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OFFERT A M. DE LAMARTINE PAR SES ÉDITEURS

Messieurs,

C'est une grande et heureuse idée que celle de réunir dans cette fraternité des professionss les éditeurs et l'écrivain dont ils ont imprimé, illustré et propagé les ouvrages depuis vingt-cinq ans dans le monde.

i. Dans une fête littéraire qui réunissait, autour de M. de Lamartine, ses anciens et ses nouveaux éditeurs, ainsi qfue des représentants de toutes les industries typographiques, Je poète a répondu par ce discours à des toasts de félicitation et de reconnaissance qui lui étaient adressés.

Le plus ancien de mes éditeurs, en se reportant aux jours de notre Jeunesse, vient de m'exprimer votre reconnaissance pour l'activité que mes faibles travaux ont donnée en France à vos industries. Cette reconnaissance, laissez-moi vous en renvoyer la moitié; car, si j'ai fait mes œuvres, c'est vous qui avez fait mon nom.

C'est à vous, en effet, à votre activité, à votre probité, à votre zèle pour la propagation des ouvrages de l'esprit, à la perfection de votre art. aux illustrations par lesquelles vous avez ajouté un nouveau prix à mes pages, que je dois en grande partie la multiplication et la circulation de mes poésies et de mes écrits. Je fus poëte , je fus écrivain , je fus orateur, je suis publiciste, journaliste même, dans l'acception la plus isolée et la plus indépendante du mot. A tous ces titres, j'ai trouvé et je trouve encore parmi vous, non de simples éditeurs, mais des collaborateurs et des amis; amis de la bonne

et de la mauvaise fortune, amis que je n'ai point répudiés quand le hasard m'a porté à des dignités inattendues; amis que j'ai retrouvés en descendant du pouvoir, qui m'ont appris par leur exemple, ainsi que me le rappelait à Tinstant l'illustre héritier des Didot, que le travail était la première des dignités.

Mais ce n'est pas seulement la gloire de leur nom que les poètes , les historiens , les publicistes doivent à cette profession des éditeurs que j'ai appelée autrefois la noblesse des industries. Ils leur doivent quelque chose de plus, messieurs , 'ils leur doivent, dans les temps modernes, cette indépendance de sentiments, cette dignité de caractèi;e et cette fierté d'attitude devant la puissance, qui conviennent si bien à ceux qui cultivent la pensée, et qui doivent dignifier en eux les lettres.

Cette indépendance, messieurs, que des moyens

d'existence modestes mais suffisants contribuent tant à

assurer aux caractères, les grands poètes, les plus splendides génies, les plus immortels écrivains des temps antiques et des époques récentes n'en donnèrent malheureusement pas toujours l'exemple à leur temps et à la postérité. Pendant que leur génie s'élevait , Içur âme était souvent abaissée par leur fortune. Horace et Virgile, ces noms que rien ne saurait diminuer ni grandir comme poètes , seraient néanmoins plus grands aux yeux des philosophes s'ils n'eussent été ni les courtisans de Mécène ni les complaisants du palais d'Auguste. Dans notre propre pays , sous notre plus beau règne, ces Corneille, ces Racine, ces Boileau, ces la Fontaine font souffrir la dignité et l'indépendance du caractère civique, par les complaisances d'esprit et de cœur que les tristes nécessités de leur existence et celles de leur famille leur imposaient envers les rois, les favoris, les financiers même du temps, devant lesquels ils s'inclinèrent plus bas qu'il n'est permis au génie ou à la vertu de s'incliner. Grâce

à VOUS, grâce à cette large et honnôte rémunération des travaux de Tesprit que nous vous devons, et dont vous ôtes les créateurs et les dispensateurs, de pareilles servilités d'esprit seraient inexcusables dans les hommes de lettres d'aujourd'hui. Le génie était serf, vous l'avez émancipé.

Mais, si vous avez émancipé le génie de ses complaisances et de ses servitudes envers les puissants ou les heureux de ce, monde, vous avez fait plus encore, vous l'avez émancipé de ce qu'Horace appelait jadis : res angusta domi , c'est-à-dire des nécessités, des misères et, des indigences de la vie d'homme de lettres. Si votre généreuse profession avait existé avant la fin du dernier siècle, Cervantes en Espagne, Camoëns en Portugal, le Tasse en Italie, et l'infortuné Gilbert en France, n'auraient pas mendié le pain du génie à travers les mers et les Apennins. Ils ne seraient pas morts sur les pailles fétides des hôpitaux ou des prisons, et leur dernier soupir,

immortalisé souvent dans leurs beaux vers , n'eût pas été une plainte amère à la Providence et un reproche à 'leur patrie.

Permettez-moi donc, messieurs, d'associer la reconnaissance du siècle littéraire tout entier à la reconnaissance que je dois , plus qu'aucun autre , à vos industries, et de porter en finissant, du cœur autant que de la voix, un toast à la source de toute indépendance , et de toute noblesse et de tout bienêtre.

Au Travail I

A l'Union du travail intellectuel et industriel!

A la Fraternité des professions I

A l'esprit de famille entre les éditeurs généreux et les écrivains reconnaissants !

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