CHAPITRE III
Notes sur M. Rous'an. — Son histoire est celle de la question tunisienne. — Résumé qu'il ne faut point perdre de vue. — M. Maccio et les Italiens.
J'ai eu le plaisir, au cours de ces deux voyages à Tunis, de connaître et d'apprécier à sa grande valeur, M. Roustan, dont il est aujourd'hui tant parlé à propos des affaires de la Régence et de notre expédition militaire.
Notre ministre à Tunis a fait toute sa carrière dans les consulats du Levant, où ses qualités éminentes l'ont fait avancer 1res vite. Il est du Midi. Vif, alerte, jeune, il n'a rien de cette gravité solennelle qui fait l'apanage des diplomates à collet monté. Il traite les affaires qui lui incombent avec une rondeur charmante, qui n'exclut
pas la réelle sagesse, nous en avons la preuve. Ce n'est pas sa faute si le ministre des affaires étrangères auquel parvenaient ses premiers rapports fut un vieillard timoré, et si le collègue de ce vieillard à la guerre un fou furieux.
Dans la ville de Tunis, M. Roustan occupe, seul entre les consuls étrangers, un palais de grand seigneur. De vastes appartements, un jardin magnifique où la végétation est surprenante, font de cette résidence une demeure digne de la France, suzeraine nécessaire de la Tunisie.
L'histoire de cet homme est celle de notre incessant progrès dans ce pays, dont la conquête nous importait peu, mais dont l'hostilité nous eût peut-être fait perdre l'Algérie.
Il est bon de rappeler l'historique de la question.
M. Roustan est arrivé à Tunis à la fin de 1874.
A cette époque, il y avait dix ans que la France semblait s'être désintéressée de la Tunisie. Notre influence avait disparu avec M. Léon Roche, qui avait exercé pendant huit ans une sorte de souveraineté sous le nom du Bey régnant.
C'est à lui que l'on doit la construction de Ta-
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queduc de Zaghouan, magnifique ouvrage exécuté par des Français, et auquel la ville doit sa salubrité et la culture de ses jardins. Jusque-là, Tunis, ville de cent mille âmes, se trouvait chaque été aux prises avec la soif.
Pendant les dix années qui ont suivi le départ de M. Roche, nous ne nous sommes guère occupés, à Tunis, que des intérêts des porteurs de titres; ce qui a amené rétablissement de la Commission financière. Les créanciers du gouvernement tunisien ont obtenu, au prix de sacrifices énormes, certaines garanties pour le restant de leurs créances. Mais la France a commis une faute politique grave, dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui. Détenteurs des quatre cinquièmes de la Dette tunisienne, nous avons consenti à nous associer dans la Commission financière, sur un pied à peu près complet d'égalité, l'Angleterre et l'Italie.
Et de ce jour date l'immixtion de l'Italie, cette nation impuissante autant qu'elle est jalouse, dans nos affaires tunisiennes.
En dehors de la question financière, assez mal traitée comme on vient de le voir, tout avait été
laissé dans le plus grand abandon : le consul anglais^ M. Wood, dont Tinfluence avait succédé à celle de M. Léon Roche auprès du Bardo^ s'était fait concéder successivement deux lignes de chemins de fer : celle de Tunis à la Goulette (qui a été adjugée en 1880 aux Italiens^ on sait comment^, et celle de Tunis à la frontière, qui mettait une barrière anglaise entre la Régence et FAlgérie, le tout sans que nous eussions paru nous émouvoir.
Cette dernière concession avait eu lieu quelques semaines avant l'arrivée de M. Roustan.
Notre consul vit immédiatement le danger qu'elle nous créait. Mais il se garda d'en parler ; et sachant que les Anglais auraient peine à réunir les capitaux nécessaires pour la construction de cette grande ligne dans un pays où l'Angleterre n'a aucun intérêt réel, il attendit patiemment le délai fixé pour le commencement des travaux, après avoir averti le général Chanzy, alors gouverneur de l'Algérie, qui s'occupa de préparer les moyens d'assurer la substitution d'une compagnie française à la compagnie anglaise.
Au terme fixé^ celle-ci n'ayant pas commencé
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les travaux, M. Roustan fit déclarer par le général-ministre Khérédine qu'elle était déchue de ses droits, et présenta en son lieu et place la compagnie de Bône-Guelma, qui, substituée à la Société anglaise, construisit le chemin de fer, et l'exploite actuellement entre Tunis et Ghardimaou. C^est la routé de Tunis à Alger, justement mise sous la protection de la France.
Sans perdre de temps, M. Roustan commença des négociations pour le rachat du chemin de fer anglais de Tunis à la Goulette. Les hésitations de la Compagnie Bône-Guelma et la mauvaise foi du gouvernement italien, qui parvint à nous empêcher do subventionner la Compagnie française, en promettant de se tenir également à Técart, firent échouer ses efforts. Et la ligne de Tunis à la Goulette passa, comme on sait, dans les mains d'une Société Rubattino, subventionnée par le gouvernement italien qui rêvait de faire de la Tunisie le grenier de Rome, comme aux temps anciens.
Au chemin de fer de la frontière, il fallait un débouché sur la mer. Tunis n'est pas un port, et Tachât du chemin de la Goulette par les Italiens
nous empêchait de songer à ce village, où on eût pu creuser des bassins et un chenal. On pensa d'abord à refaire l'ancien port de Garthage, qui est à quelques kilomètres de là. Mais l'opposition du Bey, dont il fallait détruire le palais d'été pour y substituer un bassin, Fimpossibilité, au surplus, de couper la voie ferrée italienne, firent abandonner ce projet.
Il fut alors question de creuser le port à Rhadès, dans le lac qui sépare Tunis de la mer. Le consul d'Italie protesta contre ce projet avec une violence qui épouvanta le Bey.
Les Italiens devenaient arrogants. Tunis « était à eux », par la propagande effrénée qu'ils faisaient dans la ville et chez les Arabes de la plaine.
M. Roustan , mettant à profit cette situation, abandonna Rhadès contre la concession d'un port à Tunis même. Il obtint, en outre, comme compensation à l'excédant de dépenses, la concession de deux lignes de chemins de fer. Tune de Tunis à Sousse, l'autre de Tunis à Bizerte.
Le Bey répondit aux plaintes et aux menaces de M. Maccio, le consul italien :
« — Vous avez eu satisfaction en empêchant
« la concession d'un port à Rhadès. Mais vous « m'avez forcé de mécontenter la France, et j'ai « été obligé de l'apaiser. Ne vous en prenez donc « qu'à vous-même de ce qui arrive. »
En résumé, au printemps de 1876, la France ne possédait pas un kilomètre de chemin de fer concédé ou en construction dans la régence de Tunis ; quatre ans après, elle avait une ligne de 200 kilomètres en exploitation et deux lignes concédées, d'une étendue totale à peu près égale. Elle avait obtenu, en plus, la concession du port de Tunis. Elle tenait en échec la prépondérance italienne qui devenait plus inquiétante que jamais.
Les questions de frontières avaient attiré également l'attention de notre représentant. Ces questions sont d'une nature particulièrement délicate, car d'une part, le Bey se montre fort jaloux de ses droits de souveraineté , et , d'autre part , il ne manque jamais d'arguer de sa faiblesse pour laisser impunis les attentats que les tribus tunisiennes commettent journellement sur notre territoire d'Algérie.
Cette situation, pour ainsi dire permanente.
s'était singulièrement compliquée depuis nos désastres de 1870.
La Régence avait profité de notre situation pour nous donner le coup de pied de Tâne.
Elle avait accueilli à bras ouverts un escadron de spahis qui, à la suite de l'insurrection de 1871, avait déserté avec armes et bagages. Elle les avait campés sur la frontière, où leur exemple entretenait l'indiscipline dans nos troupes , et d'où ils dirigeaient les incursions des Tunisiens sur notre territoire.
Les principaux chefs des rebelles, qui avaient pu échapper à nos colonnes, le fameux Kablouti entre autres , étaient les maîtres en Tunisie, où ils prêchaient la guerre sainte contre nous.
M. Roustan, quelques mois après son arrivée, obtint que les spahis déserteurs fussent expulsés et envoyés à Constantinople. L'un d'eux, le susdit Kablouti, étant rentré en Tunisie en 1880, fut arrêté, sur la demande de notre consul, et emprisonné dans le fort de la Goulette, où il est encore, quoiqu'on ait voulu faire croire dernièrement à sa présence sur la frontière.
Dès lors, il fut admis que la Tunisie ne pouvait
plus être un lieu d'asile pour les insurgés algériens. Aussi, lorsqu'à la suite de l'insurrection de FAurès, le chef qui l'avait fomentée se réfugia sur le territoire tunisien, il y fut arrêté et remis entre les mains de M. Roustan, qui l'expédia sous escorte en Algérie.
Outre les questions politiques, ces incursions des Tunisiens, Kroumirset Ouchtetas, sur notre territoire suscitaient une foule de réclamations particulières pour vol, pillage, incendie, dont il n'était pas possible, depuis de longues années, d'obtenir le règlement.
M. Roustan imagina le système des conférences y auxquelles furent appelés les délégués du gouvernement tunisien.
Ces conférences, depuis 1875, ont réglé, à la satisfaction des deux parties, toutes les questions pendantes, jusqu'à l'année 1880.
Mais comme les Algériens étaient presque toujours les victimes de ces agressions, les Tunisiens se sont lassés de payer leurs rapines, et une Conférence, convoquée un beau jour, ne put aboutir à aucun résultat, en présence de leur mauvaise foi. Il fallut sévir.
Tels furent les résultats obtenus par la sage administration de M. Roustan, dans un pays où le dernier marmiton du Bey est excité contre nous par les Italiens. Je ne citerai que pour mémoire les nombreuses réclamations de nos nationaux en souffrance depuis longtemps et pour lesquelles il a obtenu justice : affaires Gollin, Halfen, de Sancy, Caillât, et dont la plupart montaient à plusieurs centaines de mille francs.
Mais si M. Roustan s'est acquis ainsi Testime et la sympathie de la colonie française , il a suscité d'autre part, Contre lui, des oppositions violentes et passionnées de la part de certains de ses collègues, et de celle du gouvernement tunisien, puisque gouvernement est le seul mot qui désigne à peu près cette chose.
Le Bey, habitué à notre tolérance pour ses procédés arbitraires et pour le sans-façon avec lequel il traitait les droits de notre pays et ceux de nos nationaux, imagina, comme nos progrès dans ces derniers temps avaient coïncidé avec Farrivée de notre nouvel agent, de faire remonter jusqu'à lui Tirritation qu'il en éprouvait.
De là cette lutte acharnée entreprise contre M. Roustan.
On voudrait le considérer comme Fauteur unique et responsable d'une situation qui tient en réalité à de mesquines jalousies et à d'injustes défiances contre notre représentant et contre la France.
J'ai vu souvent M. Roustan, depuis les événements d'avril, et il n'a pu nier l'exactitude de tous les progrès ci-dessus énoncés, progrès dont les colons français sont fiers et qu'ils constatent avec un orgueil bien légitime.
Or, dans ce livre, je puis dire ce que M. Roustan ne peut pas dire, mais ce que tout le monde sait bien à Tunis, c'est que le gouvernement français a singulièrement agi, plus d'une fois, avec son représentant, en lui donnant des instructions et en les retirant presque aussitôt, grâce à cette indécision qui est le propre des gouvernements effarés.
M. Waddington, puis M. de Freycinet — c'est de l'histoire ancienne à Tunis, et c'est de l'histoire oubliée à Paris — n'ont-ils pas songé, eux plus « énergiques » , à établir une fois pour.
toutes le protectorat nécessaire de la France sur la régence de Tunis, protectorat que nos intérêts réclamaient si impérieusement ?
Certes, ils ont songé à cela. On envoya même un beau jour à M. Roustan Tavis que la flotte française allait entrer en rade de la Goulette, pour appuyer la déclaration de protectorat, que le Consul serait chargé de notifier au Bey.
Jusque-là, c'était bien.
Mais, ajoutaient les dépèches ministérielles, la flotte appuierait moralement le consul, à savoir que si le Bey se récriait, le consul serait bien empêché de le menacer d'un seul coup de canon. La flotte aurait la défense expresse de tirer et d'appuyer matériellement la déclaration.
Or, qu'est-ce qu'une flotte qui va en démonstration et sur laquelle le négociateur n'a pas le droit de compter?
La maladresse était imminente.
La voix de l'opinion dit que ce fut M. Roustan qui l'empêcha d'éclater.
Honneur à lui, car nous pouvions perdre du coup le dernier lambeau de prestige que nous possédions aux yeux du Bey, et Dieu sait si nous
en avions moins que n'en affichait le légendaire M. Bourbeau*
Pendant que notre chargé d'affaires luttait ainsi pour sauvegarder nos intérêts engagés, nos capi- ' taux compromis, nos millions immobilisés en Tunisie, un M. Maccio, représentant ce parti italien qui crie si haut et dont les fonds sont si bas, un énergumène que son gouvernement laissait courir sans muselière pour voir ce qu'il pourrait tirer du Bey, à tout hasard, un M. Maccio, passait ses journées et ses nuits, le pauvre homme, à rêver de combinaisons chimériques dans lesquelles l'argent de l'Italie, l'armée de l'Italie, l'épargne de l'Italie, le commerce de l'Italie, toutes choses assez problématiques, comme on sait, dansaient une ronde incohérente.
Il est bon de rêver pour son pays l'ère des conquêtes pacifiques, guerrières, industrielles et autres. Mais cette ère ne s'ouvrira pas de sitôt pour l'Italie, puissance à peine formée, pauvre d'argent, comme elle l'est de ces transactions à grande allure, qui font les nations prospères et les peuples heureux.
Les Italiens sont malheureux, chez eux, chez
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nous, partout. Ils nous envient, ils nous haïssent par jalousie, et M. Maccio était en train de les rendre un peu ridicules après avoir donné à leurs tendances antifrançaises un fort vilain vernis, lorsque la campagne dlntimidation s^est enfin ouverte à la frontière algérienne.
Secondé par une vieille dame anglaise qui a nom M''*' Taylor, dite TroUoppe, et qui envoyait au Standard les dépêches les plus fantaisistes sur la question tunisienne, M. Maccio, homme retors, patelin, cauteleux, entortillait le Bey dans une nasse malheureuse, qui finira par servir au pauvre homme de veste mortuaire, cela est probable.
Les gouvernants de Tltalie, dont Tattention fut alors appelée sur les agissements de M. Maccio, ne pouvaient manquer de révoquer ce consul turbulent, prêcheur de discorde incessante autant que ses prétextes à discorde étaient puérils.
S'il y a, en Italie^ un parti qui veut nous reprendre Nice, Toulon, Marseille, et occuper le boulevard des Italiens, il y a à Rome, des ministres qui paraissent sensés et dont les
renseignements sur Tinfériorité des finances italiennes, sans parler du reste, doivent être très précis. .
Nous sommes bien oublieux en France.
Je crois que c'est Machiavel qui l'a dit, le Français ne se souvient jamais le lendemain de ce qu'il a fait la veille.
Aussi assisterons-nous, pour peu que les affaires de Tunisie se prolongent, à des récriminations sans but et sans fin. Pour peu que le ministère de la guerre fasse des sottises dans ce pays, et il me parait être entré dans la voie des sottises en retirant les troupes du pays des Kroumirs, dans un ridicule intérêt électoral, une troupe d'aboyeurs s'en prendra de ces fautes à M. Roustan, c'est indiqué. Et pourtant, que d'encens au début !
Mais notre représentant est bronzé, je l'espère, contre les retours de la popularité, cette femme de mauvaise vie.
S'il ne Test pas encore, il se bronzera. Les honnêtes gens sont avec lui.