EXPÉDITION CONTRE LE FORT CUOLAGLEN
Montcalm emporta de Québec l'impression la plus favorable, quoiqu'il n'y eût séjourné qu'une dizaine de jours.
11 avait dépêché un courrier à M. de Yaudreuil pour lui annoncer son arrivée ; et dès qu'il eut appris que le reste de la flotte était dans les eaux du fleuve, avant même l'arrivée du chevalier de Lévis, il se rendit à Montréal pour conférer avec le gouverneur sur le plan de campagne à suivre.
Rien ne fit pressentir, dans cette première entrevue, la terrible animosité qui devait bientôt surgir entre ces deux hommes, devenir si fatale à l'un et à l'autre et encore plus fatale à la colonie. La réserve diplomatique qu'ils eurent à s'imposer durant cette conférence tout officielle disparut sous les formes courtoises, sous les grands airs de cour auxquels chacun d'eux était habitué.
Yaudreuil était un gentilhomme de belle taille , fier de sa personne autant que de sa vieille origine. Plus
d'une fois, au cours de l'entiefien, il toisa des pieds à la tête, sans qu'il y parût, le petit homme allègre, au regard perçant, à la parole brève, véhémente, qui gesticulait devant lui avec une pétulance extraordinaire. Il le sentit grandir à mesure qu'il parlait, et il dut entrevoir dès lors ce qu'il y avait de dominalour dans cette volonté qui trouvait une expression si énergique. Il dut regietler aussi plus que jamais de n'avoir pu faire prévaloir l'avis qu'il avait donné au ministre peu de mois auparavant, dans un mémoire où il disait qu'il n'était nullement nécessaire d'envoyer un olhcier général pour remplacer le baron de Dicskau.
Vaudreuil aurait eu raison de parler de la sorte, s'il avait été un l'ronlenac; car le partage du commandement militaire, tel que entendu par la cour, était plein d'inconvénienls. Mais Vaudreuil était loin d'avoir rétoll'c d'un h'ronlcnac.
Montcalm, de son cùlé, n'ignorait probablement pas les démarches faites [)ar Vaudreuil; mais il se flattait que sa supériorité militaire ferait accepter ses services de bonne grâce.
La cour avait cru éviter \v. dualisme dans le commandement en affirmant l'autorité du gouverneur. La lettre du roi à Vaudreuil disait formellement : u M. le marquis de Montcalm n'a pas le commandement des troupes de terre-; il ne peut l'avoir que sous votre autorité, et il doit être en tout et pour tout sous vos ordres. »
Pierre- Kranrois Hi^aiid, mar(|iiis de \ audmiil - (iavagnal. était le fils du gouveiiifur de ce nom (jui avait administre la Nouvelle- h'rancc pendant vingt-
deux ans (i 703-1725), avec autant de sagesse que de fermeté. D'abord gouverneur de la Louisiane, il avait succédé au marquis Duquesne en 1755. Comme son père, il était très aimé des Canadiens, qui étaient fiers d'avoir un des leurs à leur tête. Au reste, ses défauts comme ses qualités étaient d'une nature à le rendre populaire.
Il était doux, affable et complètement dévoué aux colons, qu'il traitait comme ses enfants, et qui le regardaient avec raison comme leur père ; mais il était d'un caractère faible, irrésolu, peu éclairé, jaloux de son autorité et exploité par un entourage corrompu, qu'il était incapable de dominer.
Montcalm ne remarqua guère ces défauts au premier abord, et il parut très satisfait des préparatifs de campagne ordonnés par Vaudreuil. Celui-ci, de son côté, ne le fut pas moins du concours franc et efficace que lui offrit le général.
La première pensée de Montcalm , au sortir de cette entrevue, fut d'en écrire à son ami Lévis.
C'est à partir de ce moment que commence, entre lui et Montcalm, cette correspondance dont j'ai déjà parlé, et qui jette un jour nouveau sur ces deux hommes et sur les événements dont ils ont été les principaux acteurs. On voit dès lors quelle confiance Montcalm avait en Lévis, quel cas il faisait de ses avis et quelle amitié les attachait l'un à l'autre.
Le 29 mai, il lui dépêchait M. Doreil , commissaire des guerres, avec une lettre où il lui prescrivait le mouvement des troupes débarquées à Québec. Royal-Roussillon devait monter par terre, et la Sarre par eau, dans des bateaux conduits par des Cana-
diens. « Les soldats, ajoute-t-il, perclieront, rameront et tireront à la cordelle, et porteront indistinctement avec les Canadiens, laissant cependant aux derniers la direction et la conduite des bateaux, et exécuteront ce qu'ils leur demanderont pour la manœuvre.
« Défense aux soldats et Canadiens d'avoir des disputes ensend)le. Lorsqu'ils auront des 'démêlés, ils en rendront compte à celui qui commandera le bateau, et, si le cas mérite attention, au commandant de division. »
Puis Montcalm ajoute en terminant :
« ... Si M. Doreil n'était pas porteur de ma lettre, je vous écrirais des volumes; mais il suppléera à tout, et je n'ai pas besoin de lui recommander de parler au chevalier de Lévis avec vérité et confiance... Ne doutez pas de Tua tendre amitié, mon cher chevalier. ))
Nous venons de voir quels soins prenait Montcalm pour empêcher toute altercation entie les soldats et les Canadiens, (^'est (pi'il existait entre les troupes régulières et les miliciens un esprit tlantagonisme qui s'était envenimé de[)uis la défaite de Dieskan, que chacun des deux [)arlis se reprochait amèrement l'un à l'autre. Les causes (jiii l'avaient amené étaient sur le point de faire éclater le même antagonisme entre les deux chefs de l'armée. On verra alors officiers et soldats de cha([ue corps suivre leur exenq)le, se montrer aussi injustes les utis'envers les autres, et préparer ainsi le désastn; final.
liCs forces de la colonie se conqjosaient de tiois •'léments dislincls : les troupes de terre, les troiq)es de la marine et les milices. Les troupes de terre cou-
sistaiciil on divers détachements de l'armée régulière, venus de France. Ils formaient un effectif d'à peu près trois mille hommes, choisis parmi l'élite de l'armée et réj)arlis entre les hataillons de la Reine, de Béarn , de Languedoc et de Guyenne, amenés par le baron de Dieskau, et ceux de la Sarre et de Royal -Roussillon qui venaient d'arriver. Dans ce chiffre ne sont pas compris les onze cerits hommes de la garnison de Louishourg, composée des bataillons de Bourgogne et d'Artois.
Les troupes de la marine étaient l'armée régulière de la colonie, chargée du maintien de l'ordre et de la défense des places. A la différence des troupes de terre qui étaient expédiées par le ministère de la guerre, celles-là dépendaient du ministère de la marine, de qui relevaient les colonies. Etablies depuis longtemps dans le pays, elles y avaient de fortes attaches, d'abord parce qu'une partie des officiers et des soldats étaient recrutés parmi la population ; ensuite parce que beaucoup d'autres avaient l'intention de s'y fixer, s'y étaient mariés ou se livraient, durant les loisirs de la vie de garnison, à certaines industries qui leur assuraient quelque avenir. Ce corps de troupes formait environ deux mille hommes, assez bien disciplinés, plus portés à sympathiser avec les miliciens qu'avec les troupes de ligne, dont elles n'avaient pas les états de services.
La milice embrassait toute la population mâle de la colonie, depuis seize jusqu'à soixante ans. Elle était sous les ordres du gouverneur et devait prendre les armes à son appel. C'était la conscription dans toute sa rigueur, avec celte aggravation que le service
militaire n'était pas payé. Les hommes étaient seulement armés, équipés et nourris aux dépens du roi. Les premières levées avaient fourni un contingent d'une douzaine de mille hommes ; mais ce chiffre s'accrut d'année en année et atteignit celui de quinze mille au moment de la dernière crise.
Les milices de Montréal, plus exposées aux attaques, étaient plus aguerries que celles de Québec, surtout à l'ouverture des hostilités ; mais l'élite de ces troupes se recrutait parmi les coureurs de bois, qui euxmêmes se recrutaient dans toutes les paroisses, parmi la jeunesse hardie et aventurière qu'ils venaient périodiquement embaucher.
Si on ajoute à ces différents corps d'armée les renforts irréguliers qu'apportaient les sauvages alliés, on aura une idée des forces dont disposait le Canada.
Il faudrait avoir vu sur une place d'armes ou sur un champ de bataille ces diverses troupes, avec leur escorte d'Indiens, pour se rendre compte du coup d'œil pittoresque qu'elles présentaient. L'uniforme des troupes de ligne était celui de l'infanterie française.
La troupe indisciplinée des sauvages, qui remuait autour de l'armée , était accoutrée selon le caprice de chaque guerrier. C'était un assemblage de loques et de peaux de betes, prises de partout, qui défiait toute description.
Les chefs étaient faciles à reconnaître aux haussecols et aux grandes médailles d'argent, dons du roi, qui brillaient sur leurs poitrines, ainsi qu'aux liorribles scalpes, tendus sur des cerceaux, qui flottaient tout sanglants à leur reiiilure. Chaque sauvage, armé en guerre, avait la corne à poudre et le sac à plomb
suspendus au cou, le tomaliaAvk et le couteau à scalper accrochés à la ceinture, et le fusil sur l'épaule. Plusieurs de ces sauvages, venant des tribus les plus éloignées, portaient encore l'arc et le carquois, quelquefois la lance.
A Québec, le chevalier de Lévis avait tout mis en mouvement dès son arrivée. Au moment de partir pour Montréal, il écrivit au ministre de la guerre, le comte d'Argenson (ii juin) :
« Je laiss# ici beaucoup do malades, dont la plus grande partie étaient embarqués sur le Léopard. Il n'y en a presque pas de ceux qui étaient dans les autres vaisseaux, et malheureusement cela tombe sur les compagnies de grenadiers. J'espère cependant qu'il n'en mourra pas beaucoup. Nous devons cela à la bonté des hôpitaux et aux soins que tout le monde y prend, dont nous ne pouvons assez nous louer, M. l'évéque en montre l'exemple; il va deux fois par jour en faire la visite et y porter tous les secours possibles à tous égards. »
Le lendemain de l'arrivée du chevalier de Lévis à Montréal (i5 juin), Monlcalm écrivait à sa mère :
« Mon établissement ici me donne beaucoup de peine, comme dans tous les commencements; tout est d'une cherté horrible, et j'aurai bien de la peine à joindre les deux bouts de l'année ensemble avec les vingt-cinq mille francs que le roi me donne. M. le chevalier de Lévis ne m'a joint qu'hier en fort bonne santé. Je vais le faire partir d'ici à quelques jours pour un camp, et M. de Bourlamaque pour l'autre. Car nous avons trois camps : un à Carillon, du côté où M. de Dieskau eut son affaire l'année dei'nière,
Le mai'ciiiis de Vaudreuil, gouverneur du (>anada,
d'après UM portrait ap[)ai-leuant à M""' la comtesse de (>li'rini)iil-T<iuucri'e,
née \'audreuil.
c'est à quatre-vingts lieues d'ici ; l'aulre à Frontenac, à soixante lieues; et le troisième à Niagara, à cent quarante. Je ne sais ni où ni quand je marcherai, cela dépend des mouvements des ennemis, et nous en sommes assez mal instruits. Il me paraît que tout se fait lentement dans ce nouveau monde. Mon activité a bien à s'y tempérer. En tout il n'y a que le service du roi et l'envie d'avoir fait la fortune de mon fds qui puissent m'empêcher de trop songer à mon expatriement, à mon éloignement de vous et à l'ennui qui serait encore plus grand dans ce pays-ci, si je ne conservais un peu de ma gaieté naturelle. Je serai bien content quand je pourrai recevoir de vos nouvelles. Je ne demande à Dieu que la paix pour cet hiver ; si jamais quelqu'un a dû la désirer, c'est moi, d'autant mieux que le succès en est toujours incertain. Les sauvages paraissent assez bien disposés ]jour nous. Ce sont de vilains messieurs, même en sortant de leur toilette, où ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours avec le casse- tête et le fusil un miroir à la guerre pour se bien barbouiller de diverses couleurs, arranger leurs ])lumes sur la tète, leurs pendeloques aux oreilles et aux narines; une grande beauté chez eux, c'est de s'être fait déchiqueter do bonne heure l'aile des oreilles, l'avoir bien allongée pour la faire tomber sur les épaules; souvent ils n'ont point de chemises, quoicpie porlanl un habit galonné : vous les ])r(MKhiez [)our des (hables ou pour des masraïades. Il faut avoir avec eux une |)alience d'ange. I)(>puis (pie je suis ici. ce ne sont (pie visites, harangues et députations (l(> ces messieuis. Les dani(>s des li(>((uois.
tJO LES FRANÇAIS Ad CA^ADA
qui ont toujours pari, chez oux au gouvernement, en ont été aussi, et ils m'ont fait l'honneur de m'apporter des colhers, ce qui m'engagera à les aller voir et chanter la guerre chez eux, avant que d'y aller. Ils ne sont qu'à cinq lieues d'ici. Hier nous en avions quatre-vingt-trois, qui sont partis pour la guerre. Au reste ces messieurs font la guerre avec une cruauté étonnante; ils enlèvent tout, femmes et enfants, et vous enlèvent la chevelure très proprement, opération dont on meurt à l'ordinaire.
« Au reste, Duché, le fils, peut vous prêter le cinquième et le sixième volume du P. Charlevoix. En général, tout ce qu'il dit est vrai, à l'exception de brûler les prisonniers ; cela a quasi passé de mode. Cette année- ci, ils en ont encore brûlé un vers la Belle -Rivière, pour n'en point perdre l'habitude, et ils auraient brûlé une femme anglaise avec son fils, sans la générosité d'un soldat qui leur a donné cinq cent livres pour les racheter. Nous leur rachetons de temps en temps des |)risonniors qui , passant dans nos mains, sont traités suivant les lois de la guerre. »
Bougainville avait suivi de près Montcalm à Montréal. Embarqué sur le bateau qui transportait les équipages du général, il avait fait le voyage en compagnie d'un officier du génie, Jean-Nicolas Desandrouins, jeune homme âgé de vingt -huit ans, aussi modeste qu'intelligent, qui a laissé de précieux mémoires sur la guerre du Canada et sur la guerre de l'indépendance américaine, à laquelle il prij, part quelques années après.
Le Journal de Desandrouius est utile à consulter
même après ceux de Montcalm, de Lévis et de Bougainville.
C'était la première fois que ces deux jeunes officiers faisaient l'épreuve du mode de voyager au Canada. Desandrouins, qui n'avait apporté avec lui « ni couvertures ni matelas », eut à passer les nuits froides du mois de mai couché à la belle étoile, sur le pont du bateau. Bougainville, dont les douleurs d'un asthme chronique avaient aigri le caractère et qui avait d'ailleurs de graves inquiétudes au sujet de sa famille, commença dès lors à prendre le Canada en grippe et à mettre plus d'humeur que de raison dans ses jugements sur ce pays. « Je me dis tous les jours, écrivait-il à son frère (4 juin)» que j'ai encore au moins un an à y rester. Cette perspective me rend presque fou ; je ne m'y accoutumerai jamais. » Il ajoute dans la même lettre : « Tout est ici en mouvement pour commencer la campagne. Je crois que nous y aurons pour objet de garnir toutes nos positions, de telle manière qu'on ne puisse nous entamer. Si les circonstances nous permettent de faire quelque entreprise , à la bonne heure ; mais on ne transporte ici les munitions de guerre et de bouche qu'avec des peines et des longueurs infinies. Ce ne sont pas les campagnes de Flandres! »
Bougainville ne se serait pas plaint si amèrement du sort qui l'avait amené au Canada, s'il avait prévu que cette expédition allait lui révéler sa vocation d'homme de mer. Durant la traversée, écrivait- il à son frère, il n'avait pas éprouvé la moindre attaque d'asthme, et s'était senti un homme nouveau. La mer était donc son élément : elle allait lui apporter
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la guérison, et avec elle la passion des voyages, et enfin faire de lui le grand navigateur connu du monde entier.
Dans l'impossibilité où l'on était de savoir si les Anglais dirigeraient leur attaque du côté du lac Champlain ou du lac Ontario, le premier soin était de fortifier les avant-postes de Niagara, de Frontenac et de Carillon. Les ingénieurs français, accoutumés aux chefs-d'œuvre des fortifications européennes, levaient les épaules de pitié à la vue des travaux de défense faits sur nos frontières. Ils ne se rendaient pas compte des immenses difficultés qu'il y avait à transporter des matériaux et à tra\ailler à ces énormes distances dans la foret.
Pendant qu'un ingénieur canadien, M. de Lotbinière, fortifiait Carillon, et que le capitaine Poucliot, du régiment de Béarn, rebâtissait Niagara, Desandrouins était chargé de réparer Frontenac. Ce poste était en très mauvais état, et, comme il semblait en ce moment le point le plus menacé, le colonel Bourlamaque, qui se recommantlait plus par le talent d'organisation que par le coup d'œil militaire, reçut ordre d'aller y préparer la défense. Il rencontra sur sa route les longues files de bateaux et de canots d'écorce, chargés de troupes et de munitions, qui remontaient le Saint-Laurent, tantôt à la rame ou à l'aviron, tantôt à la cordelle, tantôt en faisant portage le long des rapides, à travers des ditficultés et des fatigues dont il ne s'était pas formé une juste idée. Malgré cela, dès les premiers jours de juillet, le bataillon de Béarn, avec un corps de Canadiens et de sauvages, avait franchi la lac Ontario et dressé
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ses tentes sous les bastions restaurés de Niagara. A Frontenac, où il s'était reposé en passant, il avait été remplacé par Guyenne et la Sarre, tandis que, du côté du Richelieu , une flottille avait traversé le lac Champlain et débarqué à Carillon les bataillons de Languedoc et de la Reine, avec un détachement de Canadiens et de sauvages. Royal-Roussillon, cantonné à Montréal, formait la réserve et se tenait prêt à voler au secours du poste le plus menacé.
Malgré les reproches d'irrésolution et de lenteur répétés contre Yaudreuil, il avait fait preuve d'activité et d'énergie depuis l'ouverture de la campagne. Avant l'arrivée des renforts de France, tous ses corps d'armée étaient en marche, et il n'était pas un point de la frontière, depuis la Virginie jusqu'à la Nouvelle-Ecosse, où ses partis de sauvages et de coureurs de bois n'eussent frappé coup et rapporté d'horribles trophées de chevelures, seul moyen qu'on avait de s'assurer des exploits dont se vantaient continuellement les Indiens.
La neutralité qu'observaient les Loquois, avec une habileté qui a excité l'admiration des Européens, leur permettait de passer inniunément d'un canq) dans un autre. Caressés par les deux partis, ils leur servaient loui- à tour d'cs[)ioiis; mais les renseignements (ju'ils fournissaient, et qu'ils se faisaient chèrement payer, étaient aussi |)eu dignes de conliance que leurs protestalitins d'amitié. Toulefois. d'ciprès l'ensemble de ces lappdrls, ((mlirnK's [)ar les éclaireurs canadioiis. il [>anil évident que les Anglais préparaient une attaque contre Carillon. Le plan de campagne adopte e?i conséquence fui de faire une
démonstration offensive de ce côté, et de se rabattre ensuite à l'improviste sur Chouaguen pour en faire le siège. Le bataillon de Royal -Roussilion, appuyé d'un corps de miliciens et de sauvages, fut dirigé sur Carillon. Pendant ce temps, un détachement de six cents hommes de la colonie et de quelques sauvages commandés par M. de Yilliers poussait une reconnaissance vers Chouaguen.
Montcalm et Lévis dirent adieu à M. de Yaudreuil, remontèrent en canot la rivière Richelieu, côtoyèrent la rive occidentale du lac Champlain, et, après avoir séjourné quelque temps au fort Saint- Frédéric pour en examiner les travaux et donné des ordres au commandant. M. de Lusignan, ils débarquèrent le 3 juillet à Carillon.
On montre aujourd'hui aux voyageurs, sur la pointe de Ticondéroga, quelques pans de murs en ruine qu'on désigne sous le nom de fort Carillon ou Ticondéroga. Ces ruines appartiennent à des fortifications plus récentes, élevées sur l'emplacement de l'ancien fort Carillon, qu'achevait de terminer M. de Lotbinière à l'arrivée de Montcalm. Le fort, placé c( sur la montagne » , consistait en un parallélogramme flanqué de quatre bastions et entouré de fossés. L'enceinte, moitié en pierre, moitié en bois, était un assemblage de troncs d'arbres reliés ensemble par des pièces transversales, dont les interstices étaient remplis de cailloux et de graviers. Quelques travaux extérieurs en défendaient l'approche. Le plateau déboisé qui l'environnait formait un triangle borné à droite par le lac Champlain, ou rivière Saint- Frédéric, à gauche par la rivière de la chute, et en
face par le rideau de la forêt. C'est là que s'élevait le camp avec les tentes des troupes régulières et les huttes de toute espèce, bâties par les miliciens; car le gouvernement, qui ne payait pas la milice, ne la fournissait pas môme de tentes.
Pendant que les salves d'artillerie, tirées du haut des remparts, annonçaient l'arrivée du général, les principaux officiers de l'armée étaient accourus à sa rencontre sur le bord du rivage. La plupart d'entre eux ne l'avaient jamais vu et n'étaient pas moins attirés par la curiosité que par le devoir. On remarquait surtout à leur tête l'excentrique commandant du bataillon de la reine, M. de Roquemaure, qui, l'année précédente, avait habilement exécuté la retraite de l'armée après la défaite de Dieskau ; M. de Privas, commandant du bataillon de Languedoc ; le chevalier de Montreuil, officier plein de mérite, mais plus plein de lui-même; le rude capitaine d'Hert, surnommé Bras-de-Fer; le vieux capitaine des grenadiers d'Aiguebelle ; le spirituel mais inconsidéré chevalier Duchat; enfin le « petit » Joannès, ce joueur effréné, à qui sera réservé le triste honneur de conclure la capitulation de Québec. Parmi les officiers de la colonie : M. de Lotbinière et les chefs de partisans déjà fameux, M. de Contrecœur, le chevalier de La Corne, MM. de Florimond, de La Colombière.
Depuis la grève, décorée du nom de basse ville, où s'étidaienl f{uelques baraques et de longues files (le canots d'écorce, jusqu'au fort, les troujirs (|ui faisaient la haie avaient peine à contenir la niultitiide désordonnée des sauvages, qui faisaient brûler leur poudre en l'honneur du général. A l'arrivée au fort.
il fallut subir les compliments des chefs avec tout le cérémonial, que le bouillant marquis supporta avec une patience héroïque.
Il se transporta de sa personne aux avant-postes, pour se rendre compte par lui-même de la position. Il poussa des reconnaissances sur le lac Saint- Sacrement jusqu'à l'île à la Barque, et, vers la tcte du lac Champlain, jusqu'aux Deux-Rochers.
Le lac Saint-Sacrement, appelé lac George par les Anglais, se décharge dans le lac Champlain par un cours d'eau dont la navigation est interrompue par une cascade, qui a fait donner à cette décharge le nom de rivière à la Chute. Deux camps y furent établis: l'un de trois cents hommes, sous les ordres de M. de Contrecœur, pour garder la rive gauche du lac; l'autre de cinq cents hommes, sous les ordres du chevalier de La Corne, pour garder la rive droite « avec un poste intermédiaire à la Chute, qui se relevait tous les quatre jours ».
Les travaux du fort Carillon, que M. de Lotbinicre faisait avancer trop lentement au gré du général, furent poussés avec plus de vigueur. Tout le service fut soumis à une sévère inspection. Montcalm s'appliqua siirtout à établir plus d'économie et de régularité dans l'approvisionnement de l'armée et une discipline plus sévère dans le camp. Les milices, jusquelà peu exercées, attirèrent toute son attention. Il inaugura un système qui eut dans la suite les meilleurs résultats, celui de les incorporer peu à peu dans l'armée régulière. Il versa alors six compagnies de miliciens dans les troupes de la marine.
Des patrouilles furent organisées pour veiller avec
plus de soin à la garde du camp et des ouvriers, tandis que des détachements allaient s'assurer des forces et du mouvement des ennemis. Le chevalier de Lévis se mit en personne à la tête d'un parti de Canadiens pour explorer, à l'ouest de Carillon, une issue appelée le chemin des Agniers, par où l'on craignait que les Anglais ne vinssent à déboucher et à menacer les derrières de l'armée. Lévis étonna les coureurs de bois par son entrain et par sa résistance aux fatigues, les suivant à pied à travers les montagnes et les forêts, partageant leur nourriture et coucliant comme eux à la belle étoile. Il avoua cependant que cette expédition avait été une de ses plus dures épreuves.
A la rentrée de Lévis au camp, Monlcalni lui remit le commandement avec ses instructions, et quitta Carillon sans tro[) d'inquiétudes, car il ne pouvait conlier l'armée à des mains plus vaillantes ni plus habiles.
Montcalm n'ignorait pas les grands préparatifs que l'Angleterre avail ii^its pour cett(! canq)agnc. Le Parlement brllaiini(pie avait, en elîet, accordé tous les secours qui lui avaient été demandés, en hommes et en argent, pour venger les deux désastres, qui l'avaient si profondément humilié laimée précédente : celui du général Jîraddock , à Monongahéla, et celui de l'amiral Byng, devant l'île de Minorcpie. Il avait voté en faveur des colonies utie indemnité de cent quinze mille livres sterling; expédié de V\y mouth [)OMr New ^oik deux léginients avec les généraux Abenrond)\ d Wibli. el de ii()nd)i(ii\ tiansports chargés de tentes, tie munitions, d'art i Ile-
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rie et d'oulils pour les travaux de fortification ; enfin, nommé gouverneur de la Virginie et général en chef des armées de l'Amérique septentrionale un vieil officier d'un tout autre esprit que Braddock, lord Loudon. De leur côté, les colonies avaient résolu de lever dix mille hommes pour attaquer le fort Saint- Frédéric et se frayer un chemiti jusqu'à Montréal , six mille pour s'emparer de iNiagara, trois mille pour assiéger le fort Duquesne, enfin deux mille pour menacer Québec, en se jetant à travers les bois, dans la vallée de la rivière Chaudière. Toutes ces milices, réunies aux troupes régulières, devaient former une armée de plus de vingt-cinq mille hommes, c'est-à-dire le double de toutes les forces que pouvait réunir alors le Canada. C'était en présence d'un tel armement que Vaudreuil, de l'avis de Montcalni et de Lévis, osait prendre l'ofieiisive ; l'entreprise eût été plus que téméraire, s'il avait eu aO'aire à des soldats aussi entreprenants et à des généraux aussi habiles que les siens.
Il n'avait pas attendu l'arrivée de Montcalm à Montréal pour expédier un corps d'observation du côté de Chouaguen, dont il méditait dès lors de faire le siège. Coulon de Yilliers, à qui il avait confié les six cents Canadiens qui composaient ce corps, était le fameux chef de bande qui commandait au combat des Mines {i'j\-) ot à l'attaque du fort Nécessité, où il avait vengé la iiirnl de son frère Jumomille. en lonjant \r jeune et bra\e ^ iririnien qui le défendait à lui rcimllrc son épée.
Ce jeune officier se nommait ANashington.
Parti de Montréal le i8 mai, Viliicrs fut rejoint à
la Présentation par un parti de sauvages que lui avait dépêche le gouverneur. Il y fut retenu un jour pour « leur faire festin et chanter la guerre avec eux ». Les guerriers, costumés à leur façon, les cheveux retroussés et attachés avec des plumes d'oiseaux, la figure peinte de toutes les couleurs imaginahlcs, depuis le noir charhon jusqu'au jaune et au rouge feu, se livrèrent à des danses figurées, en brandissant leurs casse-tête, leurs fusils et leurs couteaux à scalper, en signe de menaces contre les ennemis. Ils parcoururent l'une après l'autre les maisons du village en sautant en cadence, au son du chichicoué, et poussant des hurlements et des cris de mort à faire trembler. Un parti d'Iroquois de la Présentation était arrivé à propos, avec deux prisonniers et deux chevelures, pour donner de l'entrain à cette fête, dont le vacarme infernal ne cessa qu'avec la nuit.
M. de Villiers les lia à son expédition par un collier de porcelaine, et lança de nouveau sa flottille de canots sur le Saint-Laurent. Le 5 juin, il débarqua à la baie de Niaouré, aujourd'hui Sackett's liarbor, et Y dressa un camp volant, fortifié d'une ceinture de palissades, pour servir de dépôt à ses vivres et à ses munitions.
A la suite d'une escarmouche sous les murs de Ghouaguen, pendant que ses découvreurs fouillaient la profondeur du bois et les bords du lac Ontario, il apprit f|u'une barque canonnière et huit berges ennemies »'laient ancrées le long de l'île aux Calots. Il s(3 liàta (!(>. s'y tiansportei' avec une [)aitie de sa lrou|)e et de dresser une end)us(ad(>.
vV peine y clait-il arrivé, qu'un de ses éclaireurs vint l'avertir que cette petite flotte renionlaif le lonj; de l'île. La barque avançant hors de porlée. il la laissa passer, mais ordonna un feu d'ensemble sur les berges, qui furent criblées de balles. L'une d'elles fut complètement désemparée et prise avec le commandant et douze hommes qui la montaient; les autres se rejetèrent en toute hâte du côté de la barque, emportant leurs morts et leurs blessés, qui ne purent êlre comptés.
Suivant leur coutume après un succès, les sauvages voulurent s'en retourner à leurs villages. M. de Villiers n'en put retenir que deux de la Présentation. Heureusement que, sur ces entrefaites, aborda au rivage un parti de soixante sauvages alliés : c'étaient des Folles- Avoines, venus de la rive occidentale du lac Michigan, sous la conduite de l'intrépide Marin, le rival de Yilliers en courses aventureuses. Il avait hiverné à la baie des Puants, aujourd'hui la baie Verte, et avait amené avec lui, jusqu'au fort de la Presqu'île, cinq cents sauvages de ces lointaines régions ; mais ces sauvages ayant ouï dire que la petite vérole régnait parmi les Français, ils avaient tous rebroussé chemin, hormis les soixante Folles-Avoines qui venaient de débarquer. Celle inconstance des sauvages qui se répétait à chaque expédition et qui éclatait au moindre prétexte, pour un songe, pour un incident quelconque, faisait d'eux les alliés les plus incommodes et les plus dangereux. Ils exposaient sans cesse à des mécomptes et souvent à des désastres.
Durant la veillée, lorsque les feux allumés pour le
LES FRAXÇAIS AU Cl AMD. l
repas du soir commencèrent à s'éteindre, \illiers et Marin , assis sur des peaux d'ours étendues sur le sable de la grève, tinrent conseil. Autour d'eux étaient assis en rond le chevalier de Gannes, préposé à la garde du camp ; MM. de Vilmomble, de L'Espervanche, de La Saussaye, quelques autres officiers et les chefs des Népissings, des Iroquois du Saut et des Folles- Avoines. La brise d'été qui soufflait sur le lac et sur la tête des arbres leur apportait, avec les acres senteurs des bourgeons et des feuilles fraîches écloses, les murmures confus des voix humaines qui montaient du camp. Pour ces hommes, dont la vie se passait dans les bois, le spectacle que présentait cet attroupement au fond d'une baie déserte, entourée de tous côtés d'immenses solitudes, n'avait rien que d'ordinaire ; mais c'était en réalité une vision étrange et fantastique qui rappelait les scènes d'Homère. Les pâles clartés des étoiles de cette nuit sereine et les lueurs intermittentes des bûchers à demi éteints laissaient vaguement entrevoir les costumes et les figures. Villiers, Marin et leurs compagnons portaient les vêlements habituels des coureurs de bois : la capote et la ceinture de diverses couleurs, avec guêtres et souliers de caribous et quelques signes de leurs grades. Les Folles-Avoines se distinguaient des autres Indiens par l'absence des vêlements; ils étaient complèlcment nus, hormis un ceinturon de peau de bête ou d'élolTo attaché autour des hanches.
11 fut décidé dans le conseil qu'on enverrait des découvreurs le long de la rivière Ononlaguc, par où descendaient les convois qui approvisionnaient le fort C-hoiiagnen. Le 3 juillet, quatre sauvages appor-
lèrent la nouvelle qu'ils avaient aperçu la queue d'un convoi arrivant au fort.
C'était une flottille de quatre ou cinq cents bateaux, manœuvrée par deux mille hommes, sous le commandement du lieutenant- colonel Bradstrcet, qui apportait à Oswégo des vivres et des munitions de guerre. M. de Mlliers mit aussitôt son détachement en marche pour intercepter ce convoi au retour.
Vers 3 heures de l'après-midi, l'oreille exercée des sauvages discerna un bruit de rames en aval de la rivière : c'était l'avant-garde du convoi, formée de cent bateaux portant trois cents hommes, commandés par Bradstreet en personne. Ils s'avancèrent, sans soupçonner le danger, jusque vis-à-vis l'embuscade. Soudain une violente fusillade éclata sur la lisière du bois, suivie d'une grêle de balles qui s'abattirent sur les bateaux. Quoique les Folles-Avoines eussent tiré un peu trop vite, la décharge avait été meurtrière ; car à peine la fumée de la poudre eut-elle été emportée par le vent, qu'on aperçut les bateaux, en partie désemparés, tournés vers le rivage opposé. Les équipages, frappés d'une terreur panique, faisaient force de rames pour y chercher un abri. Quelques Folles- Avoines se jetèrent à la nage et se précipitèrent sur les bateaux abandonnés, où gisaient les morts et les blessés, dont ils enlevèrent les chevelures Pendant qu'ils escarmouchaient avec les Anglais revenus de leur panique, un des leurs vint avertir M. de Villiers qu'ils allaient être cernés. Celui-ci prit alors soixante de ses plus braves soldats avec les sauvages qui lui restaient, traversa à gué et réussit à les dégager. Ils
lui montrèrent avec des cris de triomphe quinze chevelures.
Un bon nombre de bateliers anglais se trouvaient alors dans une île située un peu en amont. M. de Yilliers leur ayant crié de se rendre , quarante se jetèrent dans des bateaux pour venir à lui; mais, avant qu'ils eussent atteint la rive, les sauvages s'étaient jetés à la nage et s'en étaient emparés sans toutefois les scalper.
Il était 6 heures du soir quand M. de Yilliers , après avoir fait briser plusieurs bateaux, rejoignit son détachement, qui venait d'échanger les derniers coups de fusil avec le reste du convoi. Il n'avait perdu que deux miliciens tués et deux soldats faits prisonniers pendant qu'ils se livraient au pillage. Une perte plus sensible fut celle du chevalier de Cannes, major des Trois-Rivières, blessé à mort par ses propres gens, qui l'avaient pris pour un ennemi pendant qu'ils tiraient de la rive opposée.
Les prisonniers portèrent le nombre de leurs morts et de leurs blessés au chilTre exagéré de cinq cents. « Ce qu'il y a de sûr, ajoute M. de Yilliers, c'est que nous avions quarante prisonniers. » Le colonel Bradstreet avoua qu'il avait eu soixante ou soixantedix hommes tués, blessés ou pris, tandis qu'il n'avait fait que deux prisonniers; ce qui n'empêcha pas qu'il prétendit, à son arrivée à Albany, avoir remporté une victoire sur les Français. La raison qu'il donna pour s'excuser de ne les avoir point poursuivis valait sa victoire; c'est que le lendemain il pleuvait. Ainsi, une journée de pluie du mois de juillet, voilà ce (pii arrêtait deux mille hommes bien armés devant six ou
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sept ccnis Français et sauvages qu'il se vantait d'avoir batlus.
\illiers et son détachement, qui n'avaient point peur de la pluie, reprirent la route de la baie de Niaouré, où ils arrivèrent le surlendemain sans avoir reçu une balle du parti de Bradstreet, qui ne songeait qu'à forcer de rames pour regagner Albany.
En entrant à Montréal, dans la matinée du 19 juillet, Montcalm fut satisfait d'y trouver l'intendant Bigot, arrivé de la veille pour hâter par sa présence l'approvisionnement de l'armée. Il lui avait été en effet fort utile pour organiser le camp de Carillon.
François Bigot, dont le nom personnifie toutes les hontes de cette époque, de même que iMontcalm en rappelle les gloires, appartenait à une famille distinguée du midi de la France. Son père et son grand-père avaient occupé un rang élevé dans la magistrature de Bordeaux. Il se poussa à la cour grâce à des influences de famille, particulièrement à celle du maréchal d'Estrées, son proche parent, et obtint successivement l'intendance du Cap-Breton, puis celle de la Nouvelle- France (17/48).
Au physique. Bigot était un homme de petite taille, avec des cheveux roux et une figure laide, couverte de boutons. Il était punais, défaut qu'il dissimulait par un continuel usage de parfums et d'eaux de senteur.
Au moral , c'était le vice élégant et raffiné du xviii" siècle. Quoiqu'il fût d'une santé délicate, il était aussi infatigable au plaisir qu'au travail. Hautain avec ses inféiieurs, impérieux dans le commandement, il était souple avec ses égaux, prodigue et jouciu' effréné.
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I) avait fait fin palais de l'intendance, à Québec, un petit Veisailles où il ie[)rodnisaiL les ma>ms du roi son maître.
Avec tons ces vices, il avait des qualités réelles, de l'habileté, de l'énergie et de l'expérience dans les alfaires.
Il était 6 heures et demie du malin (2 1 juillet), quand les cinq canots qui portaient Montcalm et son escorte quittèrent le rivage de Lachine. Tandis que les embarcations, montées chacune par dix hommes, glissaient rapidement sur les eaux du fleuve, que le soleil du matin faisait reluire de teintes d'azur et de nacre, le général échangeait avec son piemier aide de camji, assis auprès de lui, des paroles d'admiration à mesure qu'il découvrait de nouveaux horizons de chaque coté du rivage. Bougainville, le carnet à la main, notait avec un soin minutieux les noms de lieux, les observations des guides, tout ce qui le frappait. On fit halte à l'île Peirol, ou l'on prit un dîner champêtre achevé par \\n dessert de bluets cueillis par les bateliers dans des cassais d'écorce. A /j heures et demie, on campait à la })oinle à (joulonge, après avoir franchi pied à terre le ra[)ide des (iascades. a Dans loute celle roule, remarcpie Bougainville, on a les plus beaux ])oints de vue du monde. La rivière est remplie d'îles ])ien boisées. I^es aibres sont clairs et admirables. ()uel dommage qu'un aussi beau terrain soit sans cidlure ! »
Le lendemain, de rapide en rapide, tantôt à [)ie(l, tantôt en canot, ou atteignit le lac Saint-François, où. grâce à un [)elil vent de nord esl. les bateliers ptirnil serrer leurs rames el mellrc à la voile. Il n'\ cul
plus, le reste du jour, qu'à charmer les heures de la route en chantant des airs de voyageurs : la Claire foidainc . Vive la Canadienne , et tout le répertoire des chansons populaires.
Le 26 au soir, on arriva à la Présentation, dont Bougainville a tracé en quelques lignes l'origine et la physionomie.
(I M. l'abbé Piquet, missionnaire habile et connu pour un voyage fait en France avec trois sauvages, a obtenu au-dessus de la Galette une concession de douze arpents; il a établi il y a cinq ans en cet endroit un fort de pieux carré, flanqué de quatre petits bastions, palissade en dehors, avec un retranchement et un fossé plein d'eau. A côté du fort est le village, habité par cent feux ou chefs d'Iroquois des Cinq-Nations, tous guerriers. Chacun de ces chefs coûte environ cent écus au roi. Ils ont fait un désert, ont vaches, chevaux, cochons et poules. Ils sèment du blé d'Inde, et l'année passée en ont vendu six cents minots. L'abbé Piquet les instruit, les dresse aux exercices français pour la guerre.
« Il y a dans le fort un capitaine de la colonie commandant; mais le gouvernement pour la police intérieure et extérieure est ecclésiastique. On a dessein de transporter en cet endroit ceux des Cinq-Nations qu'on pourra gagner à la France. »
L'émoi causé dans le village par la présence du général fut augmenté par l'arrivée d'une députation d'Iroquois Oneyouts et Onontagués se rendant à Montréal sous prétexte de garantir leur neutralité. Montcalm n'eut pas de peine à discerner en eux des espions, et les renvoya à M. de Yaudreuil en l'avertissant de
LES FliAA'çMS AU CANADA
les garder auprès de lui sous divers motifs, jusqu'à la prise de Chouaguen.
Le lendemain 27, au départ, les sauvages du fort donnèrent le spectacle tout nouveau d'une troupe indienne formée aux exercices militaires, a Ils se rangèrent en haie, sous les armes à la française; un d'eux battant aux champs fort bien, et tous saluant le général par trois décharges de mousqueterie. »
Toute la journée du 28, la flottille circula au milieu des paysages enchanteurs des Mille-Iles, où elle fit halte pour la nuit, et entra le matin dans la rade de Frontenac.
Le capitaine des Combles, premier ingénieur de l'armée que Montcalm avait dé[)êché en avant de lui pour reconnaître Chouaguen, était arrivé la veille au fort, (( épuisé de fatigue, harassé et défait à en être méconnaissable, tant il avait souffert dans sa course. » Il soumit son rapport au général, avec un croquis de la côte du lac Ontario, depuis la baie Niaouré jusqu'à l'anse aux Cabanes, puis du chemin qui conduisait à travers les bois, de l'anse aux Cabanes au fort Chouaguen, distance de trois lieues et demie. Les explications dont l'ingénieur en chef accompagna son rapport parurent faire connaître suffisamment la route à suivre et la force des travaux de l'cimemi pour établir un |)rojet d'attaque.
La célérité' ('tait la condilion du succès. Montcalm n'ent pas tro[) de sa prodigicnisc activité |)()ur tout prévoir et tout préparer. Si\ joirrs seidemcnt après xju arrivée, il était prêt à [)aitir de. sa personne.
Imi mettant |)ic<l à (erre à Lrontenac, il avait trouvé, déjà en nrarche, le régiment de la S.uic
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dirigé sur la baie de Niaouré, où M. de Rigaud, qui venait de remplacer M. de Yilliers, avait sous ses ordres a cinq cent quatre-vingt-neuf hommes, troupes de la colonie et milicien»; cent vingt sauvages, trois piquets de la Sarre, Guyenne et Béarn ».
Son premier soin fut de lassend^ler les cent cinquante bateaux destinés à l'expédition, afin de faire réparer et calfîUer ceux qui se trouveraient avariés, et de les tenir tous prêts à appareiller. Il divisa les milices par brigades, pour les mieux discipliner; ordonna à chaque corps d'armée de se tenir jjrèt à être passé en revue ; se lit donner un compte rendu exact et minutieux des dépôts d'armes, des munitions et des vivres.
Dans la soirée du 3i arrivèrent de Niagara les dernières compagnies du régiment de Béarn, dont le retard commençait à inspirer de l'inquiétude. Des vents contraires avaient obligé les bateaux qui les amenaient de se réfugier dans la baie de Toronto, puis de rebrousser chemin jusqu'à Niagara, d'où ils étaient repartis la veille. Les communications entre Frontenac et Niagara étaient maintenues au moyen d'une petite flotte, commandée parje capitaine Laforce : la Marquise-dc-Vaufh'ciiil, de vingt canons; la Ifuraull, de quatorze; la Lionne, de six, et le bateau Saint- Victor, armé de quatre pierriers. Une rencontre avait eu lieu, peu de temps auparavant, avec les six grosses barques armées que les Anglais avaient lancées sur le lac. A la suite d'un engagement assez vif, les Anglais s'étaient retirés après avoir perdu un voilier armé de <[uatre pierriers, et moulé par quat<tizr hommes, dont les Français s'étaient euq)arés.
Le dernier renfort vemi de \iai<ara, où il n'était
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resté qu'une garnison de cinquante hommes , portait les forces que Montcalm avait sous la main à deux mille sept cent soixante-trois hommes, dont mille quatre cent quatre-vingt-six des régiments de la Sarre, Guyenne et Bcarn; le reste était com[)osé de canonniers de la colonie, de Canadiens et de voyageurs des pays d'en haut. La réunion de ces forces avec celles de M. de Rigaud allait porter leur elTectif à trois mille deux cents hommes.
A Frontenac, Montcalm rencontra pour la première fois un officier dans lequel il remarqua un talent supérieur : c'était M. de Lapausc, aide-major au régiment de Guyenne, qui lui apporta un concours si efficace durant cette campagne, qu'il le qualifia « d'homme divin ». Là aussi se trouvait le docteur Arnoux, l'habile chirurgien en chef de l'armée, qui devait prendre place dans l'amitié de Montcalm.
Dans une note écrite à Lévis, le 2 août, le marquis lui disait ses perplexités :
(( Pour prendre Chouaguen, il faut mener de l'artillerie; où la débarquer?...
(( Je ne veux ])as qu'il soit dit que j'ai marché à un siège pour le lever, que j'ai exposé l'artillerie. Je pars demain au soir ou le 5 au matin avec quatre pièces de canon de campagne, des munitions pour deux mille hommes, des vivres; et, moins roi que pirate, je vais reconnaître avec mes deux yeux ce qu'il y a à fain^
(' Je làcberai de Iciiir la cainj)agtie autlacicuscment, si je ne puis l.iirc iiii siège. »
Le lieu de iciidc/, vous cotivcMUi avec M. de Migiiid était la baie de Niaouré. Le f\ août au matin, loiil
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étant prêt, Montcalm régla le départ de la manière suivante :
Lui, il partirait de sa personne, à 9 heures du soir, emmenant les deux ingénieurs, des Combles et Desandrouins, avec quelques sauvages, sous les ordres de M. de Montigny. Le 5 au matin, le colonel Bourlamaque, avec Guyenne, le capitaine d'artillerie Le Mercier, et quatre pièces de canon légères prises sur les Anglais à Monongahéla. Le 7, Béarn, le lieutenant d'artillerie Jacquot de Fiedmond, avec la poudre, les munitions de guerre et de bouche, et quarante-sept pièces de canon, obusiers et mortiers.
Les deux barques la Marquise- de -Vaudreiiil et la Hiiraidl croiseraient jusque vers Chouaguen , pour protéger les convois et observer si l'ennemi ne faisait pas quelque tentative contre TSiagara. Deux cents hommes avaient été détachés du corps expéditionnaire pour l'armement de ces deux vaisseaux, et cent quarante restaient à la garde de Frontenac.
Les canots d'écorce qui portaient Montcalm et son escorte traversèrent la baie de Cataracoui par une nuit d'orages , sillonnés d'éclairs , qui retardèrent leur marche. Il fallut descendre vers minuit dans l'île aux Chevreuils et y camper jusqu'au jour. Le reste du trajet se fit heureusement, et le général mit pied à terre, le 6 au matin, au camp de M. de Rigaud, Les autres divisions se succédèrent les jours suivants. Dans l'inlcrvalle, l'éternelle inconstance des sauvages faillit encore compromeltie le succès de l'entreprise, et Montcalm eut à déployer sou éloquence dans un nouveau conseil pour les attacher à lui.
Divers détachements sous les ordres de MM. de
Langy et Richerville et autres officiers furent envoyés en différentes directions pour savoir si l'ennemi faisait quelque mouvement, et intercepter les courriers qui pourraient être expédiés de Ghouaguen. Rien jusque-là ne laissait croire qu'on y eût vent de l'entreprise.
L'avant- garde, composée de cinq cents Canadiens et des sauvages, au nombre de deux cent cinquante, commandée par M. de Rigaud, alla prendre position le 8 août, après deux jours de marche, au fond de l'anse aux Cabanes, d'où le commandant de l'artillerie, M. Le Mercier, et l'ingénieur Desandrouins, venus en même temps, avaient ordre d'aller reconnaître une petite anse située à une demi -lieue de Chouaguen afin d'examiner si on pouvait y faire un débarquement, et si, de là, on pouvait frayer un chemin pour l'artillerie. L'armée s'avançait avec une extrême précaution pour ne pas être découverte, ne marchant que la nuit, se cachant le jour au fond des anses ou à l'entrée des rivières, et couvrant les bateaux de branches d'arbres pour en dissimuler la présence. Les soldats au bivouac ne faisaient que de petits feux dans l'épaisseur du bois.
« Montcalm, dit Desandrouins, quitta l'anse aux Cabanes le lo, vers 6 heures du soir, accompagné des deux ingénieurs des Combles et Desandrouins, qui l'avaient attendu, et de ses deux bataillons; et on aborda vers minuit l'anse autour de laquelle était déjà M. de Rigaud.
« Malhcureusemont les bateaux restèrent sur le
sable à cinq ou six pas de la rive et ne purent aborder.
Mors on s'imagina tout de suite que cette anse n'était
[)as sùrc |)0ur l'artillerie, les pondrcs et les vivres;
on les croyait déjà voir mouillés, et les bateaux pleins d'eau. L'anse était remplie de cent cinquante bateaux que nous avions. On ne manqua pas de me faire reproche là-dessus et de me demander s'il serait possible de (aire aborder encore pkis de cent bateaiiv que l'on attendait avec Béarn et l'artillerie.
« J'eus beau représenter que rien n'était plus aisé que de tirer nos bateaux sur le sable, après les avoir déchargés, pour faire place aux autres; on m'objecta la difficulté qui naîtrait de faire un embarquement précipité si nous avions le dessous. Je répondais que s'il y avait quelque chose de ce côté, il fallait, de nécessité, renvoyer tous les bateaux à l'anse aux Cabanes, ne conserver que ceux de l'artillerie, des vivres, et faire ensuite retirer les troupes à travers bois, où l'ennemi n'oserait nous poursuivre à cause des Canadiens et des sauvages.
« Rien de tout cela ne parvint à dissiper une certaine consternation générale occasionnée par notre prétendue mauvaise position.
« J'étais moi-même contrarié au delà de toute expression de voir si mal réussir ma première reconnaissance, et de me sentir la cause du découragement universel et l'objet des reproches de toute l'armée en cas du moindre accident. Mais ce qui avait achevé de me plonger dans le désespoir furent certaines paroles prononcées par M. de Bourlamaque, que j'entendis sans le vouloir, dans l'obscurité, à côté d'un cercle d'officiers à qui il faisait la peinture de nos dangers : « Enfin, dit-il, voilà les gens à qui nous <( sommes obligés de nous rapporter; ils exposent, « sans en sentir les conséquences, le salut de toute la
« colonie. » Ces paroles me pénétrèrent jusqu'au fond de l'ànie.
(( Mais Le Mercier, qui le premier avait découvert l'anse, cause de tant d'eimuis; Le Mercier, lui, ne doute de rien et soutient sa pointe. Il fait immédiatement débarquer ses quatre pièces d'artillerie . qu'il étale sur le rivage, et cherche à rendre la sécurité à M. de Montcalm et à lui prouver la bonté de notre poste.
« Il rendit, je crois, en cette occasion, un service signalé. »
Les bateaux furent déchargés et tirés à sec sur le rivage, pour faire place à ceux de Béarn, qui approchaient avec l'artillerie.
Le 1 1 , avant le lever du jour, des Combles et Desandrouins étaient en marche, ayant pour escorte la compagnie des grenadiers de la Sarre et un piquet de sauvages et de Canadiens, afin d'examiner Ghouaguen de plus près et de disposer l'attaque. Ils arrivèrent bientôt sur la lisière d'une haute futaie , où , ayant laissé leur escorte de grenadiers à deux portées de fusil en arrière, ils attendirent jusqu'à ce que la clarté du jour leur permît de bien distinguer les objets. Alors l'infortuné des Combles, qui l'instant d'après allait se faire tuer par une sur[)rise de ses propres gens, et qui ne voulait point de la société des sauvages, qu'il n'aimait pas, pria quelques officiers de la Sarre de venir avec lui, et fra[)[)ant sur l'épaule de Desandrouins : « Vous restez là, » lui dit-il. Desandrouins fut surpris de cvUr j)arole. d'autant |)lns (pi'ils étaii-nt convenus d'alloi- ensemble. C-epcMi- (lant c'était son chef, il obéit sans mol dire. Des
Combles disparut au milieu des grands arbres et des broussailles.
Desandrouins , le perdant de vue, résolut de faire seul sa reconnaissance. Il prit avec lui deux sauvages qu'il aA'ait sous la main , s'avança dans la forêt et arriva sur la crête d'un coteau , d'où l'on apercevait les bords de la rivière.
Les défenses de Gbouaguen, appelé OsAvégo par les Anglais, consistaient en trois forts distincts : le fort Ontario, le vieux Gbouaguen et le fort George.
Le fort Ontario s'élevait sur la droite de la rivière, par où venaient les Français, au sommet d'un plateau fort élevé, terminé par des escarpements à pic du côté de la rivière et du lac, et du côté de la forêt par une pente assez raide, qui commençait à cinq cent quarante pieds du fort et formait un ravin traversé par un ruisseau. On pouvait ainsi arriver jusqu'à cette distance sans être aperçu. Le fort avait la forme d'une étoile et était bâti de troncs d'arbres de dix-huit pouces de diamètre, équarris sur deux faces, solidement joints et sortant de terre d'environ neuf pieds. Le fossé qui l'entourait avait dix -huit pieds de largeur au sommet sur huit pieds de profondeur. Les terres en avaient été rejetées en glacis sur la contrescarpe et en talus sur la berme. Les embrasures y étaient percées à fleur de terre, et l'on pouvait tirer par-dessus les pieux au moyen d'une galerie de charpente pratiquée tout autour. Le fort était armé de huit pièces de canon , de quatre mortiers à double grenade, et défendu par trois cent soixante -dix hommes.
Le vieux Gbouaguen, situé sur la rive gauche de la rivière, consistait en uns redoute ou château à
mâchicoulis, crénelée au rez-de-chaussée et au premier étage, dont les murs avaient trois pieds d'épaisseur. Autour de cette redoute, à dix-huit pieds de distance, régnait un mur de quatre pieds d'épaisseur et de dix de hauteur, flanqué de deux grosses tours carrées. C'était un véritable château fort du moyen âge. Il était de plus entouré de solides retranchements, armés de dix -huit pièces de canon et de quinze mortiers.
Enfin le fort George, situé à dix-huit cents pieds plus loiu, sur ime éminence du même côté de la rivière, n'était qu'une enceinte faite de mauvais pieux qui n'était pas susceptible de défense. Tous ces ouvrages étaient protégés par seize cent cinquante-huit hommes, dont treize cents soldats de la vieille Angleterre.
Desandrouins, abrité derrière un tronc d'arbre qui lui servait en même temps d'appui pour écrire, complétait ses observations à mesure que le soleil levant inondait de ses rayons obliques les deux berges de la rivière et faisait ressortir les saillies des fortifications où tout dormait dans un profond silence, quand soudain deux coups de canon furent tirés des rem[)arts : c'était le signal du lever. Presque aussitôt une décharge de coups de fusil éclata sur sa droite, suivie do cris. (( Les sauvages ([ui m'accompagnaient, continue Desandrouins, me firent signe de revenir, .h; crus (pu; les coups de fusil venaient d'une patrouille ennemi(> sortie dès le maliti dé ses retranchements, .le me doutais qu'elle avait rencontré M, des Combles et les officiers, et (pi'elle les avait re[)oussés. daignant cpi'elle ne me coupât lu retraite, je me relirai vers AI. dc^ Uourlamaque, venu aussi en curieux, et ([ui était resté avec les L'renadiers.
(( Mais j'avais à peine lait huit pas en arrière, que j'entendis M. de Saint-Luc criant, tout désolé, que notre pauvre ingénieur était blessé à mort. Je courus de son côté pour lui porter secours, si c'était possible. Je le trouvai expirant et étendu à terre d'un coup de fusil chargé d'une balle et d'une poignée de gros plomb , que lui avait tiré un sauvage nommé Hotchig.
« Ce malheureux l'avait pris pour un Anglais qui venait à la découverte. Il le vit passer sous un tronc d'arbre, poussant sa canne devant lui. Il crut que c'était im fusil, entendit ou aperçut quelqu'un qui l'accompagnait, et ne balança pas de lâcher son coup ; mais son intention avait été de le faire prisonnier.
« Je fus assommé de ce récit et de l'état de mon pauvre camarade, que j'embrassai et fis transporter sur-le-champ dans sa tente, où il expira une demiheure après, malgré les soins des chirurgiens. »
A la nouvelle de cet accident, Montcalm accourut tout consterné. Des Combles était le seul de ses ingénieurs qui eut assisté à un siège en qualité d'officier du génie. Mais le temps n'était ni aux larmes ni aux regrets. Les hésitations mêmes devenaient un danger. Les Anglais avaient l'éveil, et d'un moment à l'autre on pouvait les avoir sur les bras. Après avoir rassuré les sauvages, que cet accident avait démoralisés, et les avoir persuadés que c'était une méprise involontaire qui ne retarderait pas les opérations du siège, Montcalm fit prendre rapidement ])osition aux troupes à mesure qu'elles débarquaient. « M. de Higaud fut posté à un quart de lieue en avant pour faire l'iuveslissemcrit du fort Ontario par de petits détachements de Canadiens et de sauvages. » L'armée fut campée
sur une hauteur voisine de l'anse du débarquement, la droite appuyée sur le lac et couverte par une batterie établie sur la grève , la gauche défendue par un marais impraticable. Quatre cents travailleurs des troupes de terre ou de la colonie furent employés à ouvrir un chemin pour l'artillerie, pendant que tout le reste de l'armée s'occupait à faire des amas de fascines, de gabions et de saucissons.
Vers midi, trois grosses barques anglaises sortirent de Chouaguen et vinrent s'embosser en face de l'anse. « Mais elles furent fort surprises de se voir vivement saluées, à la suédoise, des quatre pièces de onze; et elles s'en retournèrent après avoir fait quelques décharges de leur artillerie sans aucun effet , et avoir reçu quelques-uns de nos boulets dans leur bord', n
« Comme elles avaient de la peine à rentrer dans leur rade, raconte Montcalm, tous nos sauvages nous donnèrent un spectacle amusant : ils fusillaient les barques, qui leur répondaient à coups de canon, et avec une agilité singulière ils étaient rentrés au moment que chaque décharge allait partir. »
Le 12, Béarn, avec l'artillerie et les vivres, arriva à la pointe du jour. Deux barques ennemies sortirent presque en même temps, mais trop tard pour leur couper chemin, grâce à la batterie de la grève augmentée de quelques pièces.
Dans la luiit du ii au 12 et le jour suivant, l'élite dos Canadiens et sauvages se glissèrent d'arbre en arbre, de souche en souche, d'où ils ne cessèrent de fusiller le foil Oiilario. (À'Ilc manœuvre contribua
' Jonrnul de Dc.siinilniiiin.s.
beaucoup à contenir dans leurs retranchements les assiégés, toujours craintifs pour leurs chevelures, et à inspirer de la confiance à l'armée.
Mais le fait important de la journée fut la capture de deux courriers iroquois, porteurs de lettres du colonel Mercer, commandant de Chouaguen, dans lesquelles il demandait d'expédier d'Albany, en toute hâte, un secours de deux mille hommes. Il s'exagérait la force des Français et la faiblesse de sa garnison. On peut se figurer la joie de Montcalm.
(( Ces lettres, dit-il, étaient de 4 heures du matin, et le marquis de Montcalm les avait à 9 heures, avec deux états très exacts de la force de la garnison et des malades. »
A minuit, le chemin de l'artillerie étant terminé, Desandrouins, aidé du capitaine Pouchot, commença l'ouverture de la tranchée sur la crête du coteau. Trois cents travailleurs, soutenus par deux compagnies de grenadiers et trois piquets, y travaillèrent sans relâche, sous les ordres de Bourlamaque, chargé de la direction du siège. « C'était, dit Desandrouins, un rude officier, continuellement blessé au feu, mais toujours debout. Il ne quitta plus la tranchée, quoiqu'il reçût une contusion dans la journée du i3. »
Cent Canadiens avec les sauvages, commandés par des Ligneris et de Villiers, avaient été embusqués en avant vers la gauche, sous le couvert d'un taillis, avec ordre de tirer à toute volée sur les assiégés, s'ils apercevaient les travaux et tentaient de les arrêter.
La surprise des sauvages fut aussi grande que celle des Anglais en apercevant, au point du jour, tout le
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travail qui avait été fait pendant la nuit, a Ils demandaient à venir, dit ^lontcalm , on les plaçait derrière des espèces de créneaux faits avec des sacs de terre, d'où ils regardaient à loisir. »
Toute la journée du i3 fut employée à élargir la parallèle, à y faire un rempart de troncs d'arbres et de gabions, à ouvrir des chemins de communication, et à tracer l'emplacement d'une batterie de six pièces. (( Mais cette journée fut chaude. Les ennemis firent sur nous un feu d'enfer. Aux canons, aux bombes, à la mousqueterie qu'ils tiraient des deux forts à la fois , nous n'avions à opposer que les coups de fusil de quelques grenadiers à travers les créneaux formés de sacs de terre, et de cinq ou six sauvages ivres qui, sautant par-dessus le parapet, allaient derrière une souche lâcher leur coup, puis revenaient encore plus vite, poussant des cris comme s'ils eussent remporté une victoire. Enfin, vers 2 heures du soir, le feu devint si violent, que ni sauvages ni Français n'osèrent plus se montrer; puis tout à coup, vers 4 heures, il cessa tout à fait.
(( Ce silence absolu du fort Ontario étonne : on croit à une feinte pour nous engager à quelque étourderie. Cependant, après une couple d'heures, un sauvage s'offre pour aller à la découverte. Enjandiant le parapet, il glisse de souche en souche jusqu'au pied du rempart et écoute un instant; puis tout à coup on le vit presque aussitôt sauter dans le fort et reparaître aux yeux de toute l'armée accourue dans la tranchée, (jui battait des nuiitis. »
On fit marcher la compagnie de grenadiers de Guyenne pour s'emparer de la place.
La hardiesse des Canadiens et des sauvages, qui n'avaient cessé de tirer autour du fort, avait épouvanté la garnison. Elle avait craint d'être cernée pendant la nuit, séparée du vieux Chouaguen, prise et scalpée, ou bien assaillie par une brusque attaque et jetée à la rivière, sur laquelle il n'y avait point de pont. Alors ils avaient encloué leur canon, noyé leur poudre, et s'étaient retirés avec une telle précipitation, qu'ils avaient abandonné trois hommes malades ou blessés et tous leurs bagages.
La joie et l'espérance, ajoute Desandrouins, éclatèrent alors, comme on peut bien le penser, sur tous les visages. On disait : « Eh bien! quand nous ne ferions que cela, n'est-ce pas assez pour notre gloire.-* Mais les Anglais sont des pleutres, ils se rendront bientôt. »
Le colonel Mcrcer ne pouvait commettre une plus grande faute que d'abandonner le fort Ontario : c'était livrer les clefs de Chouaguen. Il aurait dû, au contraire, y concentrer ses moyens de défense, et il aurait pu s'y maintenir jusqu'à l'arrivée du général VVebb, qui s'avançait rapidement avec deux mille hommes de renfort.
Le système de fortifications d'Ontario était loin d'être aussi défectueux que lont prétendu certains historiens. Les énormes pièces de bois, fortement liées ensemble et enfoncées de cinq pieds en terre, qui formaient son enceinte, étaient protégées jusqu'aux trois quarts de leur hauteur par le talus de la contrescarpe, exhaussé, comme on l'a vu, par les terres rejetées du fossé. Ces palissades, dont la tête seule était accessible, pouvaient résister longtemps
aux boulets qui les ébranlaient ou les entamaient, mais ne les renversaient que difficilement ^
Les troupes de terre, avec cent Canadiens, furent immédiatement employées à transporter à bras vingt pièces de canon et des munitions au delà du fort, sur le bord de la falaise qui domine la rivière. Toute la nuit on s'occupa à y monter une batterie à barbette, et à la relier par une tranchée avec les fossés du fort, où l'on pouvait arriver sans être vu.
(( Si on n'employa pas un plus grand nombre de Canadiens à ces diverses opérations, observe Montcalm, c'est qu'ils étaient destinés à faire un mouvement dès la petite pointe du jour. »
Le beau clair de lune qu'il faisait permettait à l'ennemi de diriger ses projectiles comme en plein jour. 11 se contenta cependant de lancer une douzaine de bombes et quelques boulets. Les soldats, stimulés par la présence du général venu lui-même à la tranchée, travaillèrent avec tant d'ardeur, qu'à l'aurore neuf pièces de canon étaient en batterie et les chemins de communication établis. M. de Rigaud, avec ses Canadiens et la plupart des sauvages, traversèrent, les uns à gué, les autres à la nage, la rivière en amont du fort Chouaguen, et l'investirent de manière à lui couper toute communication. « Celte manœuvre, dit Montcalm, se fil d'une façon brillante et décisive,
' Au siè^'c do Daiit/.i^: (1H07), les soldais de Napolôou fiiri'iit ari'("'ti''s plusieurs joiii-s par une rauj^ée de |>alissades plaeées au fond d'iiu fossé. .. La ililTieulLé (pie nous reneoulrions ici. dil M. Tliiei's, élail, une preuve des pi-o|)riélés dél'ensives du buis... Le houlel l'raeassail. la lèle «le cpieUpies- unes de ees palissades, sonvenl les écorchail à peini; , et n'en rcnversail aucune. » (IlisUtirv <lii t'.onsuiul el ilc l'Empire , t. Vil, p. r>2r).'.
92 LES FRA N Ç A IS A VGA i\A D A
y ayant beaucoup d'eau qui n'arrêta personne. » Le résultat de ce mouvement fut l'abandon immédiat du fort George.
Montcalm avait gardé sous sa main cent Canadiens, dont il voulait se servir pour faire un autre débarcpiement durant la nuit en aval du fort, et y transporter le régiment de Béarn avec quelques pièces de canon. (( Cette dernière manœuvre, ajoute Montcalm, aurait sans doute aclievé de leur faire perdre contenance; mais la promptitude de nos travaux, dans un terrain qu'ils avaient jugé impraticable, la manœuvre du cor[)s qui avait passé la rivière, leur fit juger que nous devions être six mille. »
Cependant le feu par lequel les ennemis répondaient à la batterie française était très vif. Leur tir était plongeant : « Ils semblaient, dit Desandrouins, mettre à la main leurs bombes et leurs boulets dans nos tranchées, ou au moins sur leurs revers et leurs parapets qu'ils dominaient. Ils nous tuaient pas mal de monde. »
En ce moment le ciel, qui s'était montré si favorable aux Français, semble se tourner contre eux. Le soleil, qui s'était levé resplendissant, se cache vers ■y ou 8 heures ; un violent orage éclate , accompagné d'une pluie torrentielle; le sol se détrempe, et les canons qui n'avaient pas de plate-forme se dérangent ; on a toutes les peines du monde à régler leur tir, puis les munitions commencent à faire défaut, malgré l'aclivité des soldats, dont la pluie retarde la marche. Le feu devient moins vif du coté des Français, celui des Anglais redouble au contraire, et une des neuf pièces est démontée.
Montcalm, qui souvent venait à la batterie, commençait à s'inquiéter; mais en ce moment-là même un grave événement se passait au fort Chouaguen : le brave Mercer qui le commandait était coupg en deux par un boulet, au moment où il se disposait à faire une vigoureuse sortie. Cette perte irréparable jeta le découragement dans la garnison, déjà glacée de terreur par le mouvement des Canadiens et des sauvages, dont les lignes les enlaçaient comme d'affreux serpents et leur fermaient toute issue. Elle se croyait sous le couteau à scalper des Indiens, en entendant pousser des hurlements épouvantables pendant qu'ils brandissaient leurs armes. Une résistance opiniâtre ne pouvait qu'exciter davantage leur fureur, en ne retardant que de quelques jours la reddition de la place.
Montcalm, qui ne savait pas encore qu'un de ses boulets venait d'emporter le commandant de Chouaguen, fut ravi, quoique peu surpris, d'entendre, vers les II heures, battre la chamade de l'autre côté de la rivière, et de voir arborer le drapeau parlementaire.
M. de Hougainville, sachant l'anglais, fut envoyé auprès du lieutenant-colonel liittlehalos, qui venait de remplacer Mercer dans le commandement, pour lui proposer les articles de la capitulation et le garder comme otage. Il fut suivi par M. de Lapause, qui en fit la rédaction.
D'après les termes de la capitulation, la garnison se constituait prisonnière de guerre, et tout le matériel des forts, munitions et vivres, appartenait aux Français. Le nombre des prisonniers de guerre s'élevait à seize cent cinquante- huit hommes, savoir :
les régiments de Shirley et de Pepperel, venus de la vieille Angleterre, lesquels s'étaient battus à Fontenoy, et un détachement de Schuyler, formé des milices du pays. Ces troupes étaient commandées par soixante -douze officiers, dont deux ingénieurs, deux officiers d'artillerie et douze officiers de marine. On prit cinq drapeaux, la caisse militaire, contenant dix-huit mille cinq cent quatre-vingt-quatorze livres, sept bâtiments de guerre, deux cents berges, cent vingt et un canons, quarante-huit mortiers. Les munitions de guerre consistaient en vingt- trois milliers de poudre, huit caisses de balles, deux mille neuf cent quatre-vingts boulets de divers calibres, quatre cent cinquante bombes, mille huit cents fusils et autre matériel en abondance.
Les magasins étaient remplis d'une grande quantité de biscuits, de lard et de bœuf salé, de farine, de riz, de pois et de sel, qui servirent à ravitailler le camp français.
Le siège avait coûté aux vainqueurs une trentaine d'hommes tués ou blessés, et cent cinquante aux vaincus. Le colonel Bourlamaque, à la tête des trois compagnies de grenadiers, des piquets de tranchée et de cent hommes de la colonie, alla prendre possession de Ghouaguen, dont la démolition fut immédiatement commencée. Cette besogne fut poussée avec tant de vigueur, que des trois forts il ne restait pas pierre sur pierre le matin du 21 aoîit, jour fixé pour le départ.
Le fort Ontario, où avaient été confinés les prisonniers anglais, fut le dernier qu'on fît sauter et consumer. En cas d'attaque de l'ennemi, l'armée était
venue camper de ce côté le i6, appuyant sa droite au fort Ontario, sa gaiiche en écharpe sur la lisière de la forêt.
Les prisonniers furent diriges sur Montréal, d'où ils devaient être transférés à Québec en attendant d'être échangés.
Montcalm, qui connaissait le cœur du soldat, voulut célébrer son triomphe par une manifestation religieuse et patriotique qui soulevât l'enthousiasme de l'armée. Dans la matinée du 20 août, il fit planter une grande croix portant ces mots : In hoc signa vinciint. Et près de cette croix, un mai sur lequel étaient attachées les armes de France, avec cette devise où se révélaient les goûts classiques du général : Manihus date lilia plenis, a Apportez des lis à pleines mains. »
L'armée fut appelée sous les armes, et l'abbé Piquet, qui avait rejoint l'expédition, bénit le pieux trophée au milieu du roulement des tambours et des décharges réitérées du canon et de la mousqueterie.
Le lendemain , la flottille française prit le large , après avoir salué une dernière fois l'éphémère monument de sa victoire. Quand les derniers bateaux eurent disparu derrière l'angle de la falaise, le silence de la nature primitive, ce silence immense des solitudes infinies, à peine troublé par le passage de la brise ou par le murmure des flots, avait déjà envahi les ruines de Chouaguen.
L'embarquement des prisonniers avait été marqué par un incident regrettable, qui aurait pu être évité si les commandants français, troj) dédaigneux des Canadiens et de rcxpérieuce de nos officiers, n'avaient pas méprisé leurs sages avis.
« Nous ne pouvions avoir, dit Desandrouins, l'idée de gouverner des troupes légères avec tant de cérémonie. »
Ce fui en vain qu'on les avertit que les sauvages ne se regardaient pas comme liés par la capitulation tant qu'ils ne l'auraient pas ratifiée eux-mêmes, dans un conseil, par l'acceptation d'un collier. Cette précaution parut superflue.
Une trentaine de soldats anglais qui, selon la version de Bougainville, « avaient voulu se sauver à travers les bois, » furent pris et massacrés par les sauvages. Ce n'était que le prélude d'un plus grand malheur qui devait arriver l'année suivante, après la prise de William -Henry.
Le massacre de Chouaguen ne fit pas grand bruit, probablement parce que les malheureuses victimes s'étaient mises elles-mêmes dans le tort en cherchant à s'enfuir, ensuite parce qu'elles ne se composaient que d'obscurs soldats.
Le 28 août, toutes les troupes étaient réunies à Montréal pour de là être dirigées sur Carillon, à l'exception des milices, qu'on dut renvoyer dans leurs familles pour faire la moisson ; il n'avait été laissé que cent hommes de garnison à Frontenac et cent cinquante à Niagara.
(( Voilà une jolie aventure, écrivit Montcalm à sa femme en lui racontant son exploit ; je vous prie d'eu remercier Dieu dans ma chapelle. »
Cette jolie aventure, menée avec autant d'audace que de promptitude et d'habileté, n'apportait pas seulement des lauriers à pleines mains, mais des fruits plus abondants encore. Par l'anéantissement de Choua-
guen, la France, devenue maîtresse du lac Ontario, n'avait plus besoin que de faibles garnisons à Frontenac et à Niagara pour maintenir ses communications avec l'Ouest. L'ennemi était refoulé jusqu'à ses anciennes frontières, et il n'y avait plus rien à craindre de ce c(5té jusqu'à la fin de la campagne. Vaudreuil pouvait donc concentrer toutes ses forces sur Carillon, les masser à la tête du lac Saint- Sacrement, et refouler jusque sous les murs d'Albany les colonnes anglaises ébranlées par la défaite.
La chute de Chouaguen, aussi prompte qu'inattendue, avait été en effet un coup de foudre pour les colonies voisines. Le général Webb, qui marchait au secours de cette place, s'était même imaginé que Montcalm s'avançait de là contre lui. Dans sa frayeur, il avait fait brûler les dépôts de munitions établis sur la route, et avait obstrué, à mesure qu'il retraitait, la rivière qui servait de voie de communication, en y renversant une grande quantité d'arbres.
Lord Loudon ordonna à Winslow, qui commandait à la tête du lac Saint- Sacrement, d'abandonner tout projet d'offensive et de se retrancher fortement pour tenir les I^Vançais en échec. Le contre -coup de cet événement se lit sentir en Angleterre, où l'on comprit que la France avait au Canada un habile général.
lA SOCIÉTÉ CA>AD1E>>E. LES JEUX DE HASARD
Il n'y a guère de triomphe qui ne soit mêlé de quelque amertume, et il n'est besoin souvent de cher- Lcher hors de soi pour la trouver. Montcalm ne tarda pas à en faire l'expérience. En entrant à Montréal, il avait été étonné d'entendre associer le nom de \audreuil au sien dans le concert de louanges qu'on lui décernait; mais, quand il entendit le gouverneur luimême s'attribuer une part de la victoire, il eut peine à se contenir. Il ne répondit d'abord que par de fines railleries ; mais, emporté par son tempérament, il se répandit bientôt en sarcasmes amers et finit par se montrer injuste à force d'être acerbe. Sans doute que la vanité de Vaudreuil était puérile, mais il n'en était pas moins vrai que c'était lui qui avait conçu et préparé le plan de campagne si admirablement exécuté par Montcalm. Telle est l'origine de la fameuse querelle entre ces deux hommes, qui a été une des causes de la perte du Canada.
« Votre ami l'évêque, écrivait Montcahn à Lévis,
vient de donner le plus ridicule mandement du monde ; mais gardez-vous bien de le dire, car c'est l'admiration du Canada. »
Ce blâme, par lequel Montcalm déchargeait sa mauvaise humeur, n'avait d'autre motif que les louanges que M"' de Pontbriand avait distribuées, avec une rare impartialité, entre les chefs et les soldats français et canadiens. Ce mandement d'action de grâces était, du reste, un modèle du genre; il n'avait d'autre ridicule que celui de ne pas réserver tout l'encens pour un seul.
C'est dans cette disposition d'esprit que le général victorieux quitta Montréal pour Carillon ; il emportait avec lui une blessure dont il ne devait pas guérir, celle de l'orgueil froissé.
Le trajet jusqu'au fort Saint-Jean se fit partie à cheval, partie à pied, partie en calèche; car la route, percée à travers une pleine fertile mais peu déboisée, était presque impraticable. Une escorte de quinze miliciens et de trente sauvages outaouais accompagnait le général, parce que cette roule paraissait en ce moment peu sûre. La veille, un parti ennemi s'était montré à Laprairie, où il avait enlevé une chevelure.
Bougainville, qui pour la première fois parcourait cette partie du pays, y portait comme toujours son esprit d'observation. « Le fort Saint- Jean, dit-il, placé sur la rivière de Sorel, est une enceinte carrée à quatre bastions. Bâti en pieux, il est fort mal fait, quoiqu'il ait coûté quatre-vingt-seize mille
« Celui de Saint- Frédéric est tfJii;'l)ij grosse redoute, également en fpéi
CANADiANA
l'intérieur du fort; il est très mal place, ayant plusieurs hauteurs qui le commandent à portée de fusil. Sur ces luni leurs on a fait une redoute et un relranchement de pièces sur pièces, ouvrages mal faits et plutôt nuisibles qu'utiles à la place. »
Le fort Saint- Frédéric était alors commandé par. M. de Lusignan, vieil officier d'expérience, et qui avait de beaux états de service. « J'ai beaucoup raisonné avec M. de Lusignan,... écrit le marquis. Il me paraît qu'il connaît les choses possibles et dangereuses. »
« C'est un très bon officier à tous égards, » fvjoutait de son côté le chevalier de Lévis.
Une note jetée en passant par Montcalm révèle la simple et austère vie de soldat que le général s'imposait pour donner l'exemple à son armée. « Ne quittez pas votre maison, écrit-il à Lévis, car vous me nourrirez, et je mettrai mon matelas avec Fontbrune ' dans la grande pièce. » Puis il ajoute : « Heureux si vous avez le temps de recevoir le renfort que je vous envoie; car les ennemis, suivant mon calcul militaire, doivent vous attaquer d'ici au 20 septembre ou jamais. »
Lorsque, dans la joTirnée du 10 septembre, le chevalier accourut au pied de la falaise de Carillon à la rencontre de Montcalm , il l'embrassa en le félicitant de sa victoire. Il n'y avait pas deux mois qu'il lui avait dit adieu eu ce môme endroit, et dans ce court intervalle le général avait fait trois cents lieues de marche, assiégé, pris et rasé un fort. Plus d'un flat-
1 M. de F()iill)i'iine, lieutenant de fj^renadiers du rég:iment de la mai'ine, et pi'ulé^'é par M. de Lévis. [Juiirnul Je Munlculin.)
LES FRANÇAIS AU CAiXADA 101
teur dut lui rappeler, non sans quelque vérité, le mot de César : Veiii , vidi, vici.
Le chevalier de Lévis avait grandement coopéré au succès de cette campagne par ses habiles manœuvres et par ses démonstrations agressives. « Votre ordre de bataille est si bien , lui écrivait de Chouaguen le marquis de Montcalm, que si vous n'en avez point, je veux au moins que le ministre le lise. »
La hardiesse des mouvements de M. de Lévis, l'augmentation de ses postes avancés , qui poussaient des pointes de chaque côté du lac Saint- Sacrement, le nombre et la force des partis qu'il tenait constamment en campagne, et qui revenaient avec des prises et des chevelures après des coups audacieux, en imposèrent à ce point aux Anglais, qu'ils crurent toujours à une marche offensive jusqu'au moment de la prise de Chouaguen.
Dans l'inléricur du camp, la principale distraction était les sauvages, avec leurs coutumes bizarres, leurs jongleries, leurs tours d'adresse, leurs danses, leurs jeux; celui de la crosse surtout, qui offrait le spectacle le plus animé. Un des témoins de ces scènes, le chevalier Duchat, capitaine au régiment de Languedoc, en écrivait des relations étonnées à sa famille; mais il s'étonnait bien davantage des incroyables cruautés de ces barbares et du nombre de scalpes qu'ils rapportaient de leurs courses.
Notre civilisation ré|)rouve ces atrocités, auxquelles les deux partis étaient falalcment entraînés en recherchant l'alliance des indigènes. Le chevalier de Lévis en avouait la li-iste nécessité dans sa correspondanci" au minislre de la guerre.
Dans les premiers jours de septembre, les Anglais avaient masse plus de dix mille hommes entre le fort Edouard et le fort William-Henry, leur point d'appui à la tête du lac Saint- Sacrement, c'est-à-dire des forces triples de celles dont disposait le chevalier de Lévis. Leurs avant-postes occupaient fortement les îles du lac, à trois ou quatre lieues du fort. M. de Florimond, qui avait osé s'en approcher de très près, avait aperçu d'une hauteur voisine le camp ennemi, disposé de chaque côté du fort. Il avait compté sept rangs de tentes de cent trente chacun, et un grand nombre de bateaux. Nos sauvages alliés, intimidés par les partis d'éclaireurs anglais qui venaient tirailler jusqu'aux avant-postes, n'osaient plus s'aventurer au loin.
M. de Lévis s'attendait d'être attaqué de jour en jour, quand éclata la nouvelle de la prise de Chouaguen. Elle lui garantissait l'issue de la campagne.
Le retour du marquis de Montcalm avec son corps d'armée avait porté le camp de Carillon à quatre mille neuf cents combattants, y compris les sauvages. Les régiments de Béarn et de Guyenne furent cantonnés à une demi-lieue, sur la droite de la rivière de la Chute. Cent vingt hommes des troupes de la marine, sous M. de Saint-Martin, avaient été placés en avant, à mi-distance entre M. de La Corne et M. de Contrecœur, avec l'ordre d'appuyer l'un ou l'autre au premier signal.
Les sauvages, enhardis par la victoire, ne craignaient plus de faire des reconnaissances. On résolut d'en profiter pour les entraîner tous dans une grande expédition confiée à un officier de la colonie, M. de La Perrière, suivi de cent Canadiens et de vingt offi-
ciers ou cadets de la colonie, formant un effectif de sept cent vingt hommes. Les deux aides de camp de Montcalm, Bougainville et La Rochebeaucour, avec l'ingénieur Desandrouins et Le Mercier, y furent attachés avec ordre de reconnaître les positions des Anglais dans les îles, et d'aller observer le camp du fort George d'aussi près que possible. Mais ce n'était pas une mince besogne que de faire prendre une résolution unanime à six cents guerriers de différentes tribus, « opération longue et fastidieuse, observe Bougainville. Il en coûte force eau-de-vie, équipements, vivres, etc. C'est un détail qui ne finit pas. »
Dès l'aurore du i3 septembre, un grand conseil, annoncé la veille, était en séance sur le plateau qui s'étendait entre les tentes et les glacis du fort. Jamais le camp de Carillon n'avait présenté un coup d'oeil aussi animé, aussi extraordinaire. Du haut des remparts, où flottaient les couleurs de France, le canon venait d'annoncer l'heure du réveil.
Les différents corps d'armée, drapeaux en tête, émergeaient du camp et du fort au seul cri des officiers; car les trompettes et les tambours étaient interdits. Entre les rangées de tentes, dont les toitures blanches se dessinaient en vives arêtes sur la verdure du ga/on et dos bois, les i'eux allumés par les caiitiniiMS laissaient écha[)[)er de légères colonnes (le l'umé(^ (pii l1f)ll;u(Mit en images à la cime des arbres. Tous les gucriiers indiens, fraîchement tatoués, grovq)és par tribus vX assis sur l'Iieibe, formaient un immense cercle, où les chefs se passaient de main en main le calumet a[)rès en avoir tiré quelf[ues bouffées. En arrière d'eux étincelaient au soleil levant les
iU4 LES FRANÇAIS AU CANADA
sabres et les baïonnettes des régiments français, disposés en vaste carré. Le marquis de Montcalm, debout au centre du conseil et tenant en main un collier de porcelaine, haranguait son étrange auditoire. A mesure que M. Marin, l'interprète du jour, traduisait les paroles de l'orateur, les chefs répondaient par des inspirations gutturales répétées en chœur par la foule des guerriers. Singulière rencontre des deux extrêmes de la civilisation et de la barbarie.
L'éloquence du général parut convaincre toute l'assemblée, et le départ de l'expédition fut fixé au lendemain soir. Mais d'ici là un incident quelconque pouvait changer toutes les résolutions. En effet, quelques Iroquois, revenant d'une découverte, rapportèrent sept chevreuils qu'ils avaient tués, et invitèrent leurs frères à leur festin. Force fut donc de remettre l'expédition jusqu'au matin du i5.
Enfin on se mit en marche. Il était décidé qu'une partie du détachement irait frapper à gauche vers le fort Edouard, en remontant le lac Champlain et la rivière au Chicot qui s'y décharge, tandis que l'autre suivrait la route du lac Saint -Sacrement.
« Nous nous sommes rendus à 6 heures du soir au camp avancé de M. de Contrecœur.
« Les sauvages, qui devaient partir ce soir, ne partent plus. La destination même du détachement est changée. Ils veulent aller tous ensemble par le lac Saint- Sacrement.
(( On dit que le départ est fixé à cette nuit, mais c'est un on-dit, et le caprice sauvage est bien de tous les caprices possibles le plus capricieux". i>
' Journal de Boiujainville.
La décharge du lac « est un pays de montagnes, de précipices m. fait exprès pour les embuscades « et pour les coups fourrés ».
« Les sauvages sont enfin déterminés à partir et quittent le camp de ^L de Contrecœur vers 6 heures du soir.
« Les canots, au nombre de trente -quatre, ont attendu en ligne, derrière une pointe, que le jour fût tout à fait tombé. »
Ce sont (( les sauvages qui décident la marche, les haltes, les découvertes, l'expédition à faire; et dans cette espèce de guerre, il faut s'en rapporter à eux ».
Ils étaient soi-disant aux ordres de l'intrépide Marin, dont Montcalm reconnaissait la bravoure, mais qu'il jugeait sot, parce qu'il était vantard, comme presque tous les coureurs de bois.
La lune se levait à l'horizon et achevait de disperser de légères vapeurs à la cime des montagnes pittoresques qui bordent les deux rives du lac, l'un des plus beaux de tout ce pays. La flottille s'avança dans un profoTid silence, en longeant la côte du nord, jusqu'au delà de l'île à la iJarque. Le reste de la nuit fut passé au bivouac, à la tète des bateaux tirés sur le rivage. \]n canot d'écorce avait été dépêché en avant à la découverte. « Ce canot reiiroiilra dans le chenal des îles un [)etit bateau anglais ([ui était en croisière. Comme il faisait clair de lune, notre canol s'est plongé dans la partie où les arbres faisaient ombre, et a observé les monvcmcnls du caiidl ciinciiii. (|iii presque aussitôt s'en est rcloiirné sans nous hmÙv découverts. »
A la pointe du jour, tout le détachement se retira dans l'épaisseur du bois pour y attendre le retour de deux partis d'éclaireurs, dont l'un devait s'avancer le long du rivage, et l'autre côtoyer le versant de la montagne. Ils revinrent à la tombée du jour, après s'être approchés jusqu'en vue du fort George, mais sans avoir remarqué autre chose que de vieilles pistes et quelques feux dans les îles.
A 1 1 heures du soir, sur le rapport d'un canot d'éclaireurs qui prétendaient avoir découvert quelques tentes sur une pointe de la côte nord du lac, « on le traversa dans le plus grand silence pour aller frapper... Nous marchions dans le bois sur plusieurs fdes, les sauvages presque nus, matachés de noir et de rouge. »
Arrivé sur la pointe, on la trouva déserte. Alors tous les sauvages de s'écrier que les Iroquois les trahissaient ; ce qui força ceux-ci à remettre le commandement aux autres nations.
De retour au point du départ, « on choisit d'un commun accord cent dix sauvages, et les meilleures jambes de tout le détachement, qui partent avec une trentaine de Canadiens, les plus lestes, aux ordres de Marin, dans l'intention d'aller jusqu'au fort, et de ne revenir qu'après avoir fait coup. »
Sur les 2 heures, ils arrivèrent à l'improviste sur un détachement de cinquante-trois Anglais, dont trois officiers, qui s'étaient avancés à ime lieue et demie environ du fort, le cernèrent de tous côtés, en tuèrent une partie et firent le reste prisonnier à l'exception d'un seul , qui alla porter la terrible nouvelle dans le camp et le fort George. La panique y fut si grande,
que lord Loudon crut ù une attaque générale des Français, et mit en marche toute son armée.
(( Les Iroquois ont eu deux morts et deux blessés. Les sauvages ont fait sur le champ de bataille des cruautés dont le récit même est horrible. »
Le même jour, Bougainville, Le Mercier et Desandrouins gravirent avec une escorte la cime d'une montagne, d'où ils aperçurent le camp et le fort anglais, mais de trop loin pour en juger; et à la tombée de la nuit ils étaient de retour à Carillon.
A la fin d'octobre, Montcalm, persuadé que l'ennemi n'entreprendrait rien d'important le reste de la campagne, repartit pour Montréal, abandonnant à Lévis le soin d'acheminer les régiments vers leurs cantonnements d'hiver.
C'était la première fois depuis son arrivée au Canada que le général pouvait se donner quelques moments de relâche. En redescendant le lac Champlain, il se plut à admirer les beautés pittoresques et primitives de ce lac, qui lui apparaissait sous un aspect qu'il n'avait pas encore vu.
Montcalm avait remarqué, comme tout le monde, la grandeur des paysages du Canada ; il les avait vus dans tout l'éclat du printemps, dans toute la richesse de l'été, mais alors ils étalaient leur brillante parure d'automne, fpiand les premières gelées ont coloré le feuillage de nuances si vives et si variées, depuis le rouge vermillon jusqu'au ja)me paille le plus délicat. \ L'œil reste ébloui en présence du [)anorama qui se -—^ déroule de tous côtés, et devant letpiel Titien auiait brisé son pinceau.
Le i5 novembre, les dernières lentes du camp de
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Carillon étaient levées. Le régiment de la Reine prit ses quartiers d'hiver à la côte de Beaupré ; Guyenne à Québec , sous les ordres de Bourlaniaque ; la Sarre dans l'île de Montréal ; Languedoc à Montréal même, avec Montcalm et Lévis ; Royal-Roussillon sur la rivière Chambly ; Béarn à Laprairie et aux environs. Dix compagnies des troupes de la marine stationnèrent à Québec, quatre aux Trois-Rivières et seize à Montréal. M. de Lusignan commanda à Carillon une garnison de trois cent quinze hommes, et eut sous ses ordres, à Saint-Frédéric, le capitaine de Gaspé avec un détachement de la marine.
Sur la rivière Saint- Jean, M. de Boishébert avait sous son commandement quelques débris des malheureux Acadiens dispersés l'année précédente.
M. de La Valtrie commandait à Frontenac, M. Pouchot à Niagara et M. des Ligneris au fort Duqucsne, où il venait de remplacer M. Dumas.
Cet officier, qui s'était immortalisé l'année précédente à la bataille de la Monongahéla, avait rassemblé au cours de l'été un grand nombre de sauvages pour faire une diversion pendant le siège de Chouaguen ; mais la brusque attaque et la chute de cette place ayant rendu ce mouvement inutile, « il avait, selon l'expression de Bougainville, lâché cette meute » sur les frontières de la Pensylvanie et de la Virginie. Leurs ravages et leurs cruautés furent d'autant plus épouvantables, qu'ils avaient à se venger d'une agression toute récente.
Un parti de trois cents Anglais, commandés par le colotiel John Arnishon^. s éliiit approché à la faveiu' de la nuit de la bourgade d'Alligué, habitée par les
Loups ou Mohicans, et située entre le fort Duquesne et le fort Machault. Il l'avait assaillie à l'improviste à l'aube du jour et mis eu fuite ses habitants. Heureusement qu'un officier canadien, M. de Normandville, avec quelques autres Canadiens, venus là pour recruter des guerriers , s'y trouvaient encore en ce moment. Ils firent face à l'ennemi avec intrépidité, jusqu'à ce que les sauvages eussent le temps d'aller mettre à l'abri leurs femmes et leurs enfants. Une lutte acharnée s'engagea ensuite, durant laquelle les assaillants mirent le feu à quelques cabanes, où se trouvait le dépôt des munitions , consistant en deux barils de poudre qui sautèrent; ce qui empêcha les Mohicans de poursuivre leurs ennemis, dont ils tuèrent ou blessèrent plusieurs autour du village. Les cris de vengeance des habitants d'Attigué trouvèrent un terrible écho parmi les tribus de l'Ohio.
Plus de soixante lieues de frontières furent dévastées par ces hordes farouches : les maisons incendiées, les moissons et les bestiaux détruits, des familles entières massacrées ou enlevées. La population éperdue s'enfuit de toutes parts au delà des montagnes , ne se croyant en sûreté que dans les villes,
ÎVI. de \illiers, à la tête de cinquante-cinq hommes seulement, s'avança jusqu'à vingt lieues de Philadelpliie et prit le fort (Jrandville , bâti sur le bord de la rivière; .luiiiala. Ce fort de cinq cents pieds carrés, llanqué de (pialre bastions, muni d'artillerie, avait une garnison de soixante-quatre soldats. M. de Viliiers sur[)rit les sentinelles, |)étiétra à travers les portes l'épée à la main, tua une partie de la garnison
avec son commandant, le lieutenant Bradford, fit le reste prisonnier et brûla le fort.
Le colonel \^ ashington , forcé de reculer devant ce torrent dévastateur, s'écriait dans son désespoir : « Je déclare solennellement que je m'offrirais volontiers en sacrifice à nos barbares ennemis, si, en donnant ma vie, je pouvais contribtier au soulagement du peuple. »
Cependant, quelque sanglantes que fussent ces incursions, elles auraient été plus cruelles encore si les commandants français n'eussent sans cesse recommandé aux chefs d'expédition d'empêcher par tous les moyens possibles les sauvages de commettre des cruautés sur les prisonniers. Les commissions données par écrit à ces officiers sont remplies de ces recommandations.
Le prestige de la France dans les pays d'en haut était en ce moment à son apogée. Les deux victoires consécutives de Monongahéla et de Chouaguen avaient rallié toutes les tribus autour de son drapeau. On va les voir, dans la campagne suivante, accourir de toutes les profondeurs de l'Ouest et venir pousser leur terrible cri de guerre jusque sous les murs de William -flenry.
Montcalm avait consenti à se séjjarer pour l'hiver de son premier aide de camp, dont la santé avait été altérée par la dernière campagne. Il lui avait permis d'aller loger chez un de ses parents, M. de \ienne, pour qui Bougainville avait obtenu de l'intendant J3igot une place de garde-magasin à Québec.
On était au mois de novembre. La descente de Montréal, soit par terre, soit par eau, était à cette saison aussi pénible qu'enrmyeuse. Les chemins,
défoncés par les pluies et ensuite durcis par la gelée, étaient presque impraticables. La route par eau, sous un ciel bas, humide et froid, n'était guère plus agréable.
Pendant que l'embarcation qui emportait Bougainville glissait lentement sur les eaux du fleuve, audessus de sa tète passaient de nombreuses bandes de, barnaclies et d'outardes qui se renvoyaient par intervalles leurs cris rauques et stridents. Tout dans la nature, à cette heure désolée de l'automne, portait k, la tristesse et à l'ennui.
Bougainville , souffrant et brisé de lassitude, était obsédé par les noires pensées de l'exil, que rendait plus vif encore le désœuvrement du voyage. C'est dans cet état d'esprit qu'il descendit un soir dans l'île à la Bague, non loin des Trois-Rivières , où un brave habitant lui offrit l'hospitalité sous son humble toit. Il y passa une partie de la nuit à rédiger son Journal et à écrire à son frère une longue lettre (7 novembre), où il donnait libre cours à son humeur et lui révélait la guerre intestine qui existait ici entre Français et Canadiens.
« Je suis fatigué de la campagne, dit- il. Depuis mon arrivée en Canada, j'ai fait près de cinq cents lieues. Ces voyages continuels, la mauvaise nourriture, les veilles fréquentes, les nuits passées dans les bois à la belle étoile, les courses avec les sauvages ont un peu altéré ma poitrine. J'ai même craché du sang à la fin du mois dernier, et celle luiit encore, que j'ai passée au fond de l'eau, dans le chemin de Montréal à Québec. J'ai eu une attaque d'asthme. Le régime et le repos nie rélnblirnnf et me niellronl en
élal de recommencer au printemps. Au reste, je n'ai pas soufTert seul de la rudesse de cette campagne. Nous avons ou beaucoup de malades, et M. de Montcalm a sa santé l'orl dérangée. Il faudrait, en eflet, un corps de fer pour ne pas se ressentir de ces fatigues. Je continue à bien vivre avec mon général. Il me comble de bontés. Je fais aussi tout mon possible pour le satisfaire ; il doit être content de sa campagne. Elle a été heureuse et même brillante, puisque partout, très inférieurs en nombre, nous avons enlevé aux Anglais une des places les plus importantes de ce pays, et qu'ils n'ont pu nous entamer en aucune partie. Puissent cette campagne et les succès que nous avons eus on Europe nous valoir la paix ! Nous la désirons ici plus vivement que personne. Quel pays, mon cher frère, et qu'il faut de patience pour supporter les dégoûts qu'on s'attache à nous y donner ! Il semble que nous soyons d'une nation difîérente, ennemie même. Mais il faut être prudent, et j'admire la manière dont se conduit notre général. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'en quittant ce pays nous chanterons de bon cœur Vin exitii Israël. »
Deuxjoursaprès, Bougainville ajoutait (9 novembre) : (( J'arrive enfin à Québec sur eau, à pied, en cahotant, et j'ai fait mon entrée dans la capitale en charrette. C'est ainsi qu'on voyage dans ce pays-ci...
<( Qu'il va se passer de temps avant que j'entende parler de vous ! C'est un désagrément de ce malheureux pays, auquel je ne m'accoutumerai jamais. »
Le i5 novembre, deux coups de canon tirés des remparts de Québec répondirent au signal d'adieu de la frégate l'Abènaquise, qui venait de mettre à la voile,
emportant les dernières dépêches du Canada. Désormais toute communication avec la France était interrompue jusqu'au mois de mai suivant. Parmi les citoyens et les militaires qui la suivirent de l'œil jusqu'à ce qu'elle eût disparu derrière la falaise de Lévis, se trouvait probablement Bougainville, le plus attristé de tous, quoiqu'il fût un des mieux partagés.
La société de Québec, accoutumée à cet isolement, n'en perdait pas une heure de sa gaieté habituelle.
Le célèbre botaniste suédois Pierre Kalm, qui a visité le Canada en 17/19 et y a séjourné plusieurs mois, a tracé une peinture aussi curieuse qu'exacte de cette société.
« La différence, dit- il, entre les manières et les coutumes des Français au Canada, et celles des Anglais dans les colonies américaines, est la mwiie qui existe entre ces deux nations en Europe. Ici, les femmes en général sont belles ; elles sont bien élevées et vertueuses et ont un laisser -aller qui charme par son innocence même et prévient en leur faveur ; elles s'habillent beaucoup le dimanche, mais les autres jours elles s'occupent assez peu de leur toilette, sauf leur coiffure, qu'elles soignent extrêmement, ayant toujours les cheveux frisés et poudrés, ornés d'aiguilles brillantes et d'aigrettes. Chaque jour de la semaine, le dimanche excepté, elles portent un mantelet petit et élégant sur un court jupon (jui va à peine à la moitié de la jambe ; et dans ce détail de leur ajustement elles paraissent imiter les femmes indiennes. Les talons de leius souliers sont élevés et très étroits; je m'étonne qu'ainsi chaussées elles puissent marcher à l'aise. En fait d'économie domestique, elles svu-
passent grandement les Anglaises des plantations, qui ne se gênent pas de jeter tout le fardeau du ménage sur leurs maris, tandis qu'elles se prélassent toute la journée, assises, les bras croisés. Les femmes en Canada, au contraire, sont dures au travail et à la peine, surtout parmi le bas peuple; on les voit toujours aux champs, dans les prairies, aux établcs, ne répugnant à aucune espèce d'ouvrage. Cependant elles se relâchent un peu à l'égard de la propreté des ustensiles et des appartements... En général cependant les dames ne refusent pas de prendre leur part des soins du ménage; et j'ai vu avec plaisir les fdles du meilleur monde, voire même celles du gouverneur, habillées pour l'occasion, aller dans les cuisines et les celliers pour s'assurer que tout y était en ordre.
« Les hommes sont extrêmement polis, et saluent, en ôtant leurs chapeaux , chaque personne indistinctement qu'ils rencontrent dans les rues. Il est d'usage de remettre une visite le lendemain même, en eût-on des vingtaines à faire dans la journée.
(( La politesse des habitants, ici, est bien plus raffinée que celle des Hollandais et des Anglais des colonies appartenant à la Grande-Bretagne; mais, en revanche, ces derniers ne donnent pas autant de temps à leur toilette que les Français. »
Telles étaient, au témoignage d'un savant étranger protestant dont on ne saurait suspecter l'impartialité, les mœurs du peuple canadien sous l'ancien régime. Kalm a complété ce tableau si vrai en décrivant avec non moins d'exactitude l'aspect des campagnes. Voici ce qu'il dit des environs de Montréal, et de Québec :
« Une population dense habite les bords de l'ile de Montréal, lesquels sont en pur terreau très unis, et ne s'élèvent guère à [)lus de trois verges de hauteur. Les bois ont clé abattus le long de la rivière sur une profondeur d'un mille anglais. Les maisons sont bâties en bois ou en pierre, et blanchies à l'extérieur. Les dépendances, telles que granges, élables, etc., sont toutes en bois. Le terrain dans le voisinage de la rivière est converti en champs de blé ou en prairies. Çà et là nous apercevons des églises qui se l'ont face sur chaque côté du fleuve...
(( Les fermes, en Canada, sont séparées les unes des autres, de manière que chaque propriétaire a son bien distinct de son voisin. Chaque église, il est vrai, est entourée d'un petit village; mais il est formé principalement du presbytère, d'une école pour les garçons et les fdics, et des demeures des commerçants et artisans, rarement d'habitations de fermiers.
« La pente des bords du Saint-Laurent s'accroît davantage à mesure que l'on a|)proche de Québec. Vers le nord, l'horizon est borné par une baille rangée de montagnes. A environ deux lieues et demie de la ville, la rivière est très étroite, ses rives n'étant qu'à une portée de mousquet l'une de l'autre. Le pays, de chaque côté, est montagneux, accidenté, couvert d'arbres et parsemé de [letites loches...
(( ïXutour de Québec. tout(>s les collines sont cultivées : sur le sommet de plusieurs, on dislingiic des \illages |)ittor('S(piement groiqtés autour de belles églises... » Des bailleurs do l)('au|)(iil, u on jouit d(> la plus belle perspective possible. Le regard eiubia^se. comme dans un vaste panorama, (hiébci-. (pi'un \(ul
distinctement au sud ; la rivière Saint-Laurent, à l'est, et la multitude de vaisseaux à voiles de toutes grandeurs qui en montent ou descendent le cours; et, à l'ouest, un long amphithéâtre de montagnes s'abaissant graduellement, depuis celle dont la masse imposante borne l'horizon jusqu'aux collines dont le pied forme la berge du fleuve. Toute la contrée est en état de culture et divisée en champs et en prairies ou pâturages. La plupart des terres sont couvertes de riches moissons de blé, d'avoine blanche et de pois. La campagne est parsemée de fermes et d'habitations, dont quelques-unes fort belles; il n'y en a pas deux qui se touchent. Les maisons sont généralement bâties en pierre à chaux noire, et blanchies à l'extérieur. Beaucoup de ruisseaux et de cours d'eau descendent des éminences des montagnes qui les dominent... »
A la date où nous sommes, il y avait à peine sept ans que le savant botaniste de Stockholm avait tracé ce tableau si riant et pourtant si vrai. Le Canada, alors sous l'administration d'un gouverneur éminent', était réellement prospère; et rien ne fait mieux voir combien la guerre, jointe à la malversation, pesait lourdement sur les Canadiens que le changement qui s'était opéré depuis. Une grande partie des terres, comme on l'a vu, n'avaient pu être ensemencées, et pour comble de malheur la récolte avait été mauvaise.
La neige avait à peine couvert le sol , que déjà la disette se faisait sentir. On était réduit à mêler de la
1 M de La Galissonnière.
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farine d'avoine et de pois à celle de blé, et le peuple se disputait le pain à la porte des boulangeries.
Ces scènes avaient lieu à cpielcpies pas de l'intendance. Et quand les rnallicureux affamés, qui revenaient avec un morceau de pain sous le bras, après avoir attendu au guicbet jusqu'à la nuit fermée, passaient devant la façade du palais, ils entendaient le bruit des fêtes auxquelles présidait l'intendant BigotT" Car, si on soulfrait à Québec, on s'amusait aussi, surtout au palais de l'intendant, dont les salons étaient devenus le rendez -vous du monde élégant et frivole de la capitale.
A Montréal, la vie rangée, bonorable, vertueuse, que menaient le gouverneur et la marquise de Vaudreuil était une éclatante protestation contre les scandales de l'intendance.
Les réceptions se faisaient au cbàtcau avec une dignité et une simplicité qui seyaient aux malbeurs des temps. Malgré les dissentiments qui régnaient entre Vaudreuil et Montcalm, et qui commençaient à percer dans le public, leurs rapports de société en souffraient peu, et l'on voyait assez souvent Montcalm et son état- major assis à la table du gouverneur, qui, à son tour, agréait les invitations du général.
Les Iroquois avaient ressenti [)Ius (pi'aucune autre nation le coup frap[)é sur Cbouagueu, et depuis lors ils avaient cberclié toutes les occasions de se rapprocher des Français. Au mois de décembre, une ambassade de cent (pialre-vingls de Icins giierrieis était arrivée à Montréal. Le gouverneur les reçut au cluUeau au milieu d'une brillante cour d'oKiciers
118 LES FliANÇMS AU CA.\ADA
civils et militaires, et leur présenta le général qui les avait étonnés par la rapidité de ses conquêtes.
<i Les députés des Iroqnois du Saut et du Lac y étaient présents, raconte Moulcalm dans son Journal. Les Outaouais et les Poutéotamis y ont aussi assisté, et tous ces sauvages étaient extrêmement parés et malachés. Ils s'étaient rendus à la salle d'audience avant l'arrivée des Cinq-iSations.
« Les Cinq-Nations se sont assemblés à la salle du séminaire, d'où ils sont partis pour venir chez M. le marquis de \audreuil. Le grand chef, à leur tête, est entré dans la salle en chantant, en dansant et on pleurant. Ils ont porté dix -huit paroles, et donné pour cet efîet quatorze colliers et plusieurs branches de porcelaine.
« A chaque collier présenté par les Oneyouts pendait une chevelure anglaise. Ils ont foulé aux pieds les médailles qui leur avaient été données par le roi d'Angleterre. »
Personne, les astucieux Iroquois moins que les autres, ne se laissait prendre à ces protestations d'amitié; mais elles assuraient pour le moins une plus stricte neutralité de la part des Cinq-Nations durant la prochaine campagne.
On était à la fin de décembre. ^au(]reuiI se hâta de congédier l'ambassade pour se trouver à Québec à l'occasion de la nouvelle année. Il y fut suivi par Montcalm et Lé vis.
(( M. l'intendant, écrit ^lonlcalm, y a tenu un très grand état cl a donné deux très beaux bals, où j'ai vu plus de quatre-vingts dames ou demoiselles très aimables et très bien mi.sos. Québec m'a paru une
ville d'un fort bon ton; je ne crois pas que dans la France il y en ait plus d'une douzaine au-dessus de Québec pour la société ; car, d'ailleurs , il n'y a pas plus de douze mille âmes. »
Le marquis fut témoin, pour la première fois, du jeu effroyable dont Bigot donnait l'exemple, et eut des scrupules de s'y voir mêler. Il en rejette la faute sur « le goût décidé de M. l'intendant pour les jeux de hasard, et sur la complaisance outrée de M. le marquis de Vaudreuil ».
« On a joué indécemment, dit-il, les jeux de hasard, et même les plus désavantageux, comme le pharaon. Plusieurs officiers s'en repentiront pendant longtemps, comme M. ^larin. lieutenant en second dans le bataillon de la Reine, qui, outre beaucoup d'argent comptant, a perdu cinq cents louis. La générosité française n'a pas permis que cet officier fût en peine vis-à-vis de ceux de la colonie qui les avaient gagnés; et M. de Roquemaure a eu le bon procédé de faire prêter l'argent et d'en répondre. »
On voit paraître ici une des malheurouses conséquences des divisions qui léguaient entre les deux commandants. Avec l'autorité absolue qu'ils avaient siu" leurs troupes resjtectives, il eût sufli d'une ordonnance pour arrêter ces désordres; niais, au lieu de se concerter pour agir avec vigueur, ils iléchissaient, de crainte de perdre une popularité qu'ils commençaient à se disputer.
Sur CCS entrefaites, un incident qui fit éclater l'altachement des Canadiens pour le gouverneur reiulil la position encore plus tendue. Vaudreuil venait de partir pour Montréal. lois<|u'()n apprit tout à cnni)
qu'une violente attaque de pleurésie l'avait arrêté aux Trois- Rivières et menaçait ses jours. L'alarme fut grande dans la colonie, et Ms"" de Pontbriand ordonna des prières publiques avec procession et exposition du saint Sacrement. On se demanda avec ironie, dans les cercles militaires, si sa mort ferait un si grand vide qu'on paraissait le craindre. L'alarme fut passagère, car le gouverneur se rétablit promptement.
Le 3i janvier, Montcalm, accompagné de son premier aide de camp, était sur le chemin de Montréal, où l'appelaient les préparatifs d'une prochaine expédition. Les deux voyageurs, enveloppés d'épaisses fourrures, jouissaient de cette promenade à laquelle ils étaient peu habitués. La carriole attelée de deux chevaux glissait tantôt sur la neige durcie du chemin, tantôt sur la glace du fleuve, avec une rapidité qui les émerveillait. /Vutour d'eux s'étendait, éclairée par les rayons obliques d'un pâle soleil, l'immense nappe blanche sur laquelle courait une poudrerie fine, emportée par un vent sec et glacé.
A l'un des relais, ils furent rejoints par un courrier de Carillon, qui leur apporta la nouvelle d'une alerte causée dans ce fort par un parti de francs-tireurs ou rangers américains. Ce parti de soixante -quatorze hommes avait pour chef un aventurier du New- Hampshire, le capitaine Robert Rogers, qui, avant la guerre , avait fait la contrebande sur les frontières du Canada et de la Nouvelle -Angleterre. Ce commerce interlope lui avait fourni l'occasion d'apprendre un peu de français et de s'endurcir aux courses dans les bois. Il s'était déjà rendu célèbre par des coups d'audace qui avaient fait de lui le rival de nos plus
hardis chefs de haiides, mais aussi par des actes d'atrocité qui lui avaient acquis la réputation d'un brigand. Son portrait a été conservé : à ses lèvres minces sous un nez énorme, à ses yeux de lynx, on reconnaît un homme aux instincts sanguinaires. Il avait été accusé comme faussaire, il fut plus tard soupçonné de trahison ; mais les services signalés qu'il rendit avec ses partis d'éclaireurs firent fermer les yeux sur ses crimes, augmentèrent d'année en année son crédit dans l'armée anglaise, et le firent placer à la tête de corps considérables.
Rogers, avec sa troupe, était sorti le i6 janvier du fort William -Henry, et, après avoir franchi le lac George sur la glace, il avait suivi en raquettes un sentier dans la montagne , nommé le chemin des Agniers, qui l'avait conduit sans être aperçu jusqu'au bord du lac Champlain, à mi-chemin entre Carillon et Saint- Frédéric.
Son expédition fut aussi désastreuse qu'inutile ; il perdit plus de la moitié de ses rangers, et ne ramena pas un seul des prisonniers qu'il avait faits.
Du côté des Français, la perte avait été de neuf hommes tués, dont un volontaire canadien, le brave Sanguinet, commis au magasin de Carillon, qui s'était distingué dans l'action; un sauvage et vingt et un blessés, parmi lesquels était le capitaine de Basserode.
L'excitatioji causée à Carillon par cet événement rompit pour quelcpies jours l'ennuyeuse monotonie de riiivernemenl. C'était là, en elVet, un des côtés les plus péri i Mes de la vi(î de gaiiiisoii, dans ces petits forts isolés le long des frontières, où il n'y avait
d'autre sociélc que celle des casernes. Quand la nei^^e avait à moitié enseveli les baraques, et que le froid confinait chacun à l'intérieur, le fort devenait un tombeau vivant. Les sentinelles qui veillaient aux remparts, toutes transies de froid, la barbe blanchie par le frimas, n'apercevaient autour d'elles que le même manteau uniforme couvrant le lac et les montagnes, encombrant la forêt avec ses cimes grises dépourvues de feuilles et les cônes verts de ses sapins. Elles n'entendaient d'autre bruit que le craquement des troncs d'arbres se fendant à la gelée , ou le hurlement lointain de quelque loup-cervier. De temps en tenq)S quelques chasseurs indiens poussaient le cri (le reconnaissance sur la lisière du bois et s'avançaient en raquettes, à travers les troncs d'arbres, avec leurs traînes d'éclisse chargées de venaison, qu'ils apportaient au fort. C'était une ressource ménagée par le gouverneur pour épargner les vivres, qui se faisaient de plus en plus rares, et pour procurer aux troupes une meilleure nourriture. Plût au ciel que Yaudreuil eût apporté le même soin et plus d'énergie dans toutes les parties de son gouvernement 1
L'administration coloniale avait toujours été plus ou moins entachée de péculat, par suite de l'insuffisance des traitements accordés aux fonctionnaires publics ; mais le gouverneur La Jonquière avait inauguré un système de concussion inconnu avant lui, et Bigot venait d'y mettre le comble.
La cour de Versailles, effrayée des dépenses qu'entraînait le Canada, crut faire de l'économie en abandonnant la régie des vivres et en confiant l'approvisionnement de la ville à une compagnie, dont le chef.
sons le nom de mnnitionnairo f^ÔTirial, ('toit nn enrichi de la veille, le sieur C-adet, fds d'un boucher de Québec.
Le nouveau système lut mis en lorce le i'"' janvier 1757. On verra par la suite que, loin de remédier au mal, il ouvrit la porte à des abus plus criants que jamais.
Depuis le commencement de l'hiver, le marquis de Vaudreuil songeait à frapper un coup imprévu sur le fort William- Henry , où les Anglais avaient toute une flotte de bateaux prête à être lancée dès l'ouverture, de la navigation pour jeter une armée sous les murs de Carillon. La maladie grave qui avait retenu le gouverneur aux Trois- Rivières avait retardé ses préparatifs, qui n'avaient pu être terminés qu'à la fin de février. Il s'agissait de faire marcher quinze cents hommes en plein hiver, à soixante lieues de distance, pour aller tout incendier autour de William- Henry, peut-être même pour prendre le fort. Cette dernière partie du plan n'était guère réalisable; mais le succès de la première suffisait pour justifier amplement les risques et les frais de l'entreprise, car elle paralysait l'ennemi en lui enlevant le moyen de [irendre l'offensive au printemps. Un pareil pnijet aurait été téméraire, si le gouverneur n'avait eu à sa disposition des lr()up(\s aussi capables d'endurer la misère (pie d'afironler le danger.
Le corps expéditionnaire, dont le rendez-vous était au fort Saint-Jean, était comniandé par M. de Kigaud et se composait dr ciiupianlc* grenadiers, tirés des com[)agnies de la Saire. Ko\al r>(nissilloii. Languedoc el Héarn ; île deii\ cenls solonlaires des mêmes régi-
ments, de deux cent soixante-dix-neuf soldats des troupes coloniales, de ^x cents Canadiens et de trois cent cinquante sauvap^es, formant un effectif de mille quatre cent soixante-dix-neuf hommes. Les principaux officiers commandant sous M. de Rigaud étaient : M. de Longueil, lieutenant du roi à Québec, et à ce titre ayant le rang de lieutenant-colonel; le capitaine Dumas, faisant fonctions de major généraP ; M. de Poulariés, capitaine des grenadiers, commandant les troupes régulières; le chef d'artillerie Le Mercier, et un ingénieur, M. de Lotbinière.
L'équipement des troupes, qui allaient être exposées à toutes les rigueurs et à toutes les variations du temps, avait attiré l'attention particulière de Vaudreuil. Chaque soldat reçut un accoutrement d'hiver complet.
Une traîne d'éclisse était allouée à chaque officier, et de deux en deux aux soldats.
Dans ces expéditions d'hiver, les chiens étaient en grande réquisition pour traîner le bagage. On en élevait et dressait dans le pays une race de haute taille qui, attelés sur une traîne, pouvaient porter jusqu'à cent cinquante à deux cents livres. Le roi en accordait un à chaque officier, il lui allouait pour cela trente livres ; « et, remarque Montcalm, lorsqu'il doit y avoir des partis d'hiver, ces chiens deviennent hors de prix. Il s'en est vendu jusqu'à soixante et quatrevingts livres pièce. »
La petite armée se mit en marche sur quatre divi-
1 Maiiusci'ils (le Dumas : États de service. — Jniirnal de Lévis, p. 232.
sions : les trois premières partirent successivement le 20, 21, 22 ; la quatrième division fut retardée par un dégel suivi de violents orages, qui occasionnèrent la débâcle d'une partie du lac Cliamplain. On craignit un moment pour le succès de l'expédition.
Les trois divisions en marche eurent beaucoup à souffrir. Il fallut renvoyer chiens et chevaux, avec une partie des provisions, s'atteler sur les traînes et marcher péniblement, mouillés jusqu'aux os, dans une neige fondante, où l'on enfonçait à chaque pas. Quelques soldats et officiers tombèrent malades et furent renvoyés. Le 2^, la première division n'était encore qu'à six lieues de Saint- Jean, la deuxième à trois, la troisième à une lieue et demie.
Heureusement que, durant la nuit, un fort vent de nord-ouest ramena la température d'hiver, rendit l'air sec et serein et couvrit la neige durcie d'une couche de verglas.
Tout le corps expéditionnaire se trouva réuni le y mars à Carillon, où il fut arrêté jusqu'au i5, pour y attendre des vivres, malgré les assurances de Le Mercier, qui avait annoncé que rien n'y manquait. On profila de ce retard [)our réj)arer les armes, dont M. de Poulariés fut chargé de faire l'inspection.
M. de Longucil avait été envoyé (M1 éclaireur avec un parti de sauvages. Les quatre divisions, munies de douze jours de vivres, sortiront de Carillon sur une même file, traversèrent la rivière à la Chute, et atteignirent la rive droite du lac Saint- Sacrement. Les trois cents échelles préparées en cas d'assaut étaient distribuées de quatre en quatre soldats. On s'abrita pour la nuit au fond d'une anse. Vn froid
vif avait rendu la glace du lac très solide ; on s'y mit en marche sur trois colonnes : M. de Poulariés au centre, avec la ligne; M. de Saint-Martin à droite, avec une division de la colonie; M. de Saint-Ours à gauche, avec une autre division, les sauvages sur les deux ailes. Cent sauvages étaient allés en observation sur le sommet d'un promontoire. Après quatre lieues de marche, on campa sur la glace, au pied d'une haute montagne appelée le Pain-de-Sucre, qui baigne ses pieds dans le lac, en face d'un groupe d'îles : endroit charmant durant les mois d'été, mais d'un rude aspect en hiver.
Le détachement circida une partie du jour suivant à travers les îles, s'avanrant sur une même colonne, et vint s abriter au fond d'une anse pour y attendre la tombée de la nuit afin de n'être pas aperçu. A 8 heures, il reprit sa route et fit halte à ii heures, sur une pointe qui n'était qu'à deux lieues de William-Henry. On y passa la nuit sans feu.
Dès l'aube du jour cette pointe était franchie, et lorsqu'on fut arrivé à une lieue et demie du fort, MM. de Poulariés, Dumas, Le Mercier et deux autres officiers, MM. de Raymond et de Savournin, avec une escorte de cinquante sauvages, vingt- cinq Canadiens et quatre grenadiers conduisant un prisonnier anglais, furent détachés pour aller reconnaître, du sommet d'une montagne, la position du fort et le mouvement de la garnison.
M. de Poulariés, honmie de guerre consommé, lit avec sa suite un examen long et minutieux. Le fort, solidement construit, lui païut en très bon état, et le mouvement des troupes considérable. Ce fort cou-
ronnait une petite éminence au fond du lac et avait la forme d'un carré irrégulier, à quatre bastions, avec un fossé. Tout auprès, un fortin en palissades protégeait des hangars et autres constructions. On distinguait le long de la grève une énorme quantité de bateaux, à moitié ensevelis dans la neige, et, sous les canons du fort, quatre navires ou barques sur le chantier.
MM. Dumas, Le Mercier et Savournin, escortés de deux sauvages et de huit grenadiers, avaient poussé une reconnaissance tout auprès du fort.
Jusqu'à ce moment, la garnison de V\ illiam-Ilenry n'avait eu aucun soupçon de l'approche des Français ; mais le craquement des pas sur la neige, à une petite distance des glacis, donna l'éveil aux sentinelles, et plusieurs coups de canon tirés des remparts répondirent à leurs cris d'alarme. La garnison était composée de quatre cent cinquante à cinq cents hommes.
On ne songea plus dans le camp de M. de Rigaud qu'à incendier les environs du fort, et on en fit l'essai cette nuit-là même, mais sans succès, car les fagots dont on se servit étaient d'un bois trop humide.
Toute la journée du lendemain (19 mars), les francs- tireurs canadiens et les sauvages tiraillèrent autour des remparts, soutenus par les compagnies de la ligne. Durant la nuit, les volontaires canadiens, sous la conduite de MM. de Langy, de Saint-Simon et d'Albergatli, allèrent, sous le cation et la luous- (pielcric de la place, meltn^ le feu au fniliri, à rin\|»ilal, aux bateiuix et à de grauds amas de Ixiis. Le tort fui CM (|u<'l(|ii<'s iiislanls euvcloppr il iuiuieiiscs tourbillons de ilammes, et n'aurait certainement pas
128 LES FRA.yÇAIS AU CANADA
échappé à la destruction si le vent se fût élevé. Pour donner moins de prise aux étincelles, le major Eyre, commandant du fort, avait fait enlever les toitures de tous les hangars.
M. de Rigaud jugea le moment propice pour faire une démonstration et sommer la garnison de se rendre. Dès le matin, tout le détachement, portant les échelles comme pour un assaut, sortit du camp sur une longue colonne, traversa le lac et alla prendre position dans une petite anse de la rive nord, dont la berge mettait à l'abri du canon. M. Le Mercier, suivi de M. de Florimond et d'un interprète, gravit alors la berge en arborant un pavillon rouge. A cent pas de lui marchaient douze grenadiers guidés par un sergent.
« Qui vive? cria -t- on dès qu'il fut à portée de la voix.
— J'ai à parler au commandant, » répondit M. Le Mercier.
Le major Eyre parut sur le bord du bastion. Après quelques pourparlers, il fit dire à M. Le Mercier d'avancer seul, et il détacha un de ses officiers pour aller servir d'otage. M. Le Mercier fut conduit, les yeux bandés, dans la chambre du commandant.
Il était venu, dit -il, au nom du marquis de Vaudreuil , le sommer de rendre la place, sinon que l'assaut allait être donné immédiatement par des forces auxquelles il ne pourrait résister ; qu'alors il serait impossible de retenir le grand nombre de sauvages qui les accompagnaient, et que tout serait mis à feu et à sang. Il venait l'avertir au nom de l'humanité, «fin d'épargner un carnage inutile.
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Le major Eyre lui demanda le temps de consulter ses officiers. On le laissa, dit le Journal déjà cité, en compagnie de quatre officiers, qui furent remplacés par quatre autres quand leur tour fut venu de donner leur avis. Ils lui firent beaucoup de politesses, lui parlèrent de M. Dieskau, encore prisonnier à New- York, lui dirent qu'il était rétabli et qu'il allait bientôt passer en Europe. Ils lui demandèrent en même temps des nouvelles du marquis de Montcalm.
Le major Eyre rentra après un assez long coaseil, et répondit que lui et sa garnison étaient décidés à se défendre en braves, et qu'ils étaient prêts à courir les chances d'un assaut.
M. Le Mercier fut conduit hors de la place comme il y était entré, et alla communiquer sa réponse à M. de Rigaud. La nuit suivante fut employée à brûler les magasins, un moulin à scie et les derniers bateaux. Restait une barque en chantier, percée pour quatorze ou seize pièces de canon, placée à quinze pas du fort, et qu'on avait vainement essayé par trois fois de faire brûler. Un des officiers partisans, destiné à jouer un rôle brillant pendant cette guerre, M. Wolff, réclama l'honneur de cette dangereuse mission. Il partit à la nuit, avec vingt volontaires, soutenus de deux cents Canadiens et de soixante soldats de la ligne et grenadiers, a A son approche, dit le Journal cité, M. Wolff reçut une bordée de coups de fusil ; cela ne l'empêcha pas de se rendre à la banpie avec un volontaire qui lui [)orlail une échelle de douze pieds. 11 s'en fallait même de six pieds qu'elle lût assez élevée. M. ANollV descendit dans la cale et fil mettre des fagots du coté du vent, avec
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une corde de bois qu'il arrangea lui-même. Lorsqu'il trouvait des bûches trop grosses, il les partageait avec une hache. Il fit ensuite replier son détachement, et, avec des allumettes de sa façon, il mit le feu. La barque fut entièrement consumée. Nous y perdîmes deux soldats de Languedoc, et il y en eut un blessé du même régiment. »
Une neige abondante avait commencé à tomber et dura toute la nuit; mais le lendemain un soleil éblouissant se leva sur cette neige toute fraîche. La garnison de AVilliam- Henry, qui jusqu'au dernier moment avait craint un assaut, respira à l'aise lorsqu'elle vit le détachement de M. de Rigaud descendre en raquettes sur le lac et tourner vers le nord sa longue colonne noire, qui disparut enfin à l'horizon. L'éclat du soleil de mars affecta la vue de plusieurs, qui furent pris du mal de neige et obligés de se laisser conduire par leurs compagnons.
Les piquets de la ligne restèrent en garnison à
Carillon, les compagnies de la marine à Saint-Fré-
■ déric ; et les Canadiens , « qui sont ici laboureurs et
j soldats ^ )) furent renvoyés sur leurs terres pour les
\ semences.
L'expédition de M. de Rigaud avait réussi autant qu'on pouvait l'espérer et faisait honneur à celui qui l'avait conçue comme à ceux qui l'avaient exécutée. Outre les grandes perles qu'elle avait infligées à l'armée anglaise, elle l'avait arrêtée dans son mouvement offensif en détruisant ses juoyens d'attaque, et elle avait préparé la brillante canqiagne qui allait s'ouvrir.
^ Lettre île Muntialin , l^"" avri' 1757.