CHAPITRE I
L'Amérique du Nord au XVIe et au commencement du XVIIe siècle. — Les principales races indigènes et leurs mœurs. — Explorations de Verazzani (1524) et de Jacques Cartier (1534-1541).— Champlain (1603 à 1635).— Voyages, explorations, colonisation. — Fondation de Port-Royal (1604) et de Québec (1608). — Les Anglais en Virginie et sur les côtes du Massachussets (1606-1620). — Rivalité des deux nations. — Prise de Port- Royal et paix de Suse (1629).— Mort de Champlain (1635).
De tous temps il y eut en notre France si généreuse des hommes d'audace et d'initiative qui, sans hésitation, surent affronter la fortune et risquer leur vie par simple vaillance ou par désir de se distinguer grâce à quelque action d'éclat.
Au commencement du XVIIe siècle, la route de l'air ne nous était point encore ouverte, les voies de terre n'étaient pas sillonnées comme aujourd'hui de rapides locomotives, les communications étaient difficiles, les routes peu sûres et la pensée ne volait à travers l'espace ni avec ni sans fil conducteur. Cependant, la France était déjà grande et la première
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parmi les nations d'Europe. Plus anciennement civilisée que l'Angleterre et l'Allemagne, elle faisait triompher partout le drapeau fleurdelisé grâce à l'indomptable courage de ses enfants. Deux siècles ne s'étaient pas écoulés depuis la découverte du Nouveau Monde, et déjà nous étions maîtres de la plus grande partie de l'Amérique du Nord. Il s'en est fallu de peu que la vaste confédération actuelle des Etats- Unis fût une fille de France. Les enfants, qui liront cette histoire, sauront comment les fautes de quelques hommes nous firent perdre ce que l'héroïsme d'un si grand nombre de vaillants Français nous avait acquis.
En 1603, l'immense étendue de terrain de l'Amérique du Nord dont la seule vallée du Saint-Laurent a une superficie presque égale à celle de toute l'Europe se trouvait à peine défrichée. Des fleuves prodigieusement larges (Mississipi, Saint -Laurent, Ohio, etc.), de nombreux lacs (Erié, Ontario, Michigan, etc.), dont l'œil pouvait à peine distinguer les rives, des plaines sans fin, des forêts vierges immenses caractérisaient ce monde que peuplaient seulement les bêtes des forêts et quelques tribus sauvages échelonnées le long des fleuves et des lacs.
Ces peuplades, le plus souvent nomades, vivaient de chasse et de pêche ; très peu d'entre elles menaient une vie sédentaire et se livraient à l'agriculture. Elles appartenaient à quatre races principales : au nord les Esquimaux, à l'ouest du Mississipi les Sioux, à l'est (dans les pays qu'on devait désigner sous les noms d'Acadie, Nouvelle- Angleterre, Nouvelle-France ou Canada) vivaient les Algonquins. Enfin, les Hurons étaient enclavés au milieu des peuples de race algonquine, dans le Haut-Canada, dans une partie de la Nouvelle-Angleterre, entre les rivières : Ontaouais au nord et Hudson à l'est, les' monts Alléghanys ou Apalaches et le lac Huron.
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" Les Esquimaux," dit Dussieux, " habitaient les terres situées autour de la baie d'Hudson, le Labrador, et l'île de Terre-Neuve ; leur nom signifie mangeurs de viande crue. C'étaient des sauvages brutes, farouches, barbus, laids et sales. On trouvait encore d'autres sauvages dans les savanes du nord. Tous ces peuples étaient fort superstitieux, mais assez doux ; ils faisaient leurs prisonniers esclaves et ne les tuaient pas ; ils étaient fort misérables, vivaient de la chasse et de la pêche et, à l'occasion, se mangeaient entre eux sans difficulté.
" Les nombreuses tribus des Sioux habitaient les prairies de l'ouest, vivaient en nomades sous la tente ; leur nourriture était la folle-avoine, très-abondante sur leurs terres, et la chair des bisons.
" Les Algonquins, nomades et chasseurs, comprenaient principalement les Aberiaquis, les Outaouais, les Micmacs, les Souriquois, les Miamis et les Ulinois. Ces deux dernières nations étaient plus sédentaires et se livraient à l'agriculture. Presque toutes ces tribus Algonquines se convertirent et furent d'excellentes alliées pour la France. Les nations de race hurone étaient les Hurons et les Iroquois, les deux plus importantes tribus établies dans le pays qui allait devenir la Nouvelle - France. Elles étaient fort intelligentes, adonnées à l'agriculture, laborieuses et industrieuses. Ces nations vivaient moins éparpillées que les autres ; elles avaient une police, un gouvernement et des chefs réels. Nos missionnaires surent tirer un grand parti de l'aptitude de ces peuplades à la civilisation et à adopter nos usages."
Le père Charlevoix, dans des relations, fort intéressantes
parle avec grand éloge de la langue huronne et de Palgonquine.
Il trouve la première d'une abondance, d'une énergie et
d'une noblesse peu commune, il reconnaît à la seconde moins
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de force mais plus de douceur et d'élégance. Toutes deux, dit-il, ont une richesse d'expression, une variété de tours, une propriété de termes qui étonne.
Tous ces sauvages étaient en général grands, forts, agiles ; leurs sens avaient acquis une extraordinaire finesse et ils ne manquaient ni de mémoire ni de jugement. Leurs mœurs, parfois assez douces, étaient, le plus souvent, d'une odieuse férocité encore accrue plus tard par l'usage des boissons fortes que leur vendaient les Européens surtout les Anglais et les Hollandais.
En été, ils vivaient bien, mais comme beaucoup d'entre eux étaient trop paresseux pour cultiver la terre et trop imprévoyants pour amasser des provisions, il leur arrivait pendant l'hiver d'être en proie à la plus atroce misère et à une famine telle qu'ils se jetaient avec avidité sur toute nourriture même la plus répugnante, ne dédaignant ni les viandes putréfiées, ni les aliments crus quels qu'ils fussent.
" D'étranges cérémonies superstitieuses," dit Dussieux, "précédaient le départ des chasseurs, afin d'obtenir, des Esprits ou Manitous, une complète réussite. Leur agilité, leur force, leur adresse étaient telles que non seulement les Indiens l'emportaient sur les cerfs à la course, mais qu'on en a vu arriver dans un village conduisant avec une baguette des ours, qu'ils avaient lassés à la course, comme ils auraient mené un troupeau de moutons.
" Après la chasse, la guerre était la grande affaire des sauvages. Pour la déclarer, ils envoyaient chez leurs adversaires quelques braves en grand équipage, chanter la guerre au son du chichikoué, espèce de calebasse remplie de cailloux. C'étaient des chants lugubres, sombres, adressés au Dieu de la guerre ; ou bien ils levaient la hache, ou suspendaient la chaudière sur le feu, ce qui rappelait la coutume
Les Indien» en embuscade s'emparent d'une femme blanche et cela à proximité des forts.
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de manger les prisonniers après les avoir fait bouillir. Le combat livré avec courage, à grand renfort d'injures, les chevelures scalpées, les vainqueurs revenaient avec les prisonniers destinés aux plus affreux supplices. Rien ne surpasse l'horreur de ces cruautés, que le sang-froid impassible des victimes. Au milieu des fureurs des femmes, des blessures, des coups, des mutilations, des imprécations, le prisonnier chantait impassible sa chanson de mort. Voici à peu près le sens de ces chansons : * Je suis brave et intrépide, je ne crains point la mort, ni aucun genre de tortures ; ceux qui les redoutent sont des lâches, ils sont moins que des femmes ; la vie n'est rien pour quiconque a du courage ; que le désespoir et la rage étouffe tous mes ennemis ; que ne puis-je les dévorer, et boire leur sang jusqu'à la dernière goutte.' Après de longues journées de souffrance commençait le supplice du feu que l'on faisait quelquefois durer huit jours entiers.
" Après la guerre et les supplices, venaient le jeu et la danse. Les Indiens se livraient au jeu avec une passion furieuse ; ils jouaient tout ce qu'ils avaient, puis enfin leur personne.
" Ce qui reste de ces sauvages a conservé le goût le plus vif pour ce genre de plaisir, tout en mêlant à leurs exercices traditionnels les danses Européennes.
" Monsieur de Chateaubriant, dans son voyage en Amérique fut reçu, dit-il, sur la frontière de la solitude par un Français, M. Violet, maître à danser de Messieurs les sauvages et de mesdames les sauvagesses, à qui on payait ses leçons en peaux de castor et en jambons d'ours. Au milieu d'une forêt, M. de Chateaubriant vit dans une hutte une vingtaine de sauvages, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête, et des anneaux passés dans les narines. M. F-c- B 21
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Violet, petit Français, poudré et frisé comme sous Louis XV, habit vert-pomme, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers. En effet, ils faisaient de superbes gambades."
Qu'on juge de l'impression produite sur ces tribus par les premiers navigateurs qui abordèrent en ces parages.
On dit que ce fut Jean Cabot qui aperçut le premier, en 1496, l'île de Terre-Neuve et les continents voisins (sans doute le Labrador, le Canada, ou l'Acadie) ; mais il ne débarqua nulle part, et Gaspard de Cortérial qui aborda à l'île de Terre-Neuve, ou plus exactement à l'île des Terres-Neuves (nom dont on désignait alors toutes les terres de l'Amérique Septentrionale), explora probablement le continent voisin, mais ne laissa aucune trace de son passage et fit naufrage au retour.
François Ier, ayant appris les découvertes des Espagnols et des Portugais en Amérique, chargea un navigateur florentin, Verazzani, d'une exploration sur les côtes de l'Amérique du Nord. Il désirait sa part des fabuleuses richesses qu'on disait exister dans le Nouveau Monde. "Je voudrais bien voir," disait-il, en parlant des autres monarques, "l'article du testament d'Adam qui leur lègue ce vaste héritage. Qu'ils souffrent, au moins que j'y aie ma part comme leur frère."
Verazzani explora l'île de Terre-Neuve et la côte orientale du continent ; il fit acte de possession au nom de François Ier en 1524.
Pendant dix ans, aucune suite ne fut donnée à cette
découverte ; le roi de France étant absorbé par sa guerre
avec Charles-Quint.
Après la paix de Cambrai, en 1534, Philippe de Chabot,
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grand amiral de France, pressa le roi d'envoyer en Amérique une nouvelle expédition qui fut confiée à un habile marin originaire de St.-Malo, Jacques Cartier, dont le nom est désormais lié à la découverte du golfe du St. -Laurent. Avec deux vaisseaux et cent vingt-deux hommes d'équipage seulement, il pénétra dans le bassin du St. -Laurent, reconnut Anticosti x et vint mouiller au fond du golfe dans une petite baie qu'il nomma " baie des chaleurs." Après avoir contourné l'île de Terre-Neuve et pris possession du pays découvert, il revint en France.
L'année suivante, Cartier fit à nouveau le voyage, donna au golfe qui sépare Terre-Neuve du continent le nom de St.- Laurent et désigna également sous ce nom le fleuve qui s'y jette. A son embouchure se trouve une grande île qu'il nomma Assomption (aujourd'hui Anticosti). En remontant le fleuve, il arriva à une grande bourgade indienne, Hochelaga, qu'il appela Mont-Royal (Montréal) à cause de sa situation au milieu du fleuve dans une île et au pied d'une montagne.
Il fut très bien reçu par les sauvages, qui conçurent une grande estime pour lui et surtout pour ses canons. Cartier se servit comme interprètes de deux jeunes Peaux-Rouges qu'il avait pris avec lui lors de sa première expédition ; il put ainsi entrer en communication avec les chefs, et gagna leur confiance. Ceux-ci lui donnèrent des fêtes et lui demandèrent de faire entendre la voix des canons. Aussitôt Cartier fit exécuter la manœuvre " de quoi," dit-il, " furent si étonnés qu'ils pensaient que le ciel fust cheu sur eux, et se prirent à hurler et hucher si très-fort, qu'il semblait qu'enfer y fust vuidé."
Malgré la bonne volonté des indigènes, Cartier, qui
1 Achetée et possédée actuellement par M. Menier, qui a peuplé l'île d'Acadiens français.
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n'entendait pas leur langue, n'en put tirer que très -peu de renseignements.
L'hiver fut dur pour la petite troupe, et le scorbut fit périr beaucoup de matelots. Aussi leur chef s'empressa-t-il dès le printemps de regagner la France emmenant avec lui, plutôt de force que de gré, quelques chefs sauvages pour les présenter au roi.
L'explorateur fit valoir, malgré les difficultés qu'il avait éprouvées, l'avantage qu'il y aurait pour notre pays à s'assurer la possession définitive des terres découvertes. Pour convaincre le roi, il montra les pelleteries qu'il avait rapportées et insista sur les facilités que présentait ce commerce avec les sauvages. Mais l'insalubrité du climat dont témoignaient les maladies que l'équipage avait contractées, n'encourageait guère les colons ; d'ailleurs les courtisans, hypnotisés par les découvertes des mines du Pérou, reprochaient à Cartier de n'avoir rapporté aucune pépite d'or. Il faut ajouter que les luttes religieuses à l'intérieur et la guerre avec l'Espagne à l'extérieur, absorbaient toutes les forces vives du gouvernement et rendaient difficiles toutes les entreprises de colonisation.
Cependant, une trêve ayant été signée, Cartier fit en 1541 un troisième voyage, aux Terres-Neuves, sous les ordres du seigneur de Roberval qui, par lettres patentes, avait été institué " vice-roi " et lieutenant-général du Canada, de Hochelaga, Terre-Neuve, etc. Cartier construisit un fort, où il s'installa avec une garnison. Mais Roberval retourna en France pour suivre le roi en Italie, où il allait combattre l'armée de Charles-Quint, et Cartier, délaissé, sans secours, dut ramener en France ses hommes décimés par le scorbut.
" Il ne resta personne en arrière qu'une respectable dame,
nommée demoiselle Marguerite, qui, par un concours de
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circonstances dramatiques, fut abandonnée avec sa vieille nourrice sur une plage du Labrador. Pour plusieurs années, la Nouvelle-France d'Amérique n'eut pas d'autres représentants."
Pendant un demi siècle on parut oublier jusqu'aux expéditions de Cartier. Seuls les marins bretons et normands en profitèrent pour suivre le chemin tracé et se livrer avec succès à la pêche de la baleine et des morues. Le commerce des pelleteries attira un certain nombre d'entre eux qui rirent fortune. Durant ce temps, les rois et les ministres ne firent aucun effort pour la colonisation du Nouveau-Monde. L'avènement d'Henri IV ayant ramené en France la tranquillité et à la tolérance religieuse, on songea de nouveau aux lointaines explorations, à l'établissement de colonies propres à favoriser le commerce et l'industrie. Les récits des navigateurs et leurs fructueux voyages étaient propres à tenter les habitants des côtes ; d'autre part, Henri IV était un politique assez avisé pour comprendre qu'il n'y avait plus de temps à perdre pour la France, si elle voulait avoir sa part du continent américain. L'Espagne et le Portugal avaient conquis l'Amérique du centre et l'Amérique du sud ; l'exode des Hollandais et des Anglais vers l'Amérique du Nord allait commencer. Après 1620, nous retrouverons les premiers installés à Manhattan, aujourd'hui New- York, où ils fondèrent une colonie rapidement florissante, tandis que les seconds déjà établis en Virginie depuis 1606, s'installaient sur les côtes du Massachussets (Nouvelle-Angleterre). A ce moment, les Anglais deviendront voisins, et mauvais voisins des Français établis au Canada et en Acadie; tous leurs efforts tendront pendant plus d'un siècle vers la conquête totale de l'Amérique du Nord qu'ils réaliseront malgré les efforts et l'héroïsme des défenseurs du Canada. Ces efforts ne furent
jamais secondés d'une manière efficace par le gouvernement
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français et nos explorateurs devaient par trop compter sur leurs seules ressources.
Ce fut en 1598 que M. de la Roche, désireux de faire fortune dans le commerce des pelleteries, sollicita et obtint du roi des lettres patentes qui lui conféraient de grands pouvoirs et le droit de se faire suivre par des marchands ou gentilshommes qui s'engageraient à ne faire le commerce qu'avec son autorisation. M. de la Roche ne tira pas grand profit de sa commission. Son convoi se composait de prisonniers qu'il conduisit au midi de l'Acadie, à l'île de Sable, où il les laissa dans un lieu impropre à la culture, sans abri et dépourvus même de bois ou de pierre à bâtir. Après avoir débarqué son monde, il retourna en France pour chercher d'autres colons, ne réussit pas à composer une nouvelle expédition et mourut de chagrin après s'être complètement ruiné. Pendant sept ans, les pauvres abandonnés vécurent sans maisons, sans vêtements, et presque sans vivres. Ils s'étaient creusé des retraites dans la terre et revêtus de peaux de loups, ils vivaient du produit de leur pêche. "Au bout de sept ans, le pilote qui les avait mis dans cette fâcheuse position fut condamné par la cour de Rouen à les aller chercher. Revenus en France, on les présenta au roi Henri IV, qui commanda à Sully de leur donner quelques commodités."
Malgré cet insuccès, M. de Pontgravé, négociant de St.- Malo, qui avait déjà fait plusieurs voyages à Tadoussac (au confluent de la rivière Saguenay) pour la traite des pelleteries, se fit donner en 1603 une commission. Il se fit accompagner par Samuel Champlain, capitaine de vaisseau, officier trèsrenommé pour sa bravoure et son habileté. Tous deux remontèrent le St. -Laurent sur une chaloupe jusqu'au Saut de St. -Louis, où Jacques Cartier s'était arrêté en 1535.
Champlain, après avoir dressé une carte exacte des
lieux visités, revint en France et fit au roi le récit de son voyage.
Pontgravé avait formé le projet de monopoliser entre ses mains la traite des fourrures dans F Amérique du Nord ; à cet effet, il entreprit une deuxième expédition dont le commandement fut donné à Monsieur de Mons, avec Pontgravé, Champlain et Pontrincourt comme lieutenants. On X décida d'explorer les côtes d'Acadie pour éviter la contrebande des pelleteries. Mais Champlain, jugeant qu'il y avait à faire du Canada autre chose qu'une source de fortune pour quelques négociants, fit de sérieuses recherches, dans l'intention de fonder un établissement durable. Il choisit, sur la rive gauche du fleuve, au confluent de la rivière St.- Charles, un promontoire élevé, sorte de forteresse naturelle au-dessus d'un port profond, et il fit construire, en ce lieu, des maisons de bois pour lui et ses compagnons ; la ville de Québec, la future capitale du Canada était fondée (1608). Pendant ce temps, les explorateurs de l'Acadie s'étaient établis sur la côte occidentale de la presqu'île dans une belle rade de 32 kilomètres de tour qu'on appela Port-Royal (aujourd'hui Annapolis), 1604. Les premiers Acadiens se construisirent des demeures, passèrent l'hiver à trafiquer avec les sauvages et à faire des excursions, souvent fort dangereuses, sur les terres inconnues.1 Pontrincourt, qui était retourné en France, chercher du renfort pour la petite colonie, revint en 1606 et entreprit aussitôt les semailles d'automne. Le pays était fertile et presque inhabité (les tribus indiennes étant peu nombreuses et très-éparpillées) ; Pontrincourt résolut d'y fonder un solide établissement agricole. Les
1 L'hiver suivant (1605-1606) fut exceptionnellement doux. Champlain et ses campagnons le passèrent en amusements et en festins. La fondation de l'ordre du "Bon Temps," entre autres, fut l'occasion de nombreuses réjouissances.
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colons, tour à tour chasseurs, agriculteurs, marins, charpentiers ou cuisiniers, passaient leur temps d'une manière aussi agréable qu'utile.
Cette activité porta bientôt ses fruits ; les maisons furent construites, les récoltes furent bonnes, et l'hiver peu rigoureux. Sous la direction de Pontrincourt, la colonie prospérait trèsrapidement ; encouragés par la compagnie de l'Amérique septentrionale, des ouvriers, des cultivateurs et des missionnaires s'installèrent dans nos possessions. Malheureusement, la lutte entre les protestants et les catholiques, les querelles de M. de Pontrincourt et des Jésuites nuisaient beaucoup au développement de nos colonies. De plus, les Anglais qui s'étaient installés en 1606 sur les côtes de Virginie et n'étaient pas plus de 400 en 1613, avaient déjà avec leurs voisins d'Acadie des contestations de territoire. Bientôt ils réclamèrent en vertu d'une prétendue charte de Jacques I, tout le pays situé au-dessous du 45e degré de latitude. Port-Royal se trouvant au sud du 45e degré, les Anglais, après s'être attribués des droits sur cette colonie, tentèrent en pleine paix une expédition qui ne pouvait manquer de réussir, les colons, confiants et désarmés, étant occupés à leurs récoltes dans les campagnes environnantes. Les Anglais occupèrent donc librement mais sans gloire le fort et les habitations de Port-Royal. Ils les dévalisèrent et brûlèrent tout ce qu'ils ne purent emporter.
A cette même époque, Champlain installé à Québec
faisait défricher les terres environnantes et semer des céréales
qui donnèrent une abondante récolte. Il y avait en outre
dans les forêts quantité d'arbres fruitiers qui, joints aux
céréales cultivées, ainsi qu'aux produits de la chasse et de la
Au cours d'une entrevue avec les chefs Peaux-Rouges. Jacques Cartier pour les impressionner, fait tirer le canon.
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pêche, assuraient la subsistance des colons. Us vivaient en bonne intelligence avec les peuplades sauvages voisines, mais surtout avec les Hurons et les Algonquins. Ces tribus avaient été fort maltraitées et harcelées par les Iroquois, et, pour se venger de leurs ennemis, elles sollicitèrent l'aide de Champlain. Celui-ci accepta de les secourir et les suivit, avec ses hommes, sur les bords d'un lac appelé depuis lac Champlain. De part et d'autre, on se prépara au combat ; les sauvages, raconte un historien, passèrent la nuit à danser, à chanter, à se provoquer d'un camp à l'autre à la façon des héros d'Homère. Au jour, les armées se rangèrent en bataille, les Iroquois ayant à leur tête trois chefs ornés de grands panaches ; mais au moment où ceux-ci allaient lancer leurs flèches les Hurons ouvrirent leurs rangs et Champlain vêtu à l'européenne apparut tout armé aux sauvages stupéfaits. Coup sur coup, leurs chefs tombèrent, frappés à mort, et les Iroquois, terrifiés par l'effet des armes à feu, s'enfuirent en désordre dans les bois. Bientôt ces mêmes sauvages sauront manier la poudre et les balles, ils deviendront alors pour nos colons des ennemis harcelants et insaisissables.
" Champlain accepta, peut-être un peu hâtivement et sans s'être renseigné suffisamment sur les forces des Iroquois, de prêter main forte à ses sauvages voisins. Il engagea du coup la colonie naissante dans une longue suite de guerres où il se trouva que les Iroquois — soutenus plus ou moins ouvertement par les Hollandais, puis par les Anglais — avaient plus de vigueur, plus de férocité que nos alliés, si bien qu'il fallût plus d'une fois composer avec eux, sans être jamais
sûrs de leur parole, et qu'ils constituèrent un danger per-
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manent pour la sécurité et la paix de nos établissements." x
A la même époque se succédèrent plusieurs associations ou compagnies placées sous l'autorité de grands seigneurs jouissant de privilèges déférés par lettres patentes. Mais ces sociétés, purement commerciales, ne s'occupaient que de réaliser de grands bénéfices et prêtaient fort peu secours à Champlain, malgré ses incessantes réclamations et le dénûment de la colonie livrée à ses seules ressources. En 1627, le cardinal de Richelieu forma une nouvelle compagnie dite des cent associés dont Champlain, alors gouverneurgénéral, fut l'âme. Il voulait, d'accord avec Richelieu, fonder un empire, créer une Nouvelle-France et non pas seulement faire le commerce des fourrures ; il voulait aussi donner tous ses soins à la conversion et à la civilisation des sauvages. Dans l'acte de fondation, on inséra que les sauvages convertis seraient considérés comme naturels français, aussi bien que les descendants des colons de France. Ce sera la gloire de notre pays que ce mode de colonisation, si différent de celui des Anglais qui anéantirent impitoyablement la population indigène. Admirablement secondé par les missionnaires, Champlain réussit à faire des peuplades sauvages, avec qui il était en contact, de véritables sujets de la France.
Comme le dit justement Dussieux, "il y a plaisir à
trouver dans les commencements de cette colonie tant de
noblesse et de dévoûment chez ses fondateurs ; c'est bien
le point de départ d'une histoire qui doit finir avec l'héroïque
Montcalm," "Le génie de la France," dit encore Henri
1 Reveillaud, Histoire du Canada.
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Martin, brille de son plus vif éclat dans cette solennelle abjuration de la race et de la couleur."
La compagnie, qui s'était engagée à fournir à la colonie, dans l'espace de 15 ans, 4000 Français catholiques, fit un armement considérable dont le commandement fut donné à M. de Roquemont. Mais tous ces projets d'amélioration furent malheureusement entravés par les Anglais. En même temps qu'ils excitaient les protestants de la métropole, qu'ils envoyaient une flotte à La Rochelle pour les secourir et entretenir la guerre civile, une escadre était lancée contre Québec, où elle assiégea Champlain et Pontgravé. Ceux-ci manquaient de vivres et n'avaient que 50 livres de poudre dans leur magasin; mais, à la sommation des Anglais, le capitaine répondit fièrement qu'il ne se rendrait pas. L'énergie des assiégés trompa les Anglais sur leurs faibles ressources et nos ennemis redescendirent le St. -Laurent pour attendre à l'embouchure la flotte française. Nos navires étaient en assez grand nombre mais si encombrés de passagers (ouvriers, femmes, enfants) qu'ils ne purent manœuvrer librement et furent contraints de se rendre. Ce désastre obligea Champlain à capituler en 1629, peu avant la signature de la paix entre la France et l'Angleterre. Par la paix de Suse (1629), l'Angleterre nous rendait Québec, l'Acadie, et renonçait à toute prétention sur la Nouvelle- France.
Mais on s'intéressait si peu alors aux colonies qu'il fallût
toute l'éloquente conviction d'un Champlain et la chaleur
de sa plaidoirie pour que les gouvernants se décidassent
à conserver ce qui leur appartenait. Ce bien, malgré son
étendue territoriale, ne donnait pas l'idée d'un puissant
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empire : " Un petit établissement dans l'île Royale (île du Cap-Breton) ; le fort de Québec environné de quelques méchantes maisons et de quelques baraques ; deux ou trois cabanes dans l'île de Montréal, autant peut-être à Tadoussac et en quelques autres endroits sur le fleuve St. -Laurent, pour la commodité de la pêche et de la traite ; un commencement d'habitation aux Trois-Rivières, et, en Acadie, les ruines de Port-Royal, voilà en quoi consistait la Nouvelle-France et tout le fruit des découvertes de Verazzani, de Jacques Cartier, de Roberval, de Champlain, des grandes dépenses de M. de la Roche et de M. de Mons et de l'industrie d'un grand nombre de Français qui auraient pu y faire un grand établissement s'ils eussent été bien conduits."1 Mais parce que nous n'avions pas encore su tirer parti de ces merveilleuses possessions, ce n'était pas une raison pour abandonner aux Anglais tout le fruit des efforts de tant de vaillants Français, et Champlain, ayant réussi à faire triompher cet avis, réunit des provisions et des munitions de guerre pour une nouvelle expédition.
Il équipa trois vaisseaux armés de canons, et emmena 200 personnes matelots ou colons. L'arrivée à Québec (1633) de cette petite flotte fut saluée par des cris d'allégresse que poussaient à l'envi les sauvages et les colons. Champlain était aimé de tous, non seulement pour son courage, mais encore pour sa gaîté et sa bonne humeur, qualités bien françaises.
Pour empêcher les Anglais de s'emparer du commerce des fourrures, il établit le fort Richelieu dans un ilôt et renforça le poste des Trois-Rivières. A ce moment, la Normandie et le Perche fournirent d'assez nombreux colons et surtout beaucoup d'ouvriers en bâtiment. La colonie commençait à s'accroître, elle devenait agricole et sédentaire.
1 Père Charlevoix.
l'époque héroïque
Un collège, le premier de l'Amérique du Nord, fut fondé à Québec, et les Jésuites reçurent 16,000 écus d'or à cet effet. Champlain ne jouit guère du fruit de ses efforts ; frappé de paralysie en 1635, il mourut peu après en laissant d'universels regrets. Ce qu'on admira le plus en lui " ce fut sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté dans le danger, un zèle ardent et désintéressé pour la patrie, un cœur tendre et un grand fond d'honneur et de probité. Pour le Canada cette perte fut inappréciable." 1
* A l'occasion du 3e centenaire de Champlain, les Etats de New- York et de Vermont ont construit un monument en l'honneur de notre illustre compatriote. Le comité France-Amérique a offert aux Etats-Unis, un buste en bronze, représentant la France, et dû à notre grand sculpteur Rodin. Sur la plaque de bronze formant le fond du monument se lit l'inscription suivante :
Le 20 juillet 1609, le Français S. Champlain a découvert le lac qui porte son nom
Le 3 mai 1912
Les Etats-Unis d'Amérique élevaient
ce monument
Une délégation française a scellé
cette figure de
la France