‹ Les Foyers du peupleChapitre 6 sur 72 · CHANT IV, FRAGMENT · texte numérisé non relu

CHANT IV, FRAGMENT

« Roule tes vagues d'azur, profond et sombre Océan ! D'innombrables flottes te parcourent en vain : sur la terre, l'homme marque son passage par des ruines ; sa puissance s'arrête sur tes bords. Tous les naufrages qui surviennent sont ton œuvre : il n'y reste pas l'ombre

1. M. de Lamartine, en regrettant, dans une note de son Nouveau voyage en Orient, que la vie maritime n'ait pas encore trouvé son ()popéc, cite, comme un admirable prélude de cette poésie à venir du flot et du vent, ce passage de Child Harold, où le génie de lord Byron a transvasé dans quelques strophes tout l'infini de l'Océan .

des ravages de l'homme; à peine si la sienne se dessine un moment sur ta surface alors qu'il s'enfonce comme une goutte d'eau dans tes profonds abîmes, en poussant un gémissement étouffé, privé de tombeau, de cercueil, d'honneurs funèbres et, ignoré.

») Tes routes ne portent point l'empreinte de ses pas; tes domaines ne sont point sa proie. Tu le soulèves et le repousses loin de toi. La force méprisable qu'il applique à la destruction de la terre, tu la dédaignes. L'écartant de ton sein, tu le fais voler avec ton écume jusqu'aux nuages; tu le rejettes sur la plage. Qu'il y demeure !

» Ces armements.qui vont foudroyer les remparts des cités bâties sur le roc, épouvanter les nations et faire trembler les monarques dans leurs capitales; ces léviathans de chêne aux gigantesques flancs, qui font prendre à ceux qui ont créé leur argile le vain titre de seigneurs de l'Océan, d'arbitres de la guerre, que sontils pour toi? Un simple jouet. Nous les voyons, comme

le flocon de neige, se fondre dans rôcume de tes flots, qui anéantissent également rorgueilleuse Armada ou les dépouilles de Trafalgar.

» Tes rivages sont des empires où tout est changé excepté toi. Que sont devenues l'Afrique, la Grèce, Rome, Carthage? Tes flots battaient leurs frontières aux jours de la liberté, comme depuis, sous le règne de plus d'un tyran, leurs territoires obéissent à l'étranger, plongés dans l'esclavage ou la barbarie; leur décadence a transformé des royaumes en déserts arides : mais en toi rien ne change, si ce n'est le caprice de tes vagues; le temps ne grave aucune ride sur ton front d'azur; tel que te vit l'aurore de la création, tel nous te voyons encore.

» Glorieux miroir où la face du Tout-Puissant se réfléchit dans la tempête, calme ou agité, soulevé par la brise ou par l'aquilon, glacé vers-le pôle, sombre et agité sous la zone torride, tu es toujours immense, illimité, sublime, l'image de l'éternité, le trône de l'iuvi-

sible; de ton limon sont formés les monstres de l'abîme, toutes les zones f obéissent, tu t'avances terrible, impénétrable, solitaire.

» Et je t'ai aimé, Océan, et les plus vives joies de ma jeunesse étaient de me sentir poussé à l'aventure comme une des bulles qui se forment sur ton sein. Enfant, je jouais déjà avec tes brisants; j'y trouvais un secret délice, et, si, dans la fraîcheur de ton onde, j'éprouvais un sentiment de terreur, c'était une crainte pleine de charme; car j'étais comme ton enfant; de près ou de loin, je me confiais à tes flots, et ma main jouait avec ta crinière comme je fais maintenant. »

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