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CHAPITRE II

Etat Religieux : L'Eglise catholique. — Etat Moral: Les sentiments des Franco-Canadiens.

Après avoir exposé les diverses phases de la lutte politique entre les Français et les Anglais, l'étude qui s'impose par ordre d'importance est celle de l'Eglise catholique. La religion est, en effet, le facteur moral qui a le plus contribué à la formation du peuple canadien français. C'est elle qui l'a défendu, soutenu, discipliné, et qui a lutté jusqu'ici victorieusement contre les Anglo-Saxons pour le maintien de son esprit et de ses traditions.

La défaite de la France, consacrée par le traité de Paris, privait la colonie de l'élite intellectuelle qui avait été l'âme de son organisation et de sa résistance. Sans doute, tous les nobles et la plupart des négociants ne l'ont pas quittée, comme on l'a dit à tort. Il en est — on les a comptés — qui restèrent ; leur nombre cependant eut été insuffisant, pour réconforter et diriger les paysans trop pauvres, pour faire les frais du retour, ou trop peu instruits, pour prendre les initiatives hardies qui devaient imposer l'amélioration de leur sort et le respect de leurs croyances. Cette tâche, le clergé catholique l'assuma.

Déjà, à la fin de la domination française, il était assez

influent pour faire reconnaître par les capitulations de

Québec en 1759, de Montréal en 1760, par le traité de Paris

en 1763, le droit pour les vaincus de professer et d'exercer

librement leur culte conformément aux rites de l'église

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romaine et dans les limites des lois britanniques. Le Québec- Act de 1774, qui ne fut pas seulement une véritable charte politique, mais encore une sorte de concordat, précisa et étendit les privilèges de l'Eglise catholique et les droits de ses adeptes.

Ces privilèges sont nombreux et de grande importance. Les fidèles des campagnes, de par le Québec-Act et le Code Civil, sont astreints au paiement de la dîme ou plus exactement au 26° minot de blé de leur récolte. Nul pratiquant ne peut s'y soustraire ; les tribunaux savent l'y contraindre au besoin, et, dans les villes, elle est remplacée par une taxe de capitation qui n'a pas officiellement le même caractère obligatoire, mais que l'autorité civile ferait payer si elle était vraiment contestée. Tous les frais du culte, construction des églises, salaires des ministres, sont des dépenses obligatoires.

Le clergé séculier et même régulier est entièrement libre ; la création et la délimitation des diocèses échappent complètement à la décision de l'Etat ; le pape nomme les évêques, ceux-ci choisissent les curés sans immixtion aucune du pouvoir laïque, selon leur conscience et en vertu de leur autorité seule. Les cimetières sont toujours confessionnels et les registres de l'état civil continuent à être tenus par les curés des paroisses.

Prêtres et évêques jouissent de la plus grande liberté. Es peuvent, sans encourir de sanctions pénales, aborder en chaire et traiter sans réticences dans leurs sermons ou dans leurs mandements tous les sujets politiques ou sociaux de la plus brûlante actualité.

Au début de la conquête, les réguliers avaient été moins libéralement traités. A la mort du dernier jésuite canadien, en 1799, les biens de la société avaient fait retour à l'Etat. Depuis, l'ordre de Jésus est rentré et le Parlement de Québec

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lui a même alloué deux millions pour l'indemniser de la perte qu'il a subie autrefois. Les Récollets, les Sulpiciens, et les Oblats détiennent la plupart des postes.

Les communautés de femmes n'ont jamais été inquiétées. Tous les ordres se livrent à l'occupation de leur choix, sans craindre l'ingérence ou le contrôle de l'Etat laïque.

Forts de la puissance que lui donne l'adhésion quasi unanime des catholiques canadiens et des ressources matérielles que, sans lésiner, ils lui fournissent, l'Eglise a lutté contre la dispersion et l'absorption de notre race, et, pour cela, elle a pratiqué impitoyablement la politique de l'isolement.

Deux influences étaient surtout à redouter pour elle : celle du protestantisme anglo-saxon et celle de la librepensée française.

^ Sur les 5,371,000 habitants du Canada, 2,229,000 seule-

ment, groupés pour le plus grand nombre dans la province de Québec, forment le contingent catholique. Pour éviter les défections, elle les isole des autres confessions religieuses et veille sur eux avec un soin jaloux ; elle ne fait rien pour propager la langue anglaise dans les classes populaires ; elle s'oppose, autant qu'elle le peut, aux mariages mixtes et quand elle ne peut les empêcher, elle exige que ce soit elle qui procède à la cérémonie religieuse et que, d'avance, on prenne l'engagement de lui laisser élever les enfants.

La France moderne ne lui inspire pas une moins grande crainte. Notre pays est pour elle la France de la Révolution et de la libre-pensée. Aussi tout son effort, jusqu'ici couronné de succès, tend-il à supprimer tout contact entre les fidèles et la pensée française. Le clergé se fait le directeur de conscience de toute la nation ; tous les actes de l'individu sont justiciables de son contrôle ; les journaux et les livres qui viennent de France ne peuvent être lus qu'avec

son autorisation, et lorsqu'un jeune homme manifeste le désir

Assemblée des North ■ Westerns à Fort William (1816).

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de venir compléter en Europe son éducation, il lui conseille de préférence — non pas Paris — mais Lille, Fribourg, ou Malines. Une surveillance sévère empêche la divulgation des mauvais livres, les dénonce, les met à l'index et, au besoin, jette l'interdit sur les bibliothèques publiques.

Quand il le juge nécessaire, le clergé se lance, pour faire triompher sa cause, dans l'arène politique. En chaire, ou dans la presse, il prend parti, attaque, défend, ordonne, usant de toutes les armes que son ministère sacré met à sa disposition. Les candidats catholiques qui n'acceptent pas docilement sa direction ne sont pas plus ménagés que les autres, et sir Wilfrid Laurier, quoique catholique canadien pratiquant, a été ardemment combattu par lui, parce que chef de l'opposition libérale.

D'aucuns pourront trouver abusive cette intrusion du prêtre dans les actes de la vie civile, cette main-mise sur la conscience de tout un peuple. Pour la juger équitablement, il faut se souvenir que c'est grâce à elle que notre race a pu se perpétuer et se développer dans l'Amérique du Nord. M. Siegfried, dans le Canada, les Deux Races, l'a très-bien dit et reconnu : " Sans l'appui du prêtre, nos compatriotes d'Amérique auraient sans doute été dispersés ou absorbés. C'est le clocher de village qui leur a fourni un centre alors que leur ancienne métropole les abandonnait totalement et leur retirait même ces autorités sociales autour desquelles ils auraient pu grouper leur résistance. C'est le curé de campagne qui, par son enseignement de chaque jour, a perpétué chez eux ces façons de penser et ces manières de vivre qui font l'individualité de la civilisation canadienne ; c'est l'Eglise enfin qui, prenant en main les intérêts collectifs de notre peuple, lui a plus que quiconque permis de se défendre avec succès contre les persécutions ou les tentations britanniques." " Aujourd'hui encore, il y a partie liée au Canada

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entre le clergé et ses fidèles de langue française. Comme hier, comme il y a cent ans, le maintien du catholicisme semble donc être la principale condition de la persistance de notre race et de notre langue au Dominion."

Il n'est pas facile de faire la psychologie des Canadiens français. Le Canadien français n'est pas un être simple, son état d'esprit est au contraire complexe, et personne ne possède à un aussi haut degré la faculté de se dédoubler. Ce n'est que par une étude attentive, une analyse patiente et pénétrante qu'on parvient à se rendre compte de ses sentiments sur les Anglais, les Américains et les Français de France.

Et tout d'abord, il distingue les Anglais du Canada de ceux de l'Angleterre. Il a, au fond, peu de sympathie pour ses voisins immédiats qui, pour lui représentent toujours les vainqueurs. Dans la vie courante, il ne laisse guère deviner ses véritables sentiments et les chefs politiques sont assez fins diplomates et savent inspirer à leurs troupes une discipline assez sévère pour qu'ils ne transpercent jamais, même dans les discours les plus enflammés. Mais il faut savoir sous l'apparence voir la réalité. Et la réalité, c'est que, malgré la grande puissance d'attraction et de séduction de la société anglaise, elle n'a pas su conquérir l'amitié et peutêtre même l'estime des vaincus.

L'Angleterre leur inspire moins d'aversion. Us n'ont

avec elle que de lointains rapports ; elle leur a donné — sans

doute après bien des luttes — mais enfin elle leur a donné les

plus grandes libertés ; elle leur apparaît comme un arbitre

suprême auquel, dans leurs querelles intestines, ils ne font

pas en vain appel. Le système parlementaire, tel qu'il est

pratiqué chez elle, réalise pour eux la forme la plus parfaite

de gouvernement. Sans oublier leurs origines, sans renier

leurs ancêtres, ils sont et veulent rester de loyaux sujets de

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l'Angleterre. L'un d'eux, et non des moindres, a pu dire avec une légère pointe d'exagération : " que le dernier coup de canon tiré sur le sol de l'Amérique pour la défense du drapeau anglais le serait par un canadien français."

Aussi ils ne tiennent pas à se laisser entraîner dans l'orbite de la puissante république voisine et encore moins à se laisser absorber par elle. Les Américains ne leur déplaisent pas ; il leur arrive même de les préférer, un peu par esprit d'opposition, à leurs éternels rivaux de l'Ontario. Mais que gagneraient -ils à devenir Américains ? L'exemple des 8 ou 900,000 Canadiens français établis aux Etats-Unis ne doit pas d'ailleurs leur faire souhaiter une union plus intime avec eux. Groupés autour de leurs curés, ces franco-américains conservent leur langue, mais leur influence est faible, et on pressent qu'au bout de quelques générations, ils ne pourront résister à la pression que le nationalisme intransigeant des Yankees exerce sur eux. Les Canadiens se rendent compte que le même sort leur serait réservé et, en gens pratiques, ils se méfient. Dans leur chère province de Québec, ils ont su obtenir un régime politique qui garantit leur autonomie et leur permet de conserver leur langue, leur religion, leurs traditions ; ils ont assez de prudence et de sagesse pour ne pas désirer un changement qui remettrait en discussion leur statut religieux et national. L'Eglise qui inspire et dirige tous leurs actes a depuis longtemps compris — depuis les sombres jours de 1774 et de 1812 — que son intérêt était de les isoler des protestants du sud dont le prosélytisme l'a toujours effrayée. Si l'union, que tant de causes rendent possible, se fait un jour, elle sera subie et non désirée par la majorité des Canadiens anglais et par tous les Canadiens français.

Les Canadiens français ne tiennent pas davantage à redevenir Français. La France est toujours pour eux, malgré

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la défaite et la séparation la mère-patrie, le pays des ancêtres dont ils maintiennent la langue, la religion et les mœurs. Tous, au plus profond de leur cœur, conservent avec amour son inaltérable souvenir, se réjouissent de ses succès et souffrent de ses revers.

Ecoutons le poète Louis Fréchette saluant le pavillon français qui, pour la première fois depuis la conquête, reparaît en 1855 sur les bords du Saint-Laurent :

" Je ne suis pas très-vieux, pourtant j'ai souvenance Du jour où notre fleuve, après un siècle entier, Pour la première fois vit un vaisseau de France Mirer dans ses flots clairs son étendard altier.

Ce jour-là, de nos bords — bonheur trop éphémère — Montait un cri de joie immense et triomphant : C'était l'enfant perdu qui retrouvait sa mère ; C'était la mère en pleurs embrassant son enfant I

Nos poètes chantaient la France revenue ; Et le père, à l'enfant qu'étonnait tout cela, Disait : — Ce pavillon qui brille dans la nue, — Incline-toi, mon fils ! — c'est à nous celui-là ! "

Et personne n'a oublié avec quelle angoissante inquiétude

ils ont suivi les diverses péripéties de notre long martyre en

1870. Ils ne pouvaient pas croire que la grande nation, leur

mère, tant de fois victorieuse, était à ce point accablée. " Un

jour," dit M. de Molinari, " on vit le consul de France entrer

l'air soucieux dans les bureaux de l'Evénement et, un instant

après, la foule consternée put lire en tête du sommaire du

journal, affiché suivant la mode américaine, la nouvelle trop

certaine cette fois de la capitulation de Sedan. Chacun

avait des larmes aux yeux, me disait un témoin de cette

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