‹ Les Français à TunisChapitre 28 sur 34 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Retour à Tunis. — Situation nouvelle. — Troisième expédition nécessaire. — La ville à prendre. — Kairouan. — Le seul coupable.

Me voici revenu à Tunis. La température ne varie pas ; mais trois semaines s'étant écoulées, la situation politique a singulièrement changé.

Aux objurgations des gens sages qui lui demandent d'occuper Tunis, et de pallier le retrait inepte des anciennes troupes par un emploi démonstratif des troupes nouvellement envoyées de France, l'être malfaisant qui trône encore au ministère de la guerre répond par des fins de non-recevoir.

Il ne s'agit plus seulement d'occuper Tunis, il faut reconstituer les brigades qu'on avait organisées dans le pays des Kroumirs, et s'apprêter

à faire un mouvement dans la Tunisie intérieure, garder le Nord, garder la vallée de la Medjerdah, tenir la côte orientale sous le sabre, et faire partir de tous ces points des colonnes convergeant sur Kairouan, la ville sainte, afin de frapper l'insurrection qui se développe au cœur même du pays musulman. La prise de la ville sainte, où 'dort, sous les dalles de la grande mosquée, le barbier du Prophète, est l'objectif nouveau. Dans toutes les guerres imaginables, il y a toujours une ville à prendre, pour la piller ou pour la brûler, pour produire un effet moral ou pour effacer les vestiges même d'une race. Pour Napoléon, c'est Moscou ; pour les Barbares, c'est Rome ; pour les Allemands, Paris ; pour les Romains, Carthage ; pour les cinquante mille hommes que nous devrions avoir dans ce pays, c'est Kairouan.

Le ministère de la guerre le sait, et il envoie si peu de troupes qu'on jurerait qu'il est payé par les pires ennemis de la France pour préparer notre désarroi. On assure que tout cela va changer. Espérons le, ômonDieu ! Mais quelle triste chose qu'un pays gouverné par des hannetons ! Tout s'y fait

à la diable, sans méthode, sans réflexion, au dernier moment, parce qu'on s'est ravisé, parce que les gens compétents réclament, parce que les gens compétents deviennent pressants.

Voilà une campagne qui avait été menée bravement par nos troupes, et sagement couronnée. Le traité de Kassar-Saïd, traité qui consacrait en Tunisie la suprématie de la France, le succès de notre influence sur Tenvieuse Italie, nous obligeait à occuper le pays un an ou deux pour assurer son exécution, réorganiser les services administratifs de la Tunisie, Farmée, les finances, protéger le commerce et habituer l'Arabe des plaines à cet état de choses nouveau dont il n'eût point souffert. Les populations tunisiennes sont tellement volées par les beys qu'un percepteur européen, sage et intègre, leur apparaîtra comme l'envoyé direct de Mahomet.

Nous pouvions consacrer de longs mois à l'œuvre de pacification et de civilisation de ce pays, voisin et tributaire du nôtre, y employer de nombreuses intelligences, de gros capitaux, ces deux facteurs élémentaires de la fortune publique.

Aossitôt le mauvais génie est accouru.

Il a soufûé sur la nuque de Farre, et Farre est devenu plus hanneton que jamais. Pour avoir sa « Rentrée des Troupes », à la façon de l'Empire, il rappelle toute l'armée de Tunisie. Aussitôt les troupes parties, les Arabes se révoltent. Et comme ils ne voient rien venir de bien inquiétant à la suite de leurs exploits premiers, ils continuent; ils développent l'insurrection. On persiste à leur envoyer quatre hommes et un caporal, alors qu'il faudrait de l'artillerie et de la cavalerie. Alors la Tunisie pillarde se met en branle, et nous voilà avec une guerre d'Afrique sur les bras, guerre aussi complète que celles de Bugeaud en Algérie.

Constatons que nous avons eu trois expéditions au lieu d'une, par la faute de nos maîtres :

1* Celle des Kroumirs ;

2** Celle de la marine, à Sfax, Gabès et Djerba;

3** Celle de Kaîrouan.

Sans compter les combats de la Medjerdah, autour du Kef et autres.

Je ne suis pas de ceux qui s'étonnent bruyamment de voir les choses durer si longtemps.

Une guerre en Orient est interminable. L'Arabe est tenace. Il fuit devant le fusil Gras, et tire de loin. La bataille rangée à la mode européenne n'existant pas en Afrique, on ne saurait prévoir la fin de cette lutte. Mettez 400,000 Allemands contre 400,000 Russes, vous pourrez prévoir la date à laquelle les hostilités cesseront, au besoin faute de combattants.

Mettez 50,000 Français contre 50,000 Arabes en insurrection, vous ne pourrez dire où ni quand sera la victoire.

Il n'y a pas de victoire. C'est une correction constante à coups de fusil, de ceux-ci par ceux-là. Mais à mesure que ceux-là canardent, ceux-ci fuient à toute vitesse vers le désert. Et chaque jour voit recommencer ce combat de la batterie ou des fusils perfectionnés contre des fantômes blancs, qui s'agitent en brûlant de la poudre et disparaissent perpétuellement pour revenir deux jours après.

Le pis est qu'en France, je le vois par la lec-

ture desjoornaux de toute nuance, on s'énerve et on accuse tout le monde de ces lenteurs.

Dans notre pays, quand on n'apporte pas au peuple les clefs de Sébastopol sur un plateau, on est perdu.

Peu importe à ce peuple orgueilleux de Paris, je ne parle que de celui-là, car le peuple de la France, heureusement, attend avant de juger, que les clefs de Sébastopol aient coûté la vie à trente mille pauvres soldats, morts de misère, de fièvre et de froid dans les glaces delà Crimée. Il a les clefs, il peut se dire vainqueur, il est fier, il est content.

Il est bête.

Mais que si vous lui faites traîner son expédition de Tunisie un peu plus que trois mois sans remporter des victoires, chaque soldat qui attrape la fièvre typhoïde ou la dyssenterie est un martyr, chaque général qui ne tue pas cinq mille Arabes par jour est un traître, et M. Roustan, devenu le bouc émissaire de toute cette « sinistre équipée » —(avec des triomphes bruyants c'eût été la « glorieuse expédition » ) est accablé de brocards, d'injures, d'insultes.

Les plos niais s'écrient :

— Quand on se met dans ces machines-là (lisez : quand on fait des expéditions de ce genre), il faut vaincre ou ne pas s'en mêler 1

C'est une variante de : Vaincre ou mourir.

Adorables théoriciens, qui conduisent les armées du coin de leur feu, à BatignoUes ou aux Ternes, — d'où ils ne sont jamais sortis que pour aller voir la revue à Longchamps !

Cette expédition de Tunis a pourtant mis à nu toutes nos plaies.

Depuis 1870, on n'a rien fait.

Depuis 1870, on n^a enregistré aucun progrès.

Depuis 1870, nous sommes toujours aussi enchaînés à l'intendance, au génie, aux services administratifs, à une foule de routines scandaleuses, comiques, si elles n'étaient trop souvent tragiques.

Depuis 1870, pas un ministre de la guerre n'a pu nous donner une armée.

Voilà ce qu'il faut dire en levant les bras au ciel; mais est-ce par la faute de M. Roustan?

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