CHAPITRE XXX
Conclusion. ■— Accusations ineptes. — Le dessous des cartes. — Réflexions générales. — Protestation de l'auteur. — Verdict de Topinion.
Ce livre n'est qu'un modeste album de tableaux tunisiens, dessinés surplace, et crayonnés au fur et à mesure qu'ils impressionnaient l'auteur. Ona dit on commençant qu'il n'était ni un livre d'histoire, ni un procès-verbal d'opérations militaires, mais une simple étude de mœurs, si le qualificatif n'est pas trop ambitieux pour la chose.
On m'accuserait cependant, — et à bon droit, — d'indifférence, si je ne disais quelques mots d'un incident qui s'est produit à Paris, en septembre 1881, alors que M. Roustan, appelé par le gouvernement et justement félicité par les ministres de son attitude, rejoignait déjà son poste. Un pamphlétaire qui a eu de bons moments, et
qu'on a vu parfois mieux inspiré, accueillait pour les besoins d'une cause déplorable le tissu le plus extraordinaire qui soit, de calomnies odieuses et d^imputations mensongères à l'adresse de notre ministre à Tunis.
Quelques naïfs emboîtaient le pas à M. Rochefort, et une ignoble clameur s'élevait des officines les plus diverses. Tout ce qui n'avait pas été décoré du Nicham-Ifticar par le consul de France à Tunis, se mettait à crier haro sur M. Roustan. Avec la stupide injustice des gens qui accusent toujours, en France, n'importe qui de n'importe quoi, lorsque les victoires ne succèdent pas aux victoires, un lot de polémistes ignorés et de diplomates sortis des cadres se ruait sur la malheureuse question tunisienne.
Tout ce qui, en 1870-71, avait crié que nous étions trahis par les chefs^ se coalisait instinctivement contre les gens qui avaient été les premiers mis en lumière par les événements de Tunis.
M. Roustan, qui avait été ce un diplomate énergique, soucieux de ne pas nous laisser envahir et déborder par les Italiens », n'était plus qu'un simple escroc du grand monde. On lecom-
parait à Jecker. Il avait mené la France aux désastres d'un nouveau Mexique pour gagner quelques millions avec lesquels il irait mener la grande vie.
Dans ce baquet de saletés, la bêtise le disputait à rinsolence, — insolence facile avec un homme qui venait de prendre le paquebot à Marseille et qu'on n'avait point attaqué — par une bizarrerie inexplicable — pendant les quinze jours qu'il était venu passer à Paris,
L'affaire tunisienne était « un vol compliqué d'assassinat », et rien d'autre.
En Tunisie comme au Mexique, — dit le journal'deM. Rochefort — « l'influence de la France est le prétexte », et dans lun comme dans l'autre pays « il s'agit de convertir en argent et en or français des bons souscrits par certains ministres peu scrupuleux à des personnages qui ne le sont pas davantage ».
Une feuille de chou considérait l'expédition de Tunisie comme une « aventure » qui a eu pour « origine et pour cause les âpres convoitises » de sociétés financières aux spéculations desquelles M. Roustan « tendait la main ».
Une autre concluait également que la guerre tunisienne était la résultante d'une « plaie toute financière venue de Paris » et inoculée à la Tunisie par M. Roustan.
Une autre y montrait l'œuvre de banquiers qui ont voulu faire un fructueux coup de Bourse sur les obligations tunisiennes.
Ces accusations, étayées de prétendues révélations, n'impliquaient pas seulement les responsabilités individuelles des hommes qu'elles prenaient à partie. Elles mettaient en cause la probité de la politique qui a déterminé Texpédition de Tunis.
M. Rochefort faisait remonter la pensée première d'une expédition en Tunisie à 1871. Un banquier d'origine allemande, et ayant de très grands intérêts engagés à Tunis, avait fait, à cette époque, des démarches auprès du gouvernement allemand pour obtenir son immixtion effective dans les affaires de la Régence. Mais on avait vu, à Berlin, de quelles charges hériterait le gouvernement qui se mettrait aux lieu et place du Bey, et on s'était refusé à appuyer les demandes du réclamant.
Le c< personnage qui a longtemps appartenu au monde diplomatique », et dont \ Intransigeant reproduisait» cette première révélation», aurait dû, disait judicieusement \q Temps, l'appuyer au moins d'une indication quelconque. Il lui suffit de poser le fait qu'il avance comme un axiome diplomatique.
Le « diplomate » faisait ensuite intervenir dans ses révélations l'emprunt français dont « le succès prouva, dit-il, que l'on pourrait tirer de la France bon nombre de millions ». Le banquier qui avait émis l'emprunt tunisien, songea alors à intéresser au sort des bons dont il était porteur le représentant de la France, M. Roustan.
Voici alors ce qui s'était passé : MM. Gambetta et Roustan — de connivence évidemment avec ce banquier — avaient formé une association dont le but était de faire tomber au prix du papier les obligations de la Dette tunisienne et « de les racheter ensuite pour quelques liards ». Mais comme jamais le Bey n'aurait eu les 200 millions nécessaires à leur remboursement, il fallait amener le gouvernement français à intervenir dans la Régence et à prendre ensuite à son compte le
payement des obKgatîons tunisiennes, préalablement converties en trois pour cent.
« Voilà pourquoi — s'écriait M. Rochefort — cinquante mille de nos soldats sont allés mourir là-bas d'insolation et de misère ! »
Tel est le canevas du drame qui avait été révélé à V Intransigeant et que ce journal publiait dans son numéro du 27 septembre sous le titre : Le secret de l'affaire tunisienne.
Sur ce canevas, il a été brodé une série de dessins variés. On voyait apparaître un ministre tunisien, Sidi-Mustapha-Khasnadar, que M. Roustan associait à la combinaison et qui dut abandonner le pouvoir en 1873, devant les découvertes compromettantes de la commission financière. Or M. Roustan n^a été nommé au poste de Tunis qu'en 1875, deux ans après la chute du « ministre prévaricateur ».
On nous montrait ensuite les menées politiques de M. Roustan, s'efforçant de déconsidérer les obligations tunisiennes et de leur faire perdre toute valeur, afin qu'elles se trouvent réunies entre les mains de « l'association », le jour où la France, débiteur solvable, eût été amenée à se
substituer au Bey de Tunis, « débiteur d'une incurable insolvabilité ». ^
Tous ces cancans, potins et bavardages diffamatoires peuvent en somme se résumer ainsi :
« M. Roustan est un simple boursicotier vé- « reux, un agioteur, un filou; et il a Jeté la a France dans une aventure déplorable pour se « faire des rentes. »
Or, je tiens à ce que ce livre ne paraisse point sans qu'une protestation, énergique au delà de toute expression, y demeure consignée.
A cette place^ je tiens à dire publiquement que de tous ceux qui ont vu notre jeune et courageux ministre à l'œuvre, personne n'hésiterait à le défendre, s'il avait besoin d'être défendu contre les éclaboussures qu'une bande de décrotteurs lui a jetée au >dsage. M. Roustan est un honnête homme ; M. Roustan est un diplomate de la bonne école et un patriote digne du grand pays de France qu'il représente.
Il y a longtemps — depuis le traité du 12 mai — que je considère sa mission comme terminée de fait ; et, en dépit de son autorité, il a les bras et les poings liés depuis ce jour-là. C'est à partir
du jour où sa politique a triomphé qull n'a plus été le maître.
Écrasé par la dictature brouillonne d'un Farre, M. Roustan n'est à mes yeux responsable d'aucune des sottises qui se sont accumulées en Tunisie depuis le traité du 12 mai : retrait des troupes pour les mener à la parade douloureuse de Marseille; refus d'occuper Gabès, Sfax et Djerba en juin; refus d'envoyer des renforts avant les élections ; refus de confier l'expédition à un général en chef ; besoin absolu de tout diriger de Paris, de tout désorganiser, de tout détruire dans l'armée, etc.
N^est-ce pas du 12 mai que datent les difficultés, les mécomptes, les erreurs, les maladresses et les absurdités de toute sorte?
Alors que des voyageurs de cabinet et des politiciens d'antichambre bavent sur l'œuvre de M. Roustan et sur notre représentant à Tunis, je dis, moi, qui ai vu M. Roustan à l'œuvre, à Tunis, que M. Roustan est un honnête homme, et, je le répète, un diplomate patriote, un vaillant Français.
L'opinion publique a fait justice de ses accusa-
leurs, et il n'a que faire, lui, de mon modeste témoignage.
Je le lui envoie néanmoins, parce que ma conscience révoltée me commande de le défendre publiquement.
Je suis certain que ce souvenir le touchera d'autant plus, qu'il est celui d'un passant qui ne lui a jamais rien demandé, — pas même le délicieux Nicham-Ifticar !
I. — Les paquebots de Marseille à la côte d'Afrique. — Compliments à la (k>mpagnie transatlantique. — Le revers de la médaille. — Malédictions des passagers. — Désordres réparables. -- Tabarka. — Bizerte. — Brûlons Carthage. — Arrivée à la Goulette . 1
IL — Débarquement. — Arrivée à Tunis. — L'aspect des rues. — Bizarrerie des costumes. — Les femmes tunisiennes. — Soldats du Bey. — Gendarmes et capitaines 10
m. — Notes sur M. Roustan. — Son histoire est celle de la question tunisienne. — Résumé qu'il ne faut point perdre de vue. — M. Maccio et les Italiens. 22
IV .— Les hOtels. — M. Bertrand. — Histoire de M. Bertrand. — La concurrence. — Le Grand-Hôtel. — Étonnemenrt des Parisiens. — Servantes locales. — Menus locaux. — Le poulet. — RéminiscencQ d'Esope. — Les cafés. — Café du Cercle» — Café Y.
— Café Z. — Café Kroumir. — Promesses pour l'avenir. — Giardino Paradiso. — Les confiseurs. — Le grand genre. — Verdier et fiignon à Paris; Boni-epaux et Montelateci à Tunis. — Emplettes beylicales. — Monnaie du Boy . 37