SIEGE DE LOUISBOURG
Le Cap-Brelon, qui n'est séparé de la Nouvelle- Ecosse que par l'étroit (/id de Canceau , semble être un prolongement de cette ])resqu'île. Il a la forme singulière d'un fer à cheval, avec le lac Bias-d'Or pour mer intérieure, et est extrêmement redouté des marins, à cause de sa situation au milieu d'une région de brunies et de tempêtes. Sur la côte de cette île, qui regarde l'Europe à plus de mille lieues de distance, s'ouvre un havre spacieux et profond, fermé à tous les vents par deux longs promontoires, contre lesquels viennent se briser les vagues de la mer. Ce port, toujours libre de glaces en hiver, offrait un refuge aux navires pêcheurs bien longtemps avant (Hie Champlain l'eilt entendu désigner sous le nom de Port-aux -Anglais. Il paraît aujourd'hui presque aussi inhabité qu'à cette époque reculée; mais, quand on y descend , on ne tarde pas à s'apercevoir que le sol a été remué en plusieurs endroits par la main des hommes. Sur la pointe méridionale gisent les
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ruines d'une ville ibrlifiée, à moilié ense\elie sous le gazon, avec ses portes et ses murs renverses dans les fossés par les boulets et la mine. Quelques pans d'édifices aux vastes proportions, des casemates qui ont résisté à la poudre, étalent leurs ouvertures béantes au soleil et servent d'abri contre le vent et la pluie à quelques moutons et vaches qui paissent parmi ces décombres et dans le cimetière voisin, où dorment des légions de vaillants soldats. Quand on parcourt cette cité morte et déserte, dont le silence n'est troublé que par le tintement des clochettes des bestiaux et par le roulement mélancolique des vagues, on se croirait au milieu des ruines de Pompéi.
Du haut d'un monticule qui fut autrefois la citadelle, l'œil embrasse toute la rade, où dorment quelques barques de pécheurs sur une eau tranquille, tandis que au dehors la grande houle de l'Océan vient déferler et rejaillir en écume blanche sur la pointe de Rochefort, sur l'ile de l'Entrée et sur le promontoire opposé. Les hauteurs rocailleuses qui s'étagent aux alentours sont couvertes d'une végétation de sapins et d'épinettes rabougris d'un vert dur, dont les branches barbelées rendent un sifflement triste et monotone en se balançant aux vents tlu large. On croirait entendre les lamentations lointaines de quelque iiiNisible Jérémie. Çà et là, quelques huttes de [)è(;h(Mirs, dont les filets sèchent sur les galets et sur les courtines écroidées. Voilà tout ce qui reste de Louisbourg, surnommé le Duid^eicpic de r Ainérique.
La fondation de Louisbourg date du traité d'Ulrccht (1713). Ses premiers habitants furent les pécheurs I!)
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de Plaisance, que la Fiance fit transporter en cet endroit lorsqu'elle évacua l'île de Terre-Neuve, cédée à l'Angleterre en même temps que l'Acadie, par une clause du même traité. Jusqu'à ce moment, la France avait regardé d'un œil fort indifférent l'ile du Cap- Breton; mais, après qu'elle eut signé la paix d'Utrecht, elle comprit la faute impardonnable qu'elle avait commise en laissant l'Angleterre maîtresse de tout le littoral de l'Atlantique, depuis la Floride jusqu'à la baie d'Hudson. à la seule exception du Cap- Breton. Celte île attira alors toute son attention, et, pour montrer l'importance qu'elle y attachait, son nom fut changé en celui d'île Royale, et le petit établissement du Port-aux-Anglais s'appela Louisbourg, en l'honneur du roi de France. Des colons y furent attirés et favorisés. Les groupes acadiens de la Nouvelle-Ecosse furent même sur le point de venir s'y fixer, à l'exemple des habitants de Plaisance. Ils y étaient poussés par le double motif de rester sujets de la France et de profiter des avantages qu'elle leur promettait. Ils avaient même construit des embarcations pour se transporter avec leurs familles et leurs effets; mais les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse les avaient retenus malgré eux. contrairement aux clauses du traité d'Utrecht et aux ordres formels de la cour d'Angleterre. Un petit nombre seulement parvinrent à s'établir au Cap -Breton. Mais ce fut surtout sur Louisbourg que se concentra la sollicitude du gouvernement franijais. Il voulut en faire une stalion navale du [)remier ordre et son principal entrepôt entre le Canada et la France. A partir de l'année 1720, d'immenses sommes d'argent huent dépensées pour y
construire des fortifications, et si les trente millions qui, dit-on. y furent jetés, avaient été judicieusement employés, Louisbourg serait devenu une forteresse imprenable. Malheureusement la mauvaise administration du rèjiine de Louis XV se fit sentir là comme ailleurs. 11 suffit de dire que M. liigot y était commissaire-ordonnateur, et qu'il y faisait l'apprentissage des dilapidations qn'il deAail continuer sur une si vaste échelle au (Canada. Les matériaux employés pour la maçonnerie des remparts étaient si mauvais, qu'une partie des murailles croulaient d'elles-mêmes peu de temps après leur construction, et qu'il ialhit combler les vides avec des fascinesj
C'est dans cet état que se trouvaient les fortifications quand Louisbourg fut attaqué à l'improviste, en 1745, par une armée de plus de quatre mille miliciens de la Nouvelle-Angleterre, aux ordres du colonel Pcpperell, soutenue par une ilotte anglaise de dix vaisseaux. Cette expédition, conçue avec autant d'audace qu'exécutée avec bonheur, réalisa pleinement les espérances qui l'avaient fait naître; tout sembla concourir à son succès : les éléments, l'imprévoyance du gouvernement français, l'incapacilé du commandant', enfin les dissensions intestines.
An mois d'octobre précédent, la garnison s'était mise en révolte parce que le commissaire s'obstinait à refuser la solde due aux soldats pour les tra\au\ f[u'ils avaient faits aux fortifications. La sédition fui apaisée par une demi-mesuie de justice; mais le sourd mécontentement qui subsista parmi les troupes
' l)ucliiiini)iMi , \HTc (lu Irop l'ami'iix \'er;;i'r.
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paralysa la défense et fui une des causes de la perte de Louisbourg, qui entraîna celle du Cap -Breton. La ville capitula après quarante -neuf jours de siège et resta au pouvoir des Anglais jusqu'en i7§8, où elle fut restituée à la France par le traité d'Aix- la- Chapelle.
Au printemps de 1708. Louisbourg avait pour commandant un brave oflicier, dont le nom mérite d'être associé à ceux de Montcalni et de Lévis. \ la suite de l'événement qui mit fin à l'histoire de cette forteresse, M. de Drucour faisait un triste tableau des quatre années qu'il y avait passées. Il aurait voulu, écrivait-il à un de ses amis de Paris, les effacer de sa mémoire. I^e mauvais état de la place, l'impossibilité de l'améliorer, la question de la subsistance de la garnison et des habitants, menacés de famine une fois par mois, étaient des sujets de continuels embarras et d'anxiétés pour tous ceux qui étaient obligés d'y ])Ourvoir. La cour de \ersailles, effrayée des millions qu'avait coûtés Louisbourg cl du nombre de soldats qu'exigeait sa défense, avait renoncé à l'idée d'en compléter les fortifications, qui plus que jamais tombaient en ruines et avaient le grave désavantage d'être à proximité de hauteurs d'où ils pouvaient être battus en brèche, à l'est, du côté de la falaise qui domine l'Océan, et encore plus a l'ouest, du haut des monticules qui s'échelonnent vers l'horizon. L'accès de la rade était défendu par deux batteries dont les feux se croisaient : la grande batterie ou batterie royale, placée en face de l'ouverture unique du port, et la batterie de l'île de l'Entrée. Quatre mille habitants, la plupart pêcheurs, peu-
j)laiont la \illo. dont les rues assez larges, bordées de maisons en bois, avaient une ap|)arence simple, mais régulière. Il n'y avait guère de constructions en pierre que les édifices publics, l'arsenal, les casernes, l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu , le couvent de la Congrégation de Notre-Dame et Je château du gouverneur, le plus remarquable de tous, dominant le baslion du Roi, avec sa chapelle attenante, servant d'église paroissiale.
I)e[)uis la fin de l'hiver, la jiopulation de Louisbourg avait vécu dans rallcnte d'une crise inévitable.
Durant les intervalles où le soleil d'avril dissipait les brumes et les brouillards de neige, plusieurs vaisseaux étaient aperçus au loin sur la ligne de l'horizon, s'approchanl ou s'éloignant au gié des vents, et parfois venant cingler presque à portée de canon de la [)lace. L'escadrille anglaise, aux ordres de sir Charles Hardy, était déjà prête à intercepter les secours de France destinés à Québec et à l'aire le blocus de Louisbourg. Elle ne ])ut cependant empêcher quelques vaisseaux français d'y arriver.
Dans la persuasion où était le chevalier de Drucour fpie la place était incapable de soutejiir un siège, il ado[)ta un système de défense qui devait servir de modèle à Monlcalm devant Québec durant sa dernièi'c cam|)agtie : celui d'empêcher une descente.
De chaque coté de la haie, le rivage de la mer est bordé de pr('cipices et de rochers escarpés, contre les(piels grondent sans cesse les vagues, et qu'elles ioii\rrnl d nn \asl(' rideau d'écume aux heures de trnqiéles. La côte est cependant accessibl(> en plu
sieurs endroils à l'ouest do la ville, sur un parcours d'une lieue et demie, entre le cap Noir, voisin du bastion de la Princesse, et l'anse de la Cormorandière. M. de Drucour y fil élever des travaux de défense et placer du canon sur les trois points les plus faibles : à la Pointe -Blanche, à la Cormorandière et à la Pointe-Plate, à mi-distance entre ces deux endroits. A la Cormorandière, la côte s'affaisse et se termine par une plage de gravier : c'est le lieu le plus favorable à un débarquement. L'armée de Pepperell y avait abordé en ly^ij- Drucour y fit faire un large abatis. qui dissimulait huit pièces de canon. Les arbres, renversés la tête du côté de l'Océan et serrés les uns contre les autres, produisaient l'effet d'un champ de verdure percé ck et là de quelques touffes d'épinettes et de sapins. Les troupes pouvaient y attendre la descente de l'ennemi sans être vues.
La garnison de Louisbourg se composait de deux mille neuf cents hommes de troupes régulières, répartis entre les régiments de Bourgogne, d'Artois, de Cambis. et des volontaires étrangers, outre les citoyens de la place et quelques Indiens. Les murs de la ville et les batteries extérieures étaient armés de deux cent dix -neuf canons et de dix -sept mortiers. Cinq vaisseaux de ligne et six frégates, qui avaient réussi à échapper aux poursuites des flottes anglaises, étaient ancrés dans la rade et s'apprêtaient à prendre part au siège.
A l'aurore du i"' juin, toute la ville fut mise en émoi par la nouvelle de l'apparition de la flotte anglaise. Lne foule anxieuse, accourue aux remparts, avait les
veux fixés dans la même direction. La ligne de l'Océan était, en effet, toute blanche de voiles qui grandissaient d'heure en heure et augmentaient en nombre à mesure qu'elles approchaient.
La flotte, commandée par l'amiral BoscaAven, était partie de S[)ilhead le 19 février, sans attendre le général Amherst. retenu on Allemagne. Amherst était entré à Halifax au moment où l'amiral, lassé de l'attendre, appareillait pour l'expédition. 11 avait été rejoint dans l'intervalle par les contingents de milices fournis par les colonies anglaises. Le 28 mai au matin, cent cinquante-neuf a oiles, c'est-à-dire vingtdeux vaisseaux de ligne, dix-sept frégates, deux brûlots et cent dix-huit transports, portant douze mille hommes de déharquement. sortirent du havre d'Halifax et mirent le cap sur Louisbourg. Hs avaient été séparés durant le trajet par les vents contraires ; mais, le 3 juin, les derniers transports avaient rejoint le reste de la Hotte dans la baie de Gabarus.
Avant de quitter TLilifax, Amherst avait pris ses dispositions pour la descente : il avait divisé ses troupes en trois brigades, dont le commandement, désigné d'avance par Pilt lui-même, était confié aux brigadiers généraux Whitmore. Lawrence et Wolfe. Le plus jeune de ces officiers. ANolfe. qui n'avait que trente et un ans. avait attiré tout particulièremont l"all(Mili(in (In grand ministre. H avait connu sa belle condnile hirs de rinfrurtueuse expédition contre Uochefoit, et avait deviné eu lui un capitaine capable de relever la gloire des armes anglaises.
.Tames \\ olfe était né à ^^ eslerliani. dans le comté (l(> keiil. d'une famille orit^naiic de Liiuoiick. Il avait
montré dès l'enfanco un goût si prononcé pour la vie militaire, qu'à l'Age de treize ans et demi il s'était embarqué avec son père, le lieulenanl-colonel Edward Wolfe, pour l'expédition qui alla si inutilement se faire décimer devant Carthagène. Une maladie, due à son faible tempérament , le rendit à sa mère avant le départ de la flotte. 11 semble qu'une santé aussi délicate aurait dû le porter vers une carrière paisible ; mais sa jeune ambition avait été allumée par les récils de son père, qui avait conquis ses grades dans les armées de Marlborough et du prince Eugène ; il ne rêvait que la gloire militaire. Il avait seize ans lors de sa première campagne dans les Flandres. C'était alors un grand jeune homme mince, d'une constitution en apparence trop faible pour le métier de la guerre. Il était d'ailleurs franchement laid, avec des cheveux roux, un front et un menton fuyants, qui lui donnaient un profil semblable à un angle obtus, dont la pointe sei'ail au bout du nez. Son teint, ordinairement pale, mais diaphane.' s'animait facilement et prenait une teinte rose au feu de la conversation ou de l'action. Rien ne révélait en lui le militaiie, qu'une bouche ferme et des yeux d'où jaillissaient des éclairs à travers des prunelles d'un bleu d'azur. Avec tout cela il y avait, dans sa personne et ses manières, quelque chose de sympathique qui attirait vers lui.
Il est représenté dans ses derniers portraits en uniforme écarlate, serré à la taille, à la façon anglaise. Le col à revers laisse voir la dentelle de la chemise. Ses cheveux noués retombent entre ses épaules, et sa tête est coiffée d'un chapeau tricorne galoimé d'or.
Des guêtres aux pieds, l'épée à la ceinture, il porte un crêpe au bras, car il était à cette date en deuil de son père. C'est ainsi que le représente également la statue, exécutée peu de temps après sa mort, qui se voit à l'encoignure de la rue du Palais, à la liante ville de Québec.
Avec les talents et la passion qu'il avait pour son art, le jeune AA olfe ne pouvait manquer de monter rapidement en grade. 11 prit part à la victoire de Dettingen , et s'y distingua par sa bravoure et son sang-froid. Au lendemain, il fut créé adjudant, puis lieutenant, et capitaine la campagne suivante.
Du continent. \A olfe passa en Ecosse et a.ssista à la bataille de CuUoden. Certains liistoriens lui font jouer après la victoire un r(Me magnanime au détriment de son général. Le duc de Cundierland. traversant avec lui le cliamp de bataille, aperçut un Ilighlander qui. malgré de graves blessures, se tenait a[)pu\é sur un bras et les regardait passer avec un sourire de défi.
« Tuez-moi cet insolent vaurien, qui ose nous regarder avec tant de mépris, dit le duc à Wolfe.
— Ma commission est entre les mains de A olre Altesse, répondit le brave officier; mais je ne consentirai jamais à devenir un bourreau. »
A vingt -trois ans, il était déjà lieutenant-colonel. L'étude du latin, du français et des mathématiques, absorbait tontes ses heures de loisir. 11 eut vers ce temps un chagrin d'amour (pi'il chercha à oublier en se plongeant dans une suite de dissi|)ations (pii ne pouvaient durer, cai' elles n'ciaicnl pa-^ dans si»ii caiactère.
298 LES FRAXÇMS AU CAi\ADA
Stationné à Inveiness, qui était alors un liou infect, au milieu d'une population vaincue d'hier et encore frémissante du joug, toujours en lutte avec une santé déplorable, il sut se mettre au-dessus du découragement el gagner les bonnes grâces de tous, même des Ilighlanders. Il avait un fonds inépuisable de bonne humeur, ce que les Anglais appellent fjood spi'rlls. Avec cela, avait-il coutume de dire, un homme peut passer à travers tous les obstacles, il trouva cependant longs les cinq ans qu'il passa dans les montagnes d'Ecosse, car il appréhendait de se rouiller au milieu du vide intellectuel qui l'entourait.
A l'ouverture de la guerre de Sept ans, sa bonne étoile le conduisit devant Rochefort . où il fit éclater sa supériorité sur les commandants de l'expédition. Ce fut, comme on l'a vu. le commencement de sa fortune militaire.
Le capitaine Knox. qui vit A\ olfe pour la première fois à Halifax, disait qu'il y avait de l'Achille clans ce jeune brigadier.
Impétueux, irascible, se laissant aller parfois à des emportements occasionnés par sa nature souffreteuse, d'un esprit plutôt celtique que saxon, désintéressé , plus dévoué à sa patrie qu'à son ambition , modèle de piété filiale, ])rompt aux épanchemonts et à l'amitié qu'il savait garder; avec cela exact au devoir, ferme sur la discipline, soldat avant tout, et sachant par suite se faire aimer de l'officier et du soldat, tel était en résumé le caractère de AAolfe.
La traversée de l'Océan avait été pour lui. comme il l'avait prévu, un supplice. Après la prise de Louis-
bourg, il écrivait à sa mère qu'il aimerait beaucoup mieux faire un siège que passer quatre semaines en mer.
Une partie de la flotte avait devancé le vaisseau qui le portait. Enfin le 2 juin, vers midi, le voile de brume épaisse qui l'enveloppait se décbira et découvrit les falaises de l'île, hérissées d'arbres coniques et sombres, avec la forteresse de Louisbourg à leurs pieds, ceinte de murailles grises au-dessus desquelles lloltaienl les couleurs de France. Le soir même, Amherst et ^A olfe longèrent la côte pour en reconnaître les points accessibles, et fixèrent la descente an lendemain, à l'aube du jour; mais une succession de brumes et de gros vents la relarda jusqu'au 8.
La veille de ce jour, à la nuit fermée, l'amiral Durell alla examiner la mer au bord du rÎAage et s'assura que l'apjirocbe en était possible. A minuit, cliacime des trois brigades prit place dans les chaloupes et attendit l'ordre d'avancer. Celles de \A ithmore et LaAvrencc devaient faire de fausses attaques : la première à la Poinle-Blanche, la seconde à la Pointe-Plate. Un quatrième corps, composé du 28' de ligne, devait achever de trom]ier l'ennemi en passant devant la rade de Louisbourg et simulant une descente à une lieue plus haut, dans la baie de Laurembec. tandis (pie la brigade de ^^ olle tenterait le débarquement à la Cormorandière. (Ihacune de ces brigades était plus nombreuse que tonte la garnison (le Louisbourg. Celle de \N olfe, choisie parmi l'élite de l'armée, était composée du 78" régiment des Ilighlanders, qui ne conqitait pas moins de mille (pialre- \ingt-(piatre li(tmni«'s. d'un corps d'infanterie légère
de cinq cent cinqiianlo lioinnios. outre douze comj);i;/iiies de grenadiers el cinq de rangers.
l'iusieurs vaisseaux étaient déjà embossés, ix portée de canon, vis-à-vis des trois endroits menacés. Dès que les premières lueurs du jour eurent dessiné nettement les lignes de la côte, ils donnèrent le signal de l'attaque par une furieuse canonnade dirigée contre les postes français. Au même instant tous les équipages des chaloupes firent force de rames vers la terre. Du haut des falaises, les détachements français échelonnés de dislance en distance embrassaient du même coup d'œil tout ce mouvement. Le j)0ste de la Cormorandière n'était défendu que par un millier de troupes régulières aux ordres du lieutenantcolonel de Saint- Julhien , commandant du régiment d' \rtnis, et quelques Micmacs; les autres postes, d'un abord moins facile, étaient pour cela moins gardés. Quand ils virent s'avancer contre eux cette triple nuée d'embarcations chargées d'innombrables soldats, ils furent déconcertés. Malgré les difficultés que présentait la côte, elle était accessible sur une trop grande étendue pour qu'elle j)ùl être bien gardée par des forces si inférieures en nombre. Les troupes le comprirent et perdirent toute confiance.
L'avant-garde de AAolfe devança les deux autres brigades, et s'approcha pour mettre ])ied à terre sur la grève de l'anse de la Cormorandière; mais, dès qu'elle fut à portée du fusil, elle fut assaillie par des décharges de mousqueterie et de canons si bien nourries, que Wolfe, reconnaissant rinq)ossibilité d'une descente en cet endroit, agita en l'air son chapeau pour signifier aux premières embarcations de reculer.
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Mais les lieutenants Ilo[)kins et l)i()\\n, qui les cominandaienl, crurent que c'était au contraire un ordre d'avancer et poussèrent à toutes forces jusqu'à une pointe de rocher, à droite de l'anse, derrière laquelle ils trouvèrent un abri contre les projectiles. Cet escarpement, qui paraissait inaccessible, n'était pas gardé. Les braves officiers, suivis de quelques' soldats, s'y élancèrent, et, s'accrocliant aux broussailles, commencèrent à le gravir. Le vent avait fraîchi, et la mer s'y brisait avec violence. Quelques eriibarcations y furent crevées ou renversées, et quelques soldais noyés. Malgré cela, une partie de l'infanterie légère eut bientôt gravi la hauteur, où elle s'établit solidement derrière les taillis et les angles des rochers. Wolfe, apercevant le succès de cette audacieuse tentative, lanra toute sa brigade dans celte direction et fit prendre les devants à son canot, qui toucha un des premiers le rivage. Aidé d'une canne, qu'il tenait à la main, il sauta de récif en récif aux applaudissements de sa troupe, (pii le distinguait à sa taille haute et mince. Il escalada la falaise et rangea ses troupes, à mesure qu'elles arrivaient, en ordre de bataille, autant que le terrain le permettait. VAlcs ne rencontrèrent qu'un [)etit nombre de soldais et d'Indiens, qui liront le con|) de feu à travers les taillis et leur tuèrent ou blessèrent (pielc[ues hommes.
Le vont, cpù poussait la fumée du combat vers le rivage, avait dérobé ce mouvement aux Français. fv)rs(prils s'en apen.urent, V^olfe avait déjà ordonné aux premières compagnies de pousser de l'avant et de charger à la baïonnette.
^L de Saint .lulhien accourut av(>c une |)arli(> de
302 LES FRANÇAIS Ai CAAADA
ses troupes; mais déjà les Anglais étaient en nombre maîtres de la position. Les Français, qui n'étaient pas préparés à un combat à l'arme blanche, ne firent qu'une faible résistance et reculèrent jusqu'à leurs batteries. La nouvelle se répandit en ce moment parmi eux que la brigade de \\ hitmore avait opéré sa descente à la Pointe -Blanche et menaçait de leur couper la retraite. Cette brigade, au contraire, avait rétrogradé avec celle de Lawrence et pris terre sans beaucoup de résistance sur le côté opposé de l'anse aux Cormorans, où Amherst les suivit aACc le reste de ses troupes. Le détachement de M. de Saint- Julhien, assailli de droite et de gauche, fut obligé d'abandonner ses canons et de battre en retraite. Une partie regagna Louisbourg en suivant les bords de la mer. le reste en faisant un circuit à travers les bois. Les Anglais s'emparèrent successivement des batteries de la Pointe -Plate, de la Pointe -Blanche, et poursuivirent les fuyards jusqu'à l'entrée de la clairière ouverte autour de la place, où ils furent arrêtés par le feu des canons que le chevalier de Drucour fit tirer des remparts pour pro léger la rentrée de ses troupes.
Cent neuf hommes tués, noyés ou blessés, du côté des Anglais; cinquante tués et soixante-dix prisonniers, du côté des Français, voilà tout ce qu'avait coûté cette journée, qui décida du sort de Louisbourg.
« Triste et fatale journée pour l'Etat, » écrivait à Montréal un témoin de cet échec, l'ingénieur Fran- ((uet, qui, mieux que personne, connaissait les défauts de la forteresse et prévoyait sa chute inévitable.
Amherst choisit pour l'emplacement de son camp
LES FRANÇAIS AU Cl AMI», l 303
une rangée de hauteurs inégales entre lesquelles coule un ruisseau qui se décharge dans la mer, au fond d'une petite anse, à l'est de la Pointe- Plate. Cette anse, d'un abord facile, moins éloignée de Louisbourg que la Cormorandière, était tout indiquée comme le point de communication entre la Hotte et l'armée. Le débarquement des tentes, des munitions et du matériel de siège, y fut commencé le jour même.
Durant la nuit, la rade de ].,ouisbourg fut illuminée par des jets de tlamme, qui s'étendaient tout le long du rivage, depuis la ville jusqu'au delà de la grande batterie. M. de Drucour avait résolu d'aban- <lonner cette position et faisait incendier tous les édilices qui l'entouraient : maisons de pêcheurs et autres constructions qui auraient pu servir d'abri aux ennemis. Les jours qui suivirent, le débarquement fut retardé par la fréquence des bourrasques et des brumes, qui rendaient l'atterrissement presc[ue impossible. Un grand nombre d'embarcations furent crevées ou démolies dans le cours des opérations.
Ce ne fut que le i8 que les grosses pièces d'artillerie purent être amenées. Dans l'intervalle, l'installation du camp sur une ligne irrégulière de deuv milles de longueur se lit avec activité. Le terrain débarrassé des arbres fut nettoyé, et un réseau de ( lieinins tracé du rivage aux tentes. A un demi-mille (Il ,ivant du cànqi, trois redoutes le protégeaient roiilre les sorties des assiégés; à quel([ue dislance de l'aile gauche, formée de l'infanterie h'gère, deux hlockliaus, solidement assis sur des émincnces. tl'où l'd'il (litniinc au loin les ondulations du terrain.
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étaient gardés par clés piquets de soldats qui pouvaient signaler d'avance l'approche des partis de Canadiens et de sauvages qu'on savait venir de l'intérieur de l'ile ; enfin une dernière redoute construite à la Cormorandière garantissait les derrières du camp contre une surprise du rivage.
La destruction de la grande batterie, rendue nécessaire depuis la descente des Anglais, avait amené l'abandon des autres postes extérieurs, à l'excejîtion de l'ile de l'Entrée. Drucour s'était vu forcé, par la faiblesse de sa garnison, de concentrer sa défense dans l'intérieur des murs. Les Anglais se trouvaient ainsi maîtres de la campagne. \Aolfe, que sa bouillante ardeur recommandait pour les coups hardis, s'avança à l'ouest de la ville avec douze cents hommes, rangea les coteaux qui s'arrondissent autour de la rade et vint s'emparer du promontoire qui, au nordest, resserre l'entrée de celte rade'. Les Français avaient construit, sur un escarpement qui domine les environs, une batterie qu'ils venaient d'abandonner après lavoir enclouée. Wolfe la rétablit et en monta d'autres le long du rivage, pour canonner l'ile de l'Entrée et les vaisseaux français. La flotte anglaise, qui l'appuyait du coté de la mer, lui fournissait par la baie de Laurembec tous les approvisionnements de bouche et de guerre dont il avait besoin ; du côté de terre, une chaîne de postes fortifiés par des redoutes maintenait ses communications avec l'armée.
Dans la nuit du i8, il démasqua ses batteries et
' Ce pnimoiitoire . siii' lec|ucl s'olc\';ut un phare, était appelé la tour de la Lautciue.
L /•; ,s l'H . 1 A ç A /s Al' CANADA 1305
oiivrit un feu formidable conlre la Hotte française, qui y répondit avec une égale vigueur. Cette canonnade, dont le bruit fit trembler les écbos de la rade toute la nuit et tout le jour suivant, produisit cependant peud'elTet, soit d'un cùlé, soit de Taulre. \ l'ouest do la ville, le canon des remparts n'avait cessé d'inquiéter les mouvements des ennemis, qui à cette date n'avaient pas encore ouvert la trancbée. Ils s'étaient occupés à perfectionner leurs travaux de défense et à ouvrir des cbcmins pour les pièces de siège, ce qui n'était pas très facile dans ce terrain rocailleux, coupé de marécages et exposé en partie au feu tie la place. Une sortie, forte de trois cents bommes, avait été dirigée en })leiii jour sur une des redoutes en construction et avait soutenu un vif engagement contre des forces supérieures, devant lesquelles elle avail dû se retirer.
Le gouverneur de Louisbourg fondait tles espérances sur la lenteur qu'il croyait remarquer dans les opérations du siège ; il se flattait que les secours (pi'il avait demandés au marquis de Vaudreuil arriveraient à temps. M. de lîrtisliéheit était, en effet, débanpié au Port- Toulouse, à l'evtrémité méridionale d(> l'île, et s'avançait avec un corps considérable de Canadiens, d'Xcadiens et de sauvages. Mais cet officier montrait en ce n)oment une incapacité, agissait avec une len- Icnr (|ui ressemblaient à de la haliison r| ne justiliairiil i|U(' trop rr>pinion de ^^)nl('alm, (pii. comme nu la VII. aurait piéfi'n' pour cette expéditimi un commandant d une autii* liiMupe.
Si Hctisliéberl a\ait eu l'actiNilé (ju'on atlentlail de lui, il auiait eu le temps d'arriver à Louis|30urg avant
3UG J.E:^ l-IiASÇAlS Ai CAAADA
la descente des Anglais, après avoir grossi sa troupe sur son chemin d'une foule d'Acadiens qui ne demandaient qu'à combattre, el qui, au dire de l'abbé Maillard, auraient porté son détachement à quinze cents hommes. Français et sauvages. Ce missionnaire, qui était alors sur l'île du Cap- Breton, fait retomber en grande partie sur ^I. de Boishébert la responsabilité de la chute de Louisbourg; car, si le chevalier de Drucour avait eu à sa disposition quinze cents hommes de plus, il aurait pu peut-être empêcher le débarquement du 8 juin.
Dans une lettre écrite à Québec, trois semaines après la capitulation, l'abbé Maillard a raconté les mouvements de l'expédition dont il avait été témoin et tracé un portrait peu flatteur de son chef.
u Voici ce que c'est que M. de Boishébert. écritil : jeune homme de vingt-neuf à trente ans; fils imique d'une dame qui faisait dans tout le Canada la pluie et le beau temps sous le généralat de M. de Beauharnois; protégé et favorisé plus que personne, dès ses plus tendres années, pour aller commander dans des postes où il avait plus à s'enrichir par le commerce qu'à s'illustrer par des faits militaires; toujours et constamment favori de la fortune, jusqu'aux temps présents; par conséquent richissime, et qui, par rapport à cet état heureux où il se trouve, passe pour Achille sans du tout l'être; d'un génie si mince, qu'à peine lui en connaît-on; uniquement appliqué à ce qui se nomme affaire de commerce et de trafic en tout genre; dépensant considérablement au roi, sans avoir encore réellement rien l'ail pour son service. »>
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Cinq jours après l'ouverlurc du siège, le chevalier de Drucoiir avait envoyé un exprès à l'abbé Maillard, avec une lettre dans laquelle il le conjurait de presser la marclic de M. de Jioishébert, ajoutant qu'à son entrée à Louisbourg il recevrait la croix de Saint- Louis, que le roi avait envoyée par les derniers vaisseaux pour l'en décorer.
(( Quand je lui eus fait lecture de celte lettre, continue l'ablK' Maillard, j'ajoutai en présence de tous ses officiers :
(( — Monsieur, vous voyez quelle confiance a en vous monsieur notre gouverneur ; votre faible détachement se trouve ici tout à ronp accru du triple ; tous les sauvages qui vous attendent depuis longtemps vous suivent, et tous les jeimes gens, jusques aux pères de famille du l'ort -Toulouse, etc.. vous suivent aussi. Nous avons eu l'idée que vous ne voudrez pas autrement avoir la croix qui vous attend à Louishourg, que comme David eut Michol '. »
(( La réponse qu'il me fit n'est pas digne de vous être écrite. ))
lîoishéhcrt ne chercha que des prétextes pour temporiser et licencier son camp. 11 en trouva im dans le manque de provisions, (pioicpi'il en eut suffisamment et f|ue Drucour lui eût dépêché deux goélettes chargées de vivres et de luunilions dans la haie de Miré, d'où le commandant lui a\ail écril. Le gouverneur lui envoyait en même temps la croix de Saint fiOiiis, avec une lettre prc^ssanle dans la(|iielle il lui annoïKail une sortie du nionienl (pi il apcrccN i.iil
' l.<'lliv (k- l'al.l..' .Vhiill.ir.l.
certains signaux convenus en arrière du camp anglais. Boishébert n'en fit rien, malgré les murmures de ses soldats, des Acadiens surtout, dont le sort dépendait de Louisbourg, et des sauvages mêmes.
« — INous vivrons des bestiaux que nous saurons bien trouver et qui t'ont écbappé, lui dirent les Micmacs. Munis-nous de fusils, de plomb et de poudre, et laisse- nous faire la petite guerre. »
« Boisliébert leur tint alors de si tristes propos, qu'ils concertèrent entre eux de revenir à la mission, qui n'est qu'à buit lieues de là, mais auparavant d'envoyer ceux d'entre eux qui étaient armés à la découverte du côté de Gabarus. de Laurembec et dans le grand chemin de Miré. »
Les deux premières bandes trouvèrent les Anglais si bien gardés, qu'elles ne purent faire coup; mais celle qui avait pris le chemin de Miré à Louisbourg, au nombre de trente-deux hommes, auxquels s'étaient adjoints vingt-cinq Acadiens, surprit un détachement de six cents Anglais marchant à la découverte. Elle s'était rangée de chaque rolé d'un impénétrable taillis, les avait attendus au passage et mis en fuite en faisant sur eux vme décharge qui leur avait tué cinq hommes et blessé plusieurs autres. Les Anglais, qui appréhendaient les sauvages plus que la foudre, raconte l'abbé Maillard, s'étaient crus traqués par une armée de ces barbares et avaient été pris d'une panique irrépressible. Les Micmacs et les Acadiens s'étaient alors mis à leur poursuite et avaient fait trois prisonniers, dont un sergent, de qui ils tirèrent tous les renseignements qu'ils vouhu-ent. Ce coup de main, rendu inutile par la lâcheté de Boishébert, servit du moins à démon-
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trer ce qu'il aurait pu faire s'il avait voulu profiter du courage et de la bonne volonté de ses troupes.
Le jour même que Drucour avait expédié un message à l'abbé Maillard, il avait dépêché au marquis de Vaudreuil la frégate rÉcho, qui avait réussi à sortir du port à la faveur d'une brume épaisse, sans toutefois échapper à la vigilance des vigies anglaises. Deux des meilleurs voiliers de l'amiral BoscaAven, le Scarborough et la Jiinon . lui donnèrent la chasse, l'atteignirent et vinrent triomphalement passer devant Louibourg avec leur prise, pavoisée des couleurs britanniques.
Andierst s'était enfin décidé à ouvrir la tranchée : il lui avait fallu plus de temps pour s'y mettre que n'en avait pris Montcalm pour débarquer devant le fort George, l'assiéger et le ju'cndre. Dans la journée du 17, on l'avait vu parcourir à cheval, en compagnie de l'ingénieur en chef, le colonel Bastide, et de deux autres officiers, les environs de la ville pour déterminer l'emplacement d'une première parallèle. Le havre de l^ouisbourg s'étend à une assez grande distance à l'ouest du site où était la ville; il forme à son extrémité, par le prolongement d'une langue de sable, une; espèce de lac appelé Barachois. Tout auprès s'élève un monticule connu sous le nom de la Ilauteur-\ erte, que les Anglais traduisent par celui de Grceii llUl. Cette colline, distante d'environ un kilomètre des renq)arts, fui choisie comme |)oinl d'ap[)ui pour tracer une |)arallèlc dans la plaine marécageuse, couverte de mousse, de nénuphais et de joncs, qui se prolongea l'est et au sud. Un é|)aiilement construit de fascines, de irabions et de terre.
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haut de neuf pieds, large de soixante, sur une longueur de quinze cents pieds, fut cMevé afin de proléger les travailleurs.
Durant le cours de ces ouvrages, faits en grande partie pendant la nuit et les heures de brume, \A olfe, toujours de l'autre côté de la rade, avait augmenté ses batteries de grosses pièces et recommencé contre l'ile de l'Entrée et la flotte un feu destructeur qui dura nuit et jour, jusqu'à ce que la batterie de l'ile fût réduite au silence. Toutes les pièces avaient été démontées, les parapets démolis; les nuirailles ne présentaient ])lus qu'un amas de ruines. La flotte, gravement endommagée, avait été forcée de lever l'ancre et de se rapprochei- de la ville, malgré les protestations et le murmure général de la ^--arnison, qui déjà avait accusé de pusillanimité le commandant Desgouttes et ses principaux officiers, parce qu'après la descente des Anglais ils avaient manifesté l'intention de reprendre la mer pour éviter la destruction de leurs vaisseaux. La rade de Louisbourg se trouvait désormais ouverte à la flotte anglaise. Il ne restait plus qu'une dernière ressource pour l'arrêter : c'était de couler des vaisseaux dans l'étroite passe qui relie le bassin à l'Océan. Drucour profita de quelques heures de brume pour y faire amener quatre frégates : l'Apollon, la Fidèle, la Chèvre et la Biche. qu'il fit couler bas au milieu du chenal, après avoir lié ensemhle leurs nuits coupés à Heur d'eau. Le lendemain , il y fit également couler la Diane et le navire la Ville de Sainl-Malo, ce qui réduisit la flotte française enfermée dans la rade à cinq vaisseaux de ligne et ime frégate.
L'intrépide commandant de ['Arcthasc, ^auquelin, était venu s'embosser depuis plusieurs jours près du Barachois, d'où il entretenait un feu meurtrier sur les assiégeants. Il leur tuait beaucoup de monde en croisant ses feux avec ceux de la place, et détruisait cliaque jour une grande partie des travaux qu'ils avaient faits pendant la luiit.
Drucour essa}'a de tirer parti de la forte position occupée par Y Arcthasc en faisant une sortie dans la matinée du i" juillet. Tl s'avança le long du lîarachois et soutint un cond)al acbarné avec l'infanterie légère, accourue en nombre supérieur sous les ordres de Wolfe. qui finit par le ramener sous les murs de la ville. Wolfe, dont le coup d'o'il militaire était rarement en défaut, comprit tout l'avantage qu'il pouvait tirer du moment de confusion qui s'ensuivit et de l'ardeur qu'il venait de communiquer à ses troupes. Il revint en bâte sur ses pas, tourna la pointe du Baracliois et s'empara, à son extrémité nord, d'une éminence cpii commande la rade et la ville. K\\ quelques jours il y construisit une redoute et une batterie (jul forcèrent 1' \r(''(lnisc à abandonner sa position et lancèrent sur la ville et les vaisseaux un feu plongeant f[ui donna une supériorité définitive aux assiégeants. Ils allaient en prendre une bien plus grande les jours suivants, en démasquant au sud-est de la ville <le nouvelles batteries de canons et de mortiers, dont Wolfe avait surveillé l'érection, qui battirent en brècbe les deux bastions du sud, ceux de la Heine et de la Princesse, cl jetèrent une pluie de bombes dans l'intérieur des murs. Le courage des assiégés n'était cependant |)as encore ébraidé ; il était
soutenu par l'héroïsme du gouverneur et de sa femme, non moins brave que son mari. M""" de Drucour, digne émule de M"" de Yerchères, donnait l'exemple de l'intrépidité à la garnison en paraissant chaque jour sur les remparts et tirant de sa propre main plusieurs coups de canon.
Durant la nuit du 9 juillet, un détachement d'un millier de soldats sortit de Louisbourg par les portes de l'est et du sud. et, favorisé par l'obscurité augmentée de brouillards, longea la falaise entre le cap Xoir et la Pointe -Blanche, s'approcha, sans être aperçu, de la redoute érigée près des batteries ennemies, et surprit les sentinelles. La redoute fut sur le point d'être emportée. Lord Dundonald. qui y commandait, fut tué avec plusieurs des siens; un plus grand nombre furent blessés et quelques-uns iaits prisonniers, entre autres le capitaine Bontein, du corps des ingénieurs, et le lieutenant Tew. Les Anglais, avertis par le bruit du combat, amenèrent des forces écrasantes qui obligèrent les Français à la retraite. Ils la firent en bon ordre , emmenant leurs blessés et leurs prisonniers. Ils avalent perdu une vingtaine d'honunes, parmi lesquels un brave officier, le capitaine Chauvelin, sans compter plusieurs blessés et cinq prisonniers.
Dans la nuit du 11 juillet, une grande lumière, reconnue pour un signal, illumina la forêt qui bordait l'horizon du côté de la route de Miré. C'était, en effet, Boishébert qui annonçait son approche. Honteux du succès obtenu jiar une cinquantaine d' Aradiens et de sauvages, il avait rougi de son inaction et s'était porté en avant avec deux ou trois cents
hommes. Cette tentative, qui au mois précédent aurait peut-être pu sauver Louisbourg, était dérisoire en ce moment ; car les assiégés étaient enfermés dans les murs de la ville , dont les brèches béantes allaient bientôt être prêtes poiu' l'assaut. Les Anglais, f[ui avaient aperçu le signal de Boishébert, se portèrent à sa rencontre avec des forces supérieures, et dispersèrent sa lrou])e après une légère escarmouche.
L'abandon (hi lîarachois avait réduit à l'inaction, ou du moins à peu d'utilité pour la place. V Arc I hase, comme le reste de la Hotte, dont la perte était certaine depuis que le sort de Louisbourg était fixé. La plupart des olliciers et des matelots débarqués à terre se battaient vaillamment à côté de la garnison, dans \i\ seule es[)érance de retarder de quelques jours la capitulation. Aauquclin. incapable de rester inaclil', proposa au commandant Desgouttes un coujj d'audace dont le succès pouvait sauver VArélhuse. Durant la nuit du i5, il déjjloya ses voiles par une brume intense, se lança à travers la barre de chaînes et de mâtures qui fermait l'entrée du port, la franchit heureusement et prit la route de France. Il n'avait ce[)cndaiit pu échapper à l'œil perçant des vigies anglaises. Sir Charles Hardy mit à sa poursuite plusieurs de ses vaisseaux; mais l'audacieux Vauquclin, aussi habile [lilote que vaillant soldat, couvrit de toile sa Une voilièrc et devança ses ennemis. On apprit plus tard qu'il était rentré sain et sauf dans le port de Brest.
r^cs Anglais, désormais sûrs de la chule |)roihaiiie de Louisbourg, poussaient leurs travaux avec ime aideui' cxlrrme. Cha(|ii(' j'>ur élail nianpié {)ai' un
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nouveau progrès, malgré la pluie de projectiles que jetaient les F'rançais dans leurs tranchées. Quelquesunes de leurs batteries n'étaient plus qu'à cinq cents verges de la porte de l'ouest. A cette courte distance, le service des pièces devenait très difficile, à cause de la multitude de francs-tireiu's que Drucour entretenait en avant des glacis, et qui, cachés dans les plis du terrain ou dans des trous pratiqués en terre, visaient sans cesse et souvent abattaient les canonniers sur leurs pièces. ^^ olfe résolut de les déloger, et le i6, à la tombée de la luiit . il s'élança dans la plaine ouveile avec un fort détachcruent et les rejeta dans les fossés. Il courut de là s'emparer du coteau nommé la Hauteur- dc-la- Potence, qui n'était qu'à trois cents verges du bastion du Dauphin. Favorisé par la nuit qui s'avançait et par l'abri naturel qu'oflVait le coteau, il commença à s'y retrancher et s'y maintint malgré la grêle de fer et de plomb lancée des remparts. Toute une nuée de sapeurs l'avaient suivi et eurent bientôt ouvert une deuxième parallèle aux clartés intermittentes du canon et de la mousqueterie. Au jour, ils étaient à couvert et assistés de nouvelles escouades de travailleurs, qui terminèrent en quelques jours une tranchée de six cents verges de longueur avec ses boyaux de communication. Les pièces de gros calibre dont elle fut armée commencèrent à tonner contre les fortifications avec un effet effroyable, abattant des pans entiers de murailles et ruinant les batteries. Au reste, ces fortifications étaient tellement mauvaises, que la seule commotion produite par le canon de leurs batteries les faisait crouler. Les Anglais eux-mêmes s'en étaient aperçus dès
LES FllAXÇAIS Ai' CAMADA 315
les premiers jours du siège. Leur l'eu devenait de jour en jour plus chaud sur toute la ligne de leurs batteries, tandis que celui des Français, dont la plupart des canons étaient démontés, se faisait plus rare.
Le 21. une troisième parallèle fut commencée à l'exlrémité est de la seconde et poussée obliquement vers la rade jusqu'à deux cents verges des remparts. Un des bovaux de l'extrcme gauche arrivait même à cent verges de la porte de l'ouest, d'où les Français entendaient distinctement le bruit des pics et des pioches durant les intervalles des détonations.
On était à la fm de cette journée, une des plus rudes du siège. Le soleil venait de se conclier derrière les cimes vertes de l'ilc. Assiégés comme assiégeants, accablés de fatigue, laissaient tomlier leurs instruments de travail et dérougir leurs pièces pour respirer la brise fraîche qui montait de la mer, lorsque tout à coup une détonation épouvantable fit lrend)ler la forteresse et fout le rivage; un immense jet de (lanmies monta du milieu des vaisseaux fran- <;ais ancrés dans le port : c'était le Célbbiw sur lequel venait de tomber une des dernières boml)es qui avait mis le Icu à la soute aux poudres. L'explosion avait fait Voler en éclats ses (ou\res mortes et jeté une si grande c[uanlité de débiis enllammés sur YEnIrcprC' iimil et le ( lapriciciu: , mouillés auprès, ([n'en un instant leurs cordages et leurs voiles furent en feu du liant en bas de leurs mâtures, et que. malgré les f'Il'orls inouïs du |)<'til uouibrc d'hommes restés à bord, il fut inq)ossible tic l'éteindre, d'autant plus que les Anglais ouvrirent un l'en à boulets ronges sur les trois vaisseaux poiu- entretenir l'incendie. Pendant
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la nuit entière, le triple brasier répandit ses sinistres lueurs sur toute la rade, et ce fut à grand'peine que les marins purent sauver les deux seuls vaisseaux restés intacts dans le port, le Prudent et le Bienfaisant ; car les canons chargés des navires en feu lançaient des boulets de tous côtés, à mesure que l'incendie les atteignait. Le vent, qui soufflait de l'est, activé par ce vaste foyer de flammes, les fit dériver jusquau Barachois. où leurs carcasses brûlaient encore au lever du soleil. Du haut des remparts, les citoyens de Louisbourg avaient suivi d'un œil consterné les progrès de ce désastre, qui leur présageait la ruine finale.
La garnison continua cependant de faire vaillamment son devoir, encouragée par Drucour et ses officiers, qui avaient à cœur de prolonger le siège jusqu'à la dernière extrémité, afin de sauver, sinon Louisbourg . du moins le Canada pour cette année ; car, le mois de juillet passé . la saison serait trop avancée pour que la flotte anglaise risquât une attaque contre Québec.
Du côté du cap Noir, les tirailleurs français tenaient encore la campagne; mais, à l'ouest, les Anglais avaient fini par se frayer une voie jusqu'au pied des glacis , d'oii ils faisaient le coup de feu sur tout ce qui paraissait dans le chemin couvert.
Une autre catastrophe suivit de près celle de la flotte. Le matin du 22, pendant que les coques des trois vaisseaux achevaient de se consumer, une bombe tomba sur le toit du château du gouverneur, qui avec le bastion formait la ciladelle. La bombe pénétra jusque tlans l'étage inférieur, où elle éclala dans la chandjrée des soldats, et mit le feu dans tous les
].KS Fn.[i\{:MS A(' CAXADA 317
ap}3artements voisins. En quelques minutes, le centre (le l'édifice et la chapelle qui le terminait au nordouest furent en Hammes. Les Anglais, en apercevant le feu et la fumée au-dessus du toit, firent pleuvoir dans cette direction une quantité prodigieuse de projectiles. Malgré cela, les citoyens, aussi bien que les soldats et les marins, se jetèrent au milieu du danger et parvinrent, à force de travail, à sauver l'aile du château occupée par le gouverneur et sa famille.
De chaque coté du bastion du Roi régnait une rangée de casemates attenant à la muraille qui reliait le bastion à la courtine : celles de droite servaient aux officiers blessés; celles de gauche aux femmes et aux enfants, qui y étaient entassés les uns sur les autres, faute de plus amples refuges. Devant les ouvertures étaient empilées une quantité de grosses pièces de bois destinées à les protéger contre les éclats d'obus. Au plus fort de l'incendie, le feu, poussé par un vent violent, faillit prendre à ces monceaux de combustibles, et la fumée s'engouffra dans les casemates, menaçant de sulToquer la multitude qui s'v trouvait enfermée. Les femmes et les enfants, affolés et poussant des cris, se précipitèrent au dehors en courant de côté et d'autre pour chercher un abri contre l'ouragan de fer qui lomhait dn ciel.
Les désastres se succédèrent désormais sans interru|)lion. Il n'en [)ouvail être aulremenl : un millier de boidels. de l)oml)es. de grenades, de iirojectiles de tontes soites. plenvaient charpie jour sur la vill(\ sans (•onq)ler les liisécs (pii nieltaient le jen. (pion n'arrivait |)as à éteiiidie : c'était l'image (l(> l'enfer. Les citoyens, sans autre abri que leurs caves, vivaient
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dans des transes continuelles. Les marins, presque tous à terre depuis la destruction de la flotte, avaient d'abord logé sous des lentes ou des appentis improvisés ; mais les alertes y étaient devenues trop fréquentes pour qu'il fût possible d'y fermer l'œil. On se gabionnait comme on pouvait le long des murailles ou des parapets, contre lesquels on appuyait, en guise de toiture, des pièces de charpente reliées ensemble. En face du bastion de la Princesse avaient été construites, au temps de l'occupation anglaise, de vastes casernes en bois occupées pendant le siège par la garnison. C'était, au dire d'un des assiégés, un véritable château de cartes, aussi inflammable qu'un paquet d'allumettes. Le séjour en élait devenu tellement dangereux, que le gouverneur l'avait fait évacuer. Les soldats en étaient réduits, comme les marins, à se créer des abris dans tous les recoins. Dans la nuit qui suivit l'incendie du château, un obus chargé de matière combustible éclata en plein milieu des casernes et en fit en moins d'une heure un immense bûcher, sur lequel les Anglais concentrèrent leur canonnade. Les débris enflammés volaient de toutes parts et exposaient la ville à une conflagration générale. Citoyens et soldats étaient sur pied et couraient partout où se montrait le péril. Pour achever celle scène d'horreur et de confusion, au plus fort du danger, pendant que l'orage de projectiles grêlait autour de l'édifice croulant, les régiments anglais, qu'on apercevait aux lueurs sinistres qui se projetaient sur la campagne, se rangèrent en bataille en face des glacis comme pour monter à l'assaul.
De tous les assiégés, les plus à plaindre élaienl les
LES FUAXÇAIS AL C AXAI) A :ilH
malades cl los blesses, dont le nombre s'élevait au tiers de la garnison. Vers le commencement du siège, le chevalier de Drucour avait demandé au général anglais d'épargner l'hôpital et les maisons adjacentes, où il y avait déjà des malades. Amherst répondit en otTrant pour ambulance l'ile de l'Entrée ou la cote voisine, mais que pour l'iK'ipital il ne garantissait rien. Soif que ses ordres ne fussent pas exécutés, soit qu'il n'en donnât point, l'hôpital ne fut pas plus à l'abri que le reste de la ville. A toute heure du jour et de la nuit, les pauvres malades, étendus partout sur des matelas et incapables de bouger, entendaient des cris d'alarme et demandaient en vain du secours. Les chirurgiens, au milieu de leurs opérations, tressaillaient aux cris de : « Gare à la bombe ! » et s'éloignaient de leurs patients, dont souvent un éclat de fer venait terminer les souffrances. Le chirurgien des volontaires étrangers hit tué au milieu d'une opération. et deux religieux de la (-harité qui l'assistaient blessés dangereusement.
Le 3G, entre minuit el i heure, pendant qu'une brume impénétrable couvrait le port, une flottille de berges montées par six cents soldats et marins anglais glissa dans un profond silence le long de l'île de l'Entrée, et passa à portée de voix de la ville sans être aperçue. Afin de détourner l'attention de ce côté, Andierst faisait tirer ses batteries à toutes volées et marcher .ses troupes armées d'échelles comme pour l'assaut. Le gouverneur était accouru au ])astion du l\oi . el le coinmandant des troupes. M. de La Iloulii're, an basliou du Dauphin. La garnison tout fMliéi(.' bordait h's rcMMp.irls. n \niis lirions ;'i inilrailli'
o-iU l.hS tHA.\(.\lS AU (:A.\A1)A
du peu de pièces que nous avions, » dit M, de Drucour. Pendant ce temps-là. la flottille, divisée en deux escouades, s'approchait des deux vaisseaux le Prudent et le Bienfaisant, dont les fanaux trahissaient la présence, tandis qu'autour d'eux tout était brouillard et ténèbres. Les berges arrivèrent jusque sous les flancs des vaisseaux sans être aperçues ; ce ne fut qu'à l'instant où elles accostèrent que les sentinelles jetèrent le cri d'alarme, auquel les Anglais répondirent par de formidables hourras en montant à l'abordage. Les équipages, dont la plus grande partie était à terre, n'eurent pas le temps de se reconnaître et ne flrent qu'une faible résistance. Au bruit du combat, les batteries du rivage et celle de la pointe de Rochefort firent feu, au risque de tuer quelques-uns des leurs. Puis tout rentra dans le silence au milieu du port. Lue heure après, une grande lueur perça le voile de bi'ume qui l'enveloppait : le Prudent se. trouvant échoué à marée basse, les Anglais y avaient mis le feu, et ils louaient le Bienfaisant hors de la portée du canon et l'ancraient sous la protection de leurs batteries au nord -est de la rade.
Ce dernier désastre hâta le dénouement. La situalion de la ville était lamentable: il n'v avait pas une maison qui n'eut re( u quelques projectiles. Le tiers de la garnison, comme on vient de le voir, était aux ambulances; on ne rencontrait pas un habitant qui ne fût on deuil de quelques parents ou amis. Les officiers, les soldats, accablés sous un trav9il de jour et de nuit, n'avaient [)as un réduit sûr pour prendre une heure de repos; et pourtant ils montraient encore
de l'ardeur. Toute la ligne des remparts du côté de terre n'était plus qu'un monceau de ruines, si bien qu'après la capitulation la foule circulait par les brèches tout autant que par les portes. Les pièces d'artillerie démontées gisaient parmi les décombres, à côté de leurs affûts ; il ne restait plus que quatre canons en état de servir, et leurs coups intermittents ressemblaient moins à une défense qu'au glas funèbre de la cité expirante. Les ennemis, de leur côté, étaient parvenus jusqu'au pied des glacis; sur les hauteurs de la gauche, leur feu enfdait le chemin couvert, tandis que de celles de la droite leurs batteries balayaient toute la ligne des fortifications de l'ouest à l'est. Le matin du 26, la dernière pièce avait été réduite au silence.
La veille, le chevalier de Drucour, accompagné de l'ingénieur Franquet et des officiers supérieurs, passa une partie de la journée à faire le tour du chemin couvert pour se rendre un compte exact de l'état des fortifications. De bonne heure, le lendemain, un conseil fut convoqué, auquel assistèrent les commandants de terre et de mer, La Iloulière et Desgoutles. Franquet, dont le point d'honneur était engagé parce qu'il avait surveillé les derniers travaux faits à la forteresse, fut le seul à soutenir que le siège pouvait être prolongé. Il s'ensuivit une longue et vive altercation ; mais on finit par s'accorder à demander imanimement la capitulation.
A- 10 heures du matin, le drapeau blanc fut arboré devant le bastion du Dauphin, et un officier de l'armée régulière, M. Loppinot, fut envoyé au camp anglais, avec une leltie tians laquelle M. de Drucour oITrait de se rendre aux mêmes conditions ipie celles
accordées aux Anglais à la prise de Mahon. Amherst et BoscaAven tenaient conseil en ce moment même, et venaient de décider de forcer l'entrée du port et de bombarder la ville par mer et par terre. Le général répondit avec une dureté indigne de la belle défense des Français. Il exigea que la garnison se rendît prisonnière de guerre, ajoutant que si dans ujie beure il n'avait pas de réponse, il ferait donner l'assaut.
La lecture de cette lettre souleva un mouvement d'indignation dans le conseil. Le gouverneur cbargea le lieutenant-colonel des volontaires étrangers, M. d'Antbonay, d'aller demander de meilleurs termes ; mais Amberst ne voulut pas le recevoir.
(( Eh bien ! répondit fièrement Drucour, nous subirons l'assaut. » Et il envoya M. Loppinot porter au camp anglais la note qui contenait ce défi. Cet officier venait de sortir, lorsque arriva au château le commissaire -ordonnateur, M. Prévost, avec une requête des citoyens suppliant en grâce le gouverneur d'accepter la capitulation. Cette requête représentait en substance que le conseil ne se composait que d'hommes de guerre obligés par état d'affronter tous les périls les plus extrêmes et n'envisageant que la gloire de la France et l'honneur de ses armes, mais qu'il y avait dans Louisbourg quatre mille citoyens non moins utiles au pays que ses soldats, et qui avaient droit d'être écoutés. La garnison s'était vaillamment défendue et avait fait tout ce qu'exigeait l'honneur militaire; mais il était évident qu'elle ne pourrait repousser un assaut. Que deviendraient alors les quatre mille citoyens et les douze cents malades enfermés dans les hôpitaux? Ils seraient livrés à la
rage d'un vainqueur irrité et avide de pillage, qui les massacrerait peut-être jusqu'au dernier, pour venger le malheur arrivé à la prise de William -Henry. L'humanité, autant que l'intérêt bien entendu de la France, exigeait qu'on acceptât la capitulation.
En présence de cette requête si bien motivée, le gouverneur ne put se refuser à revenir sur sa décision, et, de l'avis du conseil, il ordonna au chevalier de Courserac de courir après Al. Loppinot et de lui redemander sa lettre. Ce messager, conseillé probablement par M. Prévost, ne s'était pas pressé de partir; car il avait à peine franchi le pont-levis quand il fut rejoint par M. de Courserac. D'Anthonay et Duvivier, major du régiment d'Artois, et le même M. Loppinot, furent dépêchés aux quartiers généraux anglais avec pleins pouvoirs de conclure la capitulation.
Ils revinrent au château à 1 1 heures de nuit avec les articles convenus, avixquels le chevalier de Drucour apposa sa signature.
Ces articles portaient que la garnison de Louisbourg serait prisonnière de guerre et transportée en Angleterre sur les vaisseaux de Sa Majesté britannique; que les îles du Cap-Breton et Saint- Jean (Prince -Edouard) passeraient sous le domaine de la Couronne ; que les blessés et malades des hôpitaux auraient les mêmes soins que ceux des Anglais; que la population de la ville qui n'avait pas porté les armes serait transportée en France; qu'enfin, le lendemain malin, à 8 heures, la [)orle Dauphine serait livrée aux troupes anglaises, et qu'à midi la garnison livrerait ses armes et ses couleurs sur la place de l'Esplanade.
A 8 heures précises du matin, les lignes rouges des soldats anglais défilèrent, musique en tête, sur le pont-levis de la porte Dauphine, et se rangèrent autour du bastion. Les salves d'artillerie de la flotte et du camp saluèrent le drapeau britannique qui montait au-dessus des remparts. Dans l'intérieur de la ville, les régiments français débouchèrent à travers les décombres sur l'Esplanade, où ils s'alignèrent sous leurs uniformes usés, gris de poussière et maculés de sang, seule marque de leur héroïque défense qu'on n'avait pu leur arracher. Mornes et silencieux, les traits accablés, la rage et le mépris au cœur, les soldats jetèrent leurs armes au milieu de la place.
Le même jour, W olfe écrivait à sa mère : « Je suis entré à Louisbourg ce matin pour rendre mes devoirs aux dames ; mais je les ai trouvées si pâles et si amaigries par leur long emprisonnement dans les casemates, que ma visite a été très courte. Les pauvres femmes ont été terriblement efTrayées, et elles avaient raison de l'être; mais aucun malheur réel ne leur est arrivé soit pendant, soit après le siège. Dans un jour ou deux elles auraient été entièrement à notre merci. J'étais résolu de sauver autant de vies et d'empêcher autant de violences que possible, parce que j'étais sûr qu'une telle conduite, digne d'un militaire, aurait votre approbation. Louisbourg n'est qu'une petite place, où il n'y a qu'une seule casemate à peine assez grande pour abriter les femmes. »
M""" de Drucour, dont le courage avait excité l'admiration des Anglais autant que des Français, fut entourée d'hommages et de respect. Les principaux
officiers voulurent lui faire leur cour; en un mot, raconte un témoin oculaire, « elle obtint tout ce qu'elle voulut. »
L'embarquement des prisonniers de guerre pour l'Angleterre fut suivi de près du départ des habitants dirigés sur la France. La ville déserte, où l'on ne voyait plus que des toitures défoncées et des murs éboulés, fut confiée à la garde de quatre régiments anglais, dont les soldats oisifs, mourant d'ennui dans cet isolement complet, ne soupirèrent plus qu'après la ruine totale et l'abandon de cette forteresse perdue dans les brumes du pôle. Deux ans après, il ne restait plus pierre sur ])ierre de ce qui avait été Louisbourg. Le temps s'est chargé depuis de couvrir ce que la pioche et la mine n'avaient pu niveler.
La tactique de Drucour en prolongeant le siège avait réussi : l'amiral Boscawen et Amherst comprirent que la saison était trop avancée pour tenter une expédition contre Québec. Wolfe, qui avait attiré tous les regards de l'armée par sa brillante conduite, et dont l'impétueuse nature s'accommodait mal du repos, aurait souhaité plus d'audace. Déjà il avait écrit à son père : « INous avons été bien lents dans nos opérations; j'espère toutefois que nous aurons encore assez de beau temps pour frapper un autre coup..., le [)Ims tôt sera le mieux »
Et, dans une lettre à son oncle, le major \Nalter Wolfe : (( Si nos forces avaient été bien conduites, c'eut été la fin de la colonie française dans l'Amérique du Nord; car nous avons, outre nos matelots el nos troupes de mer, près de quarante mille hommes sous les armes, u
Enfin, le 7 août, il disait ironiquement dons une lettre à son père : « Nous cueillons des fraises et autres fruits sauvages de ce pays, sans avoir l'air de nous occuper de ce qui se passe dans les autres parties du monde. »
Wolfe ne fut tiré de cette inaction que pour être charge d'une besogne qui révoltait sa noble nature : celle d'incendier et de détruire les établissements français du golfe Saint-Laurent, depuis Miramichi jusqu'à Gaspé; d'en enlever les habitants et de les embarquer sur des navires qui les transporteraient en Europe. Lord RoUo était parti avant lui, avec plusieurs vaisseaux, pour exécuter les mêmes ordres sur l'île Saint-Jean. Ces mesures, plus nuisibles qu'utiles à l'Angleterre, étaient d'autant plus barbares qu'elles étaient prises contre les restes de l'infortunée population acadienne qui, trois ans auparavant, avait été expulsée de ses foyers par les Anglais eux-mêmes.
« Sir Charles Hardy et moi, écrivait Wolfe à son père, le 21 août, nous nous préparons à voler aux pêcheurs leurs filets et à brûler leurs chaumières. Quand ce grand ouvrage sera fini , je retournerai à Louisbourg et de là en Angleterre, à moins que d'ici là il ne m'arrive des ordres qui me retiennent. »
D'après le rapport même de KoUo, il n'y avait pas moins de quatre mille cent habitants dans l'ile Saint- Jean, avec dix mille têtes de bétail et beaucoup de terres en culture. Il y avait également une population considérable et de beaux établissements au sud du Cap-Breton, à l'Ardoise, au Port-Toulouse, dans l'île Madame, etc.
Le fer et le feu furent promenés sans merci d'une
extrémité à l'autre de cette région. Tous les villages et jusqu'aux moindres constructions aperçues de l'ennemi furent rasés, les familles qu'on put atteindre enlevées, les autres chassées dans les bois, où une partie périt de misère. Le reste ne survécut que pour être soumis à de nouvelles déportations.
A son retour à Louisbourg-, \A olfe ne put s'empêcher d'exprimer à Amherst la répugnance qu'il avait éprouvée à exécuter l'odieuse besogne dont il l'avait chargé. Ce général venait d'arriver à New-\ork, où il s'était hâté de se rendre avec une ])artie de ses troupes, en apprenant la défaite d'iVbercromby. « Vos ordres ont été exécutés, lui écrit ^^olfe. Nous avons fait beaucoup de mal et répandu la terreur des armes de Sa Majesté dans toute l'étendue du golfe; mais nous n'avons rien ajouté à sa réputation. »
En Angleterre, où la prise de la forteresse française avait soulevé l'enthousiasme public, le surnom de héros de Louisbourg était sur toutes les lèvres, quand Wolfe arriva à Londres, où il reçut les compliments de Pilt et les embrassements de sa mère. Sa santé était plus que jamais altérée par les fatigues de la guerre et de la traversée; il ne lui restait cependant que trois mois avant de s'embarquer pour sa dernière et immortelle campagne.