CHAPITRE XIV
T.'Acadie. — Lescarbot et les premiers temps de la colonie. — Elle passe aux Anglais (1621) et fait retour aux Français (1632). — Accroissement de la population. — Système féodal. — Le village de Grand-Pré. — Conquête de l'Acadie par les Anglais.
A propos de Champlain , nous avons déjà mentionné TAcadie, mais il nous faut revenir sur les débuts de cette colonie, afin de narrer avec suite l'histoire de sa conquête et de son abandon. Et ce que l'on se propose de donner, c'est bien moins le tableau de ses accroissements que celui de sa fin brutale, de l'odieux guet-apens dans lequel la fit tomber la jalousie anglaise, de Thorrible dispersion à travers l'Amérique de 10,000 colons paisibles et laborieux.
De nouveaux documents ont été publiés naguère sur cette question par un Américain érudit et impartial (1); l'occasion est donc propice pour faire la pleine lumière sur un des crimes les plus monstrueux qu'aient eu à enregistrer les annales du droit des gens. Mais l'énorinité de
(1) Acaiin; a lost chapter in american history, par Philippe IL Smith; 1884.
l'injustice serait-elle comprise, si Ton ne donnait dabord un aperçu liistoric[ue des événements qui précédèrent la conquête anglaise, puis de la conquête elle-même? Le résumé qu'on en veut faire sera d'ailleurs si plein d'enseignements, si resplendissant de passages glorieux; l'histoire de cette poignée de pionniers est si attachante par le contraste perpétuel de l'héroïsme et de l'idylle, que les pages qui vont suivre ne pourront manquer d'intéresser grandement tout lecteur français, surtout des Français d'outre-mer.
« Vous qui croyez à l'affection dont nulle endurance, nulle douleur ne détruit l'espoir... écoutez la navrante histoire que redisent encore les pins de la forêt. »
Ainsi parle Longfellow, le grand poète américain , au début de son Évangéline , le touchant poème acadien qui n'est qu'une épisode du drame réel que nous essaierons de conter; et la pitié qu'implore le poète pour son héroïne, l'historien la demande pour le peuple « où les plus riches étaient pauvres, où les pauvres vivaient dans l'abondance ».
Les .Français ont montré en Acadie la première de toutes les vertus coloniales et sans laquelle les autres ne servent de rien, la persévérance. On eut à lutter, là comme au Canada, et davantage encore, contre le climat, contre la famine, contre les Anglais, mais tout fut vaillamment supporté, le plus souvent avec bonne humeur; au courage s'ajoutait la ruse et toutes ces menues industries dont l'ont toujours preuve les Français en campagne.
Les débuts de l'expédition , conduite par ce Poutraincourt dont il a déjà été question, un gentilhomme picard, qui rêvait de se tailler là-bas une immense seigneurie , ont été contés avec un esprit charmant par Marc Lescar-
bot, avocat parisien en quête d'aventures et de sensations nouvelles :
« M. de Poutraincourt me parla de son projet : m'étant alors bien consulté moi-même, désireux tant de connaître la terre oculairement que de fuir un monde corrompu, je lui donnai ma parole. «
Ce convoi, auquel se joignait Lescarbot, était le troisième que l'on dirigeait en Acadie. Déjà les lieux de colonisation étaient choisis, le petit village et le fort de Port-Royal fondés. C'était aux alentours de ce port que Poutraincourt avait choisi ses domaines. On commença les labours dès le lendemain.
« Il mit de suite une partie des gens en besogne au labourage et culture de la terre ; et par grand désir de savoir ce qui se pouvait espérer de cette terre, je fus avide audit labourage, » s'écrie Lescarbot, « plus que les autres. Après deux labours espacés de quinze jours, ils semèrent du blé français, froment et seigle, et à la huitaine suivante , on dit ce travail n'avoir été vain, ains (mais) une belle espérance par la production que la terre avait déjà fait des semences qu'elle avait reçues , et ce fut un sujet au sieur de Poutraincourt de faire son rapport en France de chose toute nouvelle en ce lieu-là. »
On peut dire que de ce jour la colonie était fondée; mais aussi quelle activité, quelle ardeur à tous ces premiers travaux! « Je puis dire sans mentir, » continue Lescarbot, « que jamais je n'ai tant travaillé du corps, pour le plaisir que je prenais adresser et cultiver mes jardins, les fermer contre la gourmandise des pourceaux , y faire des parterres, aligner des allées, bâtir des cabinets; semer froment, seigle, orge, avoines, fèves, pois, herbes de jardin, et les arroser, tant j'avais désir de connaître la terre
par ma propre expérience, si bien que les jours d'été m'étaient trop courts, et bien souvent, au printemps, j'y étais encore à la lune. »
Dès ces premiers temps, le caractère chrétien de la colonie se dessine. A défaut de prêtre, Lescarbot se fait le missionnaire de la communauté : « Je ne serai point honteux de dire qu'ayant été prié par le sieur de Poutraincourt, notre chef, de donner quelques heures de mon industrie à enseigner chrétiennement notre petit peuple , pour ne vivre en bêtes et pour donner exemple aux sauvages, je l'ai fait chaque dimanche, et quelquefois extraordinairement, presque tout le temps que nous y avons été. »
L'Acadie progressa lentement, à travers mille péripéties. Tantôt les fonds furent fournis par des armateurs de Dieppe ou de La Rochelle, tantôt par une dame de Guercheville, qui s'était éprise de l'idée d'évangéhser les sauvages. Mais M"'^ de Guercheville employait la Compagnie de Jésus, et les armateurs, presque tous huguenots, coupèrent les subventions, le commerce, qui était principalement celui des pelleteries, n'étant pas encore assez assuré ni assez étendu, pour faire taire leurs répugnances, comme cela arriva au Canada. Il advint donc qu'à de certains moments la situation de l'Acadie était assez précaire. Les récoltes étaient maigres, les vivres fournis par la chasse n'abondaient pas tous les jours; il se forma des scissions dans la colonie nouvelle; enfin les Anglais, qui venaient de s'établir en Virginie, tombèrent à l'improviste sur le village de Saint-Sauveur, s'en emparèrent et poussèrent jusqu'à Port-Royal, qu'ils dévastèrent par l'incendie.
Pourtant, la colonie se releva de ce désastre. Mais les
Ano-lais veillaient : en 1621, elle passe tout entière en l(M:i-s mains, pour ne faire retour à la France qu'en 1G32,
grâce au traité de Saint-Germain en Laye. Alors commença une nouvelle période, et, sous les gouvernements successifs de Razilly et de d'Aunay, TAcadie fit de réels progrès.
Au dix-septième siècle, on comprenait sous ce nom la vaste région composée des provinces appelées aujourd'hui : le Maine, le Nouveau-Brunswick, la NouvelIe-Écosse, les îles Saint- Jean et du Cap-Breton. Quant à la population blanche, elle ne s'élevait pas, en 1670, à plus de 400 habitants. Mais ils appartenaient à des familles solidement établies dans le pays, la plupart depuis plus de quarante ans , vivant dans l'aisance , des produits de leur travail , aimant leur clocher, confiants dans l'avenir et dans la fortune de leurs enfants.
Laissant provisoirement de côté l'histoire militaire de l'Acadie, on peut suivre les phases diverses de la colonisation proprement dite.
En 1679, les Acadiens sont au nombre de 515 âmes; en 1686, ils dépassent le millier. Le bétail se multipliait plus rapidement encore, les cultures s'étendaient, et la vieille colonie de Port-Royal sentit le besoin d'essaimer, de jeter autour d'elle les germes de nouveaux établissements. C'est ainsi qu'un petit village de mille et quelques habitants devenait à son tour métropole.
Le système social de l'Acadie était, comme pour toute l'Amérique du Nord , à cette époque , aussi bien chez les Anglais que chez les P'rançais, la féodalité. Le seigneur, qui possédait une immense étendue de terres, en concédait des parties d'une importance variable à des tenanciers, lesquels, moyennant une rente, en jouissaient en toute propriété. Or, dans ce pays désert, avec une nombreuse famille, des ressources, de la persévérance, le paysan ou l'artisan pouvait rêver de devenir seigneur à son tour, en allant fonder un établissement en dehors des terres érigées par le roi en seigneuries. 11 ne s'agissait que de réussir pour être seigneur de fait, puis de droit.
puis, peut-être, de titre, si Ton avait Toccasion de rendre quelques services à TÉtat. Ainsi prirent successivement naissance la colonie de Beaubassin, fondée vers 1C71 par Jacques Bourgeois, chirurgien , puis commerçant en pelleteries et agriculteur; la colonie des Mines qui, après avoir été fondée par Melançon et Pierre Terriau , échut en 1689 à Mathieu Martin, un simple paysan, pour lequel elle fut érigée en seigneurie, parce qu'il était le premier Français né en Acadie.
A Port-Royal, à Beaubassin, aux Mines, la population croissait avec la richesse, d'une façon assez lente encore, mais constante. Il s'était formé sur presque tous les points du territoire des établissements plus ou moins importants qui prospéraient. Au total, en 1701, l'Acadie possédait 1,450 habitants.
Il est même étonnant qu'elle n'en eût pas davantage, si Ton en croit les rapports contemporains. C'était une terre patriarcale : « Les familles acadiennes, » nous dit Diéreville, dans son Voyage en Acadie (1708), « sont plantureuses en progéniture. Deux d'entre elles ont chacune 18 enfants, une autre est allée jusqu'à 22 et promet encore davantage. C'est la richesse du pays. » Ce Diéreville a raison : les Acadiens avaient trouvé la vraie méthode colonisatrice, celle qui a peuplé l'Amérique d'Anglais : les nombreuses familles. Sans cette fécondité, d'ailleurs, le pays aurait été désert, car l'indifférence du gouvernement n'était pas faite pour entretenir l'émigration ; elle fut à peu près nulle à partir de la seconde moitié du dix-septième siècle. L'Acadie était le fruit exclusif de l'initiative privée, et de là était né un état d'esprit assez curieux chez les Français sujets du grand roi. Les Acadiens, selon le mot de M. de Men-
neval (1), étaient des demi-républicains. Ce gouverneur considérait ses administrés comme des gens ingouvernables, non seulement fermes dans leurs droits, mais entêtés dans leurs prétentions. Ils entendaient se développer à leur guise.
C'était dans Féglise, dit M. Rameau (2), que les Acadiens « se groupaient moralement et matériellement : ses fêtes étaient presque les seules fêtes de ces braves gens. A l'église ils se comptaient, s'y retrouvant plus sûrs les uns des autres, unis dans une même idée, une même confiance, et une même sincérité.
« On venait consulter le curé : il était le conseiller dans les affaires difficiles, le président naturel et accepté des délibérations destinées à mettre en branle les établissements nouveaux, les entreprises de dessèchement, de moulins, de pêcheries. La communauté se maintenait de la sorte; non seulement elle ne se disloquait pas sous l'effort des tiraillements intérieurs, mais encore elle surmontait la fortune, et, en dépit des caprices du sort, elle parvenait à progresser par une expansion constante et bien entendue. »
Au commencement du dix-huitième siècle, l'Acadie était donc en bonne voie. Sa prospérité, bien que certainement inférieure à ce qu'elle aurait pu être, devint assez enviable pour exciter la jalousie des Anglais. La guerre éclata en 1702. Les forces des Acadiens ne dépassèrent jamais 500 hommes de troupes, garnison, milice et guerriers sauvages compris. Ces Indiens, Abenakis,
(1) Correspondance de M. deMenneval, 17 no\erahTeAQ89 {Archives de la Marine).
(2) Une Colonie féodale en Amérique.
Etchemins, Maléchites, Micmacs, au nombre peut-être de 200, bien que fort habilement commandés par M. de Saint-Castin, qui, ayant adopté leur vie, était, pour ainsi dire, devenu leur grand chef, n'offraient que des ressources éventuelles. Il était difficile de les grouper, presque impossible de les faire manœuvrer d'une façon suivie. Cependant, ils firent un mal énorme aux Anglais, et contribuèrent grandement à retarder la chute de la colonie.
La première expédition ennemie partit de Boston en 1704, débarqua 1,300 hommes à Port-Royal, le 2 juillet, et fut forcée de se rembarquer le 22. La seconde tentative de conquête n'eut lieu qu'en 1707. Les Anglais avaient 1,600 hommes, sous les ordres du colonel March, sans compter les équipages de la flotte. C'était presque autant de soldats que la colonie comptait d'habitants. Après onze jours de lutte, ils furent honteusement repoussés. March n'osa pas retourner à Boston, tant sa démarche y avait excité de fureur.
Les Anglais ne se découragèrent pas. Le 30 août de lamème année, 25naviresamenaient2,000hommes. Moins d'un mois plus tard, ils étaient obligés de fuir, laissant 150 morts et 53 prisonniers. Voilà ce que les Acadiens avaient fait avec leurs seules ressources. Les sauvages faisaient merveille : « Les Abenakis et autres sauvages, amis des Français, font une cruelle guerre aux Anglais, leur enlevant la chevelure, en tuant un grand nombre, faisant des prisonniers qu'ils emmènent à Québec, et dont plusieurs ont embrassé la religion catholique; pillant leurs bestiaux, leurs volailles, leurs maisons; de manière qu'ils leur ont fait abandonner cinquante lieues de pays et que les Anglais n'osent plus sortir ni aller faire
leur récolte que la nuit et avec escorte. On a publié à Boston que Ton donnerait 100 livres sterling pour chaque sauvage au-dessus de douze ans que l'on amènerait. »
L'exaspération monta à un tel degré à Boston, qu'on demanda immédiatement à Londres des renforts considérables (1). Un régiment d'infanterie de marine fut expédié, et l'on en leva quatre dans le pays. Finalement, la flotte anglaise atteignit Port- Royal le 24 septembre 1710, avec 3,400 hommes. La défense fut héroïque, mais il fallut céder au nombre. Le gouverneur, M. de Subercase, fit des prodiges; le fort de Port-Royal, une bicoque en bois et en terrasses, résista dix-neuf jours contre un siège en règle, et la garnison obtint de sortir avec armes et bagages. Comme dernière et ironique victoire, Subercase, qui n'avait pas les moyens d'enlever les canons, trouva le moyen de les vendre aux Anglais : les 7,499 livres qu'il en retira lui servirent, du moins, à solder ses troupes. Si l'on ajoute que le fort avait pour toute garnison 150 hommes (ce qui est à peine croyable), on demeurera, malgré tout, fier d'une telle défense, et l'on comptera Subercase au nombre de ces héros que firent surgir de tous côtés nos défaites coloniales.
L'Acadie était conquise : le traité d'Utrecht (1713) en assura la possession aux Anglais.
(1) Les colonies anglaises avaient pourtant à cette époque plus de 260,000 habitants, dont près de 100,000, il est vrai, venus par émigration. Ils ne se multipliaient pas, à beaucoup près, d"une façon aussi rapide que les petits noyaux de Canadiens et d'Acadiens, lesquels, depuis l'origine de la colonisation, n'avaient reçu d'émigrés qu'en nombre insignifiant. Dans la même proportion, les Anglais auraient dû être plus de 320,000.
LES FRANÇAIS AU CAiNADA.
Elle passait en leurs mains avec un peu plus de 2,000 Français. En 1739, la population atteignait 8,000 habitants, dont pas un Anglais. Ce fut alors que les conquérants, voyant les Acadiens progresser, s'enrichir, développer leurs cultures, s'inquiétèrent de posséder une colonie qui ne profitait qu'aux Français. Les tracasseries
Fig. 48. — La danse du scalp.
commencèrent. On se résignait à ce que l'Acadie échappât, par le fait, aux Anglais, mais on ne voulait pas que d'autres y prospérassent. Les Anglais auraient consenti,, tellement s'aiguisait leur jalousie, à ce que le pays fût désert, plutôt que peuplé de Français. On chercha à les dégoûter par tous 1^ moyens. Les missionnaires furent surveillés de près; on poussait dans les villages des incursions militaires qui effrayaient les habitants; on entravait le commerce.
Enfin, une grave question fut soulevée, le serment d'allégeance. Naturellement, peuple conquis et à la merci du vainqueur, les Acadiens ne le refusèrent pas, mais ils entendaient qu'on y insérât cette clause , qu'en cas de guerre contrôles Français, ils seraient dispensés de prendre les armes. Cette réserve avait été admise par le premier gouverneur, Nicholson, et elle était si bien de notoriété publique, que dans toute l'Amérique du Nord, les Acadiens étaient connus, depuis la conquête, sous le nom de French Neutrals, les Français neutres. Ce nom leur est même resté dans l'histoire. Les Anglais refusèrent de leur continuer cette concession, pourtant assez légitime, ou sur laquelle, du moins, il eût été honnête de ne pas revenir. Les Acadiens s'entêtèrent, et les rapports étaient très tendus entre les habitants et le gouvernement, lorsqu'éclata, en 1744, la guerre entre la France et l'Angleterre.
Pendant quatre ans que durèrent les hostilités, les Anglais vécurent dans la plus grande inquiétude, craignant à chaque instant un soulèvement. La paix signée, ils étaient résolus à faire payer leurs transes aux Acadiens. Deux résolutions furent prises : d'abord, on établirait dans le pays une forte colonie anglaise; ensuite, on se débarrasserait à tout prix de la population acadienne.
Successivement, les deux projets furent mis à exécution. En 1749, 2,544 colons anglais furent installés en Acadie. C'était le plus grand effort colonisateur qu'eût jamais fait directement le gouvernement anglais; il lui en coûta près de trois millions. Cette installation violente d'étrangers, faite au mépris de tous les droits acquis, fut le premier acte du drame. Les Acadiens supportèrent
cependant avec courage leur nouvelle situation, défendirent de leur mieux leurs intérêts, se gardèrent de toute provocation et attendirent les hostilités. Ils croyaient peut-être à une lutte ouverte, ils n'en auraient pas eu peur; ils devaient, au contraire, être victimes de la plus lâche des trahisons.