CHAPITRE II
Prospérité de la colonie. — Découverte de la Louisiane. — L'Angleterre absorbée par ses luttes intérieures oblige les colons anglais à une paix relative. — Lutte contre les Iroquois. — Les coureurs des bois. — L'avènement de Guillaume d'Orange rallume la guerre aux colonies. — Frontenac et Phibs. — Paix de Eyswick (1697) et mort de Frontenac. — Grande alliance avec les Hurons et les Iroquois. — Guerre de la Succession d'Espagne et nouvelles hostilités de l'Angleterre. — Désastreux traité d'Utrecht et démembrement de la colonie.
Il manquait au XVIIe siècle à nos colonies, la paix, élément essentiel de toute prospérité durable. Les guerres qui se succédaient d'une manière ininterrompue en Europe et qui mettaient aux prises l'Autriche, l'Angleterre, la Hollande, la Prusse et la France avaient leur continuel contre-coup en Amérique. La France était-elle victorieuse, aussitôt un traité assurait à la colonie la jouissance de tous ses droits et l'intégrité du territoire acquis. Mais nos armées venaientelles à subir un échec, immédiatement les colons anglais profitaient de notre faiblesse et, secourus puissamment par la métropole essayaient de nous arracher lambeau par lambeau les domaines que nous possédions. Lorsque les alliances européennes forçaient les voisins du Canada à une paix officielle, cette paix n'était qu'apparente, car les Iroquois, excités sous main par les Anglais, se livraient aux pires brigandages et obligeaient la colonie à de perpétuelles défenses et représailles. Malgré ces conditions défavorables, la colonie progressait. A la mort de Champlain le Canada comprenait trois gouvernements : Québec, résidence du
gouverneur-général, Trois-Rivières, et Montréal. Plus tard,
L'EPOQUE HEROÏQUE
on devait y ajouter l'Acadie, l'île Royale avec Louisbourg, Terre-Neuve.
M. de Montmagny, successeur de Champlain, encouragea les missions des Jésuites. Ceux-ci convertirent un certain nombre de Hurons et Algonquins qui s'établirent aux environs de Québec dans un village appelé Sillery du nom de son fondateur. Ils y firent souche, devinrent agriculteurs et se soumirent à toutes les exigences de la vie civilisée. Deux autres établissements du même genre furent fondés bientôt après aux environs de Québec et au Saut Saint-Louis. Des Sœurs Hospitaliers et Ursulines, venues de France, desservirent l'hôpital et se chargèrent d'instruire les filles des colons. La facilité des Indiens à accepter les mœurs françaises s'explique par ce fait qu'ils aimaient les Français et leur caractère.
" Lorsqu'ils se trouvèrent en contact avec les Anglais," dit un historien, "ils furent déconcertés, car ayant voulu prendre avec ces nouveaux venus les mêmes libertés qu'avec les Français, ils se virent chassés à coups de bâtons des maisons où jusque là ils étaient entrés aussi librement que dans leurs cabanes."
Les Iroquois, qui n'avaient pas oublié leurs anciennes défaites, se sentant en nombre et soutenus par les Hollandais, en profitèrent pour attaquer les Hurons. M. de Montmagny dut se contenter de défendre ses propres possessions. Les Hurons furent battus et exterminés, les missions brûlées et détruites, les missionnaires pris et torturés. Deux d'entre eux subirent des tortures particulièrement atroces : l'un fut enveloppé d'écorces de sapin auxquelles on mit le feu. On coupa à l'autre les lèvres, les gencives, le nez, et on lui enfonça un fer rouge dans la gorge. Puis, les sauvages répandirent de l'eau bouillante sur leur tête et les scalpèrent ; leur affreux supplice dura près d'un jour.
PAGES D'HISTOIRE
Pendant une longue période de trente ans, la colonie et ses alliés eurent à se défendre contre les incessantes attaques des Iroquois : ce n'étaient que pillages, massacres, surprises, récoltes saccagées, maisons brûlées, colons égorgés ou torturés.1
" Les Iroquois," dit Reveillaud, " exaltés par leur propre fureur, exterminèrent tout ce qu'ils purent de la nation huronne et firent un désert d'un pays autrefois populeux. Les laboureurs ne pouvaient s'aventurer même à proximité des habitations, sans être armés jusqu'aux dents ; encore étaient-ils souvent, malgré leurs armes, surpris et assassinés. Les romans de Fenimore Cooper rendent plus exactement que ne le peut faire l'histoire, la physionomie de ces épopées de la forêt faites de surprises, d'alertes perpétuelles, où les sauvages tour à tour scalpaient les chevelures de leurs ennemis ou fumaient avec eux le calumet de la paix."
L'habitude du danger et la nécessité d'une perpétuelle défense firent des Canadiens un peuple très-courageux qui plus d'une fois se signala par de prodigieuses prouesses ; mais les officiers ne purent jamais les plier à la discipline régulière, ce qui fut parfois un obstacle au succès. On allait d'ailleurs avoir le plus grand besoin de leur dévouement ; les Anglais venaient d'acquérir (1668) la colonie que les Hollandais avaient fondée à l'embouchure et sur les bords de l'Hudson et dont la capitale était Manhatte, aujourd'hui New-York. Après s'être efforcés de prendre pied dans leur colonie, ces ambitieux voisins ne cessèrent de regarder d'un œil d'envie nos propres possessions. Ils ne manquèrent pas de profiter de toutes les occasions pour augmenter leur domaine à notre détriment. De plus les Iroquois devenaient
1 Paul de Chouédy, seigneur de Maisonneuve, ayant recueilli un Algonquin poursuivi par les Iroquois, ceux-ci vinrent faire le siège du fort de Montréal. Maisonneuve tua de sa maiu le chef des Iroquois et empêcha ainsi la prise du fort.
chaque jour plus insolents. " Leur audace était devenue si grande qu'en 1658 ils osèrent envoyer jusqu'à Québec réclamer des Hurons qui après s'être soumis à leur nation, étaient venus se mettre sous la protection de nos canons. Lève tes bras, dit leur orateur dans son style imagé, et laisse aller tes enfants (les Hurons) que tu tiens pressés sur ton sein ; car s'ils venaient à faire quelques sottises, il serait à craindre qu'en voulant les châtier, nos coups ne portassent sur toi." »
La situation devenait difficile pour nos colons, et beaucoup d'entre eux parlaient de revenir en France. Ce fut à ce moment que Colbert décida Louis XIV à faire un sérieux effort en faveur de nos colonies. M. de Tracy, vice-roi des possessions françaises au Canada, créa de nouveaux forts et se servit du régiment de Carignan, envoyé de France, pour faire une expédition contre les Iroquois. En même temps que les soldats, l'escadre amenait un grand nombre de colons et un homme d'un grand mérite, Talon, ancien intendant du Hainaut, chargé de l'administration civile.
L'expédition contre les Iroquois réussit pleinement ; leurs habitations furent détruites, un grand nombre d'entre eux furent tués, et le reste dut se retirer dans des lieux inaccessibles. Cette campagne inspira pour longtemps une crainte salutaire aux sauvages ennemis, et les colons rassurés purent se livrer à leurs paisibles travaux. Les soldats du régiment de Carignan s'établirent presque tous dans le pays, ils y reçurent des terres et devinrent, eux et leurs descendants, d'excellents colons. Talon demeura également au Canada et il proposa à Colbert d'excellentes réformes dont peu furent malheureusement réalisées. Il insista tout particulièrement
1 La même année, les Iroquois vinrent assiéger Montréal, mais Daulac des Ormeaux, surnommé Dollard, à la tête de 17 Français et de quelques Hurons, repoussa toutes leurs attaques.
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pour qu'on donnât à la colonie une liberté commerciale aussi grande que possible, il demanda qu'on retirât aux Cornpagnies un monopole qui appauvrissait les colons et constituait un important obstacle au peuplement de la colonie. Il faut regretter que ces vues si sages de Talon n'aient pas prévalu et qu'il revînt en France trop tôt pour le bien de la colonie. Sous son administration, la Nouvelle-France cessa d'être une mission ecclésiastique pour devenir une colonie civile. D'accord avec notre ministre Colbert, il fonda le système administratif auquel le Canada demeura soumis jusqu'au moment de la conquête anglaise. Une ordonnance de 1663, décida que l'administration serait gouvernée au nom du roi par des autorités laïques, que la haute direction des affaires judiciaires et administratives serait déférée à un conseil souverain siégeant à Québec. Ce conseil eut le droit d'enregistrer les édits pour leur donner force de loi ; il jugea en dernier ressort les causes civiles et criminelles, il eut la haute direction du commerce, de l'industrie et des finances du Canada.
C'est aussi à Talon qu'on doit l'idée d'une exploration du Mississipi qui amena la découverte de la Louisiane. Ce fut un jeune et hardi aventurier nommé Cavelier de la Salle qui, remontant sur une barque le Mississipi, en suivit le cours jusqu'à son embouchure. Il prit possession du pays au nom du roi et l'appela la Louisiane (1682). Une deuxième excursion faite en 1684 ne fut pas heureuse : Cavelier fut trahi et assassiné par les hommes de sa suite ; ses successeurs, plus heureux, établirent à l'embouchure du Mississipi une florissante colonie.
Mais, au Canada, la situation était peu rassurante. Malgré
l'alliance de l'Angleterre et de la France à cette époque, les
Anglais d'Amérique nous disputaient l'Acadie et la baie
d'IIudson et nous suscitaient toutes sortes d'embarras.
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Pour lutter à la fois contre les cinq nations iroquoises et les Anglais, nous disposions de forces absolument insuffisantes. En 1679 il n'y avait encore que 8500 habitants au Canada. Pour prendre l'offensive contre les Iroquois, il fallait des renforts de la Métropole : des soldats pour la bataille, et des colons pour cultiver la terre pendant que les habitants seraient sous les armes. Louis XIV envoya des soldats mais pas de colons. " Cependant," dit Reveillaud, " il aimait assez sa gloire pour se complaire à la pensée qu'une vaste étendue du Nouveau-Monde obéissait à son empire. Mais il n'aimait pas les progrès lents et comprenait mal les difficultés que rencontre l'installation de familles nouvelles dans un pays nouveau. H s'étonnait qu'il y eût encore là quelque chose à faire, que la colonie eût encore besoin d'hommes et de secours. L'autocrate à courte vue qui ne distinguait pas les peuples derrière les rois, s'étonnait aussi que les colons anglais osassent entreprendre quelque chose contre la Nouvelle- France, quand il était lui-même en relations étroites avec son cousin d'Angleterre. Il fit mander au gouverneur du Canada, l'incapable M. de la Barre, qu'il ne s'inquiétât plus des Anglais, attendu que le colonel Dungan, le commandant de New- York, avait reçu de son souverain l'ordre de vivre en bonne intelligence avec nos colons et de les soutenir au besoin. Dungan avait reçu en effet des instructions dans ce sens, mais il les interpréta de singulière façon. M. de la Barre avait eu la déplorable idée d'attirer quelques uns des chefs iroquois sous un prétexte et de les faire conduire en France, où ils furent traités en galériens. A cette nouvelle, la nation iroquoise toute entière prit les armes. Dungan fit venir près de lui les chefs des guerriers, et les poussa à se défendre : " Je souhaite que vous mettiez bas la hache, leur dit-il, mais je ne veux point que vous l'enterriez ; contentez-vous de la cacher sous l'herbe afin que vous puissiez aisément la
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reprendre quand il en sera besoin. Le roy, mon maître, m'a défendu de vous fournir des armes et des munitions contre les Français ; que cette défense ne vous alarme pas, vous ne manquerez de rien de ce qui vous sera nécessaire pour vous faire justice ; je vous le fournirai plutôt à mes dépens."
Ce qui rendait la guerre avec les Iroquois dangereuse pour la colonie, c'était Péparpillement des habitants. Pour réaliser plus de profits, les colons, au lieu de se grouper, ne songeaient qu'à s'écarter le plus possible les uns des autres. Les habitations ainsi isolées étaient à la merci des incursions des sauvages et l'expérience des désastres subis par les voisins ne corrigeait personne. La fatigue et les dangers de cette vie agricole rebutaient beaucoup de colons qui se décidaient souvent à se faire chasseurs, coureurs des bois, et à vivre à l'indienne.
" Ces gentilshommes des bois se rapprochèrent des
Indiens par un régime de vie demi-civilisée, demi-barbare,
s'en firent aimer par leur bonne humeur sans morgue, estimer
par leur bravoure intrépide et conquirent sur les tribus
voisines une puissante influence. Notre émigrant français,
roturier en Europe, simple paysan même, était noble là-bas.
Il épousait telle fille de chef, parfois devenait chef lui-même.
. . . L'un des types les plus remarquables de ces capitaines de
sauvages était le capitaine de St.-Castin. Il était des environs
d'Oloron, dans le pays basque, et avait servi dans le régiment
de Carignan. Leste et vigoureux comme tous les Basques, il
était doué d'une de ces natures vives et fougueuses qui, sans
agitation et sans imprévu, ne connaissent pas de plaisir ; il
était expert dans tous les exercices du corps, âpre à la fatigue,
plein de sang-froid dans le danger et d'un grand esprit de
ressources dans le besoin. Dès sa première entrevue avec
la tribu des Abénakis, son air déterminé, sa mine franche et
sa bonne tournure les séduisirent et, dès ce jour, quelques
L'ÉPOQUE HÉROÏQUE
uns d'entre eux se donnèrent à lui corps et âme et s'attachèrent à ses pas comme le chien à ceux de son maître. Lui, de son côté, se plut au milieu de ses sauvages admirateurs, songea à se faire agréer d'eux comme leur chef et, s'étant marié avec la fille d'un chef indien, devint le véritable souverain de tous les Abénakis.
" Coureurs des bois ou colons étaient toujours prêts à lutter pour la Nouvelle-France ; tous étaient soldats-nés et se battaient aussi volontiers contre l'Anglais que contre les animaux des forêts. Appuyés des Iroquois, ils eussent été invincibles ; tels quels, et malgré l'infériorité de leur nombre, ils étaient pour les colonies anglaises des voisins incommodes et des ennemis redoutables. On le vit bien au succès des campagnes suivantes."
La révolution qui plaça Guillaume d'Orange sur le trône de Jacques II avait rallumé la guerre entre la France et l'Angleterre (1689). Aussitôt M. de Callières, alors gouverneur de Montréal, se résolut à prévenir l'ennemi par une attaque brusquée. Le gouvernement, averti, envoya, à cet effet, comme gouverneur du Canada le comte de Frontenac, vaillant capitaine, d'un caractère difficile, mais plein de fermeté, d'activité et d'expérience. Mais, lorsque M. de Frontenac arriva à Québec avec ses vaisseaux, l'offensive avait déjà été prise par les Iroquois. Quinze cents Iroquois avaient débarqué la nuit à trois lieues de Montréal dans une bourgade de l'île appelée "Quartier de la Chine." Us avaient massacré la population endormie, brûlé les maisons, investi un fort, tué les soldats et officiers qui le défendaient, puis s'étaient répandus dans toute l'île où ils avaient commis les pires atrocités, mettant des enfants vivants à la broche qu'ils faisaient tourner par leur mère. Après avoir dévasté le pays, ils s'étaient retirés en emmenant deux cents prisonniers destinés à être brûlés ou mangés.
Telle était la situation à l'arrivée de Frontenac. D'un côté, les terribles Iroquois qui venaient de donner la mesure de leur férocité et de leur perfidie ; de l'autre, une population de 200,000 colons anglais, ennemis de la France, groupés sur un territoire relativement peu étendu contre 12,000 colons français éparpillés sur une vaste contrée.
M. de Frontenac, avec une hâte et une activité remarquables, fit partir de Québec, Trois-Rivières et Montréal, trois colonnes composées de Canadiens, de sauvages alliés et d'une armée régulière. Ces détachements obtinrent à Corlac (Nouvelle-Angleterre) des succès hors de proportion avec leur nombre. Ils tuèrent, blessèrent, ou firent prisonniers un grand nombre d'Anglais, détruisirent des forts, du bétail, et beaucoup d'habitations. Mais, pendant ce temps, les Anglais s'emparaient de Port-Royal, qui n'était pas en état de résister, et envoyaient 34 vaisseaux à l'embouchure du St. -Laurent à 15 lieues de Québec. Frontenac fit réparer les fortifications de la ville et garder les abords du fleuve, de telle sorte que l'ennemi ne pouvait envoyer une chaloupe à terre sans recevoir des coups de fusil. Le 16 octobre 1690, la flotte était devant Québec. L'amiral Phips — envoya au gouverneur une sommation de se rendre à laquelle Frontenac répondit par cette fière apostrophe : " Mes canons répondront pour moi ! " Quinze cents Anglais ayant débarqué à Beaufort, Frontenac envoya contre eux 300 hommes qui profitèrent des accidents d'un terrain, parfaitement connu, pour les harceler tout en demeurant invisibles.
Les Anglais perdirent beaucoup de monde car ils étaient à découvert, exposés en masses aux feux d'un ennemi presque toujours caché. Le même jour, quatre vaisseaux vinrent mouiller devant la ville qui ouvrit le feu ; le combat continua le lendemain et le feu du fort était si bien conduit que
les bâtiments ennemis furent réduits au silence. Le lende-
L'ÉPOQUE HÉROÏQUE
main, Phips résolut de battre en brèche la ville ; mais son artillerie fut mal servie, sa mousqueterie mal dirigée, et, malgré ses efforts, sa troupe découragée abandonna le champ de bataille en y laissant un grand nombre de morts. Ce combat fut le dernier; le 24, la flotte anglaise appareilla et Phips, en descendant le Saint-Laurent, perdit 9 vaisseaux mis hors d'usage par l'artillerie de Québec.
Louis XIV fit frapper une médaille pour perpétuer le souvenir de la belle défense des Français. Cette défaite des Anglais et une nouvelle attaque des Iroquois repoussée à Montréal donnèrent quelque tranquillité au pays. Mais il était si vaste que la sécurité n'était jamais absolue ; les attaques se renouvelaient sans cesse ; par contre les colons mettaient de jour en jour plus d'énergie et d'héroïsme à la résistance. Certains d'entre eux, ayant à leur tête M. d'Iberville, un des plus infatigables et des plus audacieux lieutenants du gouverneur, allèrent enlever aux Anglais presque tous leurs établissements à Terre-Neuve, firent 700 prisonniers et s'emparèrent du fort Bourbon, dans la baie d'Hudson. D'Iberville, qui était parti avec quatre navires, dont un fut brisé par les glaces dans la baie d'Hudson, fut séparé des autres navires par les brumes, et entouré par trois vaisseaux anglais. Seul contre tous, il coula un des navires ennemis, en prit un autre, et poursuivit le troisième sans l'atteindre. Le lendemain, rallié par ses propres vaisseaux, il attaqua le fort Bourbon et s'en empara. En même temps, Frontenac à la tête de troupes régulières, de milices et de sauvages marcha contre les Iroquois, qui voulaient attaquer Montréal. Nos troupes détruisirent les maisons, les récoltes, les magasins ; elles délivrèrent les prisonniers français et amenèrent au gouverneur des députés qui acceptèrent toutes les conditions du vainqueur. D'ailleurs, les Iroquois haïssaient les Anglais et ne leur étaient attachés que par l'intérêt. L'infériorité
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relative de la fabrication française et l'avidité des Compagnies rendaient très-chères les marchandises offertes en échange des fourrures. Les Anglais ayant des prix plus modérés, réussissaient mieux dans leur commerce avec les Iroquois mais ne gagnaient pas leurs sympathies. Avec un peu d'adresse et de bonne volonté, il fut aisé de détacher les Cinq Nations de la cause anglaise ; c'est un résultat dont le successeur de M. de Frontenac devait avoir l'honneur. Ce dernier mourut peu après la paix de Ryswick (1697) en emportant l'estime et le respect de tous, grâce à l'élévation et à la loyauté de son caractère. Par son courage et ses talents militaires, il sauva la colonie, qui lui doit des faits d'armes extrêmement glorieux et les avantages que stipulait pour elle la paix de Ryswick. Cette paix mettait fin à la guerre européenne illustrée par les victoires de Luxembourg, de Vauban, de Catinat ; elle assurait à la France tous les territoires d'Amérique qui lui avaient été concédés par les traités précédents. Malheureusement, notre marine était ruinée et les brillants exploits des corsaires ne pouvaient que retarder le triomphe fatal de la puissante marine britannique. Celle-ci, en empêchant peu à peu toute communication de notre colonie avec la Métropole devait jouer le premier rôle dans les luttes décisives qui amenèrent la perte du Canada.
Sous le gouvernement de M. de Callière, successeur de Frontenac, les Iroquois irrités des mauvais traitements des Anglais, envoyèrent à Montréal une grande députation chargée de propositions de paix. Grâce à l'intervention d'un chef huron, Kondiaronk, le gouverneur, qui désirait si vivement cette paix, eut l'adresse d'amener les Iroquois à la demander. On fit une brillante réception à tous les chefs sauvages réunis (Iroquois, Hurons, Abénakis, etc.).
Tous, ils jurèrent d'enterrer la hache et signèrent un traité de
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Champlain fonde l'ordre du " Bon Temps."
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paix le 8 septembre 1700. Le chef huron, que les Canadiens appelaient le Rat, fut d'un très-grand secours au gouverneur, par son intelligence et par l'influence qu'il avait su prendre sur toutes les tribus indiennes. Il était fort éloquent dans les conseils et applaudi même de ses adversaires ; il avait des réparties si vives et si pleines d'esprit qu'il était capable de tenir tête à M. de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table par plaisir. Pendant les fêtes et réunions, données à l'occasion de l'important traité de paix, le Rat mourut. On lui fit de superbes funérailles, on exposa son corps en habit d'officier ; le gouverneur et toutes les autorités lui jetèrent de l'eau bénite. Le cercueil porté par six chefs de guerre, escorté de la famille du défunt, du clergé, des chefs, des soldats, des guerriers hurons vêtus de longues robes de cérémonie en castor, le visage peint en noir et le fusil sous le bras, fut déposé avec toutes les cérémonies d'usage dans la cathédrale de Montréal.
Après la mort du Rat, les chefs indiens signèrent le traité en séance solennelle. Pour cette occasion, ils avaient revêtu leurs plus beaux costumes et leurs insignes de commandement. Le chef des Algonquins, un brave et fort beau jeune homme, avait accommodé ses cheveux en tête de coq avec un plumet rouge qui formait la crête et descendait par derrière. Un autre avait pour coiffure la peau de la tête d'un taureau dont les cornes lui pendaient sur les oreilles ; c'était un homme d'esprit qui parlait avec beaucoup de douceur et d'intelligence. Un des chefs s'était peint la figure en rouge et, par égard pour les modes françaises d'alors, s'était affublé d'une vieille perruque défrisée qui lui donnait un air fort ridicule. En s'approchant du gouverneur, il voulut imiter les manières européennes et ôta gravement sa perruque pour saluer, ce qui fit rire tous les assistants.
L'Indien, sans se déconcerter, remit sa perruque et prononça
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son discours. Après que chacun eut parlé au nom de sa tribu, on apporta le calumet de paix, chaque signataire en tira une bouffée à son tour, on chanta le Te Deum, puis on servit trois bœufs entiers bouillis dans d'immenses chaudières. Le repas fut gai, sans aucune velléité d'anthropophagie ; le soir, il y eut illumination et feux de joie. Enfin on se sépara après s'être promis de se rendre mutuellement les prisonniers. Les chefs reçurent tous des présents et — clause très-importante— les Iroquois promirent de rester neutres en cas de guerre entre la France et l'Angleterre.
Mais la guerre semblait devoir être l'état normal de notre colonie. A peine la paix était-elle signée avec les sauvages et mettait-elle fin à de longues et désastreuses années de brigandages, que s'allumait, en Europe, la guerre de la Succession d'Espagne qui groupait contre nous la grande alliance dans laquelle les Anglais tenaient le premier rang. Bientôt M. de Callière reçut avis que l'Angleterre se préparait à envahir l'Acadie, Terre-Neuve et même Québec. Le gouverneur fit tous ses efforts pour organiser la défense, et M. de Vaudreuil, qui lui succéda, déploya également une grande activité.
Après quelques escarmouches qui, en 1702, ouvrirent
les hostilités, les deux adversaires continuèrent la guerre avec
de faibles ressources de part et d'autre. Repoussés en
Acadie, où ils essayent de s'emparer de Port-Royal en 1704,
ils reviennent en 1707, trouvent le fort vaillamment défendu
par M. de Subersac et, après dix jours d'infructueux efforts,
reprennent la mer en laissant sur les rivages un grand nombre
de morts. Pendant que leurs armées combattaient, les deux
gouverneurs-généraux intriguaient. M. de Vaudreuil ex-
citait\les Abénakis contre les Anglais et le gouverneur anglais
essayait par tous les moyens de séduction de rompre la
neutralité promise par les Iroquois. Ceux-ci se décidèrent
l'époque héroïque
à se joindre aux Anglais, moins par désir de nous nuire que par crainte de leurs puissants voisins. M. de Vaudreuil envoya à la rencontre de cette armée, qui devait arriver par le lac Champlain, 1500 miliciens et sauvages, qui refusèrent après trois jours de marche d'aller plus loin, ayant appris que le corps ennemi se composait au moins de 5000 hommes. Le commandant fut obligé de retourner à Montréal, tandis que l'armée ennemie, composée de troupes régulières de milices et d'Iroquois, s'était portée sur la frontière, où elle attendait la nouvelle de l'arrivée d'une flotte formidable qui devait en même temps tomber sur le Haut-Canada. Or ces vaisseaux n'arrivaient pas et les Iroquois qui ne marchaient qu'à contre-cœur avec les Anglais, qui espéraient que les deux nations s'affaibliraient l'une par l'autre, profitèrent d'une épidémie pour se retirer tandis que leurs alliés retournaient à Manhatte (New-York). On dit que ces sauvages, perfides alliés, avaient infesté l'eau de la rivière, au bord de laquelle ils campaient, en y jetant les peaux et les restes des animaux dont ils se nourrissaient. Les Anglais qui campaient au-dessous d'eux burent cette eau empoisonnée et furent décimés. La flotte qu'ils attendaient resta en Europe et fut dirigée sur Lisbonne.
Nos ennemis eurent plus de succès en attaquant encore une fois Port-Royal que M. de Subersac dut livrer ainsi que l'Acadie, la faible garnison du fort (300 hommes à peine) ne permettant pas sa défense contre 3000 hommes (1710). Sur ces entrefaites, la flotte anglaise, tant attendue par nos adversaires, arriva enfin, et notre désastre eût été complet, sans doute, si les éléments ne s'étaient pas prononcés pour nous. La tempête détruisit une flotte de 80 voiles, et l'amiral anglais qui commandait l'escadre se hâta de redescendre
le fleuve avec les débris de son escadre. Il laissait sur le
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rivage de grandes quantités de cadavres parmi lesquels des familles entières d'Ecossais qui s'étaient embarqués sur la flotte pour s'établir au Canada, tellement nos ennemis étaient à l'avance assurés de leur succès. Malgré l'énergique et admirable résistance de la colonie, la paix d'Utrecht qui survint bientôt après (1713), fut désastreuse pour la Nouvelle- France.
" Le traité d'Utrecht," dit un historien autorisé, "termina cette longue lutte dans laquelle tant de sang avait coulé et que signala tant de lamentables épisodes.
" Le seul échec que nous eussions subi pendant cette guerre, la prise de Port-Royal, était en quelque sorte compensée par nos succès au Canada et à Terre-Neuve. Assurément, si la France eût été victorieuse en Europe, la paix lui aurait fait retrouver ses colonies d'Amérique dans leur intégrité, avec les mêmes frontières qu'au traité de Ryswick. Mais l'étoile de la France avait pâli durant cette funeste guerre de la Succession d'Espagne. La France, épuisée et saignée à blanc de toutes manières, ne pouvait plus dicter de conditions à ses adversaires et était obligée de subir les leurs. Louis XIV dut donc consentir à laisser échancrer au nord et à l'est ce domaine de la Nouvelle-France qui, mieux colonisé et défendu, eût pu suffire à la gloire de son règne. Il abandonna aux Anglais la baie d'Hudson, l'Acadie, l'île de Terre-Neuve, où la France réserva seulement quelques plages pour ses pêcheurs, avec le droit d'y faire sécher le poisson. L'Angleterre pouvait se tenir pour satisfaite, en attendant mieux. Par l'Acadie si longtemps convoitée, par Terre-Neuve et par ses établissements de la baie d'Hudson, elle étreignait dans un cercle de fer le Canada qui nous restait encore, et elle pouvait attendre patiemment qu'une nouvelle occasion lui donnât cette grande enclave. On peut
L'ÉPOQUE HÉROÏQUE
juger combien ces sacrifices consentis par Louis XTV marquaient son abaissement, et combien il en dut coûter à sa fierté de céder trois possessions qui formaient, avec le Canada, l'immense pays connu sous le nom glorieux de Nouvelle- France ! "