CHAPITRE VI
Tunis bien gardé par les généraux du bey. — Questions pendantes. — La musique à la Résidence de France.
Par les grandes chaleurs de Tété que nous traversons en ce moment, Tunis dort dans la journée.
Le soir, toute la population des Juives est dehors, pilotée par les pères, les frères et les maris. Ces messieurs, de blanc et de jaune habillés; ces grosses dames, dont la tenue mirifique étonnerait les abonnés mêmes de l'Opéra, prennent le frais et promènent par la ville leurs corsets roses, bleus et rouges, brodés et emberlificotés, leurs pantalons transparents et leurs bonnets pointus.
Les jeunes gommeux tunisiens exécutent de leur côté un Persil consciencieux sur la Marine, àTheure du crépuscule. Us sont élégants. Leurs
bas blancs, leurs souliers vernis et leurs fez enturbannés de soie, leurs vestes bleues ou vertpomme, leurs chlamydes soyeuses reposent de la saleté de TArabe.
Ce qui modifie Taspect de la ville, pour qui Ta vue déjà il y a quelques mois, c'est la circulation incessante des bons soldats du Bey, à pied ou à cheval, armés de fusils à piston ou de sabres de bois. Il n'est pas rare de voir quatre hommes conduits par un général tunisien. Oh ! ils ont à faire, les généraux tunisiens. Les voilà en passe de gagner leur solde à la sueur de leur front. A mon premier voyage ici, je n'en avais pas tant vu.
Pourquoi ces patrouilles incessantes, car elles sont incessantes et lentes, à la manière des patrouilles de marins dans les ports militaires? C'est que le Bey craint un soulèvement des habitants de Tunis contre les Français? Non. Il n'y a eu d'ailleurs à redouter pendant un instant que le fanatisme de la population arabe de Tunis. Car les messieurs bien habillés, les jeunes gens aux belles chlamydes et les gros négociants aux jolis souliers vernis ne demandent que la pro-
tection française. Ils savent que leurs affaires n'en iront que mieux.
Mais ce n'est ni à cause des Tunisiens, ni à cause des Arabes, que le Bey fait promener son stock de militaires dans les rues de Tunis. C'est à cause de la grande affaire, de la mystérieuse affaire. Il paraît qu'il y avait une mystérieuse affaire. Figurez-vous que ces gaillards d'Italiens avaient organisé une Saint-Barthélémy des Français pour le 14 juillet de cette redoutable année 1881! Noirceur sans pareille. A l'heure précise où les lampions allaient s'allumer, le couteau de chaque Italien devait briller dans l'ombre et découper au moins un Français!
Admirable sujet d'opéra pour un Meyerbeer futur! FeuMaccio eût joué Saint-Bris; et Nevers « ce guerrier généreux » qui ne veut pas tremper dans l'affaire, eût été représenté par le Bey. On voit le Bey s'écriant :
Et parmi tant d'illustres aïeux Dont la gloire ici m'environne, Je compte des soldats (et quels soldats!) mais pas un assassin!
Toujours est-il que le Bey a mis toute son armée sur pied ce jour-là, et qu'il n'y a rien eu.
On a reconnu d'ailleurs que toute cette histoire avait été imaginée par les amis des Rubatlino, des Maccio et autres désappointés de la colonie italieuAe, mais que la masse des Italiens n'avait jamais songé à rien de semblable. Ils sont d'ailleurs passionnés en ce moment par le théâtre dont j'aurai à parler, qui joue la Principessa di Bagdad,
Telle fut la mystérieuse affaire du 14 juillet.
Mais] où en sont les Italiens? Où en est M. Read? Que fait M. Read? Où en est l'affaire de l'Enfida? Que devient l'affaire du chemin de fer de Tunis à Sousse? Avons-nous obtenu par cette expédition contre les Khroumirs, par ce traité du Bardo et par l'envoi subséquent de 50,000 hommes allant sur Kairouan ce que nous souhaitions d'obtenir, à savoir : la protection de nos intérêts et de nos nationaux, la prépondérance légitime de la France en Tunisie, où les capitaux les plus considérables sont engagés par des Français?
En ce qui concerne les Italiens, j'ai pu me convaincre que leur dernière espérance s'est évanouie avec M. Maccio. Le cuirassé Maria-Pia
représente quelquefois à la Goulette les prétententions italiennes, mais aujourd'hui que toute la correspondance diplomatique est entre les mains de M. Roustan, l'opiniâtreté des péninsulaires déconvenus ne se manifestera plus que par de petits actes, — et de loin en loin, par de mesquines taquineries.
C'est ainsi qu'ils donneront six sous, chiffre important, à des râcleurs de violon pour jouer YInno à Garibaldi pendant qu'un piano mécanique exécutera les Cloches de Comeville, • Je crois que l'antagonisme platonique est le seul auquel ils soient dorénavant condamnés.
Ils ont toujours leur service postal Rubattino par la Sicile. Mais ce service ne prend déjà plus les lettres de France que par exception. Les postes et télégraphes, qui sont français, ont été fusionnés aussitôt après la campagne, et un magnifique bureau leur a été loué sur la Marine.
M. Read a, comme on dit, mis de l'eau dans son vin, et il parait s'accommoder assez volontiers d'un modus vivendi qui ne rencontre chez le Bey que satisfactions, remerciements perpétuels et enchantements. Certes, on n'en peut
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dire autant du gouvernement anglais, qui passe son temps à répondre aux questions sans cesse renouvelées de plusieurs lords, qu'on dirait payés pour faire cette campagne excessive, et sur la portée de laquelle le gouvernement anglais ne se trompe pas, assurément.
Mais nous connaissons, nous autres Français, l'esprit étroit de cette nation, dont la devise pourrait être : Tout pour moi. Dès qu'elle annexe un Gibraltar, une île de Malte, ou une île de Chypre, c'est en vertu d'une théorie qui se désigne chez elle sous le nom de théorie n* 1 .
Dès qu'un peuple voisin s'occupe de ses propres affaires et les débrouille un peu activement sans . lui demander conseil, vite des réclamations ! C'est la théorie n* 2, qui dit tout le contraire de la première.
Puisqu'on connaît la douce manie de ces fils d'Albion, il faut les laisser s'agiter, ou leur répondre par le mot de ce ministre d'un roi de France, bien placide cependant, mot caractéristique, bref, peu diplomatique, mais dont Cambronne, ce ministre et M. Zola ont su faire quelque chose.
L'affaire de TEnfida est à peu près réglée dans le sens du bon droit et à notre profit. Le Bey Ta renvoyée devant un tribunal du rite maléchite, qui repousse, contrairement au rite hanéfite, le droit de cheffaâ invoqué par le juif Lévy. Le jugement n'est pas encore rendn, mais tous les membres du tribunal ont déclaré déjà individuellement que la cause était gagnée.
Les travaux du chemin de fer de Tunis à Sousse sont définitivement concédés par le Bey, en dépit des tiraillements d'autrefois. On va étudier le chemin de fer de Bizerte, et les Français comptent sur l'énergie de M. Roustan pour que ces chemins de fer nj soient pas comme ceux de M. Albert Grévy , toujours dans les dossiers.
Le Crédit foncier tunisien ne se fera probablement pas, à la suite des récriminations assourdissantes des intransigeants. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? C'est à coup sûr un mal, car c'eût été là le moyen de faire entrer davantage encore les capitaux français dans la Tunisie et de les rendre propriétaires du sol. Les Anglais n'y eussent pas manqué. Mais notre gouvernement,
toujours timoré, s'arrête devant le mot de « Tripotages financiers » , qu'il suffit d'écrire dans notre pays pour ébranler net le gouvernement.
C'est vite écrit. Maintenant il faudrait expliquer ce qu'on entend par là, préciser et prouver quelque chose.
Passons à Tétat d'esprit du Bey Mohamned-eL Sadock. Celui-là peut dire qu'il est le plus heureux des hommes. Il a bien protesté contre le traité de Kassar-Saïd, mais c'était pour la forme.
— Que vouliez-vous que je fisse pour annoncer la chose au prince des croyants î disait-il bonassement à quelqu^un.
Sa protestation platonique une fois exhalée, il a respiré tout à fait à l'aise et s'est mis à exécuter ledit traité avec une bonne volonté parfaite. Il est en ce moment à la Goulette, heureux comme un prince qui sent qu'un bras fort protège sa couronne, que les intrigues musulmanes — il le sait aujourd'hui — allaient lui enlever, avec la vie probablement. Mais il est entouré de quelques canailles, qui soulèvent en ce moment même les tribus de l'intérieur de la Régence contre nous, et qui vont nous forcer à recom-
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mencer la campagne, si les insurrections conli^ nuent, comme c'est probable.
Délivré du joug de Gonstantinople, le Bey s'est empressé d'enlever le nom du Sultan de ses pièces de monnaie, ce qui a produit dans la population tunisienne, fière de son autonomie, un excellent effet.
Il disait dernièrement à un fonctionnaire français :
— Les temps que m'a prédits Roustan sont arrivés, et je n'y croyais pas. Me voilà bien tranquille, et bien plus heureux qu'avant, pourvu que cela dure!
Les arabes pillards, profitant de l'imbécillité de notre ministre de la guerre, vont malheureusement venir troubler cette quiétude.
Dimanche pour la première fois, la musique du 27* bataillon de chasseurs à pied est venue jouer devant la Résidence de France.
Il faut dire que l'uniforme français est aimé à Tunis et à la Goulelte ; il n^a jamais produit dans ces deux villes l'effet provoquant dont parlaient volontiers les Italiens. Au contraire.
De la Manouba, où se trouve le camp définitif
du général Logerot, les officiers de tout grade viennent se promener à Tunis. Il y a des chirurgiens de l'armée en permanence, pour le service de l'ambulance de la Goulette, qui entre parenthèses n'a pas un drap de rechange ( vive l'intendance ! ) et tout se passe le mieux du monde.
Donc nous avons eu la musique des chasseurs.
C'était une innovation. Jamais une musique militaire n'a joué à Tunis depuis l'antiquité, — qui s'y connaissait peu.
Les chasseurs sont arrivés par le chemin de fer, à sept heures, — une heure avant le dîner tunisien. On leur avait préparé une petite enceinte avec des pieux et du fil de fer, devant la Résidence. Tout le « Tunis des premières » était là, comme on pouvait s'y attendre.
Le programme, quasiment historique, était ainsi composé :