MALADIE DE MAZARIN (1G60-166I
il veillait au rétablissement des relations diplomatiques entre la France et l'Angleterre', au maintien et au développement de la paix deWeslphalie', enfin à la paix et au repos de l'Europe entière par les traités des Pvrénées, de Copenhague et d'Oliva.
Épuisé par des travaux et les soucis du gouvernement, Mazarin était venu s'établir au Louvre, dans les derniers mois de l'année 1G60. La Gazelle de Loret^nousle montre profitant d'un intervalle que lui laissait la maladie pour assister à la représentation de \ Étourdi et des Précieuses ridicules, que la troupe de Molière joua dans sa chambre, en octobre 1060. Les comédiens reçurent du cardinal une gratification de mille écus*. Mazarin se fit ensuite transporter à Vincennes, où le roi et la cour vinrent le rejoindre (novembre 1660)^. Les bâtiments que, depuis plusieurs années, il faisait ajouter au vieux château de Yincennes, étaient enfin terminés, et excitaient, par leur magnificence, l'admiration des contemporains, qu'exprime l'ambassadeur vénitien^.
1 ToiDe précédent, liv. IV, ch. v, et ci-dessus, p. 326.
^ Ci-dessus, p. 84 et suiv.
■' Muze historique, lettre du 30 octobre 1660.
^ Muze historique, même lettre (vers 135 et suiv.):
Et par un soin particulier D'obliger leur auteur Molier, Celte généreuse Eniiiience Leur lit un don en recompense, Tant pour luy que ses conipJijnuns, De niillc beaux écus mignons.
^ Loret, Muze historique, lettre du "20 novembre 1660.
^ Ambassadeurs vénitiens, lettre du "27 mai 1659: « rerfeUiona-
INCENDIE DU LOUVRE (Février 1661). 39J
Quant au parc, il avait été transformé depuis longtemps par les soins du cardinal '. Plusieurs troupes de comédiens, et entre autres celle de Molière, contribuèrent par leurs représentations aux plaisirs de ce séjour"-. L'hiver força enfin la cour et Mazarin à revenir au Louvre, au commencement de l'année 1661 ^ A partir de cette époque, Mazarin ne fit plus que languir et lutter péniblement contre la maladie. La goutte remontée dégénéra en hydropisie du poumon. Cependant les souffrances du cardinal n'interrompirent pas les fêtes de la cour. Louis XIV répétait alors un ballet qui devait être dansé au Louvre. On préparait, à cet effet, la salle des peintures ^ L'imprudence d'un ouvrier mit le feu aux décors (6 février 1661). L'incendie dévora rapidement les tapisseries et les peintures, et menaça le palais tout entier. Mazarin, dont l'appartement était voisin du foyer de l'incendie, échappa avec peine au
tesi le fabriche, clie molto magiiifice, doppo tre anni, il cardinale principiô al suo caslello de Viceiiiia, » elc.
* Voy. le tome précédent, p. 301, un extrait de la lettre du comte de Daulru-Nogent.
- Floiidor et ses compagnons, Sieur Molier et sos caniara les,
Représcntoient, à qui niieux-nii^ux, Des sujets graves et joyeux.
{Muze historique, ibiJ.)
3 LeUre de Grimani du 18 janvier 1661 {Filza 126, 1° 232).
* Cette salle, ou galerie du Louvre, consiruite du temps de Henri IV, avait été peinte par du Dreul , Bunel et Porhus. C'est aujourd'hui la galerie d'Apollon.
394 MAZARLN COÎVDAMNÉ
danger'. Du Louvre on le transporta dans son palais de la rue de Richelieu. La frayeur qu'il avait éprouvée aggrava sa maladie. Une consultation de médecins constata que sa mort était prochaine, et l'un d'eux^ Guénaut, le lui déclara.
C'est à cette époque que se place une scène^ moitié luguhre, moitié comique, où un contemporain, le jeune Brienne, représente Mazarin parcourant une dernière fois son palais, rempli de tableaux, de statues, de tapisseries, et d'autres objets d'art des plus précieux^ : « Je l'entendis venir au bruit de ses pantoufles, qu'il traînait comme un homme fort languissant et qui sort d'une grande maladie. Je me cachai, et je l'entendis qui disait : // faut quitter tout cela. Il s'arrêtait à chaque pas ; car il était fort faible, et se tenait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et jetant les yeux sur l'objet qui
1 Voy. une lettre de Grimani du 8 février (Fi7za 126, f» 268). On peut encore consulter, sur l'incendie du Louvre et le danger que courut Mazarin, les Mémoires du jeune Brienne (t. II, p. 110 et suiv. de la l"^*" édit.). Louis XIV lit réparer inuuédiatenienl la galerie, qui avait souffert de l'incendie. Le peintre Le Brun fui chargé des décorations intérieures.
"^Mémoires de L. H. de Brienne, t. H, p. 115 et suiv. de l'édition de 1828. Ces Mémoires, comme je l'ai déjà dit, méritent peu de conliance ; ils sont remplis de récits romanesques sur Uichelieu et sur Mazarin. L'auteur mourut enfermé à Saint-Lazare pour cause de folie, et il nous apprend lui-même que ce fut dans ce couvent qu'il composa ses étranges 3Iémoires. « On peut croire, dit-il, un homme qui écrit ces lignes à Saint-Lazare » (t. H, p. 332). Cette raison bizarre est loin de nous inspirer de la confiance. Nous ne citons ce récit que comme une scène d'avare assez bien réussie.
PAR LES MÉDECINS (Février 16GI). 395
lui frappait la vue, il disait du profond du cœur : Il faut quitter tout cela! Et se tournant, il ajoutait : Et encore cela! Que fai eu de peine à acquérir ces choses! Puis-je les abandonner sans regret? Je ne les verrai plus où je vais! J'entendis ces paroles très distinctement, ajoute Brienne; elles me touchèrent peut-être plus qu'il n'en était touché lui-même; car je ne sais s'il pensait alors à son état. » Quoi qu'en dise Brienne, il semble qu'il a surtout songé, en retraçant cette scène, à peindre l'avarice du cardinal. A en juger par les derniers actes de Mazarin, ce ministre parait avoir été occupé de pensées plus sérieuses et plus utiles.
Après la consultation de médecins, dont nous venons de parler, il était retourné à Vincennes ; il y signa, le 28 février 1661, le traité avec le duc de Lorraine'. Ce fut là aussi qu'il donna au jeune roi des conseils, que Louis XlVprit soin de dicter à Rose, son secrétaire du cabinet. <k M. le cardinal, dit le roi, au début de ce mémoire-, sentant sa fin approcher, et désirant se débarrasser de toutes les affaires du monde pour vaquer ensuite tout entier aux pen-
^ Voy. ci-dessus, p. 385 et suiv.
- iM. P. Clément a publié, d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, ces articles dictés à llose par Louis XIV {Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, t. I, p. 435). — M. de Chanlelauze les a reproduits dans le Correspondant {livraison du 10 août 1881), d'après un manuscrit des Affaires étrangères. Le manuscrit de Sainte-Geneviève contient deu.x articles de plus que celui des Affaires étrançfères.