CHAPITRE VIII
Le théâtre à Tunis. -— Giardino Paradiso, — La troupe italienne. — // Poeta e la Gantante, — High-life tunisien. — Ruines de l'ancienne salle. — // conte di Monte-Cristo, — Pourquoi l'on parle italien. — Projet d'un novateur.— Les Folies-Tunisiennes. — Une troupe digne de ce nom. — Avis aux dames artistes.
Qui donc m'avait dit qu'à Tunis le théâtre n'existait pas ? C'est une erreur.
Sur la Marine, presque en face de la résidence de France, se dressent les bosquets (arbres authentiques, rien du palmier en zinc) de l'établissement théâtral le mieux fréquenté qui soit. Il a été baptisé par son propriétaire Giardino Paradiso. C'est tout dire.
Moyennant un franc, versé sur le comptoir de l'honorable Italien qui le dirige, et qui est aussi limonadier pendant les entr' actes, on peut]assister à la comédie, au drame, à l'opérette, à tout ! Car le Giardino Paradiso joue tout.
La même troupe peut exprimer, dans la langue du Dante, les sentiments les plus divers, avec ou sans musique. Il y a évidemment un poète dans la troupe , ou tout au moins un traducteur {traduttore tradittore), car j'ai vu jouer hier la Principessa di Bagdad , de Alessandro Dumas junior ; je dois avouer que la comédie était si profondément adaptée au genre tunisien par le descendant de Torquato Tasso, que je n'y ai compris goutte. Avant-hier on jouait // Poeta et la Gantante^ quelque chose comme une pièce dramatique du Gymnase , au temps où le Gym* nase jouait encore des pièces. Demain on com* mence Monte-Cristo, drame de Alessandro Dumas (il padre), lequel drame va durer quatre soirées, ni plus ni moins qu'au temps jadis au Théâtre- Historique.
Tout cela se joue sur une scène grande comme celle des défuntes Folies-Marigny. Le public est dans le jardin, fraîchement à l'ombre de grands arbres, et jamais il ne viendra à l'idée d'un entrepreneur d'amusements tunisiens, de bâtir un vrai théâtre, c'est-à-dire une salle fermée. Le Giardino Paradiso a l'avantage d'être un petit square. On y
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vient fumer le soir, et boire de la limonade en écoutant la comédie.
On écoute ou Ton n'écoute pas. Cependant, je dois dire que la colonie italienne , grande et petite, pauvre ou riche, formant à peu près toute la clientèle de l'établissement , le recueillement est de rigueur. Aux premiers rangs s'étalent les toilettes des jeunes dames et demoiselles du high-life italien, en permanence à Tunis. Les toutes belles font toilette pour venir au Giardino Paradiso, et on se croirait, pendant l'entr'acte, au concert Besselièvre (Dieu ait son âme), que nous avons connu si fringant.
La foule des Piémontais, terrassiers, rouliers, maçons italiens, portefaix siciliens et camelots napolitains de tout âge et de tout sexe, occupe les chaises du bas, les places à dix sous, sur les côtés, et boit les paroles des artistes.
Autrefois, paraît-il, il y avait un théâtre à Tunis. Mais comme tant d'autres, il a été détruit par un incendie. On en voit les ruines non loin du Giardino Paradiso. Dans ces ruines s'est installée une baraque foraine qui joue aussi la comédie, mais avec tous les désavantages de la
baraque quand elle veut lutter contre le vrai théâtre.
Il n'était encore venu jusqu'à présent à l'idée de personne de construire une scène où l'on parlât français. Celle du Giardino était née des besoins d'une population italienne nombreuse, très assidue aux spectacles de tout genre, par hérédité. Panera et cir censés l
Or j'apprends qu'on va installer ici les Folies- Tunisiennes. D'un autre côté, un industriel a l'intention de faire un véritable jardin-théâtre avec tous les charmes des Edens à la mode.
Nous y reviendrons au chapitre des spéculateurs faméliques. -
« Ce que la masse de la population française demande évidemment, ce que la présence toujours plus réelle d'un corps d'armée miné par l'ennui exige, me disait hier l'un des novateurs ci-dessus, c'est une troupe théâtrale, avec des hommes qui chantent et des femmes qui piaillent. La moyenne des Français adore ça, et vous verrez bientôt, je l'espère, la foule se presser au beuglant tunisien que j'ai l'intention d'édifier sur les ruines même de l'ancien théâtre.
On y entendra M"" Clara, Malvina, Nana,.
Camélia et autres artistes en a, dégoiser aux voyageurs, aux touristes, aux officiers, sousofficiers, soldats et marins en permission de dix heures : J'ai quéqu* chose dans l'œil, La Chaussée Clignancourty II n'en faut plus, ou Je suis la chérie à Gustave. Au besoin, je pourrai composer des chansonnettes d'actualité : les Adieux de Mustapha, la Douleur de Mohammed, Un Bey pour rire. Allons tous à la Goulet te, etc. Ce sera charmant. »
Ainsi parla l'un des novateurs, le moins artiste et le plus pratique peut-être !...
Que les mânes du Bœuf-à-l'Huile, ci-devant rue Soufûot, lui soient propices !