FRANCIS PARKMAN HISTORIEN DE LA FRANCE EN AMÉRIQUE
Je compte consacrer l'e'pilogue de ce récit à Francis Parkman, sans qui, en un sens, il m'eût été impossible de l'entreprendre. Je lui suis redevable de ce tribut, d'abord parce que c'est lui qui, il y a très longtemps déjà, m'a inspiré l'amour de la Nouvelle- France, avec ses forêts primitives, ses prairies vierges, ses rivières étincelantes, ses Indiens sauvages, ses explorateurs, ses capuchons gris et noirs, ses coureurs-des-bois, et ses étoiles qui n'avaient jamais brillé auparavant sur aucun visage blanc ; ensuite à cause de la masse d'anecdotes et de peintures dont il a fait le fond du décor devant lequel se joue aujourd'hui la vie de la vallée, la vie à laquelle j'ai moi-même pris part.
Lorsque j arrivai dans l'un des collèges de la région moj'enne de la vallée du Mississipi, il y a près de trente ans. le premier devoir de quelque importance qui me fut donné en littérature anglaise, fut la lecture et la critique d'un livre de Parkman. Je crois bien que l'on me suggéra de choisir The Oregon tirait « La piste de l'Orégon ». Je lus cependant
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plusieurs autres volumes des œuvres de Parkman, et mintéressai par-dessus tout à la lecture des « Pionniers français du Nouveau-Monde », The Pioneers of France in the New World, et des « Jésuites dans l'Amérique du Nord », The Jesuits in North America. Ce que j'écrivis dans mon devoir, je ne m'en souviens plus et ne désire pas le savoir ; mais l'emprise de ces histoires si colorées sur mon imagination fut telle, que, des années plus tard, lorsque j'abandonnai la présidence de ce même collège, je demandai l'autorisation d'emporter trois volumes de la Bibliothèque, en les remplaçant par des exemplaires tout neufs. Or ces livres étaient : 1° une Bible appartenant à la Chapelle, et dont j'avais entendu lire des passages par mon président et mes professeurs, puis dans laquelle à mon tour j'avais lu pour les jeunes générations d'étudiants ; 2° une édition de Faerie Queene de Spenser qu'avait lue d'un bout à l'autre le seul poète du collège, Eugène Field ; et 3^ un volume de Parkman sur les pionniers français.
C'est pourquoi je saisis cette occasion de payer ma dette de reconnaissance à Ihomme qui a autrefois placé ces personnages sur la frontière de mon imagination et qui m'a toujours empêché d'en parler avec calme et sans enthousiasme.
Lorsque Parkman quitta l'Amérique pour venir à Paris en 1868 afin de demander une consultation et de se soumettre à un examen médical, incertain sur le point de savoir s'il pourrait retourner chez lui et reprendre l'histoire inachevée de la forêt américaine, il confia aux mains d'un ami un paquet « à ne pas ouvrir de son vivant ». Ce paquet ne devait être ou-
vert que vingt-cinq ans plus tard, car Parkmann vécut assez longtemps poi*r revenir en Amérique, pour retourner encore plusieurs fois à Paris et pour pouvoir terminer, après cinquante ans de lutte contre la maladie et les infirmités, le dernier volume de son ouvrage, projeté en principe depuis un demi-siècle. Cet ouvrage, par une bizarre coïncidence, était intitulé The Half Cenhiry of Conflict. Or le paquet en question conservait pour les générations futures la remarquable autobiographie de Parkman.
Dans ses visites à Paris il avait noué de nombreuses relations. Ainsi qu'il l'écrivit lui-même à sa sœur, s'il avait été en état d'accepter les invitations, il aurait eu l'accès du faubourg Saint-Germain. Je me demande pourtant si beaucoup de Parisiens ont conservé de lui un souvenir personnel et même s'ils n'ont pas oublié que sa vie était faite de tortures anormales. Car il était de ceux, sans doute, qui ne laissent guère deviner leurs souffrances, môme aux amis qu'ils connaissent le mieux.
Je vais donc rappeler ici quelques détails concernant les années qui ont précédé son apparition dans les rues de Paris. 11 venait à Paris pour y chercher la santé et y rencontrait souvent, du moins, Margry, le conservateur charmant mais intraitable d'un important dépôt d'Archives concernant l'Histoire de France, lequel avait sous sa garde secrète des documents dont Parkman devait faire un précieux usage.
Ce n'est pas d'ailleurs une chronique amusante que cette autobiographie ^ C'est plutôt un traité de
• Imprimé dans les Actes de la société historique de Massachusetts, 1892-94, série 2, vol. 8, p. 349-360.
pathologie, aussi différent des livres de Parkman qu'on peut l'imaginer. Mais c'est un document essentiel.
Les premières pages ont été enlevées du paquet par Parkman lui-même. Le récit commence par une peinture des caractères généraux de son enfance. Il ne donne pas de détails, mais on peut en trouver ailleurs, dans les mémoires d'autres individus qui nous dépeignent la joie enfantine que lui causait la petite solitude aux joyeuses couleurs entourant l'école où on l'envoyait. C'était une petite réduction du grand désert dans lequel son corps d'abord, son imagination ensuite devait errer pendant tout son âge mûr et jusqu'à sa mort. Sa propre chronique a ignoré, ou voulu ignorer ces jours élyséens et il y manque, d'un bout à l'autre, la note gaie et les couleurs brillantes.
En voici le résumé : pendant son enfance, il n'était ni vigoureux ni bien remuant. Sa distraction favorite était de faire des expériences de chimie qui le condamnaient à mener une vie solitaire, confinée, malsaine, funeste pour le corps comme pour l'esprit. Quand il eut quinze ou seize ans, une révolution se j produisit en lui. Il mit de côté ses cornues et son creu- ! set et s'éprit de l'amour de la forêt. Cette passion en \ arriva bientôt à diriger le cours de ses études littéraires. C'est alors qu'il résolut de s'adonner exclusivement à l'histoire. A l'âge de dix-huit ans (il était né en 1823) il avait déjà conçu dans ses lignes essentielles le plan dont l'exécution devait absorber toute sa vie. Devant lui il voyait nettement son idéal, mais il était hanté par la crainte de ne pouvoir le réaliser comme il le souhaitait. Il comprit alors que l'accom-
plissement de sa tâche lui demanderait environ vingt ans. Le temps dont il disposait était suffisant, mais il commit une fatale erreur en commençant son pèlerinage avec l'impétuosité d'un homme qui part pour une course d'un mille. 11 comptait moins, toutefois, sur l'apport des livres que sur une expérience personnelle si complète, qu'elle lui permettrait de s'identifier absolument avec son sujet.
Je dois dire que j'ai trouvé des traces du passage de Parkman dans tous les lieux que j'ai visités. 11 avait été au fore Saint-Louis, sur tous les anciens chemins de portage et aux endroits où s'élevaient autrefois des ports français. Son penchant naturel le poussait à suivre la même direction que les premiers explorateurs ; sa pensée habitait constamment la forêt dont les traits sévères n'étaient jamais adoucis à ses yeux par des images plus riantes ; elle hantait ses rêves pendant la veille et durant son sommeil. Il aimait autant les fatigues qu'il était fier de les endurer, et professait un souverain mépris pour toute espèce de faiblesse ou de défectuosité physique. Trompé, de plus, par le développement rapide de sa charpente et de ses muscles, il s'imagina qu'avec une discipline suffisamment rude il pourrait s'endurcir et devenir un athlète. Il négligea toutes les précautions recommandées par la sagesse des hommes du métier, fatigua de vieux forestiers en leur faisant partager ses longues marches, ne se laissa arrêter ni par la pluie ni par la chaleur, et dormit sur le sol sans couverture. Il passa ses vacances d'été dans les forêts du Canada, lisant en même temps tous les livres susceptibles de l'aider dans l'accomplissement de sa tâche. Pendant qu'il était à l'École de Droit, il suivit sérieu-
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sèment deux autres cours, l'un sur l'histoire générale et l'autre sur l'histoire et l'ethnologie des Indiens. Il étudiait en même temps des modèles de style anglais. Il en arriva ainsi à un état de tension Intel- ' lectuelle dans lequel il réussit à se maintenir plusieurs années ; mais les effets furent déplorables. Ayant à la fois l'esprit surexcité et le corps surmené, il brûlait la chandelle par les-deux bouts. Un organisme essentiellement irritable poussa l'écrivain aux excès. Le travail fut sa passion ; le repos lui devint intolérable. Il avait en même temps un goût très vif pour les distractions mondaines. Il se trouvait dans le cas d'un cavalier dont le cheval courrait à sa perte, le mors entre les dents ; ou encore dans le cas d'une locomotive faite de mauvais matériaux et soumise à une pression supérieure à sa force, qui sifflerait en laissant déjà s'échapper la vapeur par une vingtaine de fentes et se précipiterait vers l'inévitable chute avec une vitesse accélérée. Chez Parkman le mal se manifesta bientôt par un affaiblissement de la vue. En conséquence il se rendit dans les Montagnes Rocheuses afin de reposer sa vue fatiguée et d'observer la vie des Indiens de plus près. Il partit en chancelant sur sa selle, accompagné par un chasseur canadien. Ayant rejoint les Indiens Ogallala il suivit leur marche errante pendant plusieurs semaines. Avoir l'air malade eût été une imprudence, disait-il, car, en ce cas, un cheval, un fusil, une paire de pistolets et une chemise rouge auraient pu soumettre la vertu indigène à une trop forte tentation. C'est pourquoi il continua à chasser tant qu'il put se tenir debout. Aux maladies de la prairie succédèrent à son retour d'autres désordres. Il entra dans une période de
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dépression nerveuse qui atteignit son apogée en dixhuit mois. Son désir de Retourner dans la prairie était intense, mais exposer ses yeux à la lumière du soleil, c'eût été les détruire. Lorsque son état fut aussi mauvais que possible Parkman résolut d'entreprendre la composition de l'histoire de la conspiration de Pontiac, dont il avait réuni les matériaux depuis qu'il était au collège. Bien que sa vue fût d'une faiblesse extrême, que l'état de son cerveau l'empêchât de fixer son attention et qu'il souffrît de troubles nerveux, il se mit à l'œuvre, avec un cadre en bois traversé par des lignes parallèles en fil de fer pour guider son crayon. On lui lisait pendant une demi-heure de suite les documents et les livres, non sans y ajouter des fautes, et souvent il restait des journées entières sans pouvoir supporter qu'on lui fit la lecture. Or il écrivit au moins, à ce que je calcule, un million de lignes. Sa santé sétant un peu améliorée il dicta, tout en se promenant dans un grenier obscur. Il aborda alors sa France in the new world. Les difficultés étaient incalculables. Alors qu'il ne pouvait faire usage de ses yeux, il se donnait pour tâche de découvrir, rassembler, classer, arranger et digérer une masse énorme de matériaux contradictoires, répandus des deux côtés de l'Atlantique. Il ne pouvait trouver de collaborateurs compétents et ne devait guère compter que sur ses propres recherches, bien que, dans certains cas, il eût été aidé de façon appréciable par des savants et autres personnes. Il se faisait habituellement lire le français par une jeune élève de l'école publique qui ignorait complètement cette langue et donnait sans doute à tous les mots la prononciation anglaise. Pourtant,
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avec ce secours et celui des membres de sa famille il parvint à avancer son travail. Alors se produisit un nouveau désastre : un épanchement dans le genou, qui amena à son tour une forte perturbation du système nerveux, centralisée dans la tête. Cet état d'extrême désordre dura des années. Parkman dut suspendre son travail pendant un an, puis pendant quatre ans, et bien des fois pour de plus courtes interruptions. Plus tard, l'état de ses yeux s'améliora assez pour lui permettre délire, mais pas plus de cinq minutes à la fois, en moyenne. Il parvint, grâce à cet usage judicieux et modéré de sa vue, à augmenter ce minimum. En lisant et se reposant alternativement pendant une minute il put prolonger cet exercice pendant plus d'une demi-heure et le renouveler trois ou quatre fois dans la journée. C'est en travaillant de cette manière qu'il arriva, en 1868, à pouvoir exposer ses progrès en ces termes : « La plupart des matériaux sont rassemblés et à ma portée ; un nouveau volume sur les Jésuites dans l'Amérique du Nord est au tiers achevé ; un autre, sur les explorateurs français des immensités de l'Ouest, est à moitié écrit; un troisième volume, relatif à la carrière accidentée du comte de Frontenac est en partie prêt pour l'impression ». Pendant cette période, Parkman avait beaucoup voyagé dans les États-Unis et le Canada pour y chercher des documents et il était allé quatre fois en Europe. Il s'étonne des avantages qu'il trouve à marcher d'un pas de tortue, mais il ajoute que « si fâcheuses que soient les exigences d'une santé anormale, elles sont beaucoup moins gênantes que la nécessité qui en découle de vivre dans le passé, alors que le présent nous réclame si
impérieusement, et de tenir la plume d'une main qui brûle du désir de saisir l'épée ». Parkman avait été, en effet, très désappointé de ne pouvoir entrer dans l'armée pendant la guerre civile.
Si j'ai donné ici un résumé aussi étendu de la curieuse biographie de Parkman, et en grande partie en me servant des termes mêmes qu'avait employés l'auteur, ce n'est pas pour vous préparer à juger ses œuvres avec complaisance, mais pour vous montrer quelle était la volonté tenace de cet homme que les infirmités de ses genoux empêchèrent pendant presque toute sa vie de suivre les pistes des forêts vierges et les cours d'eau, et obligèrent à voyager sur un fauteuil roulant dans un jardin soigné, parmi des roses domestiquées ; de cet homme que la faiblesse de ses yeux empêcha de se faire une idée complète de la splendeur des bois et priva de l'intimité des livres ; de cet homme, enfin, qu'une maladie nerveuse maintenait dans un état de terreur, plus douloureux même que les tortures de Jogues et de Brébeuf. Oui, j'ai voulu démontrer avec quelle énergie indomptable Parkman a accompli le travail choisi par lui-même dès sa jeunesse ; et faire voir qu'il l'accomplit si bien, si brillamment, si complètement, que ce travail est absolument définitif : il n'y a pas à y revenir.
Un ami de Parkman, qui a écrit à son sujet, rappelle une observation faite par Sainte-Beuve dans son travail sur la Littérature Anglaise de Taine. Cette observation s'applique admirablement à l'œuvre accomplie par Parkman en dépit de sa paralysie, de sa cécité et de sa détresse mentale : « Tout compte fait, dit Sainte-Beuve, toute part faite aux éléments
généraux ou particuliers et aux circonstances, il reste encore assez de place et d'espace autour des hommes de talent pour qu'ils aient toute liberté de se mouvoir et de se retourner. Et, d'ailleurs, le cercle tracé autour de chacun fût-il très étroit, chaque talent, chaque génie, par cela même qu'il est à quelque degré un magicien et un enchanteur, a un secret qui n'est qu'à lui pour opérer des prodiges dans ce cercle et y faire éclore des merveilles ^ >>
Cette autobiographie a fait voir combien était étroit' le cercle où se mouvait Parkman. Les douze volumes qui forment son œuvre attestent, d'après la définition de Sainte-Beuve, quel pouvoir magique et enchanteur il possédait. Des hommes qui ont les genoux forts, de bons yeux et un cerveau solide, ne les empêchant pas de dormir pendant la nuit et de travailler pendant la journée, ont traversé les mêmes champs que lui ; mais, de la plupart des choses qu'ils y ont récol- i tées, il est permis de dire qu'elles ne sont pas devenues un lingot suffisamment précieux pour qu'une fois qu'il a été enfoui dans l'oubli, on ait eu envie àei creuser de nouveau pour le déterrer. Je suis resté quatre jours dans la bibliothèque de l'Université Harvard, au milieu des livres que lui a légués Parkman, à savoir la majeure partie de sa bibliothèque de travail : livres d'histoire, de voyages, biographies ; livres concernant les Indiens et les pierres de silex; sans compter des cartes de géographie et des guides, dont plusieurs guides à Paris; en tout, vingt-cinq volumes, seulement. Mais ce n'est pas là qu'il puisait sa magie. Son travail n"était point de
* Nouveaux Lundis, vol. VIII, p. 70.
ceux qui réclament de la Jégèreté de main et une habile manipulation : c'était une création. Et il trouvait le lingot d'or dans les forêts, dans les prairies et dans tous les documents contemporains de ses héros.
Dans un cabinet, dont les boiseries sculptées contiennent des réminiscences de fleurs de lis et qui appartient aux salles de la Société historique de Massachusetts, j'ai trouvé une partie de ces précieux matériaux, qui ont été également légués par l'historien. La nature de ces matériaux est analysée dans la préface de Montcahn and Wolfe de Parkman. « Une très grande quantité de documents inédits, dit-il, ont été utilisés pour cette préparation. Ils consistent dans des copies d'Archives de France et d'Angleterre. Les copies faites en vue du présent ouvrages en France seulement, dépassent six mille pages in-folio de manuscrit. Et là-dedans ne sont pas compris les « Documents de Paris » que je me suis procurés à New -York. Les copies faites en Angleterre forment dix volumes, sans compter de nombreux documents anglais consultés dans les manuscrits originaux. Un grand nombre d'autographes : lettres, journaux, mémoires et autres écrits, émanant de personnes qui ont prit part à la guerre, ont été également examinés de ce côté de l'Atlantique » (du côté américain).
Mais ces documents eux-mêmes étaient pareils aux os desséchés qu'Ezéchiel a vus dans la vallée, jusqu'au moment où Parkman frôla de l'aile de son génie ces débris épars.
* Montcalm and Wolfe.
Les procédés employés par le travailleur aveugle ont été analysés par Frothingham, un des amis de Parkman. « Les manuscrits étaient lus lentement devant lui, un par un. Il considérait d'abord les points principaux puis examinait attentivement et minutieusement tous les détails de l'histoire. Au cours de la lecture il prenait des notes, d'abord sur les choses essentielles, ensuite sur les choses secondaires. Après quoi il soudait le tout ensemble, s'assimilait complètement le récit, l'allumait de sa propre flamme, l'animait à l'aide de sa propre imagination et le transformait en chose vécue, si bien que tous ses livres avaient l'air de contenir des souvenirs personnels^. »
Dans un volume de souvenirs variés de Parkman que je trouvai à la bibliothèque de l'Université Harvard, je découvris un jour quelques feuilles de papier donnant une idée de la première phase du travail. C'étaient des notes prises par l'auteur lui-même.
« Déserts couverts d'os de buffles et d'élans... Aucun signe du passage de l'homme entre le fort Union et le fort Mackensie... Terre blanche, cactus secs, cigales... Peupliers, roses sauvages... groseilles à maquereau, chiens de la prairie... chaleur, aridité... Montagnes crénelées d'une façon bizarre, murs de pierre, etc.. Au-dessus de fort Union les Pieds-Noirs passent pour avoir tué, en 1832, 58 blancs et, trois ans auparavant, 80 blancs... Les Pieds-Noirs ne mangent pas de chiens... Association des Pieds- Noirs... Pièges à castors prêtés aux Pieds-Noirs...
* Memoirs of Francis Parkman dans les Proceedings Massachusetts Historical Society, 1892-'J4, séries 2, 8, 553.
Près du fort Clark, bois composés surtout de peupliers fossiles... terres mauvaises... Le maïs est cultivé par les Mandans... Prise d'un aigle guerrier... Les Mandans, etc., tribus agricoles... Description d'un repaire de loups. . . Froid exceptionnel au fort Clark. . . Des loups attaquent trois femmes... Chars en bois, sans fer... Montagnes dénudées... Petit vallon arrosé d'un cours d'eau... Groseilles à maquereau, fraises, groseilles rouges; très peu d'arbres... Torrent furieux. ))
Mais ces notes, et beaucoup d'autres semblables, écrites de la main de Parkman sur des chiffons de papier bleu, ne prennent leur véritable signification que lorsqu'elles sont traduites et comme transfusées dans quelqu'une de ses peintures merveilleuses, pleines de couleur et de détails. En les lisant j'avais l'intime conviction qu'un jour, dans l'un de ses ouvrages, je pourrais trouver ces peupliers qui poussent dans les plaines, et, non loin d'eux, les buissons de roses sauvages et de groseilliers; qu'un jour j'arriverais aux montagnes dénudées et au petit vallon arrosé d'un cours d'eau ; ou bien que j'entendrais mugir le torrent fougueux ou assisterais a la capture de l'aigle guerrier. Quelques-unes de ces notes sont entrées, en réalité, d'après ce que j'ai découvert, dans la description du voj^age sans escorte des frères Vérendrye. Ils traversèrent en effet ces terres mauvaises dont il est question dans les notes ; la terre y était blanche comme de la chaux; et les crêtes nues, crénelées, déchiquetées par les orages en formes fantastiques, étaient bien là, qui dominaient le paysage.
« Pendant vingt jours les voyageurs ne rencon-
trèrent aucun être humain (voir la note ci-dessus), tant la population de ces plaines était rare. Le sfibier, toutefois, était abondant. Les daims bondissaient hors des hauts roseaux qui couvraient le lit des rivières. Les buffles marchaient pesamment, en formant dépaisses colonnes, ou bien marquaient des milliers de petites taches au milieu des ondulations de la prairie lointaine sur laquelle ils étaient en train de brouter. Les antilopes s'approchaient, avec la curiosité qui caractérise leur espèce, pour regarder passer les cavaliers, puis s'enfuyaient, rapides comme le vent. Et lorsque les voyageurs s'approchèrent des hauteurs, aux environs du Yellowstone, ils virent des troupes d'élans (ceux dont Parkman retrouva les os plus tard) et des troupeaux de moutons de montagne. Parfois pendant des milles de suite, la plaine desséchée était parsemée de petits remblais recouvrant les ,trous des curieuses marmottes, que l'on appelle chiens de la prairie à cause de leurs cris. Des loups blancs et gris hurlaient la nuit autour du camp; et leur cousin, le coyote^ s'asseyait dans l'ombre et se tenait le soir debout dans le gazon, le nez tourné vers le ciel, en saluant les voyageurs de glapissements si compliqués que l'on aurait dit une vingtaine de voix vibrantes s'échappant par le gosier d'une seule petite bête. - »
Il est impossible de distinguer dans ce tableau quels sont les traits que Parkman a puisés dans ses propres voyages, car en suivant la piste de l'Orégon
' Ours des prairies ; très nonabreux au Mexique et dans le Texas.
- Parkman, llalf Century of Conflict, II, 23-24.
il avait côtoyé celle des frères Vérendrye, et quels sont les traits qu'il a tirés de différentes sources, alors qu'il était déjà aveugle. Mais cette question n'a aucune importance. Elle souligne seulement ce qu'il y avait de particulier dans son génie. D'un bout à l'autre de l'histoire, les frères Vérendrye se meuvent comme des hommes vivants; mais Parkman était capable de donner la vie à un document poussiéreux aussi bien qu'à une impression individuelle. « Pour lui, a dit M. Barrett Wendell avec sa connaissance intime de l'auteur et de l'œuvre, un document quelconque : un acte d'État, une Relation de Jésuites, le journal d'un soldat de province, le rapport d'une église yankee, n'était que le symbole d'un fait qui avait été jadis tout aussi réel que les fatigues qu'il avait lui-même endurées cbez les Indiens de l'Ouest ou que les souffrances qui l'avaient accompagné pendant toute sa vie sans jamais pcurvenir à faire plier sa volontés )) Je n'ai jamais lu The Oregon Trail avec le même enthousiasme que m'inspiraient ses autres ouvrages. Je pense que la raison en est principalement dans ce fait que c'est simplement le récit d'aventures individuelles et non une composition d'éléments fondus dans son imagination. C'est comme une photographie au regard d'un tableau de maître. Mais cette minutie dans les détails, cette faculté de faire revivre les morts : les Indiens, les chevaliers, les voyageurs et les soldats; cette peinture de la prairie, de la forêt et de la montagne n'étaient pas de nature à placer Parkman parmi les grands histo-
^ Proceedings American Academy of Arts and Sciences, 1893- 94, vDl. 29, p. 439.
riens du monde. Et il existe, à la vérité, des critique qui, tout en appréciant son habileté d'artiste, on^ exprimé le regret qu'il n'ait point appliqué cett habileté à quelque grand sujet. C'est absolumen comme s'il avait traité, diraient sans doute ces cri tiques, des travaux des missionnaires en Afrique, de l'Administration coloniale en Indo-Chine, ou des aventures de forêt le long de l'Amazone. J'ai trouvé à la Bibliothèque publique à Boston deux exem plaires de chacun de ses ouvrages dans la partie de la bibliothèque réservée aux jeunes garçons. Qu'il me suffise d'ajouter que je n'ai pas réussi un certain soir à obtenir dans cette bibliothèque un exemplaire de Pontiac's Mar : tous les volumes étaient en main et il fallut faire appel à la réserve. De plus, le fait que ces ouvrages se trouvent à la fois dans la salle des jeunes gens et dans celle des adultes et qu'ils intéressent les uns et les autres en montre le caractère génial : c'est comme toutes les grandes œuvres humaines, qui sont écrites pour l'humanité tout entière, et pour l'éternité.
Mais j'irai plus loin. Les ouvrages de Parkman ne constituent pas seulement une lecture amusante pour les élèves des classes élémentaires. L'auteur a saisi sur le vif et traité le thème par excellence, le plusi fondamental, le plus riche, le plus compréhensif et le plus fécond qui puisse tenter un historien. Tout en marchant dans la forêt qu'il ne quittait qu'au moment de se mettre à écrire, il ne voj^ait pas exclusivement des Peaux-Rouges en train de scalper des blancs à la lueur des torches, des fonctionnaires rapaces, des maraudeurs pittoresques, des parades romantiques et autres spectacles du même genre. Il
ne se contentait même pas de composer avec toutes ces scènes le drame d'une lutte consciente entre deux races pour la possession d'un continent et la fondation d'une jeune nation. Ce qu'il voyait, ce n'était rien moins que le duel corps à corps que se livraient, hors des frontières du monde, deux modes d'organisation de la vie humaine. La peinlure des forêts est si captivante, les incidents si émouvants par eux-mêmes que bon nombre des lecteurs, sans doute, laissent échapper le sens profond du thème qui préside à ces récits. Mais Parkman, lui, ne perdait point de vue son thème ; il en était comme pos- - '«lé, et le lecteur sensible se laisse empoigner à >on tour, ainsi qu'on l'est par une phrase musicale hagique, qui revient sans cesse dans un opéra, rempli d'ailleurs d'incidents anecdotiques et comiques.
Parkman avait une tendance à n'exprimer ses idées générales que dans ses préfaces ; mais il arrive que dans un opéra la mélodie fondamentale de l'ouverture soit rappelée dans quelque scène particulière, de manière que ceux qui arrivent en retard pour le spectacle puissent encore saisir la signification de ii'nsemble. Pourtant, M. Wendell nous Taffirme, en rendant à Parkman un hommage aussi bref que complet, « cet auteur était peu prodigue d'idées générales ou de dissertations philosophiques ». Soit qu'il fût trop scrupuleux, soit que la maladie lui rendît pénible tout effort intellectuel prolongé, il s'arrangeait de manière à charger la suite des événements d'exprimer sa propre philosophie.
Plusieurs de ses splendides généralisations ont déjà trouvé place dans les chapitres de ce livre. Elles
montrent combien Parkman avait le sentiment de la grandeur de son sujet et quelle sympathie spontanée il ressentait pour ceux à l'héroïsme malheureux desquels il a rendu un si précieux hommage.
Il suffit d'opérer un rapprochement entre le plan nettement défini qu'il a nourri pendant un demisiècle et la réalisation parfaite de ce plan à laquelle il est arrivé, pour comprendre avec saisissement que son œuvre n'est pas une victoire passagère, obtenue grâce à un assaut téméraire, mais bien le succès d'une campagne longuement et soigneusement méditée.
Parmi les papiers qui se trouvent dans le petit cabinet orné de fleurs de lis dont j'ai parlé plus haut, j'ai vu les premiers pronostics de l'œuvre de Parkman : d'abord deux cartes du lac George (Ghamplain) dressées par lui-même à l'intérieur de la couverture rouge d'un portefeuille, et datées de 1842, époque où il n'avait encore que dix-neuf ans. Puis un étrange cahier composé de pages blanches, sur lequel il avait commencé à prendre des notes relatives à la guerre de la vieille France. Voici quelques-unes de ces notes comme exemples : a Les droits de deux nations... Quand Marquette a-t-il fait ses découvertes? Quand La Salle s'est-il établi ? Les Français n'avaientils pas un droit de priorité au double point de vue de la découverte et de l'établissement? Les Anglais ne se sont jamais établis. Les lettres patentes rela- j tives à la Louisiane sont embrouillées mais elles ne le sont pas plus que les revendications de l'Angleterre sur les côtes de la rive droite du Mississipi. Le premier sang versé le fut par Washington ; il semble que Jumonville ait été envoyé avec des intentions pa-
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cifiques. Les ordres que r^çut Washington le chargeaient d'attaquer les Français ».
Le titre est écrit d'une main ferme. Mais, avant d'avoir rempli la moitié du petit cahier, Parkman déclare qu'il abandonne l'histoire de la guerre avec la France pour s'occuper de la lutte avec Pontiac. C'est ainsi que la dernière partie du mince cahier de notes fut consacrée à : The Conspiracy of Pontiac. Ce volume à son tour devint la suite de toute une série d'ouvrages, dont il était en même temps la promesse, une série d'ouvrages si bien reliés entre eu?: que John Fiske en parle comme d'un seul et même ouvrage.
Le champ de ses investigations, il est vrai, était restreint. Il occupait deux déserts, mais c'était un siècle et demi trop tôt pour que le narrateur qui l'abordait fût dans l'impossibilité d'y suivre toutes les pistes. C'était comme s'il eût écrit l'histoire de l'homme à partir du dernier jour de la création et s'il eût accompagné, dans leur transmigration à travers les mers, quelques âmes qui devaient rester toujoursdépendantesde leur existenceantérieure. Ilcommence par le commencement, en faisant table rase de toute espèce de tradition, et eu plaçant ses personnages dans un cadre beaucoup plus primitif que ne l'était celui de l'Odyssée, ou même celui de la Genèse. La route suivie par Cartier est connue par nous aussi exactement que la voie parcourue par le bateau à vapeur qui a traversé hier le Golfe-Carré, si toutefois la glace l'a permis. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que les événements des premiers jours que cet explorateur passa par delà le seuil du premier désert ont été racontés avec autant de dé-
tails que les événements de France l'ont été dans les joarnaux de ce matin, en Amérique. A l'époque où Parkman termine son récit il n'y avait pas autant d'habitants dans les deux grandes vallées réunies, celle du Saint-Laurent et celle du Mississipi, qu'il y en a actuellement dans une ville populeuse. Et pourtant, comme je l'ai dit, les forces qui agissaient chez ce petit nombre de représentants de la civilisation étaient vieilles de plusieurs siècles et devaient avoir unerépercussion dansle monde entier. «Aucun historien n'a jamais traité de thème plus captivant et d'un caractère aussi épique, dit Fiske, à moins que ce ne soit Hérodote racontant l'histoire des Grecs et des Perses, ou encore Gibbon chantant l'épopée des armées romaines à travers dix siècles de changements. » Et Parkman a triomphé de ce que Lowell a appelé : « l'une des épreuves décisives où l'on juge l'homme de génie » quand il fit choix d'un tel sujet. Lorsqu'aux cérémonies qui eurent lieu en l'honneur de Parkman à l'Université Harvard, Fiske a dit qu'il était un des plus grands historiens du monde, j'ai pensé que c'était une exagération due aux circonstances ou au grossissement qui résulte de la proximité. Mais une année plus tard le même Fiske écrivait dans une revue critique, à propos de l'œuvre de Parkman : « Solide, dans son originalité, et ne ressemblant à aucune autre, cette œuvre se range nettement, je crois, au nombre des chefs-d'œuvre de premier ordre, à côté de celles d'Hérodote, de Thucydide et de Gibbon ^ »
* Atlantic Monl/dy. 73, 674. A Century of Science and other EssayS; p. l'Oi.
On ne pourra jamais écrire de nouveau une histoire comme celle-là. Car laTronticre faite de forêts et de prairies a disparu. Elle se trouve maintenant traverser de grandes villes où luttentles différentes civilisations au milieu de la fumée et du tumulte. Aussi devons-nous nous réjouir d'autant plus que cette histoire nous ait été racontée, et remercier le ciel de nous avoir envoyé un tel savant, un tel artiste, un tel génie avant qu'il fût trop tard, pour saisir la lueur mourante et la fixer comme une broderie sur un immortel canevas.
Parmi les pages qu'a écrites Francis Parkman il s'en trouve quelques-unes qui ont eu tout au plus une vingtaine de lecteurs, à ce que je suppose, et qui mériteraient d'être imprimées comme résumé de son œuvre, bien quelles n'aient trouvé place dans aucun de ses ouvrages. Elles sont comme des symboles de son œuvre. Ces cinq pages forment une toute petite brochure. C'est une simple réimpression d'un article écrit pour le Bulletin botanique de 1878 par Francis Parkman, ancien professeur d'horticulture à rinstitut Bussey. Cet article est intitulé : Tlie Hybridization of Lilies « Le croisement des lis ». Dans ce court article est racontée la tentative faite par Parkman lui-même, et qu'il poursuivit pendant sept ans, pour combiner certaines variétés stables de lis, et spécialement deux superbes lis : le Spesiosîim (lancifoliumj et ÏAwaturn, le pollen du dernier étant porté aux fleurs à pistils du premier. Le soin patient, anxieux, exquis qu'il apporta à ces expériences fait pressentir les peines infinies qu'il devait s'imposer plus tard pour réunir, classer, examiner et peser les matériaux historiques. Le spesiosum et
l'auratum : deux lis de France ! Le résultat de ses expériences de botanique, la fleur merveilleusement belle qu'il obtint et qui est décrite dans un Magazine horticole de Londres comme la plus grande plante à fleurs introduite jusqu'ici dans nos jardins, est connue sous le nom de Lilium Parkmanni. Cette plante donne une idée de la perfection avec laquelle Parkman a décrit et défini la civilisation qui avait pour emblème la fleur de lis, fleurissant à l'état sauvage et avec des couleurs éclatantes dans les prairies et sur le bord des rivières de la Nouvelle-France, si bien que cette fleur est identifiée pour toujours avec le souvenir du nom français. Parkman a vécu parmi les roses qu'il avait cultivées pendant ses dernières années de maladie, aux environs de Boston. Il a même écrit un livre sur les roses. Mais son triomphe personnel, la fleur qui continue à orner nos jardins et à perpétuer sa mémoire, c'est un lis magnifique. Et, bien que sur le Nouveau Continent il ait vécu sur l'héritage des Anglais, il a, usant d'une intelligence loyale, subtile et ingénieuse, travaillé à conserver et à perpétuer notre autre héritage : la fleur hybride qui résulte du grelïage de l'esprit français sur le sol américain, fleur qui se serait perdue sans les recherches qu'il a faites et éclairées à la lumière de son imagination. Grâce à lui, elle a pu revivre dans les pages de l'histoire.