare que ces nids soient adossés à un arbre; par contre un vieux tronc pourri leur sert quelquefois de noyeau. Les petits dômes des nids naissants sont souvent perchés sur celui d’un nid de L. fiavus volé à son propriétaire. Les matériaux de la F. exsecta mêlés avec de la terre ou avec des détritus végétaux, de l’humus, forment une masse élastique, ayant l’aspect d’une tourbe très légère, très friable et très peu comprimée. Cette masse sert à former un labyrinthe analogue à celui des F. rufa. Mais comme les poutres sont ici trop petites et trop rares pour servir de soutien, l’on ne voit jamais le grand vide central, la grande salle qui existe dans les nids de F. rufa, sauf lorsque notre fourmi bâtit dans le gazon où une touffe d’herbe peut lui servir d’échafaudage. Tout le labyrinthe est donc composé de cases et de galeries plus ou moins disposées en étages à la façon du L. niger, et séparées par d’épaisses cloisons ; au centre qui est le plus peuplé, les cloisons sont plus minces. Le souterrain est comme chez la F. rufa. La croûte du dôme est très meuble et n’est ordinairement percée d’aucun trou ;

ceux-ci sont tous pratiqués dans le pourtour de la base. Ici, comme chez les F. rufa, les vieux nids sont les plus gros, ont une base plus haute, et le bas de leur labyrinthe (sa partie souterraine) est putréfié et infesté de larves de Cétoines etc. Aussi ces vieux nids sont-ils bientôt abandonnés, comme ceux des F. rufa. Ils ont de plus la particularité d’être beaucoup plus solides que les nouveaux qui se démolissent avec une facilité inouïe. La F. exsecta mine probablement son nid pour l’ordinaire à la façon des F. rufa dans la croûte du dôme formée par les matériaux apportés, mais elle sait aussi à l’occasion édifier des cases et des galeries à la mode des F. sanguinea, surtout lorsqu’elle a un appui naturel à sa disposition, ainsi une touffe d’herbe, une tige, une branche sèche. A cet effet elle apporte comme la F. fusca des grains de terre pris au fond du nid, mais elle mêle des matériaux à sa maçonnerie, de sorte qu’elle arrive à faire un échafaudage à peu près stable sans que la terre employée soit bien mouillée, aussi se passe-t-elle le plus souvent de la pluie pour son travail. Ces nids sont ordinairement dans les bois, et font le plus souvent partie de colonies quelquefois immenses comme nous le verrons ailleurs. La dimension de ces nids varie énormément; les nouveaux nids, les nids petits ou moyens, sont relativement les plus peuplés. Dans un ou deux vieux nids, j’ai vu clairement l’effet de la pression du dôme sur les parties profondes du labyrinthe qui étaient aplaties en couches se laissant séparer facilement dans le sens horizontal et pas dans le sens vertical, de même que les roches schisteuses.

J’ai peut-être tort de prendre pour mon troisième type les nids de la F. sanguinea qui sait employer à son gré tous les modes d’architecture. Ce mode de bâtir est cependant celui qui lui est le plus familier. Huber le décrit comme un intermédiaire entre l’art des maçon u es et celui des F. rufa. La F. sanguinea emploie plutôt des matériaux de la nature de ceux de la F. exsecta, soit des matériaux mous, mais elle y joint volontiers des matériaux arrondis ; elle emploie donc des morceaux de feuilles, de petites pierres, des débris ligneux de forme courte et épaisse; jamais elle ne se sert de poutres allongées comme la F. rufa, mais ses matériaux sont plus grossiers que ceux de la F. exsecta. Ces matériaux ne sont point déposés simplement sur le nid, ou ne le sont que temporairement et en petit nombre, car la F. sanguinea est au fond une maçonne. Dès qu’il pleut ou dès que la terre est humide, nos fourmis commencent à apporter des grains de terre du fond de leur souterrain, et à édifier des cases à la façon des F. fusca leurs esclaves qui les aident dans ce travail. Mais les sanguinea entremêlent leur ouvrage des matériaux précités, lesquels servent ainsi directement à soutenir leur maçonnerie, et non à faire une croûte qui sera plus tard minée, comme chez les F. rufa et exsecta (nous avons vu cette dernière agir cependant quelquefois comme la F. sanguinea). La différence n’est cependant pas si absolue qu’elle paraît au premier abord. En effet, comme chez toutes les maçonnes la pression diminue peu à peu la grandeur des cases et des galeries, les fourmis sont obligées, lorsqu’elles bâtissent de nouveaux étages, de prendre aussi de la terre dans les cloisons devenues trop épaisses, afin de parer à cet inconvénient. De là à extraire la terre de la

couche superficielle du nid devenue trop épaisse, il n’y a qu’un pas ; les F. fusca le font quelquefois et les F. sanguinea encore plus souvent, surtout lorsqu’elles ont accumulé beaucoup de matériaux sur leur dôme par un temps sec, et que la pluie survient ensuite ; c’est alors qu’on les voit élever de nouveaux étages en quelques heures ; mais, tout en minant la croûte de leur dôme, elles édifient en dessus, ce que ne font jamais les F. rufa. Les F. sanguinea savent dans cet ouvrage se servir à merveille des touffes d’herbe, des pierres, des troncs d’arbre, des buissons etc. comme appui, comme soutien de leurs échafi faudages. Elles donnent ainsi à leurs dômes qui sont toujours beaucoup moins élevés que ceux des types précédents toutes les formes possibles, les plus irrégulières. On peut distin- 1 guer ordinairement dans leur nid une base en terre maçonnée pure, mais il est rare qu’elle j soit cratériforme, et elle revêt plutôt le caractère de dôme primaire permanent par rapport j aux constructions que nous venons de voir, et qui jouent le rôle de dômes secondaires, j souvent temporaires ou disparaissant en automne. J’ai vu de ces dômes maçonnés et mêlés de matériaux être élevés en très peu de temps à une assez grande hauteur autour de touffes d’herbe. Ils sont alors aussi larges au sommet qu’à la base, et identiques aux dômes purement maçonnés élevés par la même F. sanguinea et le T. erraticum ; nous en avons parlé plus haut. Le dôme primaire est souvent revêtu de plusieurs de ces dômes secondaires étroits et élevés. Mais la F. sanguinea fait aussi quelquefois dans les bois des dômes ressemblant à ceux de la F. exsecta, quoique plus irréguliers, plus plats et à matériaux plus grossiers. Ses nids sont presque toujours fermés sur le dôme et ouverts seulement latéralement. Elle fait souvent des colonies, mais jamais de plus de deux ou trois nids dont elle n’habite ordinairement qu’un seul. Elle émigre fréquemment d’un nid à l’autre pendant le courant de l’été, et en bâtit de nouveaux, ou plus souvent eu vole aux F. fusca, L. flavus etc. pour abandonner les anciens. Le nid le plus profondément miné, soit le plus ancien, est celui qu’elle préfère d’ordinaire pour l’hiver, et c’est là qu’on la retrouve au printemps. Lorsqu’elle niche sous les pierres, elle élève souvent des maçonneries mêlées de matériaux, assez haut sur les bords de la pierre, et même par dessus. La dimension de ses dômes varie peu; elle ne dépasse guère pour les plus gros la taille des plus grands nids de F. fusca et rufibarbis ou de P. rufescens, c’est-à-dire environ six décimètres de diamètre de base sur dix à quinze centimètres de hauteur. Du reste la forme varie tellement qu’on ne peut rien préciser ; il est bien rare que la base soit régulière (circulaire ou elliptique).

Il nous reste à étudier les nids de trois races, lesquels se rattachent aux types que nous venons de voir.

La F. pratensis, race de la F. rufa, fait son nid dans les prés, le long des haies, sur la liseré des bois. Les matériaux de même calibre ou encore plus gros que ceux de la F. rufa i. sp. sont surtout des parties de tiges de graminées. Ses nids sont plus petits que ceux de la F. rufa, mais pas toujours plus plats comme le dit Mayr. La base cratériforme en terre en est ordinairement plus grande, et le dôme plus petit. Ces nids ne

reposant que rarement sur de la terre végétale, s’élèvent et se putréfient moins souvent et plus lentement que ceux des F. rufa. J’en connais un qui prospère depuis plus de dix ans à la même place. Les nids plats que Mayr dit former la règle sont ceux dont la base cratériforme est très élevée et le dôme très petit. Ce dernier peut en effet être tellement réduit qu’il ne dépasse plus le niveau de l’ arête du cratère, et se trouve être complètement horizontal; le nid a alors la forme d’un cône tronqué n’ayant de matériaux que sur sa base supérieure. Mais même ces nids ont uu labyrinthe de poutres liées par de la terre et ayant un vide central, comme ceux des rufa, seulement il est en entier compris dans la base cratériforme en terre qui va jusqu’au sommet du nid. Ces nids se trouvent surtout dans les prés et sur la lisière des bois; ce sont je crois le plus souvent d’anciens nids de L.flavus. Il y a tous les intermédiaires entre ces édifices en cônes tronqués et des nids identiques à ceux de la F. rufa; il n’y a aucune différence absolue entre les demeures de ces deux races, d’autant plus que l’on trouve souvent des fourmilières intermédiaires entre elles deux (F. rufo-pratensis). En somme les nids de F. pratensis sont moins typiques que ceux de F. rufa, varient plus de forme et de dimension; ils sont souvent très petits, mais relativement plus peuplés que ceux de la forme typique. Enfin la F. pratensis fait aussi souvent si ce n’est plus des colonies que la F. rufa, et les fait volontiers plus considérables, comprenant jusqu’à sept ou huit nids. Les F. pratensis ouvrent leur nid comme les F. rufa.

Les nids de la F. truncicola forment, comme ses mœurs et ses caractères zoologiques, un intermédiaire entre ceux des F. sanguinea, et ceux des F. pratensis; mais tandis que par les derniers elle se rapproche beaucoup plus de la F. pratensis, elle ressemble surtout à la F. sanguinea par la forme de ses nids. Certains d’entre eux ressemblent aussi à de petits nids de rufa ou d'exsec ta. Elle sait maçonner comme la F. sanguinea, mais elle sait aussi employer des poutres allongées comme la F. pratensis. Elle sait faire des dômes secondaires sur un dôme principal, s’établir sous des pierres qu’elle entoure ensuite et couvre même à moitié de matériaux mêlés de maçonnerie, comme la F. sanguinea; mais elle sait aussi, dans les bois, élever un dôme unique se rapprochant de l’hyperboloïde ou du paraboloïde, mais moins haut et à base plus large que celui des F. rufa. Bref, il est inutile de se perdre dans les nombreuses formes de nids intermédiaires que présente cette fourmi. Remarquons seulement ses traits caractéristiques. Elle affectionne plus qu’aucune autre forme les troncs d’arbres (ce qui lui a valu son nom) et les grandes pierres pour en faire le centre, le point d’appui de son nid; il est rare de trouver un nid qui n’ait pas un appui pareil. Le dôme du nid monte en talus tout autour de l’appui et le recouvre quelquefois entièrement. Les dômes sont presque toujours très meubles, s’éboulent avec une grande facilité. Ils sont peu ouverts au sommet, car les fourmis s’y tiennent moins rassemblées que les F. pratensis, mais les ouvertures latérales sont grandes, et souvent à une certaine hauteur. La F. truncicola, sait mieux qu’aucune des autres fourmis de ce groupe établir ses constructions en matériaux à peine unis par un peu de terre dans tou9 les en-

droits possibles; ainsi je vis à Stresa (Iles Borromées) un nid adossé au tronc d’un chêne rabougri, dans une haie, nid dont le dôme se prolongeait par une grosse galerie bâtie comme je viens de l’indiquer, rampant le long du tronc du chêne, et arrivant à environ six décimètres au-dessus du sol sur le faîte du dit tronc, à l’endroit d’où partaient les

(branches; là étaient établies quelques cases. Les nids des F. truncicola varient peu de grandeur; ils sont ordinairement comme de gros nids de F. sanguinea , ou un peu plus grands ; leur base est en général plus régulière. Cette race forme souvent des colonies de deux ou trois nids.

Enfin les nids de la F. pressilabris sont bâtis dans les prés, le long des haies, sur les collines couvertes d’arbustes rabougris, d’après le type de ceux de la F. exsecta. Les matériaux en sont les mêmes, et si possible encore plus petits ; mais la F. pressilabris y mêle une masse de terre, soit (ce qui est l’ordinaire) en grains mobiles qu’elle ne maçonne pas, laissant à la pluie le soin de les faire adhérer, soit en maçonnant elle-même pendant la pluie et en mêlant à la terre des matériaux, comme le fait la F. sanguinea. Ses dômes sont beaucoup plus petits que ceux de la F. exsecta ; les plus grands atteignent cependant assez souvent une hauteur de plus de trois décimètres, sur plus de six décimètres de diamètre de base ; les plus petits sont moins gros que le poing. Ils sont cependant très réguliers et sont après ceux de la F. exsecta les nids qui se rapprochent le plus souvent de la forme typique. Mais comme ils sont ordinairement sur des pentes, leur forme s’altère en ce que le côté d’amont (presque toujours exposé au nord ou au nord-est) est court et abrupt, tandis que le côté d’aval (sud ou sud-ouest) s’allonge en une pente douce. Un phénomène analogue s’observe chez les dômes maçonnés des L. fiavus dans les montagnes (Huber, l. c. p. 319). La base cratériforme, en terre, du nid de la F. pressilabris est souvent assez haute. Cette fourmi ne craint pas d’appuyer son nid sur une grosse pierre et de recouvrir plus ou moins celle-ci de matériaux, comme le fait la F. truncicola; mais elle n’aime pas les troncs d’arbres, car elle a très besoin de soleil. Les nids de la F. pressilabris sont ouverts latéralement, jamais sur le dôme ; ils sont quelquefois composés de plusieurs petits dômes secondaires placés sur un dôme primaire, mais c’est rare. Cette race forme comme la F. exsecta des colonies considérables dont les nids sont très rapprochés, quelquefois si rapprochés que deux ou trois nids n’ont l’air d’être que des dômes séparés d’un même nid miné; ce n’est pourtant que rarement le cas. N’oublions pas que la F. pressilabris n’est qu’une race de Yexsecta et que les nombreuses formes intermédiaires bâtissent aussi des nids en tout point intermédiaires.

Nous avons ainsi terminé ce qui a trait aux six formes de fourmis qui construisent principalement des nids à matériaux. Mais plusieurs espèces maçonnes savent se servir de matériaux semblables à l’occasion, soit à la manière des F. sanguinea, soit à celle des F. rufa, soit même à celle du type exsecta. Comme ce n’est jamais qu’une exception chez ces espèces, nous nous bornerons à les indiquer avec le type qu’elles imitent:

Le T. cœspitum bâtit assez souvent des dômes qui ressemblent tellement à ceux de

Ja F. pressilabris que j’y ai été trompé plus d’une fois; il le fait surtout dans les terrains durs, couverts de bruyères.

Le L. niger amasse quelquefois sur le faîte de son dôme une petite couche de poutres ténues (débris de graminées), à la façon de la F.rufa; j’ai vu la F. fnsea en faire autant quelquefois.

Les F. fusca, rufibarbis et cinerea, ainsi que le T. erraticnm savent à l’occasion mêler à leur maçonnerie des matériaux analogues à ceux de la F. sanguinea, et en s’y prenant de la même manière; quelquefois même leur nid prend la tournure de celxxi de la F. pressilabris.

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