CHAPITRE PREMIER
Le Canada avant les Euroi^éens. — Algonquins et Hurons. — Les Indiens. — Iroquois. — Mœurs et coutumes. — Organisation politique, sociale et militaire. — L'étiquette indienne. — Suprématie des Iroquois. — Sauvages et Spartiates.
L'histoire du Canada, non plus qu'en général Fhistoire de FAmérique, ne commence avec la découverte du continent nouveau par les Européens. Pour nous en tenir au Canada, cette immense contrée qui s'étend des grands lacs à la baie d'Hudson, des sources du Mississipi à l'estuaire du Saint-Laurent, n'était pas absolument un désert à l'époque où les premiers navires abordèrent ses côtes mystérieuses; d'assez nombreuses tribus d'Indiens le peuplaient, race turbulente, guerroyante, mobile, qui troublait de ses guerres, de ses rivalités, de ses migrations la paisible et naturelle beauté des forêts de pins et de chênes, des fleuves larges comme des lacs et des lacs grands comme des mers.
Trois grandes familles d'aborigènes se partageaient le sol : les Algonquins, les Hurons, les Iroquois.
Les Algonquins, certaines peuplades comme les Massachusets, les Mohicans, noms demeurés populaires, vivaient de chasse, de pêche surtout, et se cantonnaient le long des rivages destinés à devenir la Nouvelle-Angleterre. Ces tribus avaient une agriculture, cultivaient le maïs ou blé d'Amérique, étaient exemptes de ces horribles famines qui, tous les hivers , étreignaient les Abénaquis du Maine , les Souriquois et les Mie-Macs de la Nouvelle-Ecosse, les Papanichois, les Bersiamites et autres groupes établis sur les rives du Saint-Laurent. Ces dernières populations, d'un type algonquin fort inférieur, furent comprises par les Français sous le nom générique de Montagnais ; l'été, ils venaient dresser leurs wigwams (tentes ou abris) autour de Tadoussac, où débarquaient les trafiquants de fourrures, et, l'hiver venu, ils partaient, débandés par un excès de famine qui les poussa maintes fois jusqu'au cannibalisme.
D'autres Algonquins se disséminaient jusqu'à l'île des Allumettes, où demeurait la nation de l'Ile, jusqu'au lac des Nipissings.
De là, en appuyant au sud-ouest, on rencontrait les premières agglomérations huronnes. Au lieu d'une nation de hasard, dispersée, sans stabilité, on trouve un peuple doué d'un commencement de civilisation.
Ce qui distingue tout d'abord le Huron, c'est son caractère sédentaire, passif; son habitude de se retrancher derrière des remparts. La région qu'ils dominaient, resserrée dans une presqu'île du lac Huron, contena't une population de plus de 20,000 individus, d'après le recensement des jésuites en 1G39.
Ces villes huronnes couvraient chacune un espace variant d'une à dix acres d'étendue ; elles se composaient de maisons ou huttes d'écorce, assemblées sans aucun plan régulier, posées en un emplacement favorable à la
Fig. \. — Eiilrée de la livioïc d'Hudson.
défense, « tel que le bord d'un lac, le sommet d'une colline, ou la pointe de terre placée à un confluent de rivière. Un fossé profond, » continue M. Parkman, l'historien américain de la Nouvelle-France, « entourait le village; sur le revers, on établissait plusieurs rangées
de palissades en lignes concentriques et formées d'arbres, dont on obtenait l'abatage en alternant i^ar le feu et par l'attaque à la hache de pierre de la partie calcinée ; chacune des rangées s'inclinait vers la rangée opposée jusqu'à ce que, se rencontrant, elles entrassent l'une dans l'autre. Le tout était garni à l'intérieur de plaques d'écorce : puis, au sommet, on formait une sorte de galerie pour les défenseurs, avec des gouttières en bois, par lesquelles on pouvait verser des torrents d'eau et éteindre le feu mis par les assaillants. Des monceaux de pierres et des échelles complétaient les prévisions de la défense. »
Les maisons protégées par ces remparts étaient d'une assez originale architecture pour avoir arrêté l'attention de tous les voyageurs. Le P. Sagard, récollet, en parle avec grand détail dans son Grand Voyage du pays des H lirons (1632).
Variables dans leurs dimensions, les moindres mesuraient 30 pieds en longueur; quelques-unes atteignaient les proportions incroyables de 250 pieds de long. Leur forme rappelait celle d'un berceau découvrant une allée, et, en réalité, les murailles étaient de jeunes arbres rapprochés et réunis au sommet; même procédé que pour les murs de défense. Des traverses, des plaques d'écorce, des éclats de sapin consolidaient la toiture, bouchaient les intervalles; comme liens, on se servait de cordes en écorce de tilleul.
Plusieurs familles, en aussi grand nombre qu'il en fallait pour la remplir, habitaient une même hutte. Le Huron n'avait d'ailleurs qu'à un degré fort médiocre le sentiment de la propriété individuelle. Chaque famille avait droit au terrain qu'elle pouvait cultiver, mais sans
que cette attribution impliquât autrement la possession du sol.
Après avoir défriché par le pieu et le feu une parcelle de forêt, les squaws (nom donné aux femmes in-
Fig. 2. — Canip (riiidicns au bord d'un lac.
diennes) semaient les fèves, le blé, les citrouilles, le tabac, le soleil (tournesol), le chanvre.
Cette culture , et surtout la prévoyance qui leur faisait enterrer les fruits de la récolte dans des silos ou des caches, les assurait contre la famine. Très supérieurs en
cela à la plupart des tribus algonquines, les Hurons, comme les Iroquois, l'emportaient encore par leur habileté aux arts serviles : ils savaient fabriquer la poterie, tresser la paille et le roseau, obtenir la filasse de chanvre, extraire Thuile de poisson ou des graines de soleil ; ils connaissaient le tabac et la pipe. Leurs armes étaient faites de bois, os et pierre, de cuir de bison pour les boucliers.
Ces peuples que l'on appelle sauvages, et qui le paraissent vraiment, étonnent souvent par quelque prodige où il semble qu'une délicatesse très civilisée fût nécessaire : ainsi demeure encore inexplicable le wampum. C'était une perle de nacre, allongée, percée dans la longueur; la verroterie remplaça ces merveilles de patience et d'art. On ne croit pas qu'aujourd'hui le procédé soit connu de travailler si finement la nacre, — et avec quels outils!
Le luampum, ornement, presque Tunique vêtement des filles, servait de monnaie, dequipos, par certaines combinaisons, de registres, d'archives, instrument flexible de mnémonie. Des vieillards étaient chargés de la garde et de l'explication éventuelle de ces fragiles et bizarres répertoires.
En leurs costumes, robes de fourrures, broderies, tissus de plumes, Hurons et Iroquois possédaient des merveilles; leur personne, la peau tatouée capricieusement, tannée, travaillée, les cheveux relevés, rasés sauf une mèche flottant en panache , avait de tout temps occupé beaucoup leur imagination. Des Indiens du sudouest du Canada apparurent aux Français les cheveux taillés ras sur le côté; sur le dos de la tête, une brosse en forme de dos d'hyène. « Quelles hures! » s'écria un Fran-
çais, au rapport de Lejeune, dans ?>d^ Relation (1633); le nom des Hurons était trouvé. Leur nom véritable était sans doute Ouendat, qui se retrouve dans le nom donné
Fig. 3. — Wampums.
aux restes actuels de l'ancienne nation huronne, Wyandot ou Guyandot.
Un assez grand commerce d'échange se faisait dam l'Amérique du Nord , avant l'arrivée des Européens. Les Hurons entretenaient des relations avec quantité de peuplades établies depuis la baie d'Hudson et les lacs jusqu'au golfe du Mexique; si le Mexique était en communication
avec le sud, on peut dire qu'un courant de trafic traversait tout le nouveau continent.
On ne parlera pas des mœurs, qui étaient dissolues en général, féroces, dominées par cette étiquette particulière à la race de Peaux Rouges, étiquette qui tyrannisait leur
Fig. 4. — Coiiruie de plumes
vie sous une loi inflexible, faisait sacrifier tout à la vanité; ni des usages, ni des fêtes, ni des superstitions. Ce qu'on vient de dire suffit^ et c'était notre but , à montrer que les Indiens , Hurons et Iroquois notamment, jouissaient d'une certaine civilisation matérielle. Il reste à donner quelques détails sur leur organisation sociale et politique ; on les empruntera principalement à l'histoire
des Iroquois, ce peuple aussi remarquable par le caractère de l'individu que par celui de la nation.
Les Iroquois vivaient entre l'Hudson et le lac Érié, remontant souvent en excursions vers le nord, à peu près
Fig. 5.— Guerriers indiens.
toujours en guerre contre la nation de Tobacco , qui cultivait exclusivement le tabac; contre les Ériés aux flèches empoisonnées, les redoutables Andastes, surtout contre les Hurons, l'ennemi séculaire. Entre les Hurons et les Iroquois, vers la rivière Niagara, un peuple gardait la ncu-
tralité , appelé pour cela la nation neutre , sans qu'il y ait apparence que ce pacte ait été jamais rompu. Les Neutres faisaient cependant la guerre avec les Masentins, tribu algonquine du Michigan , et leur férocité allait jusqu'à brûler les femmes prisonnières. Ce peuple était singulier en tout, et à peine est-il croyable qu'ils conservassent dans leurs demeures les morts jusqu'à la pourriture complète ; alors ils grattaient les os , rangeaient les squelettes le long de la muraille pour y attendre la fête des morts. Ces aberrations n'étaient peut-être point particulières aux Neutres; pourtant on doit s'attendre à trouver plus de raison chez d'autres , par exemple , chez les Iroquois. Ceux-ci avaient en effet une remarquable organisation sociale.
Il semble d'abord que les lois manquent, ou tout au moins , si les usages servent de lois, les moyens de les faire observer. En effet , s'il y a une hiérarchie sociale , il n'y a pas de pouvoir, à proprement parler, pas d'autorité civile : c'est que, en réalité, il n'y a qu'une puissance, et une puissance incontestée pour les Indiens, l'étiquette. La société indienne ressemble à ce que serait une société d'Européens de mœurs moyennes et de très bonne éducation pour laquelle l'unique code serait celui du savoirvivre. Sous une apparente liberté , l'Indien est tyrannisé par une foule de conventions; ce qu'il faut faire, ce qu'il ne faut pas faire, il le sait et il règle d'après cela sa conduite, sans nulle intention morale.
Le fond du caractère indien, c'est la fierté, sa manifestation la plus ordinaire est la politesse. Les premiers missionnaires étaient charmés de la docilité de leurs néophytes, qui acceptaient tout, se prêtaient à tout, mais seulement par l'effet d'une suprême et dédaigneuse cour-
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toisie, pour ne point contredire un hôte et un étranger. S'il y avait une sanction à l'observation des usages , elle était dans l'opinion publique, dont l'Indien avait la plus grande crainte, sorte de tribunal sans appel dont les jugements pouvaient noter d'infamie le coupable. La société indienne, toute hiérarchisée qu'elle est, a des tendances démocratiques : on s'entr'aide dans le malheur, on partage son temps, ses vivres avec ceux qui sont dans la pénurie. Chez les Iroquois, il y a des riches et des pauvres, mais si le pauvre entre dans la hutte du riche à l'heure du repas, les femmes le servent sans rien dire.
Divisés en cinq nations qui avaient un nom géographique, les Iroquois se partageaient encore en clans. Chaque clan était composé, sans distinction de nation, de tous ceux qui se reconnaissaient le même ancêtre. Cet ancêtre commun était un animal, et l'emblème qui le représentait s'appelait totem (1).
Il y avait huit clans : la Tortue, l'Ours, le Loup, le Castor, le Cerf, la Bécasse ou petit Pluvier, le Héron ou grand Pluvier, le Faucon; les trois premiers, les plus puissants , avaient le privilège de fournir un plus grand nombre de chefs de guerre que les autres.
Le clan n'était qu'une extension de la famille, et le mariage était défendu entre membres du même clan, usage qui, comme le totem, se retrouvait chez les Australiens, les Fidgiens, dans l'Inde, chez les Tamouls et dans l'Himalaya, chez les Calédoniens, chez les anciens Norvégiens, aux îles Shetland.
Héréditaire dans la ligne maternelle, la fonction des chefs devait néanmoins être confirmée par le suffrage po-
(1) Voir en particulier A. Lang, Mi/thologie , 188G.
pulaire; le nouveau chef abandonnait son nom pour prendre celui qui était attaché à sa fonction.
Il y avait deux classes de chefs : les sachems, qui formaient le conseil supérieur de la nation, et les chefs secondaires , arrivés à cette dignité non par la naissance, mais par la valeur. Ils se réunissaient également en conseil ; un troisième conseil était composé des vieillards; un quatrième, des jeunes guerriers ; un cinquième, des femmes. Chacun de ces conseils inférieurs avait sa voix et son influence au conseil des sachems, et ainsi la nation entière prenait part aux délibérations qui intéressaient sa prospérité. Dans les circonstances graves, si la sécurité de la ligue était en jeu , les sachems de chaque nation se réunissaient en un grand conseil unique; à cette assemblée pouvaient encore se faire représenter les autres différents conseils, au moyen de députés dont les discours étaient écoutés avec autant de soin que ceux des membres mêmes d'un Sénat.
Cette organisation semble idéale, et le parlementarisme des Iroquois un chef-d'œuvre de raison; il était, il nous semble, intéressant de dire cela avant de livrer le Canada et les régions voisines à l'absolutisme français, au fanatisme anglais.
Le système iroquois fit l'admiration des jésuites, qui l'observèrent avec désintéressement : « C'est par leur politique subtile, dit le P. Lafitau, qu'ils (les Iroquois) ont pris un tel ascendant sur les autres nations , divisé et maîtrisé les plus courageuses, qu'ils sont devenus la terreur de leurs voisins, et ont su garder une pacifique neutralité entre les Français et les Anglais, courtisés et redoutés de tous deux. »
La plupart des historiens du Canada s'accordent sur
ce point que la puissance militaire des Iroquois reposait moins sur le nombre et la valeur de leurs guerriers , que sur leur organisation civile. Ce peuple, individuellement indomptable , était capable d'une si grande discipline que pour les décisions de leurs conseils, l'unanimité était jugée nécessaire et s'obtenait presque toujours. M. Parkman prononce à propos des Iroquois le nom de Sparte, et il faut convenir que nul autre peuple n'est arrivé à unir à ce point « l'existence individuelle et la vie nationale », à se servir également de la valeur et de l'abnégation personnelle.
Leur organisation militaire n'avait rien de spécial : tout chef, même secondaire, pouvait lever une expédition ; l'accompagnait qui voulait. Dans les grandes occasions seulement, la ligue se mettait en mouvement, concertant une action commune, enveloppant l'ennemi. L'Iroquois, qui luttait avec désavantage contre l'Européen en rase campagne , était dans les bois un adversaire redoutable, à peu près invincible.
Malgré les pertes constantes qu'ils faisaient à la guerre, la population se maintint toujours au même niveau, grâce à l'adoption des prisonniers; vers l'époque de la découverte , ils étaient représentés par un ensemble de 10 à 12,000 individus, pouvant fournir de 2 à 3,000 guerriers.
Si l'intrusion des blancs ne les avait arrêtés, il est probable que les Iroquois fussent parvenus à l'hégémonie de tout le pays compris sous le nom de Bas-Canada et de Nouvelle-Angleterre. Seraient-ils sortis de l'état sauvage? cela est peu probable : « Les traits même qui élèvent cette race au-dessus des races serviles et abâtardies la rendent antipathique au genre de civilisation que celles-ci, leurs
inférieures à d'autres titres, peuvent adopter. Un esprit d'indépendance intraitable , l'orgueil qui lui défend l'imitation , premier jalon de l'éducation , ne contribuent que trop à encourager cette léthargie morale dont presque aucun effort n"a encore réussi à le tirer. »