PRONONCE A LA SEANCE GENERALE
SOCIÉTÉ d'agriculture DU DÉPARTEMENT DE SAÔNE-ET-LOIRE
Messieurs,
11 appartenait spécialement, et, selon moi, il devait appartenir exclusivem*ent à ces maîtres de Fart que vous venez d'entendre, à ces magistrats de la
1. Cet admirable discours a été improvisé par M. de Lamartine, à la séance générale de la Société d'agriculture dn département de Saône-et -Loire. L'âme de la nature vit et respire dans ce poëme du monde végétal, où l'orateur a mêlé les impressions et les souvenirs du jardin domestique, comme on grave sur l'arbre d'un vaste paysage un chiffre de confidence et d'intimité.
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nature; il devait appartenir surtout à ce savant et vénérable doyen de l'agriculture (M. Jard) qui vient de transporter, en parlant de moi, dans la vie publique, les sentiments et les affections dont il m'honore dans la vie privée; il leur appartenait seuls de vous entretenir de cette science utile et charmante du jardinage, dont les fruits et les fleurs de leur exposition nous entretenaient par les yeux tout à l'heure dans une autre enceinte. Toutefois, puisqu'ils m'imposent, en qualité de représentant naturel de tout ce qui intéresse cette population , le devoir pénible de prendre la parole après eux , j'essaye de leur obéir; mais que vous dirai-je que vous ne sachiez mille fois mieux que moi ? De toutes ces nomenclatures scientifiques qui tapissent vos expositions annuelles , de toutes ces plantes qui fleurissent ou fructifient sous vos mains, je ne connais, en vérité, que notre cep de vigne, ce tronc commun, cet arbre de vie, qui nous nourrit ou qui nous enrichit ,
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qui nous a portés tous dan^ ce pays-ci comme des grappes d'hommes! Non, je le répète à ma honte, je ne connais l'horticulture que par ses jouissances, ses couleurs, ses saveurs, ses odeurs, ses sensualités; je n'en sais pas autre chose que cet attrait irréfléchi, naturel, instinctif, qui a porté de tout temps les hommes et surtout les hommes de pensée et de sentiment, les poètes, les écrivains, les philosophes, les guerriers, les cénobites même, à rechercher le spectacle, la contemplation, le recueillement des jardins, à y fuir le bruit de la foule, les regards de la multitude, les tumultes du forum, à s'y renfermer à Tombre de quelques arbustes, au bord de quelque source, à y étudier les phénomènes, à y écouter, l'oreille à terre, pour ainsi dire, les sourdes palpitations du sol, les murmures de la vie végétale, la circulation de la sève dans les rameaux ; à y sentir végéter aussi en eux-mêmes ces pensées,
ces inspirations tantôt pieuses, tantôt amoureuses,
tantôt philosophiques, tantôt héroïques, qu'on' appelle le génie de la solitude/ ou bien à venir s'y reposer au milieu ou au soir de la vie, à y reprendre des forces dans ces lassitudes morales qui saisissent à certaines heures les hommes d'action; comme vos fatigues de corps vous surprennent quelquefois vousmêmes au milieu ou à la fin de vos journées, et vous forcent à vous asseoir, sous l'arbre que vous venez de tailler, ou au bord du carré que vous venez de bêcher l C'est ce goût naturel, c'est cette parenté secrète entre l'homme et un coin de terre plus spécialement approprié , enclos , cultivé , planté, semé , arrosé , récolté par les mains du jardinier, qui a fait de l'histoire des jardins , dans tous les siècles et dans tous les pays, une partie de l'histoire même des nations, et aussi une partie des rêves de la vie future ou de la théogonie des peuples. Parcourez toutes ces religions, toutes ces histoires, toutes ces fables, il n'y en a pas une qui ne fasse commencer l'homme dans
un luicn., c'est-à-dire dans un jardin; il n'y en a pas une qui ne le fasse finir après sa mort dans un Elysée : pas une qui ne mêle cette image d'un jardin abondant en eaux et en fruits aux images et aux songes de félicité primitive ou de félicité future dans le ciel. Qu'est-ce que cela prouve, messieurs? Que l'imagination humaine n'a pas pu rêver, dans tous les paradis qu'elle s'est créés, quelque chose de mieux qu'un jardin terrestre ou céleste , des eaux, des ombrages, des fleurs^ des fruits, des gazons , des arbres , un ciel propice , des astres sereins, une terre fertile, une intelligence secrète, une amitié réciproque, pour ainsi parler, entre l'homme et le sol; tant il est vrai aussi que, dans ses plus beaux rêves, l'homme n'a pas pu inventer mieux que la nature : une place au soleil, abritée contre les méchants, embellie par la végétation, vivifiée par les oiseaux du ciel et par les animaux amis de l'homme, sanctifiée par le travail des mains, divinisée par la
présence sentie du Créateur, habitée enûn par la famille, par l'amour, par ramitié et par une succession de générations éternelles! C'est là que l'humanité a placé le bonheur, et n'est-ce pas là aussi que vous vous obstinez à le chercher, non pas impermutable et complet comme dans nos rêves, mais à le chercher du moins dans les imparfaites et courtes images où Dieu nous a permis de l'entrevoir, par place, et par moment, ici-bas.
Ah ! vous faites bien de chercher là, car, si votre métier est le plus heureux des métiers, votre science est au fond la moins chimérique, la moins problématique, la moins trompeuse, la plus sûre de toutes nos sciences.
Oui, indépendamment des autres considérations qui doivent attacher l'horticulteur à son art, il y en a une encore qui m'a souvent frappé et qui a dû bien plus souvent vous frapper vous-mêmes : c'est que, de tous les arts, de toutes les sciences, \eux-je dire, votre
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science est encore celle qui mérite le plus véritablement ce nom, qui trompe le moins celui qui s'y adonne, (]ui égare le moins l'esprit dans les chimères des systèmes, et qui le ramène le plus directement et le plus forcément à la vérité par l'application. Et pourquoi cela? Vous le savez tous : c'est que cette science est toute d'expérience et de pratique ; c'est qu'elle ne laisse rien à la spéculation^ à Thypotlièse, anx conjectures, aux hasards de l'imagination ; il n'y a pas de métaphysique de la terre; il n'y a pas de chimère de la végétation ; il n'y a que l'observation attentive, rigoureuse, quotidienne. Vous n'avez heureusement pas affaire comme nous dans le domaine de la pensée, de la politique, de l'histoire, de toutes les autres connaissances humaines ; vous n'avez henreusement pas affaire avec les incertitudes de l'esprit humain, avec les nuages du doute, avec l'esprit de parti, avec la manie des mystères, avec les passions, les rêves, les préjugés, les délires quelquefois; des écoles, des sectes, qui obscur-
cissent tout, qui laissent marcher pendant des siècles entiers dans l'erreur ou dans le doute, jusqu'à ces réveils tardifs, jusqu'à ces abîmes quelquefois, où l'humanité trébuche sur les pas des fausses sciences, et ne se relève de sa chute que pour courir vers quelque autre déception! Non, votre métier ne vous permet ni ces égarements, ni ces repentirs. Et pourquoi encore ? C'est que, dans votre science à vous, vous touchez sans cesse directement, vous touchez du doigt à la nature et à ses lois visibles, palpables, mystérieuses, mais évidentes ; vous travaillez pour ainsi dire à côté de Dieu ! Vous n'êtes que les collaborateurs de la loi divine de la végétation ! Or, la loi divine de la végétation ne se plie pas à nos vains caprices. Dieu, dans ses œuvres immuables, ne se prête pas à nos chimères : la nature n'a pas de complaisance pour nos faux systèmes. Elle est souveraine, absolue comme son auteur. Elle résiste à nos tentatives folles ; elle déjoue et quelquefois rudement nos illusions. Elle nous seconde, elle nous aide, elle
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nous récompense si nous la touchons juste et si nous travaillons dans son sens vrai; mais, si nous nous trompons, si nous voulons la violenter, la contraindre, la fausser, elle nous donne à l'instant môme des démentis éclatants en faits par la stérilité, par le dépérissement, par la mort de tout ce que nous avons voulu créer en dépit 4'elle et à l'inverse de ses lois. Nous pouvons nous tromper, nous, impunément, et plusieurs siècles de suite, en histoire, en philosophie, en systèmes religieux ou sociaux, même en astronomie. Nous pouvons inventer les plus absurdes chimères sur tout cela et les donner longtemps au monde pour des vérités. Vous ne le pouvez pas, vous, agriculteurs ou horticulteurs î Vos plus longues erreurs ne peuvent pas être de plus d'une saison ! Le temps d'une végétation ! un printemps ! une année au plusl... Voilà le terme de vos erreurs, car voilix le terme de vos expériences. Passé ce terme, la nature vous rectifie elle-même, elle vous révèle ses volontés pour que vous y fassiez concorder vos propres
travaux. Vous l'interrogez ainsi, sans cesse, respectueusement, expérimentalement, et elle vous répond toujours juste et toujours vite. Vous enregistrez ses réponses dans vos mémoires, dans vos livres, dans vos manuels^ et, de ce dialogue incessant entre l'homme qui interroge et la nature qui répond, vous formez ces catéchismes de l'agriculteur ou du jardinier, qui deviennent la science de la végétation.
C'est ainsi, c'est dans des livres élémentaires, c'est dans des congrès agricoles de la nature de celui qne vous fondez ici que celte science s'est propagée, éclai- Tée, étendue. C'est ainsi que, depuis Pline faisant le catalogue de toutes les plantes de l'empire romain de son temps; depuis Charlemagne désignant lui-même tlans ses Capitulaires, qui étaient sa charte à lui, le nom et le nombre des légumes qu'il ordonnait de cultiver dans ses jardins ; depuis Gaton, le plus rigide des hommes d'État, imposant â chaque citoyen romain, quelque pauvre qu'il fut, l'obligation de cultiver des fleurs dans
son enclos, pour que cette culture et cette élégance donnassent quelque culture aussi et quelque élégance aux mœurs du peuple (car, s'il voulait corriger le luxe excessif de la République, il ne voulait pas du moins de loi somptuaire de la végétation), jusqu'à ces expéditions maritimes et horticoles des croisés, des Hollandais, des Anglais, pour aller recueillir sur toute la terre une à une ces quatre-vingt-dix-huit plantes légumineuses, ou ces fleurs dont vos potagers actuels et vos plates-bandes sont aujourd'hui émaillés, le jardinage, ébauché d'abord par les Romains, universalisé et perfectionné jusqu'au prodige en Chine, élargi en Angleterre aux proportions d'un luxe aristocratique ; rapetissé et tourmenté en Hollande jusqu'à l'adoration de la tulipe ; élevé en Italie à la dignité d'un art splendide, associé à la statuaire, à la sculpture, à l'architecture ; utilisé en France par son alliance avec la haute agriculture, dont il est l'éclaireur, arrive enfin, grâce
à vos efl"orls, dans plusieurs parties de l'Europe, à Tétat
d'industrie employant des millions de bras, et important et exportant pour des millions de fruits et de fleurs !
Ainsi, remarquez-le, pour la première fois, messieurs, le jardinage^ qui n'était jusqu'ici qu'un délassement, un luxe domestique, une parure du sol, va devenir et de- ™nt un nouveau et magnifique objet de commerce! Dans un temps où le travail manque à l'homme plus que l'homme au travail, dans un temps où inventer une industrie, c'est inventer une richesse^ c'est inventer une occupation, c'est inventer un salaire, c'est inventer la vie pour des milliers d'ouvriers, n'est-ce pas là une considération laite pour frapper les hommes d'État, et pour toucher un minij^tre intelligent de l'agriculture et du commerce? Et ne croyez pas que ce soit là une exagération, messieurs. J'arrive du Midi : je viens de voir, sur le littoral de la Méditerranée, un cabotage considérable de fleurs ! La Toscane et l'État de Gènes cultivent et exportent pour plusieurs millions de produits
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de leurs platcs-bandcs ! «Mais un art en a fait naître un autre. Après l'art de les cultiver, est venu l'art de cueillir, d'assortir les fleurs, les couleurs, les nuances, les odeurs. Cet art a fait de tels progrès à Gênes, par exemple, on y a tellement étudié, combiné, entrelacé, tressé les roses, les œillets, les dahlias, les tulipes, les renoncules, que les bouquets destinés aux tables les jours de festin, et qui ont souvent plus d'un mètre de circonférence, ressemblent à des tapis de Smyrne, à des étoffes végétales, à des velours odorants, à des mosaïques de végétation ! 11 y a là de véritables tisserands qui tissent ces toiles parfumées. Les bouquetières, comme celles d'Athènes, y forment une profession de plus. Les bouquets que vous admirez, que vous respirez dans les fêtes de Toulon, de Marseille, de Bordeaux, de Paris même, ont été tissés à Gênes ou à Florence. Ainsi le jardinage de luxe devient de plus en plus une industrie. Perfectionnez encore, et il deviendra un art nouveau, une peinture dont la palette sera un jardin.
iMais, quel que soit le mérite de ce jardinage industriel aux yeux de l'économiste, soyons francs et allons au fait, messieurs, ce n'est pas là le principal et éternel attrait des jardins. Non, ce qui a fasciné de tout temps les hommes pour ce bel art, et surtout les hommes les plus sensibles, les hommes d'étude, les hommes lettrés, les poètes, les sages, les écrivains, les philosophes, même les homm.es d'État et les hommes de guerre, c'est la cohabitation plus rapprochée avec la nature, c'est le charme attaché à l'étude de ses phénomènes, c'est cette contemplation pieuse de la végétation, ce sont ces extases qui se renouvellent sans fin à l'aspect de cette vie universelle, de cette sourde intelligence répandues et visibles dans les végétaux ; ce sont les limites indécises entre le règne végétal et le règne animal, qui semblent réunir tous les éléments organisés dans une mystérieuse unité à travers leurs diversités et leurs séparations apparentes. C'est cette conviction de la divinité de la nature qui m'a fait souvent accuser
moi-mômc de panlliéismo. Je ne suis pas panthéiste, messieurs. Non, je ne suis pas semblable à l'enfant qui, en voyant une figure répercutée dans une glace, croit que la figure et le miroir ne sont qu'un, et tend la main pour y saisir l'image ! La nature n'est, à mes yeux comme aux vôtres, que la glace immense,*inGnie, lumineuse où se réfléchit son Créateur. Mais je la sens si vivante, si intelligente et si divine, que je comprends et que j'excuse sans peine ceux qui m'accusent de la confondre avec son Dieu.
Oui, ce sont là les séductions qui ont, dans tous les âges, attaché l'âme des hommes de pensée au spectacle de la germination, de la floraison, de la fructification dans les jardins. Vous citerai-je Pythagore, qui imposait à ses disciples, comme un précepte de la sagesse, d'aller adorer V écho dans les lieux agrestes? Scipion, à Linternes? Dioclétien, renonçant à l'empire du monde pour aller cultiver ses laitues dans ses jardins de Salone? Horace, à Tibur? Gicéron,àTusculum ou sous ses
oraDgers de Gaëte ? Pline, décrivant pour la postérité le plan de ses allées encadrées de buis, et donnant le catalogue de ses arbres taillés en statues végétales ? le vieil Homère, se rappelant sans doute son propre enclos paternel dans la description du petit enclos de Laërte* ombragé et enrichi de ses treize poiriers ? Pétrarque, à Vaucluse ou sur sa colline d'Arqua? Théocrite, sous ses châtaigniers de Sicile? Gesner sous ses sapins de Zurich ? madame de Sévigné dans son jardin des Rochers ou dans son parc de Livry, immortalisant son jardinier dans ce mot touchant d'une de ses lettres qui vaut à lui seul un mausolée : Maître Paul, mon jardinier, est mort ; mes arbres en sont tout tristes? et, plus près de nous, Montesquieu, dans les larges allées de son château de Labrède, évoquant les ombres des empires et l'esprit des législations, comme Machiavel avant lui, et plus grand que lui, dans son rustique ermitage de San-Miniato, sur les collines de Toscane? Voltaire, tour à tour aux délices ou à Ferney, encadrant le lac
Léman et les alpes d'Italie dans l'horizon de ses jardins? Buffon à Monlbard, sachant, comme Pline à Rome, jouir dans les magnifiques musées vivants de son parc des magnificences de la nature qu'il décrivait? Rousseau enfin, que j'allais oublier, lui qui a voulu que sa cendre reposât sous un peuplier, dans une île, au milieu d'un dernier jardin? Ah ! cet homme, né dans une condition laborieuse, et presque élevé dans une condition servile, sentait sans doute de plus près qu'un autre les recueillements et les consolations de la solitude ! Combien de fois, dans ma première jeunesse, dans la première ferveur de l'imagination et de l'âme pour les ^grands noms et pour les génies sensibles ; combien de fois nesuis-je pas allé visiter, seul ou dans la compagnie d'un ami que j'ai perdu en route, ses chères Gharmettes, cette petite maison, cet étroit jardin, cachés dans un ravin plutôt que dans une vallée des collines de Chambéry, mais à l'ombre des beaux châtaigniers de Savoie ! combien d'heures, combien de journées entières n'ai-
je pas passées sous la petite tonnelle de pampres qu'il affectionnait, à rêver à lui, à revivre de sa vie, à regarder les rayons du soir filtrer à travers les feuilles de vigne jaunies par l'automne, comme pour y chercher encore le plus sensible et le plus éloquent contemplateur de la nature, de la végétation et de Dieu !... Je ne m'arrêterais pas, messieurs, si je voulais vous citer tous les hommes illustres qui ont laissé leur souvenir dans les jardins. En vérité, on referait l'histoire de tous les grands esprits par celle des retraites rurales qu'ils ont habitées, aimées ou illustrées par leurs pas ! tant l'homme est mêlé à la terre, soit au berceau, soit pendant la vie, soit au toinbeau de son possesseur ! et tant la nature reprend sa place dans les existences même? qui paraissent le plus loin d'elle, et le plus étrangères aux simples et pures jouissances du sol et du cultivateur !
Et ne croyez pas^ messieurs, que ces jouissances soient réservées aux grands de la terre, aux riches pos-
sesseurs de parcs, ou à ces jardins célèbres, comme Versailles ou les Tuileries, dont les gouvernements ont fait de tout temps cadeau aux peuples pour éveiller en eux le sentiment de leur puis^nce, et pour leur faire admirer leur luxe eu réduisant les eaux, les arbres, les fleurs à se ranger comme d'orgueilleux courtisans aux portes de leur palais. Non, il n'est pas besoin de richesse, de magnificence, de grands espaces pour jouir de tout ce que Dieu a caché de bonheur dans la culture, ou dans le spectacle de sa végétation. Il y a des plaisirs qu'il n'est pas donné à la fortune de s'approprier, de monopoliser pour elle seule. La nature n'est jamais aristocratique, à ce point de vue du moins, qu'elle n'a pas donné d'autres sens pour jouir des plaisirs naturels aux riches qu'aux pauvres, aux oisifs qu'aux hommes de travail ; quelle que soit la grandeur ou la petitesse de l'espace que Thomme consacre à ses jouissances, il n'entre par ses sens dans son âme que la même dose
de sensations et de voluptés. L'âme humaine est ainsi
faite, parce qu'elle est infime ; oui, Tàme humaine est douée d'une telle puissance de compression ou d'extension, elle est douée d'une telle élasticité, d'une telle faculté de se resserrer t)u de s'étendre, qu'elle peut déborder de l'univers, trop étroit pour elle, et s'écrier comme Alexandre : a Donnez-moi d'autres univers, celui-ci est trop étroit pour moi I » ou qu'elle peut se concentrer, se replier, se résumer tout entière dans un point imperceptible de l'espace, et s'écrier comme le sage de Tibur du fond de son demi-arpent, semé de mauves et arrosé d'un filet d'eau : « Ce petit coin de terre vaut pour moi tous les mondes ! » Soyez sûrs qu'il y avait autant de plaisir, autant d'intensité de jouissance, de sensibilité, de contemplation, d'attendrissement dans l'âme de Rousseau, regardant coucher le soleil derrière le cep de vigne du petit enclos des Charmettes, que dans l'âme de Buffon regardant éclater le jour au-dessus des cèdres de son parc de Montbard ! soyez sûrs que le possesseur de milliers d'arpents
plantés, routés, irrigués en jardins sur les collines de l'Angleterre, de l'Ecosse ou des environs de Paris, n'a pas un sentiment plus délicieux, plus débordant, plus pieux envers la nature que vous, quand vous vous reposez le dimanche dans votre petit enclos d'aubépine ou de pisé, au pied de quelques arbres en fleurs que vous avez greffés, auprès de vos deux ou trois ruches qui bourdonnent au soleil, au bord du carré où vous avez couché la bêche que vous reprendrez demain!
Et qui peut mieux l'éprouver que moi ? car, si vous saviez le latin aussi bien que vous savez la langue universelle de la végétation, je pourrais m'écrier au milieu de vous, comme le berger de Virgile : Et in Arcadkl ego! c'est-à-dire : Ft moi aussi^f ai été jardinier! Oui, et moi aussi, j'ai eu pour premier berceau un petit et agreste jardin entouré d'un mur de pierres sèches, sur une de ces collines arides et sombres que vous apercevez d'ici à l'extrémité de votre horizon ; il n'y avait là (la médiocrité plus que modeste de la fortune de
mon père ne le permettait pas) ni vaste étendue, ni ombrages majestueux, ni eaux jaillissantes, ni fleurs rares, ni fruits précoces, ni plantes de luxe ; c'étaient quelques allées étroites, parquetées de sable rouge^ encadrées d'œillets sauvages, de violettes et de primevères, et bordant des carrés de légumes pour la nourriture de la famille. Eh bien, c'est là, et non pas dans les jardins d'Italie ou dès grands propriétaires des parcs de France, d'Allemagne, d'Angleterre, que j'ai éprouvé les premières et les plus poignantes jouissances qu'il soit donné à la nature de faire goûter à une âme, à une imagination d'enfant ou de jeune homme ! J'habite maintenant des jardins plus vastes et plus artistement plantés ; mais j'ai conservé ma prédilection pour celui-là ! je le garde précieusement dans son ancienne pauvreté d'ombre, d'eau,'de fleurs, de fruits ! Et, quand j'ai quelques rares heures de liberté et de solitude, arrachées aux afiaires publiques ou aux travaux d'esprit, à donner à ces vagues entretiens avec moi-même, c'est
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dans ce jardin que je vais les passer ! Oui, pardonnezmoi ces détails intimes, ces retours sur la vie domes- ' tique. Ils ne sont pas déplacés ici ; nous sommes tous citoyens, tous amis, tous de la même fibre et de la même chair. N'ayons un moment qu'une âme ensemble, comme nous n'avons qu'une patrie 1 Oui, c'est dans cette pauvre enceinte depuis longtemps déserte, vidée par la mort ; c'est dans ces allées envahies par les herbes, par la mousse et parles œillets des bordures ; c'est sous ces vieux troncs épuisés de sève, mais non de souvenirs ; c'est sur ce sable ratissé, que je cherche encore du regard les pas de ma mère, de mes sœurs, des anciens amis, des vieux serviteurs de la famille, et que je vais m'asseoir contre la clôture en face de la maison, qui s'ensevelit d'année en année davantage sous le lierre, aux rayons du soleil couchant, au bourdonnement des insectes, au bruit des lézards de la vieille muraille, que je crois reconnaître comme d'anciens hôtes du jardin, et avec lesquels il me semble que
je pourrais du moins encore m'enlretenir d'autrefois!
• Eh bien, messieurs, ce sont ces premières joies de l'homme entrant dans la vie, ces premières habitudes, ces premiers enthousiasmes de la contemplation, ces premiers attendrissements de la vie dans ce lieu agreste et solitaire, dans ce foyer de famille aujourd'hui froid et éteint, qui m'ont donné de bonne heure, pour les jardins et pour les hommes simples et intelligents qui les cultivent, cette prédilection qui me ramène si naturellement et si délicieusement à ces entretiens annuels au milieu de vous. La bêche, la serpe, le râteau, l'arrosoir, le pot de fleurs seulement, sur la fenêtre du pauvre ouvrier, sont inséparables dans mon cœur de ces ressouvenirs de ma jeune existence à la campagne, au milieu des travaux et des occupations d'une maison rustique et d'un modeste jardin. Excusez- moi donc de vous eu parler en ignorant. Vous êtes horticulteurs par la main, par la science, par l'étude, par la pratique.
Je ne le suis que par sensibilité et par attendrissement!
Et maintenant, messieurs, allons-nous-en chacun à notre métier ! (L'orateur se tournant vers les jardiniers assis derrière le bureau.) Allez, vous, encouragés par ce concours affectueux de vos concitoyens, par cet intérêt touchant, unanime, qu'atteste la foule qui comble ce théâtre plus qu'à aucune représentation d'un art futile, par cette part de cœur que les femmes mômes prennent par leur présence à votre institution; allez cultiver ces fleurs, ces fruits, ces légumes, ces merveilles de la culture savante dans vos couches, dans vos serres, dans vos laboratoires en plein soleil ! Je retourne, moi, cultiver, dans ce vieux et inculte jardin de mon père dont je vous parlais tout à l'heure, ce que nous cultivons, nous pauvres ouvriers de l'esprtt, et souvent aussi fatigués que vous !... l'étude, les lettres, les livres, la philosophie, l'histoire, la politique, l'art de gouverner les hommes, d'améliorer les sociétés,
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d'adoucir la condition du peuple, de faire porter à la civilisation et à la liberté des fruits plus mûrs et plus parfaits 1 Mais je retourne y cultiver surtout ces images des choses et des personnes aimées et perdues 1 ces mémoires des tendresses évanouies, ces traces vivantes, saignantes souvent, d'une vie déjà à moitié écoulée !... J'hésite, messieurs, j'hésite ; irai-je plus loin ? Non, je n"en dirai pas davantage ; il y a des pudeurs sur tous les sentiments profonds ; il ne faut pas arracher les derniers voiles de l'âme humaine ; il y a des larmes qui ne doivent, tomber que dans le silence, ou dans le secret du cœur !... Je vais donc, vous disais-je, retrouver dans cet asile de mon enfance, des charmes plus puissants pour moi, pour nous tous, que les plus riches et les plus odorantes floraisons de vos expositions : le parfum des souvenirs, l'odeur du passé ! les voluptés mêmes de cette mélancolie, qui est la fleur d'automne de la vie humaine ! Toutes choses, messieurs, qui sont pour nous comme des émanations de la terre, comme
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une senteur lointaine, comme un avant-goût de ces Élysôcs, de ces édens, de* ces jardins éternels où nous espérons tous retrouver dans le bonheur ceux que nous avons aimés et quittés dans les larmes !... toutes choses qui font désirer à l'homme de la nature, à quelque distance, dans quelque abîme, ou à quelque hauteur que la fortune l'ait jeté, de revenir achever ses jours sur la terre qui l'a vu naître, et d'avoir au moins sa tombe dans le jardin où il eut son berceau !