Les Francais au Canada et en Acadie
La France dans l'Amérique du Nord. — Son rôle civilisateur. — Les Français savent-ils coloniser? — La carte d'Amérique en 1743. — Deux millions de Français au delà de l'Atlantique.
Au mois de décembre 1886, M. Mac-Lane, ministre des États-Unis à Paris, prononçait dans un banquet les paroles suivantes :
« Avant même que la civilisation anglaise s'implantât sur les côtes américaines de l'Atlantique, des buguenots français avaient fondé une colonie dans la Caroline du Sud, qui s'appelait alors la Floride française, et d'autres Français s'établissaient dans la région du Canada et jusque dans l'État actuel du Maine.
« Par le Saint-Laurent, par l'Ohio, par le Mississipi vos compatriotes pénétrèrent, les premiers, dans le centre du continent, laissant partout sur leur passage des noms qui rappellent leur souvenir. De Québec à la Nouvelle-Orléans, on peut suivre la marche de ces hardis pionniers par les dénomina-
tions géographiques inscrites sur la carte : Détroit , Saut de Sainte-Marie, Fond-clu-Lac, Saint-Louis, Vincennes et cent autres lieux (1) témoignent de l'étendue et de la persistance de l'influence française dans une grande partie des États-Unis. »
Cette appréciation du rôle de la France dans le nouveau continent n'est pas une banalité, dictée par la courtoisie internationale; c'est également l'opinion de M. Parkman, que les Français furent les vrais pionniers de l'Amérique, et les historiens anglais n'y sauraient contredire.
Et malgré les faits, malgré l'opinion des étrangers eux-mêmes, le préjugé demeure toujours vivace, que la France n'est pas une nation colonisatrice. Quelle est l'origine de cette opinion? on ne le sait, mais comme elle repose sur l'ignorance de notre rôle historique d'outre-mer, il est assez facile de la combattre. Il suffit de prendre quelques épisodes de notre histoire coloniale et de les conter de son mieux; pour ceux-là du moins qui ont lu, la preuve est faite et l'opinion réfutée.
Certains paradoxes historiques peuvent avoir une influence analogue à l'influence de la calomnie sur un individu. Un homme dont on a terni la réputa-
(1) Citons encore parmi les villes importantes dont l'origine fut un fort et un établissement français : Ticonderoga (ancien fort Carillon), Chicago, Pittsburg (ancien fort du Quesne), ces deux dernières des plus peuplées de TAmérique du Nord.
tion, pour innocent qu'il soit, se sent paralysé; l'action lui est devenue impossible; il laisse dire et ne sait plus rien faire.
Cette opinion que nous ne savions pas coloniser a sûrement été l'une des causes du recul de notre influence sur des pays qui nous doivent le premier coup de pioche civilisateur. Non seulement, nous avons cédé ou vendu, comme des inutilités ou des embarras, nos immenses possessions américaines, mais nous nous en sommes si profondément désintéressés dans la suite, qu'une population française de plus de deux millions d'âmes a pu grandir par-delà l'Océan, presque à l'insu delà mère patrie. Nous avons délaissé jusqu'à son histoire, et aujourd'hui il nous faut la rapprendre. La besogne est amère.
Lorsqu'on jette les yeux sur la carte de l'Amérique septentrionale dressée en 1743 par Bellin, ingénieur du roi et hydrographe de la marine, un mouvement d'orgueil fait battre le cœur.
Depuis la baie d'Hudson jusqu'à l'embouchure du Mississipi, depuis les solitudes neigeuses de l'extrême nord-ouest jusqu'à l'embouchure du Saint- Laurent, la terre est française. Au sud, c'est la Louisiane, au nord, le Canada. Les Anglais n'occupent encore qu'une étroite bande du sol américain, entre les monts Alleghanys et la Floride, qui est espagnole.
Laissez passer quelques années, et le Nord sera
devenu anglais; quelques années encore, et le Sud aura été vendu à la nouvelle République.
Le drapeau français avait disparu , mais du moins la langue restait, au moins en de certaines régions : c'est qu'elle était parlée dans l'Amérique du Nord depuis deux siècles; c'est qu'elle avait été la première langue civilisatrice qui se fût fait entendre sur le continent sauvage. La langue, à défaut de la nationalité, s'est conservée iusqu'à nos jours dans des conditions de vitalité qui lui assurent la durée.
C'est donc à une population française que l'auteur dédie cet essai où sont résumées les annales du vaste pays qui a si justement porté le nom àQ Nouvelle- France.