‹ Les Français au CanadaChapitre 6 sur 10 · SIEGE ET PRISE DU FORT WILLIAM - HENRY LE MASSACRE · texte numérisé non relu

SIEGE ET PRISE DU FORT WILLIAM - HENRY LE MASSACRE

Avril était venu avec ce soleil intense et ses subites chaleurs qui ne sont connus que dans les hautes latitudes. La terre, réveillée alors comme en sursauf après six mois de léthargie, fait éclater l'écorce de glace et de neige qui l'enveloppe ; toutes les plantes tressaillent sous l'action des puissances souterraines qui poussent la sève vers leurs cimes et gonflent les bourgeons qui, dans quelques jours, briseront leurs corsages pour s'épanouir en feuilles et en Heurs. La fonte rapide des neiges précipite des torrents d'eau des montagnes, noie les forêts et les champs. Les cascades et les rapides bondissent sous les murs de glaçons qui les emprisonnent, les soulèvent, les morcellent, les emportent dans leur course, avec un cri de délivrance, et recommencent au grand jour leurs murmurantes chansons. Les oiseaux reviennent de leurs lointain(!S migrations, s'abattent par bandes sur la terre ou sur les eaux, et répandent la vie avec

leurs noies joyeuses dans les airs. Quand les premiers de ces visiteurs ailés s'annoncent par leurs croassements, les habitants se répètent gaiement les uns aux autres : « Les corneilles sont arrivées, voilà le printemps. » C'est aussi l'époque où l'on entaille les érables. Les sucriers (on désigne ainsi ceux qui vont faire le sucre d'érable) parcourent en raquettes les érablièrcs, recueillent l'eau qui tombe des goadr'dles et la rapportent à la cabane à sucre, où de grands feux, entretenus nuit et jour, font bouillir et condensent la sève. En ce temps-là, comme aujourd'hui, ce travail était l'occasion de promenades et de festins champêtres dans les sucreries.

Montcalm et ses compagnons d'armes se donnèrent plus d'une fois cette distraction.

La débâcle du Saint-Laurent, l'ouverture de la navigation et l'arrivée des vaisseaux de France, étaient alors le thème général de la conversation.

« Depuis la nouvelle du 29 juin, écrivait le marquis à la marquise du Boulay, sous la date du i5 avril, nous ne savons rien de ce qui se passe en France ; cette privation est cruelle. L'approche des lettres fait toujours autant trembler qu'espérer. Quinze cents lieues ne font qu'augmenter les sentiments de tendresse et de respect que je vous ai voués et que je vous dois par tant de raisons, d

L'ouverture de la campagne occupa bientôt l'attention du marquis de Montcalm.

Les Canadiens, mis les premiers en réquisition, furent expédiés de Lachine, au nombre de deux cent quarante (3o avril), sur soixante bateaux chargés de vivres et de marchandises de traite pour les pays

d'en haut. Quatre cents autres miliciens les suivirent de près pour aller fortifier les postes de la Belle- Rivière. L'affluence des sauvages, surtout à Niagara et à Frontenac, avait été extraordinaire durant tout l'hiver.

Jamais l'étoile de la France n'avait brillé d'un aussi vif éclat dans les solitudes américaines ; jamais on ne vit une telle variété de tribus accourir sous ses drapeaux : depuis les Sakis, assis sur leurs nattes, au bord du AAisconsln, et les Illinois, chasseurs de biiffles, jusqu'aux Abénakis et aux Micmacs, habitués à poursuivre le saumon au flambeau et à le darder avec le nigog ; depuis les Kikapous du lac Michigan, encore païens et anthropophages, jusqu'aux Mohicans et aux Chaoucnons des Montagnes-Bleues.

Les émissaires d'Ononthio, envoyés dans toutes les directions, depuis l'automne, pour chanter la guerre, avaient été partout bien reçus, même chez les Cinq- Nations. Les guerriers, tatoués de noir et de vermillon, avaient allumé le feu du conseil, fumé avec eux le calumet et accepté les branches de porcelaine. Le chichikoué, accompagnant les rondes guerrières, avait été entendu d'un village à l'autre, et les jongleurs accroupis dans leurs cabanes avaient vu dans leurs rêves quantité de chevelures et de prisonniers.

Des escadrilles de canot, venant de tous les points de l'horizon, convergeaient vers Montréal, qui, à la fin du printemps, présentait un des coups d'œil les plus étranges et les plus pittoresques qui se puissent imaginer. On voyait d(^s dames, vêtues à la mode de Paris, se coudoyer dans la rue o»i se croiser dans les anlichanihics du efouverueur avec des malrories

outagamlses ou huronnes, enveloppées des pieds à la tête de leur couverte blanche, chaussées de mocassins, ayant sur le dos un petit bambin emmailloté dans sa nâgane. Des fonctionnaires en habits de cour, portant la perruque et l'épée, étaient accostés sur la place publique par de fiers Iroquois ou de féroces Poutéotamis, la lance au poing, des chevelures anglaises à la ceinture.

Autour des tentes dressées sur la place ou dans les terrains vagues joignant les murs de la ville grouillait tout un peuple de Peaux-Rouges, d'interprètes, de coureurs de bois, de trafiquants de fourrures, où chaque groupe parlait un dialecte différent. On voyait les guerriers de certaines nations, comme celles des lowas des Prairies, dont on n'entendait pas la langue et qu'on n'avait jamais vus à Montréal. Le palais du gouverneur, assiégé du matin au soir par les députalions, était le théâtre de cérémonies et de pantomimes aussi originales qu'interminables.

Au sortir d'une de ces audiences, trois cents Outaouais de Michilimakinac demandèrent à voir le grand général dont la renommée les avait amenés de si loin jusqu'ici.

« Tous ces sauvages, dit Bougainville, sont faits à peindre, joresque tous de la plus grande taille. Ils sont nus, à l'exception du brayet, se matachent de noir, de rouge, de bleu, etc. Leur tête est rasée : des plumes en font l'ornement ; leur marche est noble et fière. Je leur trouve cependant l'air moins féroce qu'aux Iroquois, même domiciliés. »

En apercevant Montcalm, leur chef parut étonné.

« Nous avons voulu voir, dit-il, ce fameux chef

qui, en mettant pied à terre, a foulé aux pieds l'Anglais. Nous pensions que sa tête se perdait dans les nues. Tu es petit, mon père; mais nous voyons dans tes yeux la grandeur des pins et le vol de l'aigle. ))

Le Ilot de ces barbares allait toujours grossissant, et au mois de juin leur nombre s'élait élevé à plus d'un mille, a qui passait la journée à chanter, danser et boire'. » Les citoyens de Montréal, en proie à ces hordes sans frein, étaient témoins de bacchanales aussi impossibles à décrire qu'elles étaient impossibles à réprimer.

Les Mohicans, dont il y avait plusieurs venus de la Belle-Rivière, avaient passé l'hiver à dévaster les frontières de la Virginie.

La difficulté pour le moment était de nourrir tous ces guerriers, qui faisaient une consommation énorme de vivres. La disette, particulièrement à Québec, était extrême.

La pénurie n'était pas aussi grande dans les paroisses de Montréal ; mais les dépôls do l'armée étaient [)resc[ue vides. Montcalm proposa au gouverneur de faire une levée de vivres dans les cani[)agncs pour nourrir trente hommes par compagnie pendant un luois. <( On ne sait, ajoute ironiquement le marquis, s'il acceptera cette sage j)roposilion, qui n'est pas partie de sa minerve, n

Montcalm se trompait : Vaudreuil consentit. Si ce gouverneur avait un tort, c'est qu'il aimait trop les Canadiens; et s'il hésitait à les pressurer, c'est i[u'il

' Jour tin l de Mo niai lin.

connaissait leur dévouement. Il savait que ceux-ci ne lui refuseraient rien. « Prenez tout ce que nous avons, disaient-ils, pourvu que le Canada soit sauvé. »

<( A peine, remarque Lévis, avions-nous des vivres pour tenir un mois; mais, comptant sur les secours de la France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort George. »

Dès le 8 mai, M. de Bourlamaque était en marche pour Carillon avec les bataillons de Royal-Roussillon et de Béarn. Son corps d'armée allait être porté à treize cents hommes et avait ordre de camper entre le fort et la redoute construite sur le bord de la falaise et de s'y retrancher par des abatis.

Avant de l'aller rejoindre, la Sarre et Guyenne avaient été arrêtés sur le Richelieu pour réparer le fort Saint-Jean et le chemin de Chambly. La Reine, ramené de la côte de Beaupré, stationnait à Québec, oiî ce régiment pouvait être secouru en peu de jours si une flotte anglaise paraissait dans les eaux du fleuve.

Ce danger toutefois n'était guère à craindre pour le moment, car la France tenait encore à Louisbourg les clefs du Saint- Laurent.

Aucune escadre anglaise n'oserait s'aventurer dans les détroits du golfe tant qu'on verrait le drapeau blanc flotter au-dessus de la forteresse qui dressait là -bas ses fiers bastions dans les brumes du Nord. C'était à l'abri de ses canons que venaient se réfugier les corsaires français qui croisaient dans ces mers, et qui déjà avaient fait sur les Anglais des prises estimées à cent mille écus.

D'après les rapports des prisonniers faits récem-

ment, on s'était convaincu au Canada que c'était de ce côté que l'Angleterre concentrait ses forces, lorsque arrivèrent enfin de France les nouvelles si impatiemment attendues. Elles ranimèrent tous les courages. La France avait, en effet, noblement répondu (hélas ! c'était pour la dernière lois) aux appels que lui avait faits le marquis de Vaudreuil. Elle envoyait à peu près tous les secours en hommes, vivres et munitions, qui lui avaient été demandés. Les premiers navires arrivés en rade avaient amené des vivres et cent soixante-dix hommes d'un corps de volontaires étrangers nouvellement formé en France, aux ordres du maréchal de Belle -Isle.

Quelques jours après, deux vaisseaux apportant quatre cents hommes de recrues, six officiers d'artillerie et vingt canonniers, annoncèrent l'arrivée à Louisbourg de l'escadre de M. Dubois de La Mothe, avec le régiment du Berry, en destination de Québec.

Désormais sans crainte de ce côté, Montcalm ne songea plus qu'à pousser ses troupes en avant. Le régiment de la Reine avait eu ordre de partir de Saint- ,Tean le i*"' juillet; celui de la Sarre, le 2; celui de Languedoc, le 4 ; celui de Guyenne, le G ; les troupes de la marine, les milices et les sauvages, du 8 au i4- Outre les régiments de la ligne, l'armée se composait de mille hommes de la marine, deux mille cinq cents Canadiens, dix-huit cents sauvages, deux compagnies de canonniers avec un parc et une compagnie d'ouvriers.

« Je vais, le 9, chanter la guerre au lac des Deux- Montagnes, écrivait le marquis ;\ sa femme; le lo. au Saut- Saint- Louis. Grande et eimuyeuse cérémo-

nie. Je pars le 12, et je compte que nous aurons événement tout à la fin du mois ou les premiers jours du prochain. »

Le chevalier de Lévis, arrivé le y à Carillon, où il venait de remplacer le froid et méthodique Bourlamaque, hàlait le mouvement de l'armée. Il avait laissé ce colonel au fort avec deux bataillons pour y faire continuer les travaux et faire avancer l'artillerie et les munitions. Lui-même s'était établi à la Chute avec quatre bataillons, et en trois jours il avait ouvert un chemin entre Carillon et le lac Saint- Sacrement. Pour ne pas retarder la marche de l'artillerie, il faisait passer de nuit les divisions et les bateaux tirés à bras à mesure qu'ils arrivaient.

Il était important de dérober ces opérations aux Anglais, d'autant plus qu'ils étaient plus alertes que l'année précédente et que leurs éclaireurs avaient eu des escarmouches avec nos patrouilles. ^Néanmoins la supériorité de nos troupes dans ce genre de guerre, qui leur donnait la plupart du temps l'avantage, augmentait leur confiance et leur audace.

M. de Langy fut chargé d'aller avec cent Canadiens et sauvages explorer la côte occidentale du lac Saint- Sacrement jusqu'au fort Gearge, afin de s'assurer s'il y avait possibilité d'y faire passer un corps d'armée. A peine avait-il fait cinq lieues de marche, qu'il tomba sur un parti de trente éclaireurs anglais. Quatre seulement de ces malheureux échappèrent; dix-huit furent tués, les huit autres faits prisonniers.

Sur ces entrefaites arriva à Carillon l'intrépide Marin, avec quatre cents Outaouais, Folles -Avoines, Sauteux et autres sauvages des pays d'en haut. M. de

Lévis ne lui laissa que deux jours pour se préparer, adjoignit cent cinquante Canadiens à trois cents de ses sauvages, et le dépêcha du côté oriental du lac Saint-Sacrement, pour masquer nos mouvements sur la gauche et pousser une reconnaissance jusqu'au fort Edouard. Il suivit la grande voie qui menait de ce côté, c'est-à-dire la tète du lac Chanq)lain , appelée alors la Baie, et la rivière au Chicot qui s'y décharge. A cinq lieues du fort Edouard, la navigation de cette rivière est interrompue par une cascade auprès de laquelle avait été bâti l'ancien fort Anne, alors abandonné. Marin y laissa ses canots. Lorsqu'il arriva en vue du fort Edouard, plus de la moitié de ses sauvages, cédant à leurs caprices ou à leurs superstitions, l'avaient quitté.

Il s'approcha cependant et tomba à l'improviste sur une patrouille de cent hommes, qu'il dispersa et poursuivit jusqu'auprès des remparts. Au bruit de la fusillade, une partie de la garnison sortit de ses retranchements. Elle s'avança « en bataille jusqu'à l'entrée du bois en faisant, sans aucun effet, des décharges régulières. Les sauvages, à l'abri de gros arbres, tiraient à coup sûr, et ils disent en avoir beaucoup tué. La fusillade a duré quelque temps, après quoi ils ont fait leur retraite, poursuivis pendant plus d'une lieue ; mais qui pourrait atteindre un sauvage qui fuit' » i*

Marin n'avait eu qu'un de ses hommes tué et cinq sauvages blessés légèrement. Les sauvages avaient fait quatre prisonniers et levé trente-deux chevelures ;

' Ji>iirti,il ile Monlcalin.

mais, observe Bougainville, ils savent avec une en faire deux et même trois.

Montcalm reconnut la main puissante de Lévis, en examinant les travaux faits aux camps de Carillon. Le parc d'artillerie et les bateaux étaient transportés ; il ne restait plus en arrière que quelques munitions de guerre et les munitions de bouche.

Le général, arrivé avec les dernières troupes de la marine et le reste des sauvages (i8 juillet), se fixa à Carillon et envoya M. de Rigaud, venu avec lui commander au Portage et aux postes avancés, tandis que les « sauvages se plaçaient où il leur plaisait ». M. Dumas fut charge d'organiser les milices par brigades et de former un bataillon des troupes de la marine, en choisissant pour officiers ceux qui étaient moins propi'es à marcher avec les sauvages et à faire la guerre de partisans.

L'inspection des postes avancés que fit Montcalm, dans la journée du 21, fut accompagnée d'une scène caractéristique que le marquis s'est plu à retracer. Il s'était embarqué, pour se rendre à la Chute, dans un canot pagayé par plusieurs sauvages des pays d'en haut. Durant tout le trajet, un jeune guerrier se tenait debout dans le canot et chantait en s'accompagnant du tambourinet indien. Derrière lui était assis le plus vieux sauvage de l'expédition, Pennahouel , le Nestor de la forêt. Dans son récitatif, modulé sur un ton qui ne manquait pas de grâce, le jeune guerrier disait ses derniers rêves : « Le manitou m'est apparu ; il m'a dit : De tous ces jeunes gens qui te suivent à la guerre, tu n'en perdras aucun; ils réussiront, se couvriront de gloire, et tu

les ramèneras tous sur leur natte. » Des cris d'applaudissements l'interrompaient de temps en temps. Le vieux chef prit à la fin la parole, et lui dit d'un ton solennel : « Mon fils, avais-je tort de t'exhorter à jeûner? Si, semblable aux autres, tu eusses passé le temps à manger, à sacrifier à ton appétit, tu ne te serais pas rendu le manitou favorable ; et voilà qu'il t'a envoyé des rêves heureux et qui font la joie de tes guerriers, n

Le camp de ces sauvages retentissait jour et nuit de semblables jongleries. Ils piquaient en terre une perche, au bout de laquelle était suspendu leur manitou : c'était un équipement, une peau de bète ou un chien mort, auquel ils offraient en sacrifice des bouts de tabac, quelques bouffées de leur pipe ou des morceaux de viande qu'ils jetaient au feu. Le reste du temps se passait à danser, à se divertir ou à se baigner. Leur habileté à nager et à plonger faisait l'étonnement des blancs.

Les mœurs des sauvages chrétiens formaient un contraste avec celles de ces païens. Vêtus en général avec plus de décence, ils se montraient plus Iraitables, étaient munis de mousquets dont ils se servaient avec une rare habileté, tandis que la plupart des autres n'étaient armés que de flèclïes, de lances ou d'espontons. Leurs missionnaires, qui les avaient suivis, exen.aient sur eux une grande iiilluencc : c'était l'abbé Piquet, de la Présentation; l'abbé Matavet, du lac des Deux-Monlagnes, tous deux sulpiciens ; et le Père Houbaud, jésuite de la mission des Ahénakis de Saint- François. Ces missionnaires les réunissaient matin et soir pour la prière, les prc-

^chaient, les confessaient et leur disaient chaque jour la messe, qu'ils entendaient avec un recueillement qui était une leçon pour l'armée. Ils étaient cependant bien encore les enfants de la nature, avec des instincts grossiers et de violentes passions. Ils avaient leurs jeux, leurs danses et leurs festins de guerre.

De Carillon au pied de la Chute , où était débarqué Montcalm, il n'y avait guère plus d'une demilieue navigable. La cascade que forme la rivière à cet endroit, bondissant sur un lit de rochers, faisait mouvoir un moulin à scie, d'où l'on tirait le bols nécessaire aux constructions. Au delà, la rivière se fraye un lit sinueux et bruyant en se précipitant de rapide en rapide jusqu'à la Chute. C'est là, au milieu d'une vaste clairière fortifiée par des abatis et une redoute, que se dressaient les tentes du chevalier de Lévis, avec ses quatre régiments de la Reine, Languedoc, Guyenne et la Sarre. Après avoir accompagné Montcalm autour de son camp, le chevalier lui fit visiter la demi-lieue de chemin qu'il venait d'ouvrir et qui aboutissait au Portage, où étaient lancés les bateaux en eau calme, pour entrer de là dans le lac George, à un quart de lieue plus haut. Le charroyage des munitions se faisait toujours avec une extrême activité, malgré les pluies fréquentes qui, en détrempant le chemin, avaient rendu les transports difficiles. La tête de ce chemin était gardée par le camp de M. de Rigaud, fortifié comme celui de la Chute. Après avoir passé en revue le bataillon de la marine et des brigades canadiennes, les deux commandants se rendirent aux postes avancés, et ils éprouvèrent une vive satisfaction en y voyant massée la plus

grande partie des sauvages, qu'ils s'étaient donné des peines infinies à faire avancer jusque-là, afin d'éclairer la marche de l'armée dès qu'elle s'ébranlerait. « C'est que, dit Montcalm, au milieu des bois de l'Amérique, on ne peut pas plus se passer d'eux que de la cavalerie en plaine'. »

Le cordon de sentinelles établi autour du camp rendait presque impossible l'approche des espions. Tandis que les patrouilles faisaient la ronde aux environs, fouillaient les taillis et les ravins, les vigies montées sur des canots avaient l'œil sur le lac George. Malgré toutes ces précautions, quelques sauvages agniers parvinrent à se glisser à cent cinquante pas du camp, s'y tinrent cachés toute la nuit dans un fourré, d'où ils tirèrent sur un piquet de grenadiers qui se rendaient à la Chute, et levèrent deux chevelures. M. de Villiers se lança à leur poursuite avec ses limiers, mais inutilement, car « ceux qui avaient fait le coup étaient sûrs de leurs jambes ».

Chaque jour, une berge montée par neuf Canadiens et un officier, sous le commandement de M. de Saint-Ours, allait à la découverte jusqu'aux environs des îles qui parsèment le milieu du lac. Le 20 juillet, elle revint après avoir eu une rencontre durant laquelle l'officier, M. de Gros-Bois, hit tué et M. de Saint- Ours blessé légèrement, avec deux miliciens. Encouragés par ce petit snccès, les éclaireurs anglais s'averiluièrent plus avant dans le lac : six berges a}anl paru entre les chenaux des îles dans la soirée du '2'S juillet, (piatre cents sauvages, cinquante (^ana-

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diens et soldats, sous la conduite de MM. de Langlade et de Corbière, allèrent se mettre en embuscade dans les îlots qui se trouvent au pied du Painde- Sucre, précisément à l'endroit oii avait campé l'hiver précédent le détachement de M. de Rigaud. Les canots tirés à terre et abrités sous le feuillage, ils attendirent jusqu'au lendemain le passage des berges qu'on apercevait dans le lointain. Ces berges, au nombre de vingt-deux, montées par trois cent cinquante miliciens du New- Jersey, commandés par le colonel Parker, étaient parties la veille du fort George et s'étaient mises en panne pour la nuit. A l'aube du jour, elles s'étaient remises en mouvement sur trois divisions, à une assez bonne distance les unes des autres. Elles s'avancèrent silencieusement à travers le groupe d'îles qui allait être témoin d'une des plus horribles tragédies dont il soit fait mention dans les annales de l'Amérique.

Dès que les trois berges qui faisaient l'avant-garde furent parvenues en face de l'embuscade, elles furent cernées et prises sans avoir tiré un coup de fusil. Les trois autres qui suivaient eurent le même sort. Les seize dernières s'avancèrent en bon ordre jusqu'à la portée du fusil. Selon leur habitude invétérée, les sauvages tirèrent trop tôt. Les berges répondirent par quelques décharges, puis commencèrent à tourner pour battre en retraite ; mais les sauvages ne leur en donnèrent pas le temps. Avec une agilité incroyable ils se précipitèrent dans leurs canots et les assaillirent de toutes parts. Alors commença une scène de carnage indescriptible et qu'on se refuserait à croire, si elle n'était racontée par les témoins oculaires. La

LES FRANÇAIS AU CAXADA l'i5

vue, les cris, l'agilité de ces géants cuivrés, brandissant leurs lances ou leurs casse- tète rougis de sang, frappèrent les écpiipages d'une telle épouvante, qu'ils ne firent presque aucune résistance. (( Les sauvages, dit Montcalm , plongeaient dans l'eau pour les darder, comme ils font pour le poisson et aussi pour couler bas les berges, en les prenant par-dessous et les faisant chavirer. » Deux berges seulement réussirent à s'échapper. Près de deux cents prisonniers tombèrent entre les mains des sauvages et, malheureusement aussi , plusieurs barils de rhum avec lesquels ils s'enivrèrent. Ce fut ensuite une orgie et des cruautés sans nom exercées sur les prisonniers, dont trois furent mis à la chaudière et mangés. Le commandant Parker, fait prisonnier avec les autres, eut le bonheur de s'échapper.

Le Père Roubaud , témoin de la rentrée de l'expédition au camp, en a fait un récit tout plein de l'épouvante qu'il en ressentit : « On vit paraître au loin, dans la rivière, une barque française qui nous amenait cinq Anglais liés et conduits par des Outaouais dont ils étaient les prisonniers. La vue de ces malheureux captifs répandit la joie et l'allégresse dans le cœur des assistants; mais c'était, dans la plupart, une joie féroce et barbare, qui se traduisit par des cris elï'royables et par des démarches bien tristes pour l'humanité. Un millier de sauvages, tirés des trentesix nations réunies sous l'étendard français, étaient présents et bordaient le rivage. Dans l'instant, sans qu'il parût qu'ils se fussent concertés, on les vit courir avec la dernière [)récipitalion vers les bois voisins. Je ne savais à quoi devait aboutir une retraite

si brusque et si inopinée. Je fus bientôt au fait. Je vis revenir un moment après ces furieux, armés de bâtons, qui se préparaient à faire à ces infortunés Anglais la plus cruelle des réceptions. Je ne pus retenir mon cœur à la vue de ces cruels préparatifs. Les larmes coulaient de mes yeux ; ma douleur cependant ne fut point oisive. J'allai, sans délibérer, à la rencontre de ces bêtes farouches, dans l'espérance de les adoucir ; mais, hélas ! que pouvait ma faible voix, que pousser quelques sons que le tumulte, la diversité des langues, plus encore la férocité des cœurs rendaient inintelligibles.^ Du moins, les reproches les plus amers ne furent-ils pas épargnés à quelques Abénakis qui se trouvèrent sur mon chemin; l'air vif qui animait mes paroles les amena à des sentiments d'humanité. Confus et honteux, ils se séparèrent de la troupe meurtrière en jetant les cruels instruments dont ils se disj)osaient à faire usage. Mais qu'était-ce que quelques bras de moins sur deux mille déterminés à frapper sans pitié .^ Voyant l'inutilité des mouvements que je me donnais, je me déterminai à me retirer, pour n'être pas témoin de la sanglante tragédie qui allait se passer. Je n'eus pas fait quelques pas, qu'un sentiment de compassion me rappela sur le rivage, d'où je jetai les yeux sur ces malheureuses victimes dont on préparait le sacrifice. Leur état renouvela ma sensibilité. La frayeur qui les avait saisies leur laissait à peine assez de force pour se soutenir ; leurs visages consternés et abattus étaient une vraie image de la mort. C'était fait de leur vie. En effet, ils allaient expirer sous une grêle de coups, si leur conservation ne fût venue du sein même de la

barbarie, et si la sentence de mort n'eût été révoquée par ceux mêmes qui, ce semble, devaient être les premiers à la prononcer.

« L'officier français qui commandait dans la barque s'était aperçu des mouvements qui s'étaient faits sur le rivage. Touché de cette commisération si naturelle à un honnête homme à la vue des malheureux, il tâcha de la faire passer dans le cœur des Outaouais, maîtres des prisonniers ; il mania si adroitement leurs esprits, qu'il vint à bout de les rendre sensibles et de les intéresser en faveur de la cause des misérables. Ils s'y portèrent avec un zèle qui ne pouvait qu'infailliblement réussir. A peine la berge fut-elle assez près du rivage pour que la voix pût y porter, qu'un Outaouais, prenant fièrement la parole, s'écria d'un ton menaçant : « Ces prisonniers sont à moi ; je préce tends qu'on me respecte en respectant ce qui « m'appartient. Trêve d'un mauvais traitement, dont « tout l'odieux rejaillirait sur ma tête! » Cent officiers français auraient parlé sur le même ton, que leurs discours n'auraient abouti qu'à leur attirer, à eux, des mépris, et à leurs captifs des redoublements de coups ; mais un sauvage craint son semblable et ne craint que lui. Leurs moindres disputes vont à la mort; aussi n'en viennent-ils guère là. Les volontés de rOutaouais furent donc aussitôt respectées que notifiées; les. prisonniers furent débarqués sans tumulte et conduits au fort... »

A leur passage au camp de Lévis, le chevalier tenta de racheter un colonel de la milice anglo-américaine qui se trouvait au nombre des captifs; mais, dit-il, il ne fut pas possible de le retirer de leurs mains,

quelque offre qu'il fît faire pour cela, et il fut emmené dans le pays des sauvages.

Le Père Roubaud ajoute clans son récit qu'il vit passer par bandes les infortunés captifs , traînés , la corde au cou, le visage terrifié, le corps ruisselant de sueur. Ayant remarqué l'un d'eux, qu'il reconnut pour un officier à quelques lambeaux d'uniforme qui lui restaient, il s'approcha d'un des Outaouais qui l'emmenait, et, lui adressant la parole de l'air le plus caressant qu'il pût, il lui fit comprendre qu'il désirait racheter ce prisonnier. L'Outaouais le repoussa avec un geste si menaçant, que le Père se retira tout effrayé.

Montcalm prend occasion de ces horreurs pour rendre justice aux sauvages chrétiens. « Ce ne sont, dit-il, que ceux d'en haut qui commettent ces cruautés; nos domiciliés n'y prennent aucune part. Ils se confessent toute la journée. »

Montcalm tint conseil sur conseil avec les sauvages durant toute la journée du 25, sans réussir à racheter les malheureux captifs, qui, exposés à chaque instant à être assommés, étaient en proie à des terreurs pires que la mort. La victoire avait rendu les sauvages plus insolents et plus intraitables que jamais.

Ce ne fut qu'après minuit qu'ils consentirent, non à rendre la liberté à leurs captifs, mais à permettre de les envoyer au marquis de Vaudreuil, en se réservant le droit de les reprendre au retour. Ils exigèrent même que le marquis de Montcalm donnât à chaque bande un reçu signé de sa main. L'escorte et les canots étaient prêts à recevoir ces malheureux, qui furent dirigés sur Montréal.

Depuis leur victoire, les sauvages ne parlaient plus que de partir ; ils voulaient à tout prix s'en retourner dans leur pays. Ils avaient fait coup, disaient-ils, et c'était tenter le Maître de la vie que de s'exposer à de nouveaux combats. Montcalm se hâta de convoquer deux grands conseils de toutes les nations sauvages : l'un au camp de la Chute, l'autre à celui du Portage, pour les rattacher à l'expédition et leur faire connaître la marche de l'armée. Trois orateurs célèbres y portèrent la parole : Kisensik , de la tribu des Népissings; Lamotte, de celle des Folles-Avoines; et le vieux Pennahouel, orateur des Outaouais, le plus remarquable de tous. C'était un homme d'un esprit et d'une sagacité extraordinaires, autrefois l'ennemi acharné des Français, mais devenu leur ami dévoué, surtout depuis qu'il s'était lié d'amitié avec le marquis de La Galissonnière, qui avait admiré son intelligence et s'était amusé de ses spirituelles saillies.

Pendant que Montcalm prononçait son discours, un gros arbre tomba fortuitement à quelques pas de l'assemblée. Le général, sans perdre sa présence d'esprit, interpréta pour lui ce présage:

« Voilà, s'écria-t-il , comment l'Anglais sera renversé, comment tomberont les murs du fort George. C'est le Maître de la vie qui nous l'annonce. »

Lamotte accepta l'augure au nom des tribus d'en haut; et Pennahouel, se levant avec solennité, l'appuya par ces paroles :

« Mon père,, moi, qui de tous les sauvages compte le plus de lunes, je te remercie, au nom de toutes les nations et au mien, des bonnes paroles que tu viens de nous donner, je les approuve; personne ne

nous a jamais mieux parlé que toi. C'est le manitou de la guerre qui l'inspire. »

Un grand nombre d'officiers français, attirés par la curiosité , étaient accourus au Portage et formaient un second cercle autour du grand conseil qui siégeait au centre du camp. Aucun de ces officiers, quelque accoutumé qu'il fût aux scènes d'opéra et de féeries des boulevards parisiens, n'avait vu de spectacle plus théâtral et mieux fait pour frapper l'imagination. Tout y prêtait à la fois : le lieu, les hommes et les choses. Ce camp militaire, avec ses tentes dressées dans une clairière, au milieu d'une vallée déserte, entre deux chaînes de montagnes couvertes de la base au sommet de forêts vierges, dans toute la splendeur de leur feuillage d'été, exhalant sous un ciel napolitain de chauds effluves chargés de senteurs sauvages; ces officiers pimpants, aux blancs uniformes galonnés d'or, aux cheveux poudrés sous leur chapeau à panache, qu'on eût dit de petits- maîtres déplacés en un tel lieu, s'ils n'avaient été aussi braves qu'élégants; et autour d'eux, les coudoyant, les fnMant de leur corps nu, des Sakis, des lowas de l'extrême -ouest, des Mascoutins, mangeurs d'hommes; enfin toute cette agglomération plus semblable à une mascarade qu'à une armée, et, en perspective, une victoire assombrie par une sanglante tragédie.

Kisensik, l'orateur des Népissings, debout au milieu du conseil, porta la parole au nom des sauvages chrétiens :

« Mes frères, dit-il en s'adressant aux nations des pays d'en haut, nous, sauvages domiciliés, vous remercions d'être venus nous aider à défendre nos

terres contre l'Anglais qui les veut usurper. Notre cause est bonne, et le Maître de la vie la favorise. En pouvez-vous douter, mes frères, après le beau coup que vous venez de faire? Nous l'avons admiré, nous vous en faisons notre compliment; il nous couvre de gloire, et le lac Saint- Sacrement, teint du sang de CorlarS attestera éternellement cet exploit. Que dis-je? il couvrira aussi de gloire nous, vos frères, et nous en tirons vanité. Notre joie doit encore être plus grande que la tienne, mon père, continua -t- il en s'adressant au marquis de Montcalm, toi qui as passé le grand lac non pour ta propre cause, car ce n'est pas sa cause qu'il est venu défendre, c'est le grand roi qui lui a dit : Pars, passe le grand lac, et va défendre mes enfants. 11 va nous réunir, mes frères, et nous lier par le plus solennel des nœuds. Acceptez-le avec joie, ce nœud sacré, et que rien ne puisse le rompre. »

Cette harangue fut rendue aux nations par les différents interprètes et reçue avec applaudissements. Le marquis de Montcalm leur fit dire ensuite : u Mes enfants, je suis ravi de vous voir tous réunis pour les bonnes affaires. Tant que durera votre union, l'Anglais ne pourra vous résister. Je ne puis mieux vous parler que votre frère Kisensik vient de le faire. Le grand roi m'a saus doute envoyé pour vous proléger et vous défendre; mais il m'a recommandé surtout de chercher à vous rendre heureux et invincibles, eu rl.ildissatil entre vous celle amitié, cette luiioii , ce concours pour opérer les bonnes allaiies,

' Nom sous lequel les siiuvuf,'es clési{,'uaicu(, les AMf;lais.

qui doivent se trouver entre des frères, enfants du même père, du grand Ononthio. »

Alors Montcalm, levant le collier à six mille grains, qu'il tenait entre ses mains, ajouta : « Par ce collier, gage sacré de sa parole, symbole de bonne intelligence et de force par la liaison des différents grains qui le composent, je vous lie tous les uns avec les autres, de manière qu'aucun de vous ne puisse se séparer avant la défaite de l'Anglais et la destruction du fort George. »

Cette parole fut alors rapportée par les divers interprètes, et le collier jeté au milieu de l'assemblée.

Il fut relevé par les orateurs des différentes nations, qui les exhortèrent à l'accepter, et Pennahouel, en le présentant à celles du pays d'en haut, leur dit :

(( Voilà maintenant un cercle tracé autour de nous par le grand Ononthio, qu'aucun de nous n'en sorte; tant que nous resterons dans son enceinte, le Maître de la vie sera notre guide, nous inspirera ce que nous devons faire et favorisera toutes nos entreprises. Si quelqu'un en sort avant le temps, le Maître de la vie ne répond plus des malheurs qui pourront le frapper ; que son infortune ne retombe que sur lui, et non sur les nations qui se promettent ici une union indissoluble et la plus grande obéissance à la volonté de leur père. »

Les officiers français s'étaient peu à peu glissés à travers les rangs et obstruaient la vue des orateurs. Les Sakis, les J^'ollcs-Avoiiics et les Renards qnitlèrcnt alors l'assemblée, parce que, disaient-ils, on les empêchait de voir leur père et d'entendre sa parole.

Le marquis de Montcalm, averti à temps, les envoya chercher et fit retirer les curieux.

L'assemblée paraissait avoir réussi, quand on apprit que les Miamis s'étaient dérobés secrètement avec leurs canots , qu'ils avaient portages à travers les bois, de crainte d'être retenus. Cette désertion amena un ébranlement général : deux cents sauvages s'en allèrent; le reste ne fut retenu qu'à force de cajoleries, de présents et de promesses. La plupart d'entre eux, bivouaques à la sortie du lac, s'y livraient jour et nuit à des orgies indescriptibles. Les bûchers qu'ils allumaient de tous côtés, sans la moindre précaution, mirent le feu au camp de M. de Contrecœur, qui à partir de ce jour porta le nom de Camp-Brùlé. Faute de viande fraîche ou de prisonniers anglais à manger, ils envahirent un parc où l'on tenait en réserve un troupeau de bétail, tuèrent dix-huit de ces animaux et les dévorèrent. Cette hécatombe, ou, comme l'appelle Bougainville, celte Saint-Barthélcmy de bestiaux les calma.

Enfin, le 29 juillet, l'armée commença à se mettre en mouvement. Elle comptait 8019 hommes de toutes armes, répartis comme suit :

2570 hommes de troupes de terre;

3470 honunes de troupes de la marine et de la milice;

180 canonniers;

1 799 sii"vages.

Cha(pie tribu, imitant, sans h; savoir, une coutume dv la [)his haulc aiiri(|uilé, (il le (lénoinbrcmcul de sa troupe en piéseiilaiil aulanl de bùcliclles (ju'cllc comptait de guerriers.

Il avait été convenu que l'armée marcherait en deux divisions : la première, sous M. de Lévis, suivrait par terre la rive occidentale du lac, tandis que la seconde irait par eau. Le rendez -vous était à la baie de Ganaouské (North West Bay), où M. de Lévis devait signaler son arrivée par trois feux placés en triangle sur le flanc de la montagne. Comme la route de terre à travers un pays montueux, obstrué d'épaisses forêts, était beaucoup plus pénible et plus longue, le détachement du chevalier partit deux jours avant celui de Montcalm. Ce premier détachement, de deux mille cent soixante-dix hommes, l'élite des troupes françaises et canadiennes, était accompagné de huit cents sauvages; chaque homme portait pour tout bagage une couverte, son havresac et ses armes.

Le soir du aO juillet, il alla bivouaquer à une demi-lieue du Portage, au Camp-Brûlé. On se mit en marche à 4 heures du matin. Les sauvages et les volontaires de Villiers, coureurs des bois à toute épreuve, formaient l'avant- garde, frayant la route à travers les broussailles, les branches d'arbres et les troncs renversés couverts de mousse, où l'on enfonçait jusqu'à la cheville du pied. Il faut avoir marché dans nos forets primitives pour avoir une juste idée de l'enchevêtrement de végétations inextricables qui s'élèvent partout, sur un terrain semé de toute espèce d'inégalités et d'obstacles.

Le matin du i'"^ aoilt, les deux cent quarante-sept bateaux de transport étaient échelonnés à la sortie du lac, prêts à recevoir l'armée.

Cent hommes de garnison et cent travailleurs armés avaient été laissés à Carillon; cinquante au canqî du

Portage, où se trouvait le dépôt de vivres. De fortes averses avaient retardé l'embarquement des troupes , qui ne fut terminé que dans l'après-midi. A 5 heures du soir, la flottille avait rejoint les sauvages, dont les cent cinquante canots d'écorce, lancés à son approche et se plaçant à l'avant-garde, attirèrent tous les regards par l'aspect original qu'ils offraient, u Ce coup d'œil, dit Montcalm, était curieux, même pour un militaire accoutumé à voir les armées européennes, mais qui ne peut se représenter le spectacle de quinze cents sauvages nus dans leurs canots. »

Le 3 d'août, l'armée fut sur pied dès que l'aurore eut paru à la cime des montagnes. L'armée se mit en marche à travers les bois, le détachement de Lévis faisant l'avant-garde éclairé par les sauvages. Montcalm commandait à sa suite le gros de l'armée. Cinq cents hommes, aux ordres du lieutenant de Privât, avaient été laissés à la garde des bateaux.

Les Anglais ne sortirent pas de leurs retranchements. Une escouade conduisit le colonel Bourlamaque , chargé de le direction du siège, et l'ingénieur en chef Desandrouins sur les hauteurs voisines pour examiner le fort; ils reconnurent que le côté le plus vulnérable était précisément celui où s'avançait l'armée. A droite, c'est-à-dire au sud-est, le fort George était défendu par un marais impraticable; à gauche, par le lac, et des deux autres cotés par un bon fossé palissade.

Ces rem])arls étaient formés par un assemblage de grosses pièces de bois croisées les unes sur les autres et solidement liées ensemble; les interstices en étaient rem|)lis de terre et dc^ gravier.

On avait pratiqué à une portée de canon de la place un désert dont les arbres, à demi brûlés et couchés l'un sur l'autre, offraient, ainsi que leurs souches, un obstacle presque inconnu dans les approches des places d'Europe. A l'est du fort, un camp retranché avait été construit sur une hauteur très avantageuse, dominant le fort lui-même et protégée en grande partie par des marécages. Les retranchements en étaient faits de troncs d'arbres posés les uns sur les autres; ils avaient peu d'étendue, beaucoup de flancs munis d'artillerie, et pouvaient être bordés par les ennemis.

Le fort et le camp retranché, qui communiquaient par une chaussée construite le long du rivage, étaient défendus par vingt -neuf canons, trois mortiers, un obusier, dix-sept pierriers, en tout cinquante pièces d'artillerie, et par une garnison de deux mille quatre cents hommes, commandés par le lieutenant-colonel Monro, du 35" régiment de l'armée anglaise, vétéran écossais d'une bravoure personnelle incontestable, mais d'un caractère faible, comme le démontrèrent les événements.

Bourlamaque et Desandrouins revenus de leur expédition et le plan d'attaque décidé, l'armée, qui avait fait halte de 1 1 heures à midi, accéléra le pas pour s'emparer avant la fin du jour des hauteurs qui dominaient la place. Tandis qu'une partie des Indiens opéraient sur la droite en escarmouchant avec les avant-postes ennemis, qu'ils refoulaient sous les murs du fort, le reste des sauvages menaçaient la gauche en faisant une démonstration sur le lac. Leurs canots rangés de front sur une même ligne s'étendant d'une rive à l'autre, ils pagayaient à coups réguliers, en

faisant tressaillir les échos par des milliers de cris, auxquels répondaient les guerriers échelonnés sur le cercle des hauteurs voisines. Les bateaux de l'artillerie, qui s'avançaient en arrière d'une pointe, débouchèrent alors sur la droite et répondirent aux cris des Indiens par une décharge générale à laquelle ripostèrent les canons des deux retranchements.

Le chevalier de Lévis, par un mouvement hardi, s'était avancé au delà du camp retranché, où il avait divisé ses troupes en deux corps : le premier occupant le chemin du tort Edouard, pour intercepter les secours qui pouvaient venir de cette place; le second stationnant un peu en arrière, pour masquer et observer les mouvements qui se faisaient au fort et au camp retranché. Le marquis de Montcalm, que le chevalier prévint de ses dispositions, fit faire halte à son armée et alla le rejoindre. Tous deux examinèrent de nouveau les fortifications ennemies, et se convainquirent par leurs propres yeux qu'elles exigeaient, pour être emportées , un siège régulier.

Ordre fut donné à Bourlamaque , qui se trouvait alors à la hauteur du fort George avec les régiments de la Sarre et du Royal-Roussillon, de rétrograder et d'aller prendre une position que le général venait de reconnaître. C'est l'endroit où s'élève aujourd'hui le village de Caldwell : la gauche y était a[)puvée au lac, la droite à. des cavités inaccessibles, le front à un ravin au fond duquel coulait un petit ruisseau, et dont la berge masquait le fort. Une petite anse, formée par cette berge qui s'avance dans le lac, favorisait l'accès des bateaux.

Aussitôt leur camp dressé, les deux régiments se

mirent à couper des fascines, à faire des saucissons et à déblayer le ravin destiné au dépôt de l'artillerie.

Le régiment de la Reine alla bivouaquer à un quart de lieue en arrière du chevalier de Lévis, pour le soutenir au besoin.

Le soir même, le marquis de Montcalm fit porter par M. de Fontbrunc, aide de camp de Lévis, une lettre au colonel Monro pour le sommer de se rendre, l'avertissant au nom de l'humanité que, s'il attendait l'assaut, il serait impossible d'arrêter les sauvages, qui massacreraient toute la garnison. Le colonel répondit, en homme de cœur, qu'il était résolu de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Durant l'armistice, les sauvages se montrèrent en si grand nombre dans la clairière, que les assiégés furent frappés de stupeur en voyant l'effroyable contingent qu'ils apportaient à l'armée française. De tous les guerriers de ces différentes nations, nuls ne haïssaient les Anglais autant que les Abénakis, leurs voisins, avec qui ils avaient presque toujours été en guerre. Les New^-Englanders, loin de chercher à les humaniser, rivalisaient souvent de cruauté avec ces barbares. Pour n'en citer qu'un exemple, un parti de rangers, ayant un jour surpris et capturé quatorze de ces sauvages, s'étaient amusés à les couper par morceaux et à éparpiller sur le sol ces horribles restes.

Avant que l'officier envoyé en otage par Monro fût sorti du camp français, un Abénakis l'aborda et lui dit en mauvais français :

« Ah! toi ne pas te rendre.-* Eh bien, tire le pre-

mier; mon père tirera ensuite ses gros fusils; alors, toi, le bien défendre, car si je te prends, point de quartier à toi. »

Dès l'aurore, l'avant-garde, dont la position était critique à la distance où elle était, dans un pays montagneux et boisé, reçut ordre de se rapprocher du lac. En même temps Monlcalm attira à lui toutes les troupes de ligne, le bataillon de la marine et les deux brigades de Saint-Ours et de Gaspé. Le chevalier de Lévis resta à l'avant- garde avec les brigades de Repentigny , de Vassan , de Courtemanche , de La Corne, les volontaires de Villiers et tous les sauvages. Il devait multiplier ses mouvements sur la gauche et pousser des reconnaissances vers le chemin de Lydius, pour laisser croire à l'ennemi que cette communication était encore interceptée.

Au coucher du soleil, les bateaux se mirent en mouvement pour venir accoster dans l'anse où devait se faire le débarquement de l'artillerie, et le lieutenant-colonel de Roquemaure fut commandé avec six piquets pour la garde de tranchée. Les troupes restées au camp devaient passer la nuit au bivouac, afin d'être à portée de secourir la garde de tranchée en cas de besoin. On continua le reste du siège à prendre les mêmes précautions.

Cinq cents travailleurs ouvrirent la tranchée à douze cents pieds de la place, en face de la capitale du bastion nord-est, et préparèrent le terrain pour une batterie de sept pièces de canon , un obusier et un mortier devant battre les flancs qui défendaient cette capitale, ot écharpcr les deux fronts du nord-ouest et du nord-est

On creusa aussi cette nuit un boyau qui communiquait du dépôt à cette batterie, et l'on commença une parallèle.

Tous ces travaux s'opéraient au grondement du canon ennemi, qui jetait des éclairs dans l'obscurité, et dont les boulets, en labourant le sol, faisaient voler en éclats les arbres renversés. Sous les tentes les plus rapprochées, quelques officiers et soldats qui dormaient, enveloppés dans leurs couvertures ou leurs peaux d'ours pour se protéger contre le froid de la nuit, furent atteints par les boulets, et Montcalm dut changer la disposition de son camp. Il fit reculer les tentes de la Sarre et porter le régiment de Royal-Roussillon on potence derrière celui de la Reine, placé hors d'atteinte.

Durant toute la journée, autant de travailleurs, remplaçant ceux de la nuit, perfectionnèrent la batterie.

Les sauvages et les francs-tireurs canadiens, cachés dans les plis du terrain ou derrière les souches, fusillaient continuellement autour de la place. Dans le camp retranché aussi bien que dans le fort régnait la j)his grande activité ; on commença un second retranchement à l'intérieur du premier; on enleva les toitures des casernes et des hangars pour donner moins de prise à l'incendie, et on jeta dans le lac une grande quantité de planches et de bois de chauffage. Comme, à distance, on ne pouvait discerner la nature de ces objets, les sauvages vinrent se plaindre au général de ce qu'ils allaient perdre ime partie du butin qu'ils espéraient piller, et demandèrent des troupes pour arrêter ces mouvements.

Cependant la fusillade qui se faisait autour du fort

détournait les sauvages des avaut-posles où ils étaient des plus utiles. Montcalm les assembla en conseil, le soir du 5.

(( Mes enfants, leur dit- il, vous n'écoutez plus la voix de votre père; il semble que vous ayez perdu l'esprit. Au lieu de rester au camp de M. le chevalier de Lévis, vous vous exposez sans nécessité dans le désert du fort, où plusieurs de vos guerriers ont été tués. J'en ai été profondément affligé, car le moindre des vôtres est d'un grand prix à mes yeux. Sans doute il est avantageux d'incommoder l'Anglais par le feu de la mousqueterie, mais ce n'est pas là l'objet principal. Votre grande occupation doit être de m'instruire de toutes les démarches de l'ennemi, et d'entretenir pour cela des partis continuels. »

Le marquis termina son discours en les exhortant à aller tous se réunir au camp du chevalier de Lévis; qu'ils y trouveraient toutes les munitions de guerre et de bouche dont ils avaient besoin ; que les missionnaires allaient même s'y établir, et que c'était là où les enfants de la prière les rencontreraient; que le chevalier de Lévis leur expliquerait la volonté de leur père; que lui-même serait toujours prêt à écouter les avis et les représentations de leurs chefs. Enfin, pour leur remettre l'esprit, les faire rentrer dans la bonne voie, elTaccr le passé et répandre sur l'avenir la lumière des bons conseils, il leur ofTrit deux colliers et dix branches de porcelaine.

Les sauvages les acceptèrent et promirent de mieux

observer la volonté de leur père; mais ils ajoutèrent

qu'eux aussi ils avaient quelque chose sur le cœur.

Invités avec douceur à parler librement, ils se plai-

gnirent qu'on ne leur disait plus rien ; qu'on ne rendait à leurs chefs aucun compte des opérations, et qu'on les traitait comme des esclaves, prétendant les faire marcher à la découverte sans avoir délibéré avec leurs chefs.

(I Mon père, ajoutèrent-ils, tu as apporté ici l'art de la guerre des pays qui sont au delà du grand lac. Nous savons que dans cet art lu es un grand maître; mais pour la science et la ruse des découvertes, pour la connaissance de ces bois et la façon d'y faire la guerre, nous l'emportons sur toi. Consulte- nous, et tu t'en trouveras bien'. »

Montcalm les apaisa par une de ces réponses habiles qu'il savait ménager avec art. Il les assura d'abord que, s'ils avaient été négligés, ce ne pouvait être que par une de ces méprises inévitables dans le tumulte d'affaires dont il était accablé ; qu'il appréciait hautement leurs talents pour la guerre de découvertes, et qu'ample satisfaction leur serait accordée. Il conclut par un mot dont l'effet ne pouvait manquer. Il leur annonça que le lendemain les gros fusils commenceraient à tirer. A cette nouvelle éclatèrent d'immenses cris d'acclamation qui, joints à la canonnade du fort, ébranlèrent tous les échos des montagnes.

A l'entrée de la nuit la garde de tranchée fut relevée, et le lieutenant-colonel de Fontbonne la remplaça avec trois compagnies de grenadiers et trois piquets^.

* Journal de Bougainville.

* Ne pas confondre M. de Fonlbonne , lieutenant-colonel du l'égiment de Guyenne, avec M. de Fontbonne, lieutenant de grenadiers du régiment de la nmi'iue et aide de camp du chevalier de Lévis.

Sept cents hommes continuèrent la première parallèle et commencèrent à son extrémité une nouvelle batterie de neuf pièces de canon, un mortier et un obusicr, qui devaient battre directement le front d'attaque.

Au point du jour, la première batterie fut en état de saluer vivement l'ennemi.

C'était le moment que les sauvages attendaient avec impatience; il fut impossible de les retenir à leurs postes. Accourus tous pour voir tirer les gros fusils de leur père, ils accueillaient chaque décharge par des clameurs immenses, répétées par tous les échos du lac. « Ils étaient sans cesse autour de nos canonniers, dont ils admiraient la dextérité. Mais leur admiration ne fut ni oisive ni stérile. Ils voulurent essayer de tout pour se rendre plus utiles. Ils s'avisèrent de devenir canoniiiers; un entre autres se distingua : après avoir pointé lui-même son canon, il donna juste dans un angle rentrant, qu'on lui avait assigné pour but. Mais il se défendit de réitérer, malgré les sollicitations des Français, alléguant pour raison de son refus qu'ayant atteint dès son essai le degré de perfection auquel il pouvait aspirer, il ne devait plus hasarder sa gloire dans une seconde tentative. »

Un grand nombre de ces sauvages se glissèrent comme des couleuvres à travers les broussailles jusqu'à un bas-fond, qui s'étendait entre la place et le camp français. Là, couchés à plat ventre, ils firent un feu si bien dirigé dans les embrasures, que les ennemis curent peine à servir leur artillerie. Quelques-uns, imitant ce qu'ils avaient vu à la tranchée et ce que faisaient les francs- tireurs canadiens, renuiaient la

terre et élevaient de petits épaulements pour s'abriter contre les projectiles.

Pendant la journée du 6 on resta sous les armes , et trois cents travailleurs perfectionnèrent la parallèle et continuèrent la batterie de droite.

Le même jour, les éclaireurs du chevalier de Lévis surprirent trois courriers expédiés du fort Edouard : ils tuèrent le premier, prirent le second et poursuivirent le troisième, qui parvint à s'échapper, grâce à son agilité. On trouva dans les habits du soldat tué une balle renfermant une lettre du général Webb, commandant le camp de Lydius, par laquelle il promettait de secourir le fort \^'illiam-Henry, au cas où il pourrait rassembler à temps les milices du pays. En attendant, il exhortait le gouverneur à se bien défendre; il insinuait néanmoins qu'il ne devait pas attendre la dernière extrémité, afin qu'il pût obtenir des conditions plus honorables.

La nuit du 6 au 7, M. de Privât, avec trois compagnies de grenadiers et sept piquets, vint relever la garde de tranchée, et cinq cents hommes furent envoyés au travail. Ils furent occupés à continuer les approches, à faire des réparations convenables à la batterie de gauche, à perfectionner celle de droite et à y traîner l'artillerie , afin qu'elle se trouvât en état de tirer au jour. Cette dernière avait un avantage énorme : elle portait sur les retranchements du camp tous les boulets qui passaient par-dessus les défenses du fort.

Le jour, deux cents hommes remplaçaient aux travaux les cinq cents de la nuit.

Vers 9 heures du matin, le marquis de Montcalm

envoya au commandant anglais la dépêche interceptée du général Webb. Il y joignit une lettre par laquelle il l'engageait à ne point se défendre à outrance, pour ne pas exciter la fureur des sauvages.

Bougainville, porteur de ce message, raconte ainsi sa mission :

« J'ai débouche de la tranchée, faisant porter devant moi un pavillon rouge, accompagné d'un tambour qui battait le rappel et d'une escorte de dix-huit grenadiers. Les Anglais m'ont crié de faire halte au pied des glacis; un officier et quinze grenadiers sont venus à moi et m'ont demandé ce que je voulais. Sur ce que j'ai dit, que j'avais une lettre de mon général à remettre au commandant anglais, deux autres officiers sont sortis de la place, dont l'un est resté à la garde de mes grenadiers, et l'autre, m'ayant bandé les yeux, m'a conduit d'abord au fort, ensuite au camp retranché, où j'ai remis au commandant la lettre du marquis de Montcalm et celle du général Webb.

« Grands remerciements de la politesse française, protestations de joie d'avoir affaire à un ennemi aussi généreux : tel est le contenu de la réponse du lieutenant-colonel Monro au marquis de Montcalm.

« L'on m'a ramené, les yeux toujours bandés, où l'on m'avait [)ris, et nos batteries ont commencé à tirer quand on a jugé ([ue les grenadiers avaient eu le temps de rentrer dans le fort. »

IjCs volontaires eanadiens de Villiers, impaticiils de S(î distin^Miei-, attaquèrent le caini) retranché, soutenus |»ar une |)artie des sauvages. L'action fut longue et meurtrière; les Anglais essayèrent une sortie, mais

furent repoussés avec perte. Ils auraient pu même être forcés dans leurs retranchements, si la prise du camp eût décidé la reddition du fort.

La nuit du 7 au 8, la garde de tranchée fut relevée par le lieutenant -colonel de Senezergues avec un pareil nombre de compagnies et de piquets d'infanterie. Puis trois cents nouveaux travailleurs poussèrent jusqu'à un petit marais de cinquante ou soixante pieds de largeur, où il fallait cheminer entièrement à découvert. Quoique en plein jour, on se détermina, afin d'accélérer l'ouvrage, à faire ce passage comme celui d'un fossé de place rempli d'eau. Les travailleurs s'y portèrent avec tant d'ardeur, qu'il fut exécuté dans la matinée même, malgré le feu très vif du canon et de la mousqueterie des ennemis. On put ensuite pratiquer dans le marais, à force de fascines et de rondins, une chaussée capable de supporter l'artillerie.

Sur les 4 heures, des découvreurs indiens jetèrent l'alarme dans le camp , en annonçant l'apparition d'une armée sur le chemin de Lydius. Le chevalier de Lévis s'y porta sur-le-champ avec la plus grande partie des Canadiens et des sauvages ; le marquis de Montcalm le suivit avec la brigade de la Reine et trois compagnies de grenadiers ; les trois autres et les brigades de la Sarre et de Royal -Roussillon restèrent aux ordres de M. de Bourlamaque, pour couvrir nos tranchées et le camp.

On reconnut bientùt que c'était une fausse alerte. Avant la fm du jour toutes les troupes étaient rentrées au camp, sans que le travail du siège eût été interrompu.

Le terrain situé au delà du marais s'élevait en pente et formait un plateau occupé par un jardin potager, à l'usage de la garnison. Le fond de ce plateau ayant été jugé favorable pour l'emplacement d'une batterie, on y commença les travaux d'une troisième de six pièces de canon, et on les poursuivit toute la nuit du 7.

Au jour, pareil nombre de travailleurs perfectionnèrent l'ouvrage ainsi que le passage du marais.

La nuit du 8 au 9 , le chevalier de Bernetz , lieutenant-colonel de Royal-Roussillon, prit la garde de tranchée avec les grenadiers de Languedoc, Guyenne et Béarn et six piquets. Il soutenait cinq cents travailleurs qui creusèrent une parallèle embrassant tout le front d'attaque au delà du marais, à trois cent soixante pieds du fort. En avant de cette parallèle on devait construire deux batteries : l'une de brèche aurait battu « la berme sur laquelle le revêtement était assis ; l'autre aurait aidé la première en enfilant la même brèche, et aurait pu battre les retranchements et leurs communications avec la place ^ ».

Le travail fut fort inquiété dès le commencement par la mousqueterie des Anglais et par leurs canons chargés à balles. Mais, la terre étant très aisée à remuer, nos travailleurs furent bientôt à couvert. A l'aube du jour, la tranchée se trouvait en fort bon état et les batteries prêles à tirer.

Après le lever du soleil , trois cents soldats remplacèrent ceux (le la nuit.

Les troupes frainjaises et canadiennes étonnaient

' Journal de Desandrouins.

leurs chefs aussi bien que les assiégés par leur ardeur infatigable. C'était, en effet, chose merveilleuse que de voir avec quelle facilité ces vaillants hommes quittaient et reprenaient tour à tour le mousquet du fantassin et l'outil de l'ouvrier, sachant au besoin non seulement se battre, mais être bûcherons ou terrassiers, conduire la brouette et manier la pelle, la pioche ou la hache ! Et cela sans trêve et sans relâche, m Vous les auriez pris, dit un témoin oculaire, pour des gens invulnérables au feu. » Ainsi nous les avons vus depuis l'ouverture de la campagne, ainsi nous les verrons jusqu'à la fin.

Le capitaine Desandrouins , qui dirigeait tous les travaux, avait à peine quatre heures de sommeil par jour. Le reste du temps, il était à la tranchée.

Cependant les approches de la place se trouvaient terminées. Trente ou quarante pièces de canon allaient, le jour même, vomir la mort sur ses remparts. Le fort pris, et il le serait, on aurait vite raison du camp, car il était trop étroit pour contenir la garnison tout entière. En attendant, le jardin potager qui s'étendait au pied des glacis était tout grouillant de francs -tireurs canadiens et sauvages, qui logeaient une balle partout où ils voyaient paraître un être vivant du côté du fort. Quelques-uns des plus hardis s'y tenaient blottis depuis le commencement chi siège. Une femme ayant eu l'imprudence d'y venir cueillir quelques légumes, un sauvage, qui se tenait caché dans un carré de choux, la renversa d'une balle et fit si bien la sentinelle, que personne n'osa se risquer hors de la place. La nuit venue, il alla lui lever la chevelure.

W,'.N%rf, -à"J.'xt,;'., f^*'.;^^

ipKyiiic l''rs(li lui |)i('sciil,('' à NIdilU-mIiii , (|ui lui rliiii'iiu'^ de sa belle luiiniurc cL de sa joyeuse liuiiieui'.

Pendant que les assiégeants dressaient leur troisième batterie, que se passait-il dans l'intérieur du fort George? Le brave colonel Monro, sans espoir d'être secouru , était témoin d'un triste spectacle : plusieurs de ses canons avaient été démontés par notre artillerie ; la brèche allait être bientôt prête pour l'assaut, et sa garnison était tellement démoralisée, que les déserteurs s'exposaient à une mort certaine pour se jeter dans le camp français. Ce n'était qu'à force d'eau-de-vie que les soldats pouvaient être décidés à continuer le service. Le commandant tenait conseil avec ses officiers, pour discuter quels termes de capitulation il pouvait honorablement accepter.

Le 9 août, vers 7 heures du matin, il fit arborer le drapeau blanc. Immédiatement le feu cessa de notre côté, comme il avait cessé du côté des assiégés.

M. Fesch, capitaine au régiment Royal-Américain, se présenta aux avant-postes français, demandant au nom du colonel Monro à traiter des conditions de la capitulation.

« Le capitaine nous aborda à la tranchée d'un air délibéré, raconte Desandrouins, comme si nous eussions été d'une garnison voisine. Quelques-uns d'entre nous lui parlant de l'extrême fatigue que nous avions essuyée les uns et les autres, et qui devait nous faire trouver foit bon de voir finir tout ceci :

« — Pour moi, réj)ondit-il, depuis le moment où vous avez paru, je n'ai pas même pris le temps de me donner un coup de peigne. Je suis honteux de paraître devant vous, messieurs les Français. Il est vrai que j'ai voulu savoir auparavant à qui appartiendrait ma chevelure. »

Il fut présenté à Montcalm , qui fut charme de sa belle tournure et de sa joyeuse humeur.

Le nom de ce galant officier n'est mentionné ni par Montcalm ni par Lévis, soit qu'il ne vînt apporter qu'un premier message, soit que, parlant français, il ne fît qu'accompagner comme interprète le lieu tenant -colonel Young, de l'armée anglaise, avec qui furent traités les termes de la capitulation.

Le colonel Young, ne pouvant marcher, à cause d'une blessure qu'il avait reçue au pied, s'était avancé à cheval, suivi de quelques soldats, jusqu'à la tente de Montcalm. Après une discussion assez longue, mais pleine de courtoisie, Bougainville fut envoyé auprès du colonel Monro pour rédiger la capitulation et ordonner les premières mesures à prendre pour l'évacuation de la place.

La garnison abandonnerait le fort, le camp, les vivres, les munitions de guerre et tout le matériel renfermé dans le camp et le fort ; elle sortirait avec les honneurs de la guerre, le bagage des officiers et celui des soldats, emporterait ses armes avec un certain nombre de cartouches à balles, et emmènerait une pièce de canon en fonte : cette dernière clause fut introduite par Montcalm , en considération du commandant anglais, qui ne l'avait point demandée. La garnison serait conduite au fort Lydius, escortée par un détachement de troupes françaises et par les principaux officiers et interprètes attachés aux sauvages. Jusqu'au retour de cette escorte, un officier resterait en otage au camp français. Ces troupes ne pourraient servir de dix-huit mois ni contre la France ni contre ses alliés. Dans l'espace de trois mois, tous

les prisonniers français, canadiens et sauvages, faits par terre dans l'Amérique septentrionale depuis le commencement de la guerre, seraient ramenés aux forts français.

Le général aurait peut-être obtenu que la garnison se rendît prisonnière de guerre ; mais , outre que la colonie manquait de vivres pour nourrir deux mille prisonniers , Montcalm craignait que de plus dures conditions ne retardassent de quelques jours la capitulation. Or les sauvages étaient impatients de s'en retourner ; les Canadiens n'avaient pas un instant à perdre pour aller recueillir leurs moissons, et, chose plus redoutable encore, le général \^ ebb pouvait d'un moment à l'autre venir au secoius des assiégés.

Avant de signer la capitulation, le marquis de Montcalm convoqua en conseil les chefs de toutes les nations, leur fit part des articles de la capitulation, leur demanda s'ils l'approuvaient, leur dit que leur refus pousserait les Anglais au désespoir et que le sang coulerait. Or, comme ils sont très avares de leur sang, remarque Desandrouins, ils approuvèrent la conduite de leur père, promirent de ne pas inquiéter la garnison dans sa retraite, et acceptèrent les colliers offerts par Montcalm.

« On voit par ces précautions, dit Bougainville, jusqu'à quel point on est dans ce pays esclave des sauvages ; ils sont un mal nécessaire. »

La garnison évacua le fort George vers 2 heures de l'après-midi et se réunit aux troupes restées à la garde du camp retranché. Elles devaient en sortir la nuil suivante, pour se rendre au fort Edouard. Bougaimille prit immédiatement possession du fort

George avec le chevalier de Bernetz et sa garde de tranchée'.

Malheureusement les anglais avaient laissé quelquesuns de leurs malades dans les casemates. Plusieurs sauvages, qui avaient pénétré par les embrasures, les y égorgèrent impitoyablement.

(( Je vis, dit le Père Roubaud, un de ces barbares sortir des casemates, où il ne fallait rien moins qu'une insatiable avidité de sang pour entrer, tant l'infection qui s'en exhalait était insupportable. Il portait à la main une tête humaine, d'où découlaient des ruisseaux de sang, et dont il faisait parade comme de la plus belle capture dont il eût pu se saisir. »

Ce n'était là cependant qu'un bien léger prélude de la cruelle tragédie du lendemain.

Le siège avait coûté aux Français une vingtaine d'hommes tués et une quarantaine de blessés, et aux Anglais environ quatre-vingts tués et cent vingt blessés, dont un officier. Outre l'artillerie, on trouva dans le fort et dans le camp retranché trente-six mille livres de poudre, deux mille cinq cent vingt-deux boulets, cinq cent quarante-cinq bombes, mille quatre cents livres de balles, une caisse de grenades, six caisses d'artifices et une quantité énorme de lard et de farine.

^ Journal de Lévis, p. 101. Ce fut Bourlamaque , d'après Montcalm. Cette contradiction est peut-être plus apparente que réelle. Il est probable que Montcalm et Lévis décidèrent d'abord ensemble de nommer Bougain ville, mais qu'ensuite Montcalm changea d'avis et nomma Bourlamaque premier commandant sans avoir eu l'occasion d'en parler à Lévis. La présence de Bougainville n'en était pas moins requise, à cause de sa connaissance de l'anglais. De fait, sinon de droit, il remplissait le rôle que lui assigne Lévis.

Malgré les troupes françaises placées à la garde du camp retranché, il fut impossible d'empêcher les sauvages d'y entrer et de s'y livrer au pillage. Le marquis de Montcalm avait instamment prié les Anglais de jeter tout ce qu'ils avaient d'cau-de-vie et de vin, pour éviter de plus grands malheurs.

Avant de commencer le récit de l'épouvantable catastrophe dont il fut le témoin, le capitaine Desandrouins fait une profession de foi d'honnête homme qui mérite d'être citée :

« Je vais, dit-il, rendre compte de ce massacre, fidèlement et selon ma conscience, avec la plus grande impartialité, après m'être informé avec soin aux témoins oculaires de ce qui s'était passé hors de ma vue. Ce serait participer au crime que d'altérer la vérité pour sauver l'honneur d'aucun coupable, quel qu'il fût. Je serais bien plus porté de le livrer à l'indignation de tous les honnêtes gens.

« Dans l'après-midi du jour de la capitulation, plusieurs d'entre nous allèrent faire visite dans le camp aux officiers anglais, qui, selon l'usage, pendant les suspensions d'armes, se piquèrent de nous faire l'accueil le plus honnête et nous offrirent du vin et de leur bière, qu'ils avaient beaucoup plus abondamment que nous.

« Je me contentai de demander le plan du fort et des retranchements à l'ingénieur en chef, appelé Williamson, et, par une sorte de réserve, je ne voulus rien accepter autre chose qu'il m'oilrit fort honnêtement,

« On avait d'abord résohi de faire parlir les Anglais dans le milieu de la nuit, en silence, pour mieux

échapper aux sauvages. On espérait, leur coutume n'étant pas de rôder la nuit, qu'ils n'auraient aucune connaissance du départ, et que les Anglais seraient rendus à l'armée de Webb, qui était au fort Lydius, à cinq ou six lieues de là, avant d'avoir été rejoints par ces barbares. Aussi, hors d'inquiétudes à leur sujet, on n'assigna pour les escorter que deux cents hommes , qui furent tirés de la Reine et Languedoc et commandés par M. de Laas, capitaine au premier de ces deux régiments, et maintenant major de la citadelle de Bayonne. Le colonel Young fut remis en otage, pour la sûreté de notre escorte.

« On paraissait en pleine sécurité, et on attendait minuit pour partir, lorsqu'un bruit se répandit et obtint croyance trop légèrement, que les sauvages, instruits qu'on se préparait à s'évader furtivement, s'étaient embusqués dans les bois le long du chemin.

« Cette fausse alarme suspendit le départ. On délibéra avec les officiers et les interprètes; ils s'accordèrent à conseiller d'attendre le jour, promettant d'aller engager les barbares à se retirer et s'obligeant de les contenir.

« En conséquence, ils quittèrent le camp anglais pour les aller joindre ; mais ils les trouvèrent tranquilles, ne songeant qu'à dormir. Dès lors ils crurent pouvoir eux-mêmes se livrer au repos. »

Parmi les prisonniers se trouvaient un bon nombre de femmes et d'enfants, qu'on avait eu l'imprudence de ne pas envoyer au fort Edouard à l'approche du siège. Tous ces malheureux, abattus par la défaite, passèrent une nuit d'agitation et d'effroi, l'imagination hantée par des spectres d'Indiens, horribles

comme des démons, aux corps mis bariolés de jaune, de rouge, de noir, aux regards flamboyants, aux gestes sinistres, avec des vociférations à la bouche et des tomahawks levés. C'est dans ces dispositions d'esprit, énervés par ces cauchemars, qu'ils virent lever le fatal matin du 1 1 d'août.

« Quand il fit jour, continue Desandrouins, on entreprit enfin de se mettre en route. M. de Laas fit précéder la colonne par un détachement de son escorte, et recommanda aux Anglais de se tenir toujours serrés et de suivre sans intervalles. Lui-même se tint à la porte du camp pour faire filer.

« Toutes ces précautions, ces variations dans les arrangements du départ, ces faux avis et les cérémonies que nous observions pour traiter avec des sauvages, et surtout cette manière timide et circonspecte d'agir avec eux, avaient tout naturellement inspiré aux Anglais une grande appréhension de ces barbares, pour le moment où ils se trouveraient en rase campagne, exposés à leurs insultes. Aussi se troublèrentils dès qu'ils aperçurent quelques-uns de ces sauvages, au nombre peut-être d'une cinquantaine, que la curiosité, encore plus que l'envie de butiner, avait attirés dans ce moment- là aux retranchements. Ils étaient môme sans armes.

« Voyant la colonne qui commençait à défiler, ils coururent pour la voir. La tête se serra rapidement sur le petit détachement qui la précédait. Ceux des Anglais qui n'étaient pas sortis se retinrent et parurent balancer. Il se fit une éclaircic dans l'intervalle. On envoya l'ordre à la tête de ralentir sa marche.

« Les sauvages s'approchèrent, le trouble augmenta, et le flottement qui s'ensuivit les enhardit jusqu'à faire quelques gestes menaçants. Les Anglais, un peu écartés, se crurent trop heureux de livrer leurs sacs ou leurs armes pour rejoindre le gros de la troupe. D'autres sauvages pillèrent dans le camp quelques efi"ets abandonnés. Les nègres qu'ils purent saisir furent enlevés sans scrupule, et peut-être aussi quelques blancs de la suite de l'armée, dans ce premier moment de confusion.

« Il était encore possible de rétablir l'ordre, et les officiers de l'escorte s'y employèrent de leur mieux. Mais ceux des sauvages qui ramassaient quelque chose couraient à mesure au camp, chacun vers ceux de sa nation, pour en faire trophée à sa manière. Les autres, jaloux de ne pas paraître en leur pays avec moins de gloire que leurs frères, partirent dans l'instant et accoururent tumultueusement pour tâcher d'avoir leur part du butin ; quelques-uns même firent le cri de guerre.

« Ce fut alors que les têtes se troublèrent. Le commandant anglais, sur l'avis, à ce qu'il a prétendu, d'un Français qui n'a pas été connu, ordonna à sa troupe de mettre les fusils la crosse en l'air, sous prétexte que la manière ordinaire de les porter avait un air menaçant qui irritait les sauvages.

« Cette manœuvre pusillanime acheva d'abattre le courage du soldat et enhardit les sauvages, dont quelques-uns se hasardèrent à empoigner des fusils, faisant signe aux soldats de les leur livrer, ce qui fut fait avec tous les signes de la terreur. Le sauvage, peu satisfait d'un fusil de munition trop pesant jiour

lui, tenta bientôt de l'échanger contre celui de l'officier, ce qui montre par quelle progression s'accrut l'insolence d'un côté et la peur de l'autre.

« Le colonel Monro crut que, pour faire cesser le désordre, il ne s'agissait que d'assouvir la cupidité de ces barbares, et commanda de jeter les sacs et autres objets à leurs pieds, disant que le roi d'Angleterre était assez puissant pour en dédommager. Ceux des Anglais qui se trouvèrent à portée de l'escorte jelèrent les leurs aux soldats français; ceux-ci eurent la faiblesse d'en ramasser. Ils eurent bien l'occasion de les leur rendre.

« Les sauvages trouvèrent dans la plupart de ces paquets du rhum et autres liqueurs fortes, dont ils s'enivrèrent. Alors ce furent de véritables tigres en fureur. Le casse-tète à la main, ils tombèrent impitoyablement sur les Anglais, qui, remplis d'effroi, achevèrent de se disperser, se croyant à la fin véritablement sacrifiés par les Français.

« Aucun d'entre eux ne songea à chercher son salut ailleurs que dans la fuite. Notre escorte, trop peu nombreuse, protégea autant qu'elle put, principalement les officiers. Mais, forcée de garder les rangs pour se faire respecter, il ne lui fut possible que de mettre à l'abri ceux qui se trouvaient à sa portée.

« Les sauvages s'attachèrent aux fuyards. Ceux qui, les premiers, étaient revenus dans leur campement, fort contents des dépouilles prises d'abord, retournèrent à toute course faire des prisonniers ou des chevelures : chacun voulait en avoir.

« Tout autr(! tro[)liée n'est rien à leurs y.nx en

comparaison d'une chevelure. Les femmes, les enfants, lien ne fut épargné. Ceux auxquels ils conservaient la vie furent mis nus comme la main et outragés à leur manière. Etant entrés à l'hôpital, où étaient nombre de malades et de blessés trop impotents pour avoir pu suivre la colonne, ils les massacrèrent tous inhumainement pour profiter de leurs chevelures.

(( Il ne se trouva pas malheureusement, pendant tout ce désordre, aucun officier canadien ni interprète, qui ont généralement du pouvoir sur l'esprit des sauvages. On avait essuyé beaucoup de fatigues durant le siège ; tout le monde reposait tranquillement.

« A la fin, M. de Montcalm, M. de Lévis, M. de Bourlamaque, sont avertis. Ils accourent et donnent ordre d'employer la vive force, s'il le faut. Interprètes, officiers, missionnaires. Canadiens, tous sont mis en œuvre, et chacun s'efforce de son mieux à sauver les malheureux Anglais, en les arrachant à leurs bourreaux.

« Ceux-ci, enivrés de sang et de carnage, n'étaient plus capables d'écouter personne. Plusieurs assomment leurs prisonniers, plutôt que de les abandonner; un grand nombre les entraînent dans leurs canots et s'échappent.

u M. de Montcalm, au désespoir de ne pouvoir plus faire aucune impression sur les sauvages, s'écria en se découvrant la poitrine :

« — Puisque vous êtes des enfants rebelles, qui manquez à la promesse que vous avez faite à votre père, et qui ne voulez plus écouter sa voix, tuez-le le premier. »

u Cette véhémence extraordinaire du général parut en imposer un peu ; ils se dirent : « Notre père est « fâché. » Mais le mal était fait. »

Sur les instantes prières du colonel Young, Montcalm fit arracher violemment son neveu des mains des sauvages ; mais cet acte de vigueur eut pour conséquence la mort de plusieurs Anglais , que leurs bourreaux assommèrent sur le coup, de crainte qu'ils leur fussent enlevés comme ce jeune homme.

Une grande partie des fuyards s'étaient réfugiés, avec le colonel Monro, dans l'intérieur du fort. Le Père Roubaud raconte qu'en y entrant, il vit accourir vers lui une foule de femmes affolées qui vinrent l'environner : « Elles se jetaient à mes genoux, ditil ; elles baisaient le bas de ma robe, en poussant de temps en temps des cris lamentables qui me perçaient le cœur. »

« Ce ne fut pas sans peine, ajoute Desandrouins , et sans se donner beaucoup de mouvement, que les officiers habitués avec les sauvages et les interprètes, et surtout les missionnaires, parvinrent à retirer encore trois cents malheureux qu'ils emmenaient. Plus de quatre cents furent emportés par les sauvages du Haut-Canada avec tant de précipitation, qu'ils échap- ])èrent à toutes les poursuites. Ils descendirent rapidement les lacs George et Champlain et [)assèrent à Montréal, où le marquis de Vaudreuil, ne pouvant pas employer la force qu'il n'avait pas, eut bien de la peine à oliienir d'eux la délivrance de quelques-unsde leurs prisonniers, plutôt encore par l'appât des li(^ueurs fortes que [)ar égard ou persuasion.

u Ces sauvages poussèrent même l'atrocité jusqu'à

182 LES FRA.yÇAIS AU CANADA

brûler une de leurs victimes... Je n'ai pas su que, de ceux qu'ils emmenèrent au delà de Montréal, aucun n'ait jamais trouvé le moyen de regagner sa patrie.

(( Ceux des Anglais qui avaient pu regagner les retranchements s'y trouvèrent protégés par l'escorte et par les gardes qu'on y ajouta le plus tôt que l'on put. On y mit en sûreté les prisonniers qu'on délivra : les principaux furent emmenés par nos officiers et revêtus de nos propres vêtements, et vécurent dans nos tentes avec nous.

« Nous n'épargnâmes rien pour adoucir leur triste sort et les convaincre que nous n'avions eu aucune part dans ces horreurs. D'après les démonstrations de leur reconnaissance, nous avons lieu de croire qu'ils sont restés convaincus de notre innocence. D'ailleurs, combien de fois depuis lors n'ont-ils pas eu l'occasion d'user de représailles à notre égard, s'il leur fût resté quelques ressentiments contre nous.»^

« Rien n'est comparable au désespoir dont nous fûmes pénétrés au spectacle de cette boucherie... J'ai vu des soldats jeter de hauts cris d'indignation. »

Desandrouins s'étonne ensuite avec raison que les Anglais, qui avaient conservé leurs armes, dont les fusils étaient chargés et qui étaient plus nombreux que les sauvages, se soient laissés intimider et désarmer par eux ! Ils avaient outre cela leurs cartouchières garnies, ils avaient des baïonnettes au bout de leurs fusils, et ils ne s'en sont pas servis. « Une épée nue, dit -il, fait peur aux sauvages. Présenter ses armes avec vigueur et fermeté à ces barbares, et on obtient du respect; par une contenance timide,

au contraire, on en devient toujours le jouet et souvent la victime. »

Montcalm et Lévis ne s'étonnèrent pas moins que Desanclrouins de la pusillanimité des Anglais. « On comprendra avec peine, dit le chevalier, comment deux mille trois cents hommes armés se soient laissés déshabiller par des sauvages, qui n'étaient armés que de lances et de casse-tête, sans qu'ils aient fait seulement mine de se mettre en défense.

({ Les Anglais, ajoute-t-il, ne doivent s'en prendre qu'à eux de l'infraction qui a été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu'ils leur ont donné de l'eau-de-vie, malgré la recommandation qu'on leur avait faite de ne leur donner aucune boisson.

« Les Anglais doivent même être satisfaits de ce qu'ils ont vu que toutes les troupes françaises et canadiennes, de même que les officiers supérieurs, ont exposé leur vie pour les tirer des mains et de la fureur des sauvages. »

Le chevalier de Lévis et le Père Roubaud s'accordent sur le nombre de victimes égorgées au moment du massacre : « Une cinquantaine de cadavres, disentils, gisaient mutilés sur le sol. »

Il n'arriva d'abord au fort Edouard que trois ou quatre cents hommes de la garnison. On fit tirer du canon par intervalles durant plusieurs jours, afin d'indiquer la route aux fugitifs égarés dans les bois.

Presque tous les sauvages avaient déserté le camp aussitôt après avoir commis leurs brigandages.

(( Quelques jours après la catastrophe, continue Desandrouins, le colonel Monro et tous les officiers et soldats que nous avions pu rassembler partirent

im LES FRANÇAIS AV CANADA

en ordre et défilèrent en notre présence, traînant à leur suite la pièce de canon qui leur était due.

« Tel est ce malheureux événement dont je n'ai rien détruise, et que je raconte comme je lai vu et entendu, d

Bougainville était absent le jour du massacre. Il avait été expédié à Montréal la veille, à lo heures du soir, pour annoncer la chute de William-Henry. Son antipathie pour tout ce qui était canadien n'est nulle part aussi visible que dans la relation qu'il a faite à distance de cet événement. Il accuse les interprètes d'avoir soudoyé les sauvages, contredisant ainsi les témoins oculaires les plus dignes de foi, acteurs euxmêmes, qui n'ont eu que des éloges à leur faire. Il s'en prend à Vaudreuil de ce qu'à Montréal les sauvages ont tué et mangé un de leurs prisonniers. Or, comme l'observe très bien Desandrouins, le gouverneur n'avait en ce moment à sa portée aucune troupe pour contenir ces barbares. La ville de Montréal était absolument à leur merci, et il n'y avait qu'une seule chose capable de les tenter et de leur arracher les prisonniers, c'était l'eau-de-vie. Etait-il possible de leur en fournir sans qu'ils commissent des horreurs.-^ Il est même étonnant que dans de telles conditions ils n'aient fait qu'une victime. « Tous ceux qui furent emmenés à Montréal , dit le chevalier de Lévis avec son impartialité ordinaire, M. le marquis de Vaudreuil les racheta fort cher et les renvoya à Boston. »

Bougainville lui-même, qui assista à la prise de possession du fort George lors de son évacuation par les Anglais, n'avait pu prévenir le massacre des blessés et des malades abandonnés dans les casemates. Il

avait pourtant sous la main l'élite des troupes françaises. De lui ou de Vaudreuil, si l'un doit être blâmé, c'est certainement Bougainville le premier.

Il semble, à ce propos, que ni les Anglais ni les Français n'ont eu assez de prévoyance pour les blessés, les plus à plaindre de tous les prisonniers et les plus exposés. Les Anglais n'auraient-ils pas dû exiger, avant de quitter le fort, que des gardes françaises fussent placées autour de leur hôpital? De leur côté, les Français n'auraient-ils pas dû avertir les Anglais de ne pas abandonner les blessés sans protection? De part et d'autre on était coupable de faire la guerre avec des monstres pour alliés, et on en subissait de part et d'autre le châtiment.

Les sauvages emportèrent avec eux la punition de leurs cruautés. Quelques-uns avaient fouillé des fosses fraîchement remplies et en avaient retiré des chevelures de soldats morts de la petite vérole. La maladie, qu'ils communiquèrent à leurs nations, y fit d'épouvantables ravages ; celle des Poutéotamis périt presque tout entière.

'Le lendemain de la capitulation, l'armée était allée prendre position en avant du camp retranché, sur la roule du fort Lydius.

Tout le matériel de guerre, avec les vivres, fut liansporlé immédiatement à bord des embarcations françaises.

Les troupes ne prirent aucun repos. Outre celles qui furent employées au déblaiement du fort et à l'onihaicpiement de toutes les prises, quinze cents travailleurs commencèrent la démolition du fort luimôme et du camp. Cette démolition se lit avec une

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prodigieuse activité. En quelques jours toutes les casemates furent comblées ou éventrées, tous les hangars et les magasins démolis, tous les remparts et toutes les fortifications rasés. Les bois de construction et les énormes poutres des courtines et des bastions, entassés pêle-mêle avec les cadavres, formèrent un immense bûcher, dont les flammes éclairèrent pendant plusieurs nuits toute la vallée. Le i5 août, il ne restait de ce qui six jours auparavant était le fort William -Henry qu'un monceau de ruines fumantes. Le soir du i6, les derniers bateaux français avaient quitté ce rivage et disparaissaient l'un après l'autre dans les brumes légères que la fraîcheur du crépuscule condensait sur le lac. De vagues lueurs d'incendie, achevant de s'éteindre, marquaient de taches rouges les endroits qu'avaient occupés le fort et le camp anglais. Tout bruit de guerre avait cessé sur ce coin de terre, où venaient de se battre des milliers d'hommes. Les hurlements sauvages, les plaintes du désespoir et de l'agonie avaient fait place au silence morne des grands bois, à peine interrompu par le cri sinistre de quelque oiseau nocturne ou de fauve rôdant aux alentours, alléché par l'odeur des cadavres.

l'hiver de 1757. DISETTE DA^S LA COLO?*IE

La petite armée de Montcalm avait triomphé par la rapidité de ses mouvements ; la lenteur de lord Loudoii fit échouer les formidables armements que l'Angleterrre avait mis à sa disposition pour prendre Louisbourg. Le magnifique port d'Halifax regorgeait de vaisseaux et de troupes, qui s'indignaient de leur inaction. Au lieu d'aller ouvrir la tranchée devant la forteresse du Cap -Breton, le général faisait creuser des sillons et planter des légumes sous les bastions d'Halifax. « Le jardinier qui nous commande, s'écriaient ironiquement les officiers, veut bombarder Louisbourg avec des navets. » Le major général, sir Cliarles ILiy, fut mis aux arrêts pour avoir proféré trop haut ces spirituels sarcasmes.

Avant que le général eût songé à appareiller, la flotte française, aux ordres de Dubois de La Mothe, avait ravitaillé Louisbourg et fermé l'entrée de sa rade.

Enfin Loudon se décida à embarquer ses douze mille hommes de troupes sur la flotte de l'amiral

Holboiirne; mais le /i août, au moment où il mettait à la voile, le cajiitaiuc d'un navire venant de Terre-Neuve lui remit des l<*ttres prises sur un paquebot français qui venait d'être capturé. Ces lettres confirmaient l'arrivée de la flotte française à Louisbourg, et portaient la garnison de cette place au chiffre exagéré de sept mille hommes. Tout espoir de succès semblait évanoui, et l'expédition fut remise à l'année suivante.

Pendant que le général Loudon cinglait vers New- York, deux dépêches successives apportées à son bord lui apprirent la capitulation de William -Henry et le massacre d'une partie des prisonniers. Ce fut une belle occasion pour lui de dissimuler sa confusion sous le masque de la colère et de l'indignation. Il écrivit en toute hâte au général Webb de tenir l'ennemi en échec derrière ses lignes de défense, ajoutant qu'il s'avançait eu personne avec des forces suffisantes pour changer la défaite en victoire; qu'il espérait montrer aux Français à respecter les lois de la nature et de l'humanité, et que, malgré l'horreur qu'il avait pour la barbarie, il était décidé à laver dans le sang, s'il le pouvait, les meurtres commis à Oswégo et à William- Henry.

En débarquant à New-York le dernier jour d'août, il ap|)rit la retraite de l'armée française ; ce qui ne l'empêcha pas de mettre ses troupes eu marche vers le fort Edouard, se vantant follement d'aller assiéger Montcalm jusque dans Carillon. Cette démonstration eut du moins pour effet de calmer la panique qui s'était emparée des Anglo-Américains et les avait fait trembler jusque dans New -York.

Plus hardi que Loudon, l'amiral Holbourne sortit d'Halifax avec ses vingt- deux vaisseaux et alla oiîrir le combat à M. de La Molhe ; mais l'amiral français avait ordre de ne pas risquer sa flotte, et resta ancré sous les canons de Louisbourg. Holbourne ne devait avoir qu'à braver les éléments. Une tempête d'une violence exceptionnelle, même dans ces régions orageuses, assaillit son escadre et l'aurait infailliblement jetée à la côte, si le vent n'avait tourné d'une pointe de compas. Un de ses vaisseaux alla se perdre sur les rochers , à deux lieues de Louisbourg ; plusieurs furent démâtés, d'autres forcés de jeter leurs canons à la mer; le reste tellement avarié, que l'amiral ne songea plus qu'à fuir le combat qu'il était venu pro-" voquer et à regagner les ports d'Angleterre,

Durant la nuit du i6 au 17 août, l'arrière -garde de l'armée française, formée de la brigade de Royal- Roussillon, était venue bivouaquer dans une île du lac George. Le lendemain, toutes les trou[)es étaient échelonnées sur la rivière à la Chute. Montcalm, avec le corps principal, occupait le Portage; Lévis, avec la Sarre , le camp de la Chute ; Bourlamaque était en marche avec Béarn et Royal- Roussillon , pour reprendre son ancienne position à Carillon, afin d'y contirnier les travaux de fortification interrompus.

Dans la matinée du 18, toiile l'armée fut ap[)eléc sous les armes, et un Te Deuni d'aclioii de grâces fut chanté au bruit de l'artillerie et de la mousqueterie, qui se répondaient d'un camp à l'autre, sur le parcours de la rivière à la Chute. Il n'y avait que vingt jours que les troupes avaient quitté les mêmes

positions pour accomplir le brillant fait d'armes qu'elles célébraient.

Les milices furent immédiatement envoyées dans leurs paroisses, pour faire les récoltes qui se perdaient dans les champs. Ce départ lit éclater la mauvaise humeur de certains officiers français, qui auraient voulu les retenir plus longtemps encore, afin de les employer au transport du matériel , sans songer que c'eût été achever de ruiner la colonie. Malgré la diligence des habitants, les moissons déjà avariées par le mauvais temps furent en partie perdues, et, dès le mois d'octobre, le peuple allait être réduit par ordonnance à un quarteron de pain.

Montcalm se reposa sur Lévis pour les dernières opérations de la campagne, et partit le 20 pour Montréal, où l'attendait le gouverneur.

Lorsque, dans la journée du i"'' septembre, Montcalm était débarqué à Montréal, le gouverneur achevait de congédier les dernières bandes de sauvages revenus de l'expédition. On a vu qu'après le massacre du 20 août, ils s'étaient tous échappés furtivement, emmenant avec eux les prisonniers qui n'avaient pu être arrachés de leurs mains. Chacune de leurs étapes sur le parcours du lac Saint- Sacrement et du lac Champlain avait été marquée par des scènes d'horreur qui défient toute description. Ils étaient ainsi arrivés à Montréal, chargés de butin, gorgés de sang et de chair humaine, exaltés par une suite de succès qui dépassait tout ce qu'ils avaient imaginé.

Leur insolence ne connut plus de bornes.

La ville de Montréal, complètement dégarnie de soldats, fut à leur merci. C'est dans ces conditions

que Vaudreuil eut à traiter avec eux ; il fallait tout le prestige dont il jouissait parmi ces nations pour faire quelque impression sur leurs esprits.

Dès que leurs chefs parurent en sa présence, il les réprimanda sévèrement de l'infraction qu'ils avaient faite à la capitulation. Ils s'en excusèrent et rejetèrent la faute sur les Abénakis de Panaouské.

Chargés de dépouilles comme ils étaient en ce moment, aucun présent ne pouvait les tenter et les faire consentir à remettre les prisonniers. Il fallait de plus racheter ceux qui avaient été pris à l'affaire du colonel Parker, et qui leur appartenaient d'après les lois de la guerre. Les billets que Montcalm avait été obligé de leur donner, simplement pour obtenir d'eux qu'ils fussent envoyés à Montréal, étaient entre leurs mains, et ils ne manquaient pas de les faire valoir. Il fallait cependant à tout prix délivrer ces malheureuses victimes. Un seul moyen restait : c'était la boisson, le dieu des sauvages. Mais il était impossible d'en livrer sans s'exposer à des désordres épouvantables. Triste nécessité devant laquelle Vaudreuil ne pouvait reculer, sans voir la plus grande partie des captifs traînés en esclavage dans le fond des forêts, ou condamnés aux plus afTreux supplices.

Pas moins de deux barils d'eau -de- vie durent être livrés pour chaque prisonnier. Montréal devint alors le théâtre de bacchanales indescriptibles. « Le i5, raconte Bougainville, à 2 heures a|)rcs midi, en présence de toute la ville, ils en tuent un, le mettent à la chaudière, et forcent ses mallieureux compatriotes à en manger. »

Bougainville, qui avait é[)()usé toutes les antipathies

de Montcalm contre Yaudrcuil, blâme fortement ce gouverneur de ne pas avoir interdit aux commerçants de la ville, sous les peines les plus sévères, de vendre de la boisson aux sauvages; mais il se contredit luimême en admettant que \audreuil avait dû racheter à ce prix les Anglais. A quoi eût servi cette défense, puisqu'il avait à l'enfreindre lui-même? On ne peut avoir assez d'horreur pour les scènes d'anthropophagie qui se passèrent durant cette campagne; mais Vaudreuil doit-il en être plus responsable que Montcalm, qui n'avait pu empêcher les mêmes actes dans son propre camp, ovi il commandait les troupes les mieux disciplinées de l'Europe? En était-il plus responsable que Bougain ville lui-même, qui avait servi d'interprète aux deux prisonniers anglais saisis dans la nuit du 2 août, et massacrés cette nuit-là même par les Népissings? Bougainville ne se reprochait certainement pas ces actes de cruauté, pas plus que regorgement des malades et des blessés dans le fort George, où il partageait le commandement avec Bourlamaque.

Les relations officielles que Montcalm et Vaudreuil eurent alors ensemble, quoique toujours irréprochables sous le rapport de la courtoisie, contribuèrent plutôt à les éloigner qu'à les rapprocher l'un de l'autre. Montcalm se hâta de quitter Montréal pour descendre à Québec, où l'appelait l'arrivée du régiment de Berry, qu'il avait à passer en revue. Ce régiment avait été envoyé pour remplacer les huit compagnies de la Reine et de Languedoc, prises à bord du Lys et de YAlcide. Il se composait nominalement de quinze cents hommes, mais n'en comptait en réalité que

onze cents, fort peu en état de servir pour le moment; car ils étaient épuisés par les misères de la traversée et de l'escale de Louisbourg. Les malades y étaient en si grand nombre, que les salles de rilùpital général ne suffisaient pas pour les contenir.

L'armée venait de recevoir l'ordre d'aller prendre ses cantonnements d'iiiver : Béarn à Alontréal, Royal- Roussillon à liouclierville et aux environs, la Sarre à l'île Jésus, (juyenne sur la rivière Richelieu, Languedoc partie à Saint- Augustin et partie à Saint- Jean- Deschaillons, la Reine à Québec, Berry à la côte de Beaupré et à l'île d'Orléans.

Quant aux troupes de la marine, elles avaient leurs quartiers d'hiver à Québec et à Montréal. I^a garnison de Carillon allait être sous les ordres de AI. d'Héhécourt, capitaine au régiment de la Reine.

Dès son retour à Québec , Montcalm s'était trouvé en lace d'un ennemi plus redoutable que celui qu'il venait de vaincre; cet ennemi, c'était la disette. Elle était générale dans toute la colonie et devait s'aggraver durant les années suivantes, car la guerre enlevait presque tous les bras à l'agriculture;

\jQ, désastre de la Hotte de l'amiral Ilolbourne n'était |)as encore parvenu à (^)uébec.

Au retour d'une excursion, Montcalm trouva la \ille tout alarmée des mauvaises nouvelles reçues de Louisbourg. Il se moque en stvle de Rabelais de ces IVayeurs, (|ui ne devaient être que troj) vile réalisées.

\ Versailles, les ministres étaient si mal informés

de ce qui conceruait le Canada, (ju'ils avaient donné

croyance à une attaque fantasticpic contre Québec.

Huit cents liommes, dont quatre cents sauvages et

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quatre cents soldats habillés et tatoués à l'indienne, devaient, sous prétexte de la traite, s'approcher de la capitale, la surprendre, tout y mettre à feu et à sang, et de là porter le carnage et l'incendie dans tout le reste du pays.

On s'amusait à Québec de ces craintes chimériques. sans toutefois négliger les moyens de prévenir une attaque du coté du fleuve. C'était le sujet qui absorbait alors l'attention de M. de Montcalm. Chaque fois qu'il entrait ou sortait de son hôtel , le même que l'on voit encore aujourd'hui sur la rue des Remparts, il avait sous les yeux toute la chaîne des Laurentides, depuis la vallée de Saint-Charles jusqu'au cap Tourmente. Son coup d'œil militaire lui faisait deviner lé parti qu'on pouvait tirer d'un système de défeiise établi de ce côté.

Le lo octobre, il prit avec lui MM. de Montbclliard et Bougainville , et, conduit en chaloupe par le capitaine Pèlegrin , il lit, comme un simple « maréchal des logis, une visite d'inspection le long de cette côte )).

Après avoir constaté que l'approche de Québec était impossible par le rivage sud, le général terminait ses observations en proposant le plan de défense qu'il fit prévaloir deux ans plus tard, c'est-à-dire une ligne de fortification reliée par des redoutes depuis le saut de Montmorency jusqii'à la ville, c 11 n'y a d'autres moyens de la défendre, ajoute-t-il. que d'empêcher les ennemis d'en approcher; les fortifications en sont si ridicules et si mauvaises, qu'elle serait prise aussitôt qu'assiégée. )>

Le i4 octobre, Montcalm écrivait à Lévis : « J'ai

LESFRAyrMS .U: L'.lA.lD.l 195

ouvert hier l'avis du retranchement des tables. M. de Vaudreuil l'a adopte et a promis de donner l'exemple; toute la colonie a applaudi; l'intendant, pas trop. Il aime le faste, et ce n'est pas le cas. J'ai été d'avis d'un seul service, conformément à l'article i6 de l'ordonnance. J'ai été d'avis qu'il ne fallait de tout l'hiver ni bals, ni violons, ni fcles, ni assemblées. Je vous exhorte , comme votre ami , à n'avoir qu'un gros diner bourgeois à un seul service pour les officiers arrivant des quartiers, ni violons, ni bals, ni fêtes.

« ... On crie beaucoup contre l'intendant et la Grande Société, et je crois entre nous qu'on n'a pas tort. Moi, je me tais; mais j'ai un petit ami qui est homme à écrire la vérité et à la faire parvenir.

(( .M. de Vaudreuil n'est que d'avant-hier ici. Je lui ai déjà lâché quatre mémoires. Heureusement je les ai donnés à Saint- Sauveur '; l'écriture m'absorbe, et Marcel aussi, n

Quelques jours après, le généial ajoutait : « ... M. de Vaudreuil m'a fait l'honneur de dhier chez moi aujourd'hui, et part demain ou après.

« ... J'ai été d'autant j)lus content du ton des soldats d'ici, entre nous, qu'ils ont été sollicités par le peuple à se mutiner; et cela vient de ce que ce même peuple n'a point conhance dans le gouvernement. Il croit, quoique cela ne soit [)as vrai, que c'est une famine artificielle pour contenter l'avidité d'aucuns. H a tort; mais l'exemple du passé cl du [)réscnt l'autorise à cette opinion, d

' Socrélairc de X'aiulrcjuil.

196 LES FRAA'ÇAIS AL CANADA

On a vu comment l'insulTisance des traitements accordés aux fonctionnaires pidilics avait introduit le pccuiat dans les diverses branches de l'admiiùslration coloniale. Cet abus, dénoncé depuis longtemps à Versailles, était toléré comme une espèce de compensation à la faiblesse des appointements; mais il devint une menace pour l'avenir, sous le gouvernement du marquis de La Jonquière. s'il faut en croire les mémoires du temps \ 11 était réservé à l'intendant Bigot de creuser l'abîme et d'y entraîner le pays.

L'esprit qui animait ce Verres au petit pied est tout entier dans ce billet si souvent cité qu'il adressait à Vergor, pendant que celui-ci commandait à Beauséjour :

(( Profitez, mon cher Vergor, de votre place; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France et acheter un bien à portée de moi. •>

L'armée de satellites qui gravitait autour de l'intendant, ramassis de ce qu'il y avait de plus vil et de plus taré, ressemblait moins à une cour qu'à une troupe de chacals lâchée sur le pays. Les deux principaux chefs de cette bande: Deschenaux, secrétaire de Bigot, et Péan, aide-major des troupes, formaient avec l'intendant une espèce de triumvirat qui présidait à toutes les opérations véreuses, contre lesquelles protestaient vainement le peuple et tous les honnêtes gens. En vain les hommes d'affaires avaient-ils député à Versailles un des leurs, le sieur Taché, citoyen

1 L'auteur de la Vie de Lu Jonquière, publiée à Paris en 189.i, s'est inscrit en faux contre ces accusations, en sappuyant sur des preuves difficiles à réfuter.

LES FBAXrAIS AU CANADA 197

intelligeTit et intègre , pour faire des représentations et demander justice, les hautes influences dont jouissaient on France les triumvirs, leurs intrigues et leur argent, avaient lout fait échouer. (Jrands et petits tremblaientdevant ces maîtres arrogants et impérieux; Vaudrcuil lui-même, le faible et débonnaire gouverneur, ïiavait ni assez de lumières pour com[)rendre toute l'étendue du mal. ni assez de volonté pour y résister. Sans ])articiper directement aux fraudes, il semblait être de connivence avec les concussionnaires, en les abritant de son silence et de son nom. Son impuissance, exploitée par ses ennemis, ne pouvait nianquer d'être prise jiour de la culpabilité. Ce fut la grande faute de son administration, ci pour lui la cause de chagrins rpii amenèrent sa mort.

Joseph Brassard -Deschenaux était fils d'un pauvre cordonnier de Québec. Un notaire qui logeait chez son j)ère lui donna des leçons de lecture et d'écriture. L'enfant, d'un esprit vif et pénétrant, fit de rapides ])rogrès et entra fortjenneau secrétariatde Al. ITocquart, alors intendant. Bigot l'y trouva, le retint à son service et le lit non)mei'. non sans peine, écrivain de la marine, (îomme il était laborieux et souple jusqu'à la bassesse, il lui domia bientôt toute sa confiance et n'agit que par Ini. \mbitieux et vain connue tons les parvenus. Desclienaux était aussi insolent à l'égard de ses inférieurs (|np vil elranq)ant vis-à-vis (l(> ses maîtres. Sa soir (le l'aire (mlnne. son anioni' de l'arg-fM!! . étaient tels. (|ue son pioverb(> était de diie à qui voulait l'entendre c qu'il en |)rendrait jns([ue sur les autels ».

Mieliel Jean llngin's Péan élail lils d'ini ol'licier (|ui a\ail ser\i jns(prà sa nioif en (jualiti' d aide major

des troupes à Québec. Malgré certaines plaintes déjà portées contre lui, la cour l'avait désigné pour succéder à son père, quoiqu'il n'eût aucun talent militaire, et avait confié sa commission à M. de La Jonquière, à son départ de France, mais avec l'injonction de ne la lui remettre qu'après s'être assuré de son innocence. L'intendant l'avait lavé de toute accusation, d'après les conseils de M""" Péan. qui avait su lui plaire.

Péan avait d'ailleurs des qualités réelles, ne se laissait pas trop éblouir par son grand crédit, avait un esprit juste, et pouvait au besoin donner et faire prévaloir un bon conseil.

L'influence de M"" Péan auprès de Bigot ne fit qu'augmenter d'année en année, jusqu'à la cbute du puissant fonctionnaire. Un mot tombé de ses lèvres faisait souvent la fortune d'un individu. Qu'il fût noble ou roturier, seigneur ou laquais, ignorant ou expert, il pouvait obtenir un poste lucratif, être nommé garde-magasin ou avoir un emploi qui lui permît de mettre la main dans le trésor de la (Jrande Société.

Le munitionnaire général , Josepb Cadet , était d'aussi basse extraction que Deschenaux. Fils d'un boucher, il fut embarqué à treize ans comme mousse à bord d'un navire, et ensuite mis au service d'un habitant de Charlesbourg pour garder les bestiaux. Peu après il embrassa le métier de son père, et ne tarda pas à se reconnaître des aptitudes pour les affaires. Son ambition accrut avec le succès, et il se lança dans des entreprises commerciales qui lui réussirent et le firent remarquer de AL lïocquart. Cet intendant l'ayant chargé de faire quelques levées de comestibles dans les campagnes, et ensuite de la four-

niture des viandes pour les troupes, Deschenaux comprit cpie cet homme habile et intrigant pouvait lui l'ire utile. Il le ménagea, se lia d'amitié avec lui, et ne perdit aucune occasion de le préconiser auprès de l'intendant Hocquart et ensuite de son successeur Bigot. Il méritait, au reste, une partie de ces éloges; car rarement vit-on un homme plus industrieux, plus actif et mieux entendu dans les affaires. Le triumvirat sentit la nécessité de s'attacher un tel homme et le fit nommer munitionnaire (1756). Ce ne fut pas sans étonnement, dit un contemporain, qu'on vit passer cet homme tout d'un coup du couteau à l'épée. Cadet devint le plus riche habitant du Canada. Il vivait avec la prodigalité et le faste d'un pacha, dont il avait les mœurs. Malgré son défaut d'éducation et la rudesse de ses manières, qui rap[)elaient son origine, il se fit pardonner une partie de ses malversations par les bons côtés de son caractère : il était bienfaisant et généreux.

Cadet avait pour homme de confiance Jean Corpron, natif de Saintonge, « homme de néant, n ancien commis, chassé, pour escroquerie, de plusieurs maisons de commerce. Ne manquant ni d'esprit ni de ressources, brisé à toute espèce de transactions, il s'était insinué dans ses bonnes grâces et ensuite dans ses alTaires. Cadet l'avait fait son comptable el rendu fort riche.

Malgré la disette qui régnait au Canada et l'ordonnance f|ni défendait d'exporter des denrées, Cadet et l'éan expédiaient des cl largemenls de farine aux Antilles. iNtiii' <'(lia|)|iei- à la surveillance, Cadet avait loué un moulin |>rès de (Ju(''l)ec. ol l*('au avail fait l)àlii'. dans

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