E S FRA .V ( ' A I S A U C AN AD A
Durant les années 1757 et 1708, Cadet. Péan, Pénisseault, Maurin et Cor[)roii firent sur l'I^^lal un jjrofit net de douze millions, en vendant pour vingttrois niillions des effets qui ne leur en avaient coûté que onze.
Quelques années auy)aravant. Péan avait gagné, sans s'en apercevoir, cinquante mille écus, et voici par quelle manœuvre : L'intendant l'avait chargé d'une levée considérable de blé et lui avait foTirni de l'argent du trésor pour le ])aYer comptant. L'intendant rendit ensuite une ordonnance fixant le |)rix du blé beaucoup plus haut que IV'an ne l'avait pavé. Celui-ci le livra au roi sur le prix de l'ordonnance, et réalisa ainsi son énorme profit.
Que pouvaient contre de tels abus les colons d'un pays situé à [)lus de mille lieues du trône, dont les délégués étaient investis d'une autorité presque souveraine;* Quand un malheureux habitant allait porter des plaintes à l'intendance, il était arrêté sur le seuil par le cerbère du lieu. Deschenaux, de son ton insolent, lui demandait l'objet de sa visite. L'habitant intimidé avait à peine le temps de balbutier quelques mots, que le secrétaire rinterrompait et le congédiait avec une verte semonce.
Mais le temps approchail (n\ les ministres de France allaient ouvrir les ypux. où les infâmes s|)oliateurs allaient recevoir un châtiment tro|i bien mérité, mais trop tardif.
Après avoir contem[)lé ce sombre tableau, doit-on en conclure que le pavs ton! entier fût gangrené!' Rien ne prouve mieux le contiaire que l'éloiniante vitalité et rindom|)laJ)le énergie (pie dé|)lo\èient les
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Canadiens dès l'onvcrture du règne suivant. L'ouragan avait passé, renversant, enlevant tout ce qui n'était pas fortement enraciné au sol. 11 ne resta que de jeunes et vaillantes tiges, qui reprirent une nouvelle vigueur sous un soleil nouveau.
La petite rue du Parloir était un des principaux centres où se réunissait le beau monde de Québec. Deux salons surtout y étaient recherchés : celui de M'"" de La Aaudière et celui de W" de Beaubassin , toutes deux renommées pour leur élégance et leur esprit. Monlcalm s'y plaisait si bien, qu'il prend la peine d'indiquer l'endroit précis qu'occupait chacune de ces deux maisons : l'une, dit-il, au tournant de la rue; l'autre à son encoignure. M""' de La Naudière, née Ceneviève de Boishébert. était fdle du seigneur de La Hivière-Ouelle, et M"" Ilertel de Beaubassin. née Gatheiirur Jarret de Vcrchères, était fdlc du seigneur de \erchères. Leurs maris servaient tous deux en qualité d'officiers de la milice canadienne. C'est aussi dans la rue du Parloir, comme je l'ai dit, que demeurait M"" Péan , dont il est souvent question dans les lettres de Montcalm.
Les charmes de la conversation de M""' de iieaubassin semblent avoir eu particulièrement de l'attrait pour Montcalm, car son salon était celui qu'il fréquentait le ])lus souvent. Ailleurs, comme chez l'intendant, ou chez M""' Péan, il se désennuyait, quelquel'nis il s'étourdissait; chez M'"" de La Naudicre, il s'inténjssait ; mais, chez M'"'" de Beaubassin, il s'attachait. La c(3ndcscendance ou la politesse rentrainaienl ailleurs; ici, c'était l'amitié.
\ l'aide (le la correspondance de Montcalm, on
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ressuscite à peu près loulc la société qui auiuiail cet élégant salon. Le plus assidu était ce grand officier ingambe , que Montcalm croyait courageux , mais qu'il n'aimait pas : c'était M. de Boishébert, frère de M""' de La ÎNaudière, qui revenait chaque hiver de l'Acadie, où il exerçait le commandement et encore plus le pillage. Un autre personnage bien plus important y apparaissait aussi, mais rarement. Quand son équipage s'arrêtait dans la rue du Parloir et que ses gens lui ouvraient la portière, les domestiques de la maison se précipitaient à sa rencontre et le conduisaient au salon, où son arrivée suspendait pour un moment la conversation. A l'élégance de son habit, aux fines dentelles de son jabot, à ses manchettes richement brodées, à ses cheveux roux, poudrés, musqués, on reconnaissait l'intendant Bigot. Péan et sa femme l'accompagnaient souvent. Puis venaient les Longueuil , les Saint-Ours, les La Naudière, les Yilliers, le docteur Arnoux avec sa femme, plusieurs des officiers de l'armée de terre. Bourlamaquc y portait sa figure triste et mélancolique ; Bougainville s'y faisait remarquer par son esprit janséniste, ses critiques mordantes, quelquefois par son humeur maussade ; Roquemaure par ses excentricités.
Envisagée dans son ensemble, la haute société canadienne offrait alors un spectacle navrant. L'exemple de celle qui arrivait de France lui avait été funeste, et les désordres de la guerre, la présence des troupes, achevaient de la perdre, du moins en grande partie.
On était témoin d'un état de choses qui ne pouvait durer : l'anarchie du haut en bas de l'échelle sociale. On pressentait la fin d'un règne ; on voyait venir un
orage terrible. Cet orage allait-il tout engloutir:* On ne le savait pas; on en détournait la tête, on ne voulait pas y penser, et l'on tachait de s'étourdir sur le danger. Pour mieux y réussir, on se plongeait dans le plaisir; on s'y livrait avec fureur. Toute cette société aveuglée dansait sur un volcan.
(( Le 26 décembre. — ... On ne parle ici, écrit Monlcalm, que de cent louis gagnés, perdu cent cinquante louis, des momons de mille écus. Les têtes sont totalement tournées. La nuit dernière. Le Mercier a perdu trois mille trois cents livres. M. de Cadillac, à '1 heures après-midi hier, avait perdu cent soixante louis; avant minuit il en gagnait cent. On dit que ce sera le jour des Kois que cela sera beau. Pour moi, je joue aux cinq sols le tri, aux trente sols le piquet, aux petits écus à tourner.
« Le 3o décembre. — ... Toujours gros jeu. L'intendant, hier et avant-hier, avait perdu quatre cent cinquante louis de la perte au gain. Johannc a perdu ce soir trois cents louis. Enfin l'intendant, avant le carnet ou les cartes à la main, est quelquefois ollVayé et refuse. M. de Selles gagne de cinq à six cents louis, mais il combat encore.
« Le 4 janvier 1758. — ... Je n'ai rien à vous écrire, mon cher chevalier, et Roqucmaure est en état de vous rendre compte de ma \ie unie, des plaisirs de Québec et de ceux qui se préparent [)Our dimanche. Jamais la rue Quincanqioix n'a produit autant de changements dans les fortunes Bougainvillc se rattra|)c, de Selles décline, l'intendant perd, Cadillac reprend le ton, de Bran est noyé (ce nom est heureux pour aimer le jeu), Marin continue à
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jouer et perd, les petites pontes se remplumaient hier; Saint-\incent cl Belot perdent, Bonneau réalise. Votre petit ami. Johaniie. avait gagné cinq cents louis, mais il voulait en avoir mille; le pot au Jait a versé. Le ton de décence, de politesse de société, est banni de la maison où il devrait être. Je crains d'être obligé, avant la fin du carnaval, de punir quelque joueur qui aura oublié que son camarade au jeu est l'homme du roi. Aussi je ne vais plus chez l'intendant que le matin ou un jour de la semaine avec les dames, ou dans de grandes occasions. C'est vous écrire pour avoir l'occasion de vous renouveler les assurances de la tendre amitié que je vous ai vouée pour toujours, mon cher chevalier. »
Toute la correspondance de Montcalm avec Lévis témoigne d'une amitié vraiment extraordinaire entre ces deux hommes; celle de Montcalm allait jusqu'à la tendresse.
Les réponses du chevalier de Lévis, que celui-ci a conservées, ne renlerment pas d'expressions aussi chaleureuses. Son amitié était peut-être aussi solide, mais moins expansive. C'était un esprit plus l'roid, plus réfléchi, qui s'observait davantage et qui ne se livrait pas avec autant d'abandon.
Placé entre \audreuil et Montcalm, il .savait ménager sa position avec une singulière habileté. Dès les premiers temps, il avait deviné que Montcalm jalousait le gouverneur, et il mettait un tact rare à ne pas blesser sa susceptibilité, sans toutefois se compromettre vis-à-vis de \audreuil, avec qui il fut toujours en bons termes.
A cette même date, Montcalm était engagé dans
M-i (Ir l'uni l>ii:iii(l , <'vri|u<' c|c (^)iirlifc
une correspondance bien plus sérieuse avec le commandant des troupes anglaises au sujet de la rupture de la capitulation du fort George. Les massacres et les captures faits par les sauvages, en violation du traité, avaient, non sans raison, soulevé l'indignation dans le camp ennemi. Quoique Montcalm et ses officiers cusseni exjiosé leur vie pour arrêter le désordre, il lui était impossible de faire arriver la vérité à l'oreille de ses adversaires. Le tragicpie événement était trop récent pour qu'il pût être jugé avec sang -froid.
Montcalm y fait allusion dans la lettre suivante, adressée à sa femme le 19 février : « Je ne puis vous rien pronostiquer sur la campagne, les vivres, le bien ou le mal joué des ennemis, qui peuvent et doivent nous primer. Je suis ici depuis le i5 septembre; je ])ars demain pour Montréal, jusqu'à ce que je me porte sur quelque frontière. J'augure de ma bonne fortune que la campagne tournera bien. Quand nous ne ferions qu'une défensive. ])Ourvu qu'elle arrête l'ennemi, elle ne sera pas sans mérite; nous nous sommes écrit avec milord Loudon sur la capitulation du fort George. G'est un procès qui se Itaile à coups de j)lume. en attendajit de traiter (|iiel(|ii(' incident à coups (ré|)ée, de fusil. »
(jC coup d'é|)ée. ce fui celui de Carillon.
L'inteiidanI . doiil ni les plaisirs extravagants ni les débauches ne ralentissaient l'activité, avait appris (|u'u!i bon nombre d'Iiabilanls lenaient secrètemeni en réserve une partie de leurs denrées, de crainte qut' le gonvei iicnient ne vînt à les leur enle\er. Il donna ordre à ses agents de parcourir les canq)agnes
et d'exiger de chaque habitant qu'il déclarât sous serment tout ce qu'il possédait en fait de comestibles. Ce dernier acte de tyrannie acheva d'indigner le clergé, qui prit ouvertement la cause du ])euple. D'après l'avis de l'évêque, il releva les habitants de cet injuste serment, disant avec raison que si le roi voulait conserver sa colonie, il devait en fournir les moyens ; que nulle puissance n'avait le droit d'arracher au peuple les dernières bouchées de pain qui lui restaient, surtout quand on ne lui laissait ni le temps de semer ni celui de récolter, et que de plus on exigeait qu'il fût le premier à verser son sang sur les champs de bataille.
On est étonné de voir jusqu'à quel point l'asservissement au roi et à la Pompadour aveuglait alors les meilleurs esprits. Montcalm lui-même, qui. comme tous les officiers français, n'attendait d'avancement que de la corn* de Versailles, n'osait pas remonter à la vraie cause du mal et s'en prendre à l'incurie ro\ale. Certains officiers autour de lui se mocpiaient de la pitié que témoignait \audrenil pour (( ses chers Canadiens o. Comme au plus mauvais temps de la monarchie, le peuple était la chose taillable et corvéable à merci.
VICTOIUE DE CAIUI, LO-N
« La paix ! la paix I » écrivaient à Versailles Montcalm et Lévis en ramenant de William -Henry leurs bataillons victorieux. C'était le cri du patriotisme éclairé, La politique de la France aurait dû être de fortifier sa marine pour ralTermir sa puissance coloniale en appuyant Montcalm en Amérique et Dupleix en Orient, les deux seuls généraux qui soutenaient l'honneur de ses armes ; mais la France , tombée en quenouille , s'était faite l'ouvrière de ses propres luimiliations et de sa décadence. Déjà Diqileix avait été abandonné, iVlontcalm était à la veille de l'être.
La main de la Pompadour, poussée par une autre feinme, avait mis l(^ feu aux c[uatre coins de l'Europe. La fière Marie-Tliérèsc d'Autriche avait consenti à souiller sa plume impériale en écrivant elle-même à la favorite du roi et en ra[)pelant : (( ma cousine. » L'impératrice avait réussi : le succès fit oublier à la femme rign.oniitiic de sa démarclic.
L'JMuope s(; trouva ainsi ii'aNoir à opposer <pie
deux femmes aux deux plus grands génies militaires et politiques du temps : l'rcdcnc et Pitt. La guerre de Sept ans prépara la grandeur de la Prusse et donna à la Grande-Bretagne l'empire des mers.
Rarement situation avait paru plus désespérée que celle du roi de Prusse en 1757. Sans autre allié que l'Angleterre, il s'était vu en face de presque toute l'Europe coalisée contre lui. Frédéric II était un Méphistophélès sur le trône, cynique et sublime, philosophe et historien; César se disant Brutus. Malgré des prodiges d'audace et d'habileté, malgré d'éclatantes victoires qui l'avaient placé au rang des grands capitaines, il avait été écrasé par le nombre. Un moment, se croyant perdu, il avait songé au suicide.
« Ma chère sœur, écrivait- il à la margravine de Bayreuth, il n'y a plus de port et d'asile pour moi que dans les bras de la mort. »
Et à Voltaire :
" Pour moi, nieiiacé du uautVaj^c Je dois, en affrontant loraye, Penser, vi\rc et mourir en roi. »
Le 3 novembre, le roi de Prusse avait brusquement porté son armée sur la rive gauche de la Saale. Les alliés, confiants dans leur supériorité numérique, s'avançaient vers les hauteurs pour l'envelopper et lui couper la retraite, lorsque tout à coup Frédéric, par une de ces manœuvres ra])ides auxquelles il avait habitué ses troupes, opéra un changement de front. Favorisé par des coteaux et des ravins qui dérobaient son mouvement, il fondit inopinément sur le flanc
LES FRANÇAIS AU CANADA -lib
des Français ; plusieurs batteries, démasquées sur les hauteurs, fouidroyèrent en même temps l'infanterie alliée qui se pressait dans la plaine. En vain le prince de Soubise chercha-t-il . avant la fm du jour, à rétablir le combat par des charges de cavalerie : tout fut culbuté et mis en déroute. Huit mille prisonniers et trois mille morts furent laissés sur le champ de bataille : c'était la journée de Rosbach.
Le nom du vainqueur fut porté aux nues. La France elle-même, la France, honteusement vaincue, égarée par les idées nouvelles, faisant taire son patriotisme, fut la première à exalter le héros prussien. Voltaire le chanta en vers et en prose, et d'Alembert écrivit au même N oltaire :
(' A Paris, tout le monde a la tète tournée du roi de Prusse; il y a cinq mois qu'on le traînait dans la boue, »
L'explication du désastre se trouvait à ^ersailles. Les désordres de la cour avaient pénétré dans les camps : le soldat se modelait sur le noble corrompu qui le commandait. Le jour de la bataille tle Rosbach. il y avait six mille maraudeurs hors du camp! Après la déroute, l'armée inonda la Thuringc comme une horde de cosaques et s'y livra aux plus odieux excès. Le duc de Richelieu, tpii avait précédé Soubise dans le commandement, pillait et autorisait le pillage avec un tel cynismi;, cjue les soldats l'avaient surnommé /c père in Maraude.
« Ces armées, dit un historien, jileines de luxe et de ini.sère, cncondirées de courtisanes, de marchands et de valetailles, traînant après elles trois fois plus de bètes de somme rpii; de chevaux de selle, étalant
des bazars ambulants d'objets de mode au milieu de leurs tentes, ressemblaient plus aux cohues de Darius et de Xerxès qu'aux armées de Turenne et de Gustave-Adolphe ^ »
On voit par ce tableau que les déprédateurs du Canada n'étaient que les plagiaires du monde de Versailles. C'est là que plusieurs d'entre eux avaient fait leurs premières armes.
En Angleterre, le génie de Pitt organisait la victoire avec moins d'éclat et de rapidité que Frédéric, mais avec la même sûreté de coup d'œil. Quoique les événements ne lui eussent pas d'abord été favorables, la confiance du peuple anglais n'avait pas été ébranlée, depuis surtout que Georges II, qui le détestait, l'avait éloigné du ministère (avril 1757) et avait été forcé, trois mois après, de le reprendre sous le coup de l'indignation publique. Pitt était devenu le véritable souverain de l'Angleterre. L'admiration pour lui allait jusqu'au fanatisme : on le proclamait le seul j)olitique honnête, le seul incorruptible, le seul capable de relever la fortune du royaume. Le grand commoner était le premier à le penser et à le dire.
« 11 avait une telle coniiance en sa force, dit lord Brougham , qu'il renversait la maxime des gouvernants : (( Ne forcez pas un obstacle quand vous pouce vez le tourner. » Il dédaignait de s'insinuer là où il pouvait pénétrer d'assaut, et de persuader quand il pouvait commander. »
William Pitt est un des exemples les plus Irap-
' IIcMiri Marliii, Hisloire de Frnnre. I. X\'. p. 520.
pants de la puissance de la parole. Il n'eut peut-être jamais d'égal au Parlement comme orateur et comme débuter. Son éloquence franchissait l'enceinte des Communes et faisait tressaillir la nation tout entière. Pénétrant avec la même intensité dans la chaumière du paysan et dans le palais du nohle lord, elle y révélait le patriotisme assoupi , faisait vibrer toutes les âmes à l'unisson de la sienne, leur communiquait cette passion pour la grandeur et la gloire de l'Angleterre qui fut le but unique de sa vie.
Ce grand homme avait les défauts de ses qualités. Sa hauteur le rendait insupportable à ses collègues, qii'il traitait comme des subordonnés, et qu'il ne cessait d'humilier en leur faisant constamment sentir sa supériorité. Il avait le ridicule des petits esprits, la vanité; il était comédien, en prenait les airs, affectait des poses théâtrales. On sait aujourd'hui qu'il n'était pas inaccessible à la corruption.
iVIais le peuple anglais ne voulait pas voir ses défauts; il se reconnaissait en lui. sentait qu'il était son àmc, son expression, sa force. Appelé à gouverner im peuple libre, Pitt aimait sincèrement la liberté. Ses concitoyens le savaient et se livraient à lui comme lui se livrait à eux, confiants dans un égal patriotisme. En un mot. il avait élevé la nation anglaise à sa hauteur.
(( Tel était, dit Hume, le crédit dont jouis.sait le gouvernement, que le peuple souscrivit à tous les emprunts avec l'emprosscment le plus extraordinaire. Un es|)rit inaccoutumé d'audace et de résolution parut animer les armées de terre et de mer. L'amour de la gloire militaire se répamlit jiis([nc dans les der-
nières classes du peuple. Ce passage subit de l'indolence à l'activité, de l'indifférence au zèle, de la crainte à l'audace, lut produit par l'influence et l'exemple d'un ministre. »
Chasser la France de l'Amérique et de l'Inde, lui fermer toutes les mers et la confiner sur le continent, telle était la politique entreprise par Pitt avec sa volonté de l'cr. Il ne soupçonnait pas que, de son vivant même, la France s'en vengerait eu Taisant l'indépendance américaine.
II avait maintenant sous la main les hommes qu'il lui lallait pour ses grands desseins. Durant la prochaine campagne. Ferdinand de Brunswick, disciple du grand Frédéric, allait venger la défaite de Cumberland au Hanovre ; Clive , dans l'Inde , poursuivre sa victoire de Plassey ;■ Wolfe, se relever en Amérique,
Ce fut vers l'Amérique qu'il tourna d'abord son attention et ses plus formidables armements. Le plan des opérations fut réglé d'après les conseils de l'homme le mieux entendu dans les aflaires d'Amérique : l'illustre Franklin, alors délégué de la Pensylvanie à Londres. Trois attaques simultanées devaient être dirigées sur le Canada : l'une au nord, sur Louisbourg; l'autre au centre, sur Carillon; la troisième au sud, contre le fort Duquesne. La célérité avait fait place à la lenteur des préparatifs qui avait tout compromis l'année précédente. Dès le mois de février, deux flottes étaient en mer : l'une aux ordres de l'amiral BoscaAven, pour attaquer Louisbourg, avec douze mille hommes, commandés par le général Amherst; l'autre sous l'amiral Osborn, pour croiser
LES FR A N r A I S A U G A I\ A D A 219
dans le détroit de Gibraltar et intercepter la flotte de l'amiral La due , prête à faire voile de Toulon ; une troisième, commandée par sir EdAvard Hawke, appareilla peu après pour aller bloquer devant Rochefort un convoi de munitions et de troupes destinées au Canada.
La Clue ne put franchir le détroit de la Méditerranée. Le convoi, composé de quarante bâtiments de transport, protégé par cinq vaisseaux de ligne et cinq frégates, fut attaqué à l'embouchure de la Charente. Une partie seulement parvint à gagner le large; le reste, afm d'échapper à la poursuite, se fit échouer sur les bancs de sable de la côte , d'où il ne put être retiré qu'après a\oir jeté à la mer les canons et les approvisionnements. L'expédition fut manquée, et le Canada ne vit arriver presque aucun secours.
Jamais, au contraire, les colonies anglaises n'en avaient reçu d'aussi puissants. Pilt avait fait voter par le Parjement des fonds pour une levée de vingt mille hommes en Amérique, avec promesse de nouveaux subsides pour leur entretien. Il avait fait rappeler Loudon , pour lequel il ne cachait pas son mépris, et avait proposé à sa place lord Howe. jeune officier aussi brave qu'expérimenté. D'invincibles influences l'avaient forcé de laisser le commandement au vieil Aborcrond^y, h; premier en grade après Loudon. Mais lord llowc allait être de fait la tête de lainiée. L'expédition contre Duquesne, forte d'environ sept mille hf)mmes. était confiée au brigadier .lohu l'Orbes. jeune officier comme llone et destiné comme lui à une trop courte carrière.
Le nombre des combatlants qui allaient attaquer
le Canada, y compris les milices de réserve, dépassait le chiffre total de sa population entière : hommes, femmes et enfants.
« C'était, remarque justement l'historien Garneau, rendie un hommage éclatant à la bravoure française et reconnaître la détermination invincible des défenseurs du Canada. »
Dès le 2 2 février. Montcalm était rendu à Montréal, afin d'être plus à la portée des partis d'éclaireurs qui se succédaient continuellement aux frontières et en revenaient avec des nouvelles de l'ennemi. 11 parut bientôt évident que le point le plus menacé pour le moment était Louisbourg. M. de Boishébert reçut ordre de se tenir prêt à partir dès l'ouverture de la navigation avec cent cinquante Canadiens, Acadiens et soldats de la colonie. Il dcNait s'adjoindre à Miramichi quatre cent cinquante Acadiens, formant un total de six cents hommes, qui iraient prêter main forte à la garnison de Louisbourg. Son principal objet était de s'opposer au débarquement des Anglais, et, s'il n'y pouvait réussir, de harceler continuellement l'ennemi à la faveur des bois. Les militaires français auraient voulu que ce détachement partît sans délai sur les glaces et fût commandé par un officier plus actif et plus intelligent. Les événements démontrèrent qu'ils avaient raison.
Le i''' avril, la population de Québec avait été réduite à deux onces de pain. Peu de jours après, cette faible ration avait été même retranchée . ce qui occasionna une émeute de femmes dans la ville. Elles s'assemblèrent devant la maison du lieutenant de police, M. Daine, qui eut peine à les disperser. On
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voyait des malheureux , aux traits hâves et amaigris , chanceler dans les rues ; d'autres, ne pouvant travailler qu'en se tenant appuyés. Dans les campagnes, une partie des habitants vivaient d'avoine bouillie ; plusieurs, n'ayant pas même cette ressource, se nourrissaient de racines ou broutaient l'herbe dans les champs. Le long des rivières, les femmes et les enfants étalent continuellement occupés à pécher et n'attendaient leur repas que d'un coup de ligne. Souvent le premier poisson qu'ils prenaient était cuit et dévoré sur le rivage même. A Chambly, la garnison aflamée n'avait guère d'autre moyen de vivre ; les ofliciers se plaignirent même amèrement de ce que le gouvernement ne fouriiissait ])as assez d'engins de |)êche.
Le 9 mai. le régiment de la Heine, ayant épuisé tout moyen de subsistance à Québec, l'ut acheminé sur Carillon, où il y avait un dépôt de vivres |)rovenant de W illiani-llenr\ , u qu'il faut, dit Montcalm, extrêmement ménager, et auquel la dure nécessité force de toucher. » Ordre fui donné en même temps à liourlamaque de former en pelotons les soldats de Languedoc et de Herrv. qui ne trouvaient i)lus moNen de subsister chez les habitants, et de les tliriger sur Saint -Jean, où ils stationneraient si on pouvait v ramasser quelques vivres, sinon de les fair(^ passer tous à Carillon.
L'ingénieur Desandrouins raconte (jn'en nionlant de Quél)ec à ^/lonlréal. au milieu de mai. il trouva partout la même détresse. Nulle |)art il n'y avait de pain. Sans la chasse du |)rinlenq)s, snriout celle tles tourtes, qui donnait alors en ahondance. h('ati(<iu|) dr personnes seraient mortes de faim.
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Deux navires furent dépêchés coup sur coup en France pour faire connaître l'état désespéré du pays.
(( La colonie est à deux doigts de sa perle. » écrit Montcalm à la date du i5 mai. Malgré celte affreuse situation. « les habitants, remarque Lévis, conservent toujours leur bonne volonté, et les troupes se soumettent de bonne grâce à toutes les réductions de vivres qui sont jugées nécessaires. »
Les sauvages , vivant de chasses dans leurs courses, n'étaient pas arrêtés par le défaut de vivres. Leurs services devenaient inappréciables. Il ne se passait pas de semaine sans que le gouverneur en reçût quelques-uns en audience et les encourageât en leur distribuant des présents, des munitions, des marques de distinction. On se rappelle le fameux chef Kisensik, orateur des Népissings, aussi renommé par ses exploits que par son éloquence, et qui avait joué un rôle important durant l'expédition de A^ illiam-Henry. Son père, guerrier aussi célèbre que lui, qui avait été présenté à la cour de Versailles et avait reçu un hausse-col des propres mains de Louis XIV, venait de mourir. Kisensik, suivi de vingt -cinq guerriers de sa nation, se présenta en habits de deuil au palais du gouverneur, et lui demanda l'autorisation d'aller frapper sur l'ennemi. Alais Kisensik ne pouvait partir ainsi ; car. d'après les idées superstitieuses des sauvages, le temps du grand deuil était un temps de malheurs, fatal aux entreprises. Le marquis de \audreuil lui répondit selon le cérémonial indien, lui fil ses condoléances sur la mort de son père, en lit un éloge pompeux, et releva Kisensik de son deuil eu lui présentant un
équipement de guerre. Le gouverneur s'offrit de le revêtir du précieux hausse-col, dont l'inscription rappelait le don du grand roi : mais Kisensik refusa modestement, disant qu'il voulait d'abord arroser de sang anglais les cendres de son père et s'illustrer par quelque action d'éclat, afin d'être plus digne de porter cette décoration. Le chef népissing tint parole.
Sur le chemin de Carillon, son parti se croisa avec une troupe d'Abénakis, qui revenait avec des chevelures prises sur la frontière du Massachusetts, dans un moulin où, dit Montcalm, (( nous avions neuf de nos malheureux Acadiens travaillant pour les Anglais. Les Abénakis, au moment de les tuer, les tenant en joue, entendent avec surprise crier : « Vive le roi! Français! d Ils les accueillent avec toute l'affection possible et nous les ont ramenés de Dingerfd (sic). L'Anglais a cru bien disperser ce peuple fidèle, il n'en a pas changé le cœur. »
Deux semaines ne s'étaient j)as écoulées depuis le départ de kisensik. qu'il rentrait à Carillon après s'être distingué par un éclalanl coup de main. Avant rencontré entre la Chute et la rivière au Chicot un parti de dix-huit sauvages et de cinq Anglais, il fit neuf prisonniers et quatre chevelures; un seul Anglais s'échappa de ses mains avec neuf sauvages.
I^'impatience où l'on était de voir arriver des vaisseaux de h'nmce avait fait croire qu'il en aj)paraîlrait dès que le fleuve serait libre de glaces; mais les jours s'écoulaient, le mois de mai s'avançait sans rju'une seule voile se montrai à l'horizon, l'indn. le k) mai au soir. Iiuil navires et une prise anglaise, escortés par la IVégalc h Sirhn' . mirèrent dans la rade de
Québec. Toute la ville «''tait accourue sur les quais pour leur souhaiter la bienvenue. Ils apportaient sept mille cinq cents quarts de farine et du lard en proportion. Peu de jours après, ils furent suivis par quatre autres navires. Tous ces approvisionnements réunis ne procuraient de vivres à douze mille hommes que pour cent cinq jours. Mais c'était assez pour gagner iine victoire et retarder d'une année la chute de la colonie. La joie de vivre et cette espérance étaient affaiblies dans le cœur de nos soldats « par les tiistes ot fâcheuses nouvelles d'Europe, où, dit Desandrouins avec amertume, tout va mal pour la France en Allemagne ». Rosbach arrache ce cri à Montcalm : « Bataille perdue contre le roi de Prusse, l'Alexandre du Aord... Ce même roi bat les x\utrichiens vers Breslau . marche dans l'électorat du Hanovre ; ce qui met tous nos quartiers en mouvement et sur les dents! » Bougainville s'attriste à son tour : (( Les nouvelles d'Europe, dit il. prouvent bien la vérité de ce proverbe grec qui dit : qu'il vaut mieux une armée de cerfs commandée par un lion, qu'une armée de lions commandée par un cerf. » A CCS tristesses s'ajoutait la certitude des formidables armements de l'Angleterre contre le Canada , de l'attaque simultanée de Louisbourg, de Carillon et de Duquesne. Malgré l'avis de Montcalm, Vaudreuil avait projeté de faire une diversion contre ces deux derniers forts en poussant une pointe du coté d'Albany, espéiant par ce mouvement forcer du même coup les Cinq-Aations à se déclarer pour les Français. Deux mille cinq cents hommes, composés de quatre cents soldats de l'armée régulière, quatre
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cents de la marine, Je reste de Canadiens et de sauvages, commandés par le chevalier de Lévis, avant sous ses ordres MM, de Rigaud , de Longueil et de Senezergues, devaient entrer, par le lac Ontario, dans la rivière Chouaguen , descendre la rivière Mohawk , ravager tout le pays jusqu'aux portes d'Albany.
Lévis écrivait à la veille de son départ : « Ma mission est délicate, importante, politique et militaire ; l'on me menace d'une infinité d'obstacles que j'aurai à surmonter, soit pour la nourriture, n'ayant que pour deux mois de farine et de graisse, ne pouvant porter ni biscuit ni pain . pas même de tentes pour nous mettre à l'abri ; je puis aussi trouver des oppositions de la part des Iroquois, partisans des Anglais, )>
Ce plan aurait reçu l'approbation de Montcalm . si l'arrivée des vivres avait permis de l'exécuter à temps ; mais, à l'heure où l'on était, il aiTaiblissail inutilement le corps d'armée déjà si faible, destiné à protéger Carillon. Les divers bataillons qui allaient s'immortaliser devant nos murs étaient en marche dès les premiers jours de juin et se concentraient à Saint- Jean, leur lieu de relâche et de ravitaillement. On \ avait préparé ponr chaque soldai montant à Carillon six jours de vivres qu'il enq)orterait avec lui, à raison d'une li\re d(^ pain par jour, d'un quarteron de lard et il'autant de pois par ration.
Bel IV cl Languedoc arrivèient du i ,") au -j.o juin au l'orl Saint-Jean et firent voile immédiatement pour Carill<»n. où la Heine, venant comme (mi\ dv Québec, mais statiomié depuis un mois à Saint Jean, allait les précéder d'un jour.
Le reste de l'armée sortait du fort Saint-Jean quand Montcalm y entra, accompagné de son état-major, de M. de Pontleroy, le nouvel ingénieiu- en chef arrivé le mois précédent, et de plusieurs officiers de Béarn qui. « étant mariés depuis peu. étaient restés jus- (pi'aux derniers jours près de leurs épouses. »
Le lendemain 26. im courrier extraordinaire apporta au général la nouvelle du débarquement des Anglais dans l'île Royale et de l'investissement de Louisbourg. De ce moment tous les regards furent tournés vers cette forteresse, toutes les pensées s'y portèrent ; car, selon l'expression de Desandrouins . Louisbourg était la ]iorle cochère du Canada.
La nouvelle de ce siège précipita le départ de Montcalm. Le jour même, l'artillerie du fort saluait le bateau qui l'emmenait vers Carillon, et qui lui répondait par des salves de mousqiielerie.
A Saint- Frédéric, où le général n'arriva que le 3o juin au matin, par suite des vents contraires, il s'arrêta quelques heures, afin de donner à M. de Pontleroy le temps d'en examiner les fortifications et les positions voisines. A 3 heures de l'après-midi, le colon(^l Bourlamaque, le brave d'ITébécoiirt et les princi|)aux officiers accueillaient le commandant sur le rivage de Carillon, pendant que le canon du fort annonçait au loin son arrivée.
Les premières paroles de Bourlamaque en lui pressant la main fiuent : (( Mon général, dans (juelcpies jours nous aurons les Anglais sur les bras. D'Ilébécourt, que j'ai envoyé à la découverte, et tous nos éclaireurs s'accordent à dire qu'il y a vingt-ciiu] mille hommes à la tête du lac Saint-Sacrement, lis ont mille
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chevaux et une quantité de bœufs employés à faire les transports, et ils sont à la veille de lever leur camp. »
Montcalm ne fut pas surpris, encore moins découragé. A ces forces écrasantes il n'avait cependant à opposer que ses huit petits bataillons, parmi lesquels il y avait des recrues qu'il croyait mauvaises, et le corps des Canadiens conqiosé des milices de Québec, les moins aguerries de la colonie : « Un contre cinq, peut-être plus : voilà, résumait-il, notie position. » La seule chance de succès était dans l'activité et l'audace. Il dépêcha le soir même un courrier au marquis de \'audreuil, pour lui exposer l'extrême danger de sa position et le conjurer d'envoyer en tonte haie tous les secours possibles.
Le lendemain, dès l'aube du jour, il fit battre la générale : ses dispositions étaient prises. La Reine, Guyenne et Béarn ("ment mis en marche pour aller occuper le Portage. La Sarre et Languedoc les suivirent |)Our se placer à droite de la Chute. Uoyal- Ronssillon et le premier bataillon de lierry occn- |)èrent la gauche. Le second baloillon de BerrN, commandé par M. de Trécesson, joint à ce qu'il y avait tie la marine et de Canadiens, slatiomia entre Caril Ion et la redoute qui protégeait la herge du coté du lac et tic la rivière à la Chute.
(( Ce nn)uvement hardi, obsei-ve Montcalm, était nécessaire pour en imposer à l'ennemi et leur- faire perdre l'idée" (ju'ils ont de nf)tre très grande l"ail)lesse. et en niêine temps poni' enq)ê(hei' tpi'ils ne s'ein|)ai'ent ,"i l'inipiovisle (\\\ Portage, ce (pi'ils potivaien! l'aire par une niaicln' de <li\ ou dou/e heures sculenieiil ^ur le lae. >■
Montcalm prit ensuite avec lui les ingénieurs Ponlleroy et Desandrouins . et se porta sur les hauteurs qui dominent Carillon, pour déterminer un champ de bataille et la position d'un camp retranché.
La presqu'île de Carillon, formée par le confluent de la rivière à la Chute et du lac Champlain, est un plateau rocailleux, dont la pointe est tournée au sudest. A partir du fort, qui s'élevait presque à l'extrémité de cette pointe, le terrain s'abaisse graduellement en gagnant vers l'ouest , puis s'élève en pente douce jusqu'à un coteau qui le coupe transversalement. A gauche, le plateau s'allaisse près de la décharge en pente raide, tandis qu'à droite il descend sur un plan incliné vers un bas-fond assez large que baigne le lac Champlain. C'est sur le sommet de ce coteau, à environ un kilomètre du fort, que Montcalm fit faire le tracé d'un retranchement dont il ordoima de commencer les travaux dès lo lendemain .
On commença aussi à construire, sur deux bateaux solidement liés ensemble, de hautes plates -formes capables de porter des canons, des pierriers et des tirailleurs : « c'étaient des espèces de tours flottantes, » dont l'invention était due au capitaine de Fiedmond. Sur d'autres grands bateaux on plaça une pièce de canon à la ])roue. Des bastingages y mettaient à l'abri les artilleurs, les fusiliers et les rameurs. Ces vaisseaux de guerre improvisés étaient destinés à disputer le lac aux berges anglaises.
Les sauvages, en petit nombre, sentaient le besoin Giu'on avait d'eux et se montraient d'une insolence insupportable. Ils volaient les provisions, l'eau-de-
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vie, le vin, tiiaienl les volailles, les bestiaux; en un mot, commettaient toute espèce de dépi^klations qu'on n'osait trop empêcher, car ils voulaient à tout prix s'en retourner. Montcalm fut obligé de tenir deux conseils avec eux pour les empêcher de partir, et n'y réussit qu'à force de distributions de couvertes, de brayets, de mittasses, etc.
Pour les remplacer au besoin, on forma deux compagnies de volontaires tirés de la ligne, et dont le commandement fut confié à M. de Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et à M. Duprat, capitaine au régiment de la Sarre.
Montcahii, qui avait confié la garde du Portage à M. de Bourlamaque, se rendit de sa personne à la Chute pour être plus à la portée des mouvements des Anglais. Pendant qu'il était occupé à faire construire deux ponts de communication, l'un au Portage, l'autre au moulin de la Chute, il reçut l'agréable nouvelle du départ de Montréal du chevalier de Lévis avec quatre cents hommes de l'armée régulière qu'il lui amenait à marche fonx'e. En a[)prenant le danger qui menaçait Carillon, le marquis de Vaudreuil avait renoncé à son expédition contre Albany et résolu (( d'envoyer toutes les forces de la colonie au secours de Montcalm ' )>.
M. de Raymond, qui apportait cette nouvelle, avait amené avec lui quatre cents Canadiens cl une centaine de sauvages, qui furent dirigés immédiatement vers le camp du Portage, ovi ils |)Oiivaient rendre de grands services pour les reconnaissances et les coups de main.
' Journal (Ir l.vvis, p. 135.
Dans la soirée du 3 juillet, arriva à la lente de Montcalm l'infatigable de Langy, que ce général avait en singulière estime : de tous les officiers partisans, c'est celui dont il a fait le plus bel éloge. « L'excellent Langy, » comme il l'appelait, était fds du sieur Levraux de Langy, natif de Notray en Poitou, établi au Canada depuis le commencement du xviii" siècle. Langy avait passé une partie de sa vie dans les bois et avait pris toutes les habitudes des coureurs forestiers. Il en portait le costume demi - sauvage , demieuropéen, le couteau à la ceinture, avec le sac à balles, la corne à poudre passée en bandoulière, la carabine toujours à l'épaule. Comme ses pareils, il avait avec des traits accentués, hàlés par le soleil et le grand air, cette démarche vive et élastique qui dénote des jarrets d'acier. Aussi intelligent que brave, il était employé dans les missions les plus difficiles. Depuis le milieu de l'hiver jusqu'à l'heure présente, il n'avait pas eu un instant de repos, courant sans cesse de Montréal à la frontière et de la frontière à Montréal, faisant le coup de feu avec son parti jusque sous les remparts de l'ennemi, rapportant des chevelures, des prisonniers et des renseignements clairs et précis.
Il rendit compte à Montcalm de sa dernière course - Du haut d'une montagne voisine de ^^illiam-IIenry. il avait examiné à loisir les mouvements des Anglais. Lorsqu'il était passé sur les ruines de ce fort, quelques semaines auparavant, la même désolation, le même silence y régnaient qu'au lendemain du départ de l'armée française l'année précédente. Maintenant le vaste tapis vert que la nature avait jeté sur ces
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décombres et sur les environs était tout piqué de points blancs, comme si une pluie d'étoiles y fût tombée, tellement étaient nombreuses les tentes du camp d'Abercromby.
Ce général se voyait à la tête de la plus grande armée d'origine européenne qui eût jamais mis le pied en Amérique. Elle se composait de quinze mille quatre cents bommes, dont six mille trois cents soixante-sept de l'armée régulière, le reste de miliciens de la Nouvelle-Angleterre, de New-York et du New-Jersey ^ Un parc d'artillerie considérable, des vivres et des munitions en abondance, rien n'avait été épargné de ce qui avait été jugé nécessaire pour l'envaliissement du Canada.
Le commandant de cette belle armée, qui devait son avancement plus à des influences politiques qu'à ' ses talents, était une de ces lourdes et épaisses natures, qui semblent incompatibles avec l'activité d'esprit et de corps qu'exige le génie militaire. Aussi, quoiqu'il ne lut âgé que de cinquante-deuv ans, était-il regardé par ses soldais comme un vieillard invalide et incapable. Tous leurs regards, toute leur confiance, se tournaient \eis le jeune et enthousiaste lord Ilowe, la Heur de la noblesse et « le meilleur soldat de l'armée anglaise », au dire d'un de ses frères d'armes, qui s'illustrait en ce moment-là même sous les murs de Louisbourg. et qui. comme lui, allait trouver une
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'2S2 LES FRAPJi Aïs AL aA^ADA
mort prématurée au Canada, le général >Yolfc. Arrivé à Halifax avec son régiment, au mois de juillet de l'année précédente, HoAve s'était appliqué avec ardeur à l'étude du nouveau genre de guerre qu'il allait rencontrer, et avait même suivi dans leurs courses les rôdeurs de bois du major Rogers, qu'il avait émerveillés par sa résistance aux fatigues, et dont il s'était fait autant d'amis.
L'expérience qu'il y avait acquise lui avait suggéré de faire parmi les troupes des réformes dont il était le premier à donner l'exemple. Chaque homme, de quelque rang qu'il fût, ne devait avoir avec lui que le strict nécessaire; le soldat, être accoutumé à porter dans son havresac trente livres de vivres ; l'officier, n'avoir qu'une seule couverte et une peau d'ours. On voyait HoAve aller lui-même laver son linge au ruisseau et le faire sécher au soleil ; tirer de sa poche, à l'heure du repas, son couteau et sa fourchette renfermés dans une gaine, et manger, assis dans sa tente sur une peau d'ours, un morceau de lard et de pain, en devisant avec le même entrain et la même gaieté que s'il avait été à la table de son noble père. Adoré du soldat, il était l'àme de l'armée, qui acceptait de bon cœur sa rude discipline et se retrempait au contact de son stoïcisme et de sa vaillance.
Au nombre des miliciens de la Nouvelle-Angleterre se trouvaient deux jeunes officiers destinés à une carrière célèbre dans leur pays : le brave Israël Putnain . du Connecticut , et .Tohn Stark. non moins intrépide que lui, servant comme lieutenant dans un régiment du New-IIampsliire. Les hommes éclairés comme eux . surtout les officiers de la vieille Angle-
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terre, qui la j)lupait se ressenlaieul du scepticisme de leur temps, devaient s'amuser du zèle emporté que déployaient les ministres puritains attachés à l'armée. Ces prédicants, la Bible à la main, représentaient l'expédition comme une croisade contre l'impie Babylone, et rappelaient Moïse envoyant Josué combattre Amalcc.
Neuf cents bateaux et cent trente-cinq berges, sans compter un grand nombre de bateaux plats chargés de l'artillerie, amarrés au rivage du lac, n'attendaient que le signal du départ. Le soir du ] juillet, toutes les munitions, les vivres, le bagage, étaient embarqués.
Le lendemain dès l'aurore, les tentes de chaque régiment étaient repliées, le camp levé, et le soleil n'était pas haut sur l'horizon quand toutes les embarcations, chargées de l'armée entière, eurent pris le large. Elles s'avançaient sur trois divisions : les troupes régulières au centre, les milices sur les deux ailes. Chaque régiment avait ses drapeaux et sa la?ifare qui remplissait l'air d'une musique martiale. Le soldat ()arlait le cœur léger et exultant, convaincu qu'il marcliait à un triomphe. A mesure cpielle avaïK.ait. la lloltc couvrait le lac. dont la surface dis|)arut bienlùt sous la multitude des endiarcations. La matinée était splendide : le grand soleil de juillet plongeait ses rayons au lond de celle gorge de montagnes, et mettait des éclairs sur l'acier des armes et sur l'or des uniformes. Les |)ins pittoresques de tous ces costumes, à côté ties couleurs écarlale et bleue des régiuieiils anglais et américains, étaient ceux des llighlandcrs ou montagnards d'Lcossc, avec leurs coilTures à |tlinuels, leurs Ults ou braies aux nuaui'cs
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variées, leurs redoutables claymores suspendues au côté. Ils étaient aux ordres du major Duncan Campbell d'Inverawe, dont la légende a immortalisé le nom.
Vers midi, la Hotte était engagée dans le chenal étroit des îles, et s'allongeait en une énorme fde qui n'avait pas moins de deux lieues de longueur. A l'avant-garde venaient le major Rogers avec ses rôdeurs de bois, et le colonel Gange avec l'infanterie légère, suivis d'un corps de marins armés et disciplinés sous les ordres du colonel Bradstreet. Lord HoAve commandait en personne la colonne du centre, formée du 55% son propre régiment, qui marchait en tète, suivi du Royal-Américain, de quatre autres régiments d'infanterie et des montagnards écossais ; les milices provinciales occupaient toujours les deux ailes. Les pesants bateaux de l'artillerie, que poussaient à leur suite de vigoureux rameurs, étaient précédés de deux espèces de tours flottantes destinées à protéger le débarquement. Enfin, derrière le bagage et les munitions de toutes sortes, l'arrière -garde, composée de troupes de ligne et de milices, formait la queue de ce gigantesque et formidable serpent, qui s'avanrait lentement sur le Canada.
Du sommet d'une montagne située un peu en avant, les sentinelles françaises placées en vigie ne pouvaient s'empêcher d'admirer la beauté du spectacle qu'elles avaient à leurs pieds. Entre les deux chaînes de montagnes au panache de verdure, le lac, inondé de lumière par le soleil de midi, étendait sa surface limpide, reflétant l'ombre de ses caps et de ses anfracluosités. Là- bas se dressait le front chauve
de la montagne Pelée, ici le cône moussu du Painde-Sucre. A travers l'archipel d'îles qui, vues à distance, avec leur riche végétation de mélèzes, de pins, de bouleaux, de grandes aulnes, ressemblaient à des corbeilles chargées de feuillages, serpentait l'immense procession de bateaux, dont les rames s'abaissaient et se relevaient en cadence avec des jaillissements d'eau reluisant au soleil ; et au-dessus les drapeaux flottant à la brise, et les rangées d'uniformes variés suivant les régiments, d'où montaient des roulements de tambours et les notes claires des fifres et des cuivres.
Dès que l'avant-garde avait paru à l'entrée des îles, les sentinelles françaises avaient signalé son approche en baissant et levant un drapeau blanc, signe convenu qui avait été répété de cap en cap jusqu'au camp du Portage.
Aussitôt Montcalm donne ordre aux troupes de la Chute et du Portage de renvoyer à Carillon toutes espèces d'équipages et de passer la nuit au bivouac et en éveil. Pontleroy fut averti de hâter autant que possible les travaux du canq) retranché. Les bâtai Iiniis du Portage devaient signaler la [)résence de l'ennemi à ceux de la Chute par trois décharges de coups de fusil. \ cv signal, le deuxième bataillon du lierry, stationné à Carillon, devait marcher en a\anl et couronner les hauteurs qui dominent le fort. La conq)agnie de grenadiers, un piquet et cent cinquante Canadiens qui \enaieut tl'arrivcr se déploieraient en tiiailleurs, de manière à veiller d'abord à la sûreté du fort lui-même, et ensuite à protéger la retraite de l'armée si elle était |)oussée de trop près.
\)r cliafiuc côlr du lac Ceorge, jibisieurs gardes
•236 LES FnAyÇMS If CA.XADA
furent échelonnées sur les hauteurs afin d'éviter toute surprise. M. de Bernard, avec sa compagnie de \olontaires. remonta la rivière de Bernctz, afin de s'assurer si les ennemis faisaient la tentative de tourner la position de Carillon, en suivant le revers de la montagne.
A 5 heures du soir, M. de Bourlamaque ordonna au capitaine de ïrépezec d'aller se mettre en observation sur la montagne Pelée avec trois cent cinquante hommes, dont cent cinquante de la ligne, le reste de la marine et de la colonie, conduit par ^I. de Langy , et d'empêcher l'ennemi de débarquer dans les environs s'il était possible.
L'armée anglaise était venue camper à trois lieues plus haut sur la même rive du lac , à Sabbath Day Point. C'est durant cette veillée que John Stark eut. sous la tente de lord Howe, cette conversation qui fit une si profonde impression sur son esprit, et qu'il rappelait ensuite comme le testament militaire du jeune héros. Ilowe le questionna minutieusement sur Carillon, sur sa position, ses défenses et les meilleurs moyens de l'attaquer.
L'armée se mit en mouvement de si bonne heure, qu'à 5 heures du matin son avant -garde était en vue du Portage. Les tirailleurs français ne firent qu'échanger quelques coups de feu; car elle s'avançait en colonnes si prolbndcs, qu'il eût été insensé de lui disputer le débarquement. Bourlamaque relira ses avant-postes, rompit le pont du Portage, brûla son camp et se replia en bon ordre à la Chute. Montcahn le lit immédiatement traverser sur la rive gauche tle la décharge, l'y snivit avec ses troupes,
détruisil le poiit de communicalioii , et gagna les sept bataillons qu'il avait alors sous la main en ordre de bataille sur les hauteurs voisines, afin de donner aux volontaires et aux piquets dispersés en avant le temps de se rallier,
Bourlamaque disait hautement que c'était la meilleure position stratégique qu'on piU choisir, qu'on devait s'y retrancher et s'y défendre jusqu'à l'oxtrémilé. Par déférence pour une si grave opinion. Montcalm. quoique décidé, convoqua un conseil de guerre. Il n'eut pas de peine à démontrer, d'accord avec deux vieux officiers d'expérience, MM. de Bernctz et de Montgay. le danger de cette position, où les ennemis pouvaient dominer les hauteurs voisines et les tourner.
L'avant-garde des Anglais, guidée par lord Tlowe, avait mis pied à terre à l'ouest de la décharge du lac. après une légère escarmouche, et avait été suivie })ar le reste de l'armée. Entre la décharge et la chaîne des montagnes dcnièrr lafpielh» la rivière de Bernetz se fraye un lit s'étend, juscpi'à une distance d'environ un quart de lieue, une plaine alors rouverte d'épaisses forets. La rupture des |)onts obligeait de s'y engager et de suivre la courbe ((ue fait la rivière à la (lliute pour arriver sous les nnirs de (larillon. Uogcrs. avec une bandr de ses rangers, et les deux n'giiuenls des colonels l''il<li.et Lynian avaient été envov('s en avant pour éclaiicr lu roule. L aruK'e se mit oi\ marche sur cpiatre coloiuies. à (pielcpie distance en arrière. La forêt était si épaisse, embarrassée de troncs d'arbi-es renversés, de détritus couverts d'inie mousse fangeuse. de bronssailles si inevti'icables. (pie les r.ings (nrenl
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bientôt rompus et que chacun marcha au hasard. Le corps ])rincipal atteignit ainsi, non sans fatigue, mais sans incident, la tête des rapides.
Le matin de ce jour, le détachement de M. de TvOpezec. arrivé la veille à la montagne Pelée, avait vu défder sans être aperçu l'avant- garde anglaise, tpii, n'ayant pas touché terre, n'avait pu être molestée. M. de Trépezec, dont la position devenait fort critique, avait dépêché un courrier pour demander des ordres à \'I. de Bourlamaque; mais ce courrier, fait prisonnier en route, avait été vainement attendu une partie de la matinée. Dans l'intervalle, les guides sauvages qui avaient vu le lac couvert d'innombrables embarcations, et qui savaient le petit nombre des Français. les avaient crus perdus sans ressources, s'étaient retirés furtivement à l'écart et avaient abandonné le détachement. Le seul parti était de battre en retraite vers les montagnes et de gagner la Chute, soit en suivant leur versant oriental, soit en le gravissant et descendant ensuite j)ar la vallée où coule la rivière de Bernet/. La première route était plus courte, mais plus dangereuse : il est probable que, confiants dans l'expérience de \1 . de Langy et d'autres Canadiens accoutumés comme lui aux courses dans les bois, ils voulurent le suivre; mais à mesure qu'ils s'avanc-aient à trav(>rs ce terrain coupé de ravins jjrofonds et de hauteurs escarpées, la forêt s'épaississait, le sol plus riche poussait une exubérance de végétation. Tandis qu'audessus de leurs têtes, la cime des arbres qui se louchaient formait une voiUe presque im[)éiiétrablc aux rayons (\\\ soleil, devant eux se diessail une seconde forêt déjeunes pousses, dont le feuillage dense empêchait
LES FRA.\rAlS AV CAXADA -239
(le voir à quinze pas en avant. Ils reconnurent bientôt ([u'ils s'étaient éi^arés; car, malgré la longue habitude forestière de M. de Langy et des siens, ni lui ni les autres n'avaient cet instinct inné des sauvages qui leur l'ait deviner leur route au milieu de ces dédales inextricables. Ils marchèrent toute la journée, par une chaleur éloulTante. écartant à chaque pas les branches qui les arrêtaient, montant et descendant des côtes. contournant des rochers, traversant des bas -fonds tapissés d'une mousse humide où leurs pieds se perdaient, et croyant à chaque instant entendre le bruit des rapides de la Chute, où ils espéraient arriver; mais la forêt gardait toujours son silence, impénétrable comme ses profondeurs. Seul quelque écureuil sautant d'un arbre à l'autre h leur approche leur jetait son cri moqueur, oii une corneille croassait en s'ébaudissant au-dessus de leurs tèles dans des vagues de verdure et de lumières. Tout le détachement était exténué de fatigue et de chaleur. Enfin, vers /| heures (lu soir, il arriva à la rivière à la Chute, qu'il tenta de ])asser; mais, n'\ pouvant réussir, il rétrogiadail pour trouver un gu(', lorsque tout à coup des bruils de pas et de branches cassées se lirent entendre en avant. (( Qui vive;' cria M. de Langy. — Fian(;ais! » i('[>(>iulir('nt ([uolques voix. \ raccciil anglais de celle r('ponse, M. de Langy ne fut pas trouqié, pas |)his (|iie les siens. ((.Feu! cria-t-il à ses gens, c'est l'eunemi! » Le détachement venait de se heuricr coiili-e la c(i]orHie f|ue précédait lord Ho\ve.
(hichpies coups de fusil furent échangés à Iravcrs les éclaircics de feuillage. Lord llowe. (pii s'avam-ail au pi-emier rang, tomba tnort . fra])[)(' par une halle
240 LES FRA.NrAlS Ai' CANADA
en pleine poitrine. Les Français, croyant n'avoir affaire qu'à lin parti d'éclaireiirs, se déployèrent à la manière sauvage et commencèrent une fusillade générale, qui fut accueillie par un feu tellement supérieur, qu'ils comprirent qu'ils étaient en présence de l'armée anglaise. De leur coté, les Anglais, pris à l'improviste, s'imaginèrent que toute l'armée de Montcalm était à leur poursuite. Il s'ensuivit un moment de panique. Putnam et Spark. qui trois ans auparavant se trouvaient avec Braddock, durent se rappeler alors les scènes de la Monongaliéïa et éprouver un instant d'épouvantables angoisses. Mais les rangers qui accompagnaient Ilowe, habitués à ce genre de surprise, firent bonne contenance; les officiers les imitèrent et arrêtèrent le désordre .
Cependant les deux régiments de Fitch et de Lyman, qui marchaient en avant à une petite distance, précédés de Rogers et de sa bande, entendant la mousqueterie, firent volte-face et vinrent cerner les Français, qui, se vovant écrasés, ne songèrent plus qu'à vendre chèrement leur vie. Ils se battirent avec le courage du désespoir; mais, accablés par le nombre, cent soixante-cinq, Y com[)ris ciiuf officiers, furent tués ou se noyèrent dans la rivière en cherchant à s'échapper, ou fuient faits prisonniers. Le marquis de Monlcahu, entendant une forte fuslHade, l.mça en avant quelques compagnies de grenaiheis (|ui bordèrent la rivière et recueilHrent plusieurs des higitifs. MM. de Trépezcc et de Langv arrivèrent à la Chute baignés dans leur sang; M. de ïrépezec. blessé à mort, expira le lendemain.
Les Anglais navonèrenl ]):is leurs pertes en tués et
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en blessés, qui fuient considérables. Cet engagement était un échec sérieux pour les Français ; mais la mort de Howe en Ht pour les Anglais nn désastre irréparable. (( Ils avaient une telle idée de milord HoA\e, dit Desandrouins, qu'à ce qu'on leur disait que la journée du 6 nous avait été fatale, ils répondirent : « Elle ne vous a pas été moins favorable que celle du 8 ! » C'était, ajoute-t-il, principalement sur lui que reposait la réussite de cette entreprise. ))
L'effet de sa mort se fit sentir du moment qu'il eut expiré. A l'impulsion décidée, hardie, qu'il avait déterminée, succédèrent l'hésitation, la lenteur. Abercromby suspendit la marche et fatigua inutilement ses soldats en leur faisant passer la nuit sous les armes.
Le lendemain, au lieu d'avancer pour ne pas donner aux Français le temps de se retrancher, il rétrograda jusqu'au Portage et s'amusa à s'y fortifier lui-même, tandis que liradstreet, avec quelques troupes de ligne et de milice, rétablissait les ponts détruits. La journée était avancée avant qu'il remît son armée en marche, et il était nuit fermée cpiand ses derniers détachements arrivèrent à la Chute, où il occupa le camp abandonné la veille par les Français.
Le soir précédent, pendant que le niaripiis tic Monlcalm s'occupait à recueillir les débris du détachement en déroute, il reçut avis du capitaine Duprat, envoyé en éclaireur avec ses volontaires, que l'avantgarde anglaise avait paru sur la rive droite de la rivière de Bernetz et se j)réparait à y jeter un pont. Ce voisinage rendit imminent le danger d'être tourné, ce qui le décida ù rétrograder le soir même, lue partie de ses troupes descendit en bateau la rivière à
la Chute jusqu'à Carillon; le reste le rejoignit par terre sans être molesté. Entre 8 et 9 heures, la petite armée, toute réunie sous les murs du fort, y avait dressé ses tentes.
La retraite sur Saint- Jean aurait été facile; mais abandonner Carillon. « la clef des eaux et par conséquent du pays, )> l'abandonner sans combattre, il n'y fallait pas songer!
Il y a des circonstances où un général ne doit compter le nombre de ses ennemis qu'après la bataille. Montcalm le savait. Il se prépara à se défendre à outrance. Le jour même il avait écrit à son ami Doreil : (( J'ai alTaire à une armée formidable. Malgré cela, je ne désespère de rien. J'ai de bonnes troupes. A la contenance de l'ennemi, je vois qu'il tâtonne; si, par sa lenteur, il me donne le temps de gagner la position que j'ai choisie sur les hauteurs de Carillon et de m'y retrancher, je le battrai. »
Montcalm ne se dissimulait pas cependant l'extrême danger de sa position : « Si j'avais eu à faire le siège de Carillon, disait-il peu après, je n'aurais demandé que six mortiers et deux canons. »
Abercromby n'aurait eu qu'à amener une partie de son artillerie, et en quelques heures il aurait fait voler en éclats les retranchements. Il aurait pu également les battre en écharpe en plaçant du canon sur le flanc de la montagne du Serpent à sonnettes, qui n'est séparée de Carillon que par la rivière à la Chute. Le feu plongeant, dirigé de ce coté, aurait rendu la position des Français intenable. Enfin, ce qui était plus à redouter encore, l'armée de Montcalm pouvait être attaquée à la fois en tête et en queue : tandis qu'une
partie des troupes anglaises menacerait le iront des retranchements, le reste, par une marche assez courte à travers les hois, pouvait contourner la hase occidentale de la montagne et arriver en lace de Carillon. Quelques pièces de campagne placées en cet endroit auraient coupé toute retraite à l'armée Irançaise, qui, privée de secours et n'ayant que huit jours de vivres, aurait été forcée de se rendre.
Montcalm avait calculé tous ces dangers, mais il n'avait que le choix des dil'licultés. 11 avait deviné, aux tâtonnements d'Abercromby , qu'il avait allaire à un général inhabile, et il comptait sur quelques fautes de taclique : il ne fut pas trompé dans son attente.
Jusqu'au ô juillet, les travaux des retranchements avaient progressé lentement; mais, le soir de ce jour, le général avait enjoint aux deux ingénieurs de les pousser avec vigueur. Ils y étaient dès 7 heures, le matin du 6, escortés du 2'' bataillon de lierry, qui fut employé à faire des abatis. Desandrouins acheva d'étudier le terrain pour y tracer les retranchements du lendej)iain. 11 y travaillait encore à l'iieure où les troupes de la Chute, bataillon par bataillon, opéraient leur retraite et se concentraient autour de (iarillon.
Le 7, dès .') heures du matin, l'ontleroy et lui étaient rendus sur les hautems, avec les ofliciers majors de chaque bataillon, et leur marquèrent remj)laceiuent assigné à leurs troupes respectives. X 7 heures, l'armée tout entière était à l'ouvrage. Le drapeau de cha([ue régiment, arboré au-dessus des retranchements, indiquait aux soldais la part (|iii leur était dévolue. Les ofliciers, uniformes à teire. en bras de chemise, une hache à la main, abattaient, ébranchaient (M liauiaient
les arbres comme de simples manœuvres. Chaque soldat, saisi de cette fièvre belliqueuse qu'inspire un extrême danger qu'il est résolu d'all'ronter, travaillait avec une ardeur incroyable. Les troncs d'arbres, entassés et enchevêtrés les uns avec les autres, en zigzags, suivant les élévations du coteau, s'élevèrent bientôt à hauteur d'homme. Au sommet, des encochures faites sur les arbres formaient deux et, en quelf(ues endroits, trois rangées de meurtrières. Sur certains points, des sacs de terre, avec des interstices pour servir d'embrasures, couronnaient le retranchement. Les angles saillants et rentrants, enlrcmclés de lignes droites, permettaient au feu de la mousquelerie d'embrasser tout le front d'attaque. De chaque côté, suivant le plan adopté et tracé les i'' et 2 juillet, le retranchement se prolongeait en arrière en longeant la crête du plateau, formant ainsi un demi-cercle. L'inclinaison du sol en avant formait un glacis naturel, tandis qu'à droite et surtout à gauche le terrain était accidenté. Au delà des retranchements, les arbres fuient abattus jusqu'à portée du fusil et tournés la tète en avant, à côté des souches, pour embarrasser la marche de l'ennemi , mettre le désordre dans ses rangs et l'arrêter sous les coups de fusil. Enfin, au pied même des remparts, de gros arbres renversés et entrelacés, les branches affilées en pointes, présentaient leurs mille dards aux assaillants.
Les quatre cents Canadiens qui prirent part à l'action avaient eu leur [)lace marquée « dans la plaine de droite et s') retranchèrent de la môme manière, sous la protection du retour le long de l'escarpement ». Dans la plaine de gauche étaient les deux compagnies
cle volontaires do Bernard ot de Duprat. Enfin les canons de Carillon étaient dirigés à la fois snr le débarquement et snr la ])laine de di'oile. en cas que l'ennemi vînt prendre l'armée en flanc. Telle lut l'ardeur mise à ces travaux, que la ligne se trouva le soir mémo en état de défense.
Toute la journée les volontaires avaient fait le coup de feu avec les troupes légères des Anglais, qui protégeaient leur avant-garde occupée à élever l'un devant l'autre des retranchements, dont les plus proches étaient à la portée du canon. Abercromby avait fait transporter en même temps au-dessous de la Chute plusieurs berges et des ])ontons montés de deux canons, qui devaient battre le camp retranché des Français par eau. pendant qu'il serait attaqué par terre.
Au crépuscule, pendant que les troupes françaises se reposaient de leur rude journée, elles firent éclater leur joie par des hourras, en apprenant que trois cents hommes du renfort amené par M. de Lévis venaient de débarquer, et f[ne le chevalier lui-même serait à Carillon dans quelques heures avec le reste de son détachement. Lévis. à lui seul, valait une armée. En descendant à terre avec les premières berges, le capitaine Pouchol, voNant des tentes dressées autour du fort, crut que l'armée y était campée; mais il ;q)pril bienlnl qu'elle couronnait la hauteur. En gravissant la déclivité, il avisa dans un groiq)e le manpiis d(> Montcalm. Le général, en lui pressant la main, lui lil parcnurir les ri-tranchenients. l*ou( bol ne |»ul retenir .son ('tonnenienl à la Nuedes liavanx |)rodigi(Mi\ faits en si |)en de tenq)s. et il conliiina le général
240 LES FRANÇAIS A V CAXADA
dans ridc'e qu'il pouvait tenir, malgré l'énorme disproportion des forces.
Vers 3 heures du matin, Montcalm, averti de l'arrivée du chevalier de Lévis, courut à sa rencontre avec tout l'empressement qu'inspiraient sa vive amitié et la situation. Les deux héros s'embrassèrent avec effusion et se félicitèrent d'avoir à combattre l'un à côté de l'autre. Lévis approuva toutes les dispositions prises par Montcalm. Les renforts que le chevalier amenait avec lui achevaient de débarquer, et défdaient en criant : d A ive notre général! »
Le matin du 8 juillet, de cette journée qui allait être désormais la plus glorieuse date de nos annales, le tambour battit aux champs aux premières lueurs de l'aurore. Officiers et soldats, endormis tout habillés, sortirent en même temps de leurs tentes et rentrèrent dans les rangs. Chaque bataillon fut dirigé vers la partie des retranchements qui lui était assignée pour la défense : la Sarre et Languedoc, avec deux piquets arrivés de la veille, à la gauche; au centre, le i" de Berry et Royal -Roussillon avec le reste des piquets du chevalier de Lévis; à la droite, Guyenne, lîéarn et la Reine. La plaine, dont l'étendue, depuis l'escarpement de la droite jusqu'au lac. était aussi large que tout le front du camp retranché, fut confiée aux Canadiens. Les deux compagnies de volontaires eurent à défendre , vers l'extrême gauche , une trouée percée entre l'aile du retranchement et la rivière à la Chute. Chaque bataillon avait derrière lui une compagnie de grenadiers et un piquet de réserve, pour l'appuyer au besoin et se porter aux endroits menacés. Le chevalier de Lévis avait le commandement de la droite:
LES IRANÇAIS AV C A. y AD A 247
le colonel de Bouilaniaque . celui de la gauche; le marquis de Montcalm se réserva le centre, pour surveiller l'aclion générale. Le 2" bataillon de Berry, à l'exception de ses grenadiers, restait à Carillon, aux ordres de M. de Trécesson. Le cliiflVe total des combattants ne s'élevait qu'à trois mille cinq cent six. Ces dispositions réglées et la ration prise avec bonne humeur et cette gaieté qui sont les qualités distinctives du soldat français au feu, toute l'armée se remit au travail des retranchements, perfectionnant les abatis. construisant denx batteries à gauche et une redoute à droite, qui ne purent être terminées qu'après l'action. Un coup de canon était le signal convenu pour que chaque soldat courût à son poste.
Vers 10 heures du matin, le liane de la montagne du Serpent à sonnettes, qui domine Carillon, au delà de la rivière à la Chute, se couvrit de tirailleurs ennemis : c'était un parti de quatre cent cinquante sauvages aux ordres de sir William Johnson , arrivé le jour même, et quelques troupes légères détachées par Abercromby pour inquiéter notre gauche. Ils firent un feu de mousqueterie soutenu, mais inolfensif; car les balles n'arrivaient qu'au bord de la falaise, la plupart mémo tond)ai('nt dans la rivière. On ne prit point la [)niiK' d'y répondre, et le travail n'en fut pas dérangi'. Après s'être amusés quoique (enq)s à relto fusillade, les sauvages passèreni le reste du jour à regarder on spectateurs oisifs \cs péripéties do la bataille.
Au moulin (le la Chuto. les Anglais étaient loin dv montrer l'aclivilé de l;i |)olile armée IVancaise. Il était tarti dans la niatini'o (|iiini{| l'ingi'nicni- on clicf ( llork.
248 LI-:S FRA.\rAIS AU CAMAUA
envoyé sur la montagne du Serpent à sonnettes pour examiner les ouvrages de Carillon, revint faire son rap|)ort. Autant qu'il avait pu en juger à distance, ces travaux pouvaient è[re emportés d'assaut. Abercromby se décida alors d'attacpier sans délai et mil son armée en mouvement. En tête marcliaienl les rangers, suivis de l'infanterie légère et dos marins de Bradstreet; puis venaient les régiments de la ligne, précédés de quelques troupes de milice.
f~ A midi, l'avant-garde déboucha à lorée du bois jet commença un feu d'escarmouche. A ce bruit, les I soldats français, sans attendre le signal, jetèrent leurs , outils et se précipitèrent vers les retranchements. En Jf jyûn clin d'oeil, les lignes blanches de leurs compa- -» gnies se dessinèrent à triple rang tout le long de la ceinture grise des abatis, au-dessus desquels flottaient les drapeaux de chaque bataillon. C'était pour la première fois que celui de Berry voyait le feu en Amérique. Parmi ceux qui couronnaient les retranchements de la droite défendue par les Canadiens. il en était un auquel nos milices attachaient un grand prix. C'était un don offert par les dames canadiennes : fait d'une riche étoffe, il portait au centre, sur un fond d'azur .semé de lis, une image de la sainte Vierge, que ces dames avaient brodée de leurs propres mains.
— Pendant que les miliciens allongeaient les canons de leurs fusils dans les embrasures, Lévis parcourut leurs lignes, s'arrêtant devant chacun des officiers commandants, MM. de Raymond, de Saint- Ours, de Gaspé, de La Naudière. leur ordonnant de veiller à ce que chaque soldai no tirai jamais sans viser un
ennemi. Au centre et à gauche. Montcalm et Bourlamaque réitérèrent les mêmes ordres.
En ce moment, nos grand'gardes et nos compac^nies de grenadiers, qui tiraillaient en avant du camp, furent ramenés vivement à coups de fusil par les rangers et les troupes légères. Elles rentrèrent néanmoins en bon ordre par les l)arrlères. qui furent aussitôt refermées. Une seule, la grand'garde de droite, qui s'était attardée à faire le coup de feu, trouva les portes fermées et fut obligée de sauter par- dessus le parapet.
C'était le prologue de la bataille. Toute la lisière de la forêt, depuis l'extrême gauche jusqu'à la droite, se couvrait d'uniformos bleus, tandis qu'en arrière, vis-à-vis des trouées ouvertes dans leurs rangs, émergeaient du bois en plein soleil trois colonnes d'habits rouges et une quatrième dont les couleurs bariolées indiquaient un régiment écossais. On entendait distinctement le commandement des officiers criant sui toute la ligne : Fire ! De formidables décharges de mousqueterie se succédaient sans interruption, mais les Français n'y répondirent pas: car, le feu dirigé de loin, les balles arrivaient à peine, pas une ne portait dans leurs rangs. A ce silence, on aurait pu croire les retranchements abandonnés.
(ïependant les colonnes rouges et celle des Ecossais approchaient fièrement au pas. se tenant presque toujours à la même hauteur, malgré les obstacles de foules sortes qui gênaient leur marche. Les deux premières appuyèrent à la gauche des relranciiemenls, et s'avancèicnt l'une contre la Sarre et [.anguedoc. l'aulri" coiilre lîcrrv : les denx aulrr^s uKMiacèrent la
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droite; collf qui était près du centre marchait sur Royal -lloussillon et Guyenne ; la dernière, sur Béarn et la Reine.
Quand elles furent à bonne portée de fusil . toute la ligne des retranchements se couvrit d'un nuage de fumée, et plus de trois mille balles grêlèrent sur la tète des colonnes, dont les premiers rangs furent couchés à terre. Elles continuèrent le feu cependant sans s'ébranler ; mais tandis que la plupart de leurs balles venaient s'enfoncer dans les troncs d'arbres des abatis. celles des Français, dirigées avec précision, renversaient des lignes entières. « C'était un feu d'enfer, » disait un officier anglais échappé à celte mêlée, et qui entendait les projectiles siffler autour de ses oreilles.
Sous cet ouragan de plomb, les colonnes commencèrent à vaciller; puis, reprenant courage à la voix de leurs officiers, elles se reformèrent et revinrent à la charge en faisant feu à mesure qu'elles avançaient. Le général Abercromby. qui se tenait au moulin de la Chute, une demi-licuc plus loin, avait donné ordre d'emporter la position à la baïonnette. L'armée, infatuée comme son chef et comme frap])ée de vertige depuis la mort de Howe. ne songeait qu'à pousser de l'avant, se croyant sûre de vaincre. Mais la forêt d'arbres renversés, dont les branches flétries étaient entrelacées, retardait la marche et mettait le désordre dans les rangs et dans la fusillade. Les morts et les blessés, qui tombaient de toutes parts, achevaient la confusion. L'élévation qui conduisait aux remparts de troncs d'arbres, où le soldat n'apercevait (pie des jets de feu avec des taches de fumée
LES FRAXrMS Al C/1.V.U>-1 -Jol
vomissant la mort, semblait de plus en plus inaccessible.
Cependant les abatis, qui donnaient lui si grand avantage aux assiégés, avaient leur inconvénient : ils servaient d'abri à une nuée de tirailleurs ennemis, répandus sur les ailes et dans les intervalles de chaque colonne. Plus adroits que les troupes de la ligne, ces francs -tireurs, cachés derrière les souches el les arbres, faisaient un feu meurtrier qui éclaircissait les rangs des Français; mais ceux-ci ripostaient avec vme justesse de tir plus admirable encore.
« Impossible, raconte le capilaine Desandrouins, de trouver plus de sang- froid cl de bravoure qu'on en vit ce joui'-là dans le soldat. J'ai été témoin qu'aucun ne tirait son coup sans viser son homme, et que la plujiart attendaient souvent un assez long tem])s de voir paraître un tirailleur, posté derrièie mie souche, ])our ne pas le manquer, quoique les balles plussent dru comme grélc. »
La tète d'ime des colonnes parvint jusqu'aux chevaux de frise improvisés qui défendaient le pied des retranchemenis ; mais là elle se trouva arrêtée par leurs milliers de branches aiguisées, qu'elle chercha en vain d'arracher ou de franchir, pendant que de front. d(> droite el de gauche, elle était criblée de balles. \|)ivs une heure de cette lutte acharnée, au milieu d'un incrovable crépitement de mousquelerie, les quatre colonnes fureni rejetées jusfpi'à la lisière (lu bois.
Abercroml)\. lonjoiirs ;ui moulin de la Chule. envoya l'ordre de renouveler l'attacpic. I.e feu îles lirailleuis recommença avec une nouvelle furie, el les
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baïonnettes des régiments s'abnissèrenl en miroitant an soleil, an cri de : Forwanl '. des officiers, entendu distinctement dans le camp. Cette fois, la tactique de leins commandants avait cliangé : les deux colonnes de leur droite s'élancèrent vers la trouée gardée par les deux compagnies de volontaires. Les deux autres assaillirent l'angle droit des retranchements. Le choc fut terrible : la tète des colonnes tourbillonnait sous la tenijX'te, sans arrêter les survivants, qui, enjam])ant par- dessus les morts, continuaient à combattre avec la ténacité britannique. Les montagnards écossais, toujours braves entre les braves, se faisaient tuer à quelques pas du camp. C'était pitié de voir tomber ces beaux géants qui. après s'être battus <à Culloden, n'auraient pas voulu, en Europe, croiser la baïonnette avec les Français. Leur taciturne commandant, Duncan Campbell, sur de marcher à la mort depuis que. la nuit précédente, il avait cru voir le fantôme d'InveraAve, ne s'avança pas moins avec le courage du désespoir.
De leur coté, les Canadiens tiraient à toute volée, avec la précision d'hommes accoutumés à la chasse. Seuls de tous les assiégés, ils firent plusieurs sorties. Les plus intiépides d'entre eux, MM. de Langy, de Mgon, de La Ronde en tête, sautèrent par-dessus les retranchements et, s'éparpillant à la manière indiemie le long du bois, ouvrirent un feu terrible sur le flanc des ennemis. Ramenés dans leurs retranchements ]iar une hisillade d'enfer lancée contre eux, ils réitérèrent à plusieurs reprises leurs sorties, signalées cha(pie fois par d'horribles trouées dans les colonnes anglaises. Ce fnl grâce à ces sorties, d'après
L E S FR A N r Aïs AU CANA l) A 253
Poucliot, que les ennemis, qui auraient pu aisément tourner le camp par son extrême droite, « s'ils avaient connu le terrain et la facilité d'y pénétrer, » n'osèrent jamais s'} aventurer.
Le chevalier de Lévis dirigeait ces attaques avec le môme calme que s'il eût été à la parade. Au centre, le marquis de Montcalm donnait ses ordres sous les balles, avec le sang-froid et la sûreté de commandement d'un vieux général.
Il faisait une chaleur étoulTanle, et. dès le commencement de l'action, le marquis avait enlevé son uniforme en disant avec un sourire à ses soldats : « Mes amis, il va faire chaud aujourd'hui. »
Derrière lui , à sa portée , étaient massées les huit compagnies de grenadiers ([u'il dirigeait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, suivant les besoins. Sur la gauche, le colonel Bourlamaque se multipliait avec sa bravoure ordinaire et recjut à la tête une blessure dangereuse. 11 fut remplacé dans le commandement [)ar M. de Senezergues, qui ne lui cédait ni en vaillance ni en habileté.
« J'avais demandé, dit Desandrouins à M. le marquis de Monlcalm, dès le conmiencement de l'alVaire. la permission de lui servir d'aide de camp, et, comme j'allais de la droite à la gauche continuellement, les soldats me demandaient des nouvelles de C(; qui se passait, et. comme j'étais dans une aile, je leur criais : « Dans l'autre aile, il y a plus de (piin/.e « cents Anglais le ventre en l'air; les autres sont en (( déroute, et leur colonne n'ose [)lus s'y montrer. " Il n'y resl(; (|ue de mécliaiils tirailleurs, drrrièrc K les souches, (pi'on s'amusi- à démonter. » .l'axais le
plaisir aussitôt de voir paraître les plus vils transports de joie et de les entendre s'animer au combat par des cris de : \i\e le roi! »
Le centre, resté pins tranquille pendant ces attaques de flanc, craignait à chaque instant d être tourne :
" Prenez garde à la gauche 1 criait-on à droite.
— Prenez garde à la droite! » répondait- on à gauche.
\ers 3 heures, une vingtaine de bateaux et deux pontons, avec du canon et des tirailleurs, parurent à IVMrihouchurc de la Cluile dans le but de prendre notre gauche à revers. Ils furent salués par les salves des volontaires et des grenadiers de Poulariés, qui bordaient le pied de l'escarpement, et par le canon du fort, qui coula deux des bateaux et mit le reste en fuite.
En ce moment, la scène de carnage était indescriptible. A l'intérieur du camp, toute la ligne des retranchements était jonchée de morts et de blessés. Au dehors, sur toute la circonférence du camp, les cadavres gisaient par centaines en masses plus ou moins compactes, selon l'acharnement du combat : les uns couchés en travers sur les arbres renveisés. les autres accrochés à leurs rameaux, plusieurs se tordant encore dans les derniers spasmes de l'agonie. Des colonnes en désordre se portaient tantôt à droite, tantôt à gauche, cherchant un point vulnérable au milieu du tonnerre des décharges, du sifflement des balles et des cris secs du commandement, des vociférations des soldats avançant ou reculant dans un fouillis inextricable de feuillages et de branches;
LES FHAA'rAJS Ai CANADA 255
Un curieux incident eut lieu Jurant l'une de ces attaques. Comme les enseignes de Guyenne agitaient leurs drapeaux chaque fois qu'on criait : Vive le roi ! la colonne qui marchait vers ce régiment crut que c'était un signal de capitulation. Une vingtaine de soldais s'approchèrent en faisant signe de leurs chapeaux et en criant : Oiiarter ! Les Français hésitèrent un instant, puis répondirent : a Armes bas! armes bas ! » en se montrant à mi-corps au-dessus du retranchement. Ces Anglais, ne sachant probablement pas le français, ne comprirent pas et continuèrent d'avancer sans obéir à l'injonction.
« Alors, dit Dcsandrouins, qui rapporte cet incident, Guyenne, dont les flammes vertes et isabelle avaient fait cette illusion, tira une bordée de front, tandis que Royal -Roussillon hisilla de flanc ces pauvres gens, qui s'imaginaient que les drapeaux flottants étaient de notre part un signe qu'on se rendait. »
Pouchot, qui rapporte le même fait, lui donne une cause (iilVérente, laquelle cependant ])eut se concilier avec la première.
(( Le capitaine de Bassignac. de Royal-Roussillon, attacha, dit-il, un mouchoir rouge au bout tl'im fusil et l'agita en signe de défi au-dessus du rempart. »
Les Anglais, selon lui, approchèrent en tenant leurs fusils on travers à deux mains et en criant : Qaarler ! Ja's Français, do leur côté, croyant à une reddition, cessèrent le feu ot montèrent" sur les rotranchomonts à loin* roncontro. l^ouchot, cpii on co moniont était votui domatider de la pnudro et dv^ balles à M. de l'onthoiuio , l'onlonilit dire à ses .soldats :
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(( Dites-leur de quitler leurs armes, et on les recevra. ))
Pouchot, apercevant alors des soldais perchés sur le retranchement, jeta un coup d'oeil en dehors pour en savoir la cause, et vit que les Anglais n'avaient nulle envie de se rendre. Il se mit à crier de toutes ses forces :
(( Tirez! tirez! ne voyez-vous pas que ces gens-là vont vous enlever? »
Sans descendre des remparts, les Français firent l'eu, et l'action recommença.
Les Anglais ne manquèrent pas de crier à la trahison.
« Une autre trahison des Français, écrivit un Anglo-Américain, c'était d'élever leurs chapeaux au bout de leurs fusils pour s'amuser à voir les francslircurs les percer de leurs balles. »
Pendant que ceci se passait à la droite, au centre, le bataillon de Berry. en grande partie composé de jeunes recrues, faiblit un moment devant ime légion d'assaillants et abandonna le parapet. Les compagnies de grenadiers accoururent en toute hàle et les ramenèrent si promptement, que l'ennemi Jie s'aperçut pas de ce recul.
(( Des cris de : k Vive le roi I Vive notre général ! » éclataient en ce moment sur le chemin de Carillon ; c'était une troupe de trois cents Canadiens et soldats de la marine qui venaient de débarquer, et qui accouraient au secours de leurs camarades. Ils furent échelonnés immédiatement le long des retranchements de l'extrême droite.
Cependant le jour commençait à baisser. Le soleil
allait bientôt disparaître derrière les montagnes, dans un ciel aussi pur et aussi calme qu'à son lever. Les paisibles clartés que ses rayons obliques jetaient suri le plateau de Carillon semblaient une muette protes-j talion de la nature contre les scènes d'horreur qui]! s'y passaient. Le général Abercromby arriva enfin sur le champ de bataille, furieux des échecs réitérés de son armée. Avant de s'avouer vaincu, il voulut tenter un suprême etrort. Il réunit ensemble les deux colonnes de sa gauche et les lança sur l'angle droit des retranchements. Les deux colonnes de sa droite, également réunies dans un même corps, se précipitèrent au fond du ravin qui borde la rivière à la Chute, et viment donner contre la trouée déjà si bien défendue par les volontaires de liernard et de Duprat. Aucune des attaques précédentes n'avait été faite avec autant d'impétuosité et d'acharnement. Les volontaires, soutenus des grenadiers et du feu plongeant que faisaient du haut de l'escarpement la Sarre et Languedoc, finirent par repousser l'ennemi. Mais au rempart de la droite le danger devint imminent : la colonne anglaise et celle des montagnards d'Ecosse, combattant côte à côte, rivalisaient d'audace et d'impassible opiniâtreté. Il \ avait en présence l'orgueil nalional de deux races naguère cimemics et se redoutant encore. La fierté britamiiquc aurait été humiliée de se voir vaincue en bravoure par les highiandcrs, fût-ce par les [)lus valeureux de leur clan. Les Ecossais, de leur côté, sentaient qu'ils étalent les mêmes qu'au lemj)s de Robert iiruce et voulaieni le prouver. Cette coloiuic à double tèle semblait avoir une poussée irrésistible. A mesure que les premiers
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rangs tombaient, les survivants montaient sur les cadavres. Foudroyés à leur tour, ceux-ci étaient remplacés par d'autres. Ils 7i'étaient plus qu'à quinze pas du retranchement; s'ils parvenaient à l'escalader, une avalanche les suivait, et la journée était perdue.
« A droite! à droite! Tirez à droite! » crient nos soldats. Guyenne, Béarn et la Reine, qui défendent le redan, vont être écrasés. Montcalm a vu le danger, il accourt avec ses grenadiers. Un instant leur triple rangée de baïonnettes brille au-dessus du parapet, puis s'abaisse. Un rempart de flammes, de fer, de plomb, de fumée, enveloppe les retranchements : Anglais et montagnards tombent pêle-mêle. -
Les montagnards surtout sont décimés. La moitié de leur régiment, vingt-cinq de leurs officiers, sont tués ou blessés ; mais les mourants crient à leurs compagnons de marcher en avant et de faire triompher le drapeau. Le major Campbell d'InveraAxe voit se réaliser son pressentiment. Atteint d'une blessure mortelle, il est transporté hors du champ de bataille par ses frères d'armes.
Malgré leurs [)ertes énormes, les ennemis semblaient se multiplier et s'acharnaient à franchir la barrière de plomb qui les arrêtait. Montcalm, tête nue, les traits enflammés, des éclairs dans les yeux, dirigeait la défense en personne sur la ligne menacée et s'exposait comme le dernier de ses soldats. Lévis, toujours impassible, quoique deux balles eussent déjà traversé son chapeau , le secondait avec cette justesse de coup d'oîil qui faisait pressentir le futur héros de Saint-Foyc.
Le moment était critiqu'- : le feu prenait aux
retranchements, et il fallait que des braves s'exposassent au danger, presque certains d'être tués, en sautant sur le revers pour aller l'éteindre. En prévision de cet accident, des barriques d'eau étaient toujours en réserve. Les troupes, qui combattaient sans répit depuis plus de quatre heures, étaient accablées de chaleur et de fatigue. \ force de tirer, les fusils se rougissaient; il fallait les changer pour d'autres. Et les Anglais ne reculaient pas.
Tout à coup, à l'extrême droite, un cri se fit entendre : u En avant, Canadiens! » Le chevalier de Lévis venait de leur ordonner une sortie. Leur nombre était maintenant de sept cents, grâce aux renforts arrivés. Une nuée de coureurs des bois s'élancent par-dessus les retranchements, se répandent au milieu des abatis et sur la lisière du bois. Leurs vaillants officiers sont à leur tète. De la plaine qu'ils occupent ils dirigent le feu sur le flanc de la colonne qui s'allonge au bord du coteau, d'où elle menace le redan. Ces Canadiens, accoutumés à faire la chasse à l'homme, ne perdent pas une de leurs balles et font dans les rangs ennemis des trouées qui se referment aussitôt. Mais ce feu devient si jneurtricr, que la coloime est obligée d'incliner à droite pour y échapper, et elle va donner plus au centre contre Koyal lioussillon. l'^lTorts imitiles! la tempête de plomb ren\elup[)e de front, tie droite et de gauche, et elle est erilin rejetée au bord de la forêt. La dernière sortie des Canadiens avait été décisive. C'est sans doute l'Iiabilelé de leur tir dans la position avantageuse cpi'ils se domiaietil par leurs lr('(|iiintes sorties, et aussi la crainte (pi'ils ins|)iraient . connue
■260 LES FRA.\ÇAIi> AU CAAADA
les sauvages, dans ce genre de combat où ils n'avaient pas d'égaux, qui empêclièrent les ennemis de pousser une attaque directe dans la plaine ouverte qu'ils occupaient ' .
Vers 6 heures, vme dernière attaque fut aussi infructueuse que les précédentes, et. à partir de ce moment jusqu'à 7 heures et demie, il n'y eut plus qu'un feu de tirailleurs intermittent pour masquer la retraite définitive de l'armée anglaise. Sous le couvert de cette fusillade, faite par les rangers et les francstireurs coloniaux abrités dans les plis du terrain, derrière les abatis ou sur la lisière du bois, une partie des blessés furent enlevés et transportés à la Chute, ovi l'armée se retirait en désordre.
Quelques soldats de Béarn, à l'insu de leurs officiers, sautèrent par-dessus les retranchements en criant : « Tue! tue! » et attaquèrent des tirailleurs cachés derrière des arbres, les mirent en fuite, firent quelques prisonniers, dépouillèrent quelques morts et rentrèrent triomphants.
Le crépuscule d'une magnilique luiit de juillet étendit son voile mystérieux sur l'hécatombe humaine couchée autour du camp de Carillon. Parmi les officiers français qui avaient trouvé une mort héroïque dans cette immortelle journée, et qui gisaient dans leur sang, sur le gazon, se voyaient le brillant chevalier du Coin, capitaine dans Uoyal-Koussillon; de
' En parlanl des sorlics des Canadiens, M. de Lcvis dit qu'il les <> lit répéter plusieurs luis pendant tout le temps que l'ennemi attaqua la droite des hauteurs ». Jnunuil, p. 137., « Ils s'y comportèrent avec beaucoup de zèle et de conraj^e, » ajoule-t-il ailleurs, p. 141. — Cf. Jmirnnl de MuLtrlic . p. i86.
Frévillc et le clievalier de Parfouru, le premier capitaine, le second lieutenant dans Languedoc; le brave Dodin, lieutenant des grenadiers, et huit autres officiers de divers grades. Deux autres étaient blessés mortellement. Le chiffre total des morts était de cent quatre, et deux cent quarante-huit blessés. Le colonel Bourlaniaquc, comme on l'a vu, avait été atleint dangereusement; Bougainville, Malartic, de Montgay et l'intrépide d'IIébécourt, légèrement.
Les vVnglais avouèrent une perte de dix- neuf cent quarante-quatre hommes, officiers et soldats'. Mais les Français ont toujours persisté à dire que cette perte avait été beaucoup plus considérable.
(( On sait, dit Pouchol, qu'on doit peu compter sur leurs relations. Le gouvernement, ayant plus à ménager qu'en France les esprits, ne cherche qu'à les tromper, soit en augmentant ses victoires, soit en diminuant ses défaites. »
Montcalm . couvert de poussière, mais la figure illnminée de joie, parcourut avec son ami Lévis toute la ligne des retranchements, félicita les soldats de leur noble conduite et leur fit distribuer de l'eaude-vie. du vin et des rafraîchissements.
Toute l'armée, après avoir nettoyé ses armes, coucha le fusil au côté, le long des retranchements, de crainte d'ime surprise nocturne; car l'ennemi avait encore une telle supériorité numérique, (pie l'on ti'osail ci'oiie ;'i un(> lelraiii^ di'liiilive. Mais les senliiicllcs placées aiiv ;nniit -postes n'ciileiKJiiciil . durant
' C'ol le cliilIVf iii(li(|ii('- |);ii' .M)(M•l•|•llml)^ ilaiis son i-apporl. ol'lifi.-i. < l'iihlir Ih-cnnI ttflicc. Aiu. miil VI'. Intlics, Ahercromhfi :) l'ill. l'J juillfl ITTjH.)
le cours de cette belle nuit étoilée, que les gémissements do quelques blessés agonisant sur le cliamp de bataille et les cris sinistres des oiseaux de proie planant au-dessus des cadavres.
A l'aube du jour, Montcalm , déjà sur pied, fit battre la générale et border les reiranchements. Les Anglais, à la Cbule. sacliant qu'il attendait des renforts considérables, crurent qu'il marcliait contre eux et précipitèrent leur fuite. Pendant qu'on ramassait les blessés abandonnés sur le cliamp de bataille et qu'on perfectionnait le camp retranché, les volontaires détachés en avant revinrent avec la nouvelle que les retranchements élevés par les ennemis à michemin de la Chute étaient abandonnés. Ce jour-là, faute de sauvages, on ne put envoyer plus loin à la découverte. Mais, dès l'aurore du lo, le chevalier de Lévis sortit du camp avec les grenadiers, les volontaires et cent Canadiens. Il trouva à la Chute les ruines fumantes du moulin incendié, et partout, jusqu'au Portage, les débris d'une retraite précipitée, des blessés gisant au bord du chemin, de grandes quantités de haches, de pioches, de souliers abandonnés dans un bourbier, beaucoup de quarts de farine évcnlrés et cent cinquante jetés à la rivière, (pi'il lil retirer et porter à Carillon. On découvrit même plusieurs jours après, dans la forêt, aux environs du Camp -Brûlé, un grand nombre de cadavres sur dos civières. Telle avait été la panique des vaincus, qu'ils y avaient abandonné ces malheureux blessés, morts depuis sans aucun secours. Dos éclaireius envoyés jusque vers le milieu du lac s'assurèrent qu'il était libre. L'armée d'Abercromby, qui avait
descendu ce même lac en chantant des airs de triomphe anticipé, l'avait remonté })récipitamment quatre jours après, vaincvie, découragée, couverte de confusion. Elle ne s'était crue en sûreté qu'après être rentrée dans ses retranchements à la télc du lac, où elle continuait à se fortifier.
Le 9 au matin, Montcalm avait chargé son aide de camp, M. de La Rochebeaucour, d'aller porter au gouverneur un récit abrégé de la victoire ; il lui annonçait, en même temps, (( qu'il se mettait en mesure de recommencer ce matin-là. si les Anglais en avaient envie. )) Puis il ajoutait :
« Les Canadiens nous ont fait regretter de n'en avoir pas en plus grand nombre. AL le chevalier de Lévis s'en loue beaucoup; M. de Raymond et les autres officiers, de Saint-Ours, de La Naudière, de Gaspé, se sont signalés. Je n'ai eu que le mérite de me trouver général de Iroupes aussi valeureuses. »
En passant à Chambly, à 3 heures du matin. M. de f,a Rochebeaucour alla frapper chez M. Péan pour lui annoncer la victoire.
(( Il m'a pensé faire mourir subitement, écrivit celui-ci au chevalier de Lévis. Il m'a trouvé encore endormi... Je me réveille en sursaut, et la première chose (pie je lui demande fut : « Quelles nouvellesP » [| me dit : (( Elles sont boimes, et M. le chevalier de (( Lévis a reçu deux balles. )> Je fis sur-le-champ un cri c[ue je ne pus nHenir; mais il acheva : u Dans (( son chapeau. » .le vous assure que j'ai setili dans ce moment commenl je vous suis allaché. »
Le II» ,'iu malin l'armée française, rangée en balaillf sur le philcan de Carillon, chanla l'hymne
264 /. E S F R A N ç A / .S AU CAXADA
de la victoire au bruit des fanfares , des tambours et du canon. Lne grande croix, dressée par ordre de Montcalm, portait cette inscription que lui-même avait composée, et dont il avait écrit au-dessous la traduction en vers fraïK^ais :
<^)iiid dux? quid miles? qiiid strala iujcenlia li^rna? Eli sifjnum! en victor! Deus hic, Deiis ipse Iriumphal.
Clii'étieii , ce ne fnl point Montcalm et sa pinidence, (2es arbres ren\ersés, ces héros, leurs exploits, Qui lies Anglais confus ont brisé lespérancc : C'est le bras de Ion Dieu \ainqueur sur cette croix.
Le temps n'a pas respecté ce monument éphémère. Le fort lui-même a été démantelé; mais le nom de Carillon est resté à jamais inscrit dans nos fastes militaires. Le drapeau arboré par les milices canadiennes au jour de la bataille fut rapporté troué de balles et suspendu aux voûtes de l'église des récollets de Québec. Echappé presque miraculeusement à l'incendie de cette église, en 1796. il a été conservé depuis comme une précieuse relique dun autre âge. Aux jours des solennités publiques, quand les Canadiens veulent rappeler les exploits de leurs pères, ils })romènent en triomphe le drapeau de Carillon.
Montcalm s'était d'abord livré à tout l'enivrement de la victoire. Sur le champ de bataille même, au moment où . à 8 heures du soir, les derniers tirailleurs anglais, chassés des abatis. se repliaient sur leur arrière-garde, il écrivit, probablement sans autre appui qu'un tambour, les lignes enthousiastes qui suivent, adressées à M. Doreil . coiumissaire des guerres, alors à Montréal. Ce petit billet, qui semble
avoir gardé l'odeur de la poudre, fut confié encore humide au chevalier Le Mercier, choisi à l'instant même pour accompagner M. de La Rochebeaucour.
« L'armée et trop petite armée du roi vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France ! Si j'avais eu deux cents sauvages pour servir de tête à un détachement de mille hommes d'élite, dont j'aurais confié le commandement aii chevalier de Lévis, il n'en serait pas échappé beaucoiip dans leur fuite. Ah 1 quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres ! Je n'en ai jamais vu de pareilles. »
Le marquis ajoutait dans son rapport au ministre : (( Le succès de la journée est dû à la valeur incroyable de l'officier et du soldat... Les officiers qui composaient cette armée ont donné de si grandes preuves de courage, que chacun d'eux mériterait un éloge ])articnlier. )>
Livresse du général et de son armée avait été d'autant plus vive, cpie le succès était plus inespéré. Mais quand la fumée du combat fut dissipée, f(uand les dernières notes clo rh\nirie triomphale se lurent ('vanouies, l'enthousiasme s'alîaiblit peu à peu au contact des difficultés du présent el des menaces de l'avenir. ()n en trouve l'expression dans ce passage de Montcalin an iii;u('(h,il de ijelie-lsle (12 juillet) : <( Si jamais il y eut un corps de lrou[)es digne de grâces, c'est celui que j'ai l'honneur de commander. Aussi je vous supplie, monseigneur, de l'en combler. Pour luoi . je ne vous en demande pas d'aulre que de me faire accorder par le roi mon retour. Ma santé s'use, ma bour.se s'épuise, .le devrai, à la lin d(> l'anni'c. dix mille écus au fiésorier- de la colonie. Kl.
t>66 LES FRANÇAIS AU CANADA
plus que tout encore, les désagréments, les contradictions que j'éprouve, l'impossibilité où je suis de faire le bien et d'empêcher le mal, me déterminent à supplier Sa Majesté de m'accorder cette grâce, la seule que j'ambitionne...
(( En attendant d'obtenir cette grâce, je servirai comme j'ai fait jusqu'à présent. Si cette journée peut me procurer quelque gloire, je la partage avec MM. de Lévis et de Bourlamaque. »
La cour de Versailles connaissait déjà l'antagonisme qui existait entre le gouverneur et Montcalm. Celui-ci, vainqueur dans chacune des trois campagnes qu'il avait conduites au Canada, montrait, en demandant son rappel , qu'il était aussi fin politique qu'excellent général. Sachant bien que jamais la cour ne consentirait à l'enlever à son armée dans de telles circonstances, il espérait qu'elle le débarrasserait d'une façon ou d'une autre de l'importun gouverneur, soit en neuti-alisant son autorité et confiant le contrôle de la guerre à celui qui la dirigeait si bien, soit même en rappelant le marquis de Yaudreuil.
En attendant, la querelle qui les divisait allait s'aggraver encore, éclater au grand jour, partager en deux camps les officiers civils et militaires, et pénétrer jusque dans les rangs inférieurs do l'armée.
Les troupes de ligne étaient justement fières de la victoire de Carillon : c'est à elles qu'en revenait l'honneur, du moins en très grande partie ; mais elles en prirent occasion d'afl'ecter un mépris plus insultant que jamais pour les Canadiens, cpii avaient contribué pour leur [)art au succès de la journée, et
([ui on réclamaient la gloire avec d'autant plus d'Apreté qu'elle leur était contestée. L'animosité, déjà si prononcée entre ces deux corps, devint telle, qu'ils semblaient prêts à en venir aux mains, ^audreuil, qui en était la première victime, s'en plaignit amèrement. « 11 n'a tenu qu'à lui. dit Desandrouins en se déclarant l'un des coupables, d'avoir l'original des lettres qui eussent pu perdre celui qui les avait écrites. Imprudence de nous autres jeunes gens. ajoute-t-il. excités par la jalousie que nous témoignent ceux que nous sommes venus défendre. Il est vrai que nous portons si loin cette fougueuse licence, naturelle aux Français, que dans cette matinée même où M. de Montcalm a assemblé les chefs de ce corps à ce sujet, on a trouvé sur la table de la salle une chanson des plus mordicantes contre le gouverneur général et tout ce qui est colon. »
Desandrouins termine par cette réilexion attristée, qui aurait dû lui ouvrir les yeux à lui-même et le ranger du côté du chevalier de Lévis, le seul des commandants français qui se montrât au-dessus de ces mesffuines passions' : (( (îémissons sur la désunion qui luine les forts, et à plus forte raison les faibles ! )>
Le commissaire des guerres Doreil . ami intime de Montcalm. se signalait |)ai- son lioslililc' contre tout
' L(';vis ('■iM-i\ ;ii( au iiiiiniiiis de l'aulniN' \u-\\ do Icnips auparavant : « Ji- ikî puis linijours fpu- nie loiici" de la l'iniliaiicc cl de l'aniilié que MM. les marquis de Vaudp<iiil cl de Muidialin inc IrmnimicMil. •> (A M. le imininis ilc Piinlnn/ . '2'1 avril 17.')S.
tjiii sait si la i-idoiiii' n'aurai! pas i-ir sauxt'-c, si t'es di'iix lioniincs a\aifnl pi-iilih' de ce hol cNcinnU''
ce qui était canadien, et par son acharnement contre Vaiidreuil. u La négligence, disait- il an ministre, l'ignorance, la lenteur et l'opiniâtreté du gouverneur, ont pensé perdre la colonie;... l'ineptie, l'intrigue, le mensonge, l'avidité, la feront sans doute périr. » Après plusieurs dépêches écrites avec la même violence, il crut que ses dénonciations avaient fait une assez forte impression sur les ministres pour oser demander le rappel de ^audreuil et son remplacement par Montcalm.
(( Si la guerre doit durer encore, oui ou non; si l'on veut sauver et établir le Canada solidement, que Sa Majesté lui en confie le gouvernement. Il possède la science politique comme les talents militaires. Homme de cabinet comme de détail, il est grand travailleur, juste, désintéressé jusqu'au scrupule, clairvoyant, actif, et n'a en vue que le bien; en un mot. il est homme vertueux et universel... Quand M. de ^ audreuil aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un défaut original : il est Canadien. ))
Le gouverneur, entouré d'amis trop officieux, était instruit de toutes les intrigues qui se tramaient autour de lui. et dont l'écho arrivait jusqu'à Versailles. Il finit par en être exaspéré et se laissa entraîner aux mêmes récriminations que ses adversaires.
Dans une lettre au ministre de la marine', où éclatait sa jalousie contre Montcalm, il dénonça la conduite du général à sou égard cl à l'égard des Canadiens. « Ils ne peuvent qu'être rebutés, dit-il,
^ M. de Miissiac.
par la façon dont il les l'ait servir... Ils ont rendu les plus grands services; maintenant on les avilit par la dureté avec laquelle on les commande... Ils acceptent sans murmurer les corvées dont on les charge continuellement; ils ne demandent pas mieux que d'être placés dans les lieux les plus exposés, soit dans les campements, les découvertes et même à la vue de l'ennemi. Ils se sont distingués dans la journée du 8... M. le marquis de Montcalm, oubliant sans doute l'éloge qu'il m'avait fait d'eux, ne leur rendit pas la mèjue justice dans la relation qu'il m'envoya; il prit, au contraire, un soin particulier de taire leurs actions. Je crois inutile de vous rapporter les propos de M. le juarquis de Montcalm à mon égard. Depuis la canqiagne dernière, j'ai alïecté de les ignorer; je l'ai ])révenu de politesses; j'ai eu des conférences avec lui pour satisfaire à lenvie qu'il a d'être consulté, quoique j'aie éprouvé plusieurs fois {[u'aussitôt que je lui avais fait part de quelque projet, il devenait j)ublic... Je passe sous silence toutes les infamies ou propos indécents qu'il a tenus ou autorisés. D'après toutes ces raisons, monseigneur, je croirais man(juer à ce que je dois au service du roi et à la confiance dont vous m'honorez, si je ne vous sup[)liais de vouloir bien demander à Sa Majesté le rappel de M. le inar(|uis de Montcalm. Il le désire lui-même et m'a prié de vç)us le demander. Hien loin de penser à lui nuire, j'estime, monseigneur, (|u'il mérite de passer au grade de lieutenant général... i*ersonne ne rend [)lus de justice que moi à ses (îvcellentes cpialilés, mais il n'a pas celles qu'il faut pour la guerre de ce pavs. Il est nécessaire d'avoir
beaucoup de douceur et de patience pour commander les Canadiens et les sauvages... »
Yaudreuil concluait en désignant le chevalier de Lévis comme le meilleur successeur de Montcalm : (' II réunit en lui toutes les bonnes qualités de l'officier général; il est généralement aimé, et il mérite de l'être. »
11 y eut entre Yaudreuil et Montcalm un échange de lettres et quelques tentatives de rapprochement. (' Nous comptions n'avoir tort ni l'un ni l'autre, disait Montcalm ; il faut donc croire que nous l'avons tous deux, et qu'il faut ap2)orter quelque changement à notre façon de procéder. »
Les tracasseries excitées entre les chefs par des subalternes intéressés à brouiller' empêchèrent le rapprochement.
Dans les colonies voisines, la même antipathie régnait entre les troupes d'Angleterre et celles des provinces, de même qu'entre leurs chefs. La plupart des officiers d'outrc-mer étaient des fils de famille, chez qui la morgue britannique était traditionnelle. Ces officiers devaient en général leur grade moins à leurs états de service qu'à leurs privilèges héréditaires. Imbus de préjugés et d'idées exclusives puisés dans les cercles aristocratiques, d'où ils n'étaient guère sortis, ils regardaient avec un superbe dédain tout ce qui n'appartenait pas à leur caste, et plus encore ce qui était étranger à leur île. Les colons d'Amérique, d'un autre coté, non moins attachés à leurs préjugés et à leur esprit local, mais sentant déjà naître parmi
' BoiKjainvillc nu ministre, JO aoùl 1758.
LES FRANÇAIS AU CANADA t271
eux un patriotisme nouveau , étaient profondément blessés dans leur orgueil démocratique de trouver des mailres là où ils n'espéraient voir que des égaux.
Les chefs des troupes régulières aggravaient le mal par leur conduite au lieu d'y remédier; ils ne se donnaient pas même la peine d'inviter aux conseils de guerre les commandants de milices, qui n'étaient pas plus instruits des opérations que les derniers subalternes. On vit des compagnies entières, exaspérées du ton des officiers anglais qu'on leur avait imposés, se débander en un jour et regagner leurs foyers. Le ressentiment de ces affronts se répandit dans les provinces, où il resta gravé dans les esprits et ne fut pas étranger à l'éclatante rupture qui amena l'indépendance des États-Unis.
Le 12 juillet et les trois jours suivants, les divers détachements de troupes coloniales expédiés, par le marquis de Vaudreuil, sous le commandement de son frère Kigaud, vinrent grossir l'armée de Carillon, qui se trouva portée à six mille six cent soixante-neuf combattants, y compris quatre cent soixante-dix sauvages. Ce mouvement, nécessité par les circonstances» rendait inexpugnable pour cette compagne la frontière du lac Cibamplain, nuiis avait conq)lètcment dégarni celle du lac Ontario, sur la([uellc marchait le général Forbcs, qui allait bienUM être suivi d'une autre armée dirigée contre h'rontenac. Telle était l'infériorité numérique de nos armes et la nudlitude toujours croissante des ennemis, qu'il n'y avait pas de talent luilitaire capable d'en arrêter le torrent. La lactique de \h)ntcalm dut se réduire à inquiéter Abercromby pour le retenir dans ses reirancbements
et à compléter les fortifications de Carillon. L'armée y travailla sans relâche, excepté les jours de pluie et les dimanches, encore pas tous. Les anciennes fortifications furent perfectionnées, de nouvelles furent construites de chaque côté de la plaine qui horde la pointe de Carillon. On fit creuser des fossés, élever des terrassements, dresser des palissades, poser des redoutes, construire des casemates, blinder des ouvrages ; on établit plusieurs batteries ; on fit de Carillon une position telle, qu'on pût parfaitement s'y défendre en cas d'un retour offensif des Anglais.
Les troupes de la marine et de la milice avaient été formées en deux bataillons de mille hommes chacun, dont le premier, sous les ordres de ^L de Rigaud, campait à la Chute. Le second, commandé par M. de La Corne, à la sortie du lac Saint-Sacrement, avait ordre de pousser des découvertes sur le lac pour obtenir des nouvelles de l'ennemi, et d'entretenir des patrouilles dans les bois afin d'éviter d'être surpris. En même temps de forts détachements furent confiés aux meilleurs coureurs des bois pour faire des incursions sur le territoire ennemi.
Le i- juillet, \L de Courtemanche partit avec deux cents sauvages et autant de Canadiens et de soldats de la marine, remonta le lac Champlain et la rivière au Chicot jusqu'à mi-chemin entre le fort Edouard et le lac du Saint- Sacrement. Les Anglais venaient d'y construire, sous le nom de llalfway's Brook, un nouveau fort pour servir d'entrepôt et protéger leurs convois. Courtemanche y surprit une escorte d'une cinquantaine d'hommes qui j)assait dans le voisinage, et la nul en fuite. Au bruit de la fusil-
SilllV JI^Tv; cl (•(illl'l'lll'*: «lf«- lliii^
lade, trois cents hommes sortis du fort accoururent à la rescousse. C'était le moment qu'attendait le commandant pour les laisser s'engager dans les bois, les cerner ensuite et les écraser; mais les sauvages, à leur ordinaire, n'écoutèrent ni ordres ni conseils, se mirent immédiatement à la poursuite, levèrent une vingtaine de chevelures, firent huit prisonniers, et reprirent le chemin de Carillon, où le détachement arriva le 21 suivant. Il n'y avait eu que deux Canadiens et deux sauvages de blessés.
Les dépositions des prisonniers, parmi lesquels il y avait un Iroquois des Cinq-Nations, révélèrent la marche du général Bradstreet, détaché de l'armée d'Abercromby avec un corps de milice considérable, douze pièces de canon et quatre cents sauvages, lesquels remontaient la rivière MohaA\k pour se porter sur le lac Ontario. Montcalm et Lévis s'empressèrent de communiquer cetle nouvelle alarmante à \ audreuil, sans pouvoir détacher aucune de leurs troupes au secours de cette l'rontièro menacée.
Le succès de M. de Courlemanche et l'arrivée d'une lloltille |>ortanl quelques centaines do Népissings et d'Inxjuois du lac des Deux- Montagnes, sous la conduite de W. (le Saint- Luc, capitaine dans la marine, (léicrmiiièrent le juaripiis île Montcalm à organiser une expédition im[)orlante. destinée à aller happer au môme endroit, après avoir suivi la même route. Cîette expédition, composée de (piatre cents sauvages et de lieux cents (lanadiens. soldats de la marine ou mili- ( ieiis. lui conliée au même M. de Saint Luc. parenl do M. do La Corne Saint- Luc, qui commandai! en ce moment le corps de milice stationné au Portage.
276 LES FBAN Ç A I S A U G A N A D A
Le départ de ce détachement, fixé au 22 juillet, fut retardé de deux jours par un incident qui peint bien les mœurs des sauvages et les traits de ressemblance qu'ils avaient avec les héros de l'antiquité. Bougainville , qui paraît avoir été un des officiers de l'armée les mieux nourris des classiques, était extrêmement frappé de ces points de similitude, et en fait la remarque en plusieurs endroits de son Journal.
Une joute rappelant les jeux olympiques allait s'engager entre deux tribns rivales : celle des Abénakis et celle des Iroquois. Il s'agissait de l'amusement favori des sauvages, le jeu de la crosse, auquel les guerriers se livraient et se livrent encore dans l'ouest avec toute l'ardeur de leur violente nature, c'est-à-dire avec une fureur voisine de la rage. On jugera de l'importance de cette partie de plaisir par l'enjeu qu'on y avait mis, et dont la valeur s'élevait à mille écus en colliers et en grains de porcelaine.
Aux extrémités du terrain choisi par les chefs, sont plantés deux grands poteaux qui servent de ralliement à l'un ou à l'autre des groupes rivaux. Chaque joueur est armé d'un bâton recourbé en forme de crosse; au centre est placée une balle que les deux partis se disputent et qu'ils cherchent à lancer sur le poteau de leurs adversaires, en les empêchant de l'approcher du leur.
Il est facile de se représenter la scène rniieuse et piltriiosque cpii animait le plateau de Carillon durant la journée du 23 juillet. Monlcalni et Lévis. entourés d'un giand nombre d'olficieis. rehaussaient |)ar leur présence ce tournoi d'un nouveau genre et paraissaient \ iM'Midre d'autant plus d'intéiét. que les sau-
LES FRANr.MS AL' CANADA
vages étaient plus que jamais difficiles à retenir depnis la victoire de Carillon, qu'ils étaient extrêmement jaloux d'avoir vu gagner sans eux. Une foule de soldats désœuvrés de divers régiments, quelques-uns en déshabillé, revenant du travail, faisaient cercle autour des joueurs. Un bon nombre d'Indiens, avec leurs femmes et leurs enfants, appartenant à des tribus étrangères à la lutte, la regardaient en simples spectateurs. Des groupes de Cianadicns. des coureurs des bois, accoutumés à de pareilles scènes, y prenaient une moindre part et restaient étendus nonchalamment sur le ga/on. Les tentes dressées autour des glacis et des bastions du fort, les huttes des miliciens, les wig^\ams des sauvages, les palissades, les retranchements, les redoutes qui couronnaient le promontoire, formaient un encadrement en harmonie avec le théâtre naturel où jouaient les farouches acteurs des bois.
Au signal donné, les deux partis s'étaient précipités sur la balle, l'avaient fait rouler quelque tem|)s à leurs pieds, puis lavaient lancée en l'air et s'étaient mis à sa poursuite avec l'agilité et la vitesse de chevreuils traqués |iar une meule. Tantôt ils se groupaient pour se disputer la balle, tantôt ils s'éparpillaient pendant c|u'elle volait au-dessus de leurs tètes, se bousculant, se culbutant, se prenant corps à corps, luttant les uns contre les autres comme pour un combat à moit, au milieu de cris, de vociférations, d'éclats de voix, inouïs, l^csquc tous le corps nu, n'ayant que le brayet autour de la ceinture, leurs longs ch<n('U\ noirs et leurs |)atia('hcs do plumes (lotlant au vent, ils rcsscnd^laicnl , avec leurs visages
L E S F II A A (; .4 / .S A C i:A^ADA
tatoués, leurs veux flamboyants, leurs gestes forcenés, à des bandes de sorciers courant au sabbat, ou mieux encore à des démons sortis de l'enfer. Les spectateurs les poursuivaient de leurs applaudissements et de leurs éclats de rire, acclamaient les plus agiles et les plus adroits, et les encourageaient à de nouvelles prouesses. Enfin, après bien des péripéties, des chances variées, la balle, lancée dun bond irrésistible, alla frapper le poteau et mit fin à la partie. Les vainqueurs, couverts de sueur et de poussière, accablés de fatigue, vinrent recevoir les félicitations des commandants et le prix de leur victoire. Un festin, selon la coutume, termina la fête, et les guerriers, fiers et heureux comme de grands enfants, reprirent les préparatifs de l'expédition.
Le 28 juillet, le parti de M. de Saint Luc était embusqué entre le fort Edouard et Halfway's Brook. Vers midi, il vit venir un convoi d'une quarantaine de chariots chargés de vivres, de boissons et de marchandises, escortés par cinquante soldats sous les ordres d'un enseigne du régiment de Blackney. Plusieurs femmes, enfants et marchands, faisaient route avec eux.
Avant qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître, ils furent cernés, tués ou pris. La cliarge des chariots fut dispersée et pillée par le détachement. Trois soldats avaient été tués et un Canadien blessé. « Nous avons eu . dit Montcalm , un Iroquois tué et deux blessés. Toujours les Iroquois perdent quelqu'un ; c'est que de tous les sauvages ils sont les plus braves. Sarégoa, leur chef de guerre, est celui qui a conduit l'entreprise. Lorsque dans un détachement les sau-
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vages sont les plus nombreux, ils font la loi et décident sans appel. C'est un bonheur quand celui d'entre eux qui est le plus accrédité a une bonne tête, et celle de Sarégoa est très bien organisée. »
En apprenant la mésaventure arrivée à son convoi, Abercromby jeta dans des bateaux un fort détachement de rangers, de miliciens et d'infanterie légère avec Rogers, et leur fit descendre le lac George pour aller couper la retraite à M. de Saint -Luc en traversant l'étroite chaîne de montagnes qui sépare ce lac de la tète du lac Champlain. Mais M. de Saint-Luc, prévoyant qu'il serait poursuivi, avait précipité sa marche et dépassé ce lieu avant l'arrivée de Rogers, qui l'y attendit A^ainement. Comme celui-ci revenait sur ses pas. il reçut un message d'Abercromby lui enjoignant d'intercepter d'autres troupes de maraudeurs signalés aux environs du fort Edouard. Monlcalm avait en effet lancé dans cette direction une nouvelle bande de Canadiens et de sauvages, ayant cette fois pour chef l'audacieux Marin, beau-frère de M. de Rigaud.
Joseph Marin, sieur de Saint-Martin, que ses relations de parenté, avec la famille de \aiidreuil avaient rendu très influent dans la colonie, était peut-être le coureur des bois le plus brave de cette époque. Il était né à Montréal (1719), mais avait passé presque toute sa vie en des coiuses avcnlurouses. Accusé, comme son beau-frère, de s|)éculalions véreuses dans les postes où il avait coinmandé. il rachetait ses pil- Icries par les services éminenls ([u'il rendait à la guerre. On ne »(Mn|)tail |)lus les actions où il s'était distingué.
11 était en froid en ce moment avec M. de Rigaud, qui, paraît-il, par un sentiment de jalousie indigne de son rang, avait choisi parmi les Canadiens les moins aguerris les soldats destinés à son expédition. Marin était parti de Carillon le /j août, vers 5 heures du soir, avec M. de La Rochebeaucour, Langy l'aîné, quelques autres officiers et cadets, cent Canadiens, une quarantaine de soldats de la colonie et environ cent trente sauvages, en tout près de trois cents hommes. Il remonta le lac Champlain jusqu'aux Deux -Rochers, c'est-à-dire à trois lieues plus haut, débarqua sur la rive droite, où il cacha ses canots dans un épais fourré, et continua sa marche à travers les bois, laissant à sa droite la rivière au Chicot, qu'il côtoya à quelque distance, jusqu'à trois lieues de l'ancien fort abandonné connu sous le nom de fort de la Reine-Anne. On était au 8 août, à i heure du matin. La troupe, fatiguée d'une longue marche nocturne, fit une courte halte et reprit sa route tortueuse à travers le terrain inégal et les hautes futaies dont la cime était à peine éclairée par les vagues lueurs d'une nuit d'été. Il était grand jour quand la tête de la colonne déboucha sur l'ancien chemin du fort Anne au fort Edouard. Aucun indice ne laissait soupçonner le voisinage d'un ennemi. I^'oreille même des sauvages, si fine, si exercée, si attentive, n'entendait sortir des profondeurs d'alentour d'autres bruits que le chant matinal des oiseaux et la brise qui , se levant avec le soleil, secouait la rosée sur les branches. Officiers, soldats et Peaux -Rouges s'étendirent tranquillement sur la mousse et se préparaient à prendre leur frugal déjeuner, lorsque tout à coup des détona-
lions d'armes à feu se firent entendre à quelque distance. Nul doute que ce ne fût un parti d'ennemis; c'était en effet celui de Rogers, qui, revenu sur ses pas, avait campé dans la clairière ouverte autour du fort Anne. Son expédition comptait en tout sept cents hommes, dont quatre-vingts rangers, un corps de milice du Connecticut sous le major Putnam, et le reste formé de troupes légères appartenant à l'armée régulière aux ordres du capitaine Dalzell , excellent officier, qui , cinq ans plus tard , devait trouver une mort héroïque devant le fort du Détroit, assiégé par Pontiac.
Rogers, qui d'ordinaire était si prudent, qui pour cacher sa marche ordonnait le silence dans les rangs et faisait éteindre les feux dans son camp à la tombée de la nuit, s'était oublié ce jour-là. Croyant que les incnrsionnistes qu'il avait eu ordre de poursuivre étaient déjà loin sur le chemin de Carillon, il s'était amusé, avec le lieutenant Irwin. de l'infanterie légère, à tirer à la cible sur un objet placé dans la clairière. C'étaient ces coups de fusil qui avaient donné l'éveil à la troupe de Marin, dont le plan d'embuscade avait été aussi vite exécuté cpio décidé. Prévoyant bien que la coloiuic anglaise allait s'engager tlans le chemin pour retourner au fort Edouard, il avait disposé ses soldats, cnlremôlés de sauvages, à la droite de celte roule abandonnée, qui n'était plus qu'un étroit sentier depuis que les jeunes pousses l'avaient envahie. Si dense et si sombre était la feuillée, Ih'chissant sous l'abondante rosée, que le regard du l\n\ s y srrail pordn.
Quand le pari engagé entre Rogers cl Irwin cul
été décidé, l'ordre de marche fut donné. Chaque soldat endossa le havresac, et, le fusil à l'épaule, reprit son rang. La colonne traversa la clairière, et, longeant les palissades croulantes du fort Anne, s'enfonça, un seul homme de front, dans la trouée étroite qui marquait encore le vieux chemin. Il était 7 heures du matin quand les derniers soldats disparurent sous la sombre voûte. Putnani , avec ses gens du Conneclicut, ouvrait la marche, suivi de l'infanterie légère de Dalzell; Rogers, avec ses rangers, formait l'arrièregardo. Tous marchaient sans précaution et sans défiance, les officiers jetant au besoin un cri en avant ou en arrière, décelant ainsi d'assez loin leur présence. Cependant à deux pas d'eux, sur leur droite, le rideau de feuillage cachait des rangées d'ennemis qui. retenant leur haleine, les laissaient passer. Soudain l'air retentit d'épouvantables hurlements et de coups de fusil qui semblaient sortir de terre. Les balles déchirent le feuillage, et. pendant qu'elles grêlent à bout portant sur la longue file en mouvement, une légion de Peaux-Rouges sautent comme des tigres sur le sentier, le tomahaAvk à la main. A ce premier assaut, un chef de CaughnaA\aga s'élança sur le major Putnam, qui tenait la tète de la colonne. Celui-ci n'eut que le temps d'armer son fusil et de le diriger sur la poitrine de l'Indien ; mais le coup ne partit pas, et Putnam, saisi et entraîné dans le fourré, y fut garrotté avec un lieutenant du nom de Tracy et trois soldats faits prisonniers en même temps que lui. Les Canadiens, dont la plupart n'avaient jamais vu le feu, lâchèrent pied en grand nombre et ralentirent par leur fuite la première
ardeur des assaillants. Cependant une partie des sauvages, des soldats et des Canadiens, suivant l'exemple de Marin, de Langy et du brave Sarégoa, continuèrent le feu en poursuivant le détachement du Connecticut, qui se repliait en désordre dans l'épaisseur du bois.
Dalzcli, accouru au bruit de la mousqueterie. rallia les fuyards et dirigea seul le combat jusqu'à l'arrivée de Uogers. Peabody et Humphreys, tous deux biographes de Putnam . blâment sévèrement le commandant des rangers de s'être fait longtemps attendre ; il avait craint une attaque sur ses derrières et avait d'abord adossé ses hommes à la rivière au Chicot, à quelque distance des combattants.
Les Anglais, selon leur coutume et pour |>allier leur timide altitude devant un ennemi si inférieur en nondîre. exagérèrent le chiffre de ses pertes. Un parli des leurs, envoyé sur les lieux après l'action, prélendit avoir enterré cent Français et sauvages, tandis (jue Montc'alm, s'accordaut avec Desandrouins, affirme que Irei/e morts en tout, dont cinq sauvages, avaient été abandonnés sur le cham|) de bataille.
Les Anglais avouèrent qu'ils avaient eu quaranteneuf hommes de tués, sans comptei' un grand uondire de blessés. Ils rendirent témoignage , aussi bien que les Fran(;ais, de la bravoure exceptionticlle des sauvages en cette, occasion. Un de leurs officiers rap- |)orte qu'un Indien s'élança en j)l(;in milieu de la lioupe anglaise et tua deux liommes à coups de liaclie. Il monta ensuite sur un tronc d'arbre et se mil à les délier tous. Un soldai essaya de le luer à coups de crosse de fusil; mais, quditpie le sang jail-
lit de sa blessure, il ne tomba pas et aurait immolé son achersaire, si en ce moment Rogers ne l'avait tue raide d'une balle.
Aucun exploit de Marin ne lui fil plus d'honneur que ce combat. Il avait tenu tète pendant deux heures à des troupes d'élite plus du double des siennes ; et telle était la terreur qu'il leur avait inspirée, qu'elles le laissèrent enlever ses dix blessés et ses cinq prisonniers sans oser le poursuivre.
On touchait à la mi- août : le peu de céréales que les habitants avaient pu ensemencer étaient déjà trop mûres et s'égrenaient dans les champs. Cependant les militaires français, de plus en plus injustes et exigeants envers les Canadiens, à mesure que les dissentiments entre les chefs éclataient davantage dans le public, se révoltaient à la pensée de voir partir les miliciens et maugréaient contre Yaudreuil. qui les rappelait pour les moissons. On est toutefois plus porté à plaindre qu'à blâmer ces braves officiers, en songeant au sort si dur que leur faisait la France, après les avoir jetés sur ces lointains rivages pour défendre son drapeau. Elle ne répondait à leurs héroïques faits d'armes que par de stériles applaudissements, et les abandonnait à eux-mêmes, tandis qu'elle livrait en Europe ses trésors et ses armées aux caprices d'une courtisane.
Montcalm fit mi choix parmi les Canadiens, renvoya les plus vieux et les chefs de famille dans leurs paroisses, et garda les plus aguerris et les volontaires au nombre de six cents, ce qui réduisit l'armée de Carillon à trois mille cent quatre-vingt-neuf combattants. Ce départ, qui eut lien du lo au 17, ne pou-
vait manquer de réveiller l'inconstance des sauvages ; tous demandèrent à grands cris de partir. La cause de cette débandade était évidente ; pourtant certains officiers s'en prirent aux interprètes, les accusèrent même de s'être vendus aux Anglais et d'exciter sous main les sauvages à la désertion. On tint conseil sur conseil pour les engager à rester ; on ne ménagea ni les flatteries ni les présents. On les assura qu'ils n'auraient plus de longues courses à faire, mais seulement des découvertes autour de l'armée; qu'on aurait surtout bien soin d'eux, et qu'on leur donnerait à l'ordinaire un coup d'cau-do-vie. La plupart finirent par rester.
Il n'y a imllement à s'éloimer de celte défection des sauvages. Elle surgissait de la situation même. L'étoile de la France palissait, el ces peuples d'eiilants qu'elle ne guidait plus s'en allaient vers l'astre brillant qui moulait à l'borizon , mais dont l'éclat devait être mortel.
Ils avaient trop de ])erspicacité pour ne pas voir l'abandon où la France laissait sa colonie, et l'énorme disproportion des forces entre les deux armées. Ils étaient surpris de la bravoure de nos trou|)es, encore plus de nos victoires, mais ne s'aveuglaient pas sur l'issue finale. Ainsi , le prestige et l'influence de la F'rance diminuaient parmi eux à mesure que gratidissaienl rinlliience et le j)restigc de l'Angleterre.
Un déserteur, entré à C-arillon sur ces entrefaites, apporta des iiouNelles fort intpiiélanles. Il ((inlinua d'abord la niaiclK' du général liradstreet vers If lac (Jiilarin. cl MJiiiil;i qu'Abercromby avait encore (pi;!
torze ou quinze cents berges sur le lac George, avec une barque portant dix-huit canons; qu'oiitre les milices, les compagnies franches de Uogers et deux cents sauvages mohicans, il y avait huit mille hommes de troupes régulières ; qu'enfin il venait d'établir un poste avancé sur le lac.
Ces informations furent confirmées par Marin , qui, avec son audace ordinaire, avait pénétré avec dix Mississagués et trois Français jusqu'aux abords du camp anglais, où il avait entendu calfater des bateaux.
Ainsi , aux inquiétudes qu'inspiraient d'un côté Louisbourg et de l'autre la frontière des lacs, vint se joindre celle d'une attaque de Carillon. On se prépara plus que jamais à se défendre. Et il ne fallait pas perdre de temps; car, assurait-on, » l'ennemi devait revenir avant huit jours. L'armée tout entière fut employée aux retranchements, » excepté un homme par chambrée pour faire la soTipe; elle s'y porta avec un zèle infatigable.
Cependant les nouvelles de Louisbourg devenaient plus rassurantes, et les vainqueurs de Carillon applaudissaient à l'énergique défense de leurs frères d'annes. D'après les dernières nouvelles de M. de Drucour, datées du 7 juillet, « l'ennemi n'a pu encore ouvrir la tranchée... Nous nous défendons avec science et valeur, et l'ennemi attaque très mal , ce qui nous donne lieu de bien augurer. »
On était sous cette heureuse impression lorsque, le 3 septembre. Bougainville . qui avait parié avec les officiers anglais qu'ils n'auraient pas de silùl la place, reçut d'un neveu du général Abercromby « une
LES FRANÇAIS AU Cl. Y.IDA 287
gazette rapportant la capitulation de Louisbourg le 26 juillet * ».
Ce fut un coup de foudre ; on se refusa d'abord d'y croire : la nouvelle demandait confirmation. Qu'était- il advenu à Louisbourg;'
1 Le mnréclial de camp Desnmlroiiins,
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