‹ Les Francais au Canada et en AcadieChapitre 16 sur 21 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Déportation en masse de toute la population française d'Acadie. — Le colonel Winslow. — Les otages. — Les incendies. — L'exode. — Mauvais accueil

fait aux Français dans les colonies anglaises. — Misères des Acadiens déportés

Jugement des historiens. — L'élément français renaît en Acadie. — Comment il a prospéré.

Ce fut le 15 juillet 1755 que Ton décida, au conseil du gouvernement, à Halifax, de déporter dans les différentes possessions anglaises, la totalité de la population française de l'Acadie. Lawrence était gouverneur; les amiraux Boscavven et Mostyn prirent part à la délibération. Vers la fin du mois, la première nouvelle arriva du dernier refus qu'opposaient les Acadiens à prononcer le serment qu'ils répudiaient depuis si longtemps. Comme la. déportation avait été convenue pour le cas où les Acadiens persisteraient dans leur résolution, il ne restait plus qu'à déterminer quelles étaient les mesures à prendre pour se débarrasser le^plus sûrement d'eux et à choisir les provinces où ils devaient être .disséminés.

Les instructions du gouverneur Lawrence aux différents commandants militaires prescrivaient, en leur faisant part des décisions du gouvernement, de les conser-

ver absolument secrètes « pour empêcher la population d'essayer de fuir avec son bétail ». Il faudra surtout « vous efforcer de trouver quelque stratagème qui vous permette de vous emparer sans coup férir des hommes jeunes et vieux (en particulier des chefs de famille), pour les avoir sous la main, tout prêts à être embarqués quand les transports arriveront. Cela fait, il est peu probable que les femmes et les enfants cherchent à fuir avec le bétail. »

Toutefois, ajoute Lawrence, on devra réquisitionner toutes les embarcations et garder les routes. Les prisonniers ne devaient être autorisés à emporter avec eux que de l'argent et des hardes. Ce gouverneur pensait à tout : les villages du nord et du nord-est pouvaient donner de l'embarras, à cause du voisinage du Canada, on les détruirait; on traquerait sans merci ceux qui tenteraient de se réfugier dans les bois. Il fallait, en particulier, anéantir entièrement les villages de Jediacke, de Ramsach et nombre d'autres. Par un raffinement odieux, on différa l'exécution de l'embuscade jusqu'après la moisson : les blés mis en grange devaient faire, à bon marché, du pain pour ceux qui resteraient.

Le colonel Winslow et le capitaine Murray furent chargés de l'exécution. Ils avaient pleins pouvoirs pour toute mesure de rigueur jugée nécessaire; les Acadiens étaient mis en leurs mains. Malgré tout, comme le sort qu'on prétendait leur faire subir était des plus cruels, il n'était guère probable qu'ils s'y soumissent de bonne volonté ; aussi le colonel n'était-il pas sans inquiétude sur le succès de l'exécution qu'il avait acceptée. Après un entretien avec Murray, il décida d'adresser à la population la proclamation suivante :

« Au.c habitants des districts de Grand-Pré, des Mines, de la rivière Canard, anciens, hommes et jeunes gens.

« Son Excellence le gouverneur nous ayant lait part de

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Fij. 40. — Défi'icliements.

ses dernières résolutions en ce qui concerne les propositions qui vous ont été faites, et nous ayant commandé de vous en donner connaissance directement, selon les intentions de Sa Majesté, nous ordonnons par les présentes que tous les habitants des districts sus-nommés, comme

ceux de tous les autres districts, anciens, hommes, jeunes gens et même les garçons jusqu'à l'âge de dix ans, se réunissent dans l'église de Grand-Pré, le vendredi 5 courant, à trois heures de l'après-midi, afin que nous puissions leur communiquer de vive voix ce qu'il nous a été ordonné de leur transmettre. Aucune excuse ne sera admise sous aucun prétexte, à peine de perte des propriétés ou des meubles, à défaut d'autres biens. « Donné à Grand-Pré, le 2 septembre 1755.

« John WiNSLOw. »

« Accordons-leur jusqu'au 5 septembre, avait écrit quelques jours auparavant ce même Winslow; leurs récoltes ne seront pas rentrées avant cette date. »

L'église de Grand-Pré (on en montre encore l'emplacement aux étrangers) était un vaste édifice, de la construction la plus simple; 418 hommes y étant rassemblés, le colonel entouré de ses officiers prit ainsi la parole :

« Messieurs, j'ai reçu de Son Excellence le gouverneur Lawrence les ordres du Roi, je vous les apporte et je vous ai convoqués pour vous transmettre les décisions de Sa Majesté en ce qui concerne les habitants français de la Nouvelle-Ecosse, auxquels elle a accordé plus d'indulgence qu'à aucun de ses sujets en aucun lieu de son empire. Vos terres, votre bétail, vos propriétés et meubles, quels qu'ils soient, sont confisqués par la Couronne. Emportant avec vous vos hardes, votre argent, vos menus ustensiles, vous allez être éloignés de cette province. La bonté de Sa Majesté permet, dis-je, que vous emportiez votre argent et les objets qui ne seront pas de nature à encombrer les vaisseaux sur lesquels vous allez être embarqués. Nous espérons que, en quelque lieu du monde

que vous abordiez, vous y deviendrez un peuple de sujets fidèles, paisibles et heureux. Je dois encore vous informer que c'est le plaisir de Sa Majesté que vous demeuriez provisoirement sous la garde des troupes que j'ai l'honneur de commander. »

Les Acadiens venus à l'église furent donc déclarés prisonniers du roi. C'étaient des otages : on les fusillait si le reste ne se rendait pas. Le district de Grand-Pré, celui dont nous nous occupons, fournit environ 2,000 déportés, y compris les femmes et les enfants. Ils laissaient . aux mains des Anglais 279 bœufs, 1,557 vaches, 500 veaux et génisses et près de 9,000 moutons, sans compter les récoltes. C'est dire qu'ils étaient riches, beaucoup plus riches que ne l'est aujourd'hui la moyenne des petits propriétaires ruraux dans les départements français.

Comme quelques-uns d'entre eux s'étaient réfugiés dans les bois, tout fut fait pour s'en emparer. La contrée fut dévastée; on chercha à les réduire par la faim. Dans le district des Mines, les soldats, sur l'ordre de Winslow, incendièrent 250 habitations, le double de communs et de moulins, une église. On crut que les fugitifs, sans vivres et sans armes, allaient promptement faire leur soumission : beaucoup, en effet, ne purent tenir; pour ceux qui manquaient à l'appel, Winslow ordonna qu'après une certaine date, ils seraient passés par les armes.

Un grand nombre de laboureurs furent ainsi massacrés; pour comble de cruauté, on brûlait, devant ceux que l'on épargnait, le mobilier qu'on leur avait d'abord permis de distraire de la confiscation. On n'eut d'égards ni pour les vieillards ni pour les infirmes, et beaucoup d'entre eux moururent pendant les nuits froides, dans les campements oii on les avait parqués sur le rivage.

C'est de là, entre la mer et le cordon de soldats qui les maintenait, que les Acadiens assistèrent, en se tordant de désespoir, aux incendies qui embrasaient le pays.

« Tout à coup, » dit Longfellow, « une grande clarté parut. Ainsi à l'automne, la lune rouge et sanglante... La lumière alla s'élargissant, s'élargissant toujours; elle éclaira le ciel et la mer et les navires à l'ancre dans la rade. Lafumée se dressa en colonnes éclatantes : des éclairs de flamme jaillirent de ses plis et disparurent soudain, pareils aux mains défaillantes d'un martyr. Alors le vent secoua des parcelles de bois calciné et des chaumes enflammés, les enleva, les emporta en tourbillonnant dans l'espace, et la fumée, comme un linceul , monta du faîte de cent maisons à la fois, entremêlée de langues de flamme. La foule des Acadiens terrifiée voyait ces choses du rivage et du bord des navires. Ils restèrent muets d'abord, mais bientôt ils s'écrièrent dans leur angoisse : « Nous ne reverrons plus nos maisons du village de Grand-Pré! » Les coqs, croyant le jour venu, commencèrent tout à coup à chanter bruyamment dans les cours des fermes ; le vent du soir apporta le beuglement des troupeaux interrompu par l'aboiement des chiens. A ce moment, une horrible clameur se fit entendre, semblable à celle qui révesille en sursaut un camp endormi dans les prairies ou dans les forêts lointaines de l'ouest, au bord de la Nebraska, quand les chevaux sauvages détalent effarés, avec la rapidité de la rafale, ou quand les troupeaux de buffles, avec de longs beuglements, se précipitent dans les rivières. Tel fut le bruit qui monta dans la nuit, quand les troupeaux et les chevaux, brisant parcs et clôtures, s'élancèrent, fous de terreur, à travers les prairies. »

Les Acadiens supportèrent noblement leur malheur, et surent se contenir avec une dignité qui étonna les Anglais, ainsi que le montre cette lettre, assez odieuse, de Murray à Winslovv :

« Fort Edouard, 8 septembre 1755.

« Je suis extrêmement content que les choses se soient aussi bien passées à Grand-Pré et que les pauvres diables soient aussi résignés. Ici, ils ont été plus patients que je n'osais Tespérer. J'ai crainte que cela n'aille pas si bien à Annapolis (Port-Royal) et qu'il ne me soit difficile de les rassembler tous. Vous savez combien nos soldats les haïssent; ils chercheront tous les prétextes pour en tuer le plus possible... Il me tarde de voir ces pauvres misérables embarqués et nos affaires un peu débrouillées, car ce sera un vrai plaisir pour moi d'aller trinquer avec vous à leur bon voyage. »

Les instructions du gouverneur relatives à l'embarquement étaient en flagrante contradiction avec les promesses de Winslow. Il prescrivait de faire monter à bord les prisonniers par groupes, sans tenir compte des préférences ni des réclamations, à raison de deux par tonne. On devait commencer par les chefs de famille et les hommes, de sorte que les ménages se trouvaient séparés, le mari sur un navire, la femme sur un autre, les enfants sur un troisième. Leur ration était de cinq livres de biscuit et d'une livre de porc par semaine ; il ne leur était permis de monter sur le pont qu'à tour de rôle et constamment gardés à vue. C'est à peu près ainsi que ces mêmes Anglais traitaient alors le « bétail noir » sur les négriers, commerce dont ils s'étaient, on le sait.

réservé le monopole par un traité spécial avec l'Espagne.

Les transports amenés dans la baie Française (aujourd'hui baie de Fundy) firent voile vers la Caroline du Nord, la Virginie, le Maryland, le Connecticut, Philadelphie, New-York et Boston. Lawrence estime que le nombre des déportés fut d'environ 7,000.

Ce qui se passa pendant les cinq jours qui s'écoulèrent entre ce mémorable 5 septembre et le jour de l'embarquement, on ne le sait pas d'une façon précise. Les témoignages des victimes peuvent, jusqu'à un certain point, être tenus pour suspects, et les Anglais ont fait disparaître tous les documents officiels qui se rapportent à cette période. Haliburton l'a remarqué le premier (1) : il ne reste aucune trace des déportations acadiennes aux archives d'Halifax. Dans la correspondance de Lawrence, il y a une lacune du 24 décembre 1754 au 5 août 1756. L'Angleterre a eu honte des instructions de ses ministres, mais cette disparition des papiers les plus importants de l'histoire acadienne en dit très long, et l'on est en droit de soupçonner des choses graves. En tout cas, ce que l'on connaît de source sûre suffit pour se faire une opinion.

« Il y a des exemples dans les annales du passé, » dit M. Smith, « d'une contrée volontairement désolée en temps de guerre, quand les habitants avaient été pris les armes à la main; mais nous défions toute l'histoire de produire un crime pareil à celui dont fut victime un peuple paisible et désarmé comme les Français d'Acadie. »

Tout ne s'était pas arrangé aussi aisément que le croyait

(1) Ilistorical accoimt of Nova Scotia; 2 vol. in-8°; 1839.

Murray. En certains districts, il y eut de la résistance, par exemple à Cumberland et cà Annapolis. A Cumberland, les habitants prirent la fuite dans les bois à l'approche des soldats, joignirent un parti d'Indiens, revinrent au nombre de 300, défirent les Anglais et leur tuèrent une dizaine d'hommes. Le commandant du poste. Thomas Speakman, se vengea en faisant, comme partout, incendier leurs maisons; mais, du moins, bien que fort misérables, ils restèrent en Acadie, vivant de la vie des Indiens.

Le même fait se passa à Annapolis. Quelques-uns de ces malheureux réussirent à passer au Canada; d'autres purent, dans la suite, recommencer péniblement leur vie de colons, en allant, plus loin, défricher des terres neuves. Les Anglais, nous le verrons, ne réussirent pas à extirper d' Acadie tout élément français. Les fils de ces persécutés sont encore assez nombreux aujourd'hui dans la Nouvelle-Ecosse.

Le colonel Winslow resta encore quelque temps en Acadie, après l'odieuse exécution qu'il avait dirigée, mais il ne put même recueillir les fruits de sa lâche obéissance. Comme il arrive des misérables instruments dont les gouvernements se servent pour de laides besognes , il se trouva en butte au mépris et aux affronts de ceux qui lui avaient momentanément accordé leur confiance. On retira de son commandement des Mines la plupart des troupes dont il était le chef, et il se résigna à donner sa démission et à se retirer à Boston. Une partie des déportés acadiens avaient été débarqués dans cette ville. Winslow put donc par ses yeux jouir de son œuvre , contempler les bandes d'infortunés qui erraient aux environs, sans pain et sans asile , à peine secourus par une population

égoïste et haineuse, qui ne voyait en eux que d'anciens ennemis réduits à merci. Il put même en voir périr un grand nombre de misère, de maladie, surtout de faim. AVinslow mourut à soixante-trois ans, quelques années avant la guerre de l'indépendance, où allait se distinguer un fils de ceux qu'il avait persécutés, le général Sullivan.

Pendant Texode et sur la terre d'exil, un dernier déni de justice avait été fait aux Français. Leurs prêtres ne purent pas les accompagner : il furent tous expédiés en Angleterre. Les malheureux Acadiens, très fervents catholiques, furent ainsi privés, en pays du plus rigide protestantisme, du seul secours qui eût un peu adouci leurs souffrances.

« Rien, » dit encore Haliburton, avec la solennité d'un historien justicier, « rien ne peut justifier cette profonde injustice, rien, pas même la nécessité. Les apologistes anglais ont eu beau faire, ils n'ont réussi à laver ni la couronne ni le gouvernement provincial de la Nouvelle- Ecosse de cette tache d'ignominie (1). »

Pour compléter le tableau de cette période douloureuse de l'histoire acadienne, il faut suivre les déportés au moins jusque dans Tune des colonies anglaises où on les

(1) C'est une question qui pourtant leur tient toujours à cœur, îl n'y a pas bien longtemps encore , à propos de l'ouvrage de M. Smith, un journal littéraire anglais d'une haute autorité et d'une parfaite orthodoxie britannique, V Athenœum, essayait de justifier l'es déportations acadiennes en donnant les premiers torts aux Français qui, à l'instigation de leurs curés, se seraient tenus en perpétuelle révolte contre le gouvernement. La raison ne serait pas encore suffisante, si ces faits étaient prouvés, et il faudrait, quand même, s'en tenir au jugement d'Haliburton, Anglais de la Nouvelle- Ecosse, qui ne saurait du moins être accusé de partialité intéressée.

LES FRAx\ÇAIS AU CAx\ADA. 2iy

débarqua. Les 19 et 20 novembre 1755, trois navires jetèrent l'ancre dans la Delaware, au-dessous de Philadelphie, après une traversée d'environ deux. mois. L'un d'eux avait voulu entrer dans le port, mais les autorités s'y étaient opposées. Le gouverneur craignait que les Acadiens ne se joignissent « aux catholiques irlandais et allemands des provinces voisines pour fomenter dans la colonie quelques nouvelles dissensions ».

Le gouverneur Morris ne voulut prendre sur lui aucune décision relative aux Acadiens; il demanda des pouvoirs à l'assemblée provinciale, en insinuant qu'il ne croyait pas que le souci de la santé publique permît leur débarquement : une maladie contagieuse s'était déclarée à bord pendant la traversée. L'assemblée nomma un délégué qui fit dans son rapport un tableau si lamentable de leur situation qu'on leur accorda quelques secours. Ainsi nous avons sur la détresse des déportés un document officiel émanant d'un pouvoir public évidemment hostile. Morris n'avait pas menti : ils étaient décimés par les maladies, nées naturellement d'un si long séjour dans l'entrepont de navires mal aérés ; le meilleur secours et le meilleur remède était de les laisser prendre terre, mais on s'y opposait toujours. Ils ne purent débarquer avant le commencement de décembre.

Cependant, il n'est milieu si rebelle à la sympathie où l'on ne finisse bien par trouver quelques cœurs pitoyables. Il y avait à Philadelphie des émigrés français, huguenots, devenus quakers, qui se sentirent Français devant des Français malheureux. Les Benezet et les Lefèvre de Philadelphie venaient du même sol que les Thibaudeau et les Leblanc de Grand-Pré. Les Acadiens euxmêmes reconnurent les bons procédés des huguenots

français dans leur mémoire à rassemblée de Pensylvanie : « Dieu soit béni d'avoir dirigé notre étoile vers la Pensylvanie, où nos maux ont été pansés, où nous avons été traités avec une bonté et une charité toutes chrétiennes. »

L'assemblée décida de les répartir dans la campagne « pour leur donner les moyens d'exercer leurs métiers et leurs industries ». Tout en reconnaissant qu'ils auraient pu plus mal tomber, les Acadiens n'entendaient pas s'établir au milieu d'Anglais, au milieu de gens hostiles à leur origine et à leur religion ; ils entendaient, du moins, puisque leur chère Acadie leur était fermée, être renvoyés en France. De plus, se considérant comme prisonniers de guerre, ils refusaient justement de travailler, prétendant, selon les lois de la guerre, être nourris par ceux qui les détenaient.

En attendant, les riches fermiers d' Acadie mendiaient dans les rues de Philadelphie; beaucoup moururent de la petite vérole. Il faut dire, en faveur de ceux qui refusèrent péremptoirement le travail, que les Anglais, hormis les quakers, ne voulurent même pas employer le petit nombre qui montra la volonté de gagner sa vie. Le gouverneur général, comte de Loudon, alla jusqu'à faire jeter en prison six Acadiens qui avaient commis le crime de lui adresser un mémoire en français : Charles Leblanc, J.-B. Galerne, Philippe Melançon, Paul Bujaud, Jean Landy.

Tous les Acadiens déportés ne laissèrent pas leurs os sur la terre d'exil. Quand la paix fut faite entre la France et l'Angleterre en 1763, les esprits s'étant un peu apaisés, un certain nombre de familles, environ 140 ou 150, entreprirent de revenir à pied dans la chère Acadie, dont

elles avaient été chassées huit ans auparavant. Elles remontèrent la baie de Fundy, dit M. Rameau, « jusqu'à l'isthme de Shediak, à travers 150 lieues de forêts et de montagnes complètement inhabitées : des femmes enceintes faisaient partie de ce misérable convoi, qui accouchèrent en route; nous avons connu quelques-uns des fils de ces enfants de la douleur, et c'est de leur bouche que nous tenons le récit que leur avaient transmis leurs pères, nés pendant ce douloureux exode. »

Réunis aux Acadiens qui avaient résisté aux soldats anglais, ces débris formèrent une population d'environ 2,400 habitants. Ils étaient pauvres, ayant dû se contenter des plus mauvaises terres; mais ils travaillèrent double, et si grande était la vitalité de ce petit peuple, qu'en 1803, d'après les registres de l'archevêché de Québec, ils étaient déjà au nombre de 8,400. Depuis cette époque, la progression s'est normalement maintenue. Ils étaient 85,830 en 1871 , et comme cette population a doublé, en moyenne, tous les vingt ans, vers 1891, ils seront plus de 150,000.

Telle est, en résumé, l'histoire de cette Acadie si oubliée, dont parlent à peine les annalistes du Canada, et qui pourtant a sa place à côté de l'épopée de la grande colonie.

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