EN FRANGE (1656-1660). H
pénétrer et dévoiler les négociations compliquées et souvent opposées qu'il entretenait.
Cependant comme le Protecteur persista dans son projet d'envoyer en France le colonel Lockhart, Mazarinenpritpromptementson parti et parut même accueillir avec empressement le représentant de l'Angleterre^ qui fut reçu par le roi, le 18 mai ; il l'enloura de soins- et travailla à s'emparer peu à peu de son esprit et à l'amener à ses idées. Le colonel Lockhart ne manqua pas de lui proposer l'alliance avec les puissances protestantes, qui était le but principal de Gromwell. 11 m'a fait connaître, de la part de M. le Protecteur, écrivait Mazarin à Bordeaux^, « que l'ambassadeur de Hollande lui avait proposé une liaison plus étroite entre cette couronne (de France), l'Angleterre et MM. les États (des Provinces-Unies) ». Mazarin, tout en le remerciant, eut soin d'écarter cette proposition^. Le colonel Lockhart lui parla en-
* Le 26 mai 1056, Mazarin exprimait, dans une leUrc adressée à Gromwell, la joie que lui causait la présence de Lockhart (AIT. étr., Angleterre, t. G6, i° 2i8).
- « Je me suis chargé, écrivait-il à Cordeaux, le 26 mai 1656, du soin de le faire bien loger, lorsque nous serions à Gompiègne. » {Ibid., F 219.) — Dans une dépêche suivante {ibid., f°3()Û), Mazarin disait encore à Bordeaux : « Il (Lockhart) a tout sujet de se louer du traitement qu'on lui rend. »
3 Ibidem, ï" 300.
^ L'ambassadeur vénitien insistait déjà, dans une lettre du 29 novembre 1655, sur le danger que les entreprises de Gromwell pourraient faire courir à la chrétienté : « I vasii dissegni... dell' Inghillerra... renderanno deplorabile, afflitto, et forse desolato, tutto il Christianismo. » (Filza 118, f" 225.)
12 MA/AUIN KLUDE UNE ALLIANCE
siiile de l'intention du Protecteur d'équiper deux flottes. L'une, «composée de quarante vaisseaux, qui est aux côtes d'Espagne, passerait dans la mer Méditerranée*, et se joindrait volontiers à celle du roi, pour entreprendre, de concert, quelque beau dessein».
Le colonel Lockhart ajouta « que M. le Protecteur, étant averti quinze jours ou trois semaines auparavant, mettrait une autre flotte dans la Manche, capable non seulement de battre ce que les Espagnols pourraient assembler de vaisseaux, mais aussi qui que ce soit qui voulut prendre leur parti; qu'il pourrait même faire descendre à terre quatre mille fantassins, pour... agir au siège qu'on formerait ». C'étaient les propositions que Mazarin lui-même avait fiiit adresser à Cromwell par le baron de Baas, en 1654', et l'on s'étonne de la froideur avec laquelle il les accueillit en 165G. « J'ai répondu fort civilement surtout cela, ajoute-t-il dans la même dépêche, lui faisant connaître que toutes les facilités qui pourraient être apportées, de la part du roi, pour entreprendre quelque chose contre l'ennemi commun. Sa Majesté les apporterait très volontiers; mais qu'on ne pouvait pas songer à l'exécution, que l'entreprise, à laquelle on est déjà attaché % ne fût finie. »
* Affaires étrangères, Angleterre, ibidem.
* Voy. le tome précédent, p. 364-365.
' 11 s'agit très probablement ici du siège de Valenciennes. Les troupes françaises avaient ouvert la tranchée devant cette place, dans la nuit du 26 au 27 juin 1656, comme on le verra plus loin.
INTiME AVEC OLLIVIER CUOMWELL. 13
Pour s'expliquer le changement dans les dispositions de Mazarin, il faut se rappeler la différence des situations. En 1654, le cardinal redoutait une alliance de Gromwell avec l'Espagne, pendant que Gondé assiégeait Arras, à la tête d'une formidable armée'. En 4656, il n'avait plus rien à craindre de l'Angleterre, qui, par la conquête de la Jamaïque, avait rompu avec l'Espagne, et qui venait de se lier avec la France par un traité de commerce^. Au lieu de redouter une invasion des Espagnols, la France avait pris l'offensive, et son armée mettait le siège devant la place importante de Valenciennes. Le cardinal espéra que les ennemis, inquiets de l'alliance de la France et de l'Angleterre, se décideraient à signer la paix telle qu'il la désirait, en laissant à la France ses conquêtes d'Alsace, de Lorraine, d'Artois et de Roussillon. En traitant avec eux à ces conditions, il aurait évité de livrer Dunkerque aux Anglais. Ainsi s'explique naturellement l'hésitation de Mazarin à signer un traité d'alliance plus étroite avec l'Angleterre; il voulut d'abord tenter d'amener les Espagnols à conclure une paix favorable à la France.
Une occasion s'offrit, à cette époque même, de sonder les dispositions du roi d'Espagne. Philippe IV
La dépêche de Mazarin, dont la minute, qui nous est seule parvenue, n'est pas datée, doit être de la fin de juin ou du commencement de juillet 1656.
* Voy. le tome précédent, p. 170 et suiv.
2 Ibidem, p. 390 et suivantes.
ii NÉGOCIATIONS AVEC
venait, à la sollicitation de Condé, de changer les gouverneurs des Pays-Bas espagnols. Condé accusait, non sans raison, l'archiduc Léopold et le comte de Fnensaldagnc d'avoir fait échouer ses projets, par leur lenteur, leurs hésitations et leur mauvais vouloir^ Ce prince avait eu, dès 4653, avec Fuensaldagne des scènes violentes, et, si l'on en croit l'ambassadeur vénitien Sagredo", il l'avait traité de Mazarin. Philippe IV voulut mettre un terme à des divisions, qui avaient souvent paralysé ses armées. Il nomma don Juan d'Autriche, son fils naturel, gouverneur des Pays-Bas, en place de l'archiduc Léopold. Le marquis de Caracène, gouverneur du Milanais, remplaça le comte de Fuensaldagne, qui fut chargé de l'administration du duché de Milan. Ces changemonts ne s'accomplirent que lentement^, et l'archiduc Léopold, avant de quitter Bruxelles, envoya à Madrid don Gaspard Bonifaz, avec mission de représenter énergiquement à Philippe IV et à son ministre, don Louis de Haro, la nécessité de faire la paix avec la France. Comme on aurait pu supposer que c'était l'intérêt personnel qui lui dictait ces conseils, l'archiduc s'eftbrça de prévenir cette objection. « Vous supplierez Sa Majesté, disait-il dans ses ins-
' Voy. , dans le tomo precétlent, p, lOi et siiiv.
* Lettre du 7 octobre JG53 : m Disse a l'uonsaldagna clie... aiidava dubitando che fosse ancor lui diventato Mazariiio. »
^ Don Juan ne prit possession du gouvernement des Pays-Bas qu'en mai 1GÔ6. Voy. une lettre de l'ambassadeur vénitien, Giusliniani, du 23 mai IGôG [Filza 119, f" SN).