POMPÉI
FriAGMENT d'uN VOYAGE A NAPLES
... Il y a à Pompéi une rue nouvellement déblayée des cendres qui recouvrent depuis tant de siècles la ville romaine : cette cendre , redevenue fertile par le temps, s'est transformée en terre végétale, où croissent des chênes verts de trois coudées de circonférence, des saules et des ceps de vigne; en sorte que. pour découvrir une maison, il faut déraciner plusieurs arbres, et défricher quelquefois un arpent de végétation. Le goût attique du savant direc-
teur des fouilles a donné le nom de quelques hommes modernes, ou même de quelques hommes vivants, à ces demeures antiques, auxquelles il ne semble manquer que le maître. Il y a la maison de Schiller, de Byron, celle de Goethe, parce que l'on a trouvé sur leur seuil une lyre et un masque tragique entrelacés par les festons du laurier des poètes. On a ainsi voulu res tituer à un écrivain ce qu'on a [présumé avoir appartenu à un autre. A plusieurs autres hommes de l'Allemagne, de l'Italie, de la France, de semblables allusions ont été honorablement adressées.
Nous marchions silencieusement dans ces rues désertes, sur les pas de notre guide M. ***. Les trois belles jeunes filles qui nous précédaient cueillaient des mousses, des bruyères, dans les fentes des pierres disjointes des tombeaux; elles se composaient des bouquets avec les fleurs de cotonnier jetées par le vent des champs voisins dans les bassins vides des cours. Elles ressemblaient à trois beaux
songea de vie égarés dans les régions de la mort. Une seule âme comme la leur repeuplerait un grand sépulcre. Cependant elles étouffaient le bruit de leurs pas sur les dalles, et se parlaient à demi-voix, comme si elles eussent craint d'éveiller les morts.
Parvenus à l'extrémité de la rue, nous trouvâmes, à l'angle d'une rue tranversale, une troupe de pionniers calabrais armés de pioches pour commencer une tranchée, et déterrer une maison ou un temple de plus.
— Prenez une pioche, me dit en souriant le directeur, et donnez la première entaille à la terre : ce qu'elle recouvre sera à vous et portera votre nom.
— Ce nom, dis-je, n'est pas digne de se rattacher à des noms antiques; il marque une individualité fugitive vers laquelle le Temps ne se retournera pas dans sa course.
Et je remis la pioche tour à tour aux mains des jeunes filles qui nous regardaient.
— Frappez la cendre, leur dis-je, et faites en sortir quelques vestiges qui porteront vos noms.
Elles obéirent en souriant, et donnèrent quelques faibles coups dans une colline de sable qui ruissela comme de Teau. Leurs longs cheveux se renversaient sur leur front et leur voilaient le visage; la sueur d'un jour d'été roulait en larges perles sur leurs joues, un peu hâlées par le soleil d'Italie; quand elles relevaient le front en secouant leurs tresses, on croyait voir dans cette pose charmante un jeu ou une allégorie vivante, semblable à ces allégories ingénieuses inventées ou déifiées par l'antiquité.
Ce ne fut ni une allégorie ni un jeu ; la cendre, en s'ébranlant, découvrit successivement à nos regards une porte, une cour, un bassin orné de mosaïque, des statuettes admirablement bien conservées dans leur moule de poussière, des instruments de musique, et des peintures sur les murs aussi vives de couleurs que si le pinceau n'était point encore séché. C'était
LES FOYERS DU PEUPLE 6t
l'art sous toutes les formes, rcssuscitô par la beauté, et retrouvant à la fois son soleil dans le ciel, et son culte dans les jeux de trois jeunes femmes.
Art immortel! heureux artistes I il n'y a pas de tombeaux assez profonds pour le génie : l'art éternel exhumé par Téternelle jeunesse pour reproduire et pour enivrer l'éternelle beauté!... voilà la pensée qui sortit pour nous de celte cendre; je voudrais qu'un pinceau pût la peindre, et qu'un ciseau pût la sculpter.