CHAPITRE V
La porte espagnole. — Illusion d'optique. — Décor d'opéra. — La ville arabe et la ville européenne. — Les maisons françaises. — La résidence de France.
Que voit-on à Tunis , quand on arrive dans la ville? Quelle est la perspective générale? A quoi cela ressemble-t-il ? Les rues ont-elles un aspect mouvementé? Sont-elles tristes? Sontelles gaies?
Autant de questions auxquelles il est aisé de répondre par une analyse sommaire de ce qu'on voit en arrivant à Tunis.
La Marine, ou promenade européenne, dont j'ai déjà parlé , commence à l'extrémité du lac pour finir à la porte espagnole, qui est comme le décor d'opéra derrière lequel grouille Tunis. Cette porte est gracieuse, élégante , originale, — tout juste assez pour être espagnole. — Une inscrip-
tion en arabe, placée sur le fronton de cet arcde-triomphe, marque la date de sa restauration. Elle commandait autrefois la circonférence des fortifications de Tunis. Ces murailles furent démolies il y a quelques années pour élargir la ville, ou du moins permettre aux Européens de construire autour de la ville les maisons qu'ils avaient projetées.
Les groupes les plus inattendus circulent sous cette vaste porte, oîi s'engouffrent les tourbillons de poussière que le sirocco chasse devant lui.
Ce ne sont que marchands d'allumettes , de fils, de pointes, d'oranges, de citrons, de jasmins. Le Maure, ou marchand citadin de la Tunisie, aime autant que l'Arabe des sables, le jasmin en bouquet. C'est, en cette saison-ci, un triomphe véritable pour tous les jeunes moricauds qui vendent les jasmins.
La fleur blanche qui fait fureur à Tunis dégage une odeur particulièrement fade, insupportable. Les gens du bon ton la paient deux sous le bouquet. Ils la placent au-dessus de leur oreille. Ils aspirent ainsi, indirectement^ le parfum du jasmin sans y penser.
Une fois la porte franchie, on aperçoit deux rues assez bien amorcées sur la place, au coin du consulat d'Angleterre. On croit que ces rues conduisent quelque part, dans la ville, qu'elles sont même les deux artères principales de la ville pour monter aux mosquées, à la kasbah, au palais des beys, Dar-el-Bey, aux marchés, souks ou bazars.
On avance avec assurance. Surprise complète.
Les rues tournent court ; deux pâtés de maisons se dressent devant vous, et là où vous vous imaginiez qu'une ville commençait, la ville est finie. C'est l'immense village arabe, le Tunis authentique qui se révèle. Quelques originaux auront bâti les maisons de l'avancée, qui font croire à des rues, et à un ordre quelconque dans le percement d'icelles. Il n'y a rien, qu'un tas de bicoques, au travers desquelles serpentent affreusement ce que vous preniez pour deux rues. C'est le commencement du labyrinthe, de la toile d'araignée, des catacombes arabes, à ciel ouvert, dans lesquelles le fil du peintre Robert serait aussi nécessaire qu'un flacon d'eau de Cologne de chez le vrai Farina.
Entre toutes les maisons modernes qui frappent l'œil du voyageur, la plus belle est celle du Consulat de France, aujourd'hui la Résidence.
C'est un véritable palais, et j'ajouterai que le palais occupé par M. Roustan est ce qu'il y a de plus hospitalier à Tunis.
Le bâtiment est carré, à hauts plafonds, dallé de mosaïques et meublé fort élégamment. L'antichambre donne accès à la salle de billard. De cette vaste salle on pénètre, à. droite, dans un grand salon , à gauche , dans le cabinet de M. Roustan, où se dresse une magnifique coupe offerte en mars 1881, à notre représentant par la colonie française de Tunis, pour le remercier de son attitude énergique.
La salle à manger est grande et belle. Toutes les fenêtres de chacune de ces pièces ouvrent sur un jardin de vastes dimensions, planté d'arbres tropicaux et de fleurs odorantes . Les hôtes du Consulat ont passé dans ce jardin de charmantes heures.
Sur le perron de la Résidence, deux ou trois janissaires, entièrement vêtus de blanc, avec une belle écharpe multicolore, en soie, autour du
corps, et le fez de Tislam sur la tête, montent la garde et reçoivent les visiteurs, font passer les cartes au ministre français.
L'un d'eux accompagne parfois, sur le siège, le cocher ministériel. C'est l'usage adopté par tous les consuls en Orient, du reste, et cette garde d'indigènes triés sur le volet, bien appointés, leur est toujours très fidèle. Tunis a malheureusement traversé des périodes émouvantes, où M. Roustan eût pu mettre à Tépreuve le dévouement de sa garde, car il fut un temps où la fureur des Italiens n'a plus connu de bornes.
M. Roustan sortait pourtant dans son coupé, comme d'ordinaire. Un soir, au coucher du soleil, on tira un coup de fusil sur sa voiture. Le coup n'a touché personne, et Thomme qui avait tiré n'a jamais été retrouvé.
Le palais de la Résidence de France est déparé, je le déclare, par un horrible drapeau en fer blanc, qui sert de girouette, et aussi de thème à plaisanteries. On devrait bien enlever cette mécanique et la remplacer par un pavillon en laine aux trois couleurs nationales.
Les consuls d'Angleterre, dltalie, des Etats-
Unis, ont pour habitation des maisons assez confortables. 11 y a encore sur la Marine deux ou trois belles constructions modernes qu'un prince tunisien a imaginées pour employer l'argent qu'il avait extirpé à son peuple. La Société Marseillaise, les Transatlantiques, la Poste et le Télégraphe, le Grand-Hôtel, le Crédit Lyonnais, et plusieurs magasins de nouveautés à l'instar de Paris, forment en deçà de la porte espagnole un ensemble tout à fait européen. Au milieu de la .Marine, un petit square , autour duquel se tiennent les horribles berlingots fastueusement dénommés fiacres dont j'ai déjà parlé, complète l'illusion. Sans le soleil, qui fait marquer au thermomètre 42 degrés à Tombre, on se croirait sur les boulevards de Port-Royal ou des Gobelins, alors qu'ils étaient en percement, tout déserts et pleins de moellons.
C'est que le Tunis européen ne fait que commencer à sortir de terre.