PORTRAIT DE MAZARIN PAR PRIOLO
J'ai indiqué (ci-dessus, p. 423, note 3), pour quel motif je croyais utile de donner la traduction des principaux passages du portrait de Mazarin par Priolo. Plusieurs traits sont saisis sur le vif, et on aurait tort d'omettre le témoignage d'un contemporain, dont l'ouvrage, écrit en latin, est peu lu aujourd'hui.
(( La physionomie de Mazarin, dit Priolo', n'avait rien de vulgaire; elle était plutôt agréable qu'imposante ; le front était élevé, et le visage annonçait de la douceur. Il était difficile d'aborder le cardiiial, parce que sa porte était assiégée d'une multitude de solliciteurs. Si on surmontait ce premier obstacle, on le trouvait affable. Il était tellement maître de son visage et de sa parole, qu'au moment où il dissimulait le plus profondément sa pensée, il semblait l'exprimer avec une entière franchise... Il pardonnait sincèrement; on s'étonnait de voir ses anciens enne-
* De rébus gallicis, lib. XI.
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mis, attachés à sa personne, partager ses soucis et ses plaisirs'. Sa clémence accueillait toujours la soumission; il ne punissait pas môme l'obstination dans la révolte. Sa sagacité naturelle se perfectionna par le travail : il prenait peu de loisirs et de sommeil, et traitait lui- môme, sans intermédiaire, toutes les grandes affaires.
» Connaissant le prix de l'argent, il se montra économe des deniers de l'État '^j et trop avide pour sa propre fortune, si l'on en croit le bruit public ^ La magnificence de ses demeures et de ses meubles, le nombre de ses serviteurs et de ses courtisans, éclipsaient le train des plus grands princes. Aucun palais n'égalait en splendeur celui du cardinal. Ce ministre semblait seul chargé de faire voir aux étrangers la richesse et la puissance de la France. Le roi n'en était pas jaloux, tant Mazarin savait, par son habile obséquiosité, écarter tout soupçon d'orgueil.
» Il pénétrait les secrets des États et des particuliers. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu d'homme plus habile pour se jouer des Français *; il savait entretenir, par ses artifices, l'espoir de ceux qui sollici-
* On a vu, en effet, que Lionne, Servien, Le Tellier, après avoir été traités en ennemis par Mazarin, redevinrent ses auxiliaires et ses confidents.
2 « Pecuniae publics parcus. » Cet éloge ne convient pas au ministre, qui laissa Nicolas Fouquet chargé de l'administration de la fortune publique, quoiqu'il connût ses dilapidations.
-* « Creditus est. î Priolo aurait pu se dispenser de cette restriction.
* « Ad gallicos animos ludificandos. »
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laienL des dignités ; il gagnait la noblesse par la multiplicité des titres. Il composait si bien son extérieur qu'il ne paraissait jamais vouloir blesser personne... Il n'avait ni vanité ni jactance. Dans la prospérité et l'adversité, ses traits étaient impassibles, mais non son ame. S'il fut grand dans la puissance, il parut encore plus grand dans le malheur. Il a mérité, par sa constance, que ses calamités tournassent enfin à sa gloire. Plongé dans la dissimulation, il prêtait facilement l'oreille aux soupçons et aux calomnies. Il était prodigue de promesses, qu'il tenait rarement, et lorsqu'il les exécutait, il en perdait tout le mérite par les dégoûts et les ennuis qu'il faisait essuyer aux solliciteurs, qu'il avait tenus longtemps en suspens. » Après ces critiques, Priolo revient à l'éloge de Mazarin, et le continue sans interruption. « Dans cette heureuse nature, ce qui dominait, c'était une harmonie de qualités remarquables, que ne rompait jamais l'aspiration à la grandeur Ml sut conserver sa réputation de clémence, môme lorsque le maintien du pouvoir exigeait de la sévérité. Sa douceur lui mérita plus de réputation que d'autres n'en ont obtenu
* « Quarum niillam factte ad magna virtutes excludebant. » Cette phrase est peu claire. Je crois que Priolo veut signaler, dans Mazarin, un heureux équilibre de qualités, ({ue l'aspiration aux grandes choses ne roinpit jamais. Ainsi il savait concilier la douceur avec la puissance. Il semble qu'il y a là une critique indirecte du cardinal de Fîichelieu, qui désirait surtout paraître grand. On a dit, au contraire, en parlant de Mazarin, qu'il fit de grandes choses, sans viser à la grandeur. Priolo lui en fait un éloge.