CHAPITRE XVIII LE CŒUR DE L'AMÉRIQUE
Dans la petite ville de Saint-Dié, à l'est de la France, fat imprimée en 1507 une Cosmographia Introductio, introduction à une nouvelle édition de Ptolémée, qui contient un récit des voyages d'un certain Americ Vespus (Amerigo Vespucci), auquel on attribue la découverte d'une nouvelle partie du monde ou quatrième continent. Quarta orbis pars, dit l'auteur, qicamquis Americus invenit, Amerigeyi quasi Americî terram sive Americam nuncupare licet. « Une quatrième partie du monde, découverte par un certain Améric, et qui peut être appelée Amérique ou terre d'Améric. » C'est ainsi que le nom d'Amérique, auquel on a jugé bon de donner une forme féminine {cum et Europa et Asia a mulieribus sua sortitae sint nomma) « de même que l'Europe et l'Asie ont reçu des noms de femme », fut probablement prononcé pour la première fois dans la ville de Saint-Dié, entourée d'un cercle de montagnes, où les érudits vosgiens, se trouvant éloignés de la mer, ne subissaient pas le prestige qu'exerçaient les Indes sur les habitants des côtes, et étaient mieux à même, dans leur isolement, de comprendre le sens des découvertes faites
à l'Ouest. Ils devinèrent donc, dans les rivages récemment explorés, non les limites de l'Asie, mais celles d'un nouveau continent.
Peut-être cette terre nouvelle eût-elle dû recevoir un autre nom. Mais il est aujourd'hui bien inutile de poser cette question. Depuis quatre cents ans elle s'appelle Amérique et elle continuera toujours, sans doute, à s'appeler ainsi. Or c'est un plaisir tout particulier pour quelqu'un qui aime beaucoup la France de constater que le nom de son propre pays, un nom dont le son est pour lui très doux et agréable à entendre, a été choisi, lors du baptême de ce pays, aux sources de la Meurthe, où la belle ville de Saint- Dié lui tint lieu de marraine ; et de penser que les sapins des Vosges ont été les premiers à murmurer ce nom et à le répandre dans le monde. Qui sait, même, si ces sapins n'ont pas fourni le bois des caractères qui devaient servir à imprimer le nom d'Amérique pour la première fois? Aussi avonsnous lieu de retourner en arrière et d'inscrire ce petit fait insignifiant, mais non dénué d'intérêt, dans l'histoire des pionniers français en Amérique.
Je voudrais, d'ailleurs, avant de clore ce volume, passer en revue encore une fois la série des aventures épiques et des souffrances, qui montrent tout ce que la France, en dehors du nom qu'il porte, a donné au continent américain ; lequel venait à peine d'émerger hors des mers lorsque les érudits de Saint-Dié ont versé sur son front l'eau baptismale de leur science locale.
De nouveau la « vision sans limite s'offre à nos regards : un continent vierge, de vastes étendues de forêts verdoyantes, des montagnes silencieuses
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plongées dans le sommeil primitif, une rivière, un lac et un étang aux eaux pâles, les océans déserts se confondant avec le ciel », non point cette Amérique imaginée par les montagnards de Saint-Dié, mais bien celle qu'avaient vue et où avaient véritablement souffert les marins de Dieppe et de Saint-Malo, de La Rochelle et de Rouen.
De nouveau nous voyons Jacques Cartier pénétrer seul sur cet âpre continent à un millier de milles du banc de Terre-Neuve et des îles du Démon ; de nouveau nous entendons retentir en Acadie les échos de l'enseignement de la Sorbonne et les strophes de la poésie de Lescarbot ; de nouveau nous voyons l'intrépide et « preux chevalier » Champlain, adossé au rocher gris de Québec, lutter avec la foi d'un croisé et la patiente endurance d'un Prométhée contre ses ennemis rouges et ses ennemis blancs, contre la famine et contre la maladie, afin de parvenir à prendre définitivement pied dans le désert. Nous voyons le zèle rigoureux mais étroit de Richelieu, en même temps qu'il faisait fleurir dans son pays natal l'érudition delà Sorbonne, se préparer dans le Nouveau-Monde, ainsi que l'a écrit Le Jeune : « une couronne éblouissante pour le Ciel », et construire à côté de la rivière Saint-Charles et de l'endroit où avait échoué la Petite-Hermine de Cartier, la maison de Notre-Dame-des-Anges, berceau de la grande mission de la Nouvelle-France. Et, de nouveau, des lucioles éclairent l'autel dressé par Maisonneuve dans la prairie durant la nuit qui a suivi la naissance de Montréal. Nous voyons les robes grises et les robes noires : Le Caron, Brébeuf, Jogues et Garnier entreprendre leur glorieuse mission et commencer à
gravir ad majorem Dei gloriam les rudes chemins de l'Ouest, avec leurs pieds nus ou chaussés de sandales, alors qu'ils n'avaient expérimenté jusque-là que les promenades paisibles dans leurs cloîtres' de Brouage, de Reims ou de Paris. De nouveau, nous voyons les agiles coureurs-des-bois, ambassadeurs à demi sauvages de la foret, suivre les traces des premiers ingénieurs : le buffle et le daim, et porter sur leur dos leurs canots le long des chemins de portage. De nouveau le Griffon, lion ailé des lacs, vole du Niagara à l'île de la Baie-Verte, se faisant ainsi le précurseur d'un commerce naval qui porte aujourd'hui desmillions détonnes auxmers septentrionales ; mais nous voyons, hélas! le Griffon sombrer dans les eaux bleues du lac, engouffrant avec lui sa cargaison de toisons d'or. Enfin, nous revoyons le Père Marquette, fils de Laon, contempler avec une joie inexprimable la « Grande-Eau » mystérieuse ; et nous entendons La Salle crier des bords de la mer déserte sa proclamation retentissante.
Revoyant et réentendant toutes ces choses, nous assistons à l'essor qui a fait sortir de l'inconnu un pays aussi vaste que l'Europe tout entière, à l'appel des pionniers de la France, lesquels se sont trouvés tôt ou tard à Paris, sur un rayon de trois ou quatre kilomètres autour de la place même où j'écris ces lignes. Cartier a donné au monde le Saint-Laurent jusqu'aux rapides de Lachine. Champlain, les frères Récollets et les pères Jésuites, ainsi que les hérauts de la forêt, y ont ajouté les lacs supérieurs. Enfin Marquette, Joliet, La Salle, Tonty, Hennepin, Radisson, Groseilliers, Iberville, Bienville, Le Sueur, La Harpe, le père et les fils Verendrye, et des vingtaines
d'autres Français dont les noms sont en grande partie oubliés, ont découver? le fleuve aux cent uiille bras, cette vallée qui s'étend de l'endroit où, à l'est, la Rivière Française commence, à quelques milles du lac Erié, à couler vers l'Ohio, aux sources mêmes du Missouri, dans les neiges des Montagnes Rocheuses : « Le séjour le plus magnifique que Dieu ait préparé pour servir de demeure à Ihomme », a dit A. de Tocqueville de cette vallée, ainsi que nous le savons déjà. La vallée du Mississipi était, de plus, destinée à fournir à l'humanité un champ libre pour une nouvelle expérience démocratique, en même temps qu'à devenir le cœur de lAmérique.
Je n'ai pas pu parler longuement dans celte étude de la partie de cette vaste région où le souvenir de la France est resté le plus vivace. Il se retrouve dans le langage, qui imite les sons chers aux oreilles françaises ; il se retrouve dans les voix elles-mêmes, qui ont gardé, sous le rude vent du nord, quelque chose du moelleux et de la douceur du Midi ; il se retrouve dans certaines appellations rappelant les beaux arbres, les champs parfumés, les coteaux de vignes, les choses de la mer, parmi lesquels avaient vécu les ancêtres des habitants actuels ; dans les noms des saints protecteurs de leurs fo3'ers et de leurs terres ; dans les noms que s'obstinent à porter les rivières et les villes du pays qui continue à nommer Champlain son père, c'est-à-dire le Canada.
Le voyageur qui parcourt la vallée inférieure du Saint-Laurent pourrait se croire à l'est de l'Atlantique lorsqu'il entend le conducteur du train qui va de Montréal à Québec appeler les stations : Saint- Roch, Les Eboulements, Port-Neuf, Pont-Rouge,
Capucins, Mont-Louis, Pointe:aux-Chênes ; ou lorsqu'il écoute les conversations des passants en se promenant au pied du rocher gris de Québec, ou même, tout simplement, lorsqu'il lit les noms des rues de Montréal. Il trouve là, à chaque pas, des souvenirs de la France, voire même dans les maisons et les coutumes de leurs habitants. Pourtant, j'en ai peur, ces souvenirs commencent à s'effacer, par suite de l'attrait qu'exerce la « Terre de l'Espérance », située à l'ouest et au nord-ouest du Canada. La « Terre de l'Espérance », c'est-à-dire la nouvelle frontière de l'Amérique, cette contrée qui suscite tant d'intérêt dans la vallée du Mississipi, laquelle n'en était jadis séparée par aucune ligne de démarcation si ce n'est celle qui marque le partage des eaux. Encore cette dernière ligne était-elle si peu sensible que les deux bassins, parfois, échangeaient leurs eaux.
Mais, même si j'avais pu ajouter un chapitre à ce livre, j'aurais voulu consacrer ces pages supplémentaires à cette autre contrée, qui a conservé moins de souvenirs de la France que le Canada, et où les mots français qui subsistent sont souvent rendus méconnaissables par une nouvelle orthographe ou une prononciation différente. Sur la frontière naturelle dessinée par les eaux entre les deux pays se trouve une île appelée « Skilligallee ». Il m'a fallu bien longtemps pour découvrir que ce nom harmonieux mais dépourvu de sens était un reste de « l'île aux Galets. » C'est ainsi que des langues qui ne pouvaient pas facilement se les approprier ont peu à peu déformé et laissé se perdre les noms semés par les Français dans la plus lointaine vallée du Mississipi, là où les traces des pionniers se trouvent le plus effa-
cées, bien que nulle part peut-être le souvenir de la France ne mérite davantage d'être conservé d'une façon inaltérable.
L'énumération (ce livre n'a guère pu être autre chose qu'une énumération) des raisons pour lesquelles un tel souvenir s'impose a dû causer au lecteur français quelque satisfaction. D'un autre côté elle a pu aussi lui être pénible, car l'exposé de ces raisons ne sert qu'à accentuer l'oubli et à rendre la perte plus sensible.
Mais la France, en prenant plus complètement conscience de tout ce qui s'est développé dans cette vallée oii elle a précédé l'Europe, ne peut-elle pas trouver une satisfaction plus noble que celle qu'elle tirerait de relations purement officielles de métropole à colonie ou de toute autre espèce de relations que nous imaginions? Car, autrement, la prophétie de Turgot se serait peut-être réalisée, et nous aurions de l'amertume là où nous n'éprouvons que de la reconnaissance. Je ne puis découvrir dans l'histoire du Nouveau-Monde aucune série d'événements ayant eu une portée plus profonde et plus capitale, en même temps qu'étant de nature à inspirer à la France plus de fierté lorsque sa pensée se porte vers l'Amérique, que celle que nous avons relatée ici et que je me permets de vous remémorer une fois de plus.
La France ne s'est pas contentée de baptiser l'Amérique, de pénétrer la première à l'intérieur du continentseptentrional et de fournir au monde des preuves de ses imposantes dimensions, elle a, en outre, donné à ce continent qu'elle avait baptisé, la plus riche vallée de la terre.
Cette vallée, elle l'a possédée de la façon la plus
légitime pendant plus d'un siècle, à dater du moment où ses explorateurs l'avaient aperçue des hauteurs qui la limitent du côté nord; elle l'a possédée au prix d'héroïques souffrances dont le souvenir se serait conservé si ces souffrances avaient eu pour conséquence de maintenir sur ces bords lointains la langue qui seule eût été capable de les décrire et de les chanter.
Lorsque la France abandonna cette vallée, cédant à des forces extérieures, et non à une pression intérieure, car c'est à peine si la contrée avait entendu l'écho d'une bataille, ce fut pour la donner à une nation nouvelle. Elle l'avait partagée avec l'Américain primitif: elle la céda au nouvel Américain. Elle tenait son droit de possession des premiers habitants de la vallée, de ceux qui s'appelaient eUx-mémes, comme l'a dit Chateaubriand, les « enfants de toujours» : ellel'atransmisàceuxqui, aujourd'hui, commencent à comprendre que cette vallée ne leur appartient pas à eux-mêmes, mais bien aux futurs « enfants de toujours ».
Par son héroïque prise de possession elle a donné, aux colonies établies le long des bords de l'Atlantique, leur première leçon d'union. Elle leur a donné un chef formé à la discipline de la frontière : George Washington, qu'elle a ensuite encouragé de sa sympathie et à qui elle a fourni les moyens de conquérir leur indépendance.
De son côté, par un hasard singulier, Washington avait découvert pendant la guerre qu'il livrait à la vieille France sur les cols des monts Alleghanys, que ces passages, non seulement établissaient un lien indissoluble entre les eaux orientales et les eaux
occidentales, mais ofîraientyle moyen de développer une union plus parfaite au sein de la jeune nation appelée à recueillir le double héritage de l'Angleterre et de la France.
Aux territoires que possédaient les Etats-Unis à l'est du Mississipi, Napoléon ajouta 500 millions d'acres pris sur l'ancien domaine de Louis XIV et donna par suite à cette nation la possibilité de s'élever au rang de Puissance mondiale.
La moitié de la vallée du Mississipi, jusqu'aux montagnes qui en marquent les limites, a, grâce à l'influence qu'exerçait son sol vierge sur ceux qui le foulaient comme pionniers, nourri une démocratie naturelle fondée sur la liberté, l'égalité et la fraternité propres à la frontière; une démocratie si pleine de vitalité et de ressources qu'elle est devenue la force unificatrice dominante au sein d'une république qui s'étend sur toute la largeur du continent. C'est cet esprit démocratique qui, aidé par les moyens de communication qu'un individualisme exubérantavait mis à sa disposition, a assuré la cohésion de la république. Un tel esprit se manifeste excellemment dans l'âme d'un Lincoln, qui découvrit, en descendant le Mississipi à la suite de La Salle, quelle mission il aurait à remplir, dans le monde, ou encore dans le caractère énergique et entreprenant du général Grant.
Les anciens forts français sont devenus les cités du Nouveau-Monde ; les chemins de portage des pionniers français sont aujourd'hui des rues et de grandes routes; les pistes des coureurs-des-bois se sont couvertes de voies ferrées, et le pays tout entier s'est transformé en villes bruyantes, flambantes et
fumeuses et en instruments d'une industrie et d'une exploitation si développées et intenses que jamais rien de semblable ne s'était vu dans aucune vallée du monde.
Une analj^se quantitative m'a amené à donner une statistique des produits naturels et industriels de la vallée qui eût semblé pure vantardise, et qui eût été en effet inexcusable, si elle n'avait pas été destinée à rappeler aux Français, comme à mes propres compatriotes, que ce sont les descendants géographiques des pionniers français, leurs successeurs en Amérique, qui ont, grâce à la richesse de l'héritage que la France leur avait légué tel qu'elle-même l'avait reçu des glaciers et des Indiens, employé leur blé à réfuter la sombre prédiction de Malthus, et leur fer, leur huile, leurs moissonneuses, leurs wasrons et leurs machines à coudre à faire delà terre un séjour plus confortable, voire même plus beau à certains égards, qu'elle ne l'était auparavant. Ils n'auraient lieu d'en rougir que si c'était là tout ce qu'ils ont donné.
Mais une analyse qualitative minutieuse nous fait découvrir dans la vie de cette vallée, qui doit sa réputation universelle presque uniquement à la quantité de ses produits, un certain idéalisme latent, qui disparaît généralement dans la fumée de l'activité individualiste.
Nous l'avons vu à l'œuvre, cet idéalisme pratique, dans le sombre ravin qui entoure l'ancien fort Duquesne, où, comme le titanium qui augmente la tension de l'acier sans que personne sache comment, il promet de créer une démocratie plus forte et capable d'un plus grand essor.
Nous l'avons vu à l'œuvre dans les plans élaborés
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pour l'avenir de la grande cité qui a pousse' au milieu des champs d'oignons, aîi bord de la rivière de Chicago, au milieu de ces champs oi^i l'àme de iMarqaette a habité un corps malade pendant tout un rude hiver.
Nous l'avons vu à l'œuvre dans la réserve faite par chaque commune d'acres laissés en blanc et mis à part pour l'éducation des enfants de l'avenir; nous l'avons vu à l'œuvre dans les écoles secondaires possédées par des milliers de villes et de cités, d'un boutàTautredela vallée;dansruniversitéquechaque Etat de la vallée entretient à ses frais, et notamment dans celle que nous avons vue fonctionner près des chutes où Hennepin rapporte qu'un Indien sacrifia une peau de castor a l'esprit du Mississipi.
Et enfin, nous avons vu les hommes actuels mériter la plus haute définition qui ait jamais été donnée d'un peuple : la multitude invisible des esprits, la nation d'aujourd'hui et celle de demain ; oublier leurs intérêts momentanés ; écouter des professeurs d'université leur parler du passé ; prendre la résolution de conserver pour le bien de l'humanité les ressources naturelles du pays telles qu'elles leur ont été léguées, et de se comporter, en un mot, comme de vrais « enfants de toujours ».
Voilà où ont conduit les voies frayées par les Français dans l'une des vastes régions dont ils ont été les pionniers en Amérique. Grâce à la bravoure et à la foi de ses enfants, la France a conquis'la vallée du Mississipi sur un passé d'un million de siècles ; grâce à des héroïsmes ignorés elle l'a faite sienne et l'a gardée pendant un siècle sous sa domination, et bien que, nominalement, elle n'ait plus aucun droit
de propriété surson territoire, elle conserve du moins le droit de toucher encore une sorte d'arriéré de fermage, de partager les fruits des vertus humaines qu'elle y avait semées jadis. Ce droit-là, le temps, jamais ne pourra ni ne lui enlever ni l'obscurcir : il ne saurait qu'augmenter.
La vie sociale et industrielle qui s'est développée dans la vallée du Mississipi a, soit grâce à une simple coïncidence, soit grâce à une action directe, un caractère tout particulier qui la distingue des autres parties de l'Union. Elle a pour arrière-fond l'épopée française, et l'influence qu'exerce un tel passé commence a se faire sentir, même en dehors de la vallée. Car, bien que le présent semble n'en avoir rien conservé, ni dans ses traits ni dans son langage, j'ai toujours pensé que la consécration des routes et des rivières par les explorateurs et les prêtres français, lesquels étaient aussi désintéressés dans leurs recherches que le sont les savants français d'aujourd'hui, pouvait bien avoir, en vertu d'un mécanisme subtil, un pouvoir analogue à celui des substances catalytiques, qui opèrent des miracles dans la nature bien qu'elles demeurent hors de la portée du savant.
Un essayiste anglais a prétendu que nous, habitants des Etats-Unis, avions cessé d'être jeunes ; et il trouve la preuve que nous sommes vieux dans ce fait que nous avons produit de grands artistes. L'art de Whistler et la littérature de Henry James lui font l'effet du cri doux et saisissant qui caractérise un mourant. Mais cet essayiste ne saurait avoir connu les habitants de la vallée qui est le coeur J même de la Nation en même temps que le centre du pays, qui est la source d'où jaillissent ses idées direc-
trices. Car cette valle'e, dont on a si rapidement exploité les richesses, qu'elle s'est appauvrie comme au cours de plusieurs siècles, reste pourtant virile et junévile, dans ses de'fauts comme dans ses qualités. Elle n'a pas jusqu'ici de « belle futilité », et son cri n'est pas doux, bien qu'il puisse être saisissant. C'est le cri d'un jeune dieu, de Jason conduisant ses bœufs dans les champs de la Golchide. Lorsqu'un homme écoute à travers l'océan et les montagnes, son oreille peut facilement ne pas reconnaître un son qui lui arrive affaibli par la distance.
C'est, je crois, le même essayiste qui a dit que pour bien comprendre un peuple il fallait i'étudier avec la loyauté d'un enfant et la patience, non d'un savant, mais d'un poète. Je le remercie de cette dernière assertion et je l'excuse de s'être trompé sur des sons qui, d'Amérique, lui parviennent en Angleterre. Je lui concède en même temps que celui qu'il nous faudrait pour raconter l'histoire de la vallée du Mississipi, ce n'est, ni un statisticien de métier, ni un érudit, ni un critique ne sachant voir que la fumée de nos cheminées et ne visitant que nos abattoirs. Ce qu'il nous faudrait, c'est un poète, qui, d'abord, aurait la patience de consulter le statisticien et l'érudit, et qui traiterait ensuite son sujet avec la loyauté d'un enfant.