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CORRESPONDANCE DE MAZARIN

d'imaginer que j'eusse moins d'amitié pour vous dans la paix que dans la guerre, puisque je suis fort persuadé que vous serez autant de mes amis dans un temps que dans l'autre, et que vous servirez toujours le roi et l'État avec la passion et le zèle que vous avez fait jusques à présent. »

Cependant Turenne manifesta de nouvelles inquiétudes, en apprenant que Condé allait rentrer en France. La cour était encore à Toulouse, lorsque Guitaut, un des serviteurs dévoués de Condé ', vint trouver le roi et le cardinal pour arrêter les mesures relatives au retour de ce prince et à sa réception à la cour. Mazarin en avertit Turenne par une lettre du 46 décembre i659-. « M. de Guitaut, lui écrivait-il, est venu ici, de la part de M. le Prince, rendre ses respects à Leurs Majestés et ajuster diverses choses qui le regardent. Il m'a écrit une lettre assez civile, à laquelle j'ai répondu de même\ Ledit sieur de Guitaut s'en est retourné, il y a deux jours, et aussitôt qu'il sera arrivé de delà (dans les Pays-Bas), M. le

* On l'appelait le petit Guilaut, ou Guitaut-Peichpeyrou, pour le distiiigucM' de son oncle, capitaine des gardes de la reine.

- Airaires étrangères, Pays-Bas, t. 48.

■' iMazarin était plus explicite, dans sa lettre du 3 janvier 1660 à Condé : « Je ne réponds pas entièrement, lui écrivait-il, aux civilités qu'il vous plaît nie faire par votre lettre après ce que j'ai dit au sieur de Guilaut, et ce (jue je vous confirme, et espérant, outre cela, d'avoir dans peu de jours le bien de vous voir et de vous faire connoitre que je suis dans toutes les dispositions d'être véritablement votre serviteur avec autant de passion et de sincérité que je l'aie jamais été. » (AIT. étr., France, t. 284, f^^^ 15 et suiv.)

AVEC TURENiNE (1659-1660). 301

Prince en doit partir pour venir à la cour. Je ne sais pas de quelle sorte il s'y conduira; mais il a grand intérêt, ce me. semble, qu'il paraisse, par les premiers pas qu'il fera, qu'il ne veut rien oublier pour se rétablir dans les bonnes grâces du roi, et, en mon particulier, je réglerai mes sentiments et ma manière d'agir à son égard par celle qu'il tiendra avec moi. » Malgré les protestations d'amitié, qui prouvaient que le cardinal était disposé à soutenir Turenne contre tous ses adversaires, le maréchal continuait à manifesterdes craintes surTinfluence que pouirait prendre Gondé. Mazarin, qui avait suivi le roi dans son voyage de Languedoc, et qui, après avoir traversé Montpellier et Nîmes, venait d'arriver à Tarascon, écrivit de cette ville à Turenne, le 13 janvier 1660, une lettre qui devait mettre un terme à ses inquiétudes. C'est en môme temps la meilleure réponse à ceux qui ont prétendu que, depuis la bataille des Dunes, il y avait une sourde inimitié entre Mazarin et Turenne '. La lettre du cardinal atteste, au contraire, une vive et sincère affection. « Il me semble, écrivait-il , à Turenne-, d'avoir vécu avec vous d'une manière à prendre toujours la dernière confiance en moi, puisque, sans parler de la connaissance que j'ai de votre mérite et des services que vous avez rendus à l'État, j'ai une amitié et une estime singulières pour vous, dont je vous réponds que cha-

* Voy. ci-dessus, p. 159-160, texte et note. - AfTaires étrangères, Pays-Bas, t. 48.

:m LETTRE DE MAZARIN A TURENNE.

Clin est entièrement persuadé et qu'on le sera toujours de plus en plus, puisque je ne me lasserai jamais de vous servir en toutes choseg qui pourront réussir à votre satisfaction par mes soins et par mon crédit. M. le Prince est un grand homme et a des (jualités fort considérables; mais je vous puis dire hardiment, sans lui faire aucun lorl, que vous ne devez rien espérer ni craindre de ses bons ou mauvais offices auprès du roi, et vous devez croire, ce me semble, qu'au premier abord qu'il va faire à présent à la cour, il ne songera qu'à ses affaires particulières et surtout à pratiquerions les moyens imaginables pour s'assurer la bienveillance de Sa Majesté, après ce qui s'est passe. Vous pouvez donc avoir l'esprit tout à fait en repos et être persuadé que vous me trouverez, en cette rencontre, aussi passionné et effectif pour votre service, comme j'ai eu le bonheur de l'être dans toutes les autres qui se sont présentées par le passé'. »

Le cardinal ne manqua pas à sa parole : Turenne en eut la preuve avant que le voyage de la cour fût terminé.

* Mazarin aurait-il osé parler ainsi à Turenne, s'il avait eu la ridicule vanité de s'attribuer le succès de la bataille des Dunes? Cette correspondance du cardinal avec Turenne bonore sa mémoire et réfute complètement les calomnies de Sainl-Évremond et de Voltaire, rappelées ci-dessus, p. 159-160.

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