‹ Les Français à TunisChapitre 6 sur 34 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le café Maure. — Dédain des Européens pour la musique arabe. — Les artistes. — Les boissons. — Rêveries musicales. ^ Entre deux lanternes. — Les ruftians. -^ Population bizarre.

L'une de mes distractions de chaque soir est le café Maure, qui se tient dans la rue, sur la Marine, entre huit et dix heures et demie. L'ameublement de cet établissement est simple : quelques chaises rangées en demi-cercle. Et sur cinq tabourets, cinq musiciens assis, les jambes croisées.

Au charivari endiablé que font ces cinq hommes, éclairés par quelques* lanternes énormes, montées sur des manches qui sont fichés en terre, les Arabes du peuple accourent. Pour quelques caroubles^ comme qui dirait pour un sou, ils ont droit à une chaise et à un grand verre plein d'une boisson bleuâtre, indéfinissable et détestable, que je refuse depuis que j'y ai goûté.

Le gérant (un Bédouin tout bronzé à culotte courte) me connaît bien, car je viens chaque soir écouter sa musique. Je m'asseois au milieu des Tunisiens du peuple et des petits marchands, qui sont bouche béante devant les joueurs de musique.

La contemplation de ces cinq bonshommes fait ma joie, dans ces soirées interminables de la vie tunisienne.

Celui qui occupe le tabouret du milieu est le joueur de violon, le directeur, le chef d'orchestre, exécutant lui-même; il racle la mélodie sans repos ni trêve, avec un fatalisme qui désole. C'est un jeune Juif très-brun, aux moustaches noires, aux yeux d'émail, assis en tailleur et tenant d'une main son violon posé sur sa cuisse. Pendant que de l'autre il dirige l'archet en tous sens, ce capellmeister en plein vent regarde les choses et les hommes qui sont autour de lui, avec une indifférence magnifique. Son archet court et frotte les cordes d'un mouvement automatique. Une mélopée indescriptible sort de là. C'est une plainte en mmewr à ritournelles consécutives, qui n'affecte un rythme que pour le rompre aussitôt,

tomber dans une cadence plus molle, et reprendre le rythme premier.

Les yeux du violoniste marchent toujours, regardant à droite, à gauche, de nouveau à droite, de nouveau à gauche, avec la mathématique précision d'une poupée à ressort. On dirait une horloge à tête de bois, fabriquée dans la Forêt Noire et enjolivée à Nuremberg. Chaque soir je le revois à la même place, dans la même posture, raclant la même chanson, roulant les mêmes yeux sur l'assistance et sur les étoiles. Il est comme une statue froide et résignée du fanatisme musulman, qui aurait des yeux en porcelaine.

A sa gauche, deux horribles musiquettes , un rebab et un second violon l'accompagnent. Les instrumentistes sont deux bonshommes à barbe grise, qui chantent en grattant et en frottant.

A droite, deux autres vieux, non moins barbus et non moins blancs, mais d'un blanc sale, frappent à coups de pouce et à coup de poing sur deux tambours, l'un très étroit, en tambour de basque, l'autre en forme de poire, qui a une peau sourde et des éclats de gong chinois. L'ensemble de ces cinq instruments forme l'accom-

pagnement d'une chanson que les vieux tambourineurs hurlent à plein gosier. Ils en improvisent eux-mêmes les paroles, sur un air qui ne varie jamais, et qui tient à la fois du vagissement de Tenfant et de la czarda hongroise. On entend les éclats de voix des hurleurs et les batteries grondantes, à contre temps, des tambourins, de l'extrémité de la Marine jusqu'au bord du lac.

Les Européens dédaignent le café Maure, le seul original qui soit à Tunis, et affectent de trouver ses rapsodies insupportables. C'est moins insupportable, à coup sûr, que les ignobles pianos-mécaniques , orgues de barbarie et autres instruments venus d'Italie, manipulés par des Italiens et qui sont à Tunis outrageusement tolérés par l'autorité locale. Il n'est pas de rue, de maison, où l'on n'ait les oreilles écorchéespardes Trouvère fdiux, des Cloches deCornevillehoiienses, des Lucie de iamermoor piaillardes et bâtardes.

Le café Maure, au moins, n'a pas de prétentions. Il offre aux Européens un sujet d'étude singulier et toujours intéressant. L'audition de la mélopée arabe, la contemplation des tètes sou-

vent hideuses, parfois curieuses, toujours originales, de la foule attentive aux moindres allusions des chanteurs cuivrés et hirsutes, fait rêver aux descriptions de Gautier et aux peintures de Delacroix ou de Regnault.

C'est rOrient tout net, avec son cadre et ses personnages légendaires.

Autour des grosses lanternes qui éclairent cette scène quotidienne, se trouvent les ruffians, guettant l'Européen, le Français surtout, dont la réputation de conquérant du sexe est depuis longtemps venue jusqu'à Tunis.

Depuis l'arrivée des officiers, les ruffians, ^qui n'étaient que trente ou quarante, sont devenus cent. Ce sont pour la plupart des Maltais ou des Biskris, sorte de métis arabe. Il y en a de jeunes, il y en a de vieux, ce qui prouverait que la carrière est ouverte à tous les âges. Ils ont presque tous une lanterne à la main, comme Diogène, et comme le philosophe grec, ils cherchent un homme. L'un d'eux est gendarme du Bey. Un autre est adjudant-major !

Ils se glissent derrière nous, et nous glissent à l'oreille les propositions les plus affriolantes.

C'est au quartier juif qu'ils aspirent à nous conduire, ou dans les rues obscures de la ville arabe, sous les jalousies des demoiselles siciliennes , dont la vertu est, paraît-il, aussi facile à Tunis que celle des juives.

Je reparlerai de ces messieurs et de ces dames.

Si Ton me demande pourquoi ces cicérones portent à la main des lanternes en toute saison, et par les plus beaux clairs de lune, je dirai que Tunis ne possède le gaz que pour la forme. Le Bey a autorisé rétablissement d'une usine. Il autorise même les habitants de Tunis à se servir du gaz de cette usine, moyennant finance.

Mais lui, pour éclairer sa capitale, il n'en use pas.

C'est l'histoire du pâtissier. Il vend des brioches, mais il n'en mange jamais.

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